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L'ancien royaume du Congo (note critique)

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L'ancien royaume du Congo (note critique)

In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 6, 1970. pp. 1718-1726.

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Margarido Alfredo. L'ancien royaume du Congo (note critique). In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 25e année, N. 6, 1970. pp. 1718-1726.

doi : 10.3406/ahess.1970.422312

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1970_num_25_6_422312

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L 'ancien royaume du Congo 1

L'analyse de tout livre d'histoire concernant une quelconque région de l'Afrique au sud du Sahara implique dès le départ une question fondamentale : l'historien doit-il tenir compte de la masse des faits ethnographiques réunis pour prouver le caractère spécifique des « sociétés traditionnelles », ou ne doit-il s'inquiéter que des documents historiques ? C'est un problème, car si évidem

ment les outils historiques sont partout les mêmes, il faut bien connaître une société pour découvrir l'implicite de tout document, historique ou autre. Autre ment dit : l'histoire de l'Europe, ou plus largement du monde occidental, n'exige pas de l'historien occidental une origine « nationale » ou « continentale » précise : un historien français peut fort bien s'occuper d'histoire économique italienne et inversement. Les concepts sont alors généraux et il n'est pas indispensable de les adapter à des circonstances nouvelles. Au risque de me voir accuser d'ethno- centrisme, ou d'européocentrisme, je dirais que ce n'est pas le cas en Afrique (pour tout historien non africain) : il y a un rythme de vie, des solutions sociales auxquelles nombre de nos concepts ne peuvent pas s'appliquer. Il suffit de penser à la difficulté de cerner le (ou les) mode de production africain, pour concevoir les déboires de l'historien devant la masse des documents et des faits.

Certes l'histoire n'est pas une « science différente en Afrique et hors d'Afrique », mais elle semble requérir en Afrique d'autres outils, ailleurs peu utilisés ou jugés négligeables. Ainsi, pour atteindre en Afrique à la globalité de l'histoire (tant politique qu'économique), il paraît indispensable de considérer la façon dont les sociétés organisent leur rythme quotidien, la façon dont elles assument aussi bien le temps des « lenteurs, des permanences, des inerties, des structures », que celui de la conjoncture sociale, qui détermine et exige la mutation.

1. W.G.L. RAN D LES, L'ancien royaume du Congo, des origines à la fin du XIXe siècle.

Mouton & Co., Paris-La Haye, 1968, 275 pages, bibliographie, index, cartes, illustr.

1718

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La thèse récente de W.G.L. Randies concernant le royaume de Congo ne for mule pas toutes ces questions explicitement, sans les négliger cependant. En fait, dans son introduction, Randies essaye d'établir le bilan des matériaux exis tants et la façon de les utiliser. Dès le départ, en voulant saisir et définir les sys tèmes sociaux congolais tels qu'ils auraient pu exister avant l'arrivée des Por tugais sur la côte, Randies se rend compte que, pour ce faire, il ne dispose en définitive que des documents écrits européens, même s'ils se réfèrent à des traditions orales recueillies auprès des populations congolaises. Par ailleurs, Randies réduit encore l'importance de cet apport, car il met en cause la valeur de la tradition orale, qui « ne donne, en général, que la succession des rois », ajoutant que cet outil est d'autant plus faible que seul J. Cuvelier a tenté de recueillir systématiquement les traditions historiques (Ba) Kongo. Critique certes recevable, mais qui paraît contredire l'importance que les sociétés africaines accordent à ces traditions, comme un document portugais anonyme du XVIIe siècle le remarque : « parce que, même s'ils n'ont pas d'histoires écrites, ils connaiss aient suffisamment d'histoires sur tous les rois anciens ».

Cela n'est pas vouloir admettre un quelconque décalage entre histoire et conscience de l'histoire, allant contre la position de Marx qui affirme que « les hommes font l'histoire sans le savoir ». Il n'y a donc pas à chercher de coupure épistémologique entre l'histoire accomplie dans les rapports sociaux et une conscience de l'histoire précédée d'un projet, qui seul pourrait justifier — et imposer — l'action. Cependant, il faudrait remarquer que la conception de l'his toire ainsi que son utilisation ne sont pas forcément les mêmes partout ; cela nous éloigne de tout positivisme, ou de tout behaviorisme, nous invitant à ana lyser le détail de chaque pratique. L'utilisation des documents oraux dont disposent les historiens africains ne pourra être complète que lorsqu'il sera possible de les intégrer à ce vécu historique.

