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LE PAPE, L'EGLISE ET LE MONDE

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Academic year: 2022

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L'EGLISE ET L E MONDE

par PIERRE DE BOISDEFFRE

I

l a souri... Il a régné trente-trois jours. Voilà les deux faits qui, lors du bref passage de Jean Paul Fr sur la terre, ont frappé les foules. Lorsque paraîtront ces lignes, le conclave aura élu un nouveau pape, et les médias, ces dévoreuses d'actualité, n'en finiront pas de décortiquer sa biographie, quitte à l'oublier quelques semaines plus tard. Mais puisque les circonstances — et un livre, qui continue de faire pas à pas son chemin (1) — m'ont amené à scruter à nouveau cette Eglise dont je reste le fils, turbulent mais fidèle, c'est peut-être l'occasion d'évoquer le des- tin du catholicisme à travers le visage de ses derniers papes.

A l'égard de ces doctrines qui embrassent l'homme et le monde, et prétendent justifier leur commune aventure — le chris- tianisme est de celles-là ; le marxisme aussi ; et, à sa manière, le cartésianisme — nous sommes devenus plus exigeants. Certes, nous croyons les témoins « prêts à se faire égorger » au nom de leur foi, mais encore faut-il que cette foi en vaille la peine : le marxisme n'a pas résisté à l'épreuve du goulag.

Le christianisme, lui, est le fruit d'une contradiction mémo- rable. L'exemple qu'il offre à l'humanité, c'est celui d'un homme, de filiation divine, « entré librement dans sa passion », crucifié pour le salut du monde. Mais le bonheur des hommes a pris la relève du salut. « Assurez la domination de l'homme sur la nature, et tous vos problèmes seront résolus », ont proclamé

(1) La Foi des anciens jours et celle des temps nouveaux (Fayard).

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les Lumières. « Mettez fin à l'exploitation de l'homme par l'homme, et celui-ci vivra heureux dans une société sans classes, n'ayant d'autre loi que celle de la nécessité historique », ajouta Marx. Mais, alors que chacun nous invite à consommer et à jouir, le Christ nous dit seulement : « Suis-moi et porte ta croix. »

Entre le christianisme et les autres doctrines « totales » la partie n'est donc pas égale. Elles nous promettent le bonheur, le premier n'a que le salut à nous offrir. L a puissance, la fortune, la gloire... la révolution ou la guerre ne sont pas des objectifs pour un chrétien. Mais la pauvreté, l'humiUté, l'obéissance, par- fois au sacrifice de sa vie, voilà son lot — s'il est vraiment chré- tien. L a nouveauté, l'originalité, la radicalité de l'Evangile tien- nent à ce que le Christ est venu contredire la loi même de l'es- pèce, qui était la lutte pour la vie, l'écrasement du faible par le fort, la sélection naturelle. « Aimez-vous les uns les autres », voilà peut-être le seul message vraiment révolutionnaire qui ait été proposé à l'humanité depuis qu'elle existe ! L'Ancien Testa- ment lui-même n'était pas allé si loin ; Dieu exigeait des prières et des sacrifices ; mais, en contrepartie, i l apportait son aide. Il y avait eu un pacte entre Dieu et le peuple élu. L'obéissance entraî- nait la protection. Les ennemis d'Israël devenaient ceux de Yahvé.

Aujourd'hui, l'amitié de Dieu ne donne plus la même sécurité ! Peut-être cette contradiction explique-t-elle la difficulté qu'a tou- jours éprouvée le christianisme à influer sur le destin de l'huma- nité. Certes, l'Eglise a régné sur l'Occident, mais n'était-ce pas au détriment de l'Evangile ? Appliquer intégralement l'Evangile, ne serait-ce pas se retirer du jeu ? Il n'est pas facile d'être le suc- cesseur de Pierre dans un monde qui a été entièrement refaçonné par les conquêtes de l'esprit humain, et qui s'est développé pres- que totalement en dehors de l'Evangile.

P

ie X I I — pour lequel je me suis montré peut-être trop sévère — était un autocrate. Je me souviens encore de son audience, du formalisme incroyable qui régnait alors au Vatican, du respect quasi superstitieux qui entourait sa persorme, de la dévotion avec laquelle i l était obéi avant même d'avoir parlé.

L'homme de fer avait pourtant un cœur, et i l l'a prouvé en gardant auprès de lui Sœur Pasqualina, qu'il avait connue (et sans doute aimée) dans les tragiques semaines de sa nonciature à Munich.

