Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)
Enjeu de souveraineté nationale, la sécurité numérique parvient à s’imposer parmi les administrations, entreprises et particuliers. Toutefois, l’évolution des cyber attaques et le renforcement induit du contrôle de l’Etat risquent d’atteindre systématiquement les libertés individuelles à l’horizon 2030.
Le 7 juin 2017 à Paris, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a présenté son rapport d’activités 2016. De son côté, le Secrétariat pour la défense et la sécurité nationale (SGDSN), auquel elle est rattachée, a publié une étude sur les menaces intitulée « Chocs futurs », dont celles du domaine numérique en 2030.
Autonomie européenne. L’engagement de la France en faveur de l’autonomie stratégique européenne, en matière de sécurité numérique, repose sur trois piliers. Le premier porte sur le développement des capacités au sein de l’Union européenne (UE) elle-même et de chacun des Etats membres. Le deuxième consiste à maîtriser les « briques technologiques » et les outils industriels
essentiels. Le troisième vise à préserver la capacité de régulation de l’UE et des Etats membres pour la protection adéquate des données et celle d’évaluation des produits. Après trois ans de négociations, la directive française « NIS » (Network and Information Security) sur la sécurité des systèmes d’information, élaborée par l’ANSSI et approuvée par le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne, va devenir la norme en 2018. La NIS s’articule autour de quatre axes. D’abord, les capacités nationales seront renforcées par le positionnement de la cyber sécurité comme enjeu stratégique majeur pour le marché européen du numérique. Ensuite, la cyber résilience sera améliorée par l’établissement d’un cadre de coopération volontaire entre Etats membres, via un groupe de coopération et le réseau européen des équipes d’intervention rapide CIRT (Computer Incident Response Team). De plus, chaque Etat devra renforcer la cyber sécurité de ses opérateurs de services essentiels. Enfin, la sécurité sera encadrée et régulée par l’instauration de règles communes à l’intention des prestataires de services numériques.
Stratégie 2020. La stratégie « ANSSI 2020 », présentée en mai 2016, établit un référentiel d’orientations et de projets destiné à tous les agents et administrations partenaires. Elle sera actualisée chaque année, en raison du mouvement permanent de l’espace numérique. L’anticipation des évolutions des technologies et usages doit favoriser l’action en amont et concentrer les ressources sur les meilleurs leviers. Le renforcement de l’autorité nationale de l’ANSSI accroîtra son domaine d’action. La connaissance fine et actualisée des publics lui permettra d’adapter son action et d’améliorer la résilience de la société française. La réactivité de l’ANSSI sera accrue face à une crise informatique majeure. Le rayonnement international de la vision française de la cyber sécurité et de la défense soutiendra la politique étrangère de la France et le développement des entreprises françaises spécialisées dans le cyber. En mai 2017, 43 actions ont déjà été définies et sont menées.
Evolution de la menace mondiale. En 2017, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie développent des capacités offensives, car leurs services de renseignement coordonnent ou assurent la sécurité et les opérations de défense et d’attaques informatiques. De leur côté, l’Allemagne, la France, la Chine et Israël séparent les capacités offensives et défensives. La protection, privilégiée, passe par l’augmentation du niveau de sécurité des systèmes d’information étatiques et des infrastructures critiques du pays, sans pour autant exclure le
recours à des actions offensives de prévention ou de rétorsion. De son côté, l’UE a créé l’Agence européenne de sécurité des réseaux et a adopté la directive NIS. En juin 2016, l’OTAN a déclaré le cyberespace « espace de combat », au même titre que la terre, l’air et la mer. Fin 2016, l’Université américaine de Berkeley a rendu public un travail d’experts sur les perspectives de la menace cyber à l’horizon 2020, lesquelles semblent plausibles jusqu’en 2030, selon le SGDSN. Un premier scénario, dénommé « Omega », se base sur les technologies prédictives, qui ciblent très précisément les goûts, habitudes et désirs des gens. Ceux qui refusent de transmettre leurs données peuvent passer pour criminels. Les données obtenues permettent déjà de comprendre leurs envies et craintes et de sécuriser une ville par la surveillance des individus à risques. Les Etats autoritaires connaissent peu d’insécurité, alors que ceux qui cherchent à encadrer ces technologies, comme les démocraties européennes, présentent des taux d’insécurité élevés. L’instabilité plus ou moins exacerbée et les mouvements de citoyens opposés au « tout numérique » conduiraient les démocraties à mettre en place une forme de régulation et de contrôle. Le deuxième scénario, dit « Bubble 2.0 », envisage une crise économique résultant d’une faible création de valeur réelle et de l’augmentation du coût du travail, due à la présence du numérique dans tous les aspects économiques, financiers et commerciaux de la société. Le centre du monde numérique se déplacerait alors des Etats-Unis vers Singapour, la Chine et la Corée du Sud. Dans le troisième scénario, « l’Internet des objets » s’implanterait dans les grandes villes du monde pour répondre aux besoins en termes de trafic routier, santé, dépenses publiques et écologie. La violence urbaine diminuerait par suite de l’adaptation des objets connectés aux missions de défense et de sécurité. Les écarts se creuseraient alors entre les villes et les campagnes et entre les villes elles-mêmes, selon leurs capacités d’investissement.
Ces écarts se manifesteraient aussi dans l’éducation, la valeur du travail, la santé des populations et le coût des assurances pour les gens qui ne fournissent pas un flux constant de données. Tout cela renforcerait les inégalités sociales et les pouvoirs des régimes autoritaires.
Loïc Salmon
Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles
Défense et sécurité : anticiper puis gérer les crises
Selon l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, fin 2015- début 2016, des attaques ont ciblé les entités clientes de la messagerie interbancaires de SWIFT. En juin 2016 : découverte d’une plateforme de vente cyber criminelle ; « Opération Ghoul » d’espionnage informatique dans les secteurs de l’industrie et de l’ingénierie au Moyen-Orient ; attaques informatiques perturbant la diffusion en ligne d’une conférence américaine sur les massacres de la place Tien An Men (Pékin, avril-juin 1989). Septembre et décembre 2016 : exfiltration d’un milliard de données clients de l’opérateur américain Yahoo ; Novembre 2016 : sabotage informatique d’entreprises et organisations étatiques saoudiennes. Au cours de 2016 : apparition du « rançongiciel » Locky capable de chiffrer des fichiers accessibles via des partages réseau ; attaques de cibles gouvernementales et institutionnelles françaises et belges par le groupe Downsec Belgium, issu de la mouvance « hacktiviste » Anonymous ; propagande de l’Etat islamique (Daech) sur les réseaux sociaux, par défiguration de sites internet et divulgation de documents prétendument exfiltrés de systèmes d’information de gouvernements occidentaux.
Lève-toi et tue le premier
L’efficacité de ses services de renseignement (SR) et de ses forces armées a sauvé Israël lors de crises graves. Les succès de ses opérations clandestines n’ont pu
remplacer la diplomatie pour mettre un terme aux affrontements avec ses adversaires, Etats ou organisations terroristes.
Cet ouvrage se fonde sur un millier d’entretiens avec des dirigeants politiques, des hauts responsables du renseignement et même des agents d’exécution ainsi que sur des milliers de documents fournis par ces sources. Toute opération secrète du Mossad (SR extérieur), du Shin Bet (SR intérieur), de l’Aman (SR militaire) ou des forces spéciales nécessite l’autorisation écrite du Premier ministre…qui peut l’annuler au dernier moment ! Tous les Premiers ministres, qui se sont succédé depuis 1974, avaient servi auparavant dans les SR ou les unités spéciales. Dès la création de l’Etat en 1948, les SR envisagent de recourir à des opérations ciblées, loin derrière les lignes des nations arabes hostiles. A la suite d’un premier échec, le recours à des juifs autochtones dans les pays « cibles » a été exclu, à cause des répercussions sur toute la communauté juive locale. En outre, tout juif « traître » doit être ramené devant un tribunal israélien et non pas exécuté, en raison de la tradition de responsabilité mutuelle et du sentiment d’appartenance à une seule grande famille après deux millénaires d’exil. Israël accède au rang de grande puissance du renseignement en 1956, par l’obtention du rapport secret sur la dénonciation des crimes du stalinisme, présenté devant le XXème Congrès du Parti communiste soviétique. La remise d’un exemplaire à la CIA marque le début de l’alliance secrète entre les SR américains et israéliens. La guerre secrète inclut rivalités entre SR, mésententes avec les dirigeants politiques, échecs et dommages collatéraux. Suite à une opération indirecte concernant un pays allié et ayant entraîné de graves conséquences sur le plan international, les assassinats ciblés ne visent que des individus menaçant les intérêts d’Israël et doivent être menés uniquement par ses ressortissants. Une exécution complexe, entreprise loin à l’étranger, nécessite jusqu’à plusieurs centaines de participants, âgés pour la plupart de moins de 25 ans. Après la guerre des Six-Jours (1967), gagnée grâce à l’effet de surprise et anticipée par ses SR, Israël n’a guère recherché de compromis diplomatique avec les pays arabes voisins…jusqu’à la guerre du Kippour (1973), qui lui a coûté 2.300 soldats et aurait pu être mieux préparée par un travail de renseignement en amont. Les SR israéliens n’ont pas davantage anticipé la bombe à retardement constituée par les millions de réfugiés palestiniens après les guerres de 1948 et 1967, dont une partie vient chaque jour travailler en Israël et voit le développement des colonies juives en Cisjordanie. Dès 1993, les organisations terroristes palestiniennes recourent aux attentats-suicides, causant des centaines de morts et plus d’un
millier de blessés israéliens. A l’ONU, les Etats-Unis opposent systématiquement leur véto à toute condamnation de la politique de représailles d’Israël par des assassinats ciblés. Entre 2000 et 2017, l’Etat hébreu a procédé à environ 2.300 opérations de ce type contre le Hamas, à Gaza, ou lors d’interventions du Mossad contre des cibles palestiniennes, syriennes et iraniennes. Les Etats-Unis, qui s’en sont inspiré après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, n’en ont conduit que 401 entre 2001 et 2017.
Loïc Salmon
« Lève-toi et tue le premier », Ronen Bergman. Editions Grasset, 944 pages, 29€. Format numérique, 19,99 €
Proche-Orient : Israël, envisager tous les scénarios de riposte Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste
325 – Dossier : “Israël, continuum défense-sécurité depuis 50 ans”
Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes
Marines : le sous-marin, arme
tactique puis outil stratégique
Arme du combat naval, le sous-marin a pris une dimension stratégique dans la conduite de la guerre, la dissuasion nucléaire et le déni d’accès à un théâtre.
Alexandre Sheldon Duplaix, chercheur au Service historique de la défense et conférencier à l’Ecole de guerre, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 3 décembre 2020 à Paris, par l’association Les Jeunes IHEDN.
Evolution technologique. Le premier submersible, mu par la force humaine, apparaît en1776 aux Etats-Unis pour transporter, sans succès, une charge explosive jusqu’à la coque d’un vaisseau adverse. Au cours du XIXème siècle, l’invention des piles et batteries électriques va déboucher sur un mode de propulsion mixte pour le « torpilleur submersible ». Celui-ci se déplace en surface au moyen d’un moteur à vapeur, qui lui permet aussi de recharger des batteries alimentant son moteur électrique pour naviguer en plongée. Pendant la première moitié du XXème siècle, le sous-marin augmente sa vitesse, grâce à sa forme hydrodynamique, pour attaquer en plongée des navires de surface avec des torpilles acoustiques. Toutefois, le « schnorchel », tube d’acier alimentant en air son moteur diesel pour recharger les batteries sans faire surface, constitue une vulnérabilité. En 1954, la propulsion nucléaire, développée aux Etats-Unis, lui permet de s’en affranchir, d’augmenter sa vitesse, de renouveler l’oxygène du bord et d’alimenter toutes les installations électriques. Le Nautilus devient le premier sous-marin nucléaire d’attaque (SNA). Dès 1961, l’armement nucléaire puis la technologie MIRV (missiles à plusieurs têtes suivant une trajectoire
indépendante) donnent une dimension stratégique aux sous-marins américains lanceurs d’engins (SNLE). Pour combler son retard, l’URSS installe des missiles balistiques sur ses sous-marins à propulsion diesel-électrique puis construit des SNLE. Parallèlement dans les années 1950 et 1960, les Etats-Unis immergent des systèmes d’hydrophones dans les océans Atlantique et Pacifique pour surveiller les déplacements des submersibles soviétiques. Puis, l’augmentation de la portée des missiles n’oblige plus les SNLE américains à s’approcher des côtes soviétiques. L’URSS déploie alors des avions à long rayon d’action pour protéger les zones de patrouille de ses SNLE. Les Etats-Unis envoient des SNA chasser ses SNLE et menacent ses bases au moyen de leur aviation embarquée et de missiles de croisière. Par ailleurs, France, Grande-Bretagne et Chine construisent à leur tour des SNA pour développer une composante stratégique (SNLE). La Grande- Bretagne adopte la technologie et les missiles balistiques Polaris américains. Au début, la France dépend des Etats-Unis pour l’aide technique et l’uranium nécessaire aux réacteurs de ses sous-marins. Puis, elle met au point le concept de dissuasion pour interdire une attaque de l’URSS en visant ses principales métropoles. Dans les années 1980, l’URSS obtient, par espionnage, les codes et les zones de patrouille des sous-marins américains et les plans des hélices des SNA. A la fin de la guerre froide (1991), la Russie commence à déployer des SNA discrets.
Arme égalisatrice. L’arme sous-marine est déployée pendant les guerres de Crimée (1853-1856) et de Sécession (1861-1865). En 1917, l’Empire allemand lance la guerre sous-marine à outrance dans l’Atlantique, avant que les Etats-Unis soient prêts à intervenir. Les Marines alliées instaurent alors le blocus des ports allemands et organisent la protection des convois pour le transport rapide des troupes américaines. Entre les deux guerres mondiales, les Etats-Unis mettent au point le « plan Orange » pour couper les voies de communications du Pacifique au Japon, qui prévoit d’y affaiblir la flotte de croiseurs américains par des attaques de sous-marins avant une bataille navale décisive. L’Allemagne lance la production de sous-marins en 1942, alors que la Grande-Bretagne a déjà cassé le code de la machine Enigma utilisée par la Kriegsmarine. La guerre sous-marine américaine dans le Pacifique coupe les approvisionnements en combustibles du Japon, dont les pilotes ne peuvent obtenir une formation suffisante dès 1943.
Dans les années 1980, le sous-marin intervient dans la guerre psychologique. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne l’utilisent dans des opérations spéciales pour inquiéter l’URSS. Ainsi, suite à l’échouement accidentel d’un submersible
soviétique sur une côte suédoise en 1981, des incursions sous-marines dans les eaux suédoises sont attribuées à l’URSS et admises par les Etats-Unis en…2000.
Pendant la guerre des Malouines (1982), un SNA britannique coule le croiseur argentin Belgrado, contraignant la flotte de surface argentine à rester dans ses ports. Le sous-marin assure des missions de renseignement et d’infiltration- exfiltration de commandos. Il participe aux guerres contre l’Irak en 1991 et 2003, avec le lancement de missiles de croisières américains Tomahawk. Des SNA restent déployés en Adriatique pendant toute la guerre du Kosovo (1998-1999) et au large de la Libye en 2011. Par ailleurs, le sous-marin classique devient une arme du combat littoral. Les Marines américaine, britannique et française, qui n’en possèdent plus, développent des drones sous-marins pour la reconnaissance et la lutte contre les torpilles, afin de conserver leurs SNA au large. Enfin, les petits sous-marins sont déjà utilisés par les narcotrafiquants pour le transport de la drogue et pourraient l’être, bientôt, par les organisations terroristes.
Dissuasion géopolitique. Les Etats-Unis préparent des missiles de croisière, contre les missiles de croisière développés par la Chine, non contrainte par les traités de limitation conclus entre Washington et Moscou. Outre la mise en chantier d’un 2ème porte-avions, celle-ci a construit des pistes d’aviation sur 7 îlots et atolls poldérisés en mer de Chine du Sud, pour protéger ses côtes contre le Japon, la Malaisie et l’Australie. Elle compte sur le projet, en cours, des « Routes de la soie » pour apaiser les tensions politiques avec ses voisins, mais veut empêcher toute indépendance formelle de Taïwan, l’intégrer sans combat et empêcher la VIIème Flotte américaine, stationnée dans le Pacifique Ouest et l’océan Indien, d’intervenir. Elle modernise en conséquence ses sous-marins classiques anaérobies, pouvant rester en plongée quelques jours sans sortir leur schnorchel, et développe des SNA qui patrouillent en mer de Chine du Sud. Ses SNLE sont équipés de missiles balistiques J-L 2 d’une portée de 8.000 km. Les essais réussis du J-L 3 d’une portée de 14.000 km lui permettront de frapper des objectifs sur la côte Ouest des Etats-Unis et, si tirés dans le Pacifique, d’atteindre Washington. Par ailleurs, Israël dispose d’une capacité de frappe nucléaire à partir de sous-marins anaérobies. L’Inde va lancer un SNA et construit un SNLE.
L’Iran développe des sous-marins classiques pour sa Marine et des petits submersibles pour l’organisation paramilitaire des Gardiens de la Révolution. La Russie, qui ne dispose que du sixième des la flotte sous-marine de l’ex-URSS, développe des drones sous-marins pour patrouiller en Baltique. L’Australie va construire 12 sous-marins anaérobies bénéficiant de la recherche sur les SNA
français.
Loïc Salmon
Sous-marins militaires
Le sous-marin nucléaire d’attaque : aller loin et durer
Marine nationale : SNA Suffren, campagne d’essais à la mer
Nouvelles armes informatiques pour des attaques mieux ciblées
Les « maliciels », programmes destinés à piller des données confidentielles, perturber ou même détruire le fonctionnement des systèmes informatiques, se multiplient avec un perfectionnement accru. Les constructeurs de logiciels de protection ont beaucoup de mal à suivre leur évolution et le nombre de leurs attaques.
Laurent Heslault, directeur des stratégies de sécurité de Symantec Europe, a
présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 mars 2013 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.
Cibles et objectifs. Dans un monde très connecté (ordinateurs, téléphones mobiles et réseaux sociaux), compétitif et complexe, les cyberattaques se concentrent sur les personnes, processus et technologies. Toutes les organisations ou entreprises, quelle que soit leur taille, constituent des cibles : 50
% comptent moins de 2.500 personnes ! Par secteur d’activité, sont visés en ordre décroissant : l’Etat et le secteur public, la production industrielle, les établissements financiers, les services informatiques, les fabricants de produits chimiques et pharmaceutiques, les transports, les organisations à but non lucratif, les média, les sociétés de marketing, les centres d’enseignement et les points de vente au détail. Par fonction, les cadres de haut niveau arrivent en tête des victimes, devant les destinataires de courriels partagés, les commerciaux, les personnels affectés à la recherche et au développement, et même les responsables des ressources humaines chargés du recrutement. Les données confidentielles volées peuvent être revendues ou simplement rendues publiques au journal télévisé… avec de graves conséquences financières, juridiques et pour la réputation des entreprises ! En matière de cyberattaques, d’autres pays ont les mêmes capacités que la Chine, souvent montrée du doigt. Ainsi, des « vers », venus de 115 pays, ont infecté plus 40.000 adresses informatiques (IP). La plupart des cibles font partie du panorama de l’industrie de défense au sens large : construction navale militaire, aéronautique, armement, énergie, électronique et recherche. Ainsi en 2011, Symantec a détecté 677 infections par le maliciel
« Stuxnet » aux Etats-Unis, 86 au Canada, 53 en Chine, 31 à Hong Kong et 31 en Australie. Taïwan, la Grande-Bretagne, la France, la Suisse, l’Inde et le Danemark ont également été touchés. Stuxnet, actif pendant au moins cinq ans contre l’Iran, a modifié les programmes de ses centrifugeuses d’enrichissement de l’uranium, sans que les consoles de contrôle s’en aperçoivent : il a fallu remplacer 1.000 centrifugeuses ! Un autre maliciel dénommé « Jokra », découvert le 20 mars 2013, a attaqué 3 chaînes de télévision, 2 banques et 1 centre de télécommunications en Corée du Sud, modifiant la présentation de sites internet et effaçant 32.000 machines. Les « serveurs » sont particulièrement visés.
Toutefois, Laurent Heslault met en garde contre cet emballement médiatique : « Information ou intoxication ? On est dans le domaine du renseignement avec du faux ».
Modes opératoires. Les attaquants de l’internet se répartissent en trois catégories : les jeunes pirates (« hackers »), motivés par le défi technologique, les cybercriminels par un retour financier sur investissement et les activistes par l’idéologie ou l’action politique. Les groupes, bien organisés et compétents, visent plus la propriété intellectuelle que la destruction des appareils des
« cibles ». Ils disposent d’importants moyens financiers, vu l’échelle et la durée de leurs opérations. Il s’agit donc probablement d’organisations criminelles, de groupes soutenus par un Etat, des services de renseignement d’un Etat ou même d’organisations non gouvernementales. Ainsi, Amnesty International a admis avoir procédé à des cyberattaques. Selon Symantec, une attaque informatique ciblée se déroule en quatre phases : incursion par envoi d’une pièce jointe « piège » avec un message crédible ; cartographie des réseaux et systèmes avec recherche des données confidentielles ; accès aux données des systèmes vulnérables et installations de maliciels pour les capturer ; renvoi de ces données confidentielles en clair, chiffrées et/ou compressées vers l’équipe attaquante. Les maliciels volent aussi les informations sonores et videos et tentent de prendre le contrôle de machines des dirigeants. Toutefois, ils finissent tôt ou tard par être découverts : Stuxnet et Jokra, mais aussi « Duqu », « Flamer », « Sofacy », « Nitro »,
« Shamoon », « Elderwood », « Spear Phishing », Watering Hole » « Sykipot » et
« Narilam ». Plus grave, la « menace persistante avancée » ou APT, pour
« Advanced Persistant Threat », est une campagne active d’attaques ciblées et à long terme. Elle peut utiliser des techniques de renseignement (écoutes), tente de rester indétectable le plus longtemps possible, inclut des menaces multiples et possède plusieurs moyens de contrôle pour assurer son succès. Enfin, elle connaît des mutations et s’adapte pour contourner détections et mesures de sécurité.
Contre-mesures. Une seule technologie ne suffit pas pour se prémunir contre l’APT. Le maliciel n’est qu’une composante de l’APT et l’individu restera toujours le maillon faible. Symantec propose diverses mesures pour chacune des quatre phases d’une attaque informatique, dont notamment : l’éducation des personnes à risques, la surveillance des sources externes et l’évaluation du niveau de vulnérabilité ; la validation des politiques de sécurité (mots de passe) et la détection des incidents de sécurité récurrents ; la classification de l’information sensible et la détection de maliciels dits « uniques » ; la conformité des règles de communication, la surveillance et éventuellement le blocage des communications sortantes, la détection des flux atypiques et le filtrage des contenus sortants.
Toutefois, l’emploi d’armes informatiques « offensives » se heurte, en France, à
des obstacles juridiques…qui n’existent pas dans d’autres pays, indique Symantec. Enfin, alors que le cyberespionnage se produit tous les jours, qu’en est-il d’une véritable cyberguerre causant des pertes en vies humaines, comme la guerre tout court ? Laurent Heslault l’estime possible dans un avenir lointain. Il recommande donc la vigilance : « Il y a de vrais risques, mais pas encore de vrais dangers ».
Loïc Salmon
La société américaine Symantec est spécialisée dans l’édition de logiciels de sécurité et de protection des données. Présente dans plus de 40 pays, elle consacre 17 % de son chiffre d’affaires en recherche et développement et y fait travailler 500 analystes. Sa couverture mondiale et permanente lui permet de détecter rapidement : plus de 240.000 attaques dans près de 200 pays ; des
« maliciels » auprès de 133 millions de clients ; plus de 35.000 vulnérabilités dans 11.000 « éditeurs » et 80.000 technologies ; 5 millions de comptes leurres (« spams/phishings ») parmi plus de 8 milliards de messages par jour et 1 milliard de requêtes journalières par internet.
La nouvelle guerre secrète
Lutte contre le terrorisme et guerre hybride ont conduit la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et Israël à recourir à des interventions secrètes par des unités militaires spécialisées ou même des sociétés militaires privées.
Ces unités, souvent dérivées des forces spéciales et entourées du secret le plus strict, opèrent sur le territoire national (sauf aux Etats-Unis) en étroite relation avec les forces de sécurité et à l’étranger avec les forces armées et les services de renseignement extérieur. Les groupes terroristes, cloisonnés en petites cellules difficiles à infiltrer, connaissent le mode de fonctionnement militaire et le rôle des médias et de l’opinion publique dans les pays occidentaux. Ces derniers doivent alors anticiper leurs opérations, identifier les cibles visées pour les protéger et localiser les cellules adverses pour les détruire. Cela nécessite des renseignements opérationnels très précis, d’origines humaine, électromagnétique et optique, en vue d’une attaque de drones, d’une frappe aérienne ou d’une intervention par une équipe spécialisée. Quoique surtout issus des forces spéciales, les personnels passent par une sélection drastique et suivent un entraînement rigoureux. Certaines unités changent de nom ou disparaissent en raison des circonstances. Leur budget est dissimulé et leur existence cachée.
Créées à l’insu du contrôle parlementaire ou pour le contourner, elles ont démontré leur efficacité sans pour autant permettre, par leur seule action, de l’emporter dans un conflit. Toutes, en totalité ou via certains de leurs membres, ont abusé de leur autonomie d’action pour sortir de leur cadre initial avec, pour conséquences, des dégâts collatéraux lors d’assassinats ciblés, la torture (physique et/ou psychologique) de suspects ou des tractations financières illégales. L’expérience des actions clandestines pendant la seconde guerre mondiale, les conflits de la décolonisation et en Irlande du Nord a permis aux unités spécialisées britanniques de s’adapter puis d’intervenir à Londres, en Irak, Afghanistan, Pakistan, Libye, Yémen, Somalie et Iran. Grâce aux enseignements britanniques, les services spéciaux des Etats-Unis entament, contre l’Allemagne et le Japon (1941-1945), des opérations clandestines et une action psychologique qu’ils vont ensuite développer dans de nombreux pays. La CIA, civile et chargée de déstabiliser le bloc communiste dès 1947, se concentre sur le niveau stratégique. Créé 1980, le « Joint Special Operations Command » (Commandement interarmées des opérations spéciales) monte en puissance après 2001 et coopère désormais avec la CIA, autrefois sa rivale. Depuis la guerre conventionnelle de 1973, Israël est devenu la cible de menaces asymétriques accrues sur son territoire, ses frontières et à l’étranger. Les services de
renseignement Shin Bet (intérieur), Aman (sécurité militaire) et Mossad (pays étrangers) ont considérablement développé leurs propres unités spécialisées. La France dispose de la Gendarmerie au niveau national, du Commandement des opérations spéciales et, pour les opérations clandestines, du service Action de la Direction générale de la sécurité extérieure. Enfin, une « remilitarisation » du renseignement se manifeste en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Israël. En effet, le développement des unités spécialisées et des moyens de renseignement de toutes origines assure aux forces armées la prééminence sur les agences civiles.
Loïc Salmon
« La nouvelle guerre secrète », par Eric Denécé et Alain-Pierre Laclotte.
Mareuil Éditions, 432 pages. 19,90 €
Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides Lève-toi et tue le premier
Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles
Moyen-Orient : mondialisation,
identités et territoires
Dans la désorganisation économique et sociale d’une partie du Moyen-Orient, des organisations non étatiques violentes poursuivent des objectifs différents sinon contradictoires, à savoir la démocratie, la loi islamique ou un État.
Ces fractures régionales ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 15 décembre 2016 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont intervenus : Henry Laurens, professeur au Collège de France ; Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak et du monde arabe ; Boaz Ganor, directeur de l’Institut international sur le contre-terrorisme (Israël) ; Xavier Raufer, criminologue.
Monde arabe en expansion. Au XIXème siècle, explique Henry Laurens, la révolution industrielle favorise les échanges entre pays arabes et européens : céréales et matières premières contre produits manufacturés. Privée du coton américain par la guerre de Sécession (1861-1865), l’Europe va en acheter aux pays arabes qui en développent la culture. Entre 1880 et 1914, tout le continent américain connaît une forte immigration arabe, consécutive notamment à l’interdiction des immigrations chinoise et japonaise aux États-Unis. Après la première guerre mondiale et suite aux mandats de la France sur les provinces de l’ex-Empire ottoman qui deviendront le Liban et la Syrie, de nombreux commerçants libanais viennent s’installer dans son empire colonial d’Afrique
subsaharienne. Parallèlement, de grandes banques arabes voient le jour en Palestine et en Égypte. A partir de 1945, les régimes socialistes arabes, qui dépendent de l’assistance soviétique, vont évincer les classes moyennes chrétiennes d’Orient qui émigrent alors aux États-Unis et en Europe de l’Ouest.
Dans les années 1960, la rente pétrolière des pays du golfe Arabo-Persique attire une main d’œuvre arabe, africaine, asiatique et même européenne (cadres).
L’exportation de capitaux arabes vers les pays industrialisés facilite l’intégration de la haute société capitaliste des pétromonarchies à celles des États-Unis et d’Europe. L’anglais est devenue la langue courante au Moyen-Orient, où le français reste très présent. Le monde arabe cumule particularismes et richesse culturelle, grâce à la formation de ses cadres sur trois continents.
Dialectique des contradictions. Le Moyen-Orient n’est pas fracturé, mais provincialisme et affinités locales côtoient les identités transnationales, souligne Myriam Benraad. Le communautarisme perdure depuis la fondation des États, avec des confrontations et coexistences sur un terrain assez complexe, où la dislocation des économies locales provoque un chômage massif chez les jeunes.
La modernité implique la rationalité comme norme, avec État de droit et services minima (eau et électricité). Mais ce discours ne colle pas à la réalité du terrain.
Ainsi, après la bataille de Falloujah (Irak, 2004), la population n’y est pas revenue car l’habitat, détruit, n’est pas encore reconstruit. Une autre réthorique invente une nouvelle société pré-moderne, où l’identité repose sur des allégeances claniques, tribales ou religieuses. Ce “califat” imaginaire exerce une influence certaine via les réseaux sociaux et internet. La Syrie projette une image
« orientalisante » de violence et de décomposition interne. L’Irak a vu la désintégration de son territoire depuis l’invasion de l’armée américaine en 2003.
L’autorité de l’État s’est effondrée, remplacée par un nouveau type de gouvernance avec des centres autonomes disposant de leur propre administration. Les milices chiites utilisent l’appareil étatique avec l’approbation de la population, en raison de l’incurie du gouvernement central. Selon Myriam Benraad, l’armée irakienne, qui n’a jamais été nationale, est infiltrée depuis des années par des éléments partisans. De son côté, l’État islamique (Daech), résultante des différents mouvements islamistes qui se sont succédé depuis une centaine d’années, exerce son autorité sur les territoires conquis en Syrie et en Irak depuis 2014. Il parvient aussi à recruter et mobiliser des sympathisants parmi des ressortissants de pays non arabes, en vue de perpétrer des attentats terroristes n’importe où dans le monde.
Perception israélienne. Les “printemps arabes”, déclenchés en 2011 par des jeunes démocrates libéraux, ont porté les Frères musulmans et autres mouvements salafistes au pouvoir, rappelle Boaz Ganor. A l’exception de la Tunisie, tous ces régimes se sont effondrés, créant des enclaves d’instabilité en Libye, Égypte, Syrie et Irak. Diverses organisations terroristes « hybrides » se sont infiltrées dans des pays musulmans, africains, asiatiques et occidentaux.
Certaines, élues démocratiquement, contrôlent des territoires et répondent aux besoins fondamentaux des populations, à savoir de l’eau, un système éducatif et une police, mais n’oublient pas l’enseignement religieux ! Cette situation leur donne une légitimité, qui stupéfie la communauté internationale. Or, souligne Boaz Ganor, Israël la connaît depuis des années avec le Hamas à Gaza et le Hezbollah en Syrie et au Liban. La politique américaine de limitation de l’action des organisations terroristes, par la neutralisation de leurs dirigeants, la confiscation de leurs avoirs financiers et le blocage de leurs achats d’armes, subit un « effet boomerang » en retour. En 2014, l’administration Obama a lancé une opération en coalition contre Daech en Syrie et en Irak, uniquement avec des frappes aériennes et sans troupes au sol. Or, seule une intervention terrestre peut combattre efficacement ces organisations hybrides, qui se mêlent aux populations civiles. La donne change en 2015 avec l’intervention de l’aviation russe en Syrie pour épauler l’armée du régime de Bachar el-Assad, qui s’en trouve conforté.
Plusieurs stratégies, réalistes ou non, semblent envisageables par la coalition occidentale engagée contre Daech. D’abord, les opinions publiques n’accepteraient pas des frappes aériennes plus intenses, qui causeraient d’importants dommages collatéraux, ni une intervention terrestre coûteuse en pertes humaines militaires. Une option consisterait à laisser la Russie éradiquer seule Daech. Mais les États-Unis y perdraient probablement le soutien de leurs alliés au Proche-Orient (Israël et certains pays arabes). En outre, la Russie obtiendrait un véritable retour sur ses investissements : légitimation du régime syrien ; retour durable au Proche-Orient ; liberté d’action en Ukraine et en Europe de l’Est. Finalement, une solution possible combinerait une campagne de bombardement en coalition et une intervention de forces spéciales… tout en essayant de respecter le droit humanitaire !
Loïc Salmon
Moyen-Orient : situation complexe et perspectives
Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister
Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà
Depuis le XIXème siècle, toutes les idéologies, convergent vers une uniformisation de la planète, estime Xavier Raufer. Lénine voyait en l’impérialisme le stade suprême du capitalisme, mais c’est l’inverse qui s’est produit depuis la chute du mur de Berlin (1989), souligne le criminologue. Après la guerre froide, sont apparues des zones “grises” où l’État-nation n’existe plus. Depuis le second conflit mondial, chaque période d’affrontement s’est caractérisée par une figure du combattant : le parachutiste des guerres de décolonisation, puis le guérillero d’Amérique latine et le fedayin en keffieh du Moyen-Orient. Selon Xavier Raufer, celui d’aujourd’hui ressemble à un être hybride, entre le participant au crime organisé et le terroriste « pur jus » des années 1990.
Forces nucléaires : autonomie de
décision et liberté d’action
La possession d’armes nucléaires et de vecteurs fiables rend crédible une opération extérieure conventionnelle, acte politique. En effet, les forces nucléaires résultent aussi d’un savoir-faire en matière de communications et de précision des systèmes de navigation.
Philippe Wodka-Gallien, membre de l’Institut français d’analyse stratégique et auteur du « Dictionnaire de la dissuasion », l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 25 juin 2013 à Paris, par l’Association de l’armement terrestre.
L’arme nucléaire. La puissante bombe thermonucléaire (H), dérivée des bombes atomiques à uranium 235 et au plutonium 239, dégage une chaleur intense. Son petit volume permet de l’installer sur un missile de croisière de type air-sol moyenne portée (ASMP/A). L’URSS a construit la plus grosse bombe connue, la « Tsar Bomba » de 50 mégatonnes, capable de vitrifier un territoire grand comme la Belgique. Les Etats-Unis ont réalisé la plus petite, dite « Davy Crockett » (0,01 kilotonne), transportable à dos d’homme et destinée à arrêter une éventuelle invasion soviétique de la Corée du Sud. Ils ont aussi mis au point des mines nucