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Federico Bravo. L’analyse littérale. Littéralité, volume 3 : L’image dans le tapis, Maison des Pays Ibériques, pp.43-74, 1997. �hal-02955408�
L’ANALYSE LITTÉRALE
SOMMAIRE I. Triple articulation de la littéralité
1. Le sens littéral
2. L'étymologie et ses figures
3. Les stratégies de l'auto-représentation II. Le signifiant textuel
1. Le texte: système signifiant autonome et auto-suffisant 2. Signifiant-opération vs. signifié-résultat
3. La signifiance III. Ontogenèse de la lecture
1. Ecriture-texte-lecture 2. Paradoxes de la lecture
La réflexion qui suit s'efforce de définir, partant des prémisses théoriques sur lesquelles repose le concept de littéralité, les implications méthodologiques que revêt, sur le plan de l’analyse, l’adoption de ce modèle théorique. Si l'analyse littérale implique, comme on le verra, un certain nombre de choix méthodologiques, elle aspire cependant moins à fournir une «méthodologie» qu'une «déontologie1 » de la lecture, c’est-à-dire un cadre théorique émanant directement du positionnement du lecteur devant le texte et au sein duquel tout type d’approche, tout modèle interprétatif et toute forme d’exégèse sont possibles, à condition que l’analyse se fonde sur l’observation directe et scrupuleuse de la lettre du texte.
La littéralité se définit à la fois comme une théorie et comme une pratique du texte. Si autant qu’une réflexion sur le phénomène textuel, elle suppose une réflexion sur les stratégies de la lecture —donc une méta-réflexion—, l’analyse littérale n’a cependant pas vocation à s’enfermer
dans le cercle inextricable du modèle descriptif se décrivant lui-même. Même si, d’un point de vue épistémologique, la littéralité participe d’une théorie générale de la connaissance, l'analyse littérale, qui ne renonce ni à réexaminer ses postulats de départ ni à soumettre à discussion les résultats auxquels elle permet d’aboutir, n’est pas, contrairement à ce que la teneur éminemment théorique des remarques qui suivent pourrait à première vue laisser croire, une construction formelle faite pour tourner sur elle-même. Le modèle théorique qui lui sert de cadre méthodologique se veut ainsi constamment indissociable de la pratique analytique dont il découle.
I. TRIPLE ARTICULATION DE LA LITTÉRALITÉ
Définie par Nadine Ly comme «la configuration motivée et motivante du texte2 », la
littéralité se construit comme un système multiplement articulé qui, au-delà des compétences mobilisées par le lecteur, du champ d'étude choisi, du type d'approche adopté ou des outils méthodologiques mis à l'œuvre, intègre trois niveaux d'analyse différents, mais fortement solidaires, chacun d'entre eux mettant en cause un aspect spécifique de la motivation textuelle, saisie à travers: a) le sens «littéral», b) l'étymologie et ses figures et c) les stratégies de l'auto-représentation. Susceptibles de rendre compte de l'ensemble des pratiques signifiantes et motivantes dont le texte est le théâtre, les trois niveaux qui construisent cet édifice à trois «étages» qu'est la littéralité ne correspondent cependant ni à des «étapes» de l'analyse ni à des moments différents de la construction du sens par le texte. Il ne faut par conséquent voir entre eux aucune forme de hiérarchie ou de chronologie interne, que ce soit dans l'ontogenèse de l'écriture (production du texte) ou dans celle de son déchiffrement (déconstruction par la lecture). La littéralité prend sa place dans une position charnière entre le faire textuel et la pratique de l'analyse: elle implique par conséquent, répétons-le, une «éthique» de l'analyse qui est davantage une attitude ou une position de lecture devant le texte ou, si l'on préfère, un parti pris, qu'une «méthode» ou une «technique» proprement dites.
1. Littéralité et sens littéral
Allí bajo los sauces llorones, y enrojecidos...
Julián RÍOS, Larva, p. 19.
Même si elle la dépasse, la littéralité du texte est, tout d'abord, son sens littéral, dans l'acception la plus restreinte et la plus étroite du terme. Pour évidente que cette affirmation puisse paraître, ce retour au sens littéral s'avère indispensable à l'analyse, puisqu'il garantit à la fois la
fidélité à la lettre du texte, en même temps qu'il déjoue toute manœuvre tendant à faire de celui-ci le lieu de transactions massives de sens entre ce que la lettre dit et ce que le lecteur veut lui faire dire. Car prendre le texte au pied de la lettre c'est renoncer aussi bien à la lecture «substitutive» et «métaphorisante», qui détourne la lettre du texte au bénéfice des multiples projections, plus ou moins subjectives, dont elle peut être l’objet, et donc refuser de voir dans chaque mot une forme d'anamnèse, dans chaque signe un substitut métaphorique et dans chaque nom une espèce de pro-nom, qu’à l’exégèse «thématique» qui, identifiant objet de discours et objet d’univers,
encourage dangereusement la lecture référentielle du signifiant textuel, «péché de réalité3 » que
tout lecteur est, sous l’emprise sémantico-référentielle du signe, tenté, le plus souvent à son insu, de commettre. Ce n’est qu’à ce prix en effet que l’analyse textuelle peut échapper aux pièges du
référent et de la référence4 . Si le texte se construit à l’image du monde, il n’en est que l’image
médiatisée, et nullement son tenant-lieu: loin de se substituer à lui, le texte construit le monde au fur et à mesure qu’il se construit lui-même. Qu’il s’agisse, par conséquent, de lire le texte à la lumière de son référent ou de lire les signes à la lumière d’autres signes qui ne sont pas présents dans le discours, c‘est à la substitution du texte et non à la restitution de son sens qu’aboutit, dans les deux cas de figure, la lecture exogène du texte.
Dans le cadre de ce que la rhétorique traditionnelle appelle les «figures de pensée», ce retour au sens littéral se traduit nécessairement par une réhabilitation du phore, réhabilitation qui ne se fera pas au prix de l'évacuation du thème, mais qui restituera au signifiant phorique —seul élément réellement et littéralement convoqué dans le discours— l'autonomie qui lui est habituellement refusée. Aussi entend-on souvent parler de sens «figuré», «second» ou «translatice» à propos de certains «tropes» dont le comportement sémantique est rigoureusement «propre» et «littéral». C'est, entre autres, le cas de l'ironie, trope dont l'efficacité ne tient aucunement au pouvoir que les manuels de rhétorique lui accordent à produire un sens second qui, à mes yeux, n'existe pas, mais à son seul sens littéral, susceptible de recevoir, en fonction de paramètres divers (linguistiques, pragmatiques, situationnels) des interprétations différentes, en aucun cas assimilables à un hypothétique «sens figuré» ou «impropre». C’est bien sûr aussi le cas de la métaphore, ce que l'on présente habituellement comme produit d'une association conceptuelle entre deux signifiés n'étant dans bien des cas, comme l’a justement montré Michel Launay, que le résultat d'une association sémiotique entre deux signifiants, «la connotation sémiotique [pouvant "prédestiner"] en quelque sorte le mot à tel emploi métaphorique plutôt que tel
3Selon l'expression de Jean Claude Chevalier («Le péché de réalité» in Langues et linguistique, 8, 2, 1982, p. 91-125). 4Si elle inclut la référence en tant que mécanisme mais surtout en tant qu’aptitude du signe à référer, l’analyse littérale
exclut donc tout naturellement de son champ de description le référent que ce signe a la faculté de désigner, la prise en compte du paramètre référentiel pouvant conduire le lecteur à prendre la représentation que construit le texte pour celle que lui fournit son expérience. Ce sont précisément les risques d’assimilation du réel référentiel au réel textuel que l’approche littérale entend éviter. Il est curieux, par exemple, pour ne citer qu’un cas particulièrement frappant d’interférence de ces deux niveaux, que Menéndez Pidal, qui n’a cessé de proclamer le caractère fictif et imaginaire — donc complètement a-historique— de l’épisode de la Afrenta de Corpes dans le Poème du Cid, ait parallèlement entrepris des recherches pour tenter de déterminer, cartes et autres documents topographiques à l’appui, l’endroit exact où les infants de Carrion ont perpétré leur crime, c’est-à-dire pour essayer de retrouver le lieu réel où se sont produits ou, pour mieux dire, où ne se sont jamais produits ces événements.
autre5».