Par ailleurs, il faut considérer qu'outre les chronologies, d'autres documents, des « légendes », des « contes », des « mythes » dont les données historiques ne sont pas toujours précises, fournissent des informations concernant la pensée religieuse, la création et la mise en ordre du monde, les mutations techniques, la création du pouvoir et son évolution. Autrement dit, on trouve dans ces matériaux non seulement la façon dont les hommes ont donné solution aux problèmes du bois, du fer et du fil (sur lesquels les « mythes » de cette région africaine insistent tant), mais l'association très intime de ces révolutions techniques et de la mise en place des systèmes politiques. Très souvent les dynasties régnantes sont directement liées à ces mutations techniques, exigeant de nouvelles institutions politiques. Randies n'y prête pas attention, mais il est sûr qu'il aurait pu y trouver des informations concernant notamment les fondements africains originels, qui sont un des objets de sa première partie.

Certes le mépris de ces sources peut s'expliquer, car les historiens du royaume de Congo disposent d'une masse de documents écrits remontant à plus de quatre siècles. Mais, ce faisant, Randies cerne la réalité congolaise à travers les documents élaborés sous le coup de l'attitude étonnée et scandalisée des scribes devant le spectacle des « mœurs inouïes » des Africains. Il est très rare que ces informations soient recoupées par des données spécifiquement congolaises.

Ainsi les documents sont à sens unique, rendant très difficile le travail de l'histo rien qui veut y trouver des affirmations dégagées de tout occidentalisme. Randies n'a pu vaincre cet obstacle, et il me paraît que les historiens européens ne pour ront s'en délivrer que lorsque les historiens africains introduiront des jugements

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portés de l'intérieur. Non seulement les Africains ont des connaissances linguis tiques qui font le plus souvent défaut aux historiens occidentaux, mais surtout

ils n'auront pas à souffrir de l'ethnocentrisme (direct ou à rebours) qui entrave le plus souvent ces derniers. De plus, ils pourront comparer leur expérience directe aux données historiques, éliminant des documents une part des a priori qui les

marquent.

W.G.L. Randies divise son étude en trois parties, subdivisées en de nombreux chapitres. La première est dédiée aux fondements africains originels; la seconde au contact avec les Européens; la troisième cherche à définir l'influence euro péenne sur le royaume. Nous allons suivre le cheminement de sa pensée et de son organisation, en faisant remarquer, dès le départ, qu'il serait possible de lui chercher querelle sur la préférence donnée à certains documents sur d'autres.

Cependant, sans ménager sa peine, il a bien utilisé l'abondante documentation existante. Le plan de Randies me paraît souple, et le seul possible dans les condi tions actuelles de la recherche, dont la phase heuristique est loin d'être terminée.

En outre, Randies tient présent le fait que les deux sociétés, portugaise et congol aise, n'ont cessé de se battre dès les débuts du XVIe siècle jusqu'à aujourd'hui.

La fondation du royaume pose naturellement des problèmes. Randies retient trois des « traditions orales » courantes au XVIe siècle, qui toutes affirment que le royaume est issu d'une rupture avec un État ancien, suivie d'une migration. C'est un schéma qu'on trouve partout au long du bassin du Congo et qui paraît signaler une mutation technique fondamentale : l'introduction de la métallurgie et de l'agriculture. Randies considère que «la grande innovation de la conquête bakongo est le groupement de multiples royaumes en un grand État centralisé et gouverné par un monarque suprême, résidant dans la capitale ». Cependant, la question primordiale serait plutôt la coupure technique qui permet cette mise en place d'institutions nouvelles.

Elle paraît directement associée à la métallurgie. Dans le chapitre VI, Randies retient la tradition transmise par Cavazzi da Montecuccolo, rapportant que le fon dateur de la dynastie était forgeron. On peut prendre cette information dans deux sens : ou identifier le forgeron avec le roi, comme le fait Balandier, ou distinguer entre les deux fonctions et considérer que la tradition identifie les deux pouvoirs, pour donner tout son éclat à la fonction technique du forgeron, comme le veut J. Vansina. Quoi qu'il en soit, il faut remarquer que cette «tradition » rend compte du parallélisme des deux transformations : la technique, dont la métallurgie est la donnée principale, immédiatement suivie par l'agriculture — permettant l'in stallation des villes — et la politique.

