PQ
2625 .A95B7 1920
U dVof OTTAWA
39003003751859
LES BOURGEOIS
DE
WITZHEM
DU MÊME AUTEUR
:LesSilences du Colonel Bramble,roman,24 édition (Bernard Grasset, éditeur).
Ni Ange ni Bête, roman, 8eédition (BernardGrasset, éditeur).
Le Général Bramble, vol. in-8 jésus imprimé en deux couleurssur vélin d'Arches décoré de dessins originauxde B. BoutetdeMonvel, gravés sur bois par Gaspérini, tirage limité à 500 exemplaires
(Bernard Grasset, éditeur).
EN PRÉPARATION
:Les DiscoursduDocteur O'Grady (Bernard Grasset éditeur).
Petite Histoire de l'Espèce Humaine.
Tous droits de traduction,dereproduction etd'adaptation réservés pour tous pays.
Copyrightby André Maurois 1920
LES BOURGEOIS
DE WITZHEIM
PAR
ANDRÉ MAUROIS
ILLUSTRATIONS
DE PAUL WELSCH
PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, rue des Saints-Pères, 61
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE !
Dix exemplaires surJapon impérial, numérotés
de i à 10; quatre-vingt-dix exemplaires sur papier vergé de Hollande Van Gelder, numé-
rotés de ii à ioo et 500 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma, constituant la première édition, numérotés de 101 à 600.
Exemplaire
N°M..AsJLj •Pc
QJ
I
J'aime le français tel qu'on le parle à
Witzheim,
avecun
accent gras et savou- reuxcomme
la cuisinedu
pays, mais le patois alsacien a bien aussi soncharme
bourru.
C'est
un
langage honnête et solide, toutLES BOURGEOIS DE WITZHEIM
plein d'une sorte
d'humour
rustique.La
solennité
de
la phrase allemande, si rigide dans sa charpente, fait place ici à labonho- mie de grognements
familiers.L'Allemand
dit : la ; l'Alsacien dit : lô.la est net, tranchant, affirmatif ; Iô est traî- nant, ironique, dubitatif.
Tout
est là, etvous
pouvez
allerde
Bischwiller àMulhouse
si vous prononcez Iô
comme
il faut.Les mots
français,semés
dans la phrase alsaciennecomme
des truffes dansun
pâté, retrouvent parfois dans ce terrainnouveau un parfum
évaporé. Alorsque
cheznous
:«
Nom
d'une pipe » est sans force, le«
Nundepip
»de mon ami Deck
est encoreun
brillant juron.Sur
la place d'armesde Witzheim,
entre—
6—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
le restaurant «
Au Canon
» et le restaurant«
Au Saumon
», je sonne à la portede
samaison
enveloppée d'un toit en pèlerine et coifféede
tuiles imbriquéesque
percent desmansardes
en gradins :— Nundepip
! s écrie-t-il enmaper-
cevant... Joséphine
L.
SiïzeleL. Wos
e surprise !Digitized by the Internet Archive
in 2011 with funding from University of Toronto
http://www.archive.org/details/lesbourgeoisdewiOOmaur
II
Dans
le salonde M me Deck, aucun
meuble
n'achangé
de place depuis le traitéde
Francfort.Les
fauteuils et les tentures sontdu Second Empire
le plus pur.Au mur deux
gravures naïvesmontrent Bona-
-
9LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
parte au pont d'Arcoleet
Napoléon
à Eylau.La
médaillede
Sainte-Hélènesurmonte
lecongé du
grand-père.Avec
elle est encadréle
ruban
d'Italiede
l'oncleDeck
qui refusa d'acheterun
remplaçant.Sur une
console,deux
statuettes en bonnet à poil veillentun
casquede
cuirassier ramassé à Rei- chofïen.Je dis à
mon ami Deck.
—
Ils ontdu
cran, tes grenadiers.—
Iô !... répond-il... des bibelots !Car M. Deck, en bon
Alsacien, raille ses sentiments les plus vifs.De
race forte et militaire, ilaime
les soldats et la gloire.Vivant malgré lui
une
histoire étrangère,il s'est attaché à des souvenirs
que
rien ne venait effacer.La
fidélité alsacienne se—
io—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
cramponnait alors à l'image
dune
Franceun peu
désuète. Ici les vétérans ont con- servé leur uniforme, lespompiers
leur plu-met
rouge, et le langage des archaïsmes.— Quel
est le régiment français entré lepremier à
Witzheim?
— Le
cent soixante toûssième te ligne,a
répondu
fièrementM. Deck.
III
Bien qu'il soit dix heures
du
matin, Jo- séphine apporte la tarteaux
quetsches.Cinq
ansde
guerre nem
ont pas fait ou-blier ce
que M me Deck
appelleun
petitmorceau
et j'observe depuis huit joursun
demi-jeûne préparatoire.
Qui
n'a pas vécuen
Alsacependant
la—
iLES BOURGEOIS DE W1TZHEIM
saison des quetsches ignore les plaisirs
du
goût.
Les
fruits sont serréscomme
les tuilesdu
toit ; lejus sucré garde cependant encoreune nuance
d'âpreté qui le relève ; la tarteimmense
est lesymbole même de
l'abon- dance heureuse.Tout
en savourant, j'interroge.— Comme
vous avezdû
souffrir?—
Iô ! souffrir !...On
sait s'arranger...Ce
qui a été dur, c'est le début...quand on
les croyait victorieux...
Ah
!nundepip
!—
Siïzele, intervientM me Deck,
racontevoir
un peu papa
et les cloches.Et Suzanne
raconteson pèreetlescloches.— Pendant
lemois
d'août 1914, presque tous les jours à midi, les clochesde
l'église carillonnaient.La
première foison
ne savait—
14—
LES BOURGEOIS DE W1TZHEIM
pas, et
papa
est sortipour
voir. Il a trouvé dans la rue tous les Allemands, toutes cesdames
et filles d'officiers, touspomponnés
et radieux qui agitaient des
drapeaux pour
leur victoire
de
Sarrebourg.Papa est rentré en serrant les poings, la figure rouge.Le lendemain
à midi : les cloches.Papa
s'est levé, a
empoigné une
chaise, etTa
brisée contre le
mur. Cinq
minutes plus tard l'agentde
police frappaitau
carreau etdemandait
pourquoi nous n'avions pas sorti le drapeau. J'airépondu que nous
n'en avions pas. Il aordonné
d'en acheter un.A
la «victoire » suivante nousarborions ledrapeau alsacien blanc et rouge.
Le
direc-teur
du gymnase de
garçons,un
Allemand,est
venu nous
menacer.Papa
estdescendu
—
15—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
à la cave
pour ne
plus entendre les cloches, mais le son arrivait jusque-là.Alors
quand un employé de chemin de
fer
nous
aun matin
appris Charleroi,papa
a dit : «Moi,
je nepeux
plus. Ils vont encore sonner àmidi
: je vais à lacampagne
jus-qu'au soir. » Il est parti ; il a traversé toute
la grandeforêt, etil est
monté
jusqu'ausom- met du Walburg. Et comme
il s'asseyait, sur l'herbe, les clochesde Woerth
se sont mises à sonner dans la vallée; cellesde Witzheim
ont répondu, puis cellesde
Lensbach, puis cellesde
Matstall, et,comme
le vent portaitde
ce côté, papa,du
hautde
samontagne,
apu
entendre carillonner toutes les clochesde
la basse Alsace.—
16—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
—
Oui, ditM. Deck,
et c'étaitma
foi tellement bête d'êtremonté
si hautpour
çaque
je n'ai paspu m'empêcher de
rire etque
depuis ce jour-là j'ai supporté les « vic- toires» avec résignation. D'ailleurs laMarne
est arrivée.
Après
cela,quand
le branle-bascom-
mençait, les Alsaciens sortaient
comme
les autresdans
les rues. Ils s abordaienten
se disant tout bas :« Entends-tu
comme on
sonne leglas? »
Sur
le visage il fallait l'air contentpour
ne pas être dénoncé, maison
se distinguait encore en ayant l'air trop content.On
riaitavec bruit, et les Allemands, qui se croient toujours mystifiés, disaient : « Qu'est-ce
—
17—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
qu'ils sont encore à se
moquer de
nous, cesWelches
?Quand
ils affichaient cent mille prison- niers, devant les dépêcheson
feignait l'admiration : « Croyez-vous? Ces
Alle-mands
!Encore
cent mille !Où
vont-ilsles mettre?
Et
leRoth
Sepel répondait :«
Dans
les journaux. »Si les
gamins
s'ennuyaient, ils allaient sous les fenêtresde M.
le DirecteurKruspe
crier : « Extrablatt ! Extrablatt ! 10.000 ca-
nons
! »Les
volets s'ouvraient et leHerr
Direktor congestionné hélaitun vendeur
invisible.
— En
ce temps-là déjà, reprendSu-
zanne, lasœur
Jules consolaitmaman
quine voyaitpas
comment
les Français seraient—
18—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
vainqueurs : « Il n'y a pas
de comment, madame
Deck...Un matin quand on
seréveillera, les Français seront là et lesautres seront partis. »
Ce
qui est curieux, c'estque
cela a été
comme
ça.IV
M me Deck me demande
la permissiond'aller s'occuper
du
déjeuner ;Deck
veutsortir
pour
inviter sonami Roth
etM. Tu-
binger, professeur.
On
laisse àSuzanne
le soinde me
distraire.21
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
—
Siizele,pendant
ce temps-là, raconte voirun peu Bergmann
et les draps.Et Suzanne
raconteBergmann
et lesdraps.
— Avant
la guerre,nous
avionsen
gar- nison àWitzheim un
régimentde
dragons badois.Les
officiers étaient tousde
ces agrariens vaniteux,pour
lesquelsl'homme commence au
lieutenant.Papa
m'aurait giflée si j'avais parlé à l'un d'eux, mais iltolérait
Bergmann.
C'était
un
capitaine, très intelligent, qui, étant resté àWitzheim pendant
quinze ans, s'y étaitfait respecter. Il connaissait Paris etLondres, l'AmériqueetleJapon,etles
voya-
ges lui avaient fait voir qu'il n'y a pas aumonde que
des Allemands.LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
II avait fait la conquête
de papa en
luiparlant patois, et celle
de maman
en faisantI éloge
de
la cuisine alsacienne.—
Et toi, Siizele,me
disait-il, épouse-rais-tu
un Allemand?
—
Jamaisde
la vie,monsieur
le capi- taine.— Ah
! petiteWelche,
tuy
viendras.Pendant
la guerre,on
le revitdeux ou
trois fois,
quand
il venait en permission.II avait toujours
une bonne
parolepour
les Français : il les trouvait courageux. Il écri- vitune
foispour donner
des nouvellesde
parents ànous
qu'il avait protégés prèsde
Lille. Puis
on
l'oublia.Huit
jours avant l'armistice, danschaque
maison,en
grand mystère,on
se préparait.—
23—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
On
découpait des cocardes tricolores ;on
apprenait la Marseillaise
aux
enfants, et,pour en
faire des drapeaux,on
taillait dansles draps
de
lit. J'avais obtenude maman
son plus grand drap
que
j'avaiscoupé en
trois morceaux, et j'avais acheté
du
bleu etdu
rougepour
les teindre, dansma
cuvette.Ma
teinture avait très bien pris, et lelendemain soir, j'étais assise sur
mon
liten train
de
coudremon
drapeau,quand
j'entendis dans la rue
un
bruitde
pas etpresque tout
de
suitemaman
frappa àma
porte et
me
dit :—
Sùzele, c'est le capitaineBergmann
qui revient, et qui cherche
une chambre pour
la nuit.J'ai voulu cacher
mon
travail, maisma-
—
24—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
rnan avait ouvert trop vite, et
Bergmann,
qui était derrière elle, regardaitmon
dra-peau
bleu blanc rouge.J'ai cru
que mon cœur
s'arrêterait tantj'ai
eu
peur.Car
il était làavec seshommes,
les Français étaient encore loin, et
Dieu
sait ce qu'il aurait
pu
faire.Mais
il estdevenu
tout blanc lui aussi ;il a dit d'une voix lente et triste :
— Ah
oui !C'estdonc comme
celamain-
tenant?Il a salué et il est sorti.
mmmmmm
mmmmmm ii in iiftm
V
M. Deck
revient avec ses invités : ilme
présente
M.
Tubinger, professeur, etRoth
Sepel, qui est Directeur
de
lamusique
des pompiers.Roth
est son meilleurami
:quand
l'un dit blanc, l'autre dit noir ; l'un est catho-—
27—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
lique, l'autre est protestant; l'un est libéral, l'autre est radical ;
quand
l'un est absent, l'autre est malheureux.Joséphine apporte aussitôt
un
platde
foies gras
chauds
en sauce,Deck débouche
ce Riquevihr qui est le Clos-Vougeotde
l'Alsace, et
M. Tubinger
dogmatise.—
Cette façonde
servir le foie d'oie estdans la vraie tradition alsacienne : le pâté est
une
invention assezmoderne,
faite parun Normand nommé
Close, qui vint à Strasbourgcomme
chefde M.
leMaréchal de
Contades.Quand
le maréchal quittal'Alsace, ce Close épousa
une
pâtissièrede
la rue
de
laMésange
et fabriqua les pre- mières terrines.— Malheureusement,
soupireM me Deck.
—
28—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
les foies sont très rares cette année :
on
faisait venir
beaucoup
cToiesde
Russie et laRévolutionempêche
lecommerce. Cepen-
dantlesAllemands
ont inventéune machine
à gaver qui rend l'élevage plus facile.— Ah
! ditRoth
: ils sont ingénieux...—
Iô, ditDeck,
ingénieux !Ce
n'étaitpas difficile à trouver.
— Ecoute
Joseph, ditM me Deck,
ilfaut reconnaître ce qui est : tu dis toi-
même que
dans leschemins
de fer et les postes...—
Ça,on
ne peut pas dire le contraire ditDeck
:quand on
voulaitun
renseigne- ment,on
n'avait pas besoin de courirde bureau
en bureau.— On
ne peut nier, ditM.
Tubinger,—
29—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
leur générosité
pour
les écoles...Ah
! c'estune
sale race.— Une
sale race, approuventDeck
etRoth
avecun ensemble
inattendu.Je
me
permetsde demander
par quellenuance de
sentiment ils choisissent,pour
les maudire, le
moment où
ils viennentde
reconnaître certaines vertus à nos en- nemis.— Vous
autres, Françaisde
l'intérieur, ditM. Deck,
vousne comprendrez
jamais rienaux
Allemands.Tenez, en ce
moment,
vous les conser-vez dans
beaucoup
d'administrations. Ilsy
sont très polis, trèsdévoués. Ils observentles règlements avec
une
conscienceadmi-
rable.
30
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
Voyez
celui quidonne
encore aujourd'huiles billets à la gare de
Witzheim.
Il fait et refait lecompte de chaque
voyageur :«
Funf
undzwanzig...und
achtund
dreissig...und neun und
neunzig ».Maintenant
lesupplément de
guerre :«
Zwei und
fiinfzig... »Et
lesupplément de
Schnellzug : «Acht und
dreissig ». Iladditionne, multiplie,
recommence,
ouvre des livres, consulte ses camarades; parmo- ments un
vrai Sovietexamine
vos trois billets.Ah
! qu'ils sedonnent du mal
! Ils s'endonnent
tellementqu une
douzainede bons
Alsaciensmanque chaque matin
le trainde
Strasbourg.Le
soir l'Allemand les rencontre à la—
31—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
brasserie et les plaint : « Cette administra- tion française ! Si
compliquée
! »Evidemment,
c'est l'administration fran- çaise, qui a inventé leZuschlagetle Schnel- zug... C'est elle qui a forcé le chefde
gareallemand de Niederhausen
à arrêter le trainune
heure par suite d'une erreur, bien involontaire,de
signaux...— Mais
enfinmonsieur Deck, que
vou- lez-vousque nous
fassions d'eux?Pou-
vons-nous expulser trois cents mille per- sonnes?Nous
ne saurionscomment
lesremplacer.
— Nous ne demandons
pas qu'on les expulse, mais nundepip, ne les mettez pasdans
des postesoù
ils peuvent entraver labonne marche
des services.—
32—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
— Et
surtout, ditM.
Roth,que
l'Alsa- cien soit toujours bien au-dessus de l'Alle-mand
: en cemoment
ily
a des administra- tions qui fontexaminer
les compétences techniques des Alsaciens par desAllemands:ça ne peut pas aller.
—
Enfin,monsieur
Roth,nous
les assi- milerons.—
Iô !... Assimiler !...Un Allemand
est toujoursun Allemand.
VI
Joséphine apporte
un
cuissotde
chevreuil et le Riquevihr circule à nouveau.—
Siizele, ditM me Deck,
raconte voirun peu
Plashke et safemme.
Et Suzanne
raconte Plashke et safemme.
— Lui
estné en
Alsace,de
parents Alle- 35LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
mands
: il a la carte B. Elle estune
Badoise authentique.Au temps
des Allemands, Plashke étaitun
grandhomme.
Inspecteurpour
la Basse-Alsaced une compagnie
d'assurancesde
Berlin, il recevait beau- coup.Des
officiers venaient prendre le thé chezluietlesmédecins
militairesonttrouvé ce thési bon, qu'aumoment de
la mobilisa- tionHerr
Plashke s'est trouvé malade. Il s'estdévoué pour
les blessés et a été pro- posépour
l'Aigle rougede
quatrième classe.Vers le
mois
d'août 1918,Frau
Plashke,une
personne énergique, acommencé
à apprendre le Français.Herr
Plashke estvenu demander
àpapa
lesnoms
des meil- leuresCompagnies
d'Assurances fran-çaises.
Quand
le 172ede
ligne est entré, ils-
36-
LES BOURGEOIS DE WITZHE1M
ont sorti
un
drapeau français.Maintenant
Plashke est inspecteurpour
la Basse-Alsace d'une grandeCompagnie
d'Assurancesde
Paris. L'autre jour,
Frau
Plashke estvenue
nous faireune
visite et, croyez-moi, son accent français est meilleurque
le nôtre.Sa
grande ambition, dit-elle, estque
safille épouse
un
officier français. Ils sont déjànombreux
à ses thés.Quant
àHerr
Plashke, ayant raté son Aigle rouge, il voudrait lespalmes académiques. Il les aura.
—
Oui, dit Roth, peut-êtremême
avantle Directeur
de
lamusique
des pompiers.— Les palmes académiques
!Vous
ne direz pasque
celui-là n'est pas assimilé.—
Iô !... Assimilé !... ditM. Deck,
Inspecteur d'assurances, voilà ce qu'il est.—
37—
VII
L'autre jour, dit Roth, j'avais été con-
voqué
àune
réunionde commerçants
alsa- ciens... lô! alsaciens!..Plusde
la moitiéde
la salle était allemande. Enfin je
me
suis—
39—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
assis etj'ai écouté.
Mais quand
j'aientendu
des messieursde Darmstadt
etde Kœnigs-
berg parlerde
leur patriotisme, j'ai aussi voulu direun
mot.—
Messieurs, jene veux nommer
per- sonne,maiscomment
s'appelaitle pèrede
lajeune fille qui a
embrassé un
lieutenant allemand sur la placed'Armes de Witzheim
le jour
de
la prisede Douaumont
par les fidèles Brandebourgeois?...Encore une
fois je ne
nomme
personne, mais s'ily
a quelqu'unque
çadémange,
il peut cepen- dant se gratter.Un
certainnombre de
ces messieurs se sont regardés et les vieux Alsaciens quicomme
moi, s'étaient galvaudés là-dedans se sontmis
à rire.—
40—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
—
Je neveux
toujours pas fairede
per- sonnalités, ai-je continué, mais qui a fait afficheren
1916 à la portede
sa boutiqueque
lemontant
total des achatsde
lasemaine irait à l'emprunt
de
guerre alle-mand?
Je nenomme
personne, mais s'ily
a ici quelqu'un qui vientde
prendreune
prise, qu'il éternue.
—
Assez... Silence...m'a
crié le ban- quierSchumann.
— Wos?
Silence?... C'est ici laRépu-
blique Française... Liberté, Egalité... et si
M.
leGrand Lama
n'est pas content, ila droit à
un
billetpour
l'autre côtédu Rhin
et à cinquante kilos
de
bagages...Ce
seracinquante
de
plus qu'il n'en avait en arri- vant.—
41—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
—
Tenez,m'a
ditM.
Tubinger, vous tenez-làune
des clefsde
nos sentiments à leur égard.Quand
ces gens-lànous
ont envahi, après 70, leur misère grossière, leur avarice ontchoqué même
nos paysans.Nous
nesommes
pas des délicats, maisnous
savons ce qui est bon.Nous
avons senti
que nous
appartenions àune
civilisation plus ancienne
que
la leur.On
peut dire
que
c'est làun
orgueil assez vain;on
peut direque
la jeunesse estun beau
défaut etque
souvent dans l'histoiredu monde
des races barbares ont subjuguédes empires plus affinés, mais vous n'em- pêcherez pas qu'à nos yeux, avec toute sa puissance industrielle, l'Allemand sera tou- jours
un
parvenu.—
42—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
— Comment?
appuieM.
Roth, des gens qui sont venus ici avecune chemise
dans le coinde
leurmouchoir
!Et
ilsvou-
laient faire les messieurs
du monde. Ça
ne pouvait pas aller !...
Ces
gens-là, ils sont très bien chez eux.Quand
je vaisen Allemagne
jeveux
bien admirer leurs usines et leurs banques.Car
ils travaillent,vous savez, ces
Allemands
: ils travaillent plusque
vous etque
nous...Mais quand
je suis ici en Alsace, je
veux
être chezmoi
:voilà.
—
Iô, ditDeck, en
voilà des phrases :nous
aimons
les Français parceque
noussommes
Français, et nous n'aimons pas lesAllemands
parceque
nous nesommes
pas Allemands...Et
ça suffit... Joséphine,ma
—
43—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
fille, repassez le chevreuil,
au
lieude m
e-couter la
bouche
ouverte... Cette José- phine, encoreune
quim'a
faitune
belle peur le jouroù
la dernière brigade alle-mande
a traverséWitzheim. Nous
étionsaux
fenêtres et,au moment où
le général passait, notre cheval s'estmis
à hennirdans
l'écurie : «Herr Deck
!Herr Deck, m'a
crié Joséphine, leschevaux eux-mêmes
rient
de
les voir partir ! »Le
général a regardé en l'air...VIII
—
Sion
pouvait aussi leur dirependant
la guerre ce qu'on pensait ? Celadépendait.
Si
on
avait la réputation d'êtreun homme
à
bons
mots,on
pouvait direbeaucoup de
choses.
Ainsi,
moi
Roth,j'avaismon
francparler, parceque
je passais auprès d'euxpour un
4S
—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
cerveau
un peu
brûlé... SiDeck ou Tubinger
avaient dit la moitiéde
ceque
je racontais, le Kreisdirektor les aurait fait coffrer, mais moi,il disait : «Ce
n'est rien :c'est le Sepel !»
Et
ça passait.J'ai longtemps logé dans
ma maison un
colonel,
un
Oberst, qui n'était pasun mau-
vais bougre. Il était fixé sur
mes
sentimentsdepuis le jour
où
il m'avaitdemandé
:— Eh
bien,Herr
Roth,quand tombera Verdun
?— Verdun
netombera
jamais,Herr
Oberst, avais-jerépondu
avant d'avoireu
le
temps de
savoir ceque
je disais.Il ne
m'en
voulait pas trop : il essayaitde me
convertir.— Que
vous pensiez en Français,me
-46 -
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
disait-il, je l'admets encore: vous êtes
né
avant la conquête.Mais
enfin pourquoi les Français, et les Russes, et les Italiens sont-ils assez bêtes
pour
« dansercomme
lefifre
de
l'Angleterre »? C'estpour
elle seuleque
vous travaillez etque
vos jeunes gensse font tuer.
— Herr
Oberst, lui ai-je répondu, jene sais pas si vous avez
entendu
parler d'un temps, encore pas très lointain,où
l'Au- triche, la Russie, et si j'aibonne mémoire,
la Prusse, dansaient assez volontiers
comme
le fifre
de
l'Angleterre.Pourquoi
écou-taient-ils sa
musique?
Parce qu'ily
avaitalors
en
Franceun
certainempereur
trèsdangereux pour
lapaixdu monde
etqu'elles avaientbesoinde
l'Angleterrepour
l'abattre:—
47—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
Herr
Oberst, concluezvous-même.
— Et
il tolérait ça?—
Iô... Tolérer... Il remerciait par-des- sus le marché...Vous
ne connaissez pasles Allemands. C'est
quand on
parle fort qu'ils sont polis.— Les
Alsaciens, ditM. Deck,
avaient toujours le dernier mot. Tenez,un
jour lesAllemands
avaient organiséune
tournéede
journalistes neutres
en
Alsacepour
leurfaire constater à quel point
nous
étions atta- chés à la patrie allemande.Dans chaque
ville lapropagande
ger-manique
offraitun banquet aux
gensdu
pays et les neutres pouvaient interroger librementtousles convives.
Vous
pensez bienque
lorsqu'ils sont-
48-
LES BOURGEOIS DE VITZHEÏM
venus ici le Kreisdirektor ne
nous
avait pas invités, nimoi
niRoth
ni Tubinger.En
ce temps-là nous passions notretemps
à nouspromener
dans les récoltes etquand
ellesétaientbien mauvaises, lesépisbien pauvres,
les
chaumes
bien couchés par la grêle,nous nous réjouissions
en
pensantaux
gre- niers qui se vidaient.Les
neutres banquetaientdonc
«Au Ca- non
» et tout allait bien, car les convives avaient été choisis,quand un
sacré Suédoiss'avisa d'interroger Hauser, l'aubergiste,
un
vrai alsacien d'Alsace.—
Et vous,mon
brave, lui dit-il, êtes-vous
heureux
sous le régime allemandou
souhaitez-vous le retour à la France?
Hauser,étonné, leregardaitsans riendire.
—
49—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
—
Allons, cria le Kreisdirektor rageur,répondez
!Répondez
librement.Il paraît
en
effet qu'il était surprenantde
voir ce qu'il
y
avait à cemoment de
libéra- lisme dans son regard.Hauser
ne voulait pas d'histoires : ce n'est pas possiblepour un
aubergiste. Il ne voulait pasnon
plus renier la France.Mais
iln
est pas embarrassé.— Herr
Kreis Direktor, a-t-il dit len- tement, moi,quand
jeveux me
confesser,je vais à l'église.
IX
Un
platde
cèpes vientm
'achever : leprofesseur explique
que
celégume
a été négligé par les Alsaciens jusqu'à l'arrivéede
Stanislas, roide
Pologne, qui leur en—
=;tLES BOURGEOIS DE WITZHEIM
révéla l'usage, et
M. Roth me
raconte l'arrivée des Français àWitzheim
:—
C'était quelque chôssede
vraimentbien...
On
avait décoré la ruedu Marché
d'un arcde triomphe
avecune
inscription :Salut à nos frères ! J'avais appris la
Mar-
seillaise à la
musique
despompiers
etaux
enfants des écoles.Tous
les vétérans étaient là, avec leurs médailles et leurs cylindres...— Wos?
Cylindres? interrompt Deck...En
françaison
dit gibus.— Pour
moi, ditM me Deck
timidement, cela a étécomme
le jourde mon
mariage :un
instantpour
lequel ilsemble
qu'on aitvécu toute sa vie.
Quand
ces soldats bleus ont défilé,'quand
ces clairons ont joué, j'aicru encore avoir dix-huit ans.
—
52—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
Elle s'arrête, rougit et continue :
—
Seulement,que
voulez-vous, c'estcomme
dans tous les mariages.Après
lespremiersjours
on
s'aperçoitque
lemari n'est pas toutà faitaussi parfaitque
lefiancé.— Comment
?s'indigneson mari...Wos
?Ça, c'est
un peu
fort: dies isch dorrzu
aehrik.
Madame
se défend, éplorée :—
Ecoute, Joseph,on
s'habitue viteaux
défauts...
on
finitmême
par ne pluspou~
voir s'enpasser...maisenfin
on
aun homme, on
n'a plusun
rêve.Je
murmure, pour M. Tubinger
:—
« Il peuty
avoirde bons
mariages : il n'yen
a pasde
délicieux ».— Très
juste, dit-il.Pendant
quarante-—
53—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
huit ans, la France a été
pour nous une
idole.
Pour beaucoup
d'entre nous, l'arri- vée des Français devaitmarquer
ledébut de
l'âge d'or.«
Les
Français,me
disait le vieux save- tier Jacob, les Français... ça veut diredu
vin rouge et jamais
de
travail. »Un
autre prédisait : « Ils installerontun
tonneau sur lagrand
'place et tout lemonde
pourra boirepour
rien. »Le
plus drôle c'estque
tout arriva ainsi.Les
poilus avaientdu
vinen abondance
et le distribuaient généreusement.Après
ledépart des autres, maigres et affamés, cela parut miraculeux.
Pendant un mois
l'Al- sace devintun
paysde Cocagne
:ce n'étaientque
banquets et danses.Mais
c'estun
ré-—
54—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
gime
difficileà prolonger. Bienque
les Fran-çais soient revenus, il faut encore travailler
pour
vivre :cela surprend.J'ai rencontré ce matin le savetier Jacob ;
je lui ai dit : « Jacob,
quand
vas-tu t'y remettre? »Et
Jacobm'a répondu
: «Quand
nous
auronsune
garnison àdemeure.
»X
Il est quatre heures :
on
sortde
table, etDeck,
qui fabrique quelque chose, va faireun
tour dans son usine.En
l'attendant jedéguste son kirsch et
M. Tubinger
m'ins-truit.
57
—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
— Vous nous
trouverezun peu
grinchus;c'est
pour
vousque
nous lesommes
deve- nus.Trop
bien séparésde
vouspour
par- tager votre vie, nous avons vécupendant
quarante-huit ans dansune
retraite volon-taire.
Vous nous
trouverez puritains : il fallait l'êtreou
céder.Pour
conserver lesmœurs
françaises,
nous
avons tenu nos jeunes fillesenfermées et inaccessibles. Cette jeune
Suzanne que
vous voyez n'a jamais étédansun
théâtre : c'est qu'ony
jouaiten
alle-mand.
Dépouillés par la défaitedu
droitde
nous gouverner,nous nous sommes
anky-losés dans l'attitude
du
spectateur sarcas- tique.La
critique estdevenue pour
nousune
habitudede
l'esprit.Nous
nous consi-LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
dérons
comme
des êtresun peu
différentsde
tous les autres.— Et
alors,Monsieur Tubinger?
— D'abord
et avant tout, liberté ! L'Al- sacienaime
qu'on le laisse tranquille. Ily
aune chanson
là-dessus :Ce
qu'il a, il ne le veut pas,Et
ce quil veut, il neVa
pas...Dites-lui
que
les lois françaises ne s'ap- pliqueront pas à l'Alsace, et ilen
réclamera l'application. Dites-luide
parler alsacien tout son saoul, et il parlera français.Le
patois, monsieur, voilà la grande question.
Il
y
adeux
façonsde
gouverner l'Alsace :celle
de
Saint-Just qui voulaittransplanter sa populationen Champagne pour
lui faire—
59—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
apprendre le français et qui ne comprenait pas qu'un paysan pût avoir
un beau
gilet rouge.Et
cellede Napoléon
qui disait :« Laissez à ces braves gens leur dialecte : ils
sabreront toujours
en
Français ».Ne
parlez jamaisde
franciser l'Alsace : elle est française autantque
provinceen
France.Mais
ellel'està sa manière quin
est pas celle de la Bretagneou
de l'Artois.Donnez
les emplois à deshommes
ins- truitsde
nos besoins et parlant notre langue.Envoyez- nous
des gens quinous
ressemblent, des gens solides,un peu
graveset qui aient
bon
estomac.Employez
beau-coup
les Alsacienseux-mêmes.
—
Voilà le grand secret, ditRoth
qui écoute... Ily
a dans toutes nos petites villes,—
60—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
et
même parmi
les artistes, des gens qui auraient fait d'excellents sous-préfets...—
Il est certain, ditM.
Tubinger, qu'on necomprend
pas très bien pourquoion
envoie de France des directeurs d'écoles alors
que parmi
les professeurs... Enfin...Quoi
encore?Ne
parlezpas trop d'Alsace- Lorraine : c'estune
création des Allemands.Il n'y a pas d'Alsace- Lorraine. Il
y
a l'Al-sace, et il
y
a la Lorraine.—
Ily
a, dit Roth, qui est radical, laRépublique
FrançaiseUne
et Indivisible...Département du
Bas-Rhin... Et n'oubliez pas,monsieur
Tubinger,de
lui rappelerle principal : ...
E Schwobe
ischimmer
eSchwobe.
—
C'est vrai, ditM.
Tubinger.Vous en
—
61-
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
viendrez
un
jour à estimer certains aspectsdu
caractère allemand : nousy sommes
venus.
Vous en
viendrez à faire des affaires avec eux, et vous aurez raison.Mais
n'ou- bliez jamais ceque
vous ditM. Roth
:un
Allemand
est toujoursun Allemand.
XI
Deck
était déjà revenu. Il dirige fort bien son affaire, maiscomme on
le fait en-
65—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
Alsace
où Ton
sait mêler au travail des loi- sirs assez bien nourris. Il serait très mal-heureux
s'il ne pouvait aller à son usine tous les matins à sept heures ; il le serait aussi s'il était privéde
sachope
à la brasse- rie etde
lapromenade
en ville qu'il faittous les jours à cinq heures.
Je l'ai
accompagné
dans sa tournée. Parla rue
du
Maréchal-Foch, nous avons gagnéle Pfalz,
où
se trouvait autrefois la caserne des dragons allemands.En
facede
la caserne j'airemarqué deux
boutiquesoù
l'onvend
des cartes postales.Sur
la vitrinede
l'une d'elles,une
largebande
tricolore : « Ici,maison
française ; à côté,maison
boche. »La maison
allemande, petite et basse,-
64—
LES BOURGEOIS DE WITZHEIM
semble
rentrer !a tête dans les épaules et encaisse lecoup
sans répondre.Beaucoup de
passantsy
arrivent avant d'avoirvu
l'écriteau et elle ne fait pas
de
mauvaisesaffaires.
Comme une
petitecampagnarde y
entrait,nous
noussommes
arrêtésDeck
et moi, surle pas
de
la porte.—
Je n'ai plus « Vive le France ! » ré- pondait l'Allemande, mais j'ai le soldat,avec « Vive l'Alsace ! »
— Non,
dit la petite, jeveux
: « Vive leFrance
!... » C'est plus chentil.Nous
avons continué notrepromenade
sous les marronniers
du
Pfalz et j'airisqué :
— Un symbole?
-
65-
LES BOURGEOIS DE W1TZHEIM
— lôL. m'a répondu mon ami Deck,
avecun mélange
assez alsaciende
tendresse et d'ironie.Strasbourg,