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Triumvirat : suivi de Êtres de papier, êtres de pixels

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Academic year: 2021

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Triumvirat suivi de Êtres de papier, êtres de pixels

Mémoire

Sarah Marcotte-Tambo

Maîtrise en études littéraires - avec mémoire

Maître ès arts (M.A.)

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Triumvirat suivi de Êtres de papier, êtres de pixels

 

Mémoire

Sarah Marcotte-Tambo

Sous  la  direction  de  :  

 

Sophie  Létourneau,  directrice  de  recherche  

 

 

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Résumé

Ce mémoire à deux temps est le résultat d’une pratique d’écriture centrée sur le développement du personnage et d’une étude de ce dernier en contexte de jeux.

En premier lieu, un trio de personnages présenté sous forme de dossiers, c’est-à-dire d’ensembles de textes littéraires de différentes natures, constitue la partie créative. Les personnages qu’on y retrouve furent repêchés par l’auteure à la suite de sa participation à différents jeux d’écriture sur forums. Inspirée par le modèle de ces plateformes du Web, c’est par l’intermédiaire de fiches descriptives, de fragments, de nouvelles, que l'auteure présente les protagonistes choisis au lecteur. En second lieu, il est question d’observer, sous le couvert de l’essai, le personnage et son rapport à son auteur en regard du jeu, notamment jeu d’écriture mais également jeu vidéo. C’est principalement à travers un dialogue avec Chloé Delaume et son Corpus Simsi que l’auteure interroge la notion de personnage, à savoir, comme c’est le cas dans Corpus Simsi, ce qu’il en est du personnage libre de migrer d’un média et d’une fiction à l’autre. Le personnage tantôt avatar de jeu, tantôt protagoniste romanesque, mais surtout siège de maints possibles.

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Table des matières

 

Résumé  ...  iii  

Table des matières  ...  iv  

Remerciements  ...  v  

Préambule : Mode d'emploi  ...  1  

Triumvirat  ...  4  

Introduction aux protagonistes  ...  5  

Mathyas  ...  9  

Jude  ...  36  

Antoine  ...  64  

Êtres de papier, êtres de pixels  ...  89  

Introduction : Je joue aux Sims  ...  90  

Elles jouent aux Sims  ...  96  

Ils jouent aux Sims  ...  100  

Conclusion : Nous jouons ensemble  ...  107  

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Remerciements

Pour ta patiente et précieuse confiance, pour ton écoute et ta douce curiosité envers ces étranges qui habitent mes idées et mes mots, merci Thomas.

Pour les échelons posés au fil de vos cours, pour ces marges annotées et ces commentaires qui nourrissent les terreaux des écritures naissantes, merci François Bon, Alain Beaulieu, Jean-Noël Pontbriand, Anne Peyrouse, Sophie Létourneau... Pour la richesse de nos échanges et l'incomparable effervescence de nos rencontres, merci à vous les sans-visages avec qui je croisai la plume sur les jeux d'écriture sur forums.

Pour ta patience, pour ta patience, pour ta patience, pour la finesse de tes idées et la justesse de samouraï avec laquelle tu les manies, force tranquille Sophie Létourneau, un grand très grand merci à toi.

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Préambule

Mode d'emploi

 

Les nouvelles, fragments, lettres et autres textes répartis en dossiers qui composent la partie créative de ce mémoire se veulent un assemblage des résultats de ma participation à des jeux d'écriture sur forums.

L'on trouve effectivement sur la vaste toile du Web de ces jeux à charpente de forums, c'est-à-dire qui prennent pour modèle des sites destinés aux utilisateurs qui souhaitent échanger sur divers sujets plus ou moins ciblés. Cependant, loin de simplement inviter à la discussion, ces jeux d'écriture sur forums, dits également forums de jeux de rôles ou de role play, produisent tout un chacun un monde original ou inspiré d'une œuvre de fiction (roman, film, série télévisée, bande dessinée, jeu vidéo, etc.).

Sur le forum Never Never Land1 par exemple, on reprend librement l'univers

de l'œuvre de James Matthew Barrie autour du personnage de Peter Pan. Les joueurs peuvent y incarner un garçon perdu, une mère, un peau-rouge, une fée, une sirène, un pirate ou encore une créature imaginée. Ainsi la plupart des intrigues reposent sur les tensions, conflits et alliances entre groupes sociaux et sur le devenir de l'île.

Tandis que sur le forum Niwl2, le contexte est entièrement original. Le

monde mis en place se veut une sombre féérie moderne. C’est-à-dire que l’on retrouve des éléments tenant du fantastique, tels que des créatures merveilleuses, cependant l'environnement matériel et technologique fait écho aux années 1970. Sur Niwl, forêts enchantées voisinent amas de ferraille et la société est principalement menée par des instances religieuses, la plus populaire étant inspirée du christianisme. Les joueurs désirant se joindre au forum créent un personnage qui doit adhérer à l'un des différents mouvements idéologiques proposés par le contexte du jeu. Ces mouvements se déclinent en plusieurs groupes sociaux, allant des mystiques aux anarchistes.

                                                                                                               

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Ouverts à quiconque a la plume inspirée, c'est par l'intermédiaire d'un personnage que l'on pénètre ces univers, quel qu'en soit le contexte. La création du personnage consiste à rédiger une fiche de présentation, carte de visite détaillée, et ce n'est qu'une fois cette introduction approuvée par les responsables du forum, les administrateurs, que devient possible l'interaction avec d'autres personnages de joueurs préalablement validés.

Les personnages interagissent ensuite les uns avec les autres dans des textes répartis en « sujets », soit des fichiers créés dans une section du forum représentant un lieu du monde fictionnel. Les auteurs se répondent à travers des textes plus ou moins longs (de quelques lignes à quelques pages), chacun étant responsable des actions et réactions de son personnage. C'est ainsi qu'un récit se dessine, ou une scène, et que l'action progresse. Et ce, à l'échelle du cheminement personnel des personnages participant au sujet mais éventuellement, dépendamment des enjeux, à l'échelle du forum.

Le personnage est le moteur du jeu. Indirectement, il en est également l'objectif puisqu'il s'agit de le faire évoluer dans un univers choisi, au gré des événements et des rencontres. Le forum n'a habituellement pas une visée prédéfinie, si ce n'est la pratique de l’écriture dans un monde virtuel riche en possibilités, aventures et rencontres.

L'idée à la base de ce mémoire consiste donc à repêcher des personnages qui furent créés dans le cadre de jeux d'écriture sur forums. Ce sont des personnages migrateurs qui, dans un mouvement que l'on pourrait qualifier de

transfictionnel3, glissent non seulement d'une fiction à l'autre, mais d'un média à

l'autre.

Dans l'essai qui accompagne ces dossiers, je m'attarderai à la notion de personnage. Je me pencherai sur la nature du personnage en contexte de jeu, plus encore sur son passage du jeu au livre et sur son rapport au joueur devenu auteur. Pour ce faire, je prendrai pour exemple le personnage de Chloé Delaume                                                                                                                

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qui, dans Corpus Simsi4, raconte son existence dans le jeu vidéo Les Sims5. Ma

propre expérience du jeu, de la création de personnages et de l'écriture servira également à alimenter mon propos.

De pixels comme de papier, le personnage est ici au cœur de l'affaire.

                                                                                                               

4 Chloé Delaume, Corpus Simsi, Paris, Éditions Léo Scheer, 2003, 144 p.

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Introduction aux protagonistes

 

Afin de les introduire comme il se doit, quelques confidences sur mes trois protagonistes… Et parce que la rencontre tient un rôle de grande importance dans le milieu des forums d’écriture. Entre valses, collisions et éclipses, les personnages orbitent les uns autour des autres de maintes façons, mais c’est toujours de la rencontre et du premier échange que l’intrigue tire son impulsion. Les caractères se font face et s’apprivoisent, une dynamique s’installe, harmonieuse ou conflictuelle, et les mots en font de même. À tout le moins deux écritures s’interpellent, deux styles entreprennent un dialogue, mais surtout la construction conjointe d’un récit. Tentaculaire et à têtes multiples, le résultat est une chose bien curieuse qui se prend par on ne sait trop quel bout. Le triumvirat qui suit est une incarnation possible de la bête à trois têtes que je fis mienne lorsque je recueillis mes protagonistes au sortir du jeu.

