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La
Vision
politic~naoraled'Aleundre Soljénitsyne
Septembre 2000
Une thèse soumise
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Résumé:
Cet essai porte sur l'aspect politique de la pensée d'Alexandre Soljénitsyne tout en
portant une
attention particulière aux questions de morale. Ilconstitueen
faitune revue
et une analyse extensive de son œuvre autant dans le domaine dela
littérature que de la critique sociale et politique.Dans
la première partie de cetessai. nous
traitons de la critique du marxisme, dont Soljénitsyne fit l'objet principal du combat qu'il mena pendant de nombreusesannées.
En second lieu, nous examinons son analyse historique de l'expérience communiste soviétique.Par
lasuite,nous
traitons de lacritique de l'Occident formulée par l'écrivain russe lors de son exil en Europe et en Amérique. Enfin., nous nous PeIlchons sur sa perception de la Russie postcommuniste et son évocation de certaines propositions majeures pour l'avenir.Abstraet:
This essay focuses on the moral aspect of Alexander Solzhenitsyn's political thought. It constitutes an extensive review and analysis of bis work
in
the field of literatw'e as weU as social and pllitical criticism. The firstpan
deals with Solzhenitsyn's critique ofmarxism. which remained for manyyears
themain
target of bis attacks. The second part looksal Solzhenitsyn's historical analysis ofthe soviet communist experience. Subsequently, theessay
examinesthecritique oftheWest expressed by theRussian writerduringbisexile inEurope
and
America. TheIast
partdealswith
Solzbenitsyn's perception of plst-communism Russiaandsorne ofhis major propositions forthefuture.•
•
Remercie.ents
Je désire tout d'abord exprimer ma reconnaissanceàl'endroit de mesparentset des membres de ma tàmille qui m'ont supporté dans l'accomplissement de ce projet et de plusieurs autres.
Je remercie mon directeur de thèse. Valentine
Boss.
pour le temps accordé et les judicieux conseils, ainsi que les étudiants du séminaire en histoire russe et soviétique qui stimulèrent ma réflexion sur le sujet. E~ ma gratitude va aux professeurs de l'Université McGill qui. pendant cinq années. m'ont communiqué avec enthousiasme et professionnalismeleursavoir et leur passionpourl'histoire.•
•
Table des matières
~1r1l()J)1J~1rI()~ CJ
1- L'ANALYSE DU MARXISME:
1.1 La spéciosité du .anis.e:
1.1.1 Une analyse sociale réductrice 10
1.1.2Desprédictions erronées 11
1.2 Les raisons de
lecombattre:
1.2.1 Lalégitimation de la terreur 13
1.2.2 La négation des concepts moraux 15
1.2.3 L'unique solution 17
2-LA
~RITlqUEDE
L'EXPERlEN~E ~OMMUNISTE:2.1 L'établisseme.t et
laeoBsolidatioBdu régime:
2.1.1 L~e 20
2.1.2Staline.•.•...•....•.•.•...•...•....•....••.•.•....•.•...24
2.1 Déstalinisation,
ItaIDatioD etchute du
régime:2.2.1
~~btctM:" 2~2.2.2
~rejrM:".•...•.••.•...•.••.•...•.•...32•
3-
LA CRITIQUE DE L'OCCIDENT: 3.1 Les manifestations delacrise:3.1.1
La
classe pc>litique : 393.1.2 LesDlédias••.•.•....•.•.•..•...•..••••...•...•.•..••.•...•...•..•.••45
3.1.3 Les inteUectuels 46
3.1.4 Le culte du bien-être 49
3.1.5 Les entreprises capitalistes 51
3.1.6Laculture•...52 3.2 Les causes historiques:
3.2.1 De la Renaissance aux Lumières
.53
3.2.2 Le bDéralisme politique 54
3.2.3 Le relativisme philosophique 56
4-LA RUSSIE POSTCOMMUNISTE: 4.1 Le choc delatnnsition:
4.1.1
Un p<)uvoir oligarchique
60
4.1.2 tJncap~snnenoaJie~ ~
4.2 Que raire?
4.2.1
Une
démocratie despetitsespaces 684.2.2 Nationalismeet isolationnisme 71
4(:C»Ilc:lllliC»II 79
lIilJli~
..
Iti~ 8~•
Introduetion
En décembre 19189 alors que la Russie se remettait péniblement des souffiances
infligéesparlagrande guerreetqu'eUe s'engouffrait déjà dansunautre conflit, civil celui-ci., Alexandre Issaiévitch Soljénitsyne naquit à Kislovodsk. quelques mois seulement après l'avènement du régime soviétique. Curieusement9 les deux destins demeurèrent étroitement
liés tout au long du siècle, car un combat aux dimensions épiques débuta lorsque Soljénitsyne se donna comme unique but d'affronter avec sa plume et sa rage au cœur ce système à l'idéologie marxiste qui l'avait persécuté, lui et tant d'autres.
Sa critique des autorités avait toutefois commencée bien avant ses premières publications., de manière personnelle. Au cow's de la seconde guerre mondiale, il devint membre de l'artülerie avec laquelle il combattit au front. Les remarques peu flatteuses concernant le génie militaire de Staline dans certaines de ces lettres., bien que camouflées., n'échappèrent pasà
la
vigilance de lacensure. En février 1945, alors que l'espoir de la fm des hostilités sefàisait plus concret chaquejour., Soljénitsyne fut arrêté en Allemagne. Cinq mois plustar~sans même avoirpassé devant un tribunal, ilapprit qu'on l'avait condamnéà huitans de travaux forcés.De
ses années de souffiances dans les camps de travail du régime soviétique, Soljénitsyne puisaune
partie importante de son inspiration littéraire; la douleur de l'isolement., laperte de dignité humaine9 l'épuisement physique, latyrannie de la tàim, maisaussi la résignation et l'ascension spirituelle trouvèrent
une
expression vivante dans des livres qui marquèrent profondément la littérature mondiale du XXe siècle. Mais entre l'eXPérience terrifiantedescamps et lachance d'en publierune
description dévastatrice., les• Ce n'est qu'en 1962, grâce à la déstalinisation amorcée sous Nikita Khrouchtchev, que Soljénitsyne obtint la permission de publier son premier livre, portant le titre d'Une Journée d'Ivan Denissovitch, qui raconte dans les menus détails la vie d'un prisonnier des camps sous Staline. L'assentiment politique envers l'œuvre de Soljénitsyne fut cependant de courte durée en Union soviétique, car Khrouchtchev fut démis de ses fonctions deux années plustard seulement et ses successeurs mirent un point d'arrêt à ladéstalinisation. Il s'avéra toutefois difficile de réduire au silence cet écrivainà qui on avait précédemment donné carte blanche et qui bouillait d'impatience de faireconnaître au monde entier, et principalementà ses compatriotes, les crimes abominables du communisme.
Le corpsà corps de Soljénitsyne et du régime soviétique culmina avec lapublication du premier tome de L'Archipeldu Goulag, à Paris en 1973. Il Ydécrivit dans ce livretout le régime pénitentiaire, cette fois-ci au moyen de très nombreux témoignages recueillis; iltraita des méthodes d'arrestation et d'interrogation" du développement des camps de travail sur tout le territoire soviétique, et, bien sût, de la substance de ces innombrables vies prisonnières des forteresses du communisme. Les autorités soviétiques se trouvaient maintenant dans l'impossibilité de tàire taire Soljénitsyne totalement en raison de sa IlOtoriété internationale; eUes décidèrent donc, sans doute
à
tort, de l'expulser de l'union. Commença alors pour lui un second exil qu'il passapourla majeurepartiedu temps près de Cavendis~dans l'État du Vermont. Absorbéparses chantiers littéraires" dont son ambitieux roman surla Révolution russe, La Roue rouge, ilne cessa pour autant d'intervenir publiquement en traitant cette fois-ci non seulement de l'Union soviétique et des régimes communistes, mais également de l'Occident.•
•
Bien que Soljénitsyne s'est toujours perçu comme un écrivain œuvrant d'abord en littérature9 l'aspect politique de sa réflexionestdes plus intéressant9 car celui-ci s'appuie sur
une base presque entièrement morale; il ne cessa de juger le XXe siècle hédoniste et pragmatique au regard de ces principes qu'il considère essentiels. Malgré le fait que la critique de Soljénitsyne prend à quelques reprises les teintes de l'exagération et d'une ironie qui parvient difficilement à
masquer une
haine profonde9 les commentaires de cetécrivainserévèlent dans leur ensemble d'un grand intérêtparl'ampleur de leur portée et leur troublante vérité. En raison de sa grande indépendanced'espri~Soljénitsyne refusa constamment de se faire le porte flambeau d'un système de pensée déjà formulé et élabora plutôt les principes d'une oouvelle sociabilité à partir d'une morale précise et exigeante devant se manifester dansle quotidien de chaque personne.
