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Mais qu'est-ce qu'on raconte à nos enfants 7 ...

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Academic year: 2022

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(1)

Approfondissements et ollvertllres .

Mais qu'est-ce qu'on raconte à nos enfants 7 ...

Dan s L 'Educateur n O 6 du 20-12-1977 parais sa it un article sur L' EXPRESSION DRAMATIQUE ET LE CONTE POPULAIRE.

Cet article ayant é té confié par hasard â Nancy par une de ses s tagiaires. elle s'est mise en rapport avec moi pour savoir en quoi consistait le chantier CONTE POPULAIRE .

Elle -même anime bénévolement. à Pari s . un atelier d'expression dramatique pour enfants l1e 7 à 14 ans â partir du conte populaire. Cette activité "a amenée à approfondir et élargir considérablement ses co nnaissances sur le CONTE POPULAIRE. Ses interventions se situant après la manipulation de plus de 2 000 contes.

Le chantier CONTE POPULAIRE, de son côté, créé il y a deux ans, s'est donné pour objectifs:

• D e r ec ueillir et donner aux enfants la plus grande variété de co nt es dans une langu e la plus proche pos s ible de

"oralité;

• De provoquer et d éc rire l es nombreu ses activités que le s enfants d é veloppent à partir de ces contes (jeu dramatique, th éâ tre. film. dessin , l ec ture . .. ) ;

• De publier des do c ument s (S . B .T. et albums) donnant de s contes le s plus proche s possible de leur source . Après nous être ren co ntrés, nous avons d éci dé de publier d e ux types d'informations:

• D es descriptions d'atelier s autour du conte;

• De s articles de réflexion sur l'intervention des contes auprès des enfants (cf . l 'a nalyse du livre de Bettelheim dans L 'Educateur n O 6 du 20 - 12 -19n).

L'article qui suit se situe dans ce contexte: tout en dénonçant l'idéologie contenue dans tel ou tel conte - ou, qui pis est, dans tel recueil d e morceaux choisis - . Cet article nou s invite à élargir notr e c ulture populair e en inté grant des contes TRÈS VARIÉS afin de présent e r â l'enfant des imag es complémentaires ou é v entuellement contradictoires.

Déce mbre 78

P. HETIER

Place de la femme le conte

Nancy BRETTENBACH

Le con t e populaire revient à la mode. M ép ri sé depuis des années comme litt érature de deuxième classe, r ejeté par les parents c raig nant qu'il provoque des ca u c hem ars chez leur s e nfan t s, dénigré des ens eignants pour son côt é n o n- ra tion nel, le conte regagne maintenant du terrain . Le s psychanalystes le prennent en témoignage, le s arti ste s s'e n in spirent , l'éco le le prend co mme point de départ pour de n omb reuses ac tivité s d'éveil.

Pourtant le con t e doit être utili sé avec discernement. Dans n o tre enth ousiasme, rappelons- n o u s que l e co nte n 'es t pas un iq ue - ment le r efl et de la per so nn alit é indi vid uell e; il a un rôle form at eur ex trêm ement import an t à joue r. C'est à trave rs lui que l'e nfant appr end à stru c tur er so n unive rs socia l et moral, et se si tu er par rapport aux autres. Or ce t uni ve rs n'es t pas neutre.

Dans cet article il sera même question de démontrer combien à notre époq ue ce t univ er s n 'es t plus valable.

Plu s précisément, il s'agi t de l a vision sex iste projetée par les con t es l es plus accessibles aux enfants. Les fill es y trouve nt des modèles pour ce qu'elles doivent et n e d oiven t pas devenir; un garço n y ent endra ce qu'il se ra en droit d'attendre des f emme s et commen t se co mport er v is-à-vis d es ve rtu euses aussi b ie n qu e des mauvaises. Malheureusement la distribution des r ôles n ' est pas équitable dans notre civilisation et le co nt e en tant que vé hi cu le id éolog iqu e p arm i bien d ' autres. cont ribu e lui aussi à l'en tr eti en du statu quo.

Il ne suffit pas de dire que l'enfant se reconnaît dans le co nte ; aj ou to ns que le con te fournit des mod èles «plu s grands que nature)) dans lesq u els l 'en f ant aimerait se reco nnaîtr e. Le s hi stoires imp riment sur l' espri t des im ages qui, à force d 'ê tre répé t ées, rend ent ce rt ain s comportement s «évid en ts) quand en f ait ce ne so nt qu e des r éfl exes appris. Combien d ' hommes et de f emmes ont commencé à r edo ut er la belle- mère bien avan t qu ' il soit question d'épouser qui que ce so it ? Co mb ien d'enfants ont assimi lé sans prote stati o n l'image de la f emme larmoyan te imm o - bile devant le dragon, en a tt ente passive d e l' homm e qui prendr a les mesures nécessaires pour tuer la gro sse bête? Ces im ages n e son t pas in éluc t ab les. Po urquo i co ntinu er à leur accorder l'exc lu sivi té? Il faut réfl éc hir sérieusemen t sur le co ntenu des co ll ec ti o ns classiques ava nt de transmett re une f ois de plus des concepts franchement co nt es ta bl es.

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(2)

Les tendances sexistes dans notre folklore s'expliquent histori - quement et cul turell ement. Nous vivons dan s une cu ltur e judéo- chrétienne basée su r des valeurs patriarcales. Il suffit de regarder l ' Ancien Testament pour prendre conscÎence qu e le mâle est, depui s l ' aube de cette civilisation, au centre de l' univers : l es êtres div ins so nt ma sculins , le premier h omme su r la t er re fut un homme, l'histoire du peuple hébreu se définit so uvent par l'opposition à certains éléments f éminins. La femme , elle, porte deux tares dès la Genè se: non seu lemen t Eve n 'a pas d 'exis - t ence autonome {elle est seulement une extension du corps d'AdamI mais elle est directement responsable pour les malheur s du monde (1), En co re aujourd' hui , les femm es subi sse nt les co nséquenc es de ces étiquettes cu lp abilisantes.

M ais l'Europe fut en fait le te rrain d 'a ffront ement s complexes entre civilisations diverses, dont certaines avaient un concept de la femme assez différent {notamment les Ce lt es, les Slaves, e tc .l.

Quand ell es avaient une attitude plu s généreuse envers la f emme, ces cultures, envahies par l'influ ence judéo -c hrétienn e, avaient leur co ncept transformé. L'e mpri se se fai sai t autant dans le domaine du folklore popUla ire que dans les text es d e loi, les rit es religieux, e tc. :

(( Lorsqu 'un ancien mythe fém imiJ devient génant , on le ridiculise, ou bien on /'inverse, e t o n fait jouer le rôle à un personnage masculin. On s'i ngénie à m on trer la femme sous

SOli

jour le plus

n Oir . .. ))

Jean MARKALE

La femm e celte, p. 17

Une fo is l 'image défavorabl e bien en pla ce, il suffisa it d 'é liminer du répe rtoire les versions co ntraires à la moral e patriarcale p o ur qu'il n e reste que d es per so nnag es f éminins (normalisés». Ce

tria ge s' int e nsifiait assez récem ment , lors d es grandes co lle c tions de folklore au X1X e siècle. Tant que l a tradition ora le appartena it aux c ouches populaire s, les femme s aussi bien que les hommes pratiquaient l 'art de raconter et pouvaient pré se nt er l eur point de vue . Mai s la prise en main du fo lklore par de s éc rivain s ma scu - lins, de cu ltur e bourg eoise pour la plupart, ne pouvait qu 'acc en - tu e r le biai s paternali st e dan s le c hoix et la réd ac ti on d es co ntes . Prenon s le cas typiqu e d e Ch arle s Perrault qui a remanié des co nte s de «vie ill es» afin d e les adap t er aux goûts es thétique s et morau x des salo n s d e so n époque , Ses onze Co ntes de ma mère l'Oye reflètent nett emen t les querelles co nce rnant la nature de la femme au XVII e siècle auxque ll es l'auteur parti cipait. Marc Soriano a rel evé de nombreuses indi cations d ans les textes démontrant l'a ttitude de Perrault envers les femm es:

(( T o ut se passe comme si deux co urants s'affrontaient et fina- lement coexis taient chez Perrault: effort pour idéaliser la femme

et pour appro fondir l'Amour , e t en même temps vieilles ca- lomn ies du fo nd ((gaulois)) qui n ous assurent que la femme est

bav arde, rusée, sotte et infid èle .

En fait, H s'agit certa inement d 'une représenlation plus générale;

elle corre spond à une image de la femme que l'on (rouve couramment en cette époque d'humanisme dévot .. ,)}

Marc SORIANO

Les con tes de Perr a ult, p. 262

Les cibles de la misogyn ie de Perrault so nt n ombreuses: les paysa nn es pondeuse s, les épouses van it euses, les mère s dévo - reu ses, Mais l'idéa! prop osé par l'éc rivain n'e st guère plus acce pt abl e:

«(... Un lecteur qui a réfléch i au problème h is torique de

l'émancipation des femme s e t qui a vécu quelques étapes de leur libération trouve le personnage de Grisélidis proprement insupp ortable.

