internationales
vol. 37 - n°1 et 2 | 2021
Travail et migrations
Du « fardeau migratoire » au fardeau des migrants.
L’exil à Malte ou la condition d’entre-emplois
From the “Migration Burden” to the Burden of Migrants. Asylum Seekers in Malta or the Condition of Employment in-between
Del «bulto migratorio» al bulto de los migrantes. Los solicitantes de asilo en Malta o la condición de entre-empleos
Lucas Puygrenier
Édition électronique
URL : https://journals.openedition.org/remi/18055 DOI : 10.4000/remi.18055
ISSN : 1777-5418 Éditeur
Université de Poitiers Édition imprimée Pagination : 43-66 ISBN : 979-10-90426-69-6 ISSN : 0765-0752 Référence électronique
Lucas Puygrenier, « Du « fardeau migratoire » au fardeau des migrants. L’exil à Malte ou la condition d’entre-emplois », Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 37 - n°1 et 2 | 2021, mis en ligne le 03 janvier 2023, consulté le 17 mai 2022. URL : http://journals.openedition.org/remi/
18055 ; DOI : https://doi.org/10.4000/remi.18055
© Université de Poitiers
Du « fardeau migratoire » au fardeau des migrants. L’exil à Malte ou
la condition d’entre-emplois Lucas Puygrenier1
L’île de Malte, l’un des principaux points d’entrée des personnes qui traversent la Méditerranée (voir Tableau 1), fait depuis longtemps figure de cas paradigmatique dans les dynamiques d’exclusion et de rejet des exilés en Europe (Rodier et Teule, 2005). La hantise de l’immigration qui guide la politique de l’État maltais est toujours clairement présente aujourd’hui au regard de l’actualité récente, à l’instar de l’affaire de ce que la presse a nommé les « accords secrets » entre le gouvernement maltais et les autorités libyennes destinés à organiser le refoulement des bateaux jusque dans les eaux où Malte doit assistance aux navires en détresse2, ou encore, en pleine pandémie de COVID-19, par la fermeture des ports et la détention de centaines de personnes dans des navires civils au large des côtes3. La lutte contre les migrations dites « irrégulières » dans cet espace prend largement, en somme, les traits d’une politique « borderline » (l’expression est de Hibou, 2003) : en se déployant comme une politique qui, aux marges de l’Europe, apparaît être également souvent aux marges du droit et des conventions internationales.
C’est qu’aux yeux des autorités locales, Malte supporte déjà plus que sa juste part du « fardeau migratoire ». La rhétorique du fardeau, toujours articulée à un discours sur la petitesse du micro-État présenté comme incapable d’assurer seul le coûteux devoir d’asile — un argument que l’on retrouve dans de nombreux espaces insulaires (Bernardie-Tahir et Schmoll, 2014a : 95-96) — constitue en effet la constante absolue de la politique maltaise des deux dernières décennies, tous gouvernements confondus (Lutterbeck, 2009 ; Falzon, 2012).
Exemple parmi d’autres, après la mise en cause par le Conseil de l’Europe du traitement des demandeurs d’asile lors de la crise sanitaire du printemps 2020
1 Doctorant en science politique, Centre de Recherches Internationales (CERI-Sciences Po), 56 rue Jacob, 75006, Paris ; [email protected] (n° ORCID : 0000-0002- 1275-2360).
2 L’affaire dite des « accords secrets » éclate suite aux révélations d’un homme de l’en- tourage du Premier ministre en fonction jusqu’en janvier 2020. Il affirmait avoir négocié pour le compte du gouvernement des accords de coopération entre l’armée maltaise et Tripoli afin d’organiser le refoulement des bateaux partant des côtes libyennes.
3 Suite à la fermeture des ports en mars 2020, plus de 400 personnes ont été détenues en mer, certaines pendant cinq semaines, avant que le gouvernement maltais, craignant des révoltes, consente à leur débarquement.
le Premier ministre maltais signalait en réponse dans un courrier public que son pays avait déjà dû faire face à une « pression migratoire sans précédent » pour conclure, agacé, attendre « avec impatience le retour [du commissariat des Droits de l’Homme] sur la mise en place d’un plan d’action concret afin d’assurer un partage du fardeau (burden-sharing) par tous les membres du Conseil de l’Europe4 ». Quelques jours plus tard, le chef de l’opposition opinait, sans surprise, au besoin de maintenir la pression sur les autres États membres
« jusqu’à ce qu’ils comprennent que Malte ne peut pas porter à elle seule le fardeau [migratoire]5 ».
Pourtant, le poncif si familier du « fardeau » ne fait plus tout à fait l’unanimité.
Voix dissonante lors des dernières élections générales maltaises, la chambre de commerce locale se distinguait en affirmant dans un document cherchant à peser sur le débat public :
« La chambre de commerce de Malte considère que les migrants et les travailleurs étrangers ne sont pas un fardeau pour la société, mais plutôt une précieuse ressource qui se doit d’être mobilisée de la manière la plus efficace possible. »6 Si la chambre de commerce maltaise se présente comme l’alliée inattendue de la cause des migrants, c’est que dans le contexte d’un développement économique rapide de l’île qui de 2014 jusqu’à 2019 enregistrait un taux de croissance annuel oscillant entre 6 et 11 % du produit intérieur brut, et dans le contexte d’un besoin tout aussi croissant en main-d’œuvre, la présence de centaines d’exilés sur l’île a fini par éveiller les intérêts de certains employeurs. Car derrière les célébrations enthousiastes de l’essor économique, les « 3-D jobs » (dirty, dangerous, demanding) se sont maintenus sinon multipliés, emplois que l’on sait occupés de façon privilégiée par les étrangers (Castles, 2002).
Cette main-d’œuvre étrangère était à Malte traditionnellement européenne, l’accession de l’île à l’Union européenne en 2004 ayant facilité la régionalisation de son bassin d’emploi. Le salariat européen et en particulier italien ne suffit plus toutefois aujourd’hui à pallier l’augmentation de la demande en travailleurs peu rémunérés. Les bas salaires dans les usines (orientées notamment vers la fabrication de composants électroniques) ont été maintenus, l’hôtellerie et des services attenants se sont remarquablement développés et le secteur du bâtiment connaît depuis quelques années un dynamisme si brutal et manifeste que Malte est souvent décrite, selon une expression aujourd’hui populaire parmi les habitants contrariés, comme une véritable « île-chantier ». Une telle accélération du développement économique autour de secteurs fortement demandeurs de main-d’œuvre a ainsi conduit les employeurs locaux à voir dans la migration, en lieu et place du sempiternel « fardeau », une soudaine « précieuse ressource » qui comme l’écrit la chambre de commerce doit urgemment être « mobilisée ».
4 Robert Abela, Premier ministre de Malte, Lettre à Dunja Mijatoviü Commissaire aux Droits de l’Homme, 8 mai 2020, [en ligne] consulté le 19/06/2020. URL : https://rm.coe.int/
commdh-govrep-2020-6/16809e4ffc
5 Adrian Delia, chef de l’opposition, cité dans Carabott Sarah, “Pushback is never the solution” — Adrian Delia, Times of Malta, 23 mai 2020.
6 Malta Chamber of Commerce and Industry, Pre-election proposals: Policy proposals by the Malta Chamber of Commerce and Industry for a competitiveness-centered electoral manifesto, Mai 2017, p. 20.
Comme d’autres économies sud-européennes où depuis longtemps les besoins en travailleuses et travailleurs peu rémunérés et saisonniers sont assurés par des mains-d’œuvre migrantes (Mingione, 1995), de nombreux employeurs maltais des secteurs économiques susmentionnés se sont en effet récemment tournés vers l’embauche à grande échelle, formelle ou informelle, des étrangers.