Il n'est pas sûr que Randies n'extrapole en ce qui concerne le statut de ce

« monarque suprême ». Il prend là une position analogue à D. Birmingham qui fait du Congo une « monarchie absolue ». Cependant, les documents, retenus par Randies lui-même, rendent un autre son de cloche car « le roi de Congo, de même que tous les autres chefs du pays, ne gouverne que sur l'avis d'un conseil compre

nant dix ou douze Noirs ». C'est un conseil identique à celui des Lunda de Mwata Yamvu et répété par tous les États soumis, comme celui de Kazembe. Il est donc fort probable que les formes absolues de pouvoir ne se vérifient que pendant la période où les Portugais renforcent le pouvoir royal, pour mieux contrôler l'ensemble du royaume. La garde blanche, installée à S. Salvador, voulait empêcher toute contestation du pouvoir royal, ce qu'elle fit avec succès.

Dans cette première partie on pourrait encore discuter l'affirmation de Randies concernant l'homologie entre la mort du roi et celle du royaume : « le roi étant

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mortel, le royaume l'est aussi », renforçant ainsi l'importance institutionnelle de l'inter-règne. D. Birmingham l'avait aussi fait, en remarquant qu'une « des fa iblesses de cette monarchie absolue (...) réside dans l'absence d'une forme de succession rigide et respectée ». On oublie ainsi que la succession n'est pas une série de conflits aveugles, mais plutôt une crise structurée, les instances poli tiques ayant prévu les mesures institutionnelles pour y répondre. Certes, la suc cession y faisait souvent des ravages, mais qui tenaient moins au système de succession qu'à la faiblesse des moyens institutionnels. Ce qui veut dire qu'on prend comme cause ce qui n'est qu'une conséquence, les raisons d'une telle faiblesse tenant au type même de pouvoir, nullement absolu. Il faut alors dis tinguer entre le procès analogique, qui fait du roi une hypostase du royaume et

la pratique institutionnelle manipulée par le conseil d'État.

Le chapitre consacré à l'économie débute par un doute nécessaire : rien ne permet de décrire l'installation de l'agriculture au Congo. Quand les Portugais atteignent la côte, les Congolais ont déjà maîtrisé le feu et la pêche, l'arc et la flèche, la poterie, la domestication des animaux et la métallurgie. La seule donnée de civilisation qui leur échappe est l'alphabet. Malgré la faiblesse des documents, Randies cherche à définir la production congolaise avant l'introduction du manioc, importé d'Amérique du Sud par les Portugais pour les besoins de la guerre (Cadornega le désigne comme farine de guerre), dont l'influence sur le bassin du Congo fut énorme. Malheureusement ces documents ne permettent pas de juger de l'impact de cette introduction qui a certainement altéré tant le système de production que la distribution et les échanges.

Le chapitre le plus important, et le plus délicat de cette partie, est celui de la fiscalité, Randies y étudiant le système des impôts. Il retient que le tribut était d'abord payé tous les trois ans, mais cette périodicité fut modifiée après la révo lution chrétienne de 1506, le payement devenant alors annuel, exigible à la fête de saint Jacques, le 25 juillet. Cependant, Dapper, dans un petit chapitre intitulé les « revenus du roi de Congo », écrit qu'ils « consistent en quelque tribut annuel », payé le jour de saint-Jacques et « consistant en simbos, en millet et en bétail », et ajoute « qu'il y a des vassaux si généreux qu'outre le tribut ordinaire ils font hommage à ce Prince d'un couple de boucs, mais il y en a aussi qui ne donnent que des fruits, des bacoues, du vin, des noix et de l'huile de palme ».

Il ne s'agit donc pas d'un système homogène, comme le suggère Randies, mais plutôt de l'association d'un tribut régulier, versé annuellement à date fixe, et de cadeaux (peut-être identifiables à certains hommages féodaux, ou alors analogues aux « cadeaux » des Lunda pour marquer les alliances, soit défensives, soit offensives, la трака et le mufi) dont la valeur est en rapport avec l'importance

politique du donateur et du service demandé.