Soumise à un mari qui l' a choisie, elle a ccep te san s protester toutes les épreuves, toutes les humilia tions . L 'a utorité de son époux se confond avec celle de Dieu.

Il n 'en re s te pas moins que Grisélidis a représenté en ce tte fin du XVII ' siècle, par sa passivité même, un certain idéal de la femme, ou e n tou t cas un personnage qui pouvait sans tro p d 'in -

vraisemblance passer pour admirable.

38

Mar c SOR IANO

Les contes de Perrault, p. 3 14

Or, déjà en 1785, un dénomm é Barthélemy Imb ert écrivait à propos de ce tte héroïne: ((Admirons-la, mais ne /'imitons point.)}

Peut -on série usement continuer en 197 8 à faire lire Perrault sans co mmentaire 12J ?

D'autres aut eu rs célèb res pourraient subir le même regard cr i - tique: les frères Grimm fai saient partie du mouve ment roman -

tique all emand qui attribu ait t oute une valeur symbolique à la femme, Elle a le choix ingrat entre l'innocen ce p erséc utée , mélancolique, dévo ué e, ou bien les pire s tendan ces (dans

F aust Goethe prend quatre f emmes pour représe nt er la pénurie , la f au te, le souci et la mi sè re). H.C. And erse n , né de parents pauvres mais aspirant à un e vie bourg eoise, co mpl était ses adaptations de co nte s populaires avec des œuvres originales . Ses 150 et quelques hi stoire s so nt imprégnées d e fanta smes d ' un puritain morbide, in ca pable d 'é tablir des rapp orts positifs avec des femmes.

Le d eg ré de sexisme dan s le s contes le s mi eux co nnus n'est pa s uniquement à cause d 'un e partialité chez l'a ut eur , Le pro - bl èm e se comp liq u e avec c haque traduction, c haqu e réadapta- tion «a u goût du JOUf» . /1 es t extrêmemen t d iffi c ile pour un éc rivain cherc hant à renouvele r une vi eille hi sto ire d e ne pas co lorer son t exte d'une int erpr étation personnelle. Ch aque

nouve ll e éd iti on est en fait un e nouv e lle v ersion refl étant la m en talité contemporaine. La co mparai so n de d eux v ers ions du m ême conte édi t é à un sièc le d'intervalle montre combien l 'im age globale d'une scè ne peut être différente, surt o ut par la fa ço n d o nt le s personn ages so nt dépeints.

LA GARDEUSE D'OIES PRÉS DE LA FONTAINE

Co nt es c hoisis d es Frères Grimm, Bibliothèque R ose illu strée , 1871, tradu c ti o n de Frédéric Baudry :

(( ... Tou t d 'un coup elle prit son élan, sa uta s ur le sac et s'assit de ss us; toute étique qu 'elle é tait, elle pesait pourtant plus que l a plus gr osse vHl ageoise. Les gegoux Isic) du jeune homme tremblaient; mais, quand il s'arrêtait, la vieille lui frappait les jambes avec une baguette e t d es chardons . Il gravit tout haletant la m ontagn e et arriva enfin à la m aison de la vieille, au moment m ém e oû il allait succomber à l'effort.

Quand les oies aperçurent la vieille, elles co ururent au- devan t d 'elle en poussa nt leur cri: ((Houle, h o ule h) Derrière le troupeau marchait avec une baguette à la main une vieille créa ture, grande et forte , m ais laide comme la nuit. })

pp . 203 -204 Les Contes, J. et W . ' Grimm; Flammarion, co ll. «L'Age d ' oo), 1967 ; t exte fran ça is de Armel Guerne :

(( ... Tou t d 'un coup, prellant son élan, elle sauta e t se mit à califourchon sur le ballot, légère comme une plume à la

voir faire; mais quand elle fut assise - haut , son p oids était celui de la plus gro sse des paysannes, bien qu'elle fût menue e t sèche comme un cep. Le jeune homme, sous ce

faix , en avait les genoux tremblants; mais s'il n 'a vançait pas, la vie ille lui cinglait les m ollets avec une badine et avec des

orties. Par un effort s urhumali J , il réussit néanmoins à gravir la montagne en laissant échapper de s gémissemen ts de doule ur , et quand H parvint à la maison d e la vieille, J1 é tait s ur l e p oli }t de s'écrouler t o ut à fait , à bout de for ces. , Dès qu'elles virént la vieille femme , ses oies arrivèrent en battant des aHes et en tendant le cou, l'entour ant et criant toute s à la fois leur houlou - houle, houlou -h oule 1 Derrière le troupeau, sa badine à la main, venait aussi la g ardienne:

une grosse, lourde et épaisse paysanne d 'u n âge ca nonique, laide comme les sep t péchés.)}

pp . 906 -907

(1) On peut parler de trois tares en rappelant l'histoire juive de la première lemme d'Adam, Lilith, qui s'est révoltée contre la loi paternelle et devient la lemme collaboratrice de Satan ... la femme autonome est le Mal.