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Ce grand pape — l'un des derniers géants de l'Histoire — vivait avec naturel, sans gêne apparente, comme les pontifes de la Contre-Réforme, avec la même volonté de puissance mise au service d'un idéal religieux, mais aussi — soyons juste

— avec l'ascétisme des moines du Moyen Age. Il avait assumé comme un sacerdoce, c'est le cas de le dire, la charge d'un pon- tificat qu'il a rendue écrasante pour ses successeurs en voulant être informé de tout et décider de tout. Il tenait en main ses nonces, ses évêques, ses supérieurs majeurs, comme Napoléon Is r tenait- ses préfets et ses maréchaux, sans jamais leur lâcher la bride. Fût-ce d'un modeste problème d'intendance résolu en dehors de lui, le pape disait : « Pourquoi ne m'en a-t-on pas parlé ? »

La théocratie a été son idéal secret. U y pensait toujours, il n'en parlait jamais. Les temps n'étaient pas mûrs, i l ne le savait que trop, mais i l ne doutait pas que dans l'effondrement qu'il pressentait de notre civilisation (qu'il confondait un peu vite avec celui de l'Occident), l'Eglise apparaîtrait un jour comme l'unique recours à une humanité désemparée. En attendant qu'éclate l'empire communiste (qui restait à ses yeux le danger principal) comme avait disparu le fascisme et que l'islam se rallie, l'Eglise devait rester le rempart, l'arche de Noé où pût subsister, sinon en toute quiétude, du moins avec un minimum de sécurité, le peuple des élus.

Mais en même temps, si attaché qu'il fût à l'Eglise des an- ciens jours, cet homme de génie gardait les yeux tournés vers l'avenir. La science et les techniques le passionnaient — la méde- cine surtout, car i l pressentait que les biologistes allaient bientôt s'attaquer à l'intégrité de la personne. Pie XII aurait aimé gou- verner le monde avec l'aide de quelques sages, un Einstein, un Fermi, un Schroedinger, un Carrel, surtout pas un Freud. Mais finalement, i l n'écoutait que la Sainte Vierge... et Sœur Pasqua- lina. Comme de Gaulle, i l aurait aimé innover, secouer les pesan- teurs sociologiques, mais i l se méfiait des théologiens inventifs.

Il a ordonné des hommes mariés ; les problèmes sexuels le pas- sionnaient et i l a été plus audacieux qu'on ne l'a dit en matière de procréation. Mais l'obsession du communisme a paralysé l'Eglise et fait obstacle à la grande politique dont i l rêvait. D'autre part, la fin de son règne est restée associée à une croisade anti- moderniste dont sa mémoire a souffert. Il a, de son vivant, réduit Teilhard et Chenu au silence, mais i l l'a payé cher.

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E

ntre Pie XII et Jean XXIII, son successeur immédiat, le contraste paraît total, et i l a été souvent exagéré par la presse. A u grand bourgeois romain, mâtiné d'aristocrate, au lon- giligne austère, secret et méditatif, à l'homme de culture qui lisait tout, dans toutes les langues, et ne cessa d'écrire (ou, plus préci- sément, de taper lui-même, sur sa machine blanche, ses allo- cutions et ses directives), à ce grand laborieux dont le contact humain n'était pas le fort, succédait un gros paysan bergamasque, à la fois fin et finaud, indolent mais l'œil vif, bavard mais sachant donner le change, rompu aux mœurs de l'Orient où i l avait passé l'essentiel de sa vie, aimant le contact humain, la bonne chère, le bridge, le café, la vie mondaine et, paradoxalement, car i l était resté pauvre, le faste et même le confort. Pie XII et Jean XXIII : le prince et le paysan ; l'autocrate et le diplomate ;

le juriste et le pragmatique ; l'un veut être obéi, l'autre préfère séduire... Deux prêtres, pourtant, dans toute l'acception du terme ; le premier, ascétique et mystique, hanté par sa mission, persuadé, au soir de sa vie, d'avoir vu le Christ en personne venir à sa rencontre ; le second, d'une piété fruste et naïve, avec une con- fiance d'enfant dans le Christ et dans la Vierge. Mais l'un et l'autre, avec des tempéraments si différents, se montraient inac- cessibles au doute, avançant tranquillement là où ils avaient décidé d'aller.

Comme je l'ai raconté dans la Foi des anciens jours, Pie XII avait longuement débattu du concile, pesant ses chances et ses risques d'échec, et finalement conclu par la négative. Jean XXIII releva le défi, sans même avoir ouvert le dossier. Il imaginait le concile comme une immense et joyeuse manifestation d'en- thousiasme populaire, un retour aux sources médiévales par- dessus trois siècles de juridisme et de morales closes. Le concile commença bien comme une fête, mais i l fallut bientôt surveiller ces deux mille Pères, endiguer le flot des propositions auda- cieuses. Sans les « modérateurs » que devait lui donner Paul V I , Vatican JJ se serait conduit comme les états généraux en 1789, et le pape aurait été proprement dépouillé de ses pouvoirs. En attendant, l'Eglise post-constantinienne et tridentine avait été abattue, pour la plus grande joie des évêques d'avant-garde et des militants d'Action catholique.

Paul V I reçut cet héritage écrasant. Comme Pie XII, toute sa vie l'avait préparé à devenir pape, mais les circonstances

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étaient devenues difficiles. Montini était, par toutes les fibres de son être, un intellectuel, né dans une famille bien-pensante, située très à gauche par rapport à la société italienne, héritière de Lamen- nais, et du Risorgimento. Les vrais maîtres spirituels de l'étu- diant milanais furent Montalembert, Marc Sangnier et Foggaz- zaro. Adolescent fragile, élevé par une mère surprotectrice, dispensé du collège, puis du séminaire et du service militaire, à cause de sa mauvaise santé, Montini devait accéder aux plus hauts postes de l'Eglise sinon par droit de naissance (car ses dons étaient exceptionnels), du moins sans avoir à exercer aucune charge pastorale. Mais comme aumônier des Etudiants catholiques, i l avait été à l'écoute de toute une jeunesse, et sut reconnaître à l'avance les besoins de son époque. Je lui resterai toujours recon- naissant de sa « francophilie ». Quelle admirable connaissance de notre langue (qu'il avait parlée très tôt ; son premier diplôme étranger, i l l'avait conquis à l'Alliance française, premier de sa promotion), de nos écrivains, de nos philosophes ! A l'époque où la Rome de Pie X et du cardinal Merry del Val mettait allè- grement à l'Index tout ce qui comptait dans la pensée française, le jeune Montini lisait non moins allègrement Maurice Blondel et Laberthonnière, Edouard Le Roy et Marc Sangnier, bientôt Maritain et Julien Green. Trente ans plus tard, alors que Pie X I I réduisait au silence les dominicains du Saulchoir et les jésuites de Fourvière, Mgr Montini continuait à lire et à annoter les articles suspects de Teilhard et du Père Congar, les traités du P. de Lubac et du P. Chenu. Il souffrit et se tut.

A côté du solide et peu imaginatif Tardini, Montini fit long- temps figure de fils préféré de Pie XII. (Le pape avait reconnu en Montini une âme de feu comme la sienne, sous une fragile apparence.) Il est trop tôt pour situer exactement le « refroidis- sement » qui devait opposer les deux hommes sur le tard. (Pie X I I lui refusa le chapeau.) Toujours est-il que Paul V I arrivait au pontificat bien décidé à libéraliser l'Eglise, à appliquer le concile dans son meilleur esprit et à en étendre les bienfaits à toute l'Eglise, en faisant entrer l'air du large dans les collèges, les sémi- naires, les universités catholiques. Entre les deux guerres, i l s'y était déjà employé en faisant de la maison paternelle d'éditions de Brescia l'émule des Editions du Cerf et des collections de science religieuse de la rue Monsieur, en faisant traduire Kier- kegaard, Newman, Romano Guardini encore presque inconnu,

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et en préfaçant et traduisant lui-même la Religion personnelle du P. de Grandmaison et les Trois Réformateurs de Maritain.

Les théologiens de Fourvière, le séminaire du Saulchoir, les prêtres-ouvriers, voyaient leurs recherches ou leurs expériences encouragées. A la Curie, au scandale de certains (des Italiens soupirent : « Nous sommes revenus en Avignon »), le pape appelle des Français : Mgr Villot, Mgr Garrone, Mgr Martin. Paul V I rêvait d'appeler au Sacré-Collège ces nouveaux théologiens qui avaient tant inquiété Pie XII. Non seulement Jean Daniélou, mais les Congar, les de Lubac, et même Jacques Maritain qui aurait rouvert ainsi dans l'Eglise une tradition oubliée depuis un siècle et demi. A défaut de Maritain, Mgr Journet, le disciple préféré du vieux maître, entra au Sacré-Collège.

Hélas ! l'endiguement du concile — tout autant que son achèvement — a été la grande affaire de Paul V I et elle a usé ses forces — alors que ce pape voyageur rêvait d'aller porter la Bonne Nouvelle aux quatre coins du monde. Tout le concile, rien que le concile, tel a été son mot d'ordre. L'ouverture au monde, i l l'a voulue totale, digne de l'homme dont i l rêvait, de cet homme dont i l avait « le culte » (un mot qu'on lui a sotte- ment reproché). Mais l'homme moderne, celui qu'avait dénoncé Bernanos, ne ressemblait guère à ce modèle. Il portait la main sur son trésor le plus sacré : la vie. Paul V I prenait la parole pour défendre — avec une sorte de crispation excessive — les positions traditionnelles de l'Eglise non seulement sur l'avortement (ce que chacun comprend), mais en matière de contraception. Un ëvêque italien — courageusement — plaida pour la pilule. En Vain : il s'appelait Albino Luciani.

T

out le monde l'a dit : nul ne songeait au patriarche de Venise au moment du conclave. Personne ? Pas tout à fait. J'avais envoyé au Monde le tiercé de « mes » papes. Je demandais au Saint-Esprit un théologien : Basil Hume, le cardinal Ratzinger

ou Albino Luciani. Mon papier se terminait par :« A bon enten- deur, salut ! » Mais enfin, l'élection de Jean Paul I" a été jugée sinon « miraculeuse », du moins providentielle. Grâce et mystère de l'Eglise : ce pape-là ne ressemblait pas aux autres. Lorsque je l'avais rencontré à Venise, en juin dernier (c'était hier...), i l m'avait fait l'effet de ces professeurs de séminaire d'autrefois,

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de ces professeurs qui devenaient vicaires généraux mais n'allaient généralement pas plus loin. C'étaient des hommes pleins de sens et raison, d'une piété forte, un peu à l'ancienne, d'une culture profonde et précise, mais limitée. Le cardinal Luciani était de ces hommes-là, et dès sa quatrième audience pontificale les jour- nalistes, qui ne sont pas des tendres, l'accusaient déjà de parler

« comme un curé de paroisse ». Ce qui, à mon avis, peut être considéré comme un éloge.

Ce curé-là, dont la paroisse est devenue le monde, était toutefois instruit, cultivé — il parlait assez bien le français (2), mieux encore l'allemand — et bon théologien. Sa bibliothèque était riche. On y voyait Bernanos, Maritain, Pascal et les gran- des revues françaises et allemandes, les œuvres du Père de Lubac, d'Urs von Balthazar et de Romano Guardini. Le patriarche Usait donc les théologiens dans leur texte original.

Cette matinée de juin où notre consul général à Venise, André Tronc, modèle du diplomate intelligent et actif, m'avait ménagé une entrevue avec le patriarche, est restée gravée dans ma mémoire. Il faisait déjà chaud, et cette brume légère qui flotte sur les canaux rendait un peu irréels les contours des églises et le festonnement des façades. Le patriarcat est situé tout à côté de la basilique Saint-Marc. Il était, ce matin-là, presque désert. Une sœur grise, toute seule, déplorait que je fisse « per- dre sa matinée » au patriarche. A l'étage, je demandai mon chemin à un homme de petite taille, brun, les cheveux coupés très court, les joues mal rasées, la soutane fatiguée, que je pris pour son secrétaire : c'était le cardinal. Les choses avaient bien changé au patriarcat ; la domesticité était réduite à sa plus sim- ple expression, et nous ne verrions plus sur le Grand Canal le fastueux cortège de gondoles qui enchantait encore le bon cardi- nal Roncalli.

Mgr Luciani Usait le livre de Hans Kung Etre chrétien et m'en parlait avec une sorte d'intérêt désabusé et un peu las.

Comme lecteur, i l l'admirait : « C'est un homme bien intelli- gent ! » Mais i l préférait ses premiers livres. « Il a pris une assu- rance qui m'étonne. Mgr Journet disait que, dès qu'un théolo- gien paraît en paperback (comment dites-vous ? Livre de poche ?),

(2) Bien qu'il m'ait dit : « Je parle français comme une vache espagnole. » Ce n'était pas vrai : j'aurais bien voulu parler l'italien comme Mgr Luciani parlait notre langue, avec juste un léger bredouillement dans la voix

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il est perdu pour la bonne doctrine. C'est un peu rude, mais il y a du vrai. Je me demande si saint Thomas lui-même aurait résisté à des apparitions trop fréquentes à la télévision. Pour saint Jérôme, j'en suis sûr : cela lui aurait tourné la tête. Ça ne risque pas de m'arriver ! J'ai publié des articles, mais dans un journal presque inconnu, et le livre que j'ai publié n'a pas dépassé I 500 exemplaires. »

Mgr Luciani riait d'un bon rire en disant cela, et je fus heureux de voir que cet archevêque avait de l'humour. (Il devait me dire un peu plus tard : « Un théologien sans humour me fait toujours un peu peur. La tête ne va-t-elle pas lui enfler ? ») J'évoquai ensuite les innovations liturgiques, fréquentes depuis le concile, et souvent aventurées. Mgr Luciani en était conscient.

II m'avoua même « ne pas comprendre » l'attitude de certains évêques français qui, sous prétexte de se faire entendre de tous et de ne déplaire à personne, finissaient par déconcerter « d'ex- cellents chrétiens ». « Mais, ajouta-t-il aussitôt, je n'ai pas de leçons à leur donner, et cela d'autant plus que, dans mon propre diocèse, j'ai eu affaire à des initiatives fâcheuses, auxquelles je n'ai mis fin qu'un peu tard, craignant de décourager des bonnes volontés. En fait, ce sont les fidèles qu'on décourageait. »

Le patriarche ne voyait pas d'un meilleur œil la collabo- ration « sur le terrain » entre catholiques et communistes. Il avait mis en garde sur ce chapitre des curés trop entreprenants.

Puis, élevant le débat, i l avait évoqué l'impossibilité de concilier doctrinalement le marxisme et le christianisme.

« N'avez-vous pas le sentiment, Eminence, lui dis-je, que, de toutes les religions contemporaines, c'est encore le marxisme qui a le mieux résisté ? Sans doute le dogme ne se renouvelle-t-il guère dans les pays où il est — théoriquement — au pouvoir, mais partout ailleurs il donne le sentiment d'être, comme l'a écrit Jean-Paul Sartre, « l'indépassable philosophie de notre temps ».

// est pénible d'entendre tous ces étudiants du tiers-monde ou de chez nous s'y référer, comme à un catéchisme. »

Dans sa réponse, le cardinal s'était montré net et clair :

« C'est un grave problème. Sur le plan de la métaphysique, aucune conciliation n'est possible; sur le plan de la charité, de l'action sociale, il peut en être autrement. Ici, à Venise, il existe des communistes — et des socialistes aussi, bien sûr — qui sont des gens excellents. Mais ils ne résistent pas à la tentation —

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suivis en cela, hélas ! par plus d'un catholique — d'accuser à tout bout de champ l'Eglise comme si elle était la source de tous nos maux. Dans mon diocèse, j'ai dû rappeler à l'ordre des prê- tres qui se faisaient, de très bonne foi, les propagandistes du marxisme. »

Là-dessus, le patriarche était allé chercher le texte d'un article qu'il avait donné, un an auparavant, à l'hebdomadaire italien Prospettive nel Mondo (14 février 1977).

On me permettra de citer ce texte un peu longuement, tant il est important et caractéristique de la pensée de celui qui devait devenir le pape Jean Paul 1" : « Se faire des amis à tout prix est une terrible tentation » expliquait le cardinal. Une tentation contre laquelle Cyrano de Bergerac avait déjà réagi. Comme jadis Cyrano, le patriarche s'indignait de voir certains dirigeants de l'Action catholique chercher à conquérir des amitiés chez les communistes au prix de leurs convictions les plus chères, « en sacrifiant leur honneur et même leur décence ».

« Certains, Bible en main, affirment qu'on ne peut être bon chrétien sans être préalablement marxiste et révolutionnaire.

L'Exode n'est-il pas la clé de l'interprétation de la Bible ? Et que fut l'Exode, sinon la révolution des opprimés par ordre de Dieu ? Le Christ n'a-t-il pas prêché la révolution contre les puis- sants ? Pourquoi l'Eglise n'a-t-elle pas tenu compte de ce message et s'est-elle au contraire compromise avec les puissants ? Il n'y aura pas de lendemains pour l'Eglise sans le marxisme. Essayez donc de rétorquer qu'en Egypte le libérateur n'a pas été le peuple révolté mais Dieu lui-même ; que Dieu a libéré les Juifs non pour des raisons socio-politiques, mais religieuses, ceci afin de les édu- quer dans le désert selon la vraie Loi. Essayez de répondre qu'Oscar Cullmann, docte protestant pourtant, a démontré scien- tifiquement que Jésus n'a jamais pensé à la révolution et à une politique de parti. On vous répondra : Ubi Lénine ibi Jérusalem.

La Bible est désormais expliquée non pas en fonction de ce qu'était le véritable esprit de celui qui l'a écrite mais en fonction des opinions de celui qui la lit de nos jours, et de nos jours la culture porte ce nom et cette marque : Marx-Lénine.

Au lieu de se référer à la Bible, d'autres essayent de conver.

tir le concile au marxisme. Congar a dit récemment : « L a plus grande partie des idées attribuées aujourd'hui au concile ne lui appartiennent pas en fait. Pour beaucoup, concile est syno-

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nyme de changement. Naguère certaines choses se faisaient ou étaient crues : maintenant ou elles ne se font plus ou les gens n'y croient plus, voilà ce qu'est le concile. »

Le concile, reprenait le cardinal, n'est point un Janus à dou- ble face qui se serait tourné tantôt vers le passé, tantôt vers le futur. Le concile, soulignait-il avec force, n'avait nommé le plu- ralisme qu'à deux reprises. « Certains catholiques, au contraire, avec ce mot à la bouche, exigent continuellement la liberté abso- lue quant à leurs choix politiques et se déclarent capables de concilier le christianisme et le marxisme. Le magistère de l'Eglise affirme le contraire... Peu importe : le pluralisme est une lampe magique capable de faire fuir toutes les ombres.

Et pourtant, soupirait le patriarche, ces chrétiens avaient bien connu l'enseignement social de l'Eglise. Pourquoi l'ont-ils abandonné ? Parce qu'ils sont impatients. Pour résoudre les graves problèmes sociaux, l'Eglise propose des réformes à longue échéance. Eux, au contraire, pensent qu'on ne peut attendre.

« Tout de suite » est la parole qui est sur leur bouche et ce « tout de suite » exige la révolution. »

Il est intéressant d'évoquer ces propos à l'heure où tant de journalistes parlaient de Jean Paul Ie r comme d'un Jean XXIII

« plus à gauche ». E n fait, le patriarche de Venise était un mo- déré, politiquement classé comme conservateur. Ses adversaires vénitiens ne s'y trompaient pas. « Un pape des pauvres ? Oui, à condition que ceux-ci restent à leur place », s'était exclamé, au moment de l'élection de Jean Paul I" Don Isidoro Rosolen, le prêtre suspendu « a divinis » par l'évêque de Vittorio Veneto pour avoir participé à la campagne électorale de Democrazia Pro- letaria.

Pourtant, i l serait tout aussi faux de voir dans le pape Jean Paul un « réactionnaire ». Mgr Luciani avait naguère manifesté son intérêt aux communautés dites néo-catéchumènes et au mou- vement Communione e Liberazione. Il avait, comme évêque de Vittorio Veneto, renouvelé l'enseignement du séminaire et en- couragé les débats et le travail en équipe. Il me cita le mot de l'évêque de Plaisance pour lequel les extrémistes de droite et de gauche représentaient « les véritables et plus sévères obstacles dressés devant tout progrès social et toute promotion humaine ».

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« L'histoire peut dire combien nous avons souffert par la faute de ces faux amis. »

Ici, j'osai l'interroger sur le cas de Mgr Lefebvre et je fus frappé par sa modération.

L'ancien archevêque de Dakar avait tort. Il avait désobéi.

Mais ses motivations étaient bonnes. Il avait été scandalisé par des initiatives blâmables et « dit tout haut ce que beaucoup d'évêques italiens pensent tout bas ». Il avait pris le parti des petits et des humbles dont on raillait la foi. Certes, le supérieur d'Ecône aurait dû s'incliner — « Roma, locuta, causa finita » (3)

— mais i l restait dans l'Eglise. Et i l fallait prier pour qu'il y demeurât.

La matinée s'était écoulée sans que j'y prisse garde. Je me souvins que la sœur tourière m'avait dit avec reproche : « Son Eminence n'avait pas de rendez-vous ce matin. Et vous n'avez pas de document à lui soumettre. Il va perdre sa matinée ! » Avant de m'éloigner et de solliciter une prière pour mes trois garçons, j'osai lui demander s'il songeait parfois à son avenir.

« J'ai été très heureux, me répondit-il. J'ai été promu au siège de Venise sans y croire, et je vais entrer dans ma dixième année de séjour ici : j'y suis très heureux. Il faut faire confiance au Bon Dieu. »

Ainsi, le lundi 12 juin 1978, quittai-je le cardinal Luciani.

J'avais trouvé un homme de Dieu, qui était aussi un homme du livre, mais surtout le plus simple, le plus accueillant des pasteurs.

Je l'imaginais relisant Dickens ou Péguy, traduisant le livre de Hans Kung, le réfutant pour son compte, en parlant à ses sémina- ristes, mais se refusant à signer une ligne, à prononcer une parole qui puissent accentuer les divisions des chrétiens.

D

eux mois et demi plus tard, Albino Luciani devenait pape.

Un mois plus tard, i l avait disparu... Jean Paul V est apparu, il a souri, i l a séduit les foules, et puis, sans prévenir, en une nuit, il est mort. Seul, comme i l avait vécu ; subitement, comme Mgr Nikodim, tombé dans ses bras quelques jours plus tôt. Mort inexplicable : pourquoi le Bon Dieu a-t-il rappelé à lui son ser-

(3) Lui-même avait donné l'exemple. En désaccord avec Paul V I sur la pilule, il s'était incliné dès la parution A'Humanœ Vitœ ; plus que réservé sur le référendum sur le divorce, i l avait fait campagne avec les évêques italiens.

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viteur au moment où i l avait commencé de remplir sa tâche et de décrisper l'Eglise ? Un règne de trente-trois jours, est-ce assez pour un pape tant attendu ?

Il y a à cela plusieurs réponses — du moins si l'on se place dans une perspective évangélique. Les mesures de Dieu ne sont pas les nôtres. Jean Paul Ie r peut avoir fait son temps en un mois comme Jésus a fait son temps en trois ans de vie publique, alors qu'une longue existence aurait à peine suffi à quelqu'un d'autre pour remplir son contrat.

J'ai connu Mgr Veuillot, devenu archevêque de Paris, poste qu'il avait convoité et obtenu en pleine force de l'âge. Sa dési- gnation n'avait pas ravi tout le monde. « Que cela vous plaise ou non, avait-il jeté aux curés de Paris médusés, vous en aurez pour vingt ans à me supporter ! » Six mois plus tard, il était mort, frappé en plein élan, alors qu'il avait entrepris courageusement

— impitoyablement selon certains — la mutation de son immense et difficile diocèse, qui comptait alors plus de cinq millions d'âmes. Mais son agonie a fait de lui, peut-être, sinon un saint, du moins un homme dépouillé, c'est-à-dire un chrétien.

D'autre part, comme le rappelait à Notre-Dame de Paris le cardinal Marty, la Providence n'intervient pas à chaque moment de notre existence, elle ne modifie pas les lois naturelles, elle n'a pas abrégé, de sa propre autorité, la vie d'Albino Luciani.

Enfin, Jean Paul I°r a délivré son message — message de réconciliation, d'amour et de paix —, un message qui tenait dans un sourire.

Paul VI, souriez ! avais-je osé dire à la fin de la Foi des anciens jours (A). D'aucuns me l'avaient reproché comme une impertinence. Jean Paul I8 r a été le pape du sourire — et ce sourire confiant et bon avait commencé à réconcilier l'Eglise et le peuple immense de ceux qui ne la connaissaient plus qu'à travers les ors et la pourpre de la Contre-Réforme. Cela ne sera pas oublié.

Il est difficile de dire ce que le pape aurait décidé et entre- pris s'il avait survécu. Ce qui est sûr, c'est qu'il aurait pratiqué la collégialité. On lui prêtait l'intention de convoquer le synode ; il aurait consulté les évêques sur les problèmes pastoraux. Sur le fond, i l aurait tenté de concilier la rigueur de la foi et l'évan-

(4) Ce qui a fait dire à Gilbert Cesbron : « C'était demander l'impossible à un homme que la douleur du monde écrasait. »

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gélisation d'un monde qui, de plus en plus, échappe au spirituel.

Plusieurs choses resteront acquises. On ne verra plus le cou- ronnement triomphal du souverain pontife que j'avais pu com- parer, à l'automne 1958, à celui des derniers empereurs romains germaniques. On ne parlera plus de Sa Sainteté le pape. L'évê- que de Rome dira « Je » comme tout le monde. Il achèvera de descendre les dernières marches de ce qui fut un trône et qui est redevenu un autel, c'est-à-dire une table. Il sera simple avec tous, et son cortège sera modeste. Mais, pour le salut de l'Eglise et du monde, il faudra bien que la splendeur de Dieu redevienne perceptible à une humanité asservie par les techniques, les pou- voirs et les modes.

