© Claudya Vachon, 2021
La délinquance sexuelle: facteurs de risque et récidive
Mémoire
Claudya Vachon
Maîtrise sur mesure
Maître ès arts (M.A.)
La délinquance sexuelle : facteurs de risque et récidive
Mémoire
Claudya Vachon
Sous la direction de :
Nadine Deslauriers-Varin, directrice de recherche
ii SOMMAIRE
La présente étude examine la récidive sexuelle – définie comme tout nouveau délit sexuel qui a été saisi par le système de justice et qui a engendré une sanction pénale – chez les auteurs d’infractions sexuelles adultes. L’échantillon comprend 759 individus d’âge adulte ayant commis au moins un crime sexuel de toute nature confondue. Ceux-ci avaient, à un moment ou à un autre de leur trajectoire délictuelle, fait l’objet d’une évaluation actuarielle à l’aide de l’outil Stable. Une analyse de régression logistique hiérarchique a été effectuée afin de déterminer le rôle contributif de certains facteurs statiques et dynamiques dans la répétition d’un comportement répréhensible de nature sexuelle. Les résultats indiquent que plus de la moitié des délits sexuels ont été perpétrées par les 236 récidivistes sexuels, alors que le taux de récidive de l’échantillon est de 31%. De plus, il existe des distinctions entre les facteurs criminogènes du récidiviste sexuel et celle de l’auteur d’un seul délit sexuel. Le premier se distingue par la prépondérance des problématiques d’ordre sexuel. Les précurseurs à l’agir criminel du second ne seraient pas très éloignés des facteurs sous-tendant la commission d’un crime de délinquance générale. Ces résultats sont cohérents avec les données issues de la littérature et permettent de contribuer à améliorer les connaissances disponibles sur la délinquance sexuelle et sa récidive.
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TABLES DES MATIÈRES
SOMMAIRE ... ii
TABLES DES MATIÈRES ... iv
LISTE DES TABLEAUX ... vi
REMERCIEMENTS ... vii
INTRODUCTION ... 1
CHAPITRE 1 : RECENSION DES ÉCRITS ... 4
Risque et récidive ... 4
Amorce et persistance de l’agir criminel ... 7
Relation âge-crime ... 7
Trajectoire développementale et comportement criminel ... 8
Théories et récidive criminelle... 10
Le modèle taxonomique de Moffitt ... 10
La théorie générale du crime de Gottfredson et Hirschi. ... 12
La théorie du contrôle social de Sampson et Laub... 13
La délinquance sexuelle ... 15
Le modèle des préconditions de Finkelhor ... 15
La théorie intégrée de Marshall et Barbaree ... 17
Le modèle quadripartite de Hall et Hirschman ... 19
Le modèle des trajectoires de Ward et Siegert ... 21
L’agir criminel des auteurs d’infractions sexuelles adultes ... 24
Facteurs explicatifs de la récidive sexuelle ... 24
Spécialisation et versatilité de la délinquance sexuelle. ... 27
Âge et récidive sexuelle ... 28
Les objectifs et hypothèses de l’étude ... 31
CHAPITRE 2 : MÉTHODOLOGIE ... 33
Échantillon ... 33
Procédures ... 34
Instruments et mesures ... 34
Concept de récidive sexuelle. ... 34
Instruments actuariels Stable-2000 et Stable-2007 ... 35
Variables indépendantes. ... 37
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Stratégie analytique ... 42
CHAPITRE 3 : RÉSULTATS ... 43
Association bivariée entre les variables à l’étude et la récidive sexuelle ... 43
Matrice de corrélation ... 46
Régression logistique hiérarchique ... 47
CHAPITRE 4 : DISCUSSION ... 52
Historique criminel et délinquance sexuelle ... 53
Portrait des auteurs d’infractions sexuelles adultes selon les caractéristiques de leur dynamique comportementale ... 56
Spécificité des facteurs associés à la récidive sexuelle chez les auteurs d’infractions sexuelles adultes ... 58 Implications de l’étude ... 62 Limites de l’étude ... 63 CONCLUSION ... 65 BIBLIOGRAPHIE ... 67 ANNEXE A ... 78
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LISTE DES TABLEAUX
Tableau 1. Fréquence et prévalence des variables à l’étude
Tableau 2. Résultats des analyses de Chi carrés pour les prédicteurs statiques et dynamiques en relation avec la récidive sexuelle
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REMERCIEMENTS
Il y a de cela près de cinq ans, je débutais mes études de deuxième cycle. Un diplôme de baccalauréat en main, j’entretenais l’idée que la trajectoire à poursuivre était celle de la rédaction d’un mémoire de maîtrise. J’étais loin d’envisager que son écriture s’échelonnerait sur plusieurs années. Au moment d’apporter les derniers correctifs à ce document, je me permets une rétrospective de cette longue route parsemée de hauts et de bas, de remises en question et d’espoir.
Je tiens, tout d’abord, à remercier ma directrice de recherche, madame Nadine Deslauriers-Varin, pour son accompagnement dans la rédaction de ce mémoire, mais surtout de m’avoir permis de progresser à mon rythme. Malgré mes multiples tergiversations, elle a su faire preuve d’écoute et d’empathie face à cette démarche académique qui est, ultimement, devenue davantage une démarche personnelle. Son respect a été salutaire lors de mes moments de pauses nécessaires afin de réfléchir sur le sens et l’avenir de ce projet. Animée par un nouveau souffle de détermination, je reprenais la rédaction et Nadine m’y accompagnait comme si nous en avions discuté la veille.
J’aimerais également remercier mon ami Bastien Beauchesne qui a été d’un grand secours pour ma compréhension des analyses statistiques. Ses aptitudes de vulgarisateur m’ont permis de reprendre confiance en mes capacités à mener à terme ce projet.
Un merci spécial à mon conjoint qui est à mes côtés depuis le début de cette démarche. Il a assisté à mes tourmentes et il a également été témoin de ma fierté à compléter étape par étape ce projet.
Enfin, je désire faire des remerciements d’exception à l’auteure de ce mémoire. Ce fut un projet enrichissant, alors que malgré les doutes, j’ai continué à croire en moi. La conciliation travail-études n’a pas été de tout repos. Toutefois, j’ose croire que mes expériences professionnelles ont permis de bonifier mon écriture et donc, le manque de temps aura, finalement, engagé certains bénéfices. Pour plusieurs, investir cinq ans à la rédaction d’un mémoire est énorme. Pourtant, rétrospectivement, je crois que je ne changerais rien à
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ce parcours. Au-delà du diplôme qui marquera officiellement la fin de mes études supérieures, ce mémoire est porteur d’un message de détermination. Bref, c’est avec fierté que je lis et relis mon mémoire de maîtrise.
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INTRODUCTION
Bien que la majorité des citoyens canadiens expriment un sentiment de sécurité à l’égard des mécanismes de contrôle de la criminalité (Perreault, 2017), les crimes sexuels suscitent des inquiétudes particulières, alors qu’ils sont perçus comme plus intrusifs (Thomas, 2015). Les conséquences de ceux-ci sont multiples pour les victimes (conséquences physiques, psychologiques, émotionnelles, sociales, sexuelles, économiques), leur entourage et la société (coûts sociaux et économiques). En raison de leurs nombreuses répercussions, les agressions à caractère sexuel constituent un enjeu public de santé et de sécurité. Parmi l’ensemble des actes criminels, les crimes sexuels représentent la catégorie de délits pour laquelle les gestes subis sont sous-déclarés (Conroy, S. & Cotter, A., 2017; Moreau, G., 2019). Les données auto-révélées issues de l’Enquête sociale générale (ESG) sur la sécurité des Canadiens indiquent qu’en 2014, les répondants âgés de 15 ans et plus ont déclaré 636 000 évènements d’agression sexuelle (Conroy & Cotter, 2017). Bien que la forte majorité des délits sexuels demeure inconnue de la justice, une augmentation du nombre de dénonciations à la police a été constatée à la suite du mouvement #MoiAussi. Ce mouvement international sur les médias sociaux, qui a débuté en octobre 2017 aux États-Unis et qui prévaut encore aujourd’hui, a comme objectif de dénoncer les violences sexuelles faites aux femmes (Rech, 2019). Les nombreuses discussions publiques générées par la médiatisation des violences sexuelles semblent avoir incité certaines victimes à révéler les préjudices subis via les mécanismes formels de dénonciation. En 2018, les données officielles des services policiers canadiens informent que plus de 28 700 citoyens ont été victimes d’agression sexuelle (Moreau, 2019). D’un point de vue social, les agressions sexuelles constituent un enjeu prépondérant au Canada (Benoît et al., 2015). De fait, la pertinence sociale de s’attarder aux questionnements suscités par la délinquance sexuelle est affirmée.