Aussi le nombre de personnes extracommunautaires dans l’emploi n’a cessé de croître, multiplié par trois pour l’emploi formel uniquement en l’espace de seulement dix ans7. Si bien qu’un ministre affirmait récemment que parmi les 11 000 emplois (formels) créés sur l’île en 2019, seuls 4 000 étaient occupés par des Maltais8. Ce que l’on pourrait nommer « la centralité des marginaux » au sein du capitalisme maltais suggère alors d’effectuer un déplacement problématique par rapport aux interrogations habituelles que suscitent les migrations dans les espaces publics européens. La question n’est plus dès lors celle de l’intégration ou non des personnes en exil dans un pays « d’accueil » qui, d’emblée, résiste à se constituer comme tel (Nimführ et al., 2020), mais celle du rapport entre la critique du « fardeau » que représenterait les personnes en exil pour la société maltaise et le fardeau qui leur incombe de fait au sein des mondes productifs : la tension entre les politiques de l’exclusion d’une part et la formation du travail des demandeurs d’asile de l’autre.
Pour explorer cette question, l’article expose tout d’abord les efforts d’exclusion et de mise en camp à l’encontre des personnes en exil. L’encampement ne se réduit pas toutefois à leur retrait des mondes productifs et sociaux de l’espace insulaire : la logique de l’assistance minimale et le souci de maîtrise des flux d’entrées et de sorties conduisent les personnels des camps à inciter les exilés au travail, jusqu’à se faire eux-mêmes recruteurs pour le compte d’entreprises locales. Mais outre l’appariement direct entre exilés et employeurs réalisé par les personnels des camps, la simple répulsion qu’exercent les camps sur leurs résidents, tout comme l’horizon d’une éviction probable, les contraignent à chercher d’eux-mêmes à se faire travailleurs. Nombre d’entre eux attendent ainsi, chaque matin, une hypothétique mission de travail journalier dans l’industrie du bâtiment. Dans la dernière partie de l’article, c’est alors le rôle de cette attente obligée dans la formation d’une main-d’œuvre exilée qui sera étudié.
Les guichets de l’asile ou le refus des réfugiés : l’exclusion sans expulsion et la logique
de l’encampement
L’asile, formellement introduit à Malte en 20009 dans la perspective de l’accession à l’Union européenne est demandé par presque toutes les personnes qui ont effectué la traversée de la Méditerranée par voie maritime. Si le nombre de traversées varie fortement d’une année sur l’autre au gré notamment des politiques frontalières de Malte, de l’Italie et des autorités libyennes (Bernadie-
7 Aussi selon les statistiques officielles communiquées par l’institution compétente, JobsPlus, le nombre d’extracommunautaires détenteurs d’un permis de travail est passé de 11 528 en 2008 à 33 991 en 2019.
8 Repatriation of foreign workers who lost jobs due to Covid-19 to continue over coming days, The Independent, 24 mai 2020.
9 Par le Refugees Act du 25 juillet 2000.
Encadré 1 : Le dispositif d’enquête
Cet article se fonde sur des enquêtes de terrain effectuées en 2019 et 2020 et mobilise, en plus d’un corpus d’articles de presse et la documentation issue des bureaucraties maltaises, trois principaux types de matériaux. Tout d’abord des entretiens semi-directifs, enregistrés et transcrits à l’écrit pour analyse. D’une heure en moyenne, ils furent conduits avec des membres du ministère de l’Intérieur et du cabinet du Premier ministre en charge des questions migratoires (n =5), avec des personnels des « centres ouverts » qui hébergent temporairement des personnes en exil (n =7), des membres de l’agence nationale de l’emploi chargée de distribuer des permis de travail aux étrangers (n =4), des représentants des organisations patronales (n =3) ainsi que des chefs d’entreprise ou responsables des ressources humaines dans l’hôtellerie ou le BTP (n =7). Des entretiens de nature plus informative, qui ne seront pas directement mobilisés dans cet article, mais qui ont amplement nourri ces réflexions furent également conduits avec des représentants d’ONG (n =5), des dirigeantes et dirigeants syndicaux (n =6), et des responsables du HCR à Malte (n =2).
L’article s’appuie ensuite sur environ vingt-cinq heures au total d’observation réparties sur plusieurs journées du principal site informel de l’embauche à Malte dans lequel les employeurs locaux recrutent, principalement dans la construction, des personnes en exil. Enfin et en complément de ces journées d’observation, l’article mobilise des discussions non enregistrées durant entre vingt et cinquante minutes avec vingt-six personnes qui attendaient un emploi sur ce site informel (voir Tableau 2). Certains des interlocuteurs ont ensuite accepté le principe d’une nouvelle rencontre pour conduire des entretiens semi- directifs enregistrés (n =5), qui ont duré une heure trente en moyenne.
En concentrant l’analyse sur le secteur de la construction, principale industrie qui à Malte emploie les personnes en exil, notre étude se focalise de fait nécessairement sur la mise au travail des hommes en exil. Si ces derniers sont certes largement majoritaires parmi la population concernée, reste que l’article n’intègre pas par conséquent à l’analyse les processus spécifiques de mise au travail des femmes en exil, une question qui devra être éclaircie lors de recherches ultérieures.
Tahir et Schmoll, 2018 : 57-59), Malte enregistre 2 200 demandes d’asile en moyenne par an entre 2014 et 2019, un chiffre à mettre en proportion, comme les autorités locales aiment à le rappeler, avec la démographie de l’île. Pour une population nationale de seulement 510 000 personnes, Malte présente ainsi un nombre de demandes d’asile par habitant parmi les plus élevés d’Europe10. Les guichets de l’asile maltais réalisent alors une vaste opération de tri et, dans la pratique, excluent davantage les nouveaux venus qu’ils ne leur reconnaissent un droit légitime au refuge. Le statut de réfugié sous la Convention de Genève est distribué dans des proportions nettement plus limitées qu’il ne l’est à l’échelle européenne, octroyé ainsi entre 2014 et 2019 à seulement 12 % des demandeurs contre 28 % pour la moyenne de l’Union européenne sur la même période11. Certes, une part plus conséquente de demandeurs et demandeuses d’asile obtiennent chaque année une protection subsidiaire (un tiers des demandeurs en 2019), un statut qui confère un précaire droit de résidence d’un an renouvelable, mais qui, à Malte, interdit tout regroupement familial et, ce faisant, endigue l’installation durable des personnes sur l’île12. Le tableau 1 présente les données statistiques officielles relatives au traitement des personnes en exil au cours des cinq dernières années.
Tableau 1 : Arrivées irrégulières, décisions relatives aux demandes d’asile et résidents dans les « centres ouverts » à Malte par an (2014-2019)
Sources : AWAS et Office of the Refugee Commissioner.
10 Selon les chiffres Eurostat, Malte comptait en 2019 304 demandeurs d’asile pour 100 000 habitants. En comparaison, l’Italie comptait la même année 159 demandeurs d’asile pour 100 000 habitants, la France 172 pour 100 000 ou encore l’Allemagne 216 pour 100 000.
11 Données Eurostat agrégées relatives aux décisions en première instance sur les demandes d’asile pour les vingt-huit pays membres de l’Union européenne (Royaume-Uni inclus), pour la période 2014-2019.