Enfin dans un sens beaucoup plus restreint, la littéralité se manifeste aussi à travers la «lettre» saisie dans sa matérialité physique et typographique. C'est elle en effet qui construit l'espace du texte, où elle peut être appelée à fonctionner comme idéogramme, à fabriquer des structures anagrammatiques ou à tisser des chaînes allitérantes. L'allitération, que l'on croit à tort immédiatement détectable —les vers saturniens ont dû attendre plus de vingt siècles avant que Saussure n'en mette en lumière le principe allitérant explicateur—, et que l'on relègue le plus souvent à un rôle accessoire comme simple jeu ornemental ou, dans le meilleur des cas, comme procédé d'insistance, mais dont on omet la plupart du temps d'expliquer le fonctionnement, fabrique le sens du texte et met en plein jour le pouvoir de la lettre à structurer, par ses enchaînements et par ses agencements dans le texte, la totalité du discours. Insensiblement, le jeu phonique devient alors le moteur d'un autre jeu qui instaure dans l'ordre du discours la trame de la signifiance: celui de l'analogie, de l'étymologie et de leurs figures.
2. Littéralité et étymologie
Malum! latineó meneando la cabeza el fraile cocinero. Malum prohibitum. Por la manzana vino el mal al mundo. La manzana del mal..., aquella edentellada que aún nos remuerde la conciencia...
Julián RÍOS, Larva, p. 27.
Le retour à la lettre et au sens littéral s'accompagne nécessairement d'un retour aux structures étymologiques qui les sous-tendent. Parce que l'étymologie —qu'elle soit scientifique, populaire ou cratyliste— est la vérité littérale du mot, le sens étymologique est aussi le sens le plus littéral qui soit. C'est pourquoi la littéralité s'inscrit tout naturellement dans une théorie du sens et de la signifiance: un sens qui n'existe que pour autant qu'un signifiant en a permis l'avénement; un sens qui, en raison des rapports toujours motivés et toujours dynamiques qu'il entretient avec tous les autres éléments du système et en raison de la position diagrammatique que chaque signe y occupe, n'est arbitraire qu'à l'égard du référent extralinguistique qu'il désigne; un sens enfin, en mouvement perpétuel, dont l'évolution au cours de l'histoire —Pierre Guiraud en apporte la preuve dans ses Structures étymologiques du lexique français— ne se fait jamais à l'aveuglette, contrairement à ce que prônent les manuels de sémantique, ni, moins encore, indépendamment du signifiant qui le produit.
Lire «littéralement» le texte c'est ainsi reconnaître non seulement l'aptitude de l'étymologie et de ses figures à en structurer la lettre, mais aussi, sur le plan de l'écriture, son pouvoir à diriger le travail conscient ou inconscient de la création poétique et même, dans le cas du discours narratif, à commander l'univers de la fiction romanesque. C'est ce travail de
«dramatisation» de structures étymologiques transposées au plan de la fiction et servant de géno-texte à l'écriture narrative qui, par exemple, préside à l'écriture romanesque d’un auteur comme Julio Cortázar dont l'œuvre est traversée, d'une extrémité à l'autre, par une dense et constante réflexion étymologique. Ailleurs6 , j’ai essayé de montrer qu’un récit comme El río, pouvait être lu comme une sorte de «fable étymologique» retraçant l’histoire d’un signifiant: celle du mot lecho. A ce texte on pourrait ajouter, à titre d'exemple, la nouvelle intitulée Las babas del diablo, où le narrateur, interrompant constamment le récit des événements pour compter les nuages qui passent (la nouvelle commence significativement par la phrase «Nunca se sabrá cómo hay que contar esto...»), met en équation tout au long de la narration deux actions différentes (contar / computar) imposées par une même matrice étymologique. Et c'est aussi comme une structure étymologique dramatisée que se laisse lire dans le récit cortazarien intitulé Lejana le passage où Alina Reyes, se dédoublant imaginairement, croit déambuler sur une place déserte quelque part à Budapest (plaza), alors qu'elle assiste, installée dans son fauteuil d'orchestre (platea), à un concert de piano à Paris:
Entre el final del concierto y el primer bis hallé su nombre y el camino [...] Yo veía saludar a Elsa Piaggio entre un Chopin y otro Chopin, pobrecita, y de mi platea se salía abiertamente a la plaza, con la entrada del puente entre vastísimas columnas. Pero esto yo lo pensaba, ojo...7
C'est également dans ce deuxième étage de l'édifice littéral que prend sa place le phénomène intertextuel, attendu le rapport génétique qui relie le texte, saisi dans la multiplicité des connexions dialogiques qu'il tisse avec d'autres textes, aux différentes productions discursives dont il opère la réécriture et qui lui servent d'étymon textuel. Parce que le rapport intertextuel est avant tout un rapport génétique entre deux textes, l'intertextualité n'est qu'une forme discursivement amplifiée de l'étymologie. On peut poser ainsi que, puisque le discours cité (l'«hypotexte» dans la terminologie de Genette) est la matrice textuelle du discours citant, l'étymon est au mot et à la phrase ce que l'intertexte est au texte et au discours8.
De l’étymologie verbale à l’étymologie textuelle, la description et la reconstruction des processus qui permettent l’émergence du signe fait apparaître tout un réseau de causalités internes dont est exclue, dans la perspective ici adoptée, l’idée de contingence, qui démotive le
6«Fiction, référence et signifiance: le récit et ses représentations» in Référence et autoréférence dans le roman
espagnol contemporain, Bordeaux, Maison des Pays Ibériques, 1994, p. 13-27. Cf. l’étude de Juan José Barrientos,
«Las palabras mágicas de Cortázar» in Lo lúdico y lo fantástico en la obra de Cortázar, Madrid, Editorial Fundamentos, 1986.
7Relatos III. Pasajes., Madrid, Alianza Editorial, 1980, p. 95.
8Ajoutons, dans une perspective plus spécifiquement linguistique, que l'étymologie tient une place éminente au sein
des sciences du langage. Au-delà des visées théoriques et méthodologiques de ses praticiens et des écoles dont ils peuvent se réclamer, la linguistique ou, si l'on préfère, la démarche linguistique apparaît en effet comme une démarche fondamentalement étymologique. La quête des universaux du langage, la systématisation typologique des langues, la recherche de principes explicateurs profonds (qu'on les appelle opérateurs, systèmes de pensée, structures sous-jacentes ou profondes), témoignent d'une pensée éminemment «étymologisante» qui vise, en dernière instance, à systématiser, au sein d'un édifice théorique, des phénomènes multiples à partir de quelques matrices de langue —en nombre infiniment plus restreint que les faits de discours effectivement observés— susceptibles d'en expliquer l'engendrement.
signe et qui conduit à concevoir ses mutations successives au cours de l'histoire comme le produit d’une évolution qui serait complètement aléatoire. Cependant, tel que je le conçois, le travail étymologique ne consiste pas en une simple remontée dans le temps jusqu'à l'origine du mot: bien au-delà, il inclut, par la notion de filiation sur laquelle il se fonde, des procédures multiples et, en apparence seulement, disparates comme l’analogie, l’intertextualité ou la recherche anagrammatique, ainsi que certaines pratiques remotivantes —archaïsantes ou néologiques—, qui traditionnellement ne lui sont pas, du moins directement, associées. Or malgré leur filiation unique, l'unité profonde et fondamentale de tous ces mécanismes n'a pas toujours été perçue. Ferdinand de Saussure, par exemple, s’emploie à distinguer et à opposer la nature de l'étymologie et de l'analogie, en assignant à ces deux phénomènes des valeurs antagoniques. Dans le chapitre qu’il consacre à l’étymologie populaire, on peut lire, par exemple:
[Les phénomènes de l’analogie et de l’étymologie] n’ont qu’un caractère en commun: dans l’un et l’autre on utilise des éléments significatifs fournis par la langue, mais pour le reste ils sont diamétralement opposés. L’analogie suppose toujours l’oubli de la forme antérieure (...) [elle] ne tire rien de la substance des signes qu’elle remplace. Au contraire l’étymologie (...) se réduit à une interprétation de la forme ancienne; le souvenir de celle-ci, même confus, est le point de départ de la déformation qu’elle subit. Ainsi dans un cas, c’est le
souvenir, dans l’autre l’oubli qui est à la base de l’analyse, et cette différence est capitale9.
Or, derrière cette distinction, c’est une autre opposition, instituée par Saussure lui-même, qui semble pointer: celle qui scinde l’étude du langage en deux branches opposées, traditionnellement considérées comme irréconciliables, à savoir la linguistique synchronique et la linguistique diachronique. Pour Saussure, en effet, l’étymologie —toujours associée au souvenir— serait à la diachronie ce que l’analogie —privée de tout pouvoir mémoriel— est à la synchronie. Il nous semble cependant que les deux procédures —étymologie et analogie— relèvent du même principe remotivant et ne sont que des manifestations particulières du même mécanisme dérivationnel. Le clivage synchronie / diachronie est en effet moins imperméable ou, en tout cas, moins insoluble qu’on n’a pu l’affirmer parfois, la saisie diachronique des faits de langue et de discours n'instituant pas une «vérité» fondamentalement différente de celle à laquelle aboutit l'analyse synchronique de ces mêmes faits, mais la construisant, tout simplement, d'une autre manière. Parce que tout signe conserve en lui, inscrite dans son signifiant, la mémoire de son propre engendrement, mais aussi parce que, même lorsqu’il est considéré en dehors du temps, il ne peut être conçu en dehors de la position qu’il occupe dans le réseau diagrammatique et donc en marge des transactions et des correspondances qui se tissent à l’intérieur de ce réseau, son étude, même si elle se veut purement synchronique, fait toujours intervenir la diachronie d’une manière ou d’une autre, si bien qu’il n’existe à mes yeux d’étude synchronique qui ne soit, au fond, une forme de «panchronie» ou de synchronie historique mettant silmultanément en jeu plusieurs chronologies différentes — historique, ontogénique, psychologique—. L’étymologie d’affinité, par exemple, qui repose crucialement sur le pouvoir diagrammatique du langage et sur ce que l'on a pu appeler l'instinct
étymologique10 ou l’instinct paronymique11du locuteur, dépasse le clivage saussurien, en instituant
une forme de diachronie au sein même de la synchronie. De même, la recherche éponymique, qui invite à lire les mots comme des définitions et à considérer les noms comme des surnoms, n’est jamais qu’une forme de récupération de l’histoire dans la synchronie du mot. Enfin l’étymologie cratyliste, sans préjuger de la vérité historique des évolutions qu’elle postule, n’est jamais qu’une mise en diachronie —toujours imaginaire, mais toujours explicatrice— du signifiant, dont elle explore synchroniquement la trame associative.
3. Littéralité et autoréférence
Cuál es el animal que al mudar de lengua le crecen los pies y que si lo aciertas no tiene ni pies ni cabeza? La adivinanza requiere vista aguda!: Ciempiés? Millepattes?
Julián RÍOS, Larva, p. 35.
Le troisième niveau de l'analyse littérale, qui, implicite dans les deux précédents, pourrait aussi bien être le premier, correspond à ce que, faute d'un terme plus large pour nommer le mouvement de retour du signe sur lui-même ou, plus largement, pour désigner l'activité métalinguistique —consciente ou inconsciente— que tout locuteur exerce, j'appellerai ici, peut-être abusivement, niveau autoréférentiel. Aucun sens n'est en effet plus «littéral» que celui que génère la mise en mention du signe qui cesse de renvoyer à un référent extérieur pour ne désigner autre chose que lui-même. Or ce sens que l'on pourrait appeler «hyper-littéral», produit par une espèce de court-circuit référentiel qui, à la limite de la destruction du sens lui-même, fait du signe une sorte de machine tournant sur elle-même, n'est en fait qu'une manifestation restreinte de la littéralité, qui englobe, à ce niveau de l'analyse, d'autres modalités de signifiance.
Le discours poétique en fournit constamment la preuve: chaque coupure typographique, chaque figure qui est mise en œuvre, chaque répétition phonique, lexicale ou syntaxique autoréférentialise le discours. En effet, le signe poétique superpose deux modes de signification différents: une parcelle du signe «renvoie» fictivement à l'univers extra-linguistique, l'autre «renvoie» directement au code. Le signe poétique est ainsi à la fois référentiel et non-référentiel ou, si l'on préfère, pseudo-référentiel et autoréférentiel. Dans le cas du discours s'affichant ouvertement comme métapoétique —par exemple par la mise en place de mots métalexicaux ou par le recours à l'autonymie— ces deux niveaux en viennent à se confondre, mais le mode autoréférentiel, qui renvoie à l'organisation des signes en systèmes, ne disparaît pas lorsque l'objet du discours est autre que lui-même.
Il n'en va autrement du discours fictionnel qui, comme le discours poétique, résout à sa
10Charles Bailly, Traité de stylistique française, I, Paris, Klincksieck, 1951, p. 32.
manière le conflit entre ces deux tensions —référentielle et auto-référentielle—. Le statut référentiellement ambivalent du discours narratif et son aptitude à se désigner ou à simuler des formes d'auto-désignation instaurent un paradoxe que l'on peut formuler comme suit: lorsque l'écriture romanesque donne l'illusion de «parler» d'elle-même elle «parle» en réalité d'autre chose, puisqu'aucun signe autoréférentialisé ne saurait rester identique au signe de départ, mais ce n'est pas parce qu'elle feint de «parler» d'autre chose qu'elle cesse de se signifier elle-même. Libre de référer ou non à l'univers de narration, d'afficher ou de masquer son statut fictionnel, de multiplier à l'infini les niveaux de la diégèse ou de récuser l'architecture «en abyme», l'écriture est appelée à tisser des réseaux de signifiance qui, construits en marge de la référence purement dénotative et de la signification lexicale, se trouvent invariablement orientés vers eux-mêmes. Le paradoxe se laisse ainsi manier grâce à la signifiance qui, dissolvant toute contradiction entre l'univers signifié et l'univers signifiant, permet que le travail de mise en miroir dont le texte est le lieu de représentation obligé se fasse par connotation sémiotique sans passer nécessairement par le canal de la dénotation strictement référentielle.
Ajoutons enfin que cette tension autoréférentielle, si elle se manifeste de manière particulièrement éclatante dans le discours littéraire, n'en est est pas moins présente dans le
discours courant12 . Parce que l'acte de parole implique nécessairement une série de choix qui
renvoient invariablement au code, il est aussi le lieu où s'opère l'analyse du système qui le rend possible: «au fondement de tout —dit Benveniste—, il y a le pouvoir signifiant de la langue, qui passe bien avant celui de dire quelque chose». Au fond, le discours «littéraire» ne se distingue de ce qu'on appelle le discours «courant» que par le travail de constante dénudation auquel le texte soumet les procédures mêmes qui fondent l'acte d'écriture et dont il opère, aussi bien par son «dire» que par son «faire», la mise en spectacle.
II. LE SIGNIFIANT TEXTUEL
13En tant que modèle interprétatif, l’analyse littérale implique, on l'a dit, un certain nombre de choix et de partis-pris tant théoriques que méthodologiques. Le modèle ici postulé repose en
12Elle apparaît, par exemple, de manière particulièrement évidente dans les constructions binomiales que j'ai étudiées
dans «La négation antiphonique en espagnol: la formule de renforcement "ni ínsulas ni ínsulos". Étude synchronique et diachronique» (Bulletin Hispanique, num. 94, 1992, p. 619-672), dont la configuration montre combien la rime, le rythme et même le mètre sont prégnants dans l'acte de parole quotidien, ce type de construction reposant, en dernière instance, sur l'exploitation métalinguistique d'un système grammatical (en l'occurrence l'opposition syntagmatique de genre grammatical) convoqué par le locuteur au seul titre de matrice oppositionnelle, c'est-à-dire non pas tant pour ce qu'il signifie grammaticalement que pour ce qu'il représente métalinguistiquement dans le système. Elle préside aussi, dans l'ordre de l'énonciation, à certains emplois relevant de la polyphonie (mise en perspective spatio-temporelle des événements, distanciation ironique, etc.), le dédoublement de l'instance de locution s'accompagnant nécessairement d'un travail d'analyse de la position locutive occupée par l'énonciateur lui-même (cf. notre étude «Postures et impostures énonciatives. Notes sur le discours polyphonique» in Bulletin Hispanique, num. 95, 1993, p. 59-98).