Voici donc comment Mathyas, Jude et Antoine apparurent pour la première fois sur mon radar. Ou comment nous nous rencontrâmes, et quel sort hypothétique je leur réserve.

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1. Mathyas

Récupéré il y a quelques années au sortir d’un forum aujourd’hui fermé, de style réaliste et qui mettait en scène une ville nord-européenne innommée, Mathyas valse entre l’arrière-plan et l’avant-scène de tout ce que j’ai écrit depuis le début de mes études universitaires. Il a fait l’objet de plusieurs nouvelles et, comme toute bonne obsession, ne m’octroiera un sommeil tranquille qu’une fois que lui et moi aurons au moins essayé, sérieusement essayé de lui donner une vie publiée.

Centre contre sa volonté d’une constellation de personnages soumis à son étrange et insoutenable force d’attraction, Mathyas se retrouvera sujet principal d’une collection de textes, principalement des nouvelles, étroitement liées les unes aux autres, semblablement aux chapitres d’un roman.

Il est le premier personnage qui bien que muettement, si ce n’est par sa musique, m’aura convaincue de son potentiel, celui de se réincarner au pluriel et en dehors du cadre scolaire dans le but de trouver niche définitive dans un livre encore imaginaire à ce jour.

Bien qu’il fût mon avatar en contexte de jeu, Mathyas est désormais de ces personnages que j’aime surtout, mais beaucoup il va sans dire, d'un point de vue différent de celui de la joueuse. À défaut de me projeter en lui, il m’est apparu de plus en plus clair, en l’écrivant hors-forum, que c’est en adoptant le regard de tous ceux et celles qui l’aiment – trop – que j’éprouve le plus d’aisance et de plaisir à l’observer vivre et à l’écrire.

Si je devais me soumettre à sa gravité, c’est des yeux de sa sœur que je serais le plus près de mon Je, mais des yeux de sa mère morte que je voudrais le vivre, cet amour plus grand que soi.

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2. Jude

Il y a certainement dix ans, Jude fut aussi tiré d’un forum aujourd’hui fermé. Inspiré d’un énième jeu d’écriture qui reprenait l’univers d’Harry Potter. Jude y était un professeur d’astronomie.

Cher Okamoto sensei qui à présent pourrait m’inspirer une toute première tentative de quelque chose comme de l’autofiction. En bout de ligne sûrement un objet discutable. Clin d’œil à Chloé.

J’entends : Jude est le Japon qui flotte dans mon monde imaginaire. Cependant, m’étant pourvue de souvenirs véritables suite à un bref voyage à Tokyo en novembre 2016, l’idée de me placer devant Okamoto sensei pour de vrai et de faux à la fois est un peu peut-être je ne sais plus trop finalement, tentante. Les voyages en métro m’ayant été de l’ordre du quotidien, là-bas, c’est dans un wagon que je nous assiérais. Dans un face à face, peut-être récurrent, peut-être unique, duquel je puiserais fables et divagations sur l’homme.

À Tokyo, je puisai effectivement fables et divagations de nombreux passagers et passants, de chair comme de papier, voire de pixels (ces écrans géants…). Je songe notamment à une large affiche de la gare Seibu-Shinjuku devant laquelle je passai tous les jours mais surtout sur laquelle un énigmatique Yū Takahashi posait pour son plus récent album.

Bref, la vraie gare Seibu-Shinjuku de Tokyo et dans la vraie gare, une vraie affiche avec un vrai musicien dessus et puis de vrais métros sur les rails et dans les vrais métros, une « vraie » moi et devant elle : un hypothétique Jude Okamoto. Que de visages de toute façon. Plus d’un lui siérait. Suffit de lui prêter les traits, par exemple, de ce grand bonhomme que je vis un jour entrer dans le bus à Québec en songeant : Ma foi, si ce n’était de ses cheveux noirs, ce pourrait être Jude.

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3. Antoine

Né dans des circonstances qui me sont aujourd’hui nébuleuses, Antoine fut néanmoins mon tout premier personnage sur forum. Le forum en question, il me semble, représentait un univers urbain vaguement futuriste… Au sortir du forum, le contexte n’est plus aussi important que le protagoniste même. Après tout, ce qui fait la force de ce dernier, c’est sa capacité de passer certes d’un média à l’autre, mais pourquoi pas, d’un univers narratif à l’autre également.

Pour en revenir à Antoine…

À l’origine, douce adolescence, il m’est venu d’une fascination pour le coma.

Je lisais Les thanatonautes6 et j’écoutais FullMetal Alchemist7. (Mon personnage

préféré, Alphonse Elric, voit son âme de garçon transférée dans une armure de métal suite à formule d’alchimie qui tourne mal.) Maintenant que j’y repense le rapport entre le contexte d'écriture et mes idées est plus qu'évident.

Mais puisqu’on y est…

Antoine s’est concrétisé à partir de l’idée peu originale d’une forme de transfert de conscience. Un cas de figure que je m'imposai. Tu te lèves un bon matin et t’es ce type captif d'un lit d’hôpital qui s’éveille tout juste d’un coma. T’es qui ? T’es Antoine. Et Antoine était né.

J’ignore ce que nous réserve la suite. Une tentative de roman, possiblement. Sûrement. L’approche m’est encore floue. Antoine étant un être d’une certaine façon dyadique, son Je est une chose qui se manipule avec minutie. Je me fais la main. En attendant, si je retrouve un forum digne de ce nom, je l’y réaccompagnerai peut-être, qu’on s’y creuse davantage. À chacun son terreau de jeu. Puisque l’important se résume à cela, jouer, chercher, endosser la quête-personnage, peu importe laquelle, l’endosser et la mener le plus loin possible, pour voir. Voir à travers les yeux d’un autre. Rien que ça au pire, et au mieux…

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Nom : Loiseau

Doux patronyme hérité de son père qui penche cependant davantage du côté du rapace que du rossignol. Ou que de l’albatros. Loiseau comme dans : bête à ailes, mais de ces ailes qu’on finit par oublier et sagement ranger contre ses flancs au fil des générations. Ce ne sera pas le cas de ce Loiseau-ci, qui est né la tête enfouie dans sa disproportionnée voilure à plumes.

Prénom : Mathyas

Qu’il tient d’un coup de cœur de sa mère. « Mathyas » avec le « as » qui sonne clair et ouvert, qui sonne français, disait-elle. « Mathyas » avec l’orthographe relookée au goût pas tant du jour que de la singularité de celui qui le porterait, le prénom. « Mathyas » comme une couronne dont on coifferait le petit roi d’un royaume étrange et lointain, si lointain, de ces royaumes fantasmés dont seules les mères savent le secret.

Âge : Grande vingtaine petite trentaine

Selon les points de vue. Il reste que c’est là, au meilleur de ses grands airs lunaires, au sortir du cadre familial qui faisait ombrage à son invraisemblance, que Mathyas se fait mots cette fois-ci.

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Ce qu’il fait : De la musique

Avec un talent qui le dépasse et avec des instruments qui ont sur lui l’influence des grands maîtres et l’emprise des premiers amours. Virtuose des blanches et des noires, c’est cependant auprès de son violoncelle que Mathyas fait carrière. Il se joint à l’occasion à des orchestres, principalement en tant que soliste, mais accepte également, à coups d’ennui, de jouer sur des bandes sonores de films ou pour des enregistrements classiques, voire de se donner en récital. Sa spécialité c’est Bach.

Ce qu’il veut : Son petit monde mis à l’écart du grand

La bulle idéale de Mathyas inclut ses instruments et sa sœur Olivia. Là, dans cet ailleurs fantasmé, on ne vivrait que de musique, d’amour, de chocolat et de spiritueux. Sur une île achetée avec l'éventuel et hypothétique héritage du père. Un investissement sans doute désapprouvé par ce dernier, mais qu'importe à Mathyas qui sur son île n'aurait qu'à se soucier du fragile bonheur de sa cadette.