12 Article 14 (1) (b) de la Legal Notice 243 de 2008.
Les procédures asile correspondent ainsi avant tout à une mise en attente des personnes pour des durées longues, qui excèdent une année entière, et plus encore à une attente destinée pour une grande partie d’entre-elles à une conclusion malheureuse. Le statut de réfugié, le seul statut qui octroie des droits équivalents aux citoyens nationaux notamment en accordant la liberté de vendre sa force de travail sur le marché de l’emploi sans autorisation préalable, n’est accordé qu’à une faible partie des personnes qui passent devant les guichets de l’asile.
Cette réalité finalement banale du pouvoir des catégories apposées aux parcours migratoires (Lendaro, 2011) conduit donc à Malte à ce qu’un grand nombre de personnes se trouvent expulsables, bien que très peu soient expulsées de fait (De Genova, 2002). Car dans la pratique, la faiblesse diplomatique du micro-État et la difficulté de contraindre les États des déboutés de l’asile à accepter les rapatriements conduisent plus qu’ailleurs au maintien des populations indésirées sur l’île. Une partie importante des personnes finit, certes, par quitter l’île et par rejoindre le continent par des moyens légaux ou illégaux selon leurs droits à circuler dans l’espace Shengen. D’autres toutefois, ne pouvant ou ne souhaitant pas poursuivre leur route vers les pays d’Europe de l’Ouest ou du Nord, ne pouvant pas non plus être rapatriées par les autorités maltaises vers leur pays d’origine, immanquablement « se retrouvent à rester ici » ainsi que le regrettait un haut-fonctionnaire du ministère de l’Intérieur. Mes enquêtés au sein de la police de l’immigration avouent se contenter alors d’émettre des obligations de quitter le territoire à certaines nationalités seulement et à tolérer la présence de celles et ceux désignés comme « inexpulsables » (« undeportable »), renonçant d’avance à une approche rigoriste du principe frontalier qu’ils n’ont guère les moyens de mettre en œuvre.
Face à une population expulsable de jure mais inamovible de facto, la gestion des indésirables se réalise alors par leur placement dans des centres, institutions d’État destinées à assurer leur exclusion (Agier, 2010). Dans la longue histoire européenne de mise en camp des étrangers (Clochard et al., 2004) et dans son accélération au cours des dernières décennies (Agier, 2011), Malte figure en bonne place : de 2006 à 2016 le budget alloué à la détention des exilés a été multiplié par sept13, un effort financier permettant d’enfermer jusqu’à encore récemment les personnes pour des durées pouvant atteindre dix-huit mois (Debono, 2013).
La mise en détention systématique et sous des périodes extrêmement longues a cependant été formellement abandonnée en 2015 au profit du placement des demandeurs d’asile dans des « centres ouverts »14, c’est-à-dire dans des lieux dans lesquels l’entrée et la sortie des personnes sont autorisées. Le nombre de leurs résidents qui était ainsi de 1 400 personnes en moyenne de 2008 à 2018 selon les statistiques officielles n’a cessé d’augmenter depuis, jusqu’à atteindre à la fin de l’année 2020 plus de 3 000 personnes. Notons toutefois que les
13 Selon les documents du Budget, Malte consacrait 720 000 euros en 2006 à ses services de détention, un chiffre qui atteint plus de 5 millions d’euros en 2016 (et ce sans compter les financements européens qui participent significativement aux dépenses des infrastructures d’enfermement). Le budget national consacré aux services de détention des exilés a légèrement baissé depuis, ramené à 4 millions d’euros en 2019.
14 Ministry of Home Affairs and National Security, Strategy for the Reception of Asylum Seekers and Irregular Migrants, 9 septembre 2015, La Valette.
« centres ouverts », pour les désigner par leur euphémisme bureaucratique, sont loin de constituer une rupture de la politique d’encampement : institutions à l’allure carcérale évidente, cernées de murs, gardées, contrôlées et placées loin des centres urbains (Lemaire, 2014 ; Bernardie-Tahir et Schmoll, 2014b : 48), elles ne forment qu’une des configurations possibles parmi le vaste continuum des infrastructures de réclusion des exilés qui existent dans l’espace méditerranéen, un « para-enfermement » plutôt qu’une alternative franche à la détention (Migreurop, 2016). La frontière labile entre centres « ouverts » et « fermés » est par ailleurs plus que manifeste au regard des fréquentes décisions de suspendre soudainement la libre circulation des résidents dans certains centres ou d’y autoriser la circulation de quelques personnes seulement15, ou encore, plus récemment, par la mise en quarantaine pendant plusieurs semaines des
« centres ouverts » afin d’éviter la propagation du virus COVID-19 entre les exilés et la population nationale.
Sortir des camps :
les ressorts de l’obligation de travail
Les espaces de réclusion des exilés ont souvent été appréhendés sous le prisme de l’exception (Agamben, 1997), comme des espaces de mise au ban d’individus qui, réduits à l’état de « vie nue », n’auraient guère plus que l’exhibition de leur souffrance pour susciter les compassions humanitaires, ultime recours pour subsister (Fassin, 2005). Certes, la logique de l’assistance est bien présente à Malte, souvent exprimée sous le registre chrétien de la charité. Les résidents des « centres ouverts » bénéficient ainsi d’une aide minimale : des repas sont distribués, l’hébergement — dans les conditions d’une surpopulation extrême — y est gratuit, et les demandeurs d’asile reçoivent une allocation financière sommaire de 130 euros par mois, les déboutés de l’asile de 100 euros. Mais on aurait tort d’en conclure pour autant que les camps réalisent la mise en retrait des personnes, les privant de tout rapport avec la société dans laquelle elles se trouvent. La « raison humanitaire » (Fassin, 2010), si elle existe, s’avère bornée : elle n’a ni vocation à durer, ni à s’adresser à tous. L’aide octroyée aux exilés pose en effet en condition l’improductivité des personnes et apparaît comme le secours exceptionnel de celles et ceux qui, incapables de travailler, sont condamnés à l’indigence. Pour les autres en revanche, ceux qui peuvent travailler, la compassion n’est plus de mise. Aussi l’allocation financière versée est conditionnée à une signature dans les centres trois fois par semaine, un dispositif précisément destiné à exclure de son bénéfice les exilés qui travaillent dans l’économie formelle ou informelle et qui, par conséquent, manquent à l’appel. Ne pas émarger sur les listes pendant plusieurs semaines peut aller jusqu’à faire courir le risque, pour le résident absent, de se voir expulser du centre.
15 Le centre dans lequel les demandeurs d’asile sont enregistrés avant d’être affectés dans un « centre ouvert », l’Initial Reception Center à Marsa, devait à sa création en 2015 permettre la libre entrée et sortie des personnes. Le lieu est toutefois régulièrement converti en structure d’enfermement, officiellement pour des motifs sanitaires, tout en accordant au cas par cas un certain nombre d’exceptions à certains résidents. Lors de la dernière enquête réalisée fin 2020, les résidents du rez-de-chaussée étaient ainsi libres de circuler tandis que leurs voisins au premier étage du bâtiment étaient eux détenus.
Pour les personnels en charge de la gestion des camps pour qui la mission principale consiste précisément à veiller à ce que les places dans les centres se libèrent et donc que les personnes s’en aillent, en d’autres termes, à veiller au caractère provisoire de l’assistance humanitaire (Kobelinski, 2008), la mise au travail des résidents apparaît alors comme l’objectif prioritaire. Un ancien travailleur social d’un « centre ouvert » expliquait ainsi toujours lutter contre les séjours qui s’éternisaient de peur que les « gens deviennent institutionnalisés », c’est-à-dire qu’ils deviennent trop habitués à dépendre des structures de l’assistance et qu’ils perdent par la même occasion toute volonté autonome de gagner leur propre revenu. Les contraintes imposées par une gestion des flux, comme la compréhension par les personnels des camps de leur rôle d’aidants, conduisent à faire de la sortie l’objectif prioritaire à mettre en œuvre : sortie entendue aussi bien dans son sens spatial — quitter les centres — que dans le sens de sortie d’un état, de celui de « l’assisté », dépendant des structures étatiques pour survivre.
