U dVof OTTAWA
39003002-153^79
^P
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UniversityofOttawa
littp://www.arcliive.org/details/princesseditalieOOIorr
;/fautqiuU••Lotusalha"
joi/unbijoulitléraire,laperle fineentreles perles,sertiedans l'orviergeetparée desdiamants quel'artluiprodiguera. •
E.G.
Lotus All'a
"
A M DAVID PRAIN
SAVANT NATURALISTE duRoyal BctanicGarden de Shibpu
àCalculU
Je dédieces"LotusAlba"
en souvenir de ceuxqu'ilacueillis pourmoisurleseaux
duGangesacré.
H.G.
Princesse d'Italie
CollfclioiisEdouardGuitla
"LotusAi.ba'
JHAN I.ORRAIX
Princesse d'Italie
PARIS I.115RA1K1H BORHL
21,Quai Malaquais,21
IL AÉTÉ TIRÉ DE CETOUVRAGE
,oexemplaires numérotés,sur papier du Japon;50exemplaires numérotés surpapierde-Chine.
Tousctsexemplaires sonl signésetparafés parl'Éditeur.
dtlAVE CZAXNE
Princesse d'Italie
Simonetta Foscari
Les minnesingerscajoleurs aux douces chansons avecl'accord dujetd'eauqui pleure auvergerenfleurs, lesjoueursdecor etleséchansons, enfin,tous Liuxqui sont.
i
4
PRIXCESSF
jadispassésen merveilleux décor etpasserontencor...
Lesvarletsquivont mourir auxprisonsdestours, et lesservantsd'amour venus touràtour Jiyecdesfleurs,dessourires etdesrosesdeTimour, etpuis leslansquenets, et leschevaliersde Tyr, tousceuxquelarondeamenés, etramèneratoujours...
Maitoi,
teslèvresettescheveux ettesrosesauxdoigts, ettesaveux lesoirauprèsdufeu, maistoi, etlessoirsde mai, lessoirsaimés, toutcela estfini,vois etnereviendra jamais.
Trist.xn Kn\r,<;oR.
Li^
Porfmif
Bartholomeo Giovanni Salviati,marquis deSpolète etduc deVintimille,de la vieillefamille des Salviati, qui fournit des doges à Venise etdes gouverneurs
8 pRIXc tsSi;
àFlorence,étaitdéjà vieux decinquante annéesetveuf depuisquinze ans de Maria- Lucrezia Belleverani, les Belleveranide Kaples,alliés auxfamillesducalesde
Mo-
dèneetdePamie,
etmême
à la maison de Médicis,
quand
il épousait en se- condesnoces,lui,déjà ridé et chenu, Simonetta Fos- cari, belle jeune fille de vingt ans à peine, dans toutelafleurd'uneéblouis- sante puberté.CetteSimo- netta Foscari,Florentinede raceetd'instincts, du sang des vieux Foscari, si ter- riblesàleurproprepatrie, lesFoscari desémeutes,desn IT A
M
i: <).araplots, des
amours
tra- giques et des trahisons, lignée de criminels et de voluptueux,oùleshommes,
beauxcomme
des courti- sanes,etlesfemmes,
bellescomme
desarchanges,four- nirentdesmignons
auFort Saint-Angeetdespapesses1 Vatican, n'était point :tepourdémentir
un
pro- erbe populaire en Italie sur l'insolente beauté de ceux et de celles de sa maison.LesFcscarisibeaux qu'ilstenteraientDieu, blashcmaitalors,etblasphème
-.core,danslaplainelom- barde,un dicton quasi ?a crilége.
Une anonyme
figure d"un élc%edu
Vincietqui pour- raitbien êtrelaFoscaride cette histoire (carle cata- logue des Ufizzi l'intitule portrait de laMarquise di- Spolèie'),atransmisjusqu'à nous sa périlleuse beauté.Reléguée dans
une
petite salle obscuredu
musée,le hasard seul,ou
bien alorsune
volonté avertie, peut découvrirlaprécieusetoile, maisjedéfiebienquiconque acontempléune
foiscette petitetète altière,depou- voir jamais l'oublier.Du
renflementdu
front à lanuque
violente, c'estune
petite tête courte, impé-I) IT ALIK II
leuse.obstinée,
une
petite Ite de volontéqui serait .resque mauvaise sans la langueur des yeux auxtrop lourdes paupières, deux longsyeux
d'ombre,où
la rrunelle, étrangement re-:.lée sous l'arcade sour-
.liére,ades lueurs rousses ie topaze brûlée.