Mathyas

par Olivia

L'apparence : « Beau comme ses mains, il a de ces traits sévères, de ces

pommettes acérées qui saillent et contrastent, dans un esthétisme qui leur est propre, avec sa tête de garçon timide. Il a toujours eu les cheveux un peu trop long, un peu trop court, à la lisière de la coupe, comme coincés entre deux étapes. Ses mèches blondes retroussent sur le col de ses chemises, s’égarent sur sa nuque, mais n’atteignent jamais ses épaules. Sa frange se la coule douce, tantôt renversée vers l’arrière, tantôt partiellement coincée derrière son oreille… C’est un beau désordre docile qui lui couvre les idées et qui va de pair avec le reste. Son grand corps mince, Mathyas l’habille de manière ni chic ni décontractée, mais avec un classicisme discordant qui lui sied très bien. Contrairement à moi, Mathyas n’a pas hérité des yeux clairs de notre mère. Il a pris les iris de notre père, presque noirs, et s’en est fait de séduisants abysses. »

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Le caractère : « Drôle de Loiseau qui vole au gré des histoires. Mathyas est un

personnage qui ne saurait s'alourdir d’un mal-être, sans pour autant se faire bon vivant. Il va au gré des hasards, mais aussi de ses envies, quelles qu’elles soient. Mon frère morcelé, ses instruments portent tous en eux une part de lui, égarée par mégarde ou pas. Il s’en trouve comme allégé, déchargé d’une part d’humanité. Libre qu'il est, la morale ne saurait avoir prise sur lui. Sur son appétit de ces choses qu'on peine parfois à s'autoriser, sur sa conscience éclatée, recollée comme un reflet en fragments, arêtes tranchantes. »

Fragment d’histoire : « Combien de fois déjà ? Combien de fois toi et moi

sommes-nous tombés amoureux ?

Une fois, c’était l’été. Tu portais une chemise blanche aux manches roulées jusqu’aux coudes avec un pantalon bleu. Tu avais l’air d’un grand écolier. Dans ma robe jaune, toute légère toute fleurie, je te papillonnais autour. J’étais heureuse, Mathyas, rien que d’être là avec toi au milieu des autres.

Tu m’as offert une crème glacée, mais tu m’as donné l’argent pour payer. En attendant dans la file devant le comptoir, je t’ai pris la main, je t’ai souri, j’ai appuyé ma tête sur ton épaule. J’avais le cœur au printemps. J’étais heureuse que tu m’aies choisie pour t’occuper la solitude, cette journée-là.

Fraise pour moi, chocolat pour toi, c’est moi qui ai commandé. Nos cornets en main, tu m’as entraînée dans les marges. J’avais les lèvres roses, tu avais le menton collant. Plus loin, il y avait un cimetière, un peu à l’ouest du vrai monde.

Adossés contre la pierre tombale de Novembre Veilleux on a terminé de manger en silence. Puis je t’ai regardé, tu te léchais la main, collante elle aussi, tu étais concentré, ou absent, je n’ai jamais su faire la différence. Le feuillage de

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l’arbre qui nous faisait de l’ombre te marbrait de lumière. Mon Mathyas tout en contraste, tu étais beau, encore.

Tu l’es, beau.

Je t’ai regardé et je t’ai demandé : Mathyas, est-ce que tu m’aimes ?

Tu ne m’as pas répondu. Tu as léché le chocolat dans la paume de ta main, puis tu as tourné la tête vers moi et tu m’as embrassée. Fraise pour toi, chocolat pour moi. »

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Les autres

par Mathyas

Olivia, la petite sœur : Je l'avais devinée de loin, avec mon télescope. J’avais

d’abord cru à un astéroïde. Je ne m'étais pas trompé. Elle était un peu la fin du monde, du mien, mais si toutes les fins du monde étaient comme ça, crever cent fois, je le veux bien.

Olivia, je te rangerai dans l'étui d'un violoncelle, puis je t'amènerai sur l'île que je t’achèterai. On y fera pousser des vignes et des cacaotiers. Ce sera notre outre-monde : petit royaume dont tu seras la reine.

Dans les regards d’Olivia le grand frère cassé que je suis, celui aux méninges désordonnées, m'apparaît presque concret. Elle me regarde avec des yeux qui savent et qui aiment quand même, et qui aiment encore davantage, mais qui savent.

Elle sait, Olivia, combien j’ai l’existence décomposée en mille musiques. Corps de piano, corps de violoncelle… Elle a son frère ici et là, Olivia, mais il n’y a que du corps de Mathyas dont elle sait jouer.

Strad, le violoncelle : Lui et moi ne nous connaissons pas depuis bien longtemps.

Lui et moi n’en sommes pas moins un coup de foudre, un coup de feu. Strad m’a mis quelque chose comme une caisse de résonance à la place du rien. Le mot « fidélité » n’a de sens que s’il est question de lui. Je lui serai fidèle tant qu’il sera violoncelle.

Strad, c’est aussi une histoire, un conte qui dort au creux de son silence. Il était une fois les Carpates. Il était une fois l’épicéa et l’érable, et un maître luthier dont la légende se composerait au fil de ses œuvres. Il serait une fois Strad le violoncelle et Mathyas Loiseau.

Maman, la mère : Boîte à musique qui a perdu son mécanisme, la ballerine qui lui

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sangs. Elle aurait aimé naître violoncelle, savoir chanter, mais elle chantait faux. Parlait faux, aussi.

Malheureuse parmi les autres, tant d’autres. Que ça, malheureuse. Ma mère était malheureuse et la chose tentaculaire, torpeur monstre la menait au gré des riens, comme un chien… L’a grugée comme un os.

Morte maman et mise en boîte. Une boîte silence, sans mécanisme ni cœur. Sertie seulement de vieux bijoux d’or; une chaîne autour du cou.

Papa, le père : Qu’il n’y a que ma sœur qui appelle « papa » et qui achète des

bijoux d’or.

Le père est riche. Son amour se mesure en marges de crédit. Le père distribue les cartes de plastique à sa progéniture, s’achète une descendance. Le père se tient droit. Au milieu du visage : un trait noir, une moustache. Le père est un Homme avec un H majuscule. Le père est un H. Solidement campé sur ses deux pattes. Droit. Austère. Égal à lui-même.

Mais le père est aussi porte-monnaie abyssal et si les marges manquent parfois de souplesse il saura y remédier. Il n’y a rien que le père ne saurait acheter. Il y a bien de ces fils qu’on ne saurait aimer, mais qui jamais n’en diront mot tant qu’on saura les occuper.

Le père, à coup de Stradivarius et de Fender, conquiert ma tolérance fardée d’amour.

Sasha, le peintre : J’ai trouvé un tableau à habiter. Cette fois, c’est dans l'ombre

de Strad que me je me suis égaré. J’ignore exactement de quel genre de tableau il s’agit. Je me suis toujours senti un peu étranger devant les œuvres abstraites. Comme devant un miroir déformant. Et puisque mon reflet et moi en sommes toujours à nous apprivoiser… Je ne sais pas.

Il reste que j’aime la chaleur des nuances, la texture boisée, le quelque chose de beau, de ce tableau. Olivia m’y reconnaîtrait. Moi, je tâtonne encore, mais je n’y suis pas seul. On a pris ma main. On prend toujours ma main. On finit toujours par la lâcher. Mais Sasha dit que non. Sasha dit autre chose. Avec ses

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mots plein la tête, je me prends à espérer que cette fois, on ne me relâchera pas trop vite.

Constance, la timbalière : Celle qui bat la mesure. Ouvre les jambes. Ferme les

jambes. Constance est une paire de jambes, une paire de fesses et une paire de seins. Je me glisse entre les deux. Tout.

J’aime le silence de Constance. J’aime qu’elle n’ose jamais rien me demander de plus. J’aime qu’elle ne m’aime pas. J’aime ne pas l’aimer.

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Mathyas à trois temps

Un,

Sais-tu combien tu renverses mon paysage, beau blond ? Que caches-tu, derrière tes regards de garçon perdu ? À qui s’adressent les secrets qu’ébauchent tes lèvres ?

Tu ne m’as pas vu, assis au comptoir derrière la fenêtre du café. J’ai voulu interrompre la mesure de tes pas, mais les mots ont rebondi sur la vitre et me sont revenus en pleine figure. Je te connais !

J’ai menti, beau blond, j’ai menti… Car ce visage, tranchant profil de défilé parisien m’a crevé les yeux et fendu la poitrine. Si tu m’avais regardé, tu aurais vu, dans mon squelette ajouré, mon cœur convulser pour toi. Mais tu traversais déjà la rue, ta musique sur l’épaule, recluse dans un grand étui noir.

J’ai enfilé ma veste de cuir et je t’ai pris en chasse.

Je te devine, derrière ta frange oubliée. C’est dans l’orgueil de ton dos et la tombée de tes épaules, dans la tranquille indifférence de ta posture et l’élégante sévérité de tes mains. Enfant de l’abondance, c’est inscrit sur ta nuque que voilent les mèches qui roulent sur le col de ta chemise. Je ne t’ai jamais croisé qu’en rêve.

Je te peindrai sur fond blanc, nu. Je te peindrai deux abysses dans les yeux et t’explorerai en couleurs. Nous ferons l’amour, si tu veux, et si tu ne veux pas, j’attendrai que tu dormes, avant d’embrasser ton sexe.

À te contempler, il m’apparaît de plus en plus clair que tu es de ces oasis qui ne s’atteignent que par la voie des airs, des mers ou des rêves. On ne marche pas, simplement, à toi. On s’égare dans le vague ou on s’abîme dans l’ombre. Tenter de te suivre, c’est voir apparaître un tableau à chacun de mes pas.

Tu m’inspires, beau blond, mais comprends-tu qu’il ne s’agit pas d’art ? Tu ne te doutes de rien, penché sur ton petit livre blanc, ta musique à tes pieds. Je t’observe depuis un moment, d’entre les rayons de la bibliothèque. En tentant de me convaincre que tu finiras bien par lever les yeux et me voir. Moi qui,

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comme toi, ne cadre pas dans les paysages trop plats. Entre quatre lignes, j’étouffe. Et à jouer les photographes animaliers, je fatigue. Tu es le lion qui dort. Tu m’ennuies et me fascines tout à la fois. Je veux te toucher, te faire rugir. Montre les crocs, qu’on s’amuse.

L’air de rien, je m’approche, me peigne la frange d’une main et m’essuie la commissure des lèvres de l’autre. Je n’y peux rien, tu me fais baver.

- Salut.

Je suis très cool, c’est naturel. Je te souris et m’assieds devant toi, sur une table basse. Maintenant c’est moi qui te fais face. Je te présente ma main, sur laquelle tu portes un regard suspicieux. Mon choix de couleurs ne t’inspire guère ? Ma profession est inscrite sur mes doigts. Je peins blanc sur vert, ces temps-ci.

- Écoute, ça peut te sembler un peu… direct mais, je suis peintre et tu m’inspires beaucoup. Sais-tu combien tu es beau ?

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Deux,

Nous faisons l’amour entre parenthèses, en marge de ton histoire. Avec toi, Mathyas, le temps se compte en coups de bassins.

Tu te croyais seul lorsque je t’ai rejoint après la répétition. Lentement, tu rangeais ton brillant stradivarius. Je me suis approchée, tu m’as peut-être entendue, et j’ai posé ma main sur ton épaule. Tu ne t’es pas retourné, tu as achevé de fermer ton étui sans te presser, puis tu t’es levé. Ma main a glissé le long de ton dos.

C’est moi qui t’ai embrassé. C’est moi qui t’embrasse toujours en premier. Tes baisers sont légers, tu embrasses avec parcimonie, gentiment, presque timide. Tes mains sont moins enclines aux flatteries. Elles ont vite fait de trouver la poitrine. Après tout, nous n’avons pas de temps à perdre. Tu défais toi-même l’attache de ton pantalon, je remonte ma jupe et abaisse mon collant et ma petite culotte. La suite est juste assez rapide, juste assez longue.

Je m’incline sur l’une des timbales, celle du centre, et j’écarte les jambes. Je ne veux pas te voir. Te regarder, c’est s’exposer à ton invraisemblance et risquer de perdre pied. Je te préfère de loin, soufflant par saccades dans mes cheveux. Anonyme, ou presque.

Je ne t’ai jamais vu jouir. Je t’ai entendu, sourdement, grogner dans mon cou. J’ai senti tes pouces appuyer sur les fossettes au creux de mon dos. C’est tout. C’est suffisant. Tu sais doser tes énergies et tu devines avec justesse mon crescendo intérieur.

Tu fais un très bon amant, Mathyas, mais je ne t’aime pas. Autour de ta tête flottent des brumes desquelles je préfère rester loin.

Jules, mon amoureux, n’a jamais été très porté sur le sexe. Ni sur la marche, ou sur quoi que ce soit qui implique le bas de son corps, pour tout te dire. Nous nous sommes rencontrés dans une boîte de nuit. J’arrivais de la piste de danse, il était assis près du bar. Je me suis demandé si le fauteuil roulant

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abandonné non loin lui appartenait. Il m’a dit que si je dansais encore un peu, il m’offrirait un verre. Alors j’ai dansé pour lui.

Jamais on ne m’adressa plus beau sourire que celui avec lequel il acheva de me séduire lorsqu’il se hissa dans le fauteuil. Je n’eus jamais à lui demander s’il lui appartenait.

Tout ça, tu t’en fiches. Si j’étais un instrument, alors là peut-être me prêterais-tu un instant ta précieuse oreille.

Je t’ai déjà écouté secrètement parler avec ton violoncelle avant de venir te rejoindre. C’était beau de vous entendre, ta voix timide de contrebasse racontant je ne sais quel rêve et lui, ton mythique stradivarius, te répondant quelque chef d’œuvre éphémère. J’ai tenté, après coup, de m’entretenir avec mes timbales, mais elles n’ont jamais répondu.

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Trois.

Ça t’ennuie de nous laisser derrière toi. Tu n’as pas besoin de mots pour me le faire entendre. À ta façon de t’accouder sur la portière, le front appuyé sur la vitre, les prémices d’une moue accrochés aux coins de ta bouche, c’est haut et fort que tu insinues ta déception.

Cette histoire-là te plaisait, pas vrai? La nôtre, coincée entre les murs de mon appartement trop étroit.

- C’est que pour quelques semaines… Tu pourrais être surpris et y prendre goût.

- Non. … À quoi?

- Au paysage, aux rencontres…

Sans me regarder, tu hausses les épaules, boudeur. C’est que tu seras toujours un peu le même, petit grand frère. Je me surprends à l’oublier, parfois, et à chaque fois, m’en veux. Pourtant, c’est aussi un coupable bonheur, que je m’efforce de contenir au plus creux de mon ventre, que de penser qu’entre l’adolescent dont je tombai amoureuse et l’homme que je conduis ce matin à l’aéroport, il n’existe nulle dissonance perceptible pour l’oreille moyenne. Seul le témoignage de tes instruments ou un examen attentif de ton visage sauraient attester des retombées du temps sur ta personne.

- Tu as tes billets? - Oui.

Le tien et celui de ton violoncelle dont la présence sur le siège arrière me pèse soudain sur la nuque. Sans Strad, le silence sera lourd, d’autant plus qu’il laisse derrière lui son complice à clavier et à queue qui, sans tes mains pour l’animer, fera vœu de silence en prenant la poussière. Je te demande pardon, Mathyas, je n’ai jamais su que les aimer à travers toi, tes grandes boîtes à musiques.

- Constance y sera aussi?

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Constance la timbalière, que je ne connais que vaguement, mais suffisamment pour avoir envie de te voir avec. Toi et moi ne sommes pas du même avis. Ce n’est pas la première fois.

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Un,

Pour toute réponse : ton silence. Exquis. Ton regard me prend par la gueule et me soulève de terre. Oh ! S’il te plaît, encore !

- Moi c’est Sasha.

Tu baisses les yeux et tu soupires. Tu refermes, à contrecœur n’est-ce pas, ton petit livre. Dessus, je devine des idéogrammes japonais.

- Tu lis le japonais ?

Tu fais « non » de la tête et tu reposes doucement le bouquin sur la table. Tu vas m’avoir, si tu continues ! Je vais me lever et te laisser tranquille pour de bon...

Je plaisante.

Plutôt, je t’attends, en m’accrochant un sourire au coin des lèvres. Je ne te lâcherai pas tant que je ne t’aurai pas déshabillé. Je te jure que tu en redemanderas. Deux fois plutôt qu’une.

- Mathyas. Je m’appelle Mathyas. Et non, je ne lis pas encore le japonais. Je me raconte des histoires avec les images.

Tu appelles les caractères des « images » et tu te racontes des histoires. Tu m'émeus. Je ris.