La pression à la sortie, et donc l’incitation au travail, s’accentue en particulier après les premiers mois passés dans le camp. Les résidents n’ont en effet officiellement droit à rester que neuf mois dans les « centres ouverts » et donc qu’à neuf mois d’allocations financières, une durée qui dans la pratique est généralement étendue à une année entière. Mais l’horizon fini du séjour dans le « centre ouvert » et le pouvoir discrétionnaire des responsables qui décrètent qui peut rester plus longtemps, qui doit partir, se transforme en levier dans la mise au travail de celles et ceux jugés récalcitrants. Aussi seules les personnes dites « vulnérables », soit principalement les personnes en situation de handicap ou les femmes seules avec des enfants à charge, obtiennent-elles au cas par cas des dérogations qui leur permettent de rester dans les filets de l’assistance humanitaire. La « vulnérabilité », autre mot pour dire l’improductivité, est donc l’unique condition pouvant retenir les compassions humanitaires et préserver de la mise au travail : comme le résumait l’ancien directeur d’un « centre ouvert »:
« Si vous restiez un an vous deviez expliquer pourquoi et la raison devait être : vous avez des problèmes de santé, mentale par exemple, vous ne pouvez pas travailler, donc vous restez plus longtemps. » Le secours humanitaire n’est ainsi pas un geste auquel tous peuvent prétendre, mais suppose de distinguer ceux qui ne peuvent travailler de ceux qui ne veulent travailler. Aussi pour l’écrasante majorité des exilés et en particulier pour les jeunes hommes16, figures idéalisées de l’individu actif, compatible avec le travail, c’est la logique de mise au travail qui prime.
Outre les incitations à rejoindre les mondes du travail locaux qui émanent de la précarité de l’aide humanitaire accordée, et qui sont parfois verbalisées par les personnels en charge des camps, ces derniers vont jusqu’à jouer parfois un rôle de recruteurs pour le compte des employeurs. Il est en effet coutumier que des employeurs sollicitent les directeurs des « centres ouverts » ou de
16 Les hommes sont surreprésentés parmi les demandeurs d’asile et donc parmi la population des « centres ouverts », représentant 85 % des résidents en 2019. La classe d’âge des dix-huit trente-quatre ans est de loin la plus importante parmi les demandeurs d’asile à Malte (ils constituent 71 % des demandeurs à Malte en 2019 selon les chiffres de l’Office of the Refugee Commissioner).
simples agents, selon une logique de réseaux d’interconnaissances, afin qu’ils les mettent en lien avec des personnes disponibles pour des missions de travail le plus souvent de courte durée que ce soit pour l’industrie légère, pour les récoltes dans les champs, pour des besoins ponctuels de manutention, pour des travaux de finition dans les domiciles de particuliers ou encore pour des missions dans le bâtiment. Plaidant que la « pénurie de main-d’œuvre » locale les contraint à chercher des sources alternatives de travailleurs et travailleuses, de nombreux employeurs se montrent en entretien satisfaits de la présence continue de personnes oisives dans les camps que l’on peut mobiliser en cas d’équipes incomplètes lors de la haute saison. Car non seulement les personnes hébergées dans les camps acceptent les bas salaires proposés, ainsi que le faisait remarquer la directrice des ressources humaines d’un grand complexe hôtelier du littoral, mais surtout celles-ci peuvent être grâce aux personnels des centres aisément recrutées au dernier moment, selon l’afflux de la clientèle, afin d’assurer la bonne marche des cuisines, de la blanchisserie ou de contribuer au ménage presque quotidien des 250 chambres qui accueillent les vacanciers.
L’ancien dirigeant d’un « centre ouvert » affirmait ainsi lister les résidents disponibles afin de mettre en relation ceux auxquels « on peut faire confiance » avec les employeurs solliciteurs, un système qui, dit-il, menait à ce que 70 à 80 % des résidents travaillaient pendant la période estivale pendant laquelle la demande d’emploi ponctuel et non qualifié est particulièrement forte. Le critère de « confiance » dans la sélection des individus, autrement dit la recherche d’une attitude docile et subordonnée parmi les exilés pour des emplois difficiles et peu rémunérés est plus précisément développée par cet ancien travailleur social d’un « centre ouvert » :
« Parfois les employeurs nous appelaient et nous disaient : on a besoin de gens pour travailler avec nous. Et on essayait de trouver des personnes pour le job, de chercher les gens qui correspondent. Généralement c’était l’usine, ce genre de boulots. Et quand je dis correspondre, vraiment on cherchait des gens qui soient responsables et qui aient envie de travailler. Ce n’était pas des questions de compétences, mais plus des questions d’attitude face au travail, d’engagement au travail. Parce que malheureusement, il y a des gens sur lesquels on ne peut pas vraiment compter : parfois ils vont travailler, parfois ils n’y vont pas. » (Membre du personnel du Hal Far Hangar Center de 2010 à 2014) Le principe qui guide l’appariement entre exilés et employeurs locaux que réalisent les personnels des camps n’est donc pas celui des compétences des uns et des autres, étant entendu que les exilés ne peuvent prétendre qu’à des emplois non qualifiés, mais répond uniquement à l’impératif d’une disponibilité totale et d’un dévouement sans faille au travail.
Théoriquement, l’acquisition d’un emploi devrait être sanctionnée par un permis de travail délivré par l’administration sur lequel figure l’identité de l’employeur.
Les services compétents autorisent en effet les demandeurs d’asile à contracter un emploi dès leur arrivée sur l’île, allant ainsi au-delà du seuil imposé par la réglementation européenne qui prévoit que les personnes « aient accès au marché du travail dans un délai maximal de neuf mois » qui fait suite à
l’enregistrement de leur demande17 ; des dispositions « libérales » qui traduisent la volonté d’inclure au plus tôt les exilés dans les mondes productifs de Malte.
Plus étonnant encore, et contrairement à la pratique habituelle dans l’Union européenne, le même droit à travailler est accordé aux personnes qui ont vu leur demande d’asile rejetée en seconde instance et qui sont donc expulsables, offrant un paradoxal droit de travailler sans droit de séjourner.
Plusieurs membres du personnel des centres avouent cependant participer à amener les résidents vers les nombreux emplois informels et temporaires qu’offre l’économie locale. Rares en effet sont les employeurs prêts à effectuer les démarches administratives nécessaires pour l’obtention des permis de travail, en particulier lorsqu’il s’agit de missions de quelques jours voire de quelques heures seulement. Du point de vue des personnes en exil, le travail formel reste également peu attractif : il implique de payer des cotisations sociales sans que celles-ci ne consolident guère la possibilité d’une installation plus durable sur l’île contrairement, par exemple, à l’Italie voisine où le « mérite » issu de l’emploi peut augmenter les chances des personnes en exil d’obtenir un statut plus pérenne (Tuckett, 2018). Ainsi les organisations syndicales maltaises, qui tentent en vain « d’éduquer » selon leurs termes les personnes en exil aux vertus de l’emploi formel, regrettent une situation dans laquelle celles-ci se trouvent impuissantes à agir sur les conditions de travail de celles et ceux qui travaillent sans permis. Reste que l’emploi informel des exilés, en dépit des discours qui le criminalisent, est loin de se constituer en dehors de l’État et de son action (Hibou, 2012 : 646-647) : la précarité organisée du statut administratif des personnes se décline, plus ou moins indirectement, en une précarité dans et devant l’emploi (Anderson, 2010).