(21 Pourtant les versions de Perrault ne sont pas fO/cément les plus préjudi·

ciaires aux lemmes. Dans Les souhaits fidicules, la fameuse histoire du boudin accroch6 au ncz d'une femme. Perrault présente la bùcheronne comme moins responsable des malheurs du ménage que Madame Leprince de Beaumont ne l'a fait un siècle plus tard dans Les Irois souhaits. Or celle version·ci est bien mieux connue. Ou eOCOfe dans Le

Petit

Poucet, le père plopose d'abandon- nel ses enfants aux loups; tandis que dans la variante chez Grimm c'est nettement la mère qui trouve cette solution et l'appuie.

L'Educateur 4

,

,

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1

1

/

-

Les rédacteurs de contes seraient -ils donc la ca use de la mauvais e «image publique» de la femme dans les livres? Non plus, pu isq ue la part jou ée par les mai so ns d'édition est éno rme. Tous le s co ntes de Grimm, par exemple, ne so nt pas sexistes, mais il est extrêmement rare qu'un enfant ait accès à

une édition comp lète . Le s Hausmarchen comprennent en fait plus de 200 histo ires: combien de le c teurs, même adultes, pourraient le so up ço nn er? Su r n e uf éd itions différen te s publiées e n français entre 1871 et 1972, 112 contes au total son t re - présentés, donc 61 prése nts au moins deux fois, et se ulement

18 présents dans cinq éditions ou plus. Ce qui veut dire que moins de 10 % des co nte s des frères Grimm so nt lus régu - lièrement.

Les goOts changent beaucoup dan s un siè cle . Certains contes {(des plus célébres, de ceux qu'on cite partout» en 1921 comme Les présents du peuple menu, Le pêcheur et sa femme, Le Juif dans les épines ou Les trois rameaux verts so nt disparus depuis d e la table des matières. On ne classe plus les histoires en tant que ((contes moraux, petites légendes pieuses et contes fantastiques et contes facétieu x)} (Bibliothèque Rose Illustrée de 1870 . Mai s à travers les années certaines tendance s se définissent:

1. Les contes montrant des femme s positivement intelligentes , entreprenantes, courageuses, etc. paraissent très rarem ent ; 2. Le s éditions plu s récentes offrent des variantes de contes de Perrault, ce qui a pour effet de so uligner encore davantage ce rta ins «a rc hétypes ) } féminin s (C endrillon, Petit Chaperon Rouge, la Belle au Bois dormant) ;

3. Les perso nnage s f éminins dans cette sélec tion de contes ont des qualités aussi contestables que leurs défauts (ce thème se ra exploité dans la sect ion consacrée aux ca ra ctéristiqu es d e la femm e dans le con tel.

Quels sont ces contes si souvent édités?

• Parus dans 8 livres sur 9 :

Jean-la-Chance 131

Neigeblanche et Roseroug9

• Parus dans 7 livres sur 9 :

Blanche -Neige

le hardi petit tailleur

• Parus dans 6 livres sur 9 :

les trois fileuses

les musiciens de la fanfare de Brême

Décelll b re 78

Les quatre frères habiles

le roi Barbabec Frérot et sœurette

l'ondine dans son étang

Parus dans 5 livres sur 9 :

L'homme à la peau d'ours Jean-le -Fidèle

La lumière bleue

Petite·table ·sois-mise. etc.

Tom Pouce

la gardeuse d'oies à la fontaine Jeannot et Margot

les six frères cygnes

Si, dans la moitié de ces con te s le personnage ce ntral est une femme , il f au t constater en même temps qu'il n'y a guère un e seu l e h éroïne qu'on pourrait- qualifier de ((héroïq u e» dans tout le lot.

Pourtant, en examinant ces titres, il devient évident que les éditeurs non plus ne doivent pas servir de bouc émissaire pour le tr iage de plus en plus sé lec tif et contraignant d es image s de la femme . Les lecteurs eux -mêmes pratiquent un e form e de censure par la recherche du famili er .