- Excuse-moi, beau… Mathyas. Excuse-moi, mais tu es mignon, en plus d’être beau.

Aurais-tu égaré ta maman, garçon perdu ?

Un silence passe entre nous. Du menton je désigne l’étui à tes pieds. - Tu es musicien ?

Généreux, tu me réponds avec tes mains et te penches vers le grand objet afin d’en soulever le couvercle. Sous mes yeux étincèle alors un splendide violoncelle dont le bois verni tire sur le rouge. Un rouge sombre, chaud.

- Il est magnifique.

Je suis sincère, je t’assure, mais tu n’en fais pas de cas et tu laisses bêtement retomber le couvercle. Je t’ai trop titillé, tu vas te refermer comme une huitre si je continue. Et donc je me lève en me disant que je te suivrai à ta sortie,

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de toute façon. Mais c’est là que tu me surprends. Les bêtes sont parfois si imprévisibles…

- Tu dis que je t’inspire. Je t’inspire quoi ?

Échange prolongé de regards. Bleu – moi – sur noir – toi. Mon esprit tangue. Mes doigts tâtent le silence, je cherche des mots sur mes lèvres sèches. Tu ne m’aides pas. Tu appuies tes obscures prunelles, oui, tu me les appuies bien fort sur le visage, précisément dans l’œil gauche.

- Je ne sais pas. Il me faudrait une toile et des couleurs, pour te le dire. La déception s’inscrit en caractères gras sur ton front. Tu te lèves à ton tour. À égale grandeur, nos nez se touchent presque.

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Deux,

Tu passes presque tout ton temps libre à la bibliothèque. Moi aussi, mais tu ne m’y as jamais vue, ou tu as très bien feint de ne pas me voir. Devant toi s’empilent souvent plusieurs livres disparates. Tu passes des bandes dessinées pour adultes aux livres de cuisine marocaine en faisant un détour par les albums pour enfants. Tu n’empruntes jamais rien. Peut-être ignores-tu que tu le pourrais, même ici, de l’autre côté de l’océan.

Je n’ai jamais osé m’asseoir avec toi. Je sais depuis longtemps que toi et moi n’avons rien à nous dire. Te faire des avances explicites ici serait un peu inapproprié. D’ailleurs, les toilettes ne sont pas bien grandes, j’ai vérifié.

Depuis que tu répètes avec nous, je ne t’ai jamais vu souffrir aussi longtemps la compagnie d’un étranger. C’est à sa façon de te regarder, que je devine qu’il ne t’est pas moins qu’inconnu. Je m’attendais à te voir te lever et partir sans cérémonie, et répondre à l’impératif à ce qui semble t’être un besoin essentiel de solitude, d’intimité avec ton violoncelle et avec toi, sûrement.

Non…

Le singulier jeune homme à la huppe dorée et à la veste de cowboy te fait la conversation. Tu sais, s’il avait les cheveux plus longs et un look un peu plus discret, le blanc-bec et toi seriez le même.

Je ne peux m’empêcher de l’envier, l’étranger, lorsqu’au final vous quittez la bibliothèque ensemble. Il te suit, mains dans les poches, l’air guilleret en riant trop fort, et toi tu hausses les épaules.

Je sais maintenant que ces portes que tu me refuses, tu les ouvres parfois à d’autres.

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Trois.

Je meuble mes solitudes de fin de soirée en disséquant ton petit univers, celui que tu as mis en boîtes avant de t’introduire chez moi, et que tu n’as jamais totalement déballé. Tu me soupçonnes la même aversion que papa pour ton désordre. À mon sens, tenter de contenir ton chaos n’y change pas grand-chose. Il suffit de lever un pan de carton pour te voir resurgir, camouflé, à peine, derrière tes bandes dessinées de Wonder Woman, tes partitions de Liszt, tes bouteilles de fins spiritueux, tes barres de chocolat exotique, ta collection de lunettes de soleil, tes petits touts, tes grands riens… Toi en pièces détachées et dépareillées, toi quand même.

Une coupe de rouge pour toute compagnie, je t’éparpille sur le plancher de ta chambre – depuis que tu es parti, je dis « ta chambre » – et te reconstruis comme je le peux. Au final, c’est un Mathyas plus nu que nu, que j’ai le sentiment d’avoir sous les yeux, étendu à même le bois franc.

Je t’ai souvent vu nu. À tous les âges et que tu le saches ou pas. J’aime suivre la pointe de tes cheveux entre tes omoplates, la descente qu’elle m’indique, ce sentier droit, creusé entre les muscles de ton dos blême. J’aime où il me mène. Mes baisers dorment encore à la lisière de tes fesses.

Je dis « ta chambre », le répète, et à chaque fois suis ramenée à l’aéroport, devant toi qui t’apprêtes à m’échapper, et c’est une torture que de m’entendre, de nouveau, te dire qu’en revenant, tu devras sérieusement penser à la suite. Puisque je ne t’héberge que temporairement, que le toit que je quittai quelques années plus tôt, bien avant que tu sois forcé à en faire de même, n’était pas seulement celui de papa. C’était aussi le tien.

Je te demande pardon, Mathyas, je n’ai jamais su te dire « je t’aime » autrement qu’en te repoussant.

De te voir nu, mosaïque sur le plancher de ta chambre et de te revoir nu sur fond de souvenir, je réalise pour la première fois que ta peau n’arbore pas que les marques de nos amours, elle en porte aussi les cicatrices.

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Un,

Le chemin qui m’a mené jusqu’ici s’embrouille. Avachi dans un fauteuil devant les emballages scintillants de dizaines de barres de chocolat, bourbon en main, je suis chez toi, beau blond.

Ce n’est pas le premier verre que tu me sers. Mais je soupçonne que tu ne me serviras plus rien, outre ta fiévreuse musique.

Assis devant un feu de foyer que tu as insisté d'allumer malgré la chaleur, tu tiens ton violoncelle, Strad m’as-tu dit, entre tes jambes nues. Car il ne reste plus qu’un caleçon gris pour t'habiller.

Je ris. J’ai chaud. Je bois.

Mon breuvage me glisse presque entre les doigts lorsque mon regard rencontre celui, rutilant, de Strad. Le reflet des flammes danse sur lui et dessine sur son bois un visage que je soupçonne être parent avec le diable. Tu ne vois rien, aveugle, absent, absorbé par ton Bach, possédé par ton instrument…

C’est une âme que tu tiens entre tes mains Mathyas, le sais-tu ? Et je crois qu’elle t’aime, qu’elle te veut presqu’autant que je te veux aussi. C’est moi qui gagnerai. Car tous les feux finissent un jour par s’éteindre.

Lorsqu’enfin le tien s’assoupit, le chasseur que je suis s’éveille. Tu lâches ton archet qui tombe aux pieds de ta chaise tandis que ta tête roule vers l’arrière. Gorge déployée, tu marmonnes.

- Je ne peux plus… Il m’a saigné… - Je sais, je sais…

Oh oui, je sais ! Je te soulage d’ailleurs du monstre, qui me mord les mains, me brûle, délibérément sans doute, mais je résiste et le pose précautionneusement sur son socle avant de te revenir. Enfin. Je te soulève par les aisselles, beau cadavre, et te traîne jusqu’à ton lit.

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Deux, La répétition a eu lieu sans toi, aujourd’hui.

Le chef nous a dit que tu étais malade. J’ai laissé échapper un rire. À peine un éclat mais oui, ça m’a amusée. Il n’a de toute évidence rejoint personne lorsqu’il a tenté de t’appeler. Il a feint de te parler. Vois-tu, c’est que tu semblais particulièrement bavard, à l’autre bout du fil.

Sans la voix de ton violoncelle, un silence filait d’une mesure à l’autre et faisait ombre à la musique. Malgré cela, le cœur des musiciens était à la légèreté. Pour une fois, le chef n’avait pas d’oreilles que pour toi. Nous savons tous qu’il n’y a de projecteur que pour le soliste, mais tout de même, plus rien n’était aussi important sans toi.