13J'emprunte cette formulation à Nadine Ly, «La littéralité» in Littéralité I, CNRS-Université de Bordeaux III, 1989, p.
effet sur: a) une certaine conception du texte, système multi-articulé de signes que je conçois comme une structure à la fois totalisante, autonome et pleinement auto-suffisante; b) une certaine
conception du signifiant, que je considère non pas comme une entité passive, c'est-à-dire comme
un simple véhicule du sens, mais comme le moteur dynamique de son engendrement; et c) une
certaine conception de la signifiance, entendue comme activité signifiante s'opérant en marge de la
référence.
Les trois principes qui se dégagent de cette triple prise de position —principes que j’essaierai de définir et d’argumenter dans les pages qui suivent— se laissent en réalité ramener à un seul et unique postulat selon lequel le signifiant, entendu à la fois comme moteur et comme révélateur de la signifiance, déclare toujours l’ordre qui préside à sa construction et à son
fonctionnement. Parce qu’«il n’y a rien de plus profond dans un langage que sa surface14» mais, je
dirai également, parce que cette surface est invariablement la première chose que l’on voit, mais trop souvent aussi, la dernière que l’on regarde, c’est au signifiant textuel, à sa configuration matérielle et à l’ordre que cette matérialité permet de rendre sensible et perceptible, qu'il convient de prêter une attention prioritaire.
Parallèlement et pour déjouer les risques de sursémantisation ou, plus exactement, de sémantisation exogène du texte, c'est-à-dire pour éviter que la lecture du texte ne devienne une lecture du monde qu’il représente, l'analyse littérale, se donne, comme il a été dit plus haut, un certain nombre de gardes-fous. Elle trouve ainsi dans la notion d’ordre textuel son plus sûr garant: ordre syntaxique, morphonologique ou énonciatif15 , ou encore, ordre métrique, rhétorique, rythmique et prosodique, c’est cet ordre à la fois nommé par le signifiant et caché sous son écorce matérielle que l’analyse littérale se donne pour objet de mettre en lumière, en décrivant les processus signifiants qui donnent naissance au texte et non les entités dont le texte peut, en vertu de ces mêmes processus, susciter la représentation. Parce que le signifié est dans le signifiant et non adossé à lui, décrire le signifiant textuel c’est déjà en percer le sens16.
14Je reprends ici la formulation de Maurice Molho, Michel Launay et Jean Claude Chevalier dans «Pour une
linguistique du signifiant» in Actes du colloque de linguistique hispanique, Cahiers du CRIAR, Université de Rouen, 1986, p. 96.
15Tout locuteur mène de front deux opérations différentes: il construit son discours de manière à transmettre une série
d'informations et il prend par rapport à l'information qu'il donne une position qui spécifie l'acte de parole. Autrement dit, il imprime une marque à son énoncé en l'affectant de modalités. De cette modalisation peut résulter un clivage plus ou moins important entre l'instance de locution, qui produit matériellement l'énoncé, et l'instance d'énonciation, qui prend en charge son contenu. La prise en compte de tous ces paramètres ouvre d'intéressantes perspectives non seulement dans la description de certains phénomènes qui accompagnent l'acte d'énonciation dans le discours courant, mais aussi —et surtout— dans le cadre des études littéraires. L'analyse, à la lumière des faits de l'énonciation, des différentes formes du discours littéraire devrait, par exemple, permettre de mettre au jour une théorie des genres —le discours narratif, dramatique, et poétique, mettant en cause trois postures énonciatives radicalement différentes— et contribuer à l'étude de certaines des stratégies qui sont propres à chacune de ces modalités discursives, comme la pseudo-interlocution poétique, le discours dit rapporté et la citation oblique dans le récit ou les effets d'immersion psychologique et de distanciation dans le discours théâtral.
16C’est sans doute pour donner à ce principe tout le poids et toute la force d’une loi que César Vallejo choisira pour
l’énoncer une formule proverbiale détournée: «Dime cómo escribes y te diré lo que escribes» (El arte y la revolución, Barcelona, Laia, 1978, p. 77).
1. Le texte se construit comme un système clos dont lui-même est l'objet.
... je n’écris jamais un poème qui ne soit la suite de réflexions portant sur chaque point de ce poème...
Louis ARAGON, Les yeux d’Elsa.
Toute production linguistique est, comme je l'ai dit plus haut, sous-tendue, à des degrés divers de conscience, par une activité métalinguistique. Ceci est encore plus vrai dans le cas du discours poétique, dont l'analyse se construit, pour reprendre la formulation de Julia Kristeva, comme «une réflexion analytico-linguistique sur le signifiant-se-produisant en texte17».
«Produit dans la langue, le texte poétique —ajoute l'auteur— n'est interprétable que
dans la matière linguistique et, comme tel, il relève d'une théorie de la signification18 ». A cette
formulation de départ j'ajouterai que, support du discours poétique, cette matière linguistique en est également l'objet central, cette théorie de la signification pouvant et devant s'inscrire dans une
théorie du ou des métalangages19. Pseudo-référentiel, le discours peut référer ou ne pas référer à
l'univers extra-textuel; il ne peut, en revanche, ne pas «parler» de lui-même. Quel qu'en soit le contenu représentationnel, le discours poétique n'est interprétable que par le dédoublement qui fait simultanément du langage l'instrument du «dire» et l'objet de son «dit».
En d'autres termes, tout texte se raconte lui-même et c'est l'histoire de sa production en tant que système autonome générateur de signifiance, c'est-à-dire la «trame» de sa propre fabrication qui, par delà sa trame référentielle, constitue l'objet central de l'analyse littérale. On pourra contre-argumenter cette affirmation en invoquant les risques de «dé-référentialisation» et de «dés-historicisation» qu'encourt le texte qui, réduit à sa seule dimension matérielle, se verrait du même coup privé de tout pouvoir représentationnel et amputé de son ancrage dans le vécu biographique, dans un système de pensée ou dans l'histoire. Or l'analyse littérale n'exclut de son champ de description ni ce que dit le texte (l'objet du discours) ni les conditions extérieures qui en ont permis l'émergence, pas plus qu'elle ne renonce au secours que peuvent lui apporter d'autres
17Σηµειωτικη Recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil, 1969, p. 217. 18Ibid. , p. 218.
19Si certains peuvent voir dans l'approche linguistique du texte littéraire une forme d'auxiliarisation d'une discipline qui à
juste titre se veut autonome —mais qui, au gré de ses propres besoins, auxiliarise elle-même d'autres branches du savoir—, l'objet de la linguistique «textuelle» ne m'apparaît pas comme étant essentiellement différent de celui que poursuit la linguistique «théorique»: «l'ubiquité et l'implication mutuelle du Verbe et de l'Art du Verbe —écrit Roman Jakobson—, là réside l'unité native de la science prochaine de ces deux universaux indissociables: le Langage et la Poésie» (La charpente phonique du langage, Paris, Minuit, 1980, p. 281). Que l'on cherche donc à cerner d'hypothétiques systèmes de langue ou que l'on tente de dégager les principes auxquels obéit une poétique non moins virtuelle, la démarche intellectuelle est, me semble-t-il, essentiellement la même qui se fonde, dans un cas comme dans l'autre, sur l'observation de faits réels, concrets, quantifiables et objectivables, pour tenter, par un travail d'abstraction croissante, de mettre à découvert les systèmes cachés qui en permettent la réalisation: «il n'est de science que de ce qui est caché», disait Bachelard. C'est pourquoi la linguistique m'apparaît comme une discipline éminemment spéculative au sens noble du terme, la cohérence de la pensée linguistique ne se mesurant ni à l'infaillibilité de ses méthodes ni à celle de ses axiomes de départ, mais à la conformité des démonstrations qu'elle construit aux postulats théoriques —toujours sujets à caution— qu'il est nécessaire de poser comme autant de vérités de principe.
approches, à condition toutefois «que le texte et lui seul justifie qu'on les emploie20». C'est en effet
une somme de compétences —linguistique, littéraire, idéologique, historique, etc.— qui permet au lecteur d'accéder au système de valeurs que tout discours littéraire met en jeu. On ne saurait, par conséquent, nier la complexe interaction des forces «extérieures» qui interviennent dans l'écriture. Mais il serait aussi vain de prétendre que le texte ne doit rien à l'époque et au lieu qui l'ont vu naître que de vouloir l'expliquer à la lumière de ces seuls paramètres. La connaissance des événements qui jalonnent la biographie d'un écrivain, par exemple, si elle s'avère souvent indispensable à la lecture (ce qui ne saurait, à mon avis, rendre illégitime pour autant une approche du texte qui se voudrait entièrement a-historique), peut, lorsqu'elle est sollicitée comme seul fondement de l'exégèse, faire basculer l'interprétation dans la lecture purement anecdotique, lecture que l'analyse littérale s'emploie précisément à déjouer.