E

t maintenant, que sera l'avenir ? Interrogation un peu vaine puisqu'il est justement dans sa nature de se révéler impré- visible. Mais, quel que soit le prochain pape (on le souhaite jeune, vigoureux, bon théologien, mais « à l'écoute » du monde et des autres, avec des qualités d'administrateur et de diplomate, etc.), les problèmes subsisteront. Il y a ceux de l'Eglise. Il y a ceux des Eglises. Et i l y a ceux du monde.

L'Eglise catholique, c'est un fait, a besoin d'être rassurée.

Les chrétiens ne sont pas tous des intellectuels, ce ne sont pas tous des hommes en recherche, ce ne sont même pas tous des hommes de « dialogue ». Ils ont besoin de se sentir en terrain sûr, de trouver dans leur église un abri et non une menace, un langage compréhensible, et non ce jargon néo-moderniste qui ne transporte vraiment d'aise que les informateurs religieux. Ils ont besoin des rites séculaires à travers lesquels la grandeur divine et le

caractère sacré de la messe leur devenaient immédiatement per- ceptibles. Ils ont aussi besoin de se sentir aimés. L'élan de recon- naissance qui a soudain porté vers Jean Paul IB r une humanité qui ne le connaissait pas a montré que le pape restait, quoi qu'on ait dit, non seulement le « frère » (comme nos évêques le répè- tent à satiété), mais le Père de tout un peuple de rachetés.

Les Eglises — puisqu'il en est d'autres dont certaines, comme l'Eglise orthodoxe, représentent mieux que la nôtre ce qu'est une Eglise pauvre et souffrante — auront d'autant moins de peine à reconnaître la primauté de l'évêque de Rome que celui-ci, pen- dant le pontificat de Paul V I et celui, si bref, de Jean Paul I"

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a rejeté les formes extérieures de la souveraineté, le Nous de majesté et le triomphalisme d'antan. Mais la réunion des Eglises ne se fera pas par des compromis hâtifs ou des rencontres au sommet.

Le monde aussi, enfin, qui n'est plus chrétien ou si peu, a besoin d'entendre un langage de vérité. Paul V I a beaucoup contribué à affirmer la présence internationale de l'Eglise. Celle-ci ne pourra plus être absente — au Liban, en Argentine, au Cam- bodge — des grands débats du monde.

Peut-on, en toute humilité, formuler quelques vœux ? Redé- finir en un langage clair, accessible au grand nombre, les mis- sions essentielles de l'Eglise — d'une Eglise certes au service des hommes mais qui n'aurait plus aucun sens si elle ne leur rappelait le service de Dieu. Réconcilier, dans ce même service, ceux qu'il est convenu d'appeler les « traditionalistes » et ceux qu'il est convenu d'appeler les « progressistes », qui, les uns et les autres, pour des raisons bien différentes, s'estiment souvent brimés et incompris. Mettre fin à un certain caporalisme des clercs, d'autant plus inadmissible aujourd'hui que les laïcs sont appelés à prendre progressivement leur relève. Poursuivre et accé- lérer, si possible, la réconciliation œcuménique. Trouver dans l'Eglise un statut d'égalité pour les femmes. Associer davantage encore les chrétiens à l'œuvre de justice dans le monde, et à la recherche de la paix. D'autres gestes — comme l'ordination d'hommes mariés — auraient sans doute une valeur de symbole mais ils doivent être pesés dans toutes leurs conséquences.

Ajouterons-nous, enfin, qu'il serait bon qu'un grand texte doctrinal relance les études théologiques et propose pour l'exé- gèse un aggiornamento comparable à celui dont a bénéficié la pastorale. On ne peut plus lire la Bible aujourd'hui en faisant abstraction des apports de l'Histoire, de la sociologie, de l'anthro- pologie modernes. Grand lecteur —: et contradicteur, à l'occa- sion — de Hans Kung, Ratzinger ou Balthazar, Jean Paul F n'était pas de ceux qui pensent, comme, paraît-il certains évê- qùes français, que « l'Eglise n'a pas besoin de théologiens... » Mais cela ne l'empêchait nullement de parler par paraboles et de se faire comprendre des humbles. Ajouterons-nous enfin que sa devise — Humilitas — est de tous les temps, mais plus encore du nôtre ?

P I E R R E D E BOISDEFFRE

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