Merci pour ton absence, Mathyas. Après tout, avoue-le, tu n’es jamais vraiment avec nous…

Avant de quitter l’auditorium, je me suis dit que j’appellerais Jules, ce soir. Jules qui, sans toi pour m’en distraire, me manque. J’ai envie de rire avec Jules, de lui raconter la platitude de mon voyage, de l’entendre me dire qu’il s’ennuie de moi, de l’écouter se plaindre de la litière du chat…

Je t’ai regretté, le temps de quelques secondes, lorsque je me suis retournée des coulisses et ne t’ai pas vu là où normalement tu aurais été assis, de dos, occupé à ranger ton violoncelle. Il n’y avait personne. Pas d’épaule sur laquelle poser ma main égarée.

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Trois.

Je n’arrive pas à dormir et campe sur le futon de ta chambre. Wonder Woman assiège mon insomnie. Toute en albums colorés, elle fait miroiter sa toute-puissance sous mes yeux cernés. Elle m’a prise au piège, m’a fait croire que lui tendre la main rimerait avec découvrir un nouveau pan de toi. Je me suis laissée bercer trop longtemps et navigue désormais lentement, sans jamais sombrer, sur mon sommeil hypothétique.

Je n’arrive plus à tourner la page. Dernière case, page droite, Wonder Woman saigne. S’écoule comme elle se meurt la timide quiétude dont j’osais encore à peine m’emmitoufler. Des convictions que j’espérais m’épargner m’assaillent malgré moi. Je pense à toi. Je pense à notre Wonder Maman, mais surtout je pense à ses bras lacérés.

Tu en souffres les stigmates. De la même manière que tu encaisses les assauts des poings de bronze de papa et que tu combles mon vide. Froidement. Avec le détachement d'un cosmonaute. Lointainement. Comme si on ne t'avait mis au monde qu'à demi. Jamais entièrement au même endroit, attaché que par nécessité à ta chair, les idées occupées à s'incarner ailleurs. À autrement interpréter Mathyas Loiseau.

Évanescent comme les chefs-d’œuvre que tu ne te fatigueras jamais à coucher sur papier, tu es le personnage de tant d'histoires qui m'échappent. De me les rendre inaccessibles, à moi comme aux autres mais surtout à moi... Je t'en ai voulu. Parfois, je t'aurais préféré mort plutôt que de devoir subir tes airs égarés d'halluciné. De génie. D'incompréhensible.

Je t'aime comme je te hais, avec mon cœur immoral de petite fille tordue. Et je te demanderai pardon comme je le peux, en me taisant.

Je referme l’album, éteins la lampe et garde grands ouverts mes yeux sur la pénombre.

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Un,

Il m’aura fallu près de deux semaines pour arriver à te leurrer jusqu’à mon atelier, qui plus est sans ton violoncelle, ce qui n’est rien de moins qu’un exploit. Mais j’y suis arrivé.

Patient, je t’observe faire le tour du studio en feignant d’être absorbé par la préparation de mon attirail. Tu passes devant la plupart des tableaux appuyés contre les murs sans t’arrêter. C’est devant la fenêtre, la seule, très haute, que tu t’immobilises le plus longtemps. Heureusement pour toi, je ne suis pas trop susceptible.

- Ça, c’est signé « Dame Nature ». C’est une collaboration. Avec l’humanité, tu vois ?

D’un geste las, sans me regarder, tu chasses la plaisanterie comme une mouche.

Tu m’amuses. Plus que je ne l’espérais. Tu m’amuses et, pire encore, tu me captives chaque jour davantage. Tout ce que tu fais, tu le fais comme personne d’autre.

Au bout de quelques longues minutes, tu me reviens enfin, en soupirant. - Tu peins sur quoi ?

Je t’indique la grande toile blanche installée sur le chevalet, que tu regardais déjà, je t’ai vu.

- Et… tu peins avec quoi ?

J’ai l’impression que tu cherches, bien que naïvement, à coincer l’imposteur que tu soupçonnes toujours en moi, mais je le répète : je suis patient.

- Pinceaux. Couteaux. Là. Et des couleurs. Là. - C’est très rouge.

Je ne sais pas si tu approuves mais dans le doute, je m’abstiens de tout commentaire et te suis des yeux tandis que tu t’éloignes. Même à l’écart, personne n’est à l’abri des regards, ici. Je ne me gênerai certainement pas pour te regarder te dévêtir. Ce que tu fais sans que je ne doive demander quoi que ce soit.

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Jusqu’à présent, tout se déroule exactement comme je l’espérais. Mais à partir de maintenant, devant la toile blanche et devant toi, je n’ai la plus la moindre idée de la suite.

Tu t’assieds en tailleur quelques mètres devant moi. Tu as apporté un livre. Ton petit livre en japonais, tu l’as finalement emprunté… Ou mis dans ta poche. Je cache mon sourire derrière le chevalet.

Longtemps, je réfléchis avant de porter le premier trait. J’ai beau t’observer sous toutes tes coutures, Mathyas, je ne vois rien… Rien que ton violoncelle en flammes.

Des heures plus tard, mes yeux ne lâchent pas ton visage alors que tu fais face à ce qui devait être ton portrait. Tu es toujours nu, et tu croises les bras, sourcils froncés.

Finalement, tu hausses les épaules et fais un pas vers moi. Tes mains d’homme, toutes de veinures et de musique, me déshabillent avec la délicatesse d’un harpiste. Je voudrais t’embrasser, puisque c’est toujours moi qui initie le mouvement, mais je n’ose pas t’interrompre.

L’un face à l’autre, nous sommes le même. Et peut-être le comprends-tu aussi lorsqu'enfin, tes lèvres tendent vers les miennes.

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Deux,

Il m’attendait dans la voiture avec un sac de pâtisseries, mon Jules. J’adore les abricotines. Je les aime peut-être même plus que ta verge, Mathyas, mais peu t’importe.

Jules a ri de me voir m’empiffrer. J’ai ri avec lui. J’avais oublié le goût de nos fous rires.

En retournant à la maison, je lui ai parlé de mon voyage, des concerts… Des timbales que j’espérais en bon état, de mes achats, du temps qui s’était écoulé si lentement, là-bas… Il m’a raconté ses soirées avec les gars, mais son ennui, aussi, et le chat qui boudait mon absence, leur solitude partagée dans mon attente.

Comme quoi Jules et moi nous aimions toujours.

Ça m’a presque surprise d’y penser quand au fond, j’étais heureuse ou à l’orée de l’être.

Quelques minutes avant d’arriver, nous avons parlé de toi, Mathyas, quand Jules a demandé :

- Et le soliste ? Loiseau qu’il s’appelle, non ? - Mathyas Loiseau, oui. Toujours soliste. - C’est pas un genre de génie ?

Je t’ai revu dans la bibliothèque, accroupi devant un rayon de la section pour enfants.

- Je ne sais pas. Peut-être. Pourquoi ?

- En revoyant sa photo sur un programme de concert qui traînait dans la cuisine, je me suis souvenu de la fois, la seule, où je l’avais croisé en coulisse et qu’on avait échangé quelques mots. Il m’avait demandé où j’avais pris mon fauteuil roulant. Il en voulait un pour son violoncelle. Mais sa sœur, tu sais, une belle blonde ?

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- Voilà, Olivia. Elle est arrivée comme j’allais finalement répondre, parce que je riais, et elle a pris Mathyas par la main. Comme un enfant. Et ils sont partis. Est-ce qu’il a toute sa tête ?

Je me suis rendue compte que je ne m’étais jamais posé la question. À t’avoir trop souvent tourné le dos, je ne m’étais jamais vraiment attardée à toi. À ton regard, à ce qu’il me disait, ou ne me disait pas, outre ta disposition à encaisser les assauts de mon désir. Le sourire de Jules, sa curiosité moqueuse, m’a atteinte là où je ne l’attendais pas et m’a prise comme un haut-le-cœur.

- Autant que toi tu as toutes tes jambes, je suppose. Et je me suis sentie coupable. Mais Jules, mon Jules…

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Trois. Cher Mathyas,

Constance m’a confirmé que tu avais manqué ton vol. Je n’étais pas surprise. Fais-moi signe lorsque tu auras acheté tes billets de retour. J’irai te prendre à l’aéroport, si tu veux.

Prends le temps qu’il te faut, là-bas. Je te garde le Steinway bien à l’abri dans ta chambre. C’est un pensionnaire qui, bien qu’extraordinaire, sait se faire discret dans ses silences.

Olivia  

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Coda.