Ainsi, lors d’un colloque tenu à l'Université de Lima à l’occasion du cinquantenaire de la mort de César Vallejo, un conférencier péruvien, revendiquant la «pérouanité» du poète, a pu reprocher notamment à la critique «étrangère» d'avoir étudié l'œuvre du poète en évacuant, par principe ou par ignorance, tout un ensemble de données biographiques et de détails de la vie quotidienne de l'auteur dont la prise en compte apparaît comme indispensable à la «bonne intelligence» de sa poésie. Pour illustrer ses propos, le critique a donné un exemple précis: le syntagme En la sala de arriba qui ouvre la troisième strophe de Trilce XXIII:
En la sala de arriba nos repartías
de mañana, de tarde de dual estiba, aquellas ricas hostias de tiempo
Le sens de ces vers ne deviendrait clair qu'à la lumière de deux faits: 1) la demeure familiale du poète —maison de plain-pied construite sur un terrain irrégulier— était —et est toujours— fortement inclinée, et 2) les membres de la famille avaient l'habitude d'appeler sala de arriba la pièce la plus «élevée» de la maison. Il me semble cependant qu'au-delà du référent «biographique» et pour ainsi dire «anecdotique» qui sans doute se cache derrière ces vers, c'est à un autre référent, textuel celui-ci, absorbé et retravaillé par l'écriture poétique que renvoie le segment en la sala de arriba. Car cette sala de arriba, dans laquelle la mère apparaît à la fois comme prêtresse célébrant l'offrande (repartías [...] aquellas ricas hostias de tiempo) et comme victime sacrificielle (les os de la mère défunte deviennent dans le poème l'aliment du repas eucharistique: tus puros huesos estarán harina) est, avant tout, une réplique de la «sala alta, grande, alfombrada, pronta» (Mc 14, 15) où fut célébrée la dernière Cène. Au-delà du lien qui relie l'écriture au référent expérienciel c'est le lien qui relie l'écriture aux Écritures qui construit ici le sens du texte.
20Nadine Ly, La poétique de l’interlocution dans le théâtre de Lope de Vega, Presses Universitaires de Bordeaux, 1981,
La lettre, on le voit, résout et dépasse toute contradiction entre le réel référentiel et le réel textuel, entre le référent du texte et la signifiance qu'il produit, entre les faits institués par l'Histoire et l'histoire qu'elle institue par son fait, c'est-à-dire celle que le texte construit en se construisant lui-même. Qu'elle raconte ou qu'elle dise raconter le réel ou qu'elle y puise le matériau représentationnel sur lequel s'édifiera l'objet du discours, cela ne change rien à l'affaire. Le texte se construit comme un tout organique définitivement clos dont l'objet n'est ailleurs que dans la pratique de sa construction.
2. Le signifiant que l'analyse littérale se donne comme objet d'étude est nécessairement motivé.
Je ne serais pas l'homme que vous connaissez, cher ami, ne
sachant qu'en voyage il y a voir, qu'en voyage voir est venu et qu'il
s'en est fallu de peu, sans doute, que voyager fût dit de l'action même de voir. Étymologistes, ne bondissez pas! N'arrive-t-il pas que deux plantes aux racines fort distinctes confondent parfois leurs feuillages? Voilà de quoi il s'agit.
Francis PONGE, Le porte-plume d'Alger.
Le signifiant dont il est question ici n'est pas celui —passif et en quelque sorte «in-signifiant»— de la tradition saussurienne qui conçoit le signe comme une «entité psychique à deux faces» constituée par un «concept» et une «image acoustique» —conception elle-même tributaire de la tradition stoïcienne, vieille de deux mille ans, selon laquelle le signe, semeion, est une entité formée par la relation entre le semainon (signifiant) et le semainomenon (signifié)—, mais un signifiant actif qui, loin d'être l'expression figée du signifié, est le moteur même de son engendrement.
En effet le modèle saussurien du signe linguistique sur lequel repose la linguistique structurale se caractérise par l'union indissociable d'un signifiant et d'un signifié. Or ce modèle postule implicitement, malgré la nature indissoluble —reconnue par Saussure— des liens qui relient l'un à l'autre, deux niveaux d'analyse distincts et indépendants. Car définir le signe comme l'union de deux constituants différents, c'est implicitement accorder à chacune de ces deux entités une existence autonome et donc admettre tacitement la préexistence du signifié, par rapport auquel le signifiant ne jouerait qu'un rôle second et purement instrumental en le rendant visible et matériel. Au signifiant figé et en quelque sorte hypostasié que préconise le linguiste genevois, on opposera ainsi un signifiant actif, producteur d'un signifié dont il est indissociable.
En effet le mot «signifiant» est, une fois de plus, à prendre rigoureusement au pied de la lettre et dans le sens non moins rigoureux que lui impose son statut de participe présent21, à savoir comme un procès opératif: celui qui permet la production du signifié. A ce signifiant s'oppose certes un signifié, mais celui-ci n'est pas, comme on le dit souvent, le «revers» du signifiant mais, tout
simplement, le produit final du procès signifiant, c'est-à-dire, son résultat. Le signifiant est au signifié ce que l'opération est à son résultat, si bien qu'il n'y a pas lieu de poser le problème de l'un sans immédiatement poser le problème de l'autre.
D'autre part, la distinction traditionnelle entre signans et signatum a largement contribué, dans les études littéraires, au développement d'un certain type de formalisation dichotomique qui veut que la réflexion porte soit sur l'un soit sur l'autre de ces deux axes. Aussi oppose-t-on souvent comme donnée de principe, sur le modèle «signifié / signifiant», «forme / substance» ou, plus banalement, «expression / contenu», un niveau thématique ressortissant au «fond» et un niveau stylistique ressortissant à la «forme», l'articulation entre ces deux niveaux étant, si l'on adopte ce point de vue, l'enjeu capital —mais souvent escamoté— de l'analyse.
Or le recours à l'opposition «thème / style» fausse l'analyse en ceci qu'en cherchant à regrouper autour d'un certain nombre d'axes «thématiques» des productions discursives dont la diversité «stylistique» est à proprement parler infinie on admet implicitement que deux textes dont la configuration est nécessairement différente puissent «dire» la même chose, oubliant ainsi que deux structures signifiantes différentes ne sauraient jamais produire le même sens. En prenant le «fond» comme principe explicateur de la «forme», l'approche thématique, qui confond la cause avec ce qui n'est que son effet, détourne l'analyse de son véritable objet, à savoir: la mise en lumière de l’ordre qui préside à la construction du signifiant textuel saisi en tant que tel dans sa globalité signifiante.
Contre cette vision selon laquelle le «fond» créerait la «forme», Pierre Guiraud22postule
une forme de «rétro-motivation» allant de la «forme» vers le «fond». Au référent que désigne le signe s'oppose ainsi le signe qui littéralement fabrique son référent: le mot crée la chose et la situation, tout comme le nom crée l'individu et impose à son caractère les propriétés dont il est porteur. Aussi ne saurait-on s'étonner, par exemple, que le nom de Guillaume au Courb nez (au nez crochu), devenu à la suite d'un rapprochement paronymique Guillaume au Court nez (au nez coupé), ait engendré, dans l'un des cycles épiques les plus connus, l'épisode du combat au cours duquel un coup d'épée lui tranchera le nez, ou bien que l'auteur du Poema de Mio Cid ait fait de Pedro Bermúdez, dont le nom contient tout entier le radical mud-, un personnage taciturne (Fabla,
Pero Mudo, varón que tanto callas). Rien d'étonnant non plus à ce que par trois fois dans ce même
texte, le Comte de Barcelone se voit solliciter par le Cid pour qu'il accepte le repas que celui-ci lui offre en employant invariablement la même formule, Comed Comde, ou à ce que, dans La hija del
aire, Calderón ait fait de Sémiramis (nom qu'une métathèse suffit à transformer en semimaris,
génitif de semimas «hermaphrodite») une reine au tempérament masculin et de son fils Ninias (opposé à Nino) un roi efféminé23.