Randies ne valorise pas suffisamment l'importance du tribut, destiné selon lui à la redistribution. Les témoignages sur cette pratique sont assez divergents, car si un texte de 1656, retenu par Randies, affirme qu'il s'agit d'une redistribution généralisée, Dapper est moins généreux. Il dit que, du tribut reçu, le roi donne aux seigneurs assemblés « quelque petit présent ». Cependant, si cela ne suffisait pas, les hommages sont apparemment retenus par le seul roi, qui paraît de même pouvoir ordonner des recouvrements n'importe quand. C'est à cette situation que se réfère Dapper montrant qu'au Loango les populations ne cultivaient que « le strict nécessaire », parce qu'elles savaient que le surplus leur serait enlevé. C'est le même type de résistance passive employée par les Lunda vers la fin du XIXe siècle, ce qui laisse bien entendre que le tribut annuel ne mettait pas un terme aux exi- 1721

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gences et exactions de la cour, et transforme le tribut en accaparement réel du sur- travail. Il y a donc là une domination économique qui fait que ces sociétés peuvent être classées parmi les sociétés tributaires, le tribut et l'hommage renvoyant au même type de rapport de pouvoir.

La deuxième partie s'ouvre sur l'arrivée des Blancs, qui donne origine à une équivoque lourde de conséquences sur les rapports entre les deux groupes. Les Blancs sont considérés comme des esprits des ancêtres ressuscites. Randies retient différents témoignages de cette équivoque, mais pas celui de Cavazzi, qui raconte que les missionnaires étaient appelés chitti, tandis que les commerç ants blancs recevaient le nom de baquila. Ces deux graphies recouvrent la même entité : les nkita, des « hommes ayant subi une mort violente », les principaux d'entre eux étant les « ancêtres du début » qui ont péri « par la guerre, l'assassinat ou le suicide », selon les informations de Van Wing de 1936. Divisés en trois classes, ils « sont blancs et très forts », ayant leur habitat dans les forêts vierges et dans les rivières. Ce sont les nganga nkisi qui les arrachent à l'eau pour les fixer sur les nkisi, supports matériels qui les rendent perceptibles. Quelle a été la dimens ion réelle de ce « choc traumatisant » dés sociétés congolaises devant ces reve

nants ? Il ne paraît pas possible qu'un historien européen puisse la définir, et pourtant elle constitue la référence primordiale pour saisir, dès le début, la teneur des rapports entre les deux groupes.

On pourrait d'ailleurs se demander si l'acceptation du christianisme n'en fut pas facilitée : il s'agissait de la religion apportée par ces esprits des ancêtres ressuscites. Ce n'est qu'au fur et à mesure qu'apparaît la nature contradictoire de ces prétendus ancêtres, se comportant en ennemis des institutions, que les Congolais sont amenés à les refuser. Le premier dictionnaire bantu connu (1652), curieusement ignoré par Randies, comme par ses critiques, montre que la Bible viendra à être connue comme une source de maléfices, ainsi que l'indique l'appella tion qui lui a été donnée par les Congolais : mu-kisi mukanda, mot formé par la juxtaposition de mu-kisi, vénéfice, crime d'empoisonnement, maléfice, et mukanda, papier, lettre. Le greffage de l'Église catholique s'avère alors impossible, malgré la bonne volonté d'Afonso I, surnommé l'Apôtre du Congo (1506-1543). L'équ ivoque du départ se double par la suite de celle que constitue l'économie mar chande introduite par les Portugais.

Certes les Congolais avaient des activités commerciales avant l'arrivée des Portugais, d'ailleurs plus au niveau des groupes que des individus. Les échanges se faisaient sur une base de complémentarité des économies, qui déterminaient la spécialisation de chaque groupe (c'est ainsi que les Pende, qui occupaient les salines côtières près de Luanda, une fois chassés, après 1 575, à la suite de combats avec les Portugais, partent vers l'intérieur pour y créer de nouvelles salines d'où ils seront expulsés par les gens de Kinguri, les futurs Imbangala de l'État de Kasanje). La production de surplus est donc très relative, et il n'y a aucune réf érence à la spéculation, tant individuelle que collective. Les Portugais jettent sur le marché des produits connus des Congolais, mais dont les procédés de fabrica tion sont autres; et ils demandent en échange des hommes, des esclaves. Appa remment les Congolais acceptèrent ce type d'échange sans protestation tant qu'ils disposaient d'un « surplus » constitué par les esclaves domestiques ou de guerre. Cependant Afonso I ne tarda pas à se plaindre à la cour de Lisbonne, que les commerçants portugais achetaient même des gens de sa famille. La cour portugaise ne put y porter remède : les bases de l'échange qui intéressaient les Portugais étaient celles mêmes que le roi mettait en cause. La contradiction 1722

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fondamentale est ainsi durement mise à nu, et Randies a toutes raisons de dire que « la célèbre image d'une entente idyllique entre les deux royaumes » n'a jamais existé « que dans le pieux projet du roi de Portugal D. Joao II (1495-

1521) ».

C'est le besoin d'une autorité forte sur l'ensemble du royaume qui amène les Portugais à porter assistance au roi, lorsque le Congo est ravagé par une vague d'envahisseurs « Jaga », l'année de l'avènement de Alvaro I (1568-1587). L'or igine de ces Jaga est très controversée ; ils ont été identifiés aux Yaka (Plancquaert), mais, tout dernièrement, on a voulu voir, dans leur système social, un rappel des Lunda (Vansina, Birmingham), ce qui est admis par Randies. Pourtant, les données retenues par Cavazzi rapprochent cette première vague d'envahisseurs du sys tème congo. Il faudrait donc distinguer entre les premiers envahisseurs, dont la culture serait plutôt congo, et la seconde vague, venue de l'Empire Lunda, sous le commandement de Kinguri. Question importante, car si nous admettons la source congo de la première invasion, nous pouvons nous demander si elle n'était pas destinée à ruiner la capitale, où les Blancs avaient pu asseoir leur pouvoir et d'où

ils ravageaient le pays congolais, troublant ainsi le rythme normal de la vie.

En tout état de cause, les forces congolaises sont incapables de résister à cette vague, et elles ne pourront retrouver le contrôle du territoire qu'avec l'aide d'une force expéditionnaire de 600 soldats blancs envoyés de Lisbonne en 1 571 .

A partir de 1575, mais surtout de 1580, année où le roi de Ngola ordonna l'exécution des Portugais installés dans son royaume, la politique des Portugais par rapport aux autorités africaines change radicalement : ils ne veulent plus d'amis ou d'associés, mais des rois soumis. Nous sommes là devant le change

ment quantitatif du commerce : l'Amérique a besoin d'une main-d'œuvre abon dante et bon marché. Les rois africains y font obstacle en demandant trop d'argent et en limitant les quantités de « surplus » fourni. Les Portugais sapent l'autorité non seulement du roi du Congo, mais de toute autorité qui ne se plie pas aux exigences des occupants. Les Congolais, comme les Mbundu (Ambundo), chercheront à profiter de l'occupation de Luanda par les Hollandais (1643-1648) pour s'opposer aux exigences des Portugais. Mais une fois les Hollandais expulsés, ils restent sans défense. Les forces congolaises sont battues à Mbwila (Ambuila), en 1665, et cette victoire portugaise sera très rapidement suivie par l'occupation du dernier bastion mbundu, Pungu a Ndongo (Pungo Andongo), en 1671.

L'arrière-pays de Luanda est ainsi délivré de toute autorité africaine, de même que les Congolais perdent les possibilités d'intervenir dans la traite.

Randies retient, à la suite de cet effondrement de l'autorité politique du roi, que cette victoire aurait été mal accueillie au Portugal. Cependant il ne cite qu^un document de Bernardo da Gallo (1700) d'après lequel « le roi du Portugal fit tuer ceux qui avaient tué le roi D. Antonio I ». Affirmation irrecevable, car pour éliminer les dernières résistances des Mbundu, les officiels de Luanda font appel à Luis Serrao, le capitaine qui avait assuré la déroute des troupes congolaises.

Par ailleurs cette victoire fut même si bien accueillie qu'une église fut érigée à Luanda pour la commémorer (Nossa Senhora da Nazareth), où fut enterrée la tête du roi. La réprobation n'est donc qu'une vue de l'esprit du missionnaire italien, ce qui oblige à chercher pourquoi les Portugais n'en vinrent pas à occuper le pays.