Bouche
inueuseaux
lèvres cise- -cs, nez droit et court ix narines dilatées, les ..éplatsdu
visage accusés et nets,comme
sculptés àmême
d'une pierre dure,;"est
un masque
à la fois nipérieux et tenace de jeune aventurier et de princesse sensuelle, une12 1-
«IX CESSE
têted'unejeunesse etd'ane ardeureffrayante dans son intensité.
La
coiffuree«
faite des lourdestorsades, entrelacées de perles et de
gemmes
verdâtres,dont Tccole de Toscane casque tous ses frontsdefemme
;lecoutrèsféminin,vipérin presque dans sa gracilité longue et
que
l'on sent voulue, jaillitcomme une
tiged'un corsage largement échancré et collant aux épaules,un damas
safrané d'un très heureux accord avecletonrouillédesyeux etdelachevelure.La
chair mate,avec,danslalumière, des transparencesverdâtres.I
k^
f
1;,
évoque a la tois des mol- - ' v->.
lessesdecireetdes duretés
^--^^^
de métal, et pourtant la >
peinture est plutôt
mau-
vaise. Le visage, qu'on sent seul ressemblant, est gâté par des détails de convention, des routines d'école, telsque
le cou trop long et la chevelure rousse,car cettefemme
si pâle devait être brune et cette tête courte aux pru- nelleshumidesdevait s'ap- puyersurun
courenflé...;maistelle
que
nous l'ont léguée les siècles, cette figureobsède,elleinquiète et vouspoursuit à travers lesautrestableauxdu
cata-16 pRIxci:s s!•:
logue, et par l'anonymat du peintreet
du
modèle...élève
du
Vinci?Quel
était cet élève?... Marquise de Spolète, qui était cette marquise,et quelle fut sa vie?... obsédante surtout par l'énigmetangibled'une beauté quel'on sentvolon- tairement altérée... Mar- quise de Spolète, il m'a plu, moi, d'identifier en elle l'héroïne de la tra- giquehistoirequevoici.II
Iai iiidiqniscde
SpoUte
à
Sinioneiia Foscari,cpou-
^ce pour sa royale beauté etsajeunessetriomphante, -ipportait dans cette rude petite cour des Vintimillc
-O
PRIXCESSr
les clcgances raffinées, le
mœurs
libres et lessomptuo- sitésd'uneprincesse floren- tine.C'étaitdanslapetite\iV.<j
de frontière, jusqu'alors plus accoutumée à la sol datesque d'une garnisor.
des ribambelles de poète- jongleurs et de musiciens, toute
une
suite d'artiste- enlumineurs de missels modeleurs decire etmême
diseurs de jolis riens, ra-
mageurs
de sonnets et de ballades,comme
ilenpullii lait alorsenLombardie
et en Toscaneà lasolde des richesetdes puissants, tous venus à la suite de lan ITA LIK 21
nouvelle duchesse,esclaves desa fortune,lesuns féaux desabeauté et la plupart deseslargesses.
Lavieilleforteresses'em- plit d'un bruit de voix rieuses, de frôlements de soie et d'instruments ja- seurs;onn'yentendaitjadis quebrisdegobelets etdes heurtsdehallebardeset,le long des veillées d'armes, le choc des dés et des cornets.
Ce
furentdésormais, de l'aubeausoiretsurtoutdu
soir à l'aube,despizzicatide mandolines, des sanglots,comme
râles,deguitareset des vers de poètes, tantôt; - 1RIXci:s sr
rythmés, tantôt balbuties en extase par desvoix ca- resseuses qui défaillaient d'amour. Il}•eut des déca-
mérons
dans les vieilles 'allés basses, jusqu'ici ré- servéesaux
lansquenets.Lesmurailles nuess'or- nèrent de fresques : la jeune duchessefitvenirdes peintres de Fiezoleet des sculpteursde la
Romagne,
etsonimage sousles traits, tantôtd'une
nymphe,
tantôt d'unesainte canonisée,em-
bellit les couloirs et les coursdu palais.
Andréa
Salviati, le filsdu ducetde Maria-Lacrezia Bellcverani.l'enfiintdupre
mier mariage,en abandon- naitdedépitlacourpater- nelle. C'était
un
chétif et maigreadolescent assezdis- gracié de sa personne et d'un caractère taciturne, qu'il tenaitde samère.Ilenavaitlesbeaux
yeux
d'un vertsombre,et c'était leseul charme de ce visage tour- menté d'avorton.C'ctaier.r cesyeux-làquerencontrait..1Vintimille, lejour
même
Jeson arrivée,lahautaine et nonchalante Simonetta.
I.e fils de la Napolitaine et la Florentine croisèrent leursregards
comme
deux -pées,maisdu chocrétin- ccUe ne jaillit pas. Poli-w
tiquecomme
I-RIXci:toutess sK celle- Je 5a race, la jeune du- cliesse s'efforça de gagner à sacauselefilsdel'étran- s^re;ellesefitmaternelle, câline,prometteusemême,
mais ne putfléchir Tliosti- Htcgrandissante d'Andréa.Alors, déjà lasséed'avance d'unelutte inutile,elle dé- daigna cette fuyante con- quête et retourna à ses plaisirs.
Ce
fut au milieu d'une cour de musiciens, de peintresetdepoètes,le régne absolu, voluptueusement
despotiqueetfantas- que d'une reine d'amour;le duc épris laissait faire.
Sourd.1 touteslesobserva-
lions,passionnément aveu- gle, il répondait à toutes les malveillances par
un
seulmot
: « C'estune
Fo«cari <•. et le fait est quetous cesbeaux jeuneshommes,
tous Florentinscomme
elle, étaient plus, pour Simonetta. des ani-maux
familiers,des jouets et des bouffons, que des êtresdesarace.Son orgueil la gardait contre la chaleur de son sang,etpuis ses caprices se succédaient sans trêve:le favori de la veille était aujourd'hui en disgrâce.
Quand
l'un d'eux avait cessé de plaire. elle le28
PRIXCESSK
chassait ou le mariait .:
une
desessuivantes. Guil-laume
de Borre, un trou- badour provençal égaré à Vintimilleet comblé pen dantdeux mois d'honneurs, avaitdû
fuirnuitamment
et gagner
à marche
forcée la frontière pour ne pas épouserune
vieillepiémon- taiseemployée auxcuisines, qu'unelubiedeladuchesse tout à coup lui impo- sait : la soudaineté de se- fantaisies déroutait tout soupçon.Andréa
Salviati dépilé avait quittéVintimillepourécumer
lamer
etteniren échec les vaisseaux piratesn
ITALIE
2^)i dévastaient alors les côtesdeMessine àAigues-
Mones;
il était entré par forfanterieetrancunefiliale auservicedu roideSicile,ennemi
et parent de son père.Le
vieuxduc,deplusen plus subjugué parsajeunefemme,
vivait maintenant confiné dans l'ancienne partiedu
château encom-
pagnied'astrologueset d'al- chimistes, créatures de la^.chesse,dévouéescorpset .e à sa cause et qui
:-tait la
rumeur
popu- re) égaraient à plaisir, Jans lespérilleusesrecher- ches des sciencesmaudites.yO
PRIXCEÎSK
la raison
du
vieux sei- gneur... Il fallait bien maintenant occuperl'atten- tionde Bartholoméo, aveu- gler le vieil aigleamou-
reux,luidéroberenfin les dcportements dela Lttrell,-.comme
on appelait dans Vintimillelafineetsouple filledes Foscari, au milieu de sameute
de dogues florentins et de lévriers toscans, chiens couchants, chiens couvreurs.m
Usfiiivrisliela Lcircilc
^-H
C.ir iescandalectait au- jourd'hui public; pis, il T. ait franchi la frontière et faisaitlajoiedel'Italie ut de la Provence; la du-
chesse s'ttait débauchée.
C'était
une
courtisane qui régnait maintenant à la cour des Salviatiet,parmi tantdefavoris,menu
fretir.qu'expédiait àlasemainele lacet des étrangleursou le poisondes alchimistesatta- chésau palais:troiscepen- dant, trois Italiens alliés dans le
même
intérêt de leur salutet deleurcrédit.se partageaientlesfaveurs ducales :
Beppo
Nardi,un poèteélevé àlacourd'Avignon
etsonneur de sonnets de l'école de Pétrarque, svelte et fin cavalier au profil de camée,auglabre%
D
ITALIE
5>encapuchonné de velours -carlate et dont la muse.
uissisouple
que
sonéchine, cclébrait chaque matin l.iglorieuse jeunessede Simo- etta;Angelino Barda,
mu-
icien gratteur demando-
;ne, compositeur, à ses eures, de langoureuses j.inzones qu'il accompa- gnait d'une voix assez
: aiche, d'une origine na-
.olitaine celui-là, brun
:
imme une
oliveavec de rges yeu.\ d'un blanc '.euâtre, d'ardentes lèvres -tches,des lèvresdefièvre et de voluptédu
noir violacé desmûres
(Ange- linode Naples, qu'ondisait5(> l'RlNCESSi;
singulièrement inventifen
mode
deplaisir), etPetnic- ciod'Arlani, enfin, peintre- sculpteur à la manière de Michel-Ange, unebrute su- perbe, musclécomme
un athlète, aux noirscheveux drus et crespelès surune
petite tèted'Antinous, Pe- truccio d'Arlani,unancien pâtre, disait-on, descendu desAbruzzesdanslesateliers deRome où
il avaitposécomme
modèle, légendaire étalon des grandesdames
romaines qu'uneironie du Vatican, une idée d'après boireduPape
àlafin d'un..{ souper, aurait adressé à la
,'"
cour de Vintimillc entre
1) iTAiii: 39
deux légats et
un
noncecomme
spécimen de l'art romain..., le raga^ip étant trèsbeau,laduchessel'avait gardé.Son
talent de sculpteur nedépassait pas, d'ailleurs, les figurines de cire. Il avait déjà commis,d'après laFoscari,trois bustes dePaUas
Vicirixque
la du- chesse avait, chaque fois, impitoyablementsaccagés et démolis, maiscomme
le bélitre avaitun
cou de taureau et des reins puis sants,Simonettalegardait toujours auprèsd'elledans l'espoirqu'un chef-d'œuvre éclornit quelque leursous%
40
PRINCE
s si-ses doigts de brute appri- voisée.
Et la Florentine conti- nuait d'apprivoiserlepâtre desAbruzzes en
compagnie
de Nardi le poète et de BardaleNapolitain...Airsdeguitares, sirvente- et eonr.ets, bustesde cire peinte, c'était là l'atmo- sphère de volupté savante etdelangueur heureusede lacour dela belleduchesse au bord de la
mer
bleue, miroitante etpâmée
entre les lauriers roses e: ie- palmiers desgrèves, devai.:le grandiose et vaporeux décor de la vallée de la Rova.
U ITALIE 41
EtBartholoméo Salviati laissait faire, les mires et les physiciens accaparaient le duc, et de cette belle intelligence^ de cette vo- lonté sûre et prompte, de
:lut ce caractère de déci- ionetd'audace,
du
vieux capitaine enfin, si terrible autrefois auxennemis
de la patrie italienne, il ne restaitplus qu'un vieillard enproieauplusdangereux entourage,un homme
re- tournéàl'enfanceou
pres- que.Ainsi l'avait voulu la jeune duchesse; dix ans avaient suffi à Simonetta pourcapturerlevieilaigle
etenfaireun vieux hibou delaboratoire. Il ne quit- tait plus maintenant les fourneaux et les cornues au milieu desquelslabelle Foscari l'avait confiné, et quand, par hasard, il sor- tait horsdelapartiehaute dupalaisqu'ilavaitadoptée, c'était pour assister,surla prière desajeune
femme,
àquelquefête,comédie ou ballet par elle organise et consacrer ainsi d'une présenceaugusteleluxeet les licences installés dansEt, sûrs de l'impuni:.
lesfavoriss'enhardirent,l
I) 1TAI.IK 45
Taudace dela duchesseosa
même
plus encore. Grisée parla flatterie et lesencens.' la Lnrette eut lafolie du scandale,elle voulut affir- mer,afficherdans unéclat sonadultèreet sesamants...femmefolle deson ccrpsest Hen'ôt iléinie'e de sens; et, perdant toute prudence, conseillée par on ne sait quel mauvaisgénie, cette aventureuse Simonetta ne résolut rien
moins
que de paraître elle-même sur la scène,devanttoute lacour, à côtédeses troisamants, qui tiendraient un rôle auprès d'elle,et cela dans une comédie ou ballet deRIXC EssK
circonstance,
où
s'affirme rait le talent de chacun d'eux.IV
SaJonic
fw
C'était bravade de
femme
enivrée de puissance, défi d'orgueil et cri
pâmé
d'a- mour,et,pourtant,leprojet futarrêtéet1*œuvre
élaborée4S pRIXc Es sr;
de longuedate.
La
duchesse deVintimillecommanda
la pièce à Xardi,lamusique à Barda, mais en imposa lesujet; Petruccio d'Arlani, peintre scalpteur à ses or- dres, se chargea des cos-tumes
etdesdécors, toute- fois dirigé par elle. La Florentine ne s'en remet- taitàpersonne;elle inspi- rait,fidèleen celaauxtra- ditions des princesses de son pays, et les plus su- blimes artistes n'eussent été entre ses mainsque
d'obscurs collaborateurs.Ce
n'était ni le casdeBeppo
Xardi, poète assez médiocre, ni celui d'Ange-I)
ITALIE
^9Hno
de Naples, si partait musicien, poète composi- teur.Quant
àce bélitre de Petruccio, il n'avait ni goût, ni idée, ayant trop longtemps gardéseschèvres surles pentesdesesmon-
tagnesnatales,maisladu- chesse avait de l'imagina- tion et de l'ingéniosité pour trois; et,quand
le Xardiet leBardaluiappor- tèrent, enfin terminée, la Mort de Sainl-Jean-Bapiiste, qu'elle leur avaitcom-
mandée, Simonettacria au chef-d'œuvre,car, àtravers les concetti d'une poésie toute d'assonance et de préciosité, elle avait re-)0
PRINCESSE
connu
son idée première;et les fades mélodies du Napolitain n'altéraient pas trop la belle horreur du
drame
quiavait tentécetteâme
tragique.La
duchesse jetaitun
collier d'or au cou d'Angelino,mettait le gros rubisd'une bague au doigt deBeppo
Nardi, et tous deux enthousiasmé^baisaient la
main
de So,.Altesse.Lepoète,
comme
le musicien,avait respecté leplan
donné
par elle, se favorisavaientobéi.La
mort de Saint-Jean Baptiste,ladécollation d,;Précurseur, la légende Je lu.\ure etîlevrin? iinnt '.oute
laRenaissance italienneacu
comme
l'obsession,HoroJe
et Salomc, les terribles figures qui ont tentétous lespeintresdecetteépoque etdontlesmusées nous ont légtié ladangereusehantise, voilà le sujet vers lequel avait été tout droit cette voluptueuseetcettetenace.Parmi
tant d'héroïnes de la Bible et de la Fable,Salomé
l'avaitrequise entre toutes; et elle, née prin- cesse à Florence,etde par son mariage duchesse e:marquise,c'estl'impudique princessede Judéequ'ilhii plaisait d'évoquer, d'incar- ner, de vivre un soir
)2 l'RIXCESSi:
devant tout
un
peuple.Cette petitefillequi danse, toutenue, devant
un
vieux roi libertin, etobtientune
tôteennemie
parlamysté- rieuse offrandedesonsexe, voilàle personnagequ'elle voulait être. C'était à la réalisation decettechimère que se plaisait sa perver- sité; et qui sait si cette curieuse imaginationd'Ita- lienne n avait pas etc sé- duite par un rapproche-ment
possible entre l'âge avancé deTHérode
légen- daire et la vieillesse anti- cipéede son mari!C'était lamise en scène dela faiblesse >-énilc d'Hé-
rode, mais réduite par
un
cerveau defemme
àune
vengeance de petite fille.La
duchesseTavait conçue en deux tableaux :la ren- contre deSalomc
etdu
Précurseur dansun
des corridorsdu
palais, le saint prisonnier entredeux gardes, la princesse, peut- êtremoins
apitoyéeque
curieuse,offrant d'abord à boire, puis tendantune
fleur à l'ascète; le refus dédaigneuxdu
saint et,Salomé
insistant,la fureur prophétique etTanathème
de Jean appelantlefeudu ciel sur la tentatrice :le second tdblenu montrait?RIXci:s sF.