Conservatisme in con sc ient ou paresse tout simplement, com - ment savoir. Toujours est -il que pour chacun un certain nombre d e ces dix -huit histoires «constante s» ne sig nifie plus rien, et que nous avons tous t endance à reprendre le s contes qui nous rappellent quelque chose . Dès qu'on offre un e collection en cadeau, rac o nte spontanément ou re com m an de une lecture de co ntes , on risque de perpétuer des images et des modèles qui étaient peut-être cohéren ts un e génération plus tôt mais qui ont besoin d'être mis en cause aujourd'hui.

Une enquête fait e en 1966 (4) démontre que des 40 contes les plu s racont és dans les écoles maternelles, 20 venaient de Perrault, Grimm, Andersen, les albums du Père Castor et du Petit Livre d'Or. Encore plus surprenant, l'au tre moitié venait d'un seul et même livre: COMMENT RACONTER DES HISTOIRES A NOS ENFANTS de Sara Cone Bryant (ch ez F. Nathan). Or ce livre, publié pour la première foi s en France en 1926, remonte à 1910 en Angleterre! Ri en n'aurait donc changé dans nos mœurs depuis 70 ans, qu'on s'appuie tant sur un livre post -victorien? Il est t em ps de regarder notre

tradition en face.

La tendan ce actuelle pour justifier les in égal ité s entr e hommes et femm es dans le conte consiste à faire appel à la p syc han aly se.

Carl Jung a basé toute sa th éo rie sur l'étude des sy mbOles et archétypes dans l es rêve s, les co nt es et les co urants religieux;

Bruno Betelheim de l'école fr eu di enne a réce mment publié sa PSYCHANALYSE DES CONTES DE FEES. Mai s so utenir que tel ou tel conte reflète le développement n o rmal de l' enfant ou de l'a dolescent n 'es t p as une rai son su ffi san t e.

En acceptant une interpr étation psychanalytique, on accepte en m ême t emp s un e certaine définition de l'être tel qu'il se co nçoit chez le psychanalyst e. Or le s théories de Freud concernant la

F emme, par exemple, so nt largem ent contestées aujourd'hui, et quand son dis ci ple écrit que la Belle au Bois dormant ((8st /'incarnation de la féminité dans toute sa perfection» (5), il faut considérer les critères déterminant ceUe p e rfection. Toute la responsabilité de l'équilibre psychique de l'individu est mi se sur sa ca paci té d'adopter un compo rtement «normalisé». Ces normes sont le fruit d'un ordre socia l particulier, et non des vérités universelles.

D'autre part, la psychanalyse ne ti ent pas co mpte du contexte historique ou socia l de l'histoire étudi ée; selon Bettelheim, le conte présente le s événements en fonction d'un seu l individu, le héros auquel l 'en fant s'identifie. Mais les contes populaire s n'existent pas uniquement pour des enfants, et le compo rtement des autres personnages demande d 'ê tre expliqué autrement qu 'e n phantasme compensa toire .

131 Les titres utilisés sont ceux de l'édition intégrale des Contes chez Flammarion.

1967 .

141 Citée dans La PSycho-pédagogie du cOlite de Ok-Ryen Seung, Fleurus. 197L (51 Psychanalyse des contes de fées da Bruno Bettelheim, Editions Robert Lallollt. 1976, p. 295.

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Prenons comme illustration la fascinante analyse freudienne de BLANCHE-NEIGE par Bettelheim : ((L'histoire se rapporte essentiellement aux conflits œdipiens entre la mère et la fille, à l'enfance, et finalement, à l'adolescence, et insistent (sic) sur ce qui constitue une ((bonne enfance)) et sur ce qu'il faut faire pour en sortir (6) .)) La (belle) mère et la fille sont rivales pour les affections du père, et la (belle) mère cherche à freiner l'épanouissement de sa fille à cause de son propre narcissisme.

Je ne prétends pas que cette explication est fausse, mais elle est partielle, construite sur plusieurs suppositions contestables:

- que le lecteur accepte la théorie freudienne des

compor~

tements humains (ce qui n'est pas évident) ;

- qu'on interprète le personnage de la reine comme «mauvaise mère» plutôt que deuxième femme du père (mais les deuxièmes

noces existent bien!) ;

- qu 'on regarde le comportement de cette femme uniquement en fonction de son narcissisme (ou la projection de celui de la fille), sans chercher à approfondir les raisons pour ses actes (la situation sociale n'aurait jamais une influence?) ;

- qu'on estime valable le message de ce conte pour les filles à un certain stade de leur développement... (mais que retient-on de cette histoire quand on n'est pas fille, ou qu'on se trouve

à un autre stade de développement ?).