Dans lapremière partiede cet~ nous traiterons de lacritique du
marxïsme
9 dontSoljénitsyne fit l'objet principal du combat qu'il mena avec acharnement et pendant de si nombreuses années. En second Iie~ nous examinerons son analyse historique de l'expérience communiste soviétique qui tenta de mettre en oeuvre les princiPes élaborés par Marxet
Lénine.
Par la suïte9nous traiterons
de sa critique de l'Occident. Nousverrons
qu'àl'opposé des jugements dirigés vers
r
e~ ceux concernant l'EuroPe et l'Amérique mettent fréquemment en cause une portion beaucoup plus large de la société et non seulement une élite déterminant l'idéologie à adopter et exerçant le pouvoir. Nous conclurons par sa perception delaRussie plstcommunisteetson évocation de certaines propositions majeures qui seraient susceptibles de mener à l'édification delasociétéà laqueUe ilaspire.•
l-LA
œIT!QYE
Dj! MARXISME
L'analyse du marxisme revient constammentdans les ouvrages de Soljénitsyne et la position qu'il prend par rapport à cette idéoJogie ne laisse aucun doute: selon lui. le marxismeest la principale cause des malheurs affiigeants la Russie9 puis l'URSS9 depuis la
prise du pouvoir parles bolcheviques en 1917.
Des
dictateurs sanguinaires comme Lénine et Staline dirigèrent le pays et malgré le fait qu'ils n'avaient aucune sympathie pour les nations qu'ils prétendaient mener au paradis du communisme et pouvaient9 de sang-froid9ordonnerlemassacre de nombreux groupes de laplpuJatio~ ilreste néanmoins que les actes terrifiants perpétrés par ces hommes depuis le tout début furent guidés par
une
idéologie dont l'application ne pouvait être que destructrice. Le marxisme9 selon Soljénitsyne9 est levéritable bourreau qui tortura et garda enchaînée pendant de si nombreuses années l'Union soviétique.
Bien que Soljénitsyne semble avoir une connaissance approfondie de cette idéologie et qu'il réfère
à
de muhipJes occasions directement aux œuvres deMan4
citant abondamment des passages qui lui semblent révélate~il n'oftre dans aucun de ses écrits une critique systématique du Marxisme. Au contraire9 chaque fois que le sujet est invoqué9 quelquesaspects seulement sont mentionnés et sévèrement jugés. L'ensemble de ses livre~articles et allocutions fournit toutefois une critique globale de cette idéologie dont nous exposerons les principaux arguments au cours de ce chapitre.
• 1.1 LA SPÉCIOSITÉ DU MARXISME
1.1.1 Une
a.alyse
sociale rédactriceSoljénitsyne s'opposa principalement aumarxismeen raison de son immoralité, mais ilintégra toutefoisà sa critique d'autres aspects pour retirer à cette idéologie un maximum de crédibilité.
li
considère notamment que l'analyse sociale exposée par Marx dans ses nombreux écritsfait
preuve d'une indéniable faiblesse de systématisation dont ilcompte bien tirerparti.Pour Soljénitsyne,
Marx
réduisit la société à de vulgaires rapports de production et vit dans l'histoire qu'une interminable lutte de classe dans laquelle se succédèrent des adversaires aux visages différents. Son analyse porte donc SlU' des fondements presqueexclusivement économiques et ne tient nullement compte d'une multitude d'autres tàcteurs qui influencent de manière décisive le comportement humain. La complexité de la
psychologie, le besoin de spiritualité et les considérations morales prennent dans l'analyse marxiste un rôle quasi inexistant. Soljénitsyne écrivit avec une plume railleuse qu'on pouvait comparer cette tentative d'expliquer la société et l'individu à un chirurgien qui tâcheraitdetàireune délicate opération au moyen d'une hache.1
Soljénitsyne contesta également avec fermeté la notion de déterminisme inhérente à l'idéologie.2 Bien qu'il ne démente pas l'impact de la nécessité sur l'être humain, il est persuadé que celui-ci garde néanmoins une certaine liberté. Les prisonniers du Goulag en fournirent la preuve indubitable. Parmi ceux-ci, plusieurs réussirent
à
garder une sérénité•
1AlexandreSoljénitsyn~Déle*e: Prospectsfo,Democracy and Diclalorship(NewBrunswick.N.J.. 19761S4•
• qui les protégea contre les souffiances vécues. Son personnage Ivan Denissovitch est l'exemple d'un homme qu~ malgré les circonstances accablant~garda une certaine fierté; Soljénitsyne lui-même connût
une
expérience spirituelle intense dans l'enfer des camps devail3
tra . L'existence
ne
détermine donc pas nécessairement chaque aspects de notre•
conscience. Soljénitsyne adopta la ferme convictio~ comme Dostoïevsky et autres membres du mouvementpotchvenitchestvol'avaient fàit au siècle précédent et avec lesquels un lien est notable. que la naturehumainerefuse de se laisser démystifierpard'insignifiantes relations de
cause
à effet." Enface
desa
complexité. de son caractère contradictoire. toutes formulesne
sont que simplistes et l'analyse sociale proposéeparMarx et Engels est l'une de ces réductions inacceptables.1.1.2 Des prédictions erronées
Marx prétendit établir
une
doctrine qu~ parsa
rigueur d'analyse. lui permettait d'entrevoir les différentes étapes du sinueux parcours humain. Or, selon Soljénitsyne. il est clair que d'une analyse sociale aussi réductrice quele
marxisme ne
puisse résulter que des réflexionssurle futur dépourvues de toute crédibilité.En de nombreuses occasions, Marx prédit certains phénomènes sans pourtant les définir ou expliquer comment la transition d'un état
à
r
autre aurait lieue. C'est le cas, par exemple, du rétablissement de la moralité dans une société communiste. La morale nefiaure
jamaisparmi les priorités du marxisme; au contraire. la terreur doit occuper la place prépondérantedans l'établissement et le maintient du nouveau régime. La doctrine écarte3DansLe Premier cercle..SoIjénitsynefiùtnotammentdireàSoIogdin.LIlldeshérosdulivre:«And youought
tofindoutwhere you~spiritually undcrstand the role ofgood and evil in human
lire.
l'berets no better place todoildl. .prisœ.») AlexandreSoljénitsyn~The Fini CiTc/e(E\'8IlSton.Dlinois, (997), 136.• donc le respect de toute moralité de ses préoccupations et encourage incessamment sa
violatio~maissoutient que celle-ci s'épanouira soudainement dansun régimecommunistey
sans pourtant ofliir la moindre explication sur la modalité de cette renaissance: « there is merely a promise tbat morality will faU like manna from heaven after the socialization of property, s» remarque Soljénitsyne. Cet éden que le communisme doit offiir à l'humanité n'est. aux yeux de cet écrivain russe. qu'une utopie dont les moyens précis d'y parvenir ne sont que trop vaguement évoqués. Le marxisme
ne
fit que des déclamations concernant le renversement de la bourgeoisie et IYavènement du communisme; trop d'éléments demeurent obscurs et improbables dans ces prédictions.Le bien-fondé de ce rejet des prophéties du marxisme est démontré. de p~ par le fait que plusieurs d'entre eUes ont déjà été confrontées
à
la réalité et que l'histoire prouva leur caractère erroné dans la majeure partie des cas. Le marxisme prévoyait, par exemple. que les conditions du prolétariatsedégraderaientconstammen~jusqu'à réduire celui-ci à une pauvreté intenable. Or. au lieu de décroître, le sort des travailleurs des sociétés capitalistes s'améliora nettement par rapport à celui de l'époque de Marx.Une
autre prédiction importante affirmait que les révolutions communistes éclateraient d'abord dans des pays au développement industriel avancé, comme en Angleterre, en France ou en Allemagne, mais dans ce cas-ci encore. exactement le contraire se produisit.6 Il est donc clair pour Soljénitsyne que cette idéologie n'est que le vulgaire assemblage d'une analyse sociale réductriceetde fausses prophéties. Aucune crédibilité nesauraitdonc lui être accordée.•
4StephenCartCl'.11rePo/ilÏCs ofSolzhenilsyn(NewY~ 1977). 142.5Alexandre Soljénitsyne, «AsBrcadting and Consciousncss~» inFrom UndertheRubble. Alexandre
•
•
1.2 LES RAISONS DE COMBATTRE LE MARXISME
1.2.1 Lalégitimatioa de
laterreur
Que le régime communiste soviétique devint un monstre exterminateur broyant ses victimes
par
millions ne devrait surprendre personne9 soutient Soljénitsyne9 car la terreur constitue l'essence même dumarxisme;
celle-ci est jugée essentielle pour atteindre les objectifs de l'idéologie. On la retrouve9 par exemple9 dans la prise du pouvoir politique quidoit être accomplie sans tenir compte du caractère répréhensible des moyens utilisés et des pertes humaines causéesparces actions.7
En plus de son immoralité9 cette attitude n'est pas constructive9 pense Soljénitsyne.
cardans le passé les révolutions violentes n'ont jamais résout de problèmes9 elles n'ont fait
que rendre des situations de crise plus insupportables.! L'idéologie marxiste n'a mené en Union soviétique qu'à la recherche incessante d'ennemis; ainsi la bourgeoisie. les Blancs. les prêtres9 les émi~ les kuJaks et plusieurs autres groupes furent identifiés comme des
adversaires devant
être
éliminés. À la prise du pouvoir par la force succéda un régime de terreur. Selon Soljénitsyne9 seule une révolution morale peut apporter de véritablessolutions.