« Attendre le patron » sur les sites informels de l’embauche : les sans ressource en quête de travail
L’intercession des personnels des « centres ouverts » décrite précédemment n’est cependant pas la principale modalité à travers laquelle le travail des personnes en exil s’organise. C’est d’abord sur les sites informels de l’embauche, dans lesquels s’approvisionnent notamment les sous-traitants du bâtiment en main- d’œuvre d’exécution, que les exilés s’efforcent de manifester aux employeurs du travail ponctuel et non qualifié leur disponibilité pleine et entière.
Chaque matin aux abords d’un rond-point à Marsa, commune du centre de l’île, des dizaines d’exilés se pressent et attendent les pick-ups et camionnettes qui s’arrêtent un bref instant puis acheminent ensuite les personnes vers les différents chantiers en cours. Cette modalité de réunion des employeurs locaux et de la force de travail migrante dédiée aux missions journalières est loin de constituer une originalité maltaise. Les marchés du travail informel localisés en pleine rue et dans des lieux connus des intéressés sont des institutions séculaires en Europe et ailleurs qui, avec l’augmentation des populations migrantes dans de nombreuses économies avancées, ont récemment grandi en nombre et en
17 Article 15 de la directive 2013/33 du parlement et du conseil européen établissant des normes pour l’accueil des personnes demandant la protection internationale. Transposée dans la législation maltaise par la Legal Notice 417 de 2015.
importance, par exemple aux États-Unis (Valenzuela, 2003 ; Herrera, 2010) ou en Italie (Hazard, 2007). Il n’est guère surprenant par ailleurs que le marché du travail informel se soit principalement organisé au rond-point de Marsa : place nodale du réseau routier, le site se trouve également à quelques dizaines de mètres de ce qui était jusqu’en 2015 un « centre ouvert » devenu depuis l’Initial Reception Center, lieu dans lequel les demandeurs d’asile sont placés à leur arrivée afin d’être enregistrés. L’Initial Reception Center est aujourd’hui un espace hybride entre lieu de détention et centre d’accueil, certains des résidents restant enfermés tandis que d’autres ont autorisation d’entrer et sortir en attendant d’être affectés dans le principal « centre ouvert » de Malte, le Hal Far Tent Village, situé dans une zone industrielle très excentrée dans le Sud de l’île. Un autre rond- point qui jouxte le Hal Far Tent Village fait également office de site informel de l’embauche, bien que d’ampleur beaucoup plus modeste, sans doute en raison de son éloignement. La plupart des personnes en exil qui cherchent un emploi journalier préfèrent donc faire le trajet d’une heure par bus chaque matin à Marsa avant, en cas de recrutement, d’être transportés par les véhicules des employeurs vers les espaces dispersés sur l’île dans lesquels leur travail est requis (voir Carte 1). L’organisation du marché du travail informel suggère ainsi, jusque dans sa localisation, un lien étroit entre les lieux d’exclusion des exilés et leur inclusion au titre de main-d’œuvre, les sites informels de l’embauche cumulant la double propriété d’une proximité relative avec l’infrastructure des camps et d’une connectivité forte, par l’organisation du réseau routier, avec les différents lieux de travail. Elle témoigne en d’autres termes de ce que Sandro Mezzadra et Brett Neilson nomment « l’inclusion différentiée » (2013 : 159) de ceux qui, loin de constituer des figures abandonnées aux marges de la société comme on le pense souvent, se trouvent bien au cœur du développement capitaliste local.
La visibilité importante que suppose la concentration d’hommes noirs statiques et les va-et-vient des véhicules ont alors fait du lieu un espace fréquemment décrié, amenant l’ancien Premier ministre à parler de « marché aux esclaves du rond-point de Marsa18 ». Si le gouvernement maltais a entrepris de formaliser l’informel à travers la mise en place en 2017 d’un bureau près du rond-point dédié à la mise en relation entre personnes en exil et entreprises, peu d’employeurs se sont reportés sur ce nouveau médium pour remplir leurs besoins ponctuels de main-d’œuvre. Avec environ la moitié des employeurs maltais employant au moins une personne sans les permis nécessaires selon l’agence nationale de l’emploi19, le dynamisme du lieu informel de l’embauche ne s’est pas vu démenti. Au point qu’il attire également depuis quelques années des demandeurs d’asile et des réfugiés enregistrés dans l’Italie voisine (voir Tableau 2), qui séjournent quelques mois sur l’île afin de se constituer un pécule dans le monde du travail informel maltais avant de repartir. Le tableau suivant expose le profil de vingt-six personnes rencontrées au rond-point et permet de mieux cerner la fréquentation du site informel de l’embauche. On note la grande diversité des nationalités des personnes présentes et dans une moindre mesure de leurs classes d’âge, même si les hommes jeunes sont surreprésentés (la moyenne d’âge des enquêtés est de vingt-huit ans).
18 Muscat warns of “instability” if electricity, fuel prices reflect oil market value, MaltaToday, 8 octobre 2015.
19 Workers risk abuse with watered-down jobs scheme, MaltaToday, 7 février 2017.
Carte 1 : L’organisation du monde du travail informel, circulations quotidiennes des résidents des camps
Crédit : L. Puygrenier, 2020.
Tableau 2 : Âge, nationalité, statut et résidence dans les camps des enquêtés rencontrés sur le site informel de l’embauche
La concurrence est donc rude entre ceux qui, comme le formulait l’un d’entre eux, « attendent le patron » chaque matin. La pratique voulant que chacun se tienne espacé des autres de quelques mètres et reste statique à son poste tout au long de la matinée, beaucoup ont alors pour habitude de venir dès six heures du matin avant l’arrivée de tout employeur afin de se placer à l’un des emplacements stratégiques pour aborder les véhicules qui s’arrêtent. Pour au moins la moitié d’entre eux, l’attente sera vaine et la même opération devra être retentée le jour suivant. Un demandeur d’asile ivoirien de trente-et-un ans qui avait quitté tôt le « centre ouvert » pour se placer au rond-point et à qui je demandais quelles étaient selon lui ses chances de succès me répondait, riant jaune :
« C’est deux pour un je dirais : deux semaines tu travailles, une semaine tu travailles pas, puis l’inverse, tu travailles une semaine puis pendant deux semaines tu cherches du travail ».
Face à l’incertitude de l’embauche, tous essayent alors de signaler leur disponibilité aux employeurs qui s’approchent, dans le double sens d’une complète absence d’engagements et d’une implication entière pour toute tâche
qui leur serait proposée. On ne prouve pas son engagement pour le travail par la parole, lors de traditionnels entretiens de recrutement selon les codes habituels de l’entreprise, mais par la seule disposition des corps par laquelle s’affirme la disponibilité d’une force de travail entendue dans son sens le plus corporel, le plus physique de l’expression (Sayad, 2014 : 532). La plupart se tiennent debout malgré les heures d’attente et tous se montrent alertes, guettant les voitures qui s’avancent et se positionnant au plus près de la chaussée. Certains vont jusqu’à faire des signes de la main à chaque véhicule de type utilitaire qui passe, à la manière d’autostoppeurs. La disponibilité et la compatibilité des individus avec le travail journalier s’affirment également par le vêtement (Chauvin, 2015 : 19-20) et beaucoup portent déjà, malgré l’incertitude de l’embauche effective, des habits de chantier, arborant des tenues tâchées par la peinture comme pour rendre plus évident leur statut de travailleurs et leur appartenance à l’univers du
« sale boulot » (Hughes, 1951). Un Béninois de vingt-sept ans m’expliquait ainsi venir chaque matin en bus habillé de façon ordinaire, se changer aux abords du rond-point pour enfiler des vêtements usés par le travail puis, lorsque la quête de travail se révélait infructueuse, se changer de nouveau quelques heures plus tard pour repartir d’où il venait : un comportement que l’on aurait pu juger irrationnel si le vêtement sale ne faisait pas office de marqueur stratégique pour attirer l’employeur potentiel.