Hcrode
sur son trône, nn milieu des dignitaires de sacour, et puisc'était,sur son ordre,Salomc
intro- duiteetpriéededanser,le sanglantmarché
débattu entrele tyran etla petite princesse; puis, la danse meurtrièreune
foisexécutée,Hcrode
tenait sa promesse et le bourreau apportait, surun
plat, la tcte de Saini-|ean.La Foscari distribua les rôles :
Beppo
Nardi, le poète, remplirait auprès d'ellecelui d'Hèrodc;An-
gelinode Naples, a\cc son ardentetète èm.icièe.serait":cPrécurseur "-
ses yeuxluisants, le dési- gnaient pour incarner le farouche
mangeur
de sau- terelles.Quant
à Petruccio J'Ârlani, sahautetailleet samusculatureénorme
in- diquaientassezsonrôle, ilserait le bourreau. C'est lui quise tiendrait
immo-
bile, lecimeterreàlamain, derrièrelesaintagenouillé pendant toute la danse;
c'est lui qui, saisissant le prophèteauxépaules, l'em- mènerait hors scène; c'est lui, enfin, dont le bras musculerjx, jailli de der- rière
un
pilier,poseraitla tcte sanglante de Saint- Icnn surle plat...et, avec56
l'RIXCESSt
une
joieenfantine,lapa^sion fébrile et la science des détailsque les
femme-
apportent en ces sortesdo choses, la duchesse de s'occuper aussitôt descos- tumes, delamiseenscène et de la décoration de la salle, en quête d'étoffe>d'Orientetdevelours prt cieux
Des
scribes, sur son ordre, écrivirentàVc
nise; desmarchands
juifs furentmandés
de Gênes pour soumettreàsonchoix des tapis deDamas
etdes soieries de Tyr.On
:'•.venir à prix d'or des dan seurs de Bergame,qui ré- glèrent les temps du pas
D IT AL1F. 57
de
Salomé
et apprirent à laduchesseà semouvoir
et onduler sur place,secouée de frissons brefs de lanuque
auxtalons, avecdes torsions de hanches et de subitsrenflementsdeseins,comme une
aiméedespays barbaresques L'orchestre de la cour fut renforcéde quinzemusiciens,les vieilles tapisseriesdelafamille Sal- viati, représentant la vie de laVierge,sortirentdes coffresdebois decamphre
où
on les conservait, car ellesétaient d'un prix in- estimable,eton
ne les en tiraitque pourles grandes fêtes, pour les mariagesSS
IRINCESSIt
des ducs et les baptêmes desenfantsmâlesetencore despremiersnés.
La
duchesse fit plus en- core; elle voulut la cour intérieuredu
palaiscomme
salle de spectacle et, tail- lant à
même
les remparts de lacitadelle,fit démolir vingt mètres de murailles quidominaientlamer. Les pics et les pioches enta- mèrent les vieux blocs de granit qu'avait posésUberto le Fort;une
grande baie s'ouvrit,lumineuseetbleue, surl'infinidugolfe,àune hauteur de dix mètres, dans l'épaisseurmême
dumur:
cefut là le théâtre.n
ITALIE
59Les merveilleuses tapisse- ries des Salviati se dra- pèrentautourdes estrades, s'empilèrent dans la cour, àl'ombre
du
donjonetdes èchauguettes, et, enfin, le jourdu
spectacle arriva.Siraonetta avait choisile jour
même
de l'anniver- saire de ses nocespource fastueux scandale.Un
dais de brocart aux couleursdu ducse dressait en facedelascène, justeau milieudesestrades,réservé au vieuxBartholomeo età sasuitedesavants. Or,le spectacleétaitannoncé pour trois Heures, e; la foule, entasséeauxgradins,toute(o r RIXc Es sI
detêtesbrunesetdeclairs vêtements, s'impatientait, houleuseetfrémissante,e:
les places
du
ducrestaient vides. Aprèsune
attente de trois quarts d'heure,l.ifoule s'exaspcrant trépi- gnante, l'orchestre enta- mait un concerto de flûtes et de violesetles tapisse- riesdelabaie s'écartaient.
Le
ducBartholomeovenait defairesavoir àladuches.se qu'elle n'eûtpas à l'atten- dre,et qu'elleeût à com-mencer
sans lui; prisd'une faiblesse aumoment
de quitter sesappartements, il lui demandait dixminutes pour ïC remettre et vien-w
DiTAi-ii: 65
liraitcertainement dans un quart d'heure au plus assister à la danse de Sa- loraé,danslaquelleildési- rait vivement admirer la duchesse, l'admireretl'ap- plaudir; et le spectacle
commenta
dansune
logcre angoisse, car,vraiment,elle n'avaitjamaissiloinpoussé l'audace,labelleSimonetta.Sur la scène, debout contre
une
vieille ver- dure de Flandre,simulant les fresques d'un corridor, c'était, drapée de lourdes étoffes d'Asie, enturbanée de longs voiles bleuâtres, la silhouette onduleuse et finedeladuchesse enprin-C\ rRIX c rss1-:
cessede Judée.Elle tendait tour à tour à Saint-Jean Barda
une
rose, puisune
coupe, et l'enveloppai:,amoureuse
et lascive, dc la nudité de ses beaux bras... Puis les tapisserie^
retombaient, et, dans l,i
salle improvisée, aucun duc n'avait encore paru.
Cétaient, maintenant, chu chotées
aux
oreilles de-femmes,
des indiscrétion- sur la surpriseque
lest cond tableauréservait,un.effroyabletêtede cire
mo
delée par d'Arlani, d'âpre- Barda lai-même,laressem blance du musicien peinte etcoloriée aveclesangd;
d'
ITALIE
65supplice etlalividitédela mort, et que la duchesse offrirait à tous à la fin
du
tableau,triomphalement exhausséesurunplat.Et,lestapisseries s'étant relevées, cefut,surlebleu du ciel et sur le bleudu golfe emplissant de clarté toutelacour du palais,la vision d'Hérode, de Kardi lourd de pourpre et coiffé d'unemitre, installé sur
un
trône, avec,autour de lai, nettement découpé sur le ciel et lamer,toutun
rang de seigneurs et d'esclaves.I.ahautestaturedusculpteur presque
nu
les dominait tous; un d'Arlani superbebb
PRlXCESSi;
dansl'ctalagedesesniii^cli.
etde sontorse,ceintd'uiiL iltofte blancheàpartir de reins seulement... et, su des pizzicati de mandi Unes,sur
un
rythme Icgc etsautillant,on eût dit<.:cclochettes, sur
une
musiqilétrange, en vérité, mcki.
çà et là d'appels dellûti et delangueurs racléesdi.
guzlas,
Salomé
faisait so:entrée Salomé, c'est.;
direladuchesseSimonett.i fine
comme une
aiguilk dansun
étroit fourreau de soie verte,une
soie mor- dorée et luisantecomme une
peau decouleuvre,avc>.çàetlà,épanouies,d'éni'
mes
rosaces de jaisnoir.Un
étroitgorgerin. éme- raudesetsaphirs,lui écra- saitlesseinset,lesépaules et lesbrasnusjailliscomme
desfleurshorsdecettegaine bleuâtre, chacun de ses
mouvements
découvrait ses aisselles etchacun desespas lehautdesesjambesnues, car l'étroite robe verte s'ouvrait, fendue jusqu'à la hanche, heureusement alourdiepard'épaisses fran- ges d'or.Lafaceaux yeux agrandis etbleuisparlekohl,d'une pâleur de morte sous le fard,hallucinait
comme
unmasque;
delonrde<;pende-loques tremblaient sur le iront, apparu tout étroit souslescheveuxcoiffés en tiare,
un
cône deténèbres alourdidepoudre bleueet, telun
firmament,constelle d'étoiles d'or.Elles'avança raidie,comme
figéedanssa parureetsesorfèvrerie?,et d'une opale, posée entre ses seins,pendait au bout d'un fil deperles,plus basque
le nombril,presqueà la naissancedu
sexe, une grandefleurd'émail.Les trois têtes
Elle dansa et, dans ses grands yeuxfixes,dans son sourire
muet
montaitcomme
une
cpouvante;et, suivant la direction de ce regard.Toute lasalle,quilabuvait des yeux, seretourna.
I^
ducvenaitdeprendrepla<x.
Le
vieuxBaitholonieo ve- nait de s'asseoir sous son daiset,prèsdelui,debout dansune
pose derespect, le poing sur la hanche, maisl'œilpleinde menace, se tenait Andréa,Andréa
Salviati,leproscrit,l'exilé, le tilstombé
en disgrâce, l'ennemi deretour.C'était lui queregardait Simonetta;
Hérode
surson trône,Saint-JeanagenouîDi derrièreladanseuse,lebofur- rcaii debout auprès desa victime avaient baissé la tcie.Lesveux
droitsfixé^h 1p
devant elle,
comme
hallu- cinée, Simonetta dansa.
mais quand, suivant son rôle, la danse enfin ter- minée,ellesetournait vers
Hérode
pour luidemander
la tête
du
blasphémateur,un
grand cri jaillit de toutes les poitrines; et la duchesse,labouche grande ouverte, elle, ne put pas trouverun
cri dans sa gorgeserrée.Le
ducvenaitdese lever, lamain
sur l'épaulede sonfilsetdel'autre avait tait
un
signe...Troistètescou- pées gisaient auxpiedsde Simonetta :des bourreau.x, apostésparmilesfignranf^.76
PRINCKSSK
avaient strictementexécuté l'ordre.
Un
triple coup de hacheavaitdécapité Saint- Jean et le bourreau et Hérode.un même
châti- :r.ent avait frappé Nardi,uArlani
etBarda.«Ilsontpayé»,cefurent lesseulsmots
du
duc ense retirant.Le
soir de cettemême
journée,
une femme
seré- veillait,revenait àelledans lesténèbres vacillantesd'une celluleilluminéedecierges,comme
pour uneveilléede mort,une
celluleàlaporte etàla fenêtremurées,car lacondamnée,
quigrisaitlà inerte,nedevnirinni^ii^en1) ITA LIn
sonir.
A
ses pieds, trois tctes sanglantes s'entas- saient surun
plat, trois tètes de jeuneshommes
auxprunelles révulsées,aux cheveux hérissés demeurés droits d'effroi, trois têtes lividessousleur fard;etlatemme,
encore toute scin- tillante de joyaux et de soie,ayantfaituninstinctifmouvement
de recul, fit glisserde sa robeun
par-chemin
scellé aux armes des Salviati, et Simonetta Foscariayantprisdans ses mainsl'écrittombé
à terre, le déplia et lutcet adieu d'un vieillard:"
Vous
le-^ .1VC7 nimés7"^ !R1\ ci:s si:
vivants, aimezles morts,
Madame.
Il vousa plu de vivre avec eux et pour eux, ilvous sera doux de mourir avec eux que vous avez fait mourir »;et la duchesse, ayant tourné la page, trouvait ces lignes consolatrices : « Etmoi
aussi je vous ai aimée, Simonetta; je m'en sou- viens et j'ai pitié; leurs lèvressontempoisonnées.»Table
Table
SlMOXETTA FOSCARI.
I.
—
I-e portrait. . . 6 II.—
La marquise deSpolète.
...
17 ni.—
Les favoris delaLe%rette. . 51 IV.
— Salomé
45 V.—
Lestrois têtes. . 69T.\DLK Si
Imprimerit dts XouvdUsCoUeclioiis Guillaume BoRFL