La
recherche de COUPables et leur élimination par la violence doivent être remplacéespar
un large processus d'introspection et de repentir pour les erreurs commises.La
dénonciation d'autrui est aisée et dégénère souvent en vendetta aux conséquences désastreuses. Aucontraire~larésipiscence suivant un examen moral approfondipeutmener6Soljénitsyn~Détente. 53-54.
7AlexandreSoljénitsyn~«Communismalthe End ofthe BrezhnevEna..»National Review35 (21 janvier 1983): 28.
•
à
des changements significatifs chez un individ~maiségalement une nation.9Les dirigeants soviétiques tirent peu souvent acte de contrition concernant les hom"bles crimes du communisme et bien qu'ils ne doivent pas échapper à la responsabilité qui leur incombe pour
en
avoir ordonné la perpétratio~ l'idéologie marxiste constitue néanmoins la cause première du mal C'est eUe qui justifie tous les moyens, y compris les plus immoraux, dans l'espoir deréaliser un but quiest àla base utopique. Soljénitsyne eut recours àde nombreuses citations pour prouver que même au plan strictement théorique, la haine et l'horreur marquent cette idéologie d'empreintes indélébiles. Dans les œuvres de Marxet Engels, on peut lire, parexemple, que même 1793 ne permet pas d'imaginer toutela terreur que produirait le renversement de la bourgeoisie, que le prolétariat devrait prendre la direction de cette vengeance dont les représentants de l'ancien régime seraient les victimes ou encore qu'un système permettant la liberté politique est pire que l'esclavage le plus abje<:t.IOSelon Soljénitsyne, Marx est même le père conceptuel des camps de travail qui se répandirent comme des cellules cancéreuses dans toute l'VDion soviétique sous Staline, car dans sa Critique du programme de Gotha, il affirma que ('unique moyen de coniger des éléments déviants de la société était de leur imposer un travail productif:Il L'idée d'enchaîner des millions de citoyens perçus comme contre-révolutionnaires et de les astreindreàdes travaux aux ampleurs titanesques, comme le canal de la Mer Blanche ou la construction d'innombrables kilomètres de voies f~ ne vint donc pas de l'esprit de
•
• Alexandre Soljénitsyne.,« Solzhenitsyn SpeaksOut.») NationalReview17 (6juin1975): 608.
9Alexandre Soljénitsyne.,«Repentance and Sclt:Limitatiœinthe liCe ofNatiœs,»)inFrom Underlhe
Rubble, 115-19.
tOAlexanœe SoIjénitsyne.,«The Courage toSec,»ForeignAjfain59 (automne 1980): 201 .
• Lénine et Staline seulement. Ils la trouvèrent clairement formulée dans le corpus idéologiquemarxiste.
La perpétration de la terreurétait donc prévisible avant même la prise du pouvoirpar les bolchevique~ car l'idéologie dont ils affirmaient ouvertement être les promoteurs encourageait
une
teUe voie. LeManifeste
du particommuniste
contientmême
beaucoup plus d'horreurs que ce qui fut commis en réalité. constate Soljénitsyne.12 Cette oppression qui caractérisa l'époque de Staline ne fut donc nuUement une déviatio~ mais uneapplicatio~même incomplète encore à ce niveau. du marxisme qui encourage les autorités politiques au cannibalisme13.àladestrnetion massive delanation dont eUes sont issues pour la réalisation d'objectifs chimériques. Le règne de la terreur
se
poW'SUivrait en Union soviétique. peu importe les dirigeants au pouvoir. tant que cette idéologie qui entàit
l'éloge maintiendrait son emprise.1.2.2 La nélation desCODeepts .oraus
Par la légitimation de la terreur. il est clair que le marxisme remet en cause tout un système de valeurs. Selon ~ les objectifs établis justifient tous les moyens et les considérations moralesne doiventenaucuncasentraver lesactions menant au renversement de la bourgeoisie et l'établissement du socialisme. Le marxisme élimine donc tous paramètres permettant de juger la valeur d'une conduite. En fonction de cette idéologie. les actes les plus affieux peuvent trouver une justification et même être explicitement
•
1213Soljénitsyne,Dans un célèbre passageDéte"~52.duromanLePremiercercle. SoIjéni1synefàitdireàson persœnageSpiridoo quelechien-loup a~maisle cannibale a tort. (17IeFmi Circ/et401.) L'an1hropopbageviséest. bien entendu. le régime soviétique.
• encouragés.14
D'après l'idéologie marxiste,
la
morale est également une affaire de classe. De chacune d'entre eUes émerge une éthique particulière aux composantes variées. Les concepts de bien et demal
n'ont donc aucune valeur absolue. mais se modifient en fOllCtion delaclasse au sein de laquelleilstrouvent leur expression. Ce relativisme philosophique est des plus condamnable aux yeux de Soljénitsyne, carilestpersuadé qu'une distinâion claire entre ce qui est juste contrairement à ce qui est répréhensible est absolument essentieUe àtoutes collectivités et que son abandon entraîne inévitablement de malheureuses conséquences. Selon lui. faire abstraction de considérations morales pour devenir les apôtres d'un pragmatisme calculateur consiste. en somme, à renier une composante ontologique fondamentale de l'humain et consentirà s'abaisser au niveau des autres êtres du règne animal.1S Malgréles difficultés inhérentes à lanature de l'entreprise. l'homme ne doit pas renoncerà sa capacité de fonnuler une morale d'application universelle, dont les critères détermineraient
la
valeur de toute action.Il ne fait nul doute pour Soljénitsyne que le délaissement des valeurs morales ne fut que la conséquence d'une autre caractéristique du marxisme aussi déplorable que le relativisme philosophique: l'athéisme. Certains commentaires de Marx au sujet de la religion sont bien connus; celui-ci considère que son action sur le prolétariat est nétàste et qu'un État socialiste devrait entreprendre son élimination. Soljénitsyne, au contraire, possède une foi profonde dans laquelle il trouva le courage de survivre à l'horreur du Goulag.16 Il est indéniable pour lui que le matérialisme philosophique n'est qu'une
•
14Janis Sapiets,«Conversationwi1hSobhenitsyn. »Encorder 44 (1975): 68.1~Soljénitsyne,~e.,SS•
• exposition incomplète de laréalitéet que donner la mort à ce qu'il appeUe <d'Être Suprême» entraîne de graves conséquenc~ not'amment la dissolution d'une base morale. C'est en fonction de ces convictions qu'il demanda aux dirigeants de l'Union de permettre le bOre exercice de toutes les religionsl7 et d'arrêter l'enseignement de l'athéismel• aux Soviétiques qui ne savaient même plus de queUe main fabriquer un signe de croix déjà à l'époque d'Ivan Denissovitch.19
1.2.3 L'unique solution
Soljénitsyne considère que l'espoir en Union soviétique pourra renaître seulement lorsque cette idéologie donnant forme au régime communiste sera abandonnée. EUe est la principale responsable des malheurs s'acharnant sur les Soviétiques depuis 1917~ eUe doit donc êtreéliminée. Dans sa lettre destinée aux dirigeants politiques de l'URSS~Soljénitsyne exposa clairement sa position concernantce sujet; il écrivit: « Let us
aU
pull offand shake otT &omaIlof usthis fihby sweaty shirt ofldeology which is now so stainedwith the blood of those 66 million tbat it prevents the living body of the nation from breathing. This Ideology bearstheentire responsibility forailthe blood that basbeen shed.20 »La solution que Soljénitsyne proposa pour sortir IUnion soviétique de l'impasse diftëre de ceDes avancées par d'autres dissiden~ notamment Roy Medvedev et Andreï Sakharov. Soljénitsyne est persuadé que le marxisme, peu importe les formes qu'il pre~
est dans son essence antinomique au bien-être moral et matériel de l'humain La terreur
«v
Asœnsion» dudeuxième volumedeL'ArchipelduGoulag.•17Alexandre Soljénitsyne,Letter10 lheSovietLeDden(NewY~ 1974),S6.