Au cours des trois dernières années, la médiatisation des violences sexuelles a permis aux victimes de reprendre du pouvoir et d’être entendues. En contrepartie, la surexposition médiatique des crimes sexuels a alimenté le besoin de contrôle de ces actes répréhensibles par l’aggravation du sentiment d’insécurité qu’ils véhiculent. Cette attention accordée aux
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délits sexuels a comme répercussion l’encouragement d’un discours assez hostile à l’égard de leurs auteurs ainsi que leur stigmatisation sous une étiquette plutôt immuable de délinquant sexuel. Bien que la littérature scientifique fasse état de l’étendue des actes de délinquance sexuelle, le débat sociétal qui s’actualise dans la sphère publique met encore davantage en lumière leur diversité. Or, il appert que les inquiétudes suscitées par cette catégorie particulière de crimes contre la personne soient teintées de désinformation, notamment quant au taux de récidive et aux caractéristiques des auteurs d’infractions sexuelles. Le caractère sensible de ces délits semble engager une vision plus étroite et émotive de la délinquance sexuelle.
Alors que la délinquance sexuelle semble aujourd’hui particulièrement abordée sous l’angle de la justice sociale, ce phénomène suscite, depuis plusieurs décennies, l’intérêt des chercheurs afin, notamment, d’identifier ses causes et ses facteurs de risque. Au tournant des années 80, les premières études de Diana Russel (Russel, 1983; 1984) et de Mary Koss (Koss, Gidyez & Wisniewski, 1987), relativement à la prévalence de l’agression sexuelle, ont servi de tremplin à l’émergence d’un bassin de connaissances toujours grandissant sur le sujet. L’avènement d’une nouvelle pénologie (Feeley & Simon, 1992) modifiera la manière de penser l’idéal de réhabilitation par la passation graduelle de l’approche clinique vers l’une actuarielle. Cela a engendré la primauté de l’objectif de protection de la société où l’évaluation du risque représenté par le contrevenant devient centrale dans la gestion de la peine. Cette nouvelle idéologie entraînera son lot de répercussions sur la manière d’aborder la délinquance sexuelle, notamment par l’établissement d’un nouveau discours du risque ainsi que le recours à divers outils d’évaluation visant des sous-groupes de détenus. Le désir de statuer sur le risque représenté par ces contrevenants a suscité un intérêt afin de distinguer les individus constituant un risque plus important pour la sécurité du public.
Cette « logique statistique », telle que qualifiée par Quirion et D’Adesse (2011), éclipse la compréhension théorique du phénomène aux dépens de l’intérêt probabiliste. Pourtant, détenir une meilleure connaissance empirique et théorique devrait s’inscrire prioritairement dans l’objectif de protection de la société, mais également dans celui de réhabilitation et de réinsertion sociale des contrevenants. Mieux comprendre les facteurs qui sous-tendent le passage à l’acte d’ordre sexuel permet, dans un premier temps, d’effectuer
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une gestion plus efficiente du risque représenté par les auteurs d’infractions sexuelles et, dans un deuxième temps, de prévenir l’occurrence de ces gestes répréhensibles. Il est opportun de s’attarder au passage à l’acte en tant que première infraction, mais également à ce qui peut engendrer sa récidive. La criminalité de nature sexuelle n’échappe pas à ce désir de comprendre et d’expliquer le passage à l’acte délictuel. De fait, la présente recherche s’intéresse particulièrement aux facteurs criminogènes qui peuvent expliquer ou, à tout le moins, permettre de mieux comprendre la récidive sexuelle.
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CHAPITRE 1 : RECENSION DES ÉCRITS
Risque et récidive
Le rapport que la société entretient avec la notion de risque a bien changé depuis les dernières décennies (Feeley & Simon, 1992). Ce rapport au risque diverge en fonction des yeux qui le regardent : un citoyen, le gouvernement, des chercheurs, des cliniciens, tous adoptent une perspective différente de cette même notion. Beck (2001) a mentionné que le passage d’une société préindustrielle à une société industrielle a occasionné une libération sociétale en regard de la religion, tout en provoquant l’avènement d’une multiplicité d’insécurités prenant essence dans les activités humaines. Il est question ici de comprendre le risque dans sa globalité, omniprésent et émergeant d’une société de plus en plus individualiste où de multiples transformations s’opèrent, notamment d’un point de vue technologique. Landreville et Trottier (2001) ont affirmé que la notion de risque a longtemps été attribuée à la catastrophe, à la fatalité et à la divinité. Or, aujourd’hui, ce concept revêt de moins en moins un caractère imprévisible par le développement scientifique qui amène à vouloir anticiper les évènements ainsi que leurs risques et leurs conséquences (Harcourt, 2011). Ainsi, à la suite de préoccupations sociales et politiques grandissantes, les institutions gouvernementales et les chercheurs se sont intéressés à la prédiction et à la gestion du risque.
En criminologie, l’évènement pour lequel la prédiction est privilégiée est la récidive criminelle, et ce, en appréciant le niveau de risque représenté par un individu via l’utilisation d’outils d’évaluations actuarielles et de prédicteurs prédéfinis. Les changements qui se sont opérés au niveau de l’évaluation du risque des contrevenants s’inscrivent dans le contexte particulier de la société du risque où les problèmes sociaux seront redéfinis sous l’angle de la statistique (Quirion & D’Addese, 2011). Ainsi, le jugement clinique non-structuré a graduellement fait place à une méthode actuarielle avec l’avènement d’une nouvelle pénologie (Feeley & Simon, 1992). De prime abord, l’évaluation actuarielle du risque s’appuyait sur des prédicteurs statiques. Puis, les évaluations du risque et des besoins feront leur apparition où le risque a été envisagé sous une perspective dynamique de changement à travers le temps d’où la considération conjointe des facteurs dynamiques et des facteurs
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statiques (Andrews & Bonta, 2007; Andrews, Bonta & Wormith, 2006; Bonta, 1996). Au tournant des années 2000, une nouvelle génération d’outils d’évaluation est mise de l’avant soit les instruments d’évaluation systématique et globale qui prennent en compte une gamme élargie de facteurs de risque. À cela est jumelé un plan de gestion de cas qui a pour objectif de réduire le risque et dans lequel le jugement clinique du professionnel peut servir à ajuster l’évaluation actuarielle du risque (Andrews et al., 2006; Campbell, French & Gendreau (2007). Au-delà des changements qui se sont opérés au fils des années, il appert que ces différents outils possèdent un objectif commun soit de produire de l’information sur des personnes contrevenantes (Quirion & D’Addese, 2011), et ce, afin de circonscrire le risque présent et futur qu’elles peuvent présenter pour l’ensemble de la société.