Refaisons une analyse idéologique et dynamique de Blanche - Neige: idéologique pour déchiffrer les messages transmis et dynamique pour élucider la conduite des personnages. La miso- gynie cachée dans cette parabole d'une «bonne enfance) saute aux yeux:

La mère de Blanche-Neige: elle me rappelle le proverbe américain : «Seul un Indien mort est un Indien sage.» La bonne mère affectueuse s'est sans doute sacrifiée en donnant la vie à sa fille; celle-ci finira par l'imiter comme cadavre exquis avant (ou afin) de se trouver un mari. La femme idéale, quoi.

Le père: marié pour des raisons d'état, il s'est vite remarié pour avoir un fils. Les femmes ne l'intére ssent pas, puisque la mort d'une épouse, les machinations d'une autre, et la dispa- rition de sa fille ne provoquent aucune réaction .

40

La reine: à mon avis cette «incarnation du mal» est elle-même victime du drame de la condition féminine. Une femme possé- dant son savoir, autonomie et esprit d'initiative constitue

évidem~

ment une menace pour la loi pt'triarcale, et le conte est formulé pour mieux l'accuser sans présenter les circonstances atté - nuantes. Dès qu'on remet l'anecdote dans un contexte social.

la question clef se pose: pourquoi est-elle si jalouse de Blanche- Neige 7 Il ne s' agit pas de narcissisme, mais de survie.

Deuxième épouse, elle doit vraisemblàblement supporter sans cesse des comparaisons avec la première femme de son mari.

Son unique pouvoir vient de sa beauté, car sa fortune (s'il y en avait) appartient maintenant à l'époux et son statut social n'est qu'une extension de celui de son mari; il est donc absolument essentiel qu'elle garde la source de sa puissance.

La beauté croissante de Blanche -Neige rappelant celle de sa mère, la nouvelle reine craint la diminution du peu d'autorité qu'elle a chez elle . En demandant à manger le foie et les poumons de la fille, elle espère en fait s'attribuer les qualités de sa rivale.

Quand la reine découvre plus tard que Blanche-Neige est toujours en vie, la situation n'est plus la même. Elle a pro- bablement ses propres enfants et craint de les voir déshériter.

Quelle autre explication possible pour son cri: ((II faut que Blanche-Neige meure, même si je dois y laisser ma vie!)) A moins d'interpréter cet élan comme la hubris d'une tragédie grecque, on constate que la reine est prête à se sacrifier au profit de quelqu'un d'autre. On ne met pas sa propre vie en jeu par narcissisme.

Invitée à la noce tout en ignorant l'identité de la mariée, cette femme réagit tout comme une mère dépossédée par le mariage de son fils (endossant ainsi un méchant label de plus, d'ailleurs : c elui de la belle -mè re). En reconnais sa nt Blanche-Neige elle subit un choc terrible. Est-ce par culpabilité, ou

peut~on

imaginer une raison de plus pour ses efforts d'éloigner Blanche -Neige : la crainte d'une alliance incestueuse 7 Cela ferait encore toute une histoire, ..

(6) Bettelheim.

pp.

254-255.

L'Educateur 4

1

,

(5)

Blanch e- Neige: la quintessence de la faibl es se, ell e sub it les c on sé qu ences d es évé nem ent s sans en maîtrise r au cun . So n uniqu e qu alit é est la b ea ut é in erte et passiv e, car on l' admir e sur - tout qu and ell e est e nd ormi e, é vanouie ou mor ib o nd e dan s so n ce r cueil tran sparent co mm e un e vitrin e. Elle es t in capabl e d e se prendr e en c harg e, cé dant à la moindre t ent ation (B ett elh eim prétend qu e ceci la rend encore plus humain e et sé dui sa nt e, m ais il se ga rd e b ien d e v alori se r ce g e nre d e c om p ortem e nt c h ez un hér os ).

Le chasseur : un d o me st iqu e qui ne se mouill e pas, surtout p as p o ur un e f emm e.

Les noins : d es j o u ets é du catifs pour un e futur e ménag ère.

En fait ces h o mm es so nt trop co ntents d' avoir un e d o me stiqu e gr atuit e.

Le prince : un néc rophil e qu i ach èterait un ca o Jvre co mme un e p o up ée go nfl a bl e. S' il est t o mbé amoureu x d ' un e f emm e-o bj et , il res t e à savo ir co mm ent il v ivra avec une femm e en c hair et en o s ...

L e prin ce repr és ent e le pO U VOi r ma sc ulin en d eu s ex mac hina , r e ntrant en scè n e à la fin du spe c tacl e po ur r ésoudre les co nflit s é p in eu x et rend re la ju sti ce. Moral e à ret enir : les fe mm es se chamaill ent sa n s a rrêt , tant qu'un homm e ne vi en t imp oser l a paix en tran c h ant n et.