Randies a raison de signaler ce qui peut apparaître comme une incohérence, mais il faut essayer d'y répondre non pas en se référant au seul Congo, mais en replaçant l'événement dans le système portugais. En 1573, Paulo Dias de Novais, qui avait été retenu à la cour du roi de Ngola de 1 559 à 1 565, proposa la conquête

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du royaume rigolais, à ses frais. Novais n'avait pas, tant s'en faut, les capitaux nécessaires à une entreprise de cette nature : il les trouva auprès d'un groupe de capitalistes, ayant à sa tête Jeronimo Castanho. La traversée du Kwanza (Cuanza) vise les mines d'argent de Cambambe, où d'ailleurs Novais ne parviendra pas.

Mais quel qu'ait été le résultat de ces tentatives, bien décrites par Baltasar Rebelo de Aragao, il faut retenir cette donnée fondamentale du processus portugais en Angola. Le Congo avait failli à ses promesses de produire de l'or, de l'argent ou du cuivre, minéraux dont le système monétaire portugais avait un cruel besoin, vu sa dépendance des fournisseurs étrangers. Il n'était donc pas nécessaire d'occuper une région très étendue, alors qu'on manquait de soldats pour pour suivre les M bundu qui, malgré tous les accords, continuaient à inquiéter les Portugais, leur refusant soit les impôts, soit la libre circulation en vue de se pro curer les esclaves ou de découvrir les mines.

Sur un autre plan, Randies définit le mouvement de Yantonianisme comme

« étrange », mais il apparaît comme une réaction normale à la préséance de la religion étrangère. Par ailleurs, il se demande quelles raisons ont pu amener Béatrice à choisir saint Antoine comme inspirateur de ce mouvement; adoptant une suggestion de Bernardo da Gallo, il voit là l'écho d'un sermon prononcé à Bahia par le jésuite Antonio Vieira.

L'explication est sans doute plus simple : saint Antoine est le seul saint portu gais qui, à cette époque (comme aujourd'hui), possède une grande audience.

Il se fait remarquer dans la tradition portugaise parce qu'il dispose d'une très grande ubiquité et qu'il peut agir à des endroits différents, assistant les malheureux.

Bien que totalement portugais, les dons d'ubiquité de ce saint (qui pourraient se rattacher aux qualités médiumniques si communes dans les communications avec les ancêtres, au Congo comme ailleurs) et de réparateur de torts et d'injus tices, en font très vite un saint national. C'est plutôt à cette vision naïve, mais pratique, qu'il faut demander les raisons du recours à saint Antoine pour retrouver l'unité politique congolaise définitivement perdue.

Randies se borne à constater la faillite des missionnaires (dont l'exécuticn de Béatrice, le 2 juillet 1 609, marque le point final) ; mais il ne s'est pas posé de ques tions concernant les systèmes religieux congolais, utiles cependant pour mieux comprendre le manque d'emprise des missions chrétiennes sur la réalité congol aise. Nous avons déjà montré que les nkita, qu'on trouve mentionnés chez Cavazzi, formaient encore vers 1930 la base des pratiques religieuses concernant les ancêtres. Il y a eu certainement des changements, mais la recherche n'est pas suffisamment avancée pour qu'il soit possible de les signaler avec certitude.

Par ailleurs, les nkita sont à la base des pratiques de la société du kimpasi, elle aussi citée par Cavazzi, et qu'on trouve aujourd'hui tant au Congo qu'au Mayombe.

Cavazzi donne de larges informations sur la campagne de destruction menée par tous les missionnaires, et par lui-même, contre les enceintes où se faisait l'in itiation du kimpasi. Sans vouloir poursuivre ces références, on peut conclure que le catholicisme n'a jamais pu éliminer les pratiques religieuses congolaises.

Les chapitres suivants concernent l'expansion portugaise en Angola, à laquelle sont étroitement associées les pratiques commerciales, qui suscitèrent l'apparition ď États-courtiers, relais indispensables entre les régions côtières, où les « produits»

étaient commercialisés et embarqués, et les régions productrices. Il convient de noter qu'à l'exception du Loango, dont on ne peut savoir avec certitude s'il a été sujet du Congo, tous les États-courtiers (Kakongo, Angoï, Soyo et Mussul) apparaissent à la demande des Portugais. La seule remarque à faire c'est que les

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différentes étapes de la pénétration portugaise, qui sont chronologiquement 1 61 6, où Mbaka (Ambaca) est atteinte, 1671 (occupation de Pungu a Ndongo), 1838 (occupation du district de Malange) et 1870 (années où se terminent les innomb rables expéditions contre Kasanje), ne sont pas avalisées par certaines histoires africaines, comme celle des Pende, dont la chronologie débute vers 1575 (appar ition des armes à feu blanches), retenant 1590 (bataille de la Lukala) et 1671 (chute de Pungu a Ndongo). La mise en rapport de ces deux découpages histo riques montre combien la manipulation des documents est difficile, car presque toujours le contre-point africain fait défaut.