L’identification d’individus à risque de récidive constitue un intérêt politique notable pour répondre au mandat de protection de la société (Cohen & Piquero, 2009). Afin de mieux comprendre le risque relevant du domaine correctionnel, il est opportun de définir le concept de récidive qui est à la base du modèle de gestion du risque que nous connaissons aujourd’hui. Le concept de récidive subit de multiples remaniements théoriques et pratiques afin de tenter de délimiter ce que l’on essaie de prévenir par la gestion du risque. La récidive est un comportement criminel dont la définition est sujette à changement en fonction de ce qui est étudié. Maltz (cité dans Anderson & Skardhamar, 2014) indique que, de manière générale, la récidive est envisagée comme une rechute de comportements criminels chez un individu qui a antérieurement commis au moins un acte criminel. Selon l’auteur, trois composantes seraient nécessaires afin de définir la récidive : 1) Qui est le récidiviste; 2) Quelle est la nature de l’infraction; 3) Quand survient cette infraction. Ainsi, les taux de récidive varieront selon la question de recherche, l’échantillon sélectionné et la période de suivi. L’indicateur choisi afin de mesurer la récidive est également une variable qui fera fluctuer le taux obtenu. Est-il question d’une nouvelle arrestation, d’une nouvelle condamnation, du non-respect d'une condition ? Est-ce la récidive générale, violente ou sexuelle qui est considérée (Proulx & Lussier, 2010)?
Quant aux prédicteurs, ils se rapportent à des facteurs statiques et dynamiques présentant un lien statistique avec la récidive criminelle (Andrews & Bonta, 2010). Le qualificatif « statique » fait référence à des prédicteurs qui ne peuvent être modifiés à la suite
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d’interventions, tels que les antécédents judiciaires. À l’opposé, les prédicteurs dynamiques peuvent être amenés à évoluer en plus d’informer sur la fluctuation du risque d’un individu à travers le temps. D’ailleurs, la diminution de leur occurrence peut engendrer une baisse significative du risque de récidive (Bonta, 1996). Ces derniers peuvent être de deux types soit les facteurs stables, tel que l’alcoolisme ou des problèmes conjugaux, qui sont donc relativement stables à travers le temps, - à comprendre ici en termes de mois ou d’années- et les facteurs aigus, tel que l’intoxication à l’alcool ou une rupture conjugale, qui peuvent changer de manière précipitée dans les heures ou les jours précédents un évènement délictuel.
Il existe plusieurs approches et théories qui adoptent les perspectives statique et dynamique. De manière générale, les tenants des théories statiques, notamment Gottfredson et Hirschi (1990), assument que la criminalité est issue d’une cause générale, soit la faible maîtrise de soi, et que tous les contrevenants emprunteront une trajectoire unique vers le passage à l’acte délictuel. Une fois celle-ci empruntée, le changement est alors peu probable. Les théories dynamiques, notamment Sampson et Laub (2013), croient également à l’existence d’une causalité générale, mais font preuve de flexibilité face à la considération d’évènements de la vie qui peuvent venir altérer la trajectoire criminelle d’un individu, malgré la présence de différences individuelles (c.-à-d. âge et sexe) qui perdurent (Piquero, Farrington, & Blumstein, 2003).
Il existe également une approche développementale qui prône l’inexistence d’une cause générale à la criminalité. Cette approche tente de surpasser les limitations des théories statiques afin d’apporter une compréhension plus exhaustive de l’activité criminelle au long cours. L’approche développementale reconnaît également l’existence d’un large éventail de trajectoires antisociales, de comportements criminels et de processus variés afin d’expliquer différents types de contrevenants (Huizinga, Esbensen & Weiher, 1991). En criminologie, l’approche développementale s’intéresse aux parcours de vie des délinquants et prend en considération les facteurs statiques et dynamiques afin de tenter d’expliquer l’agir criminel. Celle-ci vient alors soutenir différentes théories du crime, telles que le contrôle social informel de Sampson et Laub (1993) et le modèle taxonomique de Moffitt (1993), en plus de s’intéresser à la carrière criminelle des individus qui persistent dans la perpétration d’actes illégaux. Cette approche semble répondre au besoin de compréhension du phénomène
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criminel qui se montrait absent du tournant actuariel de la nouvelle pénologie (Harcourt, 2011). Elle s’attarde à la pluralité des influences possibles sur la criminalité en considérant l’espace-temps dans lequel elles s’inscrivent (Piquero et al., 2003).
Amorce et persistance de l’agir criminel
Comme pour le concept de récidive sexuelle, la littérature définie et mesure la persistance de l’agir criminel de plusieurs manières. Par exemple, Farrington et ses collègues (1990) ont affirmé que la persistance de l’agir criminel se définie par la répétition de comportements criminels à travers le temps. Dans une autre étude, Farrington (2009) a indiqué que les délinquants persistants vont commettre des délits avant et après l’âge de 21 ans, ce qui induit que tout délinquant persistant débutera sa carrière criminelle avant cet âge. D’autres auteurs, tels que McGloin et Stickle (2011), ont mentionné que la persistance de l’agir criminel se caractérise par les contrevenants qui commettent le plus de délits. De fait, cette définition est dépendante du nombre de délits commis plutôt que de la durée de la trajectoire criminelle. Du moins, il est possible de s’entendre sur le fait que le contrevenant vivra un changement de statut, soit de non-délinquant à délinquant, ce qui constitue l’amorce (onset) de son agir criminel. Ce changement est lié à plusieurs facteurs dynamiques, tel que l’âge, qui précédent et suivent son occurrence. Ainsi, plus la conduite antisociale débute tôt, plus un individu aura tendance à s’y engager à long terme (Farrington et al., 1990; LeBlanc & Loeber, 1998; Loeber & Farrington, 1998).
Relation âge-crime. L’analyse des concepts « âge » et « crime » a permis à
Gottfredson et Hirschi (1983) d’établir une courbe représentant leur interrelation. L’observation de celle-ci informe sur une ascension graduelle de la délinquance de l’âge de 7 ans pour atteindre un point culminant à 17 ans. La courbe amorçant, par la suite, un déclin. La relation âge-crime demeure, à ce jour, peu contestée. Cette courbe se présente souvent sous la forme d’un compte total du nombre de crimes commis au sein d’un espace temporel défini. Elle peut également témoigner de la prévalence de l’agir criminel, soit le nombre de personnes qui ont commis un crime dans la population, durant une certaine période de temps.
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Les résultats des deux courbes demeurant, somme toute, très similaires. Gottfredson et Hirschi (1983;1990) ont avancé que pendant une longue période de temps où s’opèrent de multiples changements et développements, la courbe poursuivra son ascension, peu importe le contexte, l’époque, le sexe et les origines. En ce sens, l’effet de l’âge serait invariable.
Toutefois, Farrington (1986;1990) a distingué des modulations possibles à même la relation âge-crime, ce qui contredit le postulat d’invariabilité. Celles-ci se traduisent par trois types d’effets : l’effet de l’âge, l’effet du temps et l’effet des cohortes. L’effet de l’âge se rapporte aux changements qui s’accomplissent au cours de la vie, tel que la puberté. L’évolution est relative à des périodes de temps où s’opèrent des changements historiques influant sur l’individu, sans égard à l’âge. Finalement, les effets de cohorte peuvent affecter un groupe de personnes du même âge partageant une expérience commune. Il serait également possible d’observer des différences dans la relation âge-crime selon le type de délits commis (Soothill, Ackerley & Francis, 2004). Farrington (2001), dans son étude de Cambridge, a également identifié l’âge de 17 ans comme la valeur la plus fréquente de son échantillon pour la commission d’un délit, tandis que 21 ans seraient l’âge moyen. Plusieurs facteurs issus de l’enfance ont également été reconnus comme des prédicteurs de l’adoption de comportements criminels : l’impulsivité, une famille impliquée dans la criminalité, une supervision parentale lacunaire ainsi qu’une faible intelligence, notamment. Ainsi, l’existence de changements intra et interindividuels viendrait moduler la forme de la courbe représentant l’interrelation des concepts âge et crime tout en considérant l’amorce, le point culminant et le déclin de l’agir criminel.
Trajectoire développementale et comportement criminel. Durant plusieurs années,
l’attention de la recherche sur la criminalité a été accordée à une période spécifique dans la vie d’un individu, soit celle de l’adolescence. Rétrospectivement, la plupart des contrevenants adultes étaient des délinquants juvéniles. Toutefois, prospectivement, la majorité des délinquants à l’adolescence ne persisteront pas dans cette trajectoire à l’âge adulte (Ezell & Cohen, 2005).
Robins (1966) a expliqué que, d’une part, tous les contrevenants suivraient la même courbe répertoriant l’interrelation de l’âge et du crime en plus de présenter le même déclin
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de l’agir criminel à travers le temps. La continuité et le changement au sein d’un patron comportemental criminel s’expliqueraient par des différences invariables latentes faisant office de propension criminelle. Conséquemment, les individus possédant davantage de facteurs latents s’engageraient plus précocement dans des activités criminelles, persisteraient à l’âge adulte et commettraient des actes criminels à une fréquence plus importante. Les personnes présentant moins de traits latents débuteraient un agir criminel plus tardivement et vivraient un abandon de leur conduite marginale plus rapidement. La relation existante entre le comportement criminel passé et futur serait expliquée par le fait que la commission d’un délit augmente la probabilité d’une récidive. Ainsi, l’adoption d’une conduite marginale modifierait la trajectoire de vie d’un individu, engendrant alors, le rétrécissement de l’éventail des opportunités prosociales. La théorie de Gottfredson et Hirschi (1990), qui sera présentée et discutée dans la section à venir, constitue, d’ailleurs, un exemple de premier plan pour cette explication.
Les conclusions issues de l’étude d’une cohorte de naissances à Philadelphie par Wolfgang, Figlio et Sellin (1972) témoignaient d’un faible pourcentage de contrevenants responsables de la majorité des délits commis. L’une des découvertes clés se rapportait à la faible tendance des délinquants à se spécialiser dans un type d’offense en particulier. Les résultats de cette recherche ont indiqué qu’une amorce délictuelle précoce est plus souvent synonyme d’une criminalité sérieuse et persistante. West (1982) a mentionné que les délinquants persistants se définissent par la présence d’au moins deux condamnations à l’adolescence et d’une à l’âge adulte. Ils seraient plus susceptibles de provenir d’une famille pauvre dont les parents ont eux-mêmes été impliqués dans la criminalité. Blumstein, Farrington et Moitra (1985) ont découvert que la probabilité d’une nouvelle arrestation ou condamnation augmente avec tout nouveau passage à l’acte, et ce, jusqu’à concurrence de six délits. Au-delà de ce chiffre, la probabilité tendrait à se stabiliser. Boutwell, Barnes et Beaver (2013) se sont intéressés à la persistance de l’agir criminel en regard de l’approche taxonomique de Moffitt; cette approche sera décrite ici-bas. Ils ont conclu que les délinquants persistants sont disproportionnellement plus disposés à commettre une agression sexuelle que les délinquants non persistants et à s’engager plus fréquemment dans des actes sexuels coercitifs.
10 Théories et récidive criminelle
Il existe plusieurs théories et approches qui tentent d’apporter des explications diverses sur le phénomène de la criminalité. Dans son livre « The development of persistent
criminality », Savage (2009) s’accorde avec Ezell et Cohen (2005) en identifiant trois
théories criminologiques prédominantes dans le corpus littéraire entourant la récidive criminelle : le modèle taxonomique de Moffitt (1993), la théorie générale du crime de Gottfredson et Hirschi (1990) ainsi que la théorie du contrôle social informel de Sampson et Laub (1993).
Le modèle taxonomique de Moffitt. Face au débat existant entre la continuité et le
changement relativement au comportement criminel (Robins, 1966), Moffitt (1993) a proposé des explications théoriques afin d’y répondre. De fait, elle a avancé que la courbe imageant la relation entre l’âge et le crime est caractérisée par des groupes distincts de contrevenants. Elle a affirmé qu’il existe deux groupes de contrevenants : les jeunes dont l’agir délinquant débutera et se terminera à l’adolescence (adolescence-limited offenders) et ceux dont le comportement antisocial débutera à l’adolescence et perdurera à l’âge adulte (life-course persistent offenders). Les jeunes dont la délinquance se limite à l’adolescence représentent un groupe de plus grande proportion, alors que celui se caractérisant par la persistance des comportements criminels à l’âge adulte est de plus faible proportion. Ces deux groupes tendent à se développer via des trajectoires différentes en plus de s’engager dans des comportements antisociaux distincts (Boutwell et al., 2013).
Les agissements du groupe dont la délinquance se limite à l’adolescence s’inscrivent davantage dans le développement de l’adolescent en tant que processus de maturation et d’indépendance au sein d’un apprentissage social (Boutwell et al., 2013, Moffit, 1993). Le concept central lié à l’abandon de l’agir délictuel se rapporte à l’absence d’une « continuité cumulative (cumulative continuity) ». En ce sens, ceux qui manifestent des comportements antisociaux ne se retrouvent pas dans des situations à risque ou, telle que qualifiées par Moffit (1993), des « pièges » qui retiendront l’adolescent dans une trajectoire antisociale. Il y aurait également une absence de différences individuelles associées au tempérament antisocial (Lilly, Cullen & Ball, 2011; Moffit, 1993; Williams & McShane, 2010).
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Quant aux délinquants persistants, Moffitt (1993) a affirmé qu’ils possèdent un répertoire comportemental limité en raison de la faible proportion d’opportunités prosociales qui se présentent à eux et qui leur permettraient d’apprendre des alternatives aux comportements antisociaux qu’ils adoptent. Ceux-ci seront également confrontés aux conséquences associées à ces comportements, telles que l’addiction aux drogues et le décrochage scolaire. L’entonnoir des opportunités prosociales se rétrécit constamment et le retour vers une trajectoire de vie pouvant être qualifiée de positive ou socialement acceptable devient de plus en plus difficile (Lilly et al., 2011; Moffitt, 1993).
Moffitt et ses collègues (2002) ont mentionné que les délinquants persistants présentent le niveau d’agressivité le plus élevé de l’échantillon comparativement à ceux dont la délinquance est limitée à l’adolescence. Il a été mis de l’avant que ces individus recherchent plus activement des contacts sexuels sans implication affective en plus d’être dénués de considération pour autrui. À cela s’ajouterait l’adoption de comportements réactifs et une difficulté à autoréguler l’impulsivité. En somme, ce groupe de personnes détient une constellation de traits individuels les prédisposant à adopter de manière plus importante des comportements sexuels coercitifs.
Certaines critiques ont été formulées à l’égard du modèle taxonomique de Moffitt (1993). Notamment, Sampson et Laub (2005) ont mentionné leur désaccord quant à la manière dont Moffitt a défini les délinquants persistants (life-course persistent offenders) en regard du concept d’abandon de la carrière criminelle. Ils ont indiqué que cette appellation prenait peu en compte le fait qu’à un moment ou à un autre dans sa trajectoire de vie, le contrevenant vivra un déclin de sa conduite marginale. Selon eux, le qualificatif plus opportun pour ce sous-groupe de délinquants serait de les caractériser par un comportement « à fréquence élevée qui déclinera avec l’âge. » Cela fait écho au caractère déterministe de cette théorie, alors que selon Moffitt (1993), les délinquants persistants seraient voués à adopter des comportements antisociaux toute leur vie. Piquero (2005), dans son analyse de plus de cinquante études s’appuyant sur le modèle proposé par Moffitt (1993), a mentionné que celui-ci serait simpliste en se limitant uniquement à deux groupes de contrevenants; aucune des études analysées n’a obtenu de résultats indiquant seulement deux groupes distincts. Par exemple, Nagin, Farrington et Moffitt (1995) ont identifié quatre trajectoires
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différentes : « (1) the never convicted, (2) adolescence-limited, (3) high-level chronics, (4) low-level chronics. » Quant à Chung et ses collègues (2002), ils ont identifié cinq groupes de contrevenants : « (1) nonoffenders, (2) late onsetters, (3) desisters, (4) escalators, (5) chronics. »
La théorie générale du crime de Gottfredson et Hirschi. Durant plusieurs décennies,
la théorie du contrôle social constituait l’une des théories criminologiques les plus populaires (Lilly et al., 2011). Au tournant des années 90, Hirschi (1990), conjointement avec Gottfredson, publia un ouvrage relatant une version plus récente de cette même théorie : la théorie générale de la criminalité. Les auteurs ont postulé que le crime n’est pas issu d’un apprentissage social, mais plutôt de la faible maîtrise de soi. Il n’est plus question d’un contrôle externe à l’individu, mais plutôt celui qui lui est intrinsèque. La faible maîtrise de soi se rapporte à la présence d’inhibitions issues des éléments constituant le lien social et qui sont portées par l’individu (Williams & McShane, 2010: 205, traduction libre de l’anglais). Cette caractéristique du contrevenant constituerait donc l’élément explicatif central du crime et du comportement antisocial, lorsque l’opportunité de commettre un délit se présente (Brown, Gottschall & Bennell, 2015).
Les auteurs ont postulé que les délinquants n’entretiendraient pas de motivations particulières, différentes d’un citoyen respectueux des lois. Ce serait plutôt l’incapacité de l’individu à s’autoréguler face à ses besoins et ses désirs; une incapacité qui serait issue d’une constellation de traits propres aux contrevenants affectant alors, la maîtrise de soi. Ces traits qui se manifesteraient avant l’adolescence et qui persisteraient à l’âge adulte se rapportent à l’impulsivité et à l’égocentrisme, notamment (Brown et al., 2015; Williams & McShane, 2010). L’individu manifestant une faible maîtrise de soi ferait preuve de présentisme. Ceci expliquerait donc, la propension de certaines personnes à s’engager dans le crime ou dans tout autre comportement analogue. Le but serait la quête d’intérêts personnels, en plus d’affecter la capacité de l’individu à envisager les conséquences de ses actes.
Il faut ici comprendre que la faible maîtrise de soi ne mène pas automatiquement à la commission d’un crime, mais plutôt qu’il peut faire partie des conséquences. Celui-ci est défini comme « un acte de force ou de fraude entreprit par le contrevenant dans la poursuite
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de ses intérêts personnels (Gottfredson & Hirschi, 1990 :15, traduction libre de l’anglais). » Les auteurs mentionnent également que les individus qui commettent des crimes sont à la recherche d’un bénéfice immédiat, assuré et facile, mais que cet objectif est également attribuable à d’autres types de comportements qui ne sont pas sanctionnés par la loi. Gottfredson et Hirschi (1990) ont affirmé que la faible maîtrise de soi est fixe à travers le temps et qu’il serait possible d’en identifier les traits bien avant la commission d’un quelconque délit. En bref, cette théorie propose une stabilité de l’agir délictuel qui prend essence dans la continuité des différences individuelles. Une fois acquises, elles ne subiraient pas de changement à travers le temps.
La théorie proposée par Gottfredson et Hirschi (1990) a été critiquée et qualifiée de tautologique. Alors que leur définition du concept de la faible maîtrise de soi est plutôt diffuse, il est ardu de déterminer si un individu fait preuve d’une faible maîtrise de soi, faute d’indicateurs précis. De fait, la valeur prédictive de la faible maîtrise de soi chez un individu, et ce, indépendamment du type de délinquance, repose sur la commission d’un délit quelconque. La perpétration du délit devient donc son indicateur. Il s’agit d’une pensée plutôt circulaire, alors que la commission d’un crime informe sur la faible maîtrise de soi et cette dernière, en retour, prédit le passage à l’acte délictuel (Akers, 1991; Arneklev, Elis & Medlicott, 2006). Gottfredson et Hirshi (1990) ont affirmé que leur théorie permet d’expliquer tout type de délit. En citant Hoffman (1998) relativement aux actes de terrorisme, Geis (2000) a mentionné que la théorie générale du crime ne peut expliquer les crimes planifiés. Hoffman (1998) dira que le terroriste est rarement en perte de contrôle, alors qu’il s’agit, la plupart du temps, d’un geste prémédité et planifié.
La théorie du contrôle social de Sampson et Laub. Sampson et Laub (1993) ont
avancé la possibilité de considérer au sein d’une même théorie autant la continuité que le changement afin d’expliquer le comportement criminel d’un contrevenant, et ce, en explorant la fluctuation des liens sociaux et leur impact sur la trajectoire criminelle. Leur théorie est basée sur les données issues des recherches de Sheldon et Eleanor Glueck (1950) où deux échantillons de garçons délinquants et non délinquants ont été suivis de l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Ils ont également repris le concept de contrôle social issu principalement des travaux d’Hirschi. Les auteurs ont proposé l’existence d’une forte continuité dans les
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comportements antisociaux de l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Toutefois, ils ont mentionné l’importance des liens sociaux qui peuvent jouer le rôle de points tournants dans la vie d’un individu, notamment l’emploi et le mariage. En ce sens, si de pauvres liens sociaux sous-tendent la continuité du comportement antisocial, alors de forts liens prosociaux engendreront un changement d’un point de vue comportemental (Lilly et al., 2011; Sampson & Laub, 1993; 2003).
Il existerait également un contrôle social informel se traduisant par le niveau d’attachement ou d’engagement de l’individu envers la société, et ce, à tout âge. Contrairement à Gottfredson et Hirschi (1990) qui ont considéré la propension criminelle comme étant stable dès un très jeune âge, Laub et Sampson (1993, 2003) la voyaient plutôt comme changeante à travers le temps en fonction de divers contrôles sociaux. Ce serait donc le contrôle social qui modifierait la propension d’un individu à adopter des comportements antisociaux (Sampson & Laub, 1993; 2003; Williams & McShane, 2010). Le contrôle social informel s’effectuerait via le capital social issu des relations interpersonnelles d’une personne au long cours de sa vie. La déviance et la criminalité seraient plus susceptibles de se manifester lorsque les liens sociaux avec la société (individus et institutions) sont faibles ou brisés.
Selon les auteurs, afin de comprendre les changements qui peuvent s’opérer dans les activités criminelles, il est opportun de s’attarder autant aux différences individuelles qui persistent à travers le temps qu’aux évènements qui sont amenés à parsemer le parcours de vie d’un contrevenant. Ce serait leur complémentarité, en tant que facteurs statiques et dynamiques, qui engendrerait le changement. Ainsi, des évènements de vie significatifs faisant office de moments décisifs, jumelés à des expériences de socialisation vécues par l’adulte, pourraient altérer la stabilité du comportement issue des expériences traversées à l’enfance (Laub & Sampson, 2003; Lilly et al., 2011).
Les principales critiques formulées à l’égard de cette théorie se rapportent à l’imprécision des explications fournies par les auteurs quant aux raisons amenant certains individus à changer leur comportement à la suite d’un point tournant. Il existe un manque de clarté à savoir comment surviennent les opportunités prosociales dans la vie du contrevenant.
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Alors que Samspon et Laub ont suggéré que les points tournants se manifestent aléatoirement, comment ces individus seront-ils réceptifs face au contrôle social, formel ou informel, pouvant être exercé par un éventuel partenaire ou un employeur aux valeurs prosociales? Il serait davantage possible de croire que le contrevenant est peu susceptible d’être ouvert à une opportunité prosociale, telle qu’entendue par les auteurs, tant et aussi longtemps qu’il n’aura pas intrinsèquement fait le choix d’apporter des changements à son mode de vie (Giordano, Cernkovich & Holland, 2003; Paternoster et al., 2015).
La délinquance sexuelle
Plusieurs théories apportent certaines pistes de réflexion afin d’alimenter le bassin
de connaissances sur la délinquance sexuelle. La littérature identifie certaines théories comme étant plus influentes. De manière générale, les auteurs (Thakker & Ward, 2015; Ward, Polaschek & Beech, 2008; Ward & Siegert, 2008) désignent le modèle des préconditions (Precondition model) de Finkelhor (1984), la théorie intégrative (Integrated
theory) de Marshall et Barbaree (1990) et le modèle quadripartite (Quadripartite model)
d’Hall et Hirschmann (1991). Selon les ouvrages sur le sujet, d’autres théories peuvent s’ajouter à ces dernières, notamment le modèle des trajectoires de Ward et Siegert (2002) qui sera présentée ici-bas.
Le modèle des préconditions de Finkelhor. Le modèle des préconditions de
Finkelhor (1984) est une théorie se rapportant aux délits de nature sexuelle perpétrés contre des enfants. L’auteur a été l’un des premiers chercheurs à remarquer que l’agression sexuelle envers les enfants est un phénomène complexe qui s’articule autour de plusieurs variables, ce qui a mené au développement d’un modèle multifactoriel (Ward et al., 2008). Ce modèle est composé de quatre préconditions : (1) la motivation à l’abus sexuelle, (2) le dépassement des contrôles internes, (3) le dépassement des inhibitions externes et (4) le dépassement des résistances de l’enfant. Les préconditions constituent une séquence chronologique où chacune, individuellement, est nécessaire et conditionnelle à la prochaine. Selon les auteurs, elles permettraient d’expliquer le processus menant à l’agression sexuelle d’un enfant.
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La première précondition est la motivation à l’abus sexuel. Afin de déterminer qu’il y a motivation, certains indices doivent être identifiés chez l’individu; indices qui le prédisposerait à l’agression sexuelle. Ceux-ci ne sont pas tous nécessaires pour qu’il y ait passage l’acte. Il est question de (1) la congruence émotionnelle, (2) de l’excitation sexuelle déviante et (3) du blocage. La congruence émotionnelle se rapporte aux difficultés éprouvées par un individu à s’identifier émotionnellement aux adultes, alors qu’il se percevrait comme un enfant. Il entretiendrait la croyance que les enfants peuvent combler ses besoins affectifs et de sécurité. Le second indice serait l’excitation sexuelle déviante face aux enfants. Celle-ci résulterait d’expériences inadaptées vécues à l’enfance (exposition à de la pornographie juvénile, vivre un abus sexuel, notamment) qui auraient conditionné l’adulte en devenir à développer un intérêt sexuel pour les enfants. Enfin, le blocage se traduirait par une incapacité de l’individu à répondre à ses besoins émotionnels et sexuels par des interactions qualifiées de normales avec des adultes. Ce blocage surviendrait lorsqu’il serait confronté à une situation inattendue, problématique, voire un stress intense. L’individu n’est alors pas en mesure de recourir à des moyens adaptatifs socialement acceptables afin de combler ses besoins sexuels et affectifs.
La seconde précondition correspond au dépassement des contrôles internes. Finkelhor (1984) a postulé que tout individu possèderait des inhibitions internes l’empêchant de commettre une agression sexuelle. Il existerait, toutefois, un ensemble de facteurs proximaux pouvant mener un individu à les outrepasser, tels qu’un état d’intoxication, une psychose et la présence d’un stress important (Ward et al., 2008). L’existence d’attitudes et de croyances s’apparentant à des distorsions cognitives pourrait également l’amener à interpréter de manière erronée une situation. Certains désinhibiteurs peuvent être temporaires, alors que d’autres sont plutôt permanents.
La troisième précondition est le surpassement des inhibitions externes dont l’objectif est de créer l’opportunité d’abuser sexuellement un enfant. Pour y parvenir, l’individu doit amener l’entourage de ce dernier à lui faire confiance ce qui augmentera les opportunités disponibles. Notamment, il peut contourner la supervision des parents ou bénéficier d’un moment seul avec l’enfant, alors que les parents lui ont confié sa supervision pendant leur absence. Selon Finkelhor, certaines circonstances permettraient à l’individu de contourner
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plus aisément la supervision des parents soit l’isolement social de la famille et le détachement émotionnel de la mère envers son enfant.
Finalement, la dernière précondition, qui constitue l’étape finale avant l’agression sexuelle, est le dépassement des résistances que pourra présenter l’enfant. L’objectif des stratégies misent en place viserait à conserver la proximité et la confiance de l’enfant. Cela pourrait s’effectuer par l’entremise de cadeaux ou l’usage de la violence, par exemple. Certains facteurs propres à l’enfant pourraient le rendre plus vulnérable à la manipulation et faciliter le passage à l’acte, tels qu’un tempérament de type insécurisant et une éducation sexuelle lacunaire.
Ward et Hudson (2001) ont formulé certaines critiques à l’égard du modèle des préconditions de Finkelhor. Principalement, ils ont souligné la pluralité des influences théoriques de l’auteur qui ont servi à l’élaboration de son modèle. Selon eux, par ce choix, Finkelhor peut avoir démontré la flexibilité du modèle, mais a également pris le risque que celui-ci soit vue comme incohérent. Ward et Hudson (2001) ont questionné la possibilité que Finkelhor ait élaboré un cadre théorique à l’agression sexuelle plutôt qu’une théorie à proprement parlé. Les auteurs ont ajouté qu’il existe un manque de clarté entourant les motifs qui permettraient d’expliquer comment des facteurs psychologiques et sociaux non-reliés à la sexualité peuvent résulter en un comportement sexuel inadéquat plutôt qu’en l’adoption de tout autre type de comportement. Par exemple, Finkelhor n’a pas expliqué comment un individu qui verbalise un besoin d’intimité ou d’affection en vient à exprimer celui-ci par un comportement sexuel.
La théorie intégrée de Marshall et Barbaree. La théorie multifactorielle de Marshall et Barbaree (1990) a été la première à intégrer divers facteurs (biologiques, psychologiques, sociaux, culturels, situationnels) afin d’expliquer le passage à l’acte de nature sexuelle et sa persistance. Ward, Polaschek et Beech (2008) ont mentionné que le modèle intégré de Marshall et Barbaree a mis de l’avant l’importance des expériences qui se produisent tôt dans le développement d’une personne en tant que facteur influant sur le comportement sexuel. Des expériences développementales négatives (abus physique, négligence, l’exposition à des comportements sexuels entre l’adulte et l’enfant)
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prédisposeraient l’enfant, l’adolescent et ultérieurement l’adulte à adopter un ou des comportements sexuels déviants. En raison des vulnérabilités psychologiques engendrées par les expériences développementales négatives, tôt dans l’enfance l’enfant ne serait pas en mesure d’apprendre à réagir et à interagir de manière adéquate dans ses relations avec autrui. Cela ayant des répercussions sur sa capacité présente et future de s’adapter adéquatement aux situations plus difficiles de sa vie affective et aux problèmes rencontrés de manière générale. Lors de la puberté, l’adolescent sera amené à expérimenter sa sexualité, ce qui engendrera l’établissement de ses préférences sexuelles. C’est également à ce moment que celui-ci aura à s’approprier les normes sociales relatives à la séduction et au désir sexuel. Selon Marshall et Barbaree (1990; Ward et al., 2008), ce serait durant cette période que l’individu intégrera les attitudes, les intérêts et les définitions de la sexualité. L’adolescent qui, durant son enfance, aura vécu des expériences développementales négatives, jumelées à des déficits sur le plan relationnel, aura davantage de difficultés à s’autoréguler et ne sera alors, pas en mesure de réagir adéquatement aux transformations hormonales et physiologiques qui se produisent. En ce sens, l’adolescent pourrait utiliser des moyens socialement inacceptables afin de répondre à ses émotions et à ses besoins sexuels. Il s’agit d’un processus dynamique que l’on pourrait imager sous forme d’engrenage puisque les apprentissages défaillants durant l’enfance ont mené à des déficits sur plusieurs plans. Ceux-ci ont, à leur tour, engendré des difficultés relationnelles à l’adolescence, dans une période charnière du développement identitaire, biologique et social. L’émergence d’émotions négatives et l’intégration de mécanismes inadéquats afin d’assouvir ses besoins et gérer ses émotions pourraient résulter par l’apparition de fantaisies sexuelles déviantes. Ce processus peut potentiellement culminer en la commission d’un délit de nature sexuelle, lorsque des circonstances situationnelles, telles que la consommation de drogues et la disponibilité d’une victime potentielle, sont présentes (Marshall & Barbaree, 1990; Ward, Polaschek & Beech, 2006). Lors d’un acte délictuel, l’individu se retrouverait dans un processus de renforcement de sa conduite en raison des effets positifs que lui procure l’activité sexuelle, mais également par les distorsions cognitives qu’il entretient face à ses agissements. L’élément central de cette théorie se rapporte, ainsi, à la vulnérabilité de l’individu. Plus celui-ci est vulnérable,
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moins les stresseurs de la vie ont besoin d’être importants pour susciter un déséquilibre émotif.