Au fur et à mesure que la matinée avance, l’espoir de l’embauche diminue et l’attention de ceux qui attendent le travail se relâche progressivement ; bien que quelques irréductibles, refusant de rentrer bredouilles, continuent à grand renfort de gestes de signaler leur disponibilité aux véhicules qui circulent.
Passé dix heures du matin, plusieurs partent pendant que d’autres personnes quittent leur emplacement isolé et, plus détendues, s’attroupent pour discuter. À l’approche de midi, le rond-point de Marsa et les allées alentour sont de nouveau presque déserts.
Entre-temps plusieurs chanceux ont pu toutefois partir avec une voiture qui s’était arrêtée à leur hauteur. La pratique usuelle veut que quelques mots soient échangés avec l’employeur afin d’établir le salaire horaire avant de grimper dans le véhicule. On aurait tort toutefois d’imaginer dans ces courtes négociations de « gré à gré » l’œuvre de la libération du travail et des travailleurs telle que l’évoquait Cottereau (2002) à propos des sites parisiens de l’embauche du XIXe siècle dans lesquels chacun pourrait, sans intermédiation, offrir ses services pour le salaire qu’il estime satisfaisant. Plutôt que des espaces d’anomie, le fonctionnement des sites informels de l’embauche répond à une mécanique réglée. D’abord, parce que les personnes présentes ne s’y trouvent pas par hasard ni fatalité : le camp et la logique de l’aide étatique minimale et limitée dans le temps contribuent à jeter chaque jour sur le rond-point et dans l’économie informelle qui s’y organise des douzaines d’hommes en quête de revenu. Ensuite, parce que malgré les velléités de négociation de certains, le prix de la force de travail est presque immanquablement fixé à cinq euros l’heure. Et si certains de mes interlocuteurs affirment d’un ton digne refuser tout salaire horaire qui serait inférieur, quelques-uns avouent se résoudre parfois aux quatre euros l’heure, quand bien même un tel revenu n’est jamais décrit comme compensant réellement l’effort de l’attente puis de la tâche effectuée : à défaut, me dit-on, de constituer un salaire raisonnable, le salaire au rabais peut inciter l’employeur à offrir de nouvelles journées de travail. Dans ces brefs
épisodes de recrutements où les candidats ne manquent pas, où les expériences et compétences des uns et des autres sont habituellement ignorées et où la mise à disposition de soi est la seule valeur qui est estimée, l’unique distinction, tous sont en effet substituables par tous. L’attente du travail au bord de la chaussée réalise pourrait-on dire un nivellement des personnes : elle réalise un alignement des individus qui les ramène brutalement à un même statut et à une même unité d’expérience et les fait apparaître comme interchangeables pour qui vient les chercher ; dissimulant, par la même occasion la relative variété des classes sociales d’origine et des expériences professionnelles des exilés. Ainsi Hussein, demandeur d’asile de trente ans exerçait au Soudan le métier de vétérinaire.
Ayant dû quitter son pays natal avant l’obtention de son diplôme de fin d’études celui-ci peine du fait de son manque de ressources à reprendre à Malte son cursus universitaire interrompu et se trouve alors contraint de se rendre régulièrement au rond-point de Marsa. Un déclassement social vécu comme particulièrement douloureux pour lui qui, cherchant à rétablir sa distinction sociale, affirme ne pas être aussi « stupide » que ses pairs qui attendent sur le même trottoir. Dans cet espace d’anonymisation et d’effacement des propriétés sociales d’origine face à l’attente du patron, la plupart renoncent à prétendre à une spécialité ou à une profession (un élément que l’on retrouve dans les sites informels de l’embauche aux États-Unis, Théodore et al., 2006 : 410) à l’exception de quelques rares personnes qui se définissent comme jardinier ou peintre en bâtiment. Tous se disent, quoi qu’il en soit, prêts à réaliser n’importe laquelle des tâches demandées, du domaine de la construction à celui de la restauration en passant par les diverses activités de manutention. L’absence de formations pour les tâches réalisées, combinée au mépris de nombreux employeurs pour les équipements de protection et les règles de sécurité expliquent que l’industrie du bâtiment, très gourmande en travailleurs migrants journaliers, soit à Malte particulièrement meurtrière — l’extrême rareté des inspections du travail sur l’île est peu propice à réduire la dangerosité des emplois20.
Condition d’exil, condition d’entre-emplois
On a souvent souligné, et à juste titre, la corrélation entre migrations et formes d’emploi précaire (Terray, 1999 ; Ambrosini, 2010 ; Anderson, 2010) selon le principe d’une dualité du marché du travail dans laquelle les emplois les moins valorisés, les moins rémunérateurs et les moins durables sont relégués aux nouveaux venus (Piore, 1979). Cette correspondance ancienne entre migrations et précarité de l’emploi est d’autant plus manifeste aujourd’hui que l’on a vu proliférer dans les économies capitalistes avancées les formes de travail dites
« atypiques » (Supiot, 2011), privées de la stabilité relative du salariat canonique, et qui incombent pour une large part aux populations migrantes (Marie,
20 Avec seulement cinq inspecteurs du travail pour l’ensemble du pays à la fin de l’année 2019, le nombre d’inspections est à Malte extrêmement bas (371 en 2019 selon les chiffres de la Direction of Industrial and Employment Relations). Les accidents mortels au travail montrent que les migrants sont les premières victimes de cette rareté des contrôles. Ainsi, si jusqu’à une période récente les accidents mortels au travail recensés touchaient presque exclusivement des citoyens maltais, ils tuent depuis 2014 environ à part égale les travailleurs migrants et nationaux, les premiers étant pourtant bien moins nombreux que les seconds. La construction est de loin le premier secteur dans lequel surviennent les accidents mortels (National Statistics Office, Fatalities at Work, 2019, La Valette).
1997 ; Jounin, 2008). L’observation du quotidien du site maltais de l’embauche clandestine, antichambre de l’emploi informel à Malte, suggère toutefois de faire un pas de côté par rapport à ces conclusions. Les emplois occupés par les exilés lorsque l’attente s’est avérée fructueuse sont certes assurément précaires, c’est-à-dire caractérisés par des durées incertaines du fait d’un transfert des risques et des aléas du marché de l’employeur au travailleur (Kalleberg, 2009).
Mais mettre l’accent sur l’emploi précaire, c’est après tout confiner l’analyse du travail migrant à celle de l’emploi malgré tout ; soit aux moments dans lesquels les personnes, déjà dans l’emploi, créent directement de la valeur.