Il faut encore relever un autre point d'histoire, car il tient au rôle joué par les Lunda et par Г État-courtier de Kasanje dans la livraison d'esclaves à Luanda.

L'installation de Kasanje paraît un peu antérieure à la chute de Pungu a Ndongo, mais on peut affirmer que l'importance commerciale de l'État ne commence qu'après cette date. Les Imbangala, établis sur les rives du Kwandu (Cuando) y contrôlent le commerce avec les populations installées au delà : Lunda, Cokwe, Lwena, d'autres encore empêchant cependant tout contact direct avec les Portugais, auxquels ils ne donnaient que des informations insuffisantes. Un rapport du sergent-major Manuel Correia Leitao (1765), montre que les Portugais s'inquiétaient de savoir ce qui existait au delà du Kwandu et apprirent ainsi que nombre d'esclaves, jetés sur les marchés de Congo, de Kasanje et de Benguela, étaient fournis par les Lunda. Ils purent aussi établir que ces Lunda désiraient entrer en contact avec eux, mais en étaient empêchés par les Imbangala. L'en semble des informations paraît montrer qu'il y a eu déplacement des routes de la traite vers l'intérieur et que le royaume du Congo ne se comprend que dans le

cadre de l'évolution de la présence portugaise en Afrique.

Quelques années après ce voyage de Correia Leitao, les Lunda, qui avaient poussé une expédition à l'est pour y chercher des Blancs, envahissent les terr itoires occupés par les Hungo et les Sosso, qui obéissent aux Portugais. En 1767 ils attaquent le Kasanje et la Matamba, qui, selon Birmingham, demandent en vain des secours aux Portugais. Il y a une liaison étroite entre ces événements, mais Randies, en parlant de « la longue crise des exportations d'esclaves du port de Luanda », ne retient que l'impact des combats. Ce n'est pas suffisant, car l'intervention — directe ou indirecte — des Lunda dans l'installation des Por tugais en Angola est d'une très grande importance, et on voit bien que l'expédition

de conquête lancée par les Lunda vers l'est, à la fin du XVIIe siècle, a empêché l'approvisionnement normal en esclaves des États-courtiers, provoquant la chute des exportations.

Dans ses conclusions, Randies souligne que le Congo « païen » refusa l'em preinte du catholicisme et résista aux exigences de l'économie de traite. Les Portugais furent obligés de démanteler le royaume, pour y fabriquer le surplus indispensable à la poursuite de leur politique de colonisation de l'Amérique du Sud. Peu de chose est à mettre à l'actif des influences européennes : par exemple l'introduction des plantes américaines ; mais pour le reste — métallurgie et tissage — il y eut régression.

D'autres questions restent en suspens : Randies conclut en s'interrogeant (et en nous interrogeant) sur le rôle économique des États-courtiers, sur l'im possibilité où se trouva le royaume de Congo à se constituer lui-même en État- courtier. L'image du passé congolais qui nous est présentée ici demeure quelque peu confuse, ce que laissait prévoir l'énorme masse documentaire, par trop uni

latérale pour conduire à des conclusions tranchantes.

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Le grand mérite de la thèse de Randies est d'avoir mené sa recherche à travers les méandres des documents pour montrer non seulement leurs possibilités, mais surtout leurs limites. L'image du royaume est maintenant suffisamment bien esquissée pour qu'on puisse y apporter quelques retouches. Cet ouvrage démontre, une fois de plus, que l'évolution du Congo ne se conçoit que par rapport au sys tème général portugais et à l'intervention des Lunda sur la frontière orientale du territoire angolais. Cet Ancien royaume du Congo est actuellement le meilleur ouvrage existant sur le sujet, en même temps qu'un remarquable document sur les contacts entre deux cultures.

Alfredo MARGARIDO.

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