Ward (2002) a analysé le modèle proposé par Marshall et Barbaree et a indiqué que la principale problématique de celui-ci est son caractère trop général, alors qu’il est inapte à distinguer les enjeux spécifiques inhérents aux différents types d’infractions sexuelles. De plus, alors que Marshall et Barbaree ont fourni des explications quant aux auteurs d’infractions sexuelles qui ont débuté tôt leur agir criminel (prefential offenders), il appert que les explications pour ceux qui présentent une amorce tardive (situational offenders) sont plutôt diffuses. Enfin, alors qu’ils associent les actes de délinquance sexuelle aux difficultés personnelles d’un individu à inhiber ses fantaisies sexuelles déviantes et les pulsions générées, Ward a indiqué qu’il aurait été opportun que Marshall et Barbaree considèrent la possibilité que, pour certains individus, l’agir criminel de nature sexuelle est planifié et associé à des émotions agréables. De fait, cette personne ne se caractériserait pas particulièrement par des difficultés d’autorégulation.
Le modèle quadripartite de Hall et Hirschman. De prime abord, le modèle
multifactoriel proposé par Hall et Hirschmann (1991) avait pour objectif d’expliquer l’agression sexuelle perpétrée sur des victimes adultes de sexe féminin. Ils ont, par la suite, adapté celui-ci afin qu’il explique l’agression sexuelle commise sur des enfants (Hall et Hirschmann, 1992). Au contraire des modèles unifactoriels, ce modèle désirait prendre davantage en compte la complexité du phénomène de l’agression sexuelle. Les auteurs ont attesté qu’il existe quatre précurseurs motivationnels associés à l’agression sexuelle : (1) l’excitation sexuelle, (2) des cognitions favorables à l’agression sexuelle, (3) une régulation affective dysfonctionnelle et (4) des troubles de la personnalité.
Hall et Hirschmann ont postulé que l’excitation sexuelle nécessaire pour le passage à l’acte délictuel ne serait pas indubitablement déviante. Ils ont expliqué que les processus physiologiques menant à l’adoption d’un comportement sexuel adéquat seraient similaires à ceux impliqués dans l’agression sexuelle. Les auteurs affirmaient que, pour qu’il y ait commission d’un délit sexuel, la présence d’une excitation sexuelle est indispensable, mais ne suffit pas à propulser l’agir. De plus, les auteurs d’infractions sexuelles entretiendraient
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des distorsions cognitives qui serviraient de tremplin au passage à l’acte. Ces pensées seraient présentes alors que l’individu amorce sa première agression, mais également dans la répétition de sa conduite déviante. Ces cognitions servant de justifications aux comportements déviants, alors qu’elles s’inscrivent dans un processus de rationalisation de leur conduite. Les contrevenants seraient plus perméables aux bénéfices surestimés de leurs actions déviantes plutôt qu’aux répercussions négatives potentielles (Hall & Hirschmann, 1991).
La régulation dysfonctionnelle fait référence à la présence d’affects négatifs que l’individu ne serait pas en mesure de gérer adéquatement. Les auteurs ont, d’ailleurs, identifié la colère et l’hostilité comme étant deux émotions omniprésentes dans l’agression sexuelle. Le passage à l’acte surviendrait en raison d’un manque d’inhibitions chez l’individu l’empêchant de ressentir des sentiments, notamment l’empathie et la culpabilité. Ce serait les émotions négatives, présentent antérieurement aux distorsions cognitives, qui engendreraient une lacune sur le plan des inhibitions. Enfin, pour Hall et Hirschmann, les troubles de la personnalité sont issus du processus développemental dans lequel s’inscrivent des expériences négatives vécues précocement par l’individu. Celles-ci altéreraient leur perception du monde. Les auteurs ont mis de l’avant la présence de traits antisociaux, notamment l’égocentrisme et l’absence de remords. Outre les facteurs psychologiques, des variables environnementales pourraient contribuer à la commission d’un délit de nature sexuelle, telle que l’accessibilité à une victime. En ce sens, une personne possédant les dispositions nécessaires au passage à l’acte, telles que décrites par Hall et Hirschmann, pourrait voir sa mise en action facilitée ou contrainte par des contingences externes.
Selon Ward (2001), le modèle multifactoriel proposé par Hall et Hirschmann suscite certains questionnements quant à l’interrelation des quatre facteurs impliqués dans l’agression sexuelle. Bien que ceux-ci soient présentés comme des précurseurs à l’agression sexuelle, les auteurs ont mentionné qu’un individu peut présenter, par exemple, des distorsions cognitives sans que celles-ci ne soient jumelées à aucun autre précurseur. De fait, puisque la présence de chacun des facteurs n’est pas nécessaire au passage à l’acte, Ward a indiqué que le modèle quadripartite n’est pas multifactoriel, mais qu’il décrit plutôt plusieurs modèles unifactoriels. Ainsi, l’un et l’autre des précurseurs permettront individuellement
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d’expliquer le passage à l’acte de nature sexuelle selon certaines circonstances et caractéristiques propres à l’individu. Ward (2001) a indiqué que leur modèle était plutôt simpliste et qu’il ne considère pas la complexité de la délinquance sexuelle, ce qui indiquerait des lacunes quant au cadre conceptuel des auteurs.
Le modèle des trajectoires de Ward et Siegert. Il est également pertinent de
s’intéresser au modèle des trajectoires de Ward et Siegert (2002) qui regroupe, selon les auteurs, les éléments les plus pertinents des trois modèles présentés ici-haut; modèles prépondérants dans la littérature sur la délinquance sexuelle. Cette théorie se rapporte spécifiquement à la délinquance sexuelle ayant comme victime des enfants. Les auteurs ont stipulé qu’il existe cinq trajectoires délictuelles pouvant mener à un passage à l’acte de nature sexuelle : (1) les multiples mécanismes dysfonctionnels, (2) les scripts sexuels déviants, (3) les déficits sur le plan de l’intimité, (4) la régulation émotionnelle dysfonctionnelle et (5) les cognitions antisociales (Ward et al., 2008 : 68-73; traduction libre de l’anglais). Chacune de ces trajectoires posséderait un ensemble de mécanismes dysfonctionnels qui serait la cause des problèmes typiques vécus par les agresseurs sexuels d’enfants. Ces mécanismes dysfonctionnels seraient (1) les déficits sur le plan de l’intimité et des habiletés sociales, (2) des définitions sexuelles intégrées par l’individu, (3) la régulation émotionnelle dysfonctionnelle et (4) des distorsions cognitives. Ces mécanismes seraient issus de multiples expériences développementales négatives vécues à l’enfance, jumelées à certains facteurs situationnels (Ward et al., 2008).