22«Étymologie et ethymologia» in Poétique, 1972, num. 11.
23C'est ce travail de motivation étymologique et éponymique qui, massivement affiché par la lettre, préside à l'écriture
On pourra nous reprocher d'avoir une vision «déterministe» du langage et de prendre fait et cause pour ce qui, en dernière instance, ne serait rien d'autre qu'une forme de «tyrannie» du signifiant s'exerçant à tous les niveaux de l'acte de parole, y compris au sein du travail créateur. Mais n'est-ce pas justement le pouvoir «créateur» de toutes ces «contraintes» que revendique implicitement l'écriture lorsqu'elle choisit de se soumettre aux lois d'un genre littéraire ou lorsqu'elle s'impose une forme métrique ou une rime? Voltaire affirmait qu'il suffirait de donner de nouvelles rimes aux poètes pour leur donner de nouvelles idées. Un siècle et demi plus tard, à propos des contraintes formelles de la poésie latine, Ferdinand de Saussure —dont la théorie anagrammatique est sans aucun doute la plus anti-saussurienne des théories, puisqu'elle ébranle le double principe de la linéarité et de l'arbitraire du signe postulé dans son Cours—, affirmait:
Nous nous faisons une idée fausse de la difficulté de l'anagramme, idée qui aboutit à se figurer qu'il faut des contorsions de pensée pour y satisfaire. Quand un mot coïncide plus ou moins avec le mot-thème, il semble qu'il ait fallu des efforts pour arriver à le placer. Mais ces efforts n'existent pas si la méthode habituelle et fondamentale du poète consistait à décomposer préalablement le mot-thème, et à s'inspirer de ses syllabes pour les idées qu'il allait émettre ou les expressions qu'il allait choisir. C'est sur les morceaux de l'anagramme, pris comme cadre et comme base, qu'on commençait le travail de composition. Et qu'on ne se récrie pas, car plus d'un poète français a avoué lui-même que la rime non seulement ne le gênait pas, mais le guidait et l'inspirait, et il s'agit exactement du même fait à propos de l'anagramme. Je ne serais pas étonné qu'Ovide, et Virgile lui-même, aient préféré les passages où il y avait un beau nom à imiter, et une mesure serrée donnée ainsi au vers, aux passages quelconques où ils avaient la bride sur le cou, et où rien ne venait relever la forme qu'ils avaient choisie24.
Le signe n’est motivé que pour autant qu’il est en correspondance avec d’autres signes, et c’est de cette motivation, qui finit par ne plus être perçue, que naît l’impression qu’il existe une parfaite adéquation entre le mot et la chose. Le verset de la Genèse fondateur du mythe de la
lingua adamica «et le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable» —nom
véritable qui n’est autre chose que l’étymologie prise au pied de la lettre— ouvre le débat sur la justesse naturelle des noms, débat impulsé de manière décisive par Platon qui, devançant de plusieurs millénaires la théorie de la double articulation, s’emploiera dans son Cratyle à démontrer, successivement, la justesse des noms et la justesse des sons. Le sentiment qu’il y a pour chaque objet de l’univers un nom qui lui convient mieux que tout autre amène le sujet parlant à concevoir les mots comme de véritables descriptions des êtres qu’ils désignent. Si l’on sait depuis Saussure que le rapport qui relie le mot à la chose est intrinsèquement arbitraire, c’est le sentiment contraire qui domine chez le locuteur, pour qui ce lien est parfaitement naturel, comme en témoigne l’anecdote de l’habitant d’un petit village du pays basque espagnol qui, à propos des dégâts qu’un renard avait causés dans la commune et de l’astuce naturelle de l’animal, qui avait réussi à échapper à tous les pièges qui lui avaient été tendus dans le village pour le capturer, expliquait avec le plus grand sérieux: «Es que es un animal muy zorro; de ahí le viene el nombre»; témoignage qui, soit dit en passant, confirmerait pleinement la thèse de Rousseau pour qui «le
thèse de doctorat sur les Stratégies onomastiques et poétiques dans le théâtre de Tirso de Molina (Université de Bordeaux III, 1995).
sens propre fut trouvé le dernier25», mais qui surtout illustre le pouvoir des mots à s’expliquer
eux-mêmes: «Les mots —explique Pierre Guiraud— sont des créations humaines et, en même temps, comme la plupart des créations de l’homme, ils ont leur propre vie: nous les créons et ils se créent26».
3. Tous les constituants du discours participent à la construction du sens du texte.
Contre la réduction courante du «sens» au lexical, la signifiance est de tout le discours, elle est dans chaque consonne, dans chaque voyelle qui, en tant que paradigme et que syntagmatique, dégage des séries.
Henri MESCHONNIC, Critique du rythme, V, 8.
Contre toute réduction du sens au signifié, l'analyse littérale, qui, on l’a dit, ne proscrit pas pour autant la lecture sémantique du texte ou l'étude de sa configuration lexicale, place sur un pied de rigoureuse égalité toutes les forces intégrantes du faisceau signifiant: signifiant phonique, morphologique, syntaxique et grammatical, mais aussi rythmique, métrique, typographique ou rhétorique. C'est notamment la raison pour laquelle l’analyse littérale exclut délibérément le thématisme psychologisant sans nier pour autant l'existence d'axes référentiels et d'ensembles notionnels susceptibles de traverser un texte, une œuvre ou l'ensemble de la production d'un écrivain.
Les textes dits «hermétiques», en entravant constamment l'accès du lecteur à ce niveau de l'interprétation, illustrent de manière particulièrement éclairante l'aptitude à signifier des constituants non lexicaux du discours. Se heurtant aux résistances que lui oppose la lettre, le lecteur, qui voit le sens se construire ailleurs que dans les structures lexicales mises en œuvre dans le discours, est amené à rechercher à tous les autres niveaux de l'articulation textuelle les indices formels que la configuration sémantique du discours lui refuse. Le travail d'évidement
lexical qui, par exemple, préside à l'écriture poétique de certains auteurs contemporains27, met en
évidence le pouvoir signifiant du matériau linguistique, façonné par l'écriture en puissant instrument d'analyse, la mise en sourdine du signifié ne se faisant pas ici au détriment de la signifiance, mais bien à son profit. C'est ce dont témoigne, par exemple, le «délire grammatical» de la poétesse américaine Gertrude Stein qui, inversant complètement les paramètres qui ont cours dans l'acte de parole habituel, disait détester par-dessus tout les mots lexicaux, trop directement ancrés dans l'univers référentiel, et plaçait au sommet de l'échelle de signifiance les mots qui —tels l'article, la préposition ou la conjonction— ne se contentent pas de désigner platement le monde, mais
25Essai sur l’origine des langues, Paris, Nizet, 1961, p. 45.
26La sémantique, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p. 36.
27Travail dont rend compte, pour nous en tenir à la production poétique d'un auteur comme César Vallejo, la
configuration a-sémantique de certains vers «grammaticaux» tels que: «como cuando por sobre el hombro» (Los
heraldos negros) , «a que me seas de para nunca» (Trilce LXXIi ), «encima, quizá, mientras, detrás, tanto, tan nunca»
«travaillent» et «vivent de ce travail»:
...les noms comme je le dis sont même par définition tout à fait inintéressants la même chose est vraie des adjectifs. [...] En un sens chacun sait et a toujours su que puisque après tout les adjectifs portent sur les noms et comme les noms ne sont pas vraiment intéressants la chose qui porte sur une chose pas très intéressante est nécessairement inintéressante. [...] Les prépositions peuvent passer leur temps à ne rien faire d'autre vraiment absolument rien d'autre que d'induire en erreur et cela les rend irritantes [...] J'aime les prépositions par-dessus tout [...] Ensuite il y a les articles. Les articles [...] sont intéressants parce qu'ils font ce qu'un nom pourrait faire si
un nom n'était pas si malheureusement si complètement malheureusement le nom de quelque chose. Les
articles plaisent, «a» et «an» et «the» plaisent contrairement au nom qui suit [...] parce que après tout vous savez bien après tout c'est ce que Shakespeare voulait dire lorsqu'il parlait d'une rose en lui donnant un autre nom. [...] Il y a aussi les conjonctions, et une conjonction n'est pas variée mais elle est une puissance qui empêche de penser qu'elle est ennuyeuse. Les conjonctions vivent de leur travail. Elles travaillent et elles vivent
de ce travail. [...] Les pronoms ne sont pas aussi nuisibles que les noms parce que d'abord on ne peut
pratiquement pas leur accoler d'adjectifs. Cela les rend déjà meilleurs que les noms28.