IIAlexandre SoIjénitsyne,COIlfllll!1llréIDtrênagernotreRauie? RéjlexiomdDmla~delIteSfOl'CeS
~1990)949•
• subie par les peuples de l'UDion soviétique ne fut pasprincipalement dueà lapersonnalité de Staline, comme le pense Medvedev, et il est insensé de croire qu'un soi-disant marxisme purifié changerait la situation. La terreur ne peutêtre éliminée du marxisme parce qu'elle est le fondement même de l'idéo Iogie.2 1 Accepterlemarxisme signifie légitimerlaterreur.
Selon Soljénitsyne, il serait faux également d'affirmer avec Sakharov que l'idéologie marxiste n'est plus que lettre morte en Union soviétique, qu'eUe n'a plus aucun effet sur la population ou ses dirigeants et que des changements significatifs pourraient être entrepris par le régime communiste. « Ideology is dead iodeed, dit Soljénitsyne au cours d'une entrewe, but its malignant poison floods our souls and ailour life. Ideology is dead, but it
still maltes of all of us slaves.22 » Toute réforme doit donc commencer par l'élimination de cette idéologie si néfaste pour l'humanité.
2-LA
CRITIQUE
DE L'EXPERIENCE COMMllNISTE
L'idéologie marxiste prit une expression politique concrète pour la première fois en Russie suite à la révolution bolchevique d'octobre 1917. Soljénitsyne a toujours été d'avis cependant que l'histoire véritable du communisme soviétique estmalconnue par les Russes. qui en furent les principales vietÎllleS.tetle monde entier. Par souci de garder fermement le pouvoir entre leurs mains et avec comme moyen une propagande d'État efficacement organisée, les autorités déformèrent le passé à rœintes reprises; eUes réussirent à garder
•
secrètes des catastrophes de grandes ampleurs en certaines occasions et en d'autres
20Soljénitsyne.Letter10theSovietLeoden.48.
• proclamèrent avec exagération le mérite de leurs accomplissements, lorsqu'elles ne firentpas
les deux du même coup, comme ce fut le cas avec la deuxième guerre mondiale dont on faussa longtemps le nombre de victimes pour glorifier davantage lavictoire sur l'Allemagne nazie.
Suiteàson expérience traumatisante des camps detravailstalinie~Soljénitsyneprit comme but ultime de donner une expression vivante à ces millions de personnes qui succombèrent aux soufliances imposées par le régime communiste.23 Avec la ferme conviction que lepasséde sa nation avait été dérobé, que sa mémoire était encombréeparde vulgaires pastiches construits de toutes pièces par laclasse politique, Soljénitsyne rechercha avec uneobstination d'historien les sources écrites et récolta de nombreux témoignages pour parvenirà reconstituerune image de la miseen place et du développement ducommunisme russe qui lui semblait plus légitime.
L'obsession de Soljénitsyne ne se dirigeait pas seulement vers le passé, mais elle pointait du même coup vers l'avenir. L'écrivainrussegarda toujourslaferme conviction que l'exposition de lavéritable histoire du régime communiste entraînerait assurément sa remise
en cause. Lorsque la population soviétique serait plus informée sur les innombrables crimes commis au nom de l'idéologie marxiste-léniniste, eUe entreprendrait les actions nécessaires pour s'en hDérer. Le communisme avait pour assise le mensonge; la vérité à son sujet provoquerait son écroulement.
•
22Sapi~« Cœvcrsatiœ witbSoIzhenitsyn.»67.23Discoursaux membresdusénatetduCIlIIgrèsdesÉlals-Unis. Alexandre SoIjénitsync,WamiIIg10 lheWe.fI
• 2.1 L'ÉTABLISSEMENT ET LA CONSOLIDATION DU RÉGIME
2.1.1 LéniDe
Le personnage de Lénine fut traité de manière littéraire par Soljénitsyne principalementdans son immense roman sur la révolution ayant pour titreLa Roue rouge24
et fut évoqué de manièreplus conventionnelledans l'Archipeldu Goulag. ainsi que dans les allocutions et articles subséquents publiés par l'écrivain. Soljénitsyne affirma qu'il prit quarante ans
à
élaborer le personnage de Lénine etque pour sa réalisation. il coUecta toutes les informations dispomDles à son sujet. Il se défend de vouloir discréditer gratuitement Lénine, mais prétend au contraire recréer le personnage objectivement. «1 don't attack Lenin», expliqua-t-il lors d'une entrewe, « 1 descn"be hint as he was and for what he is worth.25» Malgré ces ambitions, certains critiques estiment que le Lénine décrit par Soljénitsyne a peu en commun avec le personnage historique26 et son aversion envers le dirigeant bolchevique est trop bien connue pour nepasentraîner une certaine méfumce quant à la sélection des caractéristiques, des idées et des faits utilisés pour constituer le récit.l7 L'antihéros éminemment subjectif de Soljénitsyne nous fournit donc avant tout des informations appréciables nonpas sur le sujet abordé, mais surlaperception de l'artiste lui-même.•
24LesprincipwxchapitresœnsacrésàLéninefun:ntassemblésetpubliés sous letitredeLénine à Zurich.
25Entrevueavec Mic:baelCharltondela BBC. Soljénilsyne,Waming10 lheWest.113.
26PaulN. Siegel.« Solzbmïtsyn'sPortraitofLenin.»Clio14 (1984): 10. VoiraussiAIhdErid!Sam.
«Solzbenitsyn and theHistoricalLenin.»Canadian Slavonic Papen 19(1977): 1S3~.
27Un passagede ses mémoires enditlong sur l'imagedeLéninequ'il voulait communiquer au lecteur;il
écrivit:«DBnsla pièceoùjetravaillais.j'avaisenpluspunaiséau murdebo~pourlesentir
cœscamment
detàçoo plus visuelle,
run
desesportraitsl&'IIliles plussinisttes - oùilestàlafoisIDdiableinc:am~un scélérat•
À l'image traditionneUe du visionnaire qui dirige habilement nombre de socialistes enthousiastes et qui se fit l'architecte d'un nouveau régime, Soljénitsyne oppose ceUe d'un intellectuel isolé et impuissant dont le formidable destin doit plus aux caprices de l'histoire qu'à son propre génie. Absorbé constamment par ses lectures théoriques. sa connaissance pratique et sa compréhension de la scène politique sont lamentables; Lénine est notamment surprispar l'éclatement de lapremière guerre mondiale et s'acharne àvouloir convaincre ses compères que le berceau de la révolution socialiste sera inéluctablement laSuisse.21 Selon Soljénitsyne, Lénine était singulièrement coupé de la réalité et. surtout. il se méprenait gravement au sujet de la Russie dontilavait observé le développement de l'étranger pour la majeurepartie du temps et ignorait en conséquence les véritables conditioDS.29Par ailleurs, Soljénitsyne cherche à démontrer en filigrane dans son roman que Lénine n'étaitpasun chefsocialiste influent, mais simplement un sectateur, un velléitaire qui sécrétait des idées mon"bondes avant même qu'eUes se concrétisent.30 Son caractère était empreint d'une haine viscérale qui s'exprima à l'égard de seseone~mais également contre les paysans, les ouvriers, les femmes. les jeunes et, principalement., les Russes dans leur ensemble. L'objet premier de son inimitié n'était pas le système de gouvernement tsariste., mais la nation russe3l, dont il fulmina toute sa vie d'en être issuJ2 et chercha par tous les moyens à la vider de ses forces. L'attitude qu'il adoptaà l'égard de la guerre constitue pour Soljénitsyne une preuve indubitable de son aversion envers la Russie. Bien qu'il déclarait avoirde nobles projets pour le prolétariat ets'opposait publiquement aux conflitsarméS., en
meules:Esquissesd'exil(Paris. 1998). 149.
21AlexandreSoljénitsyn~LénineàZurich(Paris.1975)., II et 49.
29AlexandreSoljénitsyn~«SpccdltotheAfL-CIO.»S,,"ey 21(Mars1975):
116-JOThmnas Molnar.,«LeLéninedeSoljénitsyn~ )) ÉcritsdeParis 160 (1976): 31.