Or, il est clair à ce stade de l’argumentation que l’emploi n’est qu’un moment isolé dans une séquence temporelle plus vaste. Aussi, ce qui caractérise le rapport des personnes en exil au travail, c’est moins l’occupation des emplois quels qu’ils soient, moins l’exercice de la production en tant que tel, que la situation d’attente qui l’entoure. Impossible donc de ranger les exilés selon une dichotomie familière séparant d’un côté les personnes « dans l’emploi », de l’autre les « sans-emplois », des qualificatifs qui supposent de décrire des états suffisamment durables pour être pertinents. En déplaçant l’analyse du travail migrant de l’expérience dans l’emploi à celle plus générale d’avant et après l’emploi, il faut en conclure que les exilés qui cherchent du travail au rond-point de Marsa évoquent plutôt une catégorie d’éternels entre-deux : celle de ceux que l’on pourrait appeler les « entre-emplois »21. Par ce terme, je ne cherche pas à désigner seulement l’intervalle temporel qui sépare la fin d’un emploi et le commencement d’un autre, intervalle qui occupe parfois l’essentiel de la semaine d’une personne en exil. Plutôt, il s’agit d’appréhender un rapport au travail original de personnes qui sont sans cesse suspendues à l’apparition du prochain boulot.
Ce déplacement conceptuel a ses implications théoriques. Élargir la compréhension du travail migrant à ses interstices, à ses phases d’attente et de mise en disponibilité de soi suppose tout d’abord de refuser d’assimiler l’attente du travail à l’exercice d’un non-travail. À l’instar du commerçant qui, sur un marché, dispose ses marchandises sur son étal dans l’attente de ses clients, les temps qui précèdent et succèdent à ceux immédiats de la vente de la force de travail ne correspondent pas non plus, dans le marché du travail journalier, à des temps hors du travail. « Attendre le patron » n’est pas comme cela a été démontré l’étape qui serait celle de l’oisiveté, mais le moment d’une démarche active et d’une présentation de soi qui requièrent un effort assidu.
L’attente depuis un lieu convenu constitue alors, comme le signalait Sébastien Chauvin à propos du travail journalier de Chicago, un travail gratuit dans lequel une main-d’œuvre « stockée », entreposée, est mise à la disposition de qui vient la chercher (2013 : 148). Plutôt donc que la classique distinction entre temps de travail dans l’emploi et temps libre hors emploi, la relation des exilés au travail doit s’appréhender davantage par une distinction entre le temps vendu, celui de l’emploi journalier qui donne lieu à rémunération, et le temps à vendre, lui impayé, qui correspond aux moments de mise en disponibilité de soi sur le site informel de l’embauche. La mise au travail des personnes en exil passe en effet
21 Cette conceptualisation cherchant à dépasser l’opposition entre emploi et absence d’emploi s’est très librement inspirée des travaux de Debos (2013) et de sa remise en cause d’une tout autre opposition, celle de la guerre et de la paix, et de ses réflexions autour de ce qu’elle appelle « l’entre-guerres ».
d’abord par leur mise en rang. Et c’est bien cette patience docile qui fait que l’employeur local peut, en quelques dizaines de minutes seulement, combler un besoin soudain de travailleurs supplémentaires et, ce faisant, réaliser les bénéfices que permet la flexibilité intense d’une production en flux tendu.
Mais plus encore que cette fonction de stockage de main-d’œuvre, la position d’entre-emplois et l’attente qui la caractérise se déploient comme un mode de gouvernement, se faisant condition d’un assentiment à un travail intense, souvent dangereux et très peu rémunéré comme les ports de charges lourdes, souvent sans protection et parfois à plusieurs mètres du sol. Travailler, et en particulier pour ce type de tâches, n’est jamais une activité naturelle et évidente ainsi que l’énonçait Burawoy (1979) dans son célèbre Manufacturing Consent, mais suppose la production d’un consentement minimal à l’exercice de la production selon des relations de travail pourtant inégalitaires. Contrairement à Burawoy toutefois, pour qui le consentement ne dérive que de l’expérience immédiate de la production « indépendamment de l’éducation, de la vie familiale, des médias de masse, de l’État, etc. » (1979 : xvii), la routine du site informel de l’embauche maltais montre que l’assentiment s’institue dans ces temps d’attentes qui entourent les missions ponctuelles. Malgré l’intensité de l’exploitation, rares sont les personnes qui se montrent prolixes en effet quand on les interroge sur les difficultés et abus qu’elles ont pu rencontrer dans leur carrière de travailleurs journaliers. À l’exception des expériences de travail restées impayées, peu de ceux qui attendent au rond-point de Marsa articulent des griefs contre leurs employeurs et plusieurs de mes enquêtés m’ont au contraire expliqué qu’il faut savoir travailler dur, sans rechigner, pour espérer que l’employeur revisite l’accord initial et rémunère le travailleur méritant au-delà de ce qui était convenu. Les heures de travail impayées sont également et surtout jugées comme un mal nécessaire pour espérer que l’emploi ultra-temporaire perdure malgré tout lorsque l’employeur, satisfait, octroie des journées de travail additionnelles. Moïse par exemple, un jeune Guinéen de dix-huit ans, a perdu son allocation financière de demandeur d’asile en s’absentant trop souvent du
« centre ouvert » pour chercher du travail au rond-point de Marsa alors même que les quelques tâches obtenues, principalement charger et décharger des sacs de farine, ne compensaient pas la perte de l’aide étatique. Mais quitte à choisir entre deux situations d’attente, d’un côté l’attente certaine d’un faible revenu après des heures de queue dans le « centre ouvert » pour apposer sa signature, de l’autre l’attente incertaine de l’emploi journalier, Moïse, comme d’autres, assume fièrement avoir suivi cette deuxième option. Rester inactif dans les lieux de réclusion et se conformer aux séances obligatoires d’émargement est une attitude souvent méprisée par les personnes en exil postées sur le site du marché du travail informel, attitude présentée comme contraire à celle de l’individu volontaire, courageux et prêt à tout pour travailler et pour sortir à terme du travail journalier et de ses indissociables périodes d’attente. Un contrat d’un an fraîchement obtenu comme aide dans les cuisines d’un grand hôtel à la main, Moïse m’explique, enthousiaste, que c’est précisément grâce à sa persévérance sur le rond-point de Marsa qu’il a finalement réussi à se faire
« repérer » et à obtenir une situation plus stable et plus rémunératrice. Face au boulot éphémère et qui ne promet rien, et face à l’attente du boulot suivant qui risque de s’éterniser, travailler docilement et avec entrain est la meilleure façon d’augmenter ses chances de retenir l’emploi et de voir la journée de travail se répéter. Aussi, l’étape que tous les travailleurs journaliers savent être la plus
importante lorsqu’ils ont obtenu un boulot est celle qui, concluant la journée de travail, consiste à confier son numéro de portable à l’employeur dans l’espoir d’un rappel. Obtenir l’emploi que tout le monde rêve, précaire peut-être, mais qui dure, n’est cependant jamais une situation irréversible et le spectre de l’entre-emplois plane toujours : en témoigne cet Ivoirien de trente-et-un ans, débouté de l’asile, qui, après trois mois passés comme vendeur dans un café Starbucks, fut licencié et se retrouve de nouveau, dépité, à attendre sur le rond- point de Marsa.