Mais malgré le pouvoir démonstratif de ces quelques tentatives à la limite de l'a-sémantisme, il n'est nullement indispensable de soumettre le discours à un tel travail d'effacement lexical pour voir les différentes structures mises en place dans le texte agir et produire du sens. La signifiance peut en effet être instaurée —au niveau de la macro-syntaxe— par un réseau de connexions intertextuelles ou par un système de parallélismes et de récurrences morphosyntaxiques; elle peut également être engendrée par une simple forgerie lexicale, par une figure étymologique ou par une synecdoque; mais elle peut tout aussi bien être le fait d'une simple allitération, d'un morphème grammatical ou encore, comme le montre le texte suivant, d'une seule diphtongue, tour à tour clivée et reconstruite tout au long du texte:
Sabrás que no te - amo y que te - amo puesto que de dos modos es la vida, la palabra es un ala del silencio, el fuego tiene una mitad de frío. Yo te ∪ amo para comenzar a amarte, para recomenzar el infinito
y para no dejar de amarte nunca: por eso no te - amo todavía.
Te ∪ amo y no te ∪ amo como si tuviera
en mis manos la llave de la dicha y un incierto destino desdichado. Mi amor tiene dos vidas para amarte. Por eso te ∪ amo cuando no te - amo y por eso te ∪ amo cuando te - amo.
Pablo Neruda, Soneto XLIV.
Il suffirait en effet de soumettre ce sonnet à une analyse purement métrique pour constater que le double mouvement contradictoire d'union (te amo) et de désunion (no te amo) du «je» et du «tu» mis en scène par la voix énonciatrice est à son tour signifié par la rigoureuse alternance des synalèphes et des hiatus dans le texte qui, unissant (te ∪ amo) et dissociant (te
-28«Poésie et grammaire» in Collectif Change (Le sentiment de la langue. Le silence), num. 29, décembre 1976, p.
amo) à tour de rôle les deux signifiants chargés de les nommer, déclarent à leur manière ce que le
lexique dit à la sienne. Autrement dit le signifiant métrique dramatise et dit activement ce que le lexique déclare explicitement, si bien qu'un lecteur qui ne connaîtrait pas un mot de la langue espagnole, mais qui saurait reconnaître, d'une part, la répartition des synalèphes et des hiatus dans le texte et, d'autre part, l'affectation grammaticale dans le système personnel des signifiants
amo et te, dévolus respectivement à la première et à la deuxième personne, ne produirait
vraisemblablement pas une lecture différente de celle que la configuration lexico-sémantique du texte amène explicitement à proposer. Plus loin encore, à la lecture sémantique qui amènerait erronément à postuler dans le dernier vers une équivalence entre le premier te amo et le second, s'oppose ici celle que construit le signifiant métrique, qui illustre cette vérité paradoxale que deux occurrences du même signifiant poétique ne sont jamais identiques. L'écriture se dit ainsi spéculairement par la mise en résonance du sens qu'elle produit avec les différentes structures qui la produisent.
L'analyse du discours poétique passe donc par la reconnaissance de l'aptitude à signifier de tous les éléments qui sont appelés à le construire. A quelque niveau de l'articulation textuelle qu'il se situe, le signifiant signifie. C'est cette constatation —à tel point évidente qu'elle ne peut être formulée que par un truisme— qui constitue le point de départ de l’analyse littérale.
III. ONTOGENÈSE DE LA LECTURE
Si, comme on vient de le voir, tous les constituants du texte font sens, on peut s’interroger, puisque toute analyse textuelle, même si elle prétend illusoirement à l'exhaustivité, repose sur la description d'un nombre relativement restreint de structures, sur la légitimité d’une démarche qui autorise à interpréter la totalité du texte à la lumière de seulement quelques-uns de ses constituants. Il convient de souligner cependant que tout texte est, au moment de sa lecture, l’objet d’une manipulation: si lire c’est cueillir29, donc sélectionner, la lecture, par les choix dont elle
est nécessairement le produit, représente le modèle même de l’opération métonymique. Si elle aspire en effet à restituer la totalité signifiante du texte, ce n’est qu’à partir de ses fragments qu’elle peut y parvenir. On pourrait donc répondre à l’objection formulée en disant que si tous les éléments du discours sont signifiants, ils ne le sont pas nécessairement et toujours au même titre et donc n’occupent pas, compte tenu de la singulière configuration de chaque texte, la même position sur l’échelle de signifiance. On admettra, par exemple, que certains signifiants, qui jouent un rôle structurant dans le discours, sont appelés à fonctionner dans le texte comme des révélateurs du sens. La question qui se pose alors —et à laquelle nous tenterons d'apporter ici, sinon des éléments de réponse, du moins des éléments de réflexion— est celle de savoir par quels
mécanismes et au terme de quelles opérations le lecteur parvient à déceler les structures ordonnantes du texte. Au-delà du travail de sélection qui spécifie l'acte de la lecture, ce qui ressort en dernière analyse de cette problématique, c’est la nécessité incontournable de considérer le signifiant non pas comme une unité isolée, mais à la lumière du tissu discursif dans lequel il est inséré et dont il tire son sens30 .
1. Écriture, texte, lecture
LECTURE n. f. 1° Action matérielle de lire, de déchiffrer (ce qui est écrit). 2° Action de lire, de prendre connaissance du contenu (d'un écrit).
Dictionnaire ROBERT
Les deux premières définitions données par le dictionnaire Robert du mot «lecture» rendent compte de la complémentarité des deux opérations que tout discours —qu'il soit écrit ou oral— met directement en cause, à savoir: le procès de l'encodage et celui, inverse, du décodage. Ces deux procès s'impliquent l'un l'autre, aucun des deux ne pouvant être défini —ni même conçu — autrement que par rapport à son contraire. Placée entre parenthèses à la fin de chacune des deux définitions transcrites, la référence —tautologique mais inévitable— à l'écriture apparaît ainsi, à la fois comme un truisme (on ne peut lire que ce qui est écrit —ou conçu comme le produit, réel ou fictif, de l'écriture—) et comme une nécessité (on ne peut parler de la pratique de la lecture sans faire allusion à l'opération qui la rend possible: l'écriture). De ce point de vue-là, le binôme «écrire / lire», appartient, au même titre que les couples lexicaux «acheter / vendre», «donner / recevoir» ou «demander / répondre», au paradigme des antonymes en miroir, les deux notions d'écriture et de lecture s'opposant entre elles et se délimitant mutuellement. Bijective, la correspondance qui sous-tend ces deux opérations est, par ailleurs, soutenue par une autre dualité, les deux termes étant également aptes à désigner, selon les cas, le procès de l'action et son résultat. En effet, le mot
30Nul ne doute en effet de la nécessité d’étudier le mot dans le contexte et dans la situation dans lesquels il a été
proféré. A ceci j’ajouterai, plus spécifiquement dans le cadre des études linguistiques, qu’il est indispensable que ce contexte, même lorsqu’il n’est convoqué qu’à titre d’exemple pour illustrer ou pour étayer l’argumentation, soit le contexte réel dans lequel le mot a effectivement été mis en œuvre. On sait combien le choix d’un exemple peut être source de manipulation. Comme le dit Jean Claude Milner, «se donner un exemple, c’est aussi se donner la manipulation» («L'exemple et la fiction» in Transparence et opacité. Littérature et sciences cognitives, Les Éditions du Cerf, 1988, p. 175). Ce risque est encore plus important, me semble-t-il, lorsque l’exemple n’est qu’une création de laboratoire conçue expérimentalement pour les besoins de l’argumentation. L’habitude est pourtant assez répandue qui consiste à bâtir la réflexion linguistique à partir de batteries d’exemples fabriqués de toutes pièces, souvent introduits par ce signe éminemment suspect qu’est l’astérisque. Je pense notamment ici aux exempliers utilisés dans certains milieux, à partir desquels l’analyste essaie de dégager des principes universels, qui ont pour effet presque immédiat de déclencher ce que Claude Hagège a appelé la «guérilla du contre-exemple» (La grammaire générative. Réflexions
critiques, Paris, Presses Universitaires de France, 1976, p. 89), le second effet de cette démarche étant de susciter
d’interminables débats sur la grammaticalité ou l’agrammaticalité des énoncés proposés, des énoncés qui, malgré les efforts de leurs concepteurs pour se représenter, après coup, la situation virtuelle dans laquelle ceux-ci auraient pu être proférés, n’ont que peu de chances de connaître une existence réelle en dehors de celle, artificielle, que leur ont donnée leurs inventeurs. Ainsi, il n’est pas exclu que les «incolores idées vertes» qui «dorment furieusement» depuis plusieurs décennies déjà finissent un jour par trouver un contexte et une situation susceptibles de transformer en
énoncé-occurrence ce qui, au fil des années et la littérature linguistique aidant, est devenu le prototype même de
l’énoncé-type (agrammatical). Sans mettre en question le pouvoir démonstratif de ces exemples mais intimement convaincu que l’on tire infiniment plus d’enseignements de l’étude des exceptions que de celle des règles, je dirai que c’est à ces emplois exceptionnels qu’il convient de prêter une attention particulière, à condition qu’ils relèvent d’un acte d’énonciation effectif et réel, mais en dépit de leur prétendue agrammaticalité.