• réalité sa correspondance personnelle démontre qu'il considérait la guerre essentielle pour atteindre son objectif d'exercice du pouvoir.33
n
savait que la Russie9 mal préparée et enretard sur le plan de la technologie militaire, courrait tout droit au massacre en prenant part à
la grande guerre, mais il espérait la réalisation de cette hécatombe du peuple russe pour profiter de ses conséquencesàtitre Personnel.34
Si Soljénitsyne attribua à Lénine un rôle négligeable dans les événements qui menèrent à la révolution, il en est tout autre pour la période subséquente. Il insista à de nombreuses occasions que les vices du régime communiste soviétique les plus souvent désignés, soit la terreur de masse, les arrestations aux motifs arbitraires et les camps de
travaa
forment partie intégrante de lacourte période au cours de laqueUe Lénine assuma lepouvoir. Par le biais de ces arguments, Soljénitsyne s'opposa à la thèse selon laquelle Staline dévia des véritables objectifs et pratiques envisagéspar l'idéologie marxiste-léniniste et donc que le stalinisme marqua une rupture significative avec le régime instauré par Lénine. Soljénitsyne écrivit à ce propos: « indeed the entire Stalin period is a direct continuation of the Lenin cm, only more mature in terms of ils results and ils long uninterrupteddevelopment. No "Stalinism" bas everexist~eitber intheory orin practice; tbere was never any sucb phenomenon or any sucb cm.35» On ne saurait donc accuser
uniquement Staline pour les millions de victimes que son système concentrationnaire entraîna; il ne s'agissait que du développement logique d'un régime de terreur dont la
•
32Soljénitsyne,LénineàZUrich.79et&2.
n SoIjénitsyne,Déte.-e.63-64.
34Outrel'enthousiasmedeLéninefaceàl'enclenchementdeshostilités. Soljénitsyne voitaussidans leur
c:onclusion un signe que le dirigeantboIc:beviquccbcrdlait,Don pas le bénifice de laRussie,maisle sim. Par
letraité deBrest-Litv~ Léninebrada lestaritoircsetlesricbesscsdupa)Sdansleseulbutdegarder le
~oir. Alexandre Soljénitsyne,Le «Problème russeJIàlajinduXX"e siècle(Paris. (994). 109.
, Alexandre SoIjénitsyne, « Misconœptiœs About RussiaArea1breattoAmerica,»Foreign Affairs 57
• fondation ne remonte
pas
à 1934 ou 1929, mais bien à 1917 avec la prise du pouvoir parLénine et
ses
alliés.Soljénitsyne perçoit chez le chef des bolcheviques des facultés intellectuelles médiocres, mais admet tout de
même sa
contribution importante dans la formation de l'idéologie qui s'implantaen
Russieà partirdela
révolution et lui accordeun
rôlede premier plan aux côtés de Marx àce chapitre. En conséquence,sa
critique du léninisme s'apparente fortement à celle dirigée contre le marxisme. Comme dans le cas de Marx., il reproche àLénine de laisser la haine empreindre son idéo logie et remarque également
une
dangereuse inclinaisonàlaviolence. Dansson livre portantle titreLes Leçons de la commune de Paris,par exemple, Lénine avança la thèse que les communards furent défaits parce qu'ils refusèrent d'annihiler leurs ennemis en
nombre
suffisant.J6 Lénine avouait donc déjà clairement qu'il se montrerait irascible envers ses adversaires et qu'il n'écarterait nullement la possibilité d'un recours à la violence pour parvenir à ses fins. Les documents sontnombreux
àdémontrer que la terreur était considéréeun
instrument légitimepour
atteindre les objectifs que se fixaient legouvernement bolchevique.Dans
son essaisur
l'organisation de la compétition, publié en janvier 1918, il indiqua que la Russie devait être purgée de tous les « insectes nuisibles.37) Peu de temps après. par son décret surla
terreur il ordonna de pacifier la république soviétique en isolant tous ses ennemis de classes dans des camps de concentration.31Le plus tragique pour la nation russe, c'est que Lénine n'élabora pas seulement une
•
36Soljénitsyn~«SoI.zbenitsynSpeaksOut.»606.
17SoIjénitsyn~TheGu/QgAn:hipeJago. 1: 27.
38Soljénitsyne,TheGuIog An:hipe/ago.2: 17. Soljénitsyne affirme que la datedudéaet.le5septembre
1918,estaussicelledelalIIÙSS1mœcfune nouvelleœnnotaliœduterme «campdeconcentration», celle-ci
• doctrine de la terreur, mais surtout qu'il s'appliquaà son institutionnalisation et sa pratique. Immédiatement après la révolutio~ des mesures violentes furent entreprises pour mater la résistance populaire et les politiques léninistes dégénérèrent rapidement en ungénocide à la
cambodgienne.39 Soljénitsyne avance quedans les vingt provinces centrales de Russie. plus de 16 000 personnes furent exécutées de juin 1918
à
octobre 1919, soit plus de mille par mois.40 Avec de telles assises. il n'est pas surprenant que le régime de Staline fut si meurtrier pour les Soviétiques.2.1.2Stali.e
Lorsque Soljénitsyne écrivit Lénine
à
Zurich. il n'en était pasà
ses débuts dans le traitement littéraire d'une personnalité politique. Bien que sa toute première nouvelle publiée ne tàisait qu'une allusion furtive à Stalineen le désignant de «Père-la-Moustache »qui se méfie de son propre frère41, le récit visait directement le système concentrationnaire du dictateur. Quelques années plus
tard.
dans son romanLe
Premier cercle. Soljénitsyne consacra cette fois-ci quatre chapitres à Staline en plus d'y faire de muhiples allusions tout au long du livre. Le traitement le plus extensif de l'homme et de sa carrière fut cependant effectué dans L~rchipeldu Goulagdont la méthode et le style employés placent l'œuvreà mi-chemin entre la littérature et l'histoire.42Ladescription de la personnalité de Staline s'apparente en certains aspects
à
celle de Lénine effectuée ultérieurement. Soljénitsyne tient à souligner chez les de~ et tout•
l'histoir~leurpropres citoyens.
39AlexandreSoljénitsyn~L~ÛTerITdeI~Occidtmt ~ (910). 12. .wSoljénitsyne,TheGu/Qg ArclripeJago. 1:435.
011Soljénitsyne,UneJouméetrlvan Denissoviteh. 168-69•
• particulièrement chez le successeur, la médiocrité des facultés intellectuelles qu'il tente de démontrer par la mise en évidence de l'illogisme du raisonnement. des conséquences tragiques de ses politiques, ou encore par le caractère simpliste et rudimentaire de son langage.43 Tous les deux sont également décrit comme des psychotiques aveuglés par une idée fixe qui ne reculent devant rien pour se maintenir au pouvoir, pas même une immoralité sans bomeetla torture du peuple qu'ils dirigent.
Il serait par contre inexact d'atrumer, comme le firent certains, que dans son élaboration du personnage de Lénine, Soljénitsyne projecta tout simplement les traits qu'il avait précédemment attnDués à Staline.44 Le trait de la vanité, par exemple, demeure une cOmPOsante originale du chef d'origine géorgienne. Elle se manifesta historiquement par le
culte de la personnalité et toutes les campagnes de proPagande qui le constituèrent. Au point de vue littéraire, Soljénitsyne cherchaà évoquer la fatuité du dirigeant bolchevique en exposant certains de ses agissements, en particulier le plaisir qu'il éprouve à écouter ses propres discours, à lire et relire sa biographie surchargée d'éloges en tous genres et à se complairedans l'idée que lui seul peut mener de l'avantla véritable cause socialiste.45
Staline est toutefois une victime des effets de sa propre terreur, il doute que les personnes qui l'entourent aient le courage deluidévoiler franchement ce qu'ils pensent tout bas. L'isolation de l'homme de fer se trouve donc inextricablement liée àune autre de ses caractéristiques fondamentales, celle d'une paranoia chronique.46 Redoutant la sincérité de chacunparcequ'Ules saitcraindre sa terreur, Staline s'engage dansuncercle vicieux qu'il a
•
43SusanLayton,«The Mind ofthe Tyran: Tolstoj's Nicholas and SoIfalicyo'sStal~»SlavicandEDsI
European JoumDI1J(1979): 488.