Le grand renversement qu’induit l’attente forcée sur le site informel de l’embauche, c’est que chacun considère que ce sont les employeurs qui offrent l’emploi et les exilés qui, désespérés, le demandent. Aussi obtenir un boulot, même pour quelques heures, mérite que l’on s’en montre reconnaissant. En excédant les attentes des employeurs, par exemple en réalisant volontairement quelques heures impayées, on peut alors espérer faire basculer la dette morale du côté de l’employeur afin que celui-ci, délogé de sa position de donateur, devienne l’obligé de la relation et offre à celui qui ne compte pas ses heures de nouvelles journées de travail. Autrement dit, si le quotidien du rond-point de Marsa peut prendre l’apparence pour l’observateur hâtif d’une marchandisation absolue du travail, poussée au bout de sa logique, la situation d’entre-emplois contrarie en réalité un principe d’une mise au travail qui serait celui de la simple transaction travail contre revenu. Plutôt que le commerce brutal de la force de travail, c’est un commerce des espoirs qui s’y réalise : l’aiguillon de l’attente, la condition d’incertitude incite à consentir au travail pénible et sous-payé dans l’expectative d’en sortir et de trouver, enfin, l’emploi qui dure.
Conclusion
En dépit des discours lancinants autour de la charge insoutenable que représenteraient les exilés pour Malte, que l’on retrouve aussi bien dans les prises de parole publiques des dirigeants que dans les couloirs des administrations en charge du contrôle migratoire, l’étude attentive du quotidien des exilés dans cet espace frontalier de l’Union européenne révèle la place incontournable qu’ils occupent dans le monde productif local. Derrière la rhétorique du « fardeau migratoire » et la logique d’assistance minimale qui en est la manifestation concrète, apparaît en creux le fardeau que les migrants, subalternes nécessaires à l’expansion de l’économie maltaise, se doivent de soutenir. Et si certains représentants du monde patronal appellent à considérer la population en exil comme une « ressource », il faut voir dans ce plaidoyer moins la marque d’une opposition qu’un développement logique au principe du « fardeau migratoire » : c’est précisément parce que la présence des exilés est pensée comme constituant un poids étouffant pour le pays insulaire que, sommés de se rendre utiles, ces derniers doivent se faire travailleurs pour les tâches les plus exténuantes, les plus dangereuses et les moins valorisées de la production.
L’expérience du travail exilé s’avère donc indissociable d’une expérience de la frontière, car, si la frontière n’a pas empêché le passage des individus, elle les a d’une certaine manière transformés en leur conférant un statut particulier qui se décline en un statut tout aussi particulier au sein du monde productif local
(Mezzadra et Neilson, 2013). Placées dans des camps et bénéficiant d’un soutien financier limité et à durée déterminée, contraintes donc au travail, mais privées de toute compétence reconnue autre que leur disponibilité, les personnes en exil forment alors moins les régiments de l’emploi précaire que les effectifs de ce qu’il convient d’appeler plus justement l’entre-emplois : remplissant les interstices que forme un capitalisme dont les besoins de travail erratiques, ponctuels et éphémères supposent de trouver continuellement à sa disposition une population en attente, mise en rang, force de travail sans cesse mobilisable et démobilisable. En retour, l’attente obligée, longue et imprévisible pour les emplois extorque le consentement des exilés pour le travail qui leur est assigné.
La situation d’attente est donc bien au cœur de l’expérience de ces nouvelles
« populations flottantes » que forment les exilés, comme le signalait déjà Bayart (2004 : 405-431) ; elle est également, j’ajoute, une force productrice qui assure la conversion de ces derniers en une main-d’œuvre singulière qui épouse si bien les nécessités contemporaines de l’accumulation économique.
Ce constat n’est bien sûr pas l’apanage particulier de Malte. La dimension très saisonnière de pans entiers de la production maltaise et les besoins urgents et ponctuels de mains-d’œuvre supplémentaires, notamment dans le domaine de la construction, pèsent largement sur ces modalités de mise au travail de la population en exil. On ne sera donc pas étonné de constater des dynamiques semblables dans d’autres économies sud-européennes (King et Thomson, 2008) qui conjuguent présence importante d’exilés et forte demande d’employeurs pour des travailleuses et travailleurs ponctuels — même si, dans les cas notamment de l’Espagne et de l’Italie, ces demandes s’expriment plutôt au sein de l’agriculture, un secteur économique qui, à Malte, reste très circonscrit. L’île est tout au plus le verre grossissant, le « lieu de condensation » de dynamiques migratoires qui la dépassent largement (Bernardie-Tahir et Schmoll, 2014a : 94).
La « réfugéisation » de segments de la main-d’œuvre (Dines et Rigo, 2015), la présence toujours plus marquée de figures du travail migrant qui ne rejoignent pas celle, traditionnelle, de l’étranger sujet à un permis temporaire se retrouve assurément dans bien d’autres endroits (Rea, 2010).
Pourtant, selon la doctrine des États et du contrôle migratoire, migrations économiques et routes de l’asile ne devraient jamais se confondre. On pourrait alors être tenté d’imaginer que l’implication des exilés dans le travail, d’autant qu’elle se réalise essentiellement dans l’emploi informel, constituerait une évasion du gouvernement des migrations, l’évidence de pratiques fugitives contrariant les assignations catégorielles de l’État. Cet article a montré qu’il n’en était rien : non seulement le monde du travail informel, de l’expérience de l’attente à celle de l’emploi constituent le socle plutôt que le dehors de l’économie formelle et légitime (Morice et Potot, 2010 : 13), mais les circulations quotidiennes entre les infrastructures de l’État où sont reléguées les personnes en exil et les lieux du travail informel invalident une telle interprétation. Le travail informel des personnes en exil, dans les conditions particulières qui le caractérisent, est en grande partie permis et encouragé par l’État ou du moins par ses représentants particuliers.
Face à un État qui exclut et criminalise les « migrants irréguliers », mais qui dans le même temps autorise et incite leur conversion en main-d’œuvre pour le travail ultra-temporaire, nous voici donc sommés de prendre la mesure de l’écart qui
sépare les mots du pouvoir de ses actes. Faudrait-il alors, à l’aune de la distance entre le discours des gouvernants sur les migrations et le gouvernement des migrations en pratique, conclure à l’exercice d’un pouvoir qui, au service de l’industrie, simule et dissimule son intention véritable ?
Parmi les contributions critiques du travail des migrants, nombreuses sont celles qui ont pris plus ou moins explicitement ce parti pris analytique, faisant de l’État, de la loi et de ses bureaucraties les artisans retors d’une surexploitation des étrangers (par exemple Moulier-Boutang, 1998 ; Terray, 1999). Rien ne corrobore toutefois une telle hypothèse et tout concourt au contraire à faire penser que, plutôt qu’une feinte du pouvoir, les dirigeants politiques et administratifs croient sincèrement à Malte comme ailleurs en la thèse du « fardeau migratoire » et aux vertus de la lutte contre la « migration irrégulière ». Ni machination ni mystification, il ne s’agit pas de « lever le voile des mots » pour reprendre les termes de Veyne (1995 : 39) afin d’y trouver cachée, attendant d’être découverte, la stratégie cohérente et univoque que poursuivraient secrètement les autorités locales (Hibou, 2006 : 25). En récusant le raisonnement instrumentaliste qui trop souvent en sciences sociales amène à imaginer « un monde où le mensonge, procédure consciente de perversions de l’information, est la principale modalité d’exercice du pouvoir » (Bertrand, 2007 : 95), les ambivalences du traitement des exilés portent avec elles un enseignement plus profond sur l’ordinaire de la domination dans les sociétés contemporaines et leurs espaces productifs.
Car les personnes en exil sont, simultanément, mises à l’écart et mises au travail, indésirables et utiles. Et ce sont dans les coïncidences de logiques contradictoires, raison économique et raison sécuritaire, et dans les effets d’aubaine que suscitent la frontière et le contrôle migratoire que se construit la condition d’exil, condition d’entre-emplois, au sein de l’exploitation capitaliste.
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