«écriture» désigne à la fois l'opération et le produit du chiffrage, analoguement à celui de «lecture» qui peut indistinctement désigner l'action du décodage et son effet.
A première vue, les notions d'écriture et de lecture seraient donc non seulement complémentaires et indissociables, mais aussi parfaitement symétriques. Tout concourt ainsi à faire de la lecture l'image réfléchie et inversée du procès même du chiffrage, une sorte de désécriture ou d'écriture à l'envers. A la charnière de ces deux opérations, le texte qui, à l'invariance de sa matérialité toujours une, oppose son pouvoir à multiplier ses effets de sens et participe à la fois de l'activité productive et de l'activité réceptive, trouverait dans cette dualité la spécificité de son statut en tant que support écrit destiné à conserver la parole.
Mais pour être solidaires, ces deux opérations ne sont pas symétriques pour autant. En effet, cette symétrie entre les mots «lecture» et «écriture» n'est qu'apparente, comme en témoignent certains de leurs emplois les plus courants. Ainsi, dire qu'un énoncé peut susciter plusieurs «lectures» revient à assimiler la pratique de la lecture, qui peut être purement mécanique, à celle, raisonnée, de l'exégèse: dans ce contexte-là, les mots «lecture» et «interprétation» sont en effet parfaitement interchangeables. Il va sans dire, par ailleurs, que pour être perçu comme tel, un énoncé multivoque ne doit pas nécessairement faire l'objet de «lectures» répétées. Rien n'empêche, pour le reste, de parler d'une stratégie unique de lecture instauratrice de lectures multiples. En contrepartie, on peut se demander si lecture et interprétation sont réellement dissociables. Si l'on s'en tient aux deux définitions lexicographiques citées, il existerait bien une lecture pré-sémantique et non interprétative, une sorte de «degré zéro» de la lecture défini par le dictionnaire Robert comme l'action matérielle de lire, comme si cette action matérielle était séparable de celle qui consiste à restituer ce dont l'écriture est le signe. Il est curieux de constater à cet égard que la deuxième définition, qui fait intervenir les mots «connaissance» et «contenu», évacue, du même coup, l'adjectif «matérielle» qui apparaît dans la première définition: «action de lire, de prendre connaissance du contenu (d'un écrit)».
Peut-être faut-il voir dans ces deux définitions ou, plus exactement, dans l'ordre dans lequel elles sont énoncées, une sorte d'ontogenèse de la lecture, c'est-à-dire un condensé de l'histoire même de son acquisition. La première définition de lecture, au sens restreint et étroit de pure reconnaissance des signes qui configurent le texte, semblerait correspondre à la première étape de l'apprentissage de la lecture par l'enfant à qui, on le sait, le tracé matériel des signes, le dessin des mots et la disposition des lignes s'impose bien avant toute représentation mentale émanant des combinaisons et agencements des lettres dans le texte. En revanche, la seconde définition, qui institue un rapport de cause à effet entre décodage des sons (ou plus exactement du graphisme) et appréhension du sens (d'un certain sens), renverrait à une étape plus «évoluée» dans l'acquisition de cette pratique: celle exercée par le sujet qui en a acquis les automatismes. Cette automatisation qui, d'une part, restitue à l'écriture son rôle vicariant, comporte en
contre-partie, une perte due au caractère utilitaire du graphisme qui, instrumentalisé et mis au service de l'acte de communication, en vient ainsi à se faire pratiquement oublier. Cette perte ne peut alors être compensée que par une désautomatisation (donc par un réapprentissage) de la lecture, c'est-à-dire par un retour à ce «degré zéro» du décodage. Littérature hermétique, poésie figurative, détournements visuels de l'écriture, jeux typographiques, etc. sont là pour nous rappeler que le «voir» est non pas un préalable du «lire» mais bien son essence même. La dialectique d'une lecture a-sémantique qui se situerait à contre-courant d'une autre, sémantisatrice et interprétative, est aussi insoluble que celle, devenue banale, qui oppose signifié et signifiant et dont elle n'est, somme toute, qu'un corollaire31 .
Si, comme l'affirme Sartre, «l'opération d'écrire implique celle de lire comme son
corrélatif dialectique32», c'est parfois la chronologie du phénomène textuel lui-même —1) activité
productive = écriture, 2) activité réceptive = lecture— qui est remise en question. A la conception selon laquelle la lecture serait le produit d'une réécriture mentale du texte viendrait s'opposer celle dont ont témoigné plusieurs auteurs (parmi lesquels de nombreux écrivains) pour qui l'écriture serait l'acte de Lecture par excellence. Tels Martin Valser qui affirme que «lire et écrire sont une
même expérience33 », Pierre Fédida, qui parle volontiers d'une «lecture-écriture, sorte de texte qui
s'écrirait en se lisant34» ou encore Francis Ponge qui, dans les pages qu'il consacre aux Sentiers
de la Création, écrit: «Le fait de l'écriture (de la production, création textuelle, scripturale) est la
lecture d'un texte du Monde35». Une nouvelle dissymétrie se fait jour alors entre écriture et lecture:
si écrire c'est interpréter le monde, lire c'est déjà produire une interprétation au second degré; dans ce sens, toute lecture est non seulement interprétative mais, en tant qu'interprétation d'une interprétation, méta-interprétative aussi. Or l'emploi plus ou moins figuré qui, dans les citations qui précèdent, est fait du mot «lecture» ne saurait masquer cette vérité paradoxale que lecture et écriture ne s'accomplissent jamais simultanément: les deux pratiques sont en effet incompossibles. Silas Flannery, le personnage du roman d'Italo Calvino Si par une nuit d'hiver un voyageur, le sait bien qui, hanté par ce paradoxe, renonce à la création littéraire et décide de devenir copiste pour faire coïncider les deux expériences et vivre «simultanément dans les deux dimensions du temps, celle de la lecture et celle de l'écriture36».
2. Paradoxes de la lecture
La linguistique postule classiquement la linéarité du langage,
31cf. Michel Thévoz, Détournement d'écriture, Paris, Les Éditions de Minuit, 1989, p. 7-24. 32Qu'est-ce que la littérature?, p. 93.
33«Écrire» in La naissance du texte, José Corti, 1989, p. 221. 34L'absence, Paris, Gallimard, 1983, p. 26.
35La fabrique du pré, Genève, Skira, 1990, p. 22.
36Paris, Seuil, 1981, p. 190; sur ce point, cf. Hans Robert Jauss, «Réception et production: le mythe des frères