44PaulN. Siegel,«Solzbenitsyn's PortraitofLen~»9. 45Soljénitsyn~ The Fini Circle. 104,86et
• lui-même créé. C'est à ce point de vue principalement qu'il se distingue de son prédécesseur. Staline ne rompit en aucun point avec l'héritage idéologique et institutionnel Léniniste. il
ne
fit qu'ajouter àcelui-ci le doute systématique etun
effort infructueux pour s'en défài:re:17 Ilenrésulta
une terreur aux proportions démesurées dont aucungroupedela
société n'échappa.
pas
même les membres de son parti. Percevant inimité et oppositionconstammen~ il n'hésita pas
à
ordonner l'élimination des membres de son entourage sans même prévenir ou expliquer les causes véritables desa
persécution. Soljénitsyne décrivit succintement cette caractéristique du dirigeant soviétique: « Stalînwas
terrifYing because he did not listen to exc~made no accusations [...) and there. inside~ sentence had been passed.and thecondemned mandidn-.
know: he left in peacc.was
arrestedalnight. and shot by morning.48 »Mais la paranoïa ne fut pas la seule cause de la terreur stalinienne. EUe fut également un outil immoral de son pouvoir. utilisé àde nombreuses fins. Son manque de génie. ses talents trop modestes pour convaincre et
enflammer
au moyen de disco~l'empêchait de se distinguer face aux autres membres du parti et d'engendrer une estime profonde. Ce n'est que par la répression et sa volonté de l'utiliser largement qu'il put s'atT'mner de manière incontestée le dirigeant de l'liDion soviétique.49
Soljénitsyne identifie dans la spéciosité du marxisme-léninisme une autre cause structurante de la formation d'un État policier doté d'un puissant système concentrationnaire. Devant l'impossibilité économiqueet sociale découlant de l'idéologie sur IaqueUe le régime
., Soljénitsyne.Délente.59.
48Soljénitsyne. 11reFl13tCircle. 102
49 Soljénitsyne. 11reGu/QgArchipe/ago.2:332
n
està noterqueSoljénitsynenepa-çoÎtauamement TroIsky9 leprincipaladversairedeStalinedmslaluuepourladirec:ti0llduJ8tÎsuiteà lamŒtde Lénine.amme une • alternative tàvorable. Trolskyparticipaadivemmtà félaboratim de la dodrinedelaterreuravec Lénineet• appuyait son action. une parodie d'ordre etde prospérité ne pouvait être obtenue que par le sacrifice d'une énorme composante de la population.50 Soljénitsyne écrivit à ce propos: «Stalin bad managed to create a system under which .. ifit had manifested generosity or mercy .. pestilence, fiunine, desolation. and roin would have immediately embraced the whole country.51 »
Les conséquences d'une telle politique ne sont pas que la réduction des victimes au dénuement le plus complet, maiségalement la corruption morale de tout un peuple. POlU' ceux dont la menace d'une arrestation ombrageait l'existence, le mirage de la h"berté, sauvegardée par la délation d'actes réels ou fictifs chez d'autres, poussait souvent à agir. Une fois captif: des confessions révélatrices offraient eUes aussi la perspective" incertaine mais séduisante, d'être gracié. Pour échapper
à
l'univers concentrationnaire" la victime n'hésitait pas en de nombreux casà
se faire bourreau., à trahir les siens pour acheter son salut. Le reste de lapopulation devait garder le silence sur ces injustices perpétuelles pour ne pas éveiller chez les autres des soupçons aux graves conséquences. La paranoia de Staline devenait donc caractéristique de chacun et la société s'engageait, malgréeUe" dansun processus d'atomisation au seinduquelil n'était pasrareque l'immoralité servait àpréserver lavie etlah"berté.Soljénitsyne défendit souvent la thèse
que
le pouvoir soviétique se maintenaitpar le seul biais de sa sévère coercition et que le peuple en était la victime incapable, malgré son désir, de s'en détàire. Il en voit la preuve dans l'accueil favorable tàit aux nazis par des millions de Soviétiques au cours des premiers mois des hostilités entre les deux Pays.•
considéraitcelle-ci comme un outildeœaatiœefficace. SelonSoljénitsyne,laprisedupouvoirpli'TroISky alDÏtentraÎnéune hécatombe sanblableàcelle perpétrée sous Staline.• Plusieurs crurent en effet9 avant d'être désillusionnés, que l'armée allemande les libéreraitdu
joug imposé par le dictateuretdes soldats préférèrent serendre avant même de combattre.S2 Pour lapremière fois depuis larévolution. l'histoire PenDettait aux Soviétiques de voter, et, pour Soljénitsyne, le verdict n'aurait pu être plus clair.
Les Russes n'avaient pas connu dans le passé une tyrannie physique et morale si grande que celle exercée par les bolcheviques depuis leur prise du pouvoir. Le tsarisme. souvent taxé de despotisme, ne supporte pas lacomparaison avec le régime qui provoqua
sa
chute. Même lapériode d1vanleTemble difÏere grandement de celle de Lénine ou Staline, car le tsar, n'étant pas lavictime d'une idéologie haineuse et meurtrière, se rePentait souvent des fautes commises et tentait d'adopter une meilleure conduite.53
De
plus, l'appareil répressif des tsars était dérisoire aux côtés de celui de Lénine et Staline: les camps de concentration n'existaient pas. le concept même était inconnu.54 Le nombre de prisonniers politiques était minime; au pénitencier de Tambov, par exemple, utilisé pour plus de quarante provinces. sept prisonniers seulement furent recensés au lendemain de la révolution de 1905.55 Ces prisons tsaristes, constamment présentes dans laconscience collective grâce à Dostoievski et d'autres écrivains qui en avaient fait la description, étaient pendant les dernières années de l'ancien régime comme la Bastille de Louis XVI, un symbole du despotisme auxmursvides.Les bolcheviques ne furent donc PaS soumis aux prises d'un déterminisme issu de l'histoire russe et le régime des tsarsest le prédécesseur de ceux de Lénineet Staline sur le
•
SISoljénitsyne,TheGulag Archipelago.2: 187.
S2Soljénitsyne,« MisœnœptiœsAbout RussiaArea1breattoAmaica.»)817.
53SoIjénitsyne,«RepentanceandSelf-LimitatiœintheLiCeofNatioos.») 114.
54Soljénitsyne,« MisœnœptiœsAboutRussiaAreaThreattoAmaica.»804•
• plan chronologique uniquement. L'indépendance de lajustice sous Nicholas
n,
la publicité des débats, l'absence de censure préalable pour la presse, le fonctionnement du muhipartisme ainsi que la bénignité de la répression à l'égard des dissidents politiques démontrent pour Soljénitsyne que le tsarisme n'était pas ce régime tyrannique dénoncé par les bolcheviques. Certes, Nicholasn
comprit mal son époque et n'eut pas le courage d'enbeprendre les actions nécessaires pour éviter une catastrophe56, mais il ne peut être qualifié de despote. L'avènement des bolcheviques au pouvoir marque une profonde rupture dans l'histoire. La continuité s'observe., non pas entre le tsarismeet le communisme (ou le stalinisme), mais, au contraire, entre Lénine et Staline qui furent unis par la même idéo logie et lesmêmes pratiques répressives.1.1 DÉSTALINISATION, STAGNATION ET CHUTE DU RÉGIME
1.1.1 Khrouchtchev
Suite à l'eXPérience des camps de travai~de la
shorashlra
et de trois années d'exi~Soljénitsyne fut gracié et retrouva une liberté qu'il reconnaît devoir à Khrouchtchev. Il se sent aussi redevable au successeur de Staline., encore plus qu'à Alexandre Tvardovski., son premier éditeur, pour l'avoir mis au premier plan de la scène littéraire en acceptant personneUement
la
publication delanouveUeUne Journée d'Ivan Denissovitch,
en 1962.S1Plus qu'au simple plan personnel, Soljénitsyne affirme que pour IUnion soviétique aucompl~un vent de ftaicbeur sefit sentir à l'époque de Khrouchtchev. Les XXe, XXIe et
•
56Soljénitsyne, TheGu/Qghchipelago.3: 81. Pour Soljénitsyne, Stolypineestl'bœune providentielqui unitpuaméliorer radicalement lesortdela Russie.n
en fitLmhérosdansson romanLaRouerouge•• XXIIe conarès du parti communiste avaient enfin questionné le passé, attaqué directement Staline et laissaient espérer des changements significatifs au régime pour un proche avenir. Une percée au travers des murs du mensonge était faite et on pouvait désormais entrevoir, à la lumière de ces déclarations. la jonchée de cadavres dans l'enceinte du Goulag. Les discussions étaient maintenant plus bores., les idées circulaient sans trop de contraintes.
Cependant. la période de Khrouchtchevest avant tout pour Soljénitsyne celle d'une chance manquée, le moment unique d'instaurer des réformes en profondeur qu'on laissa
passer
sans le saisir etle
mettre àprofit.
Soljénitsyne écrivit à propos de Khrouchtchev:« He was given the chance to draw the lines of freedom three times.. five limes more firmly, and he failed to understand ms duty, abandoned il as though il were merely a game - for space. for maize. for rockets in Cuba., for
Berlin
ultimatums., for persecution of the cburch., for the splitting of Oblast Party Committees., forthe baule with abstraet art. He never canied anything to its conclusion - least ofallthe 6gbt for freedom!sl »Khrouchtchev
refusa
d'avancer au plinl qui aurait rendu le retour des staliniens tout à fait impossible et la répressionpar
la terreur un attribut de l'histoire uniquement. « Il aurait suffi d'un rien et plus personne n'aurait jamais desserré les dents pour dégoiser surles «grands mérites» du tueur.59 » Mais Khrouchtchev ne mena pas ses réformes à leurs conclusions. Il n'estpas le
seul coupable.mais
le principal.60De
plus, les fiuoles accomplissements des réformes ne relèventpas.
selon SoIjénitsyne, de l'unique désir de bDérer la population d\m régime qui bafouait tous sesdroits,
mais
elles constituent avant tout la pièce centrale d'une stratégie politique.En
•
saSoljénitsyn~ TheGuIagArclripelago,3:
492-59Soljénitsyn~LeChêne et le1I'eQll,47.
60Dans ses mémoires, SoljéDitsyneaa:useJ*tiadiënment Tvardovskydenepuavoir profitédereupborie
duXXIIeœngrèsdu parti communistepourprésenteràKhroudltdlev les chapitres conœmant Staline issus du
lUD8IlLePremier cercle. DIIDsIta1DlO5pbère quirégnaitàcetteépoque.Khroudttdteva&nitsûrementaa:epté
• détournant l'attention de l'élite politique du présent et en la forçant à fixer son regard sur les crimes de Staline. Khrouchtchev tentait d'attribuer les calamités générées par le
communisme à la seule personnalité du prédécesseur.61 Il eSPérait ainsi mener les gens à conclure que la mort de Staline procurait en eUe·même la cure la plus profonde au communisme et que laterreur, les purges, les déportations et les génocides n'avaient aucun précédent sous Lénine, pas plus que leur répétition serait possible à l'avenir. La dénonciation du cuke de la personnalité visait à forcer son absorption de tous les vices du communismeetàblanchir de toute responsabilitéprédécesse~successeursetl'idéologie.
Lapreuve que Khrouchtchev n'agit pas de bonne foi est détectable dans le fait que même s'il condamna les camps staliniens. une attention particulière fut accordée à leur maintien. En 1956, l'année du XXe congrès, des ordres visant à renforcer la discipline du Goulag furent promulgés.62 En 1962, au sommet de la libéralisation de Khrouchtchev, la grève des travailleurs de Novocberkassk fut réprimée dans le sang et soixante-dix à quatre-vingts personnesytrouvèrent la mort.63
De toute évidence, la dénonciation de l'immoralité visait à couvrir l'immoralité. Pour Soljénitsyne, il est clair que les dirigeants se succédèrent avec des personnalités qui leur étaient propres, mais que la coercition au moyen de la vio lence demeura une partie intégrante du régime. Il ne pouvait en être autrement. car la dissolution de l'appareil répressif aurait entraîné lachute du régime.
•
61 Soljénitsyn~Détente..58.62Soljénitsyn~TheGulogArchïpe/ago.,3:
•
%.2.2 Brejnev
C'est principalement sous Brejnev que la lutte de Soljénitsyne contre lecommunisme s'intensifia et eut un écho international. La déstalinisation avait maintenant pris tin et les politiques de Brejnev et ses coDègues annulaient l'effet bDérateur,. déjà insuffisant. des réformes de Khrouchtchev. Pour Soljénitsyne,. il ne s'agissait donc pas seulement de dénoncer lescrimes passés du communisme't maisaussi de monter
une
attaque quivisait ses vices actuels.Il publia donc certains articles dans lesquels il élabora un constat de l'Union soviétique contemporaine. L'action de Brejnev fut alors jugée avec une extrême sévérité et comparée dans
ses
effets à ceDes de Lénine et Staline.64 Pour Soljénitsyne, la cause première du déclin mo~ social et économique sous Brejnev était't comme depuis la révolution d'octobre,. le marxisme-léninisme, dont l'irréalisme n'avait d'égal que sa cruauté. Dans saLettre aux dirigeants soviétiques,.
la princiPale recommandation formulée Par Soljénitsyne consistait donc à rejeter cette idéologie qui empêchait le sain développement de l'union. Cet abandon était motivé Par des raisons structureDes, déjà mentionnées, et conjonctureDes. Soljénitsyne percevait dans l'apanage de l'idéologie communiste par l'Union soviétique un danger potentiel de confrontation avec, non pas l'Occident. qu'il percevait sur undéclininexorable, mais laChine.65 Cette guerre,dont ilprophétise ladurée (un minimumdedixà quinze années), le nombre de victimes soviétiques (au moins soixante millions) et lesconséquencesultimes(ladisparition totale de lanationrusse), éclaterasi la Chine et l'Union soviétique persistent toutes lesdeux à vouloir s'arroger du statut de seul•
64Soljéni1syn~« MinsconœptioosAbout Russia Area TbreattoAmaic:a,» Ill.65AnchrSakharov,.l'auIregranddissidmtsoviétique, a toujourstrouftexagéréechez SoIjénitsyne la mcoaœ
•
véritable exposant de la doctrine communiste.66 Ce conflit aux conséquences•
apocalyptiques peutêtreévitéparlarépudiation de l'idéologie.
Un autre danger immanent pour l'Union soviétique découle de la pression démographique Chinoise et du risque d'occupation des terres de Sibérie, largement inexploitées. Pour cette raiso~Soljénitsyne insista sur le développement du nord-est de la Russie.67 Cette région constitue pour l'écrivain russe un espace aux grandes richesses et aux formidables possibilités. Le sol est fertile et l'étendue gigantesque. Une société nouvelle peutêtreédifiée sans délai pour améliorer le sort du peuple et.,parle fiùt même, prévenir une invasion de la Chine.68
Outre les risques de confiits avec la Chine., nombreux sont pour Soljénitsyne les maux aftligeants les Soviétiques sous Brejnev. Un problème de taille est l'inefficacité économique qu'engendre la volonté du parti communiste de tout diriger. L'agriculture., contrôlée par une lourde bureaucratie trop peu en contact avec la réalité agraire, chute en productivité, tandis que l'importation de denrées alimentaires augmente sans arrêt. Le reste de l'économie est un organisme sclérosé qui regagne en vigueur que temporairement grâceà un micro capitalisme iUégal, lesshabashniki. Les fonctionnaires du parti se sont montrés depuis le tout début tout à fiùt incapables d'organiser la production ou la distribution commerciale.69 Il résulte de cette incompétence une constante menace de pénurie des biens essentielset le maintien de lapopulationdansune misère profonde.
66Soljénitsyne,Leaer10theSoviet Leaders. 17.
67Soljénitsyneréitérasa positiœ encore en 1991. Celle-ciesttoujoursmotivéeparlapeurd'une oa:upatiœ
chinoise. Soljénitsyne,La Ru.uiesous l'avalanche.7~ll.
6&Soljénitsyne,Letter10theSoviet Leaders.26-21. Ce projet fut considérépIrplusieurs comme nettement
irréaliste. Osne manquentpasdesoulignerquele territoire désignéparSoljénitsyne consistepourle deux·tiers
detaTgaetdemarécagesoùune températuretrèsinhospitalièrenefàitaucœe relâdle. Voir., entre~
VadimBel0tserk0Ysky,«Soviet Dissentcrs:SoIzb~Sakharov.,_dMedvedev,»PartisanReview12
•
•
En plus d'être infructueux. les efforts du parti pour développer économiquement l'Union soviétique ont
mené
àun
saccage de l'environnement. Les richesses oatureUes ont été pillés, les cours d'eau et les sols souillés, l'air de plusieurs villes est devenu nocif:Des
plans d'industrialisation et d'urbanisation ont été bâclés sans tenir compte des impacts de teUes décisions.
Soljénistyne appelle donc à
un
changement de mentalitépour
limiter cette désagrégation de l'écosystème et propose en retour un primitivisme économique. La technologie doit être limitéeetla
main-d'oeuvre augmentée, seuls les matériaux disponibles localement doivent être utilisés pour la production. Globalement, il est impératif que l'économiene
connaisse aucune croissance; c'est l'unique moyenpour
conserver les ressources qui sont très limitées, selon Soljénitsyne.7o
Parallèlement,un
frein doit être mis au développement des villes qui oftient des conditions de vie malsaines. Soljénitsyne souhaite donc quedansla Russie du nord-est soient dévelopPées des villes qui procurentune
réminiscence du passé, <<towns made for PeOple, horses, dogs - and streetcars, too; towns which were humane, fiiendly, cozy places, where the air
was
always cl~ which were snow-elad in winterand inspring redolent withgardensmells streaming through the fences into the streets.'l) D'unecertaine manière, Soljénitsyne espère la recréation d'une Russie quin'estplus et quesa nostalgie a élaboréeparlasélection partiale de sesattributs.72Ces propositions, naïves et irréalistes pour plusieurs, formaientà l'époque de Brejnev le plan d'action de Soljénitsyne pour que lUDion soviétique évite lacatastrophe. Les élites politiques avaient à ce chapitre la responsabilité d'apporter les changements nécessaires.
69SoIjénitsyne,.«Cœun..usm _ the End orthe Brezbnev~»28-29. 10Soljénitsyne.Letter10theSovietLeaden. 22-23.
• Soljénitsyne proposa également une autre voie, non contradictoire, mais plutôt adjointe, qui celle-ci concernait la population dans son ensemble. Malgré le fait que les bolcheviques avaient introduit une idéologie étrangère au peuple russe et qu'ils imposèrent un nouveau régime par la force, une partie de la responsabilité, indirectement, incombe aux simples citoyens. De plus, la moralité publique a été gravement affectée depuis 1917, car les dirigeants l'ont continuellement reniée. Une révolution morale et pacifique est donc toute aussi nécessaire que des changements d'orientation politique. En tant qu'individus, les Russes doivent procéder à un examen de conscience et se repentir des injustices et immoralités commises. Au lieu d'entretenirladivisio~ de blâmer les autres..la recherche de ses propres fautes doit être entreprise chez chacun. La nation est aussi unie par une culpabilité commune et elle n'a d'autre choix dans le futurque le repentir.73
Une fois cette régénération morale entreprise, la population doit aussi apprendre à ne
pas accepter le mensonge qui, depuis le tout début, constitue le pilier essentiel du régime communiste. « Let us refuse to saytbatwbich we do notthînk. Thisis our path, the easiest and most accessible one,74 »écrivitSoljénitsyne.
De la conjonction de ces deux groupes de propositions, politiques et morales, Soljénitsyne espérait changer le cours de l'histoire soviétique. Comme réponse, il reçut le bannissement.
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72FrancisBarker~Solzhenilsyn: PoliticsandFa""(Londres.1977)~59.13SoIjénitsyn~ «RepentallœandSelt:LimitatioointheliCeofNati~ »112•
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2.2.3 Gorbatchev
Des dirigeants politiques qui marquèrent véritablement l'histoire de 1'0Dion
soviétique~ Gorbatchev est celui dont Soljénitsyne se fit le plus avare de commentaires. Aucune oeuvre ne fut consacréeà cette période charnière marquée par la perestroïka et la
glasno~ bien que des références passagères9 éparpillées dans ses livres les plus récents.
permettent de saisir l'appréciation qu'il en conçoit.
Le bilan tracé delapolitique de Gorbatchev est essentiellement négatif: Soljénitsyne la considère responsable~par sa naïveté et son manque de clairvoyance~d'avoir mené la Russie aux portes d'une nouvelle catastrophe. Des opportunités sérieuses pour réformer en profondeur le régime
se
présentèrent9 mais le secrétaire général n'en profita nullement; à l'opposé, les quelques actions entreprises engendrèrent des conséquences extrêmement fieheuses.Laperestroïka, lapolitique de restructuration économique, est qualifiée d'hypocrite, irresponsable et chaotiqueparSoljénitsyne.7s Cette réforme manque de sincérité, selon lui~ parce que sous couvert de légères modifications eUe tenta de garder en vie le communisme9 ainsi que les privilèges de la nomenclature du parti. Sa sollicitation de l'infrastructure économique sclérosée de l'union ne pouvait mener qu'à de pitoyables résuhats, notamment
à
la croissance de la dette extérieure et la désorganisation totale du système économique
natio~qui ne manquèrent pas de se produire. De cette manière9 Gorbatchev perdit sept années à piétiner sur place9 alors qu'une transition progressive aurait pu être amorcée notamment
par
la réanimation de la petite entreprise.76 Le jugement a posteriori de•
NewY~ 1971.75Soljénitsyne,Le«Problèmel'lISSe»àlafindaXXesièc/~ 120•
• Soljénitsyne indique donc la voie idéale~ omettant toutefois le contexte entourant les initiatives politiques de Gorbatchev et ne tenant aucunement compte du « jeu de basculen » entre libéraux-progressistes et conservateurs auquel le dernier dirigeant soviétique fut souvent contraint de se soumettre.
La glasno~ cette politique favorisant une plus grande transparence de la vie
publique~ est également considérée comme des plus malhabiles par Soljénitsyne. Tentant d'allier l'intelligentsia à sa cause contre les communistes intraitables, Gorbatchev mit en place une réforme qui fut rapidement hors de son contrôle.78 Les médias, libérés des chaînes qui les gênaient depuis silongte~agirent de manière anarchique., irresponsable., et prirent rapidement en otage l'opinion publique., ce qui entraîna de graves conséquences.
Le chaos qui donne à la Russie contemporaine une atmosphère de désolation a donc pour cause importante., selon Soljénitsyne., l'inaptitude de Gorbatchevà infléchir au cours de l'histoire soviétique un changement de direction qui aurait permis la sortie du régime communiste sans bouleversements aussi dramatiques que ceux vécus depuis 1991.
3-LA
CRITIQUE
DE
L'OCCIDENT
Lorsque Soljénitsyne fut expulsé de l'Union soviétique et qu'il s'établit enOccide~ sa notoriétéétait déjà internationale et ses opinions furent sollicitées de toutes parts. Dans plusieurs cercles nonavert~on croyait naIvement que cet homme qui avait courageusement
•
dénoncé les crimes du communisme épouserait les idées de l'Occident. Or., selon
77Jean-FrançoisSouIet.Histoire co"'parée desÉlalSCOIll1rllUJÏSlesde 1945 à nosjours(Paris., 1996). 352•
• Soljénitsyne, de graves problèmes rongent également les pays de l'Ouest et les entraînent sur leur déclin; c'est justementparce qu'il se considère un ami de l'Occident qu'il se tàit un devoir de mettre en évidence ces dangers pour ainsi provoquer une prise de conscience.
Dans
son discours faità
H~ il prévint son auditoire dès le début qu'ilne
comptait pasfaire l'éloge du modèle occidental Il leur dit:«truth seldom issweet; it isaImostinvariably bitter. Ameasureofbittertruth is included in my speech today, but 1 oifer itasa friend. IlOt
as anadversary.79 »
Il semble que le pessimisme de Soljénitsyneà l'égard de l'Occide~de
la
moitié de la décennie soixante-dix au début des années quatre-vingts,10 pût être causé en partie par le contexte des relations politiques internationales de cette époque. Le communisme ne cessait alors d'incorporer de nouveaux États à son bloc sans que l'Occident ne parvienne à l'en empêcher. Les États-Unis, dont l'intervention avaient pourtant été décisive au cours des deux guerres mondiales, étaient alors sous le choc de l'humiliante défaite face au Viêt-nam. Plusieurs intellectue~dont Soljénitsyne, virent dans ce conflit asiatique lepoint tournant de la lutte entre le communisme et le libéralisme et lui accordèrent une importance qui peut, en rétrospective, sembler démesurée.8 1 Malgré cela, plusieurs remarques de Soljénitsyne touchèrent justes et se révèlent encore d'une étonnante perspicacité.•
19Alexandre Soljénitsyne,«AWoodSplitApart.»)in SolzhenitsyrralHal'Vard.éd. RonaldBcrman
(Washington. 1980), 3. Cdtc déclarationcfamitiésanblcdebonnefoi,cardéjàen 1967, Soljénitsynerefùsa
dese soumettreàlacooditiœqueruniœdesécrivains imposaitpourlapubliCltiondesm IiweLePavUlon descanc~CIlURSSquiétaitdedéclarer sm oppositionàl'Oœidmt. Labedz.,éd.,SoIzhenitsyn:il.
DocumentoryRecord,134-35.
10Périodedurmt laquelle Soljénits)'ne s'exprima souventsm'l'Occident avantdedevenir relatiwment
silencieux à son sujet.