Le peintre fait semblant de dormir. Je le sais, je l’ai vu ouvrir l’œil en me levant. Mais le peintre peut rester, il sait des couleurs que j’ignore. Et il m’intrigue, comme une mélodie insaisissable entendue de loin. Je ne sais pas si ce sont les notes qui sont fausses ou si c’est mon oreille qui ne parvient pas encore à les reconnaître.

Ne crains rien, il n’y a que toi, Strad, toi et les cendres de la veille pour faire disparaître les interminables lambeaux de temps qui s’agrippent à mes chevilles. C’est peut-être la mauvaise nuit. Ou le bourbon. Je ne sais pas ce que c’est mais c’est aussi lourd que du Beethoven. C’est moi qui serai ton silence, aujourd’hui.

Prends mes mains, fais-en ce que tu veux.

Raconte-moi l’épicéa et l’érable. Raconte-moi tes veines, ton histoire d’amour. N’importe quoi, mon Italien, pour me faire digérer mes cauchemars et oublier les clous qui frappent dans ma tête.

On se lamente en do mineur… Intéressant. Tu chantes en connaissance de cause, n’est-ce pas ? Tu vibres comme un écorché, mon Strad. J’en ai l’archet qui s’étiole, regarde.

On t’a déjà brisé ? Brisé le cœur ? Je te prêterais bien le mien si je ne l’avais pas déjà vendu au piano. Plutôt je te donnerai mon âme, si tu la trouves. À moins que tu ne me l’aies déjà ravie et t’en sois gavé, vampire… Avoue, vieillard, avoue les secrets que tu caches dans ton ventre ! Je sais ce que tu tais, dans ton silence. Tous ces musiciens qui tombèrent sous ton charme avant moi… Tout ce talent que tu couves jalousement en toi et dont j’entrevois les lueurs à travers tes ouïes, quand tu pleures.

Ils auront beau applaudir, acclamer, glorifier ce soi-disant talent que j’ai, toi et moi savons qu’il n’y aurait de musique sans l’accord, amoureux parfois, souffrant toujours, qui nous lie.

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Jude

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Nom et prénom : Okamoto, Jude Âge : Quarantaine

Date de naissance : 23 septembre

Signe astrologique : Vierge ascendant Globe-trotteur Groupe sanguin : AB+

Nationalité : Japonaise

Petite histoire d’un enseignement : Étudiant impatient bien que doué, prenant

lentement mais sûrement ses longues jambes à son cou, très jeune Jude se fit vendeur de cartes de souhaits, allant de porte en porte à la recherche d’amateurs d’ennuyants jeux de mots. Bien vite cependant, en s’entretenant avec ses clients les plus avides de papotages plus ou moins futiles, Jude, déjà assidu compteur d’étoiles, en vint à discuter constellations et astronomie, voire astrologie, plus que souhaits et cartons. Son succès fut tel qu’il en laissa éventuellement tomber les joyeux anniversaires et les prompts rétablissements afin d’exclusivement se consacrer à ses rendez-vous cartes du ciel. Plus payant, et surtout plus intéressant et divertissant pour ce grand amoureux des astres et curieux de la toute singulière nature humaine.

Enfin, une fois ses études universitaires en astronomie achevées à Londres, Jude leva le camp et s’en alla sur les chemins du monde, à la recherche de peu importe quoi, peu importe où, publiant ici et là quelques articles. Quelques années

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plus tard, le professeur Okamoto finit par poser bagages, cette fois du côté du Canada, afin de se faire enseignant d’astronomie.

Au sortir de la salle de classe : Si ce n’est ses cours – et encore – Jude planifie

très peu de choses. De jour comme de nuit il erre, corps céleste sans attaches, au gré des petites découvertes. Ici culinaires, ici artistiques… Ses migrations le portent régulièrement dans les librairies, les parcs, les cafés ou les musées. De ces lieux où défilent les visages anonymes.

De son haut : Un mètre quatre-vingt-huit

De son paraître : Grande chose mince. À tort, l’on pourrait croire qu’il court vite

quand il s’y met, mais si de si grandes pattes portent Jude, c’est tout simplement pour se rapprocher un peu plus du ciel. Longues jambes, longs bras, fin de torse et de taille comme d’épaules. Homme de contrastes, il sait se faire petit, tant par sa tranquille démarche que par son attitude placide. À ses yeux bridés vert-gris l’on devine habituellement une impassible contemplation et à ses traits timides l’on attribue le plus souvent une douce neutralité. Les principaux représentants des subtiles nuances de son humeur sont ses fins mais mobiles sourcils. Discret ou pas, ses rougeoyants cheveux lisses, qu’il porte ainsi depuis des années, compensent largement son apparente réserve.

Malgré son âge, il n’est pas rare que dans la foule, le professeur ne redevienne aux yeux de quelques-uns un étudiant parmi les autres. Son goût pour les vêtements décontractés et souvent de seconde main, qu’il s’agisse de t-shirts de toutes les couleurs, de jeans troués ou de vestons vieillots, contribuent à la méprise. Sans compter un perçage à l’hélix. Ainsi le verrons-nous déambuler sur le campus, sa sacoche de cuir contre la hanche, bandoulière à l’épaule.

Traits d’un caractère : On pourrait se demander s’il a toujours été comme ça.

Certains concluront qu’il n’est que le résultat de ses voyages et de ses choix, un peu comme tout le monde, tandis que les plus perspicaces se diront qu’il s’agit là

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comparé à la roche, dont l’histoire est à son avis plus intéressante. Et à la différence du glacier, Jude est imperméable à son environnement. Il se confond avec lui, mais sans jamais s’y fondre entièrement. Malgré tout, il aime être surpris, et c’est précisément ce qu’il recherche lors de ses ballades hasardeuses. Réservé, il n’est pas de ceux qui exposent leur vie dans les moindres détails, au contraire. S’il n’y est pas tenu, il préfèrera l’écoute aux bavardages inutiles. Faux solitaire, on aura tendance à lui prêter plus d’indépendance qu’il en a véritablement. Malgré son air un peu marginal, à lui adresser la parole, on lui découvrira, en plus d’une voix douce-grave, de courtoises manières. Bien élevé, il reste que Jude n’a pas toujours la gentillesse gratuite. Derrière sa quiétude veille un juge à la critique aiguisée.

Alter-prof : Plus sévère qu’il en donne l’impression, le professeur Okamoto

apprécie l’effort et la qualité. Il ne passera pas par quatre chemins pour exprimer son mécontentement et la pitié ne saurait l'adoucir. Disponible pour quiconque saura fournir les efforts nécessaires, il fera de son mieux et accordera beaucoup de temps à la réussite de l’étudiant faisant montre de zèle. Jude associera cette attitude à une forme de respect pour sa matière et son cours.

Il ne déviera jamais, ou presque, de la ligne conductrice de ses cours ni ne parlera de quoi que ce soit ne concernant pas l’astronomie, soucieux de préserver la marge parfois fragile qui le sépare de ses étudiants.

Et la famille : Il évitera habilement le sujet, mais Jude a une fille de vingt ans. Il la

voit rarement. Plus proche de sa mère, Niji a été élevée par cette dernière, aidée des grands-parents paternels. Jude envoie régulièrement des chèques. En retour, il reçoit des mots.

Origines : De sa mère japonaise et fan des Beatles il tient son prénom et de son

père anglais passionné du Japon, il tient son patronyme maternel. Jude est le résultat d’un heureux mariage de cultures. Le bonheur de ses parents débordait et déborde toujours du petit appartement à Londres; par les fenêtres il explose en

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chansons et en rires et par la porte toujours ouverte il entre et sort, porté par les bras de nombreux amis venus de partout à travers le monde. Chez les Okamoto, on mange japonais, on écrit et lit japonais, on se vêt japonais, sans pour autant en être moins Anglais.

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« Go » (Mots)

par Jude Okamoto  

 

吉野

« Yoshino »

De l’autre côté, une tasse de thé fume encore au pied de la stèle. On les a enterrés l’un auprès de l’autre. Grand-mère d’abord. Grand-père n’a pourtant jamais été très galant, autrement affairé à penser chaque petite chose avec la rigueur d’un cueilleur de thé. À en oublier de mourir et, d’un geste impatient, chasser la mort timidement venue frapper à la porte de son atelier. « Plus tard ! »

Plus tard.