Le premier mécanisme dysfonctionnel se rapporte aux déficits sur le plan de l’intimité et des habiletés sociales qui se définissent par les difficultés que peut éprouver un individu à entrer en relation intime ou sexuelle avec un partenaire. Ceux-ci seraient le résultat d’un style d’attachement insécurisant qui aurait pris racine dans des expériences négatives vécues à l’enfance. L’agresseur, maintenant devenu adulte, aurait intégré une vision dangereuse du monde. Les définitions sexuelles intégrées par l’individu, qui représentent le second mécanisme dysfonctionnel, sont relatives aux préférences sexuelles déviantes. Celles-ci réfèrent aux cognitions sexuelles qu’un individu acquiert au cours de son développement et qui guident ses agissements dans le cadre de relations intimes. Le troisième mécanisme dysfonctionnel, soit la régulation émotionnelle dysfonctionnelle, informe sur l’incapacité
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d’un individu à gérer adéquatement les émotions négatives ressenties, mais également à identifier celles vécues chez autrui. Enfin, comme quatrième mécanisme dysfonctionnel, les distorsions cognitives sont définies par Ward et Siegert (2002) comme des croyances et des attitudes erronées que l’agresseur entretient sur ses propres comportements et ceux des autres (Ward et al., 2008). Ce serait l’interaction entre ces quatre mécanismes dysfonctionnels qui engagerait l’individu dans l’une ou l’autre des cinq trajectoires présentées dans ce modèle.
La première trajectoire se rapporte au dysfonctionnement de tous les mécanismes. Le principal mécanisme problématique identifié est la présence de distorsions dans les scripts sexuels. Il y aurait présence d’un intérêt prédominant pour des partenaires inadéquats, alors que l’adulte idéaliserait la possibilité d’une relation avec un enfant. La combinaison de tous les mécanismes engendrerait également d’autres problèmes relatifs à l’intimité, aux distorsions cognitives et aux intérêts sexuels déviants. Ensuite, la deuxième trajectoire impliquent des scripts sexuels déviants qui prendraient essence dans des expériences d’abus vécus à l’enfance. L’individu serait en recherche d’une sexualité jugée inappropriée qui se caractériserait par une absence d’émotivité et d’intimité. L’objectif serait plutôt de répondre uniquement aux besoins physiologiques. En ce sens, l’opportunité et la satisfaction des besoins constitueraient des éléments centraux dans la sélection du partenaire.
L’agresseur, qui emprunte la troisième trajectoire relative aux déficits sur le plan de l’intimité, posséderait des scripts sexuels qualifiés de socialement acceptables et serait plus enclin à s’engager dans un acte sexuel avec un adulte. Toutefois, le style d’attachement insécurisant qui le caractérise, et qui a mené à l’établissement de déficits sur le plan de l’intimité, pourrait engendrer la sélection d’un enfant comme partenaire. La problématique primaire de ce comportement serait les longues périodes de solitude vécues en raison de difficultés importantes à s’engager dans une relation intime. En ce sens, la sexualité permettrait d’assouvir des besoins affectifs. Les agresseurs qui s’inscrivent dans la quatrième trajectoire posséderaient des lacunes relativement à la gestion de leurs émotions négatives, ce qui se traduirait par une régulation émotionnelle dysfonctionnelle. Selon Ward et Siegert (2002), les difficultés de régulation pourraient être de deux types: les individus peuvent éprouver des problèmes à contrôler leurs émotions négatives, notamment la colère. Ils vivraient des difficultés à s’apaiser et utiliseraient la sexualité comme moyen pour y arriver.
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Le recours à la sexualité en tant que stratégie d’adaptation aux émotions négatives serait présent dès l’adolescence par l’entremise de pratiques masturbatoires compulsives. L’opportunité de combler des besoins sexuels amènerait l’individu à commettre une agression. Toutefois, celui-ci serait davantage enclin à s’engager dans une relation sexuelle saine avec un adulte, mais certaines circonstances pourraient plutôt le pousser à choisir un enfant. En ce sens, les besoins émotionnels seraient à la base du choix du partenaire. Enfin, la dernière trajectoire met de l’avant le rôle des distorsions cognitives dans la commission d’un crime sexuel. Ces distorsions se rapporteraient à des cognitions antisociales qui faciliteraient et supporteraient le passage à l’acte. Celles-ci permettraient à l’agresseur de minimiser et de rationaliser sa conduite déviante. L’opportunité de combler ses besoins sexuels, jumelée aux distorsions cognitives, provoquerait l’agression sexuelle. Le choix d’une victime mineure ne serait pas issu de préférences sexuelles déviantes.
Selon Ward et Siegert (2002), toute action sexuelle entreprise par une personne résulterait de l’interaction entre les systèmes psychologique et physiologique. Des problèmes pourraient survenir dans l’un ou l’autre de ces systèmes ainsi que ses composantes. Les mécanismes dysfonctionnels énumérés ici-haut constitueraient des facteurs de vulnérabilité au passage à l’acte.
Selon Pennington (2002), le modèle de Ward et Siegert n’explique pas comment les quatre mécanismes dysfonctionnels identifiés (les déficits sur le plan de l’intimité et des habiletés sociales, les définitions sexuelles intégrées par l’individu, la régulation émotionnelle dysfonctionnelle et les distorsions cognitives) interagissent entre eux afin de faciliter l’abus sexuel. De plus, alors que Ward et Siegert ont insisté sur l’importance d’une opportunité pour qu’il y ait passage à l’acte, Craven, Brown et Gilchrist (2006) ont mentionné que « the nature of sexual grooming is to create an opportunity to offend (p.290). » De fait, le modèle des trajectoires ne permettrait pas d’expliquer le processus par lequel l’individu entrera en relation avec sa victime potentielle afin de créer l’opportunité d’un contact sexuel. Craven et ses collègues (2006) ont ajouté que ce modèle s’est davantage intéressé à l’étiologie de la délinquance sexuelle plutôt qu’au processus de passage à l’acte.
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L’agir criminel des auteurs d’infractions sexuelles adultes
Le corpus littéraire entourant la délinquance sexuelle suggère que les contrevenants sexuels représentent un groupe hétérogène d’individus dont la criminalité et le risque de récidive seront amenés à fluctuer dans le temps (Hanson, Harris, Helmus & Thornton, 2014; Levenson et al., 2007; Woodworth et al., 2013). Les auteurs d’infractions sexuelles adultes seraient moins enclins à commettre de nouveau un acte criminel comparativement aux contrevenants qui commentent des délits non-sexuels (Langan & Levin, 2002; Meloy, 2005; Sample & Bray, 2003). Différentes études mettent de l’avant un taux variable de récidive sexuelle, selon les données étudiées. Comme mentionné précédemment, les résultats obtenus varieront en fonction de la période de suivi, de la définition d’une récidive sexuelle, des sources de données utilisées et de l’échantillon, notamment. Hanson et ses collègues (2009), dont la méta-analyse se rapportait à une période de suivi de près de 20 ans pour les auteurs d’infractions sexuelles sur des enfants, ont obtenu différents taux de récidives en fonction des caractéristiques des victimes : 13% pour les intrafamiliaux, 25% pour les extrafamiliaux, 16% pour les agressions sexuelles commises sur des jeunes filles et 35% pour les agressions sexuelles commises sur de jeunes garçons. Schmucker et Lösel (2017), également dans leur méta-analyse, ont obtenu un taux de récidive de 10.1% chez les auteurs d’infractions sexuelles adultes sous traitement, comparativement à 13.7% pour ceux qui n’ont pas fait l’objet d’un traitement. La période de suivi oscillait entre une année et 19.5 ans.
Facteurs explicatifs de la récidive sexuelle. Faisant écho à la délinquance générale,
Zimming et ses collègues (2009) ont mentionné que le seul prédicteur de la commission de délits sexuels à l’âge adulte est la présence d’antécédents d’agressions de même nature à l’adolescence. Plusieurs études abondent dans le même sens, alors qu’elles indiquent que les probabilités de récidive sexuelle augmentent lorsque le comportement passé informe sur la présence d’antécédents criminels analogues (Hanson et al., 1993; Marshall & Barbaree, 1988; Rice, Quinsey & Harris, 1991), mais également lorsque des condamnations pour crimes violents ou non sexuels sont répertoriées (Rice et al., 1990;1991). Le taux de récidive sexuelle serait également amené à fluctuer selon les divers paramètres qui définissent le