S' id e ntifi er à la f emm e, es t -ce touj ours si d ésa gr éabl e qu e ce la?

N 'es t-ce p as un e exa gération d ' accus er d'id éo logi e ph all oc rat e t o ut es les h is t o ires bi en-a im ées de notre j eune sse? Laisso ns d e cô t é un in sta nt n os réac tion s n os talgique s pour rega rd er d e plu s près les mod èl es qu e ces hi stoires n o us font acce pt er pres qu e s y sté mat iqu ement .

L'image projet ée d e la f emme se caractéri se par quatre donnée s fondam ental es:

- le mani c héi sm e d es r ô te s ;

un univers d ' ac tivit é res tr eint ;

la mi se en acc u sa tion de l ' autonomi e f éminine;

l'affirm ati on des tr ai ts de ca ra ctère douteux c hez les héroïnes.

La belle ou la bête

Il se rait trop f aci le d e con t es t er tout simp le m ent la prése nce d e pe rso nn ages m aléfi qu es f ém inin s dan s l es co nt es popul ai r es.

D e tels p er sonn ag!3s o nt l eur v a le ur dramatiqu e: sa ns un e oppo siti o n fra n che d es f or ces du b ien et du m al, un e hi sto ire ma nqu e r ai t d'intér êt. On p eut toutefoi s d emand er p o urquoi l e

« mauva is » le es t t enu par un e femme bi e n plu s so u ve nt qu e p ar un homm e. ( (On ne trouvera dans notre rec ueil que deu x ou tr ois p ère s b o urreaux ... tandis que le s ((marâ tr es )) n e se compte nt pas (71 . )) Or, quand on compte eff ec tiv ement, on d éco uvre que 80 % d es rôles négatifs dans les co nte s d e Grimm sont pri s p ar d es p e rsonn ag es f éminins (8).

Ma is ce qu ' il fa ut surt out mettre en questi o n est l a po lari sation d e tous les rôl es f éminin s : so it tout en bl anc so it tout en no ir.

Si ce n 'es t p as un e M ad o ne, c'e st un Mon stre. Pa s qu es ti on d e perso nn alité multi -dim ensi o nnelle: la Mauvai se M ère es t 100 % jalo u se, inju st e et c ru elle c omm e la Jolie Fill e est t o ut e bea ut é ou tout e indu stri e ou toute vertu _ L'é tiqu ett e nou s d ic t e tout ce que no us d ev o ns savoir, sur son carac t ère et sur sa ca t égo ri e m o rale.

D es personn ages ma sculin s à étiquette ex ist ent , mais la f o rm e f é minin e m ena ce d avantag e. Les sorciers impress i onn e nt - il s autant qu e les so rciè res ? Le vieillard évoqu e la sa g esse, les vi e ux os; la vi eill e so us-e ntend trop souvent la m ég ère. Un g éant es t fr équ emm ent montré stupid e et lent , ra c h etant p o ur ain si dire une part d e sa mé c hanceté; il n ' est pa s évi d ent qu e ce tt e « humani sati o n » fonctionne en pareil degré pour un e

géant e.

Même au niveau d es ac te s, les deux sexe s ne se situ ent p as dan s un univ ers moralement pareil. Un êtr e surn aturel c apa ble du bi en co mm e du mal sera plutôt ma sc ulin Outins, nains , et c. ) c ar une f emme ne saurait agir que pour l'un ou p our l'autr e. Le h é ro s qui profite de la stupidit é d 'a utrui pour e mp o rt er l eur bien es t un drôle de débrouillard, t a ndi s qu e la

D éce lll br. 78

prin cess e qui ex pl o ite l a naïve té d 'un pr ét endant est une voleu se mérit ant tout ce qu 'e ll e prend à la fin d e l' hi st o ire. La nuan ce morale et ca ract éri ell e es t un e forme d e lib erté appartenant au x mâles.

Les entraves

Les m ouvem ents d es hé roïnes dans le conte classiqu e so nt tell ement restreint s qu' elles arri ve nt presque à s' imm obi li se r. Si les ho mm es partent d éco uvrir le mo nd e, les filles. sa ges ne sort e nt jamai s du se nti er battu ... qu a nd elles ne so nt pa s ca rrément enf erm ées dans un e succession d e c hâtea ux, to ur s, cha um iè res et ca rrosses clau stroph obiqu es. E ll es ne voyage nt pa s volontairement ; ell es fu ie nt le dang e r ou se font e nlever vers l'é lfa ng er pa r d es m â les. Il faut c roire que le mo nde en de ho r s d e ses quatr e mu rs ne dev rait pas intéresser un e femme, enco re m o in s la t e nt er au poi nt de mettre un pied deva nt l' au tr e.