Quand grand-mère s’en sera allée, timidement elle aussi, sourire moqueur aux coins des lèvres, tout juste au sortir d’une interminable mousson, emportant avec elle toutes les larmes du Japon.

Excepté peut-être celles de son vieux renard.  

 

お盆

« O-bon »

Je préfère les étoiles aux lanternes et les constellations aux routes. À l’ouest de la Grande Ourse, je désigne une scintillante en leur nom, le temps d’une fête, le temps d'O-bon.

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玉露

« Gyokuro »

Le thé dont tous les réveils ne sauraient se passer. L’eau réchauffée juste ce qu’il faut pour que les brins de feuilles s’y détendent, et puis l’attente, qui en vérité en n’est pas une. Plutôt une parenthèse qui s’ouvre sur la fenêtre qui s’ouvre sur la corneille qui se pose sur le lampadaire. Parenthèse qui se referme sur le parfum du petit matin qui lentement s’éveille. Sous le couvercle de la théière, c’est le début de quelque chose.

玉露

« Gyokuro »

La couleur que lui inspiraient mes yeux. Vert gyokuro. Des feuilles d’ombre au thé lumineux. Grand-père disait que j’avais fait une bonne affaire, que les Japonaises tomberaient pour mes beaux yeux, que c’était juste assez, comme trait d’exotisme. J’éviterais peut-être que l’on me range du côté des gaijin. Un étranger parmi les autres, mais surtout parmi eux.

   

玄米茶

« Genmaicha »

Dont il faut connaître l’histoire pour savoir l’apprécier. Le thé de riz brun. Celui dont même les mieux nantis, aujourd’hui, ne sauraient se passer. Le thé que les grands-pères trop fiers rangent à l’abri des regards et évitent de servir aux invités estimés. Le thé, le même, que les grands-pères aux tendances puristes réservent aux étrangers qui ont le malheur de s’égarer sous leur toit. Pourtant pas

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岡本

« Okamoto »

Hérité de ma mère. Mon père y tenait. Je lui dois la portion japonaise de mon nom. Le prénom, c’est elle. Il disait que ce serait mieux, qu’un nom devait être fidèle à celui qui le porterait. De part et d’autre. Anglais et Japonais, pas moins l’un

que l’autre. Selon lui, c’est ce que ça dirait : 岡本 ジュード。 Okamoto Jūdo. Jude

Okamoto.

日本酒

« Nihonshu »

Qu’on appelle ici « saké ». Surtout, qu’il fait aussi bon boire hier que demain. Junmai-daijinjō-shu bien frais des journées chaudes et qui se marie toujours agréablement aux bentō préparés par ma mère. Pour le reste, soirées solitaires qui se terminent devant un épisode de Naruto, je me satisfais amplement de la bouteille de futsūshu traînant dans l’armoire. Réchauffée dans l’eau sur la cuisinière, le réconfort est instantané.

   

ラーメン

« Rāmen »

Que le petit Anglais en moi n’aurait jamais mangé si ça n’avait été de Uzumaki Naruto. L’idée des nouilles baignant dans autant de liquide ne me plaisait guère. Jusqu’à ce que j’y trempe les lèvres. On ne saura trop longtemps se passer de ces choses si bonnes à vivre au quotidien. Ou presque. Faisant un Naruto de moi, le rāmen me vit devenir un adepte. Non seulement savoureux, et ce, à mille et un bouillon, le rāmen, pour les plus connaisseurs, sait se faire un repas complet en plus de réconforter par ces étreintes qui passent par l’intérieur. J’ai un bonheur qui

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se compose d’un bol de rāmen sur la table du salon, accompagné d’une bouteille de saké frais, tous les deux postés devant mon portable ouvert sur un épisode de Naruto.

 

ナルト

 

« Naruto »

Je suis un personnage d’anime. J’y rêve parfois. Dans ma série, j’incarnerais un nomade parcourant les campagnes d’un Japon révolu, compteur d’étoiles, je partirais en quêtes de celles tombées du ciel afin de se faire hommes, car effrayées de s’éteindre, ou simplement envieuses d’une autre vie parmi les vivants, et amoureuses de la gravité. 星の親父 Hoshi no oyaji. On m’appellerait le père des étoiles et ce serait aussi le titre de la série. J’y porterais toujours mes cheveux rouges. D’ailleurs, c’est à ce trait caractéristique partagé avec mes étoiles échouées que je saurais les reconnaître. Comme c’est le cas dans certains seinen, personnage principal, je constituerais un mystère en soi.

   

« Aka » – Rouge

Sans jamais m’être personnellement demandé pourquoi, je dois néanmoins souvent répondre à cette question que suscitent mes cheveux rouges. Pourquoi les cheveux rouges ? Pourquoi rouge ?

Parce qu’on prend les meilleures décisions à l’adolescence ? Parce que le rouge s’agence bien au vert ?

Parce que je suis une étoile ?

(50)

一蓮托生

« Ichirentakushō » – Destin commun

Elle me regardait moi et je la regardais elle, mais je sais qu’en quelque part, juste un peu plus loin de ce moment-là, elle et moi tournions la tête dans la même direction et n’avions ensemble qu’un seul regard pour pareil horizon.

C’est précisément la raison pour laquelle je préférai baisser les yeux.

Partager l’horizon rime avec s’y diriger d’un secret, mais pas moins commun accord. Je préfère voyager seul. Ne porter que le poids de mes idées, ne me plier qu’aux variations de mes désirs et ne trébucher que sur mes erreurs.

   

関西

« Kansai »

Cet horizon-là finit toujours par glisser ses doigts sous mon menton pour me ramener à lui. De vert et de gris le Kansai me souffle qu’il m’a pris mon cœur tandis que je le visitai, petit. C’est là, juste là, me répète-t-il sur fond de cauchemar en m’indiquant le cimetière de Wakayama qui grossit dans son ventre.

Mon Kansai est un filet de thé vert qui unit dans un échange perpétuel la vieille théière de ojiisan à la petite tasse sans anse que je tiens entre mes mains.

« Go »

Qui se gardent au creux de la paume des mains. Qu'un filet de mémoire suffit à faire germer. Mots lourds d'images et d'odeurs. Rugueux, doux, humides, mots pleins de sens. Précieux, que le temps polit et qui se portent autour du cou. Qui ne s'oublient pas et dont chaque trait marque un pas de plus dans la petite histoire de leur invention.

(51)

PSO J318.5-22

Des filets de fumée s’entrelacent dans une danse silencieuse au-dessus de ses mèches rouges. Ils ne laissent derrière eux que les relents de la cigarette que Jude retient lâchement entre ses lèvres.

L’astronome a les idées en braise, mais les imperturbables traits verts que couronnent ses sombres sourcils n’en disent à peu près rien.

C’est aussi dans sa posture, cette tranquille ébullition. Dans la courbe de son échine et l’indolence de ses mains pendant entre ses jambes.

Bientôt, le mégot finira sous la semelle de sa chaussure. D’ici là, derrière le masque de ses brumes, il savoure le paysage.

La bibliothécaire de l’école est entrée dans le café du pas de celle qui se veut moins pressée qu’elle ne l’est vraiment. Hâte de prendre place près de la fenêtre. Hâte de sortir son bouquin de sa gibecière d’écolière.

Happée par le troisième volume de 1Q84 de Haruki Murakami, elle a porté sa tasse fumante à sa bouche sans en regarder le contenu. Pas nécessaire. Café. Noir. Comme la broussaille de ses cheveux.

Longtemps, elle a répété les mêmes gestes. Tourner une page, prendre la tasse, boire une gorgée, reposer la tasse. Sans détourner le regard du livre ouvert sur la table.

Jusqu’à ce qu’elle faillisse à son rythme et qu’elle trébuche. Plutôt que de tourner la page, elle a tourné la tête, un brin, vers la fenêtre. Et l’a vu, le professeur d’astronomie assis sur un banc de l’autre côté de la rue.

Lui, Jude Okamoto, qui l’observait, elle, Flavie Acosta.

Flavie a le regard de ceux qui voient ce qui se trame derrière les remparts du front. Flavie fronce toujours un peu les sourcils quand elle se tient à l’écart du monde. Elle réfléchit à visage découvert, lèvres pincées, et ponctue ses pensées

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