La d omes tici té ex trême de ces dames es t . éga lement fr a pp ante.

L eurs occ upatio ns se li miten t à se re ndre jolies l af in d e) se m a rier, à enfant er, et à s' occuper du m énage. Si elles quittent le foye r pour tr availl e r, c'es t en tant qu e domestique. Pea u d 'Ane , f ille d e roi pou rtant , ne trouve pas d 'autre emploi q ue sou illon dans une ferm e. Le thè m e du héros pop ulaire qu i a pp re nd un m étie r et en fa it fo rtun e parai t souve nt , mais la femm e q ui gagn e d e l' argent es t rare.

Un e fe m me res te d onc chez elle, ne s'occ u pe qu e d e so n chez e ll e , et ne se m êle pas de ce qu i se passe en dehors de chez e lle ... sa uf q ue ce «chez e ll e» n' exis te m ême pa s puisqu e c'es t plutôt c hez son père ou, éve ntu e ll e m e nt , c hez so n m a ri . C e propri étaire a, à tout m om ent le droit de la jeter hors des murs prot ec teurs o ù ell e co urr ait to us les ri s qu es imag in abl es. Sa se ul e s éc urit é est d 'ê tre la parfait e fe mm e d 'int é ri eur.

Une femme dangereuse

Bon nombre d 'héroïnes renco ntrent la ca tas troph e parce qu ' ell es so nt a ll ées hors d e le u r « r ése rve» et le ur d il emm e ne se résout en heureux acc id ent qu e pa rce que des homm es les tire nt d 'a ffa ire.

U ne femm e bie n es t plu s vic tim e des ci rco nsta n ces que créatrice d 'événe ments. C ell e qui ag it de plein gré, pa r co ntre, a toutes les c hances d 'être cl assée parmi les méc hantes.

T ou te pui ssa nce c hez la femm e es t néfas te ; m ê m e cell e qui g oûte se ul e m ent au pou voir dev ien t red out a bl e. La be ll e- m èr e d e la Be ll e au B ois d ormant , no mm ée rége nt e par son f ils, ab use de so r.

pouvoir poli tiqu e: au li eu d e gérer le pays, e ll e profite de so n autorité pour satisfa ire ses tendan ces ca nn ibalesques s ou s-ja ce nt es.

L a femme qui jo uit d 'un e pui ssa nce sex ue ll e en s' attirant d es homm es sans s e so umettre ge ntim ent à l'un d 'e ntre eux est cl assée sirène, en chanteresse, cœur de glace ou ama zo ne. Dès qu ' elle a la possi bilité d ' amél iorer so n état gr âce au poisso n m ag ique , la femm e du pêcheur ne voi t plu s de limites à s on ambiti o n et a l'effron -

teri e d e d e mander d 'ê tre co mm e le Bon Dieu . Au x fe mm es, i l ne faut ri en accorder, car «si tu a va nces le doigt c'es t l e bra s qui passe».

L'a ut onomie c hez un e femm e es t t e ll e m ent criti q uée qu e l' expres- sion d e se s dési rs ou de sa vo lo nt é do it être étou ffé e. La fill e qui erre d ans le bois ou tomb e d ans un puits, d écouvre par ha sa rd des êtres pu issa nt s et acce pt e t out de le urs mai ns (no ter ces ac tes rel ative ment pa ssifs), sera combl ée d e ric hes ca d eau x; cell e qui c herc he volontairem en t ces mêmes b ie nfait e urs se ra puni e. La pr in- cesse so um ise qui a ccue ill e un coc hon ven u la d emand e r en m a riage se ra u ne é po use heureuse; ce ll e qui se manifeste o uve rtement en refu sa nt le m a riage en généra l o u e n faisa nt la difficile d evant ses prétendants es t un e org ueille use qui a c herc hé l' hum iliati o n c uisante qu 'e ll e reço it. On finit in évit a bl ement par co mprendre qu ' un e femm e d oit t out recevoi r, rie n d e mander .

fA su;vre. )

m

Préface de Marthe Robert pour

Les contes

de Grimm, Editions Folio. 1973,

p.

20 .

(8) Ugo d'Ascia dans uOnorevolmento catliven.

Noi donne nO

50. 19 décembre 1971, cité par Elena Gianini Belotti dans

Du co des pe tites lilles,

Editions des Femmes, 1974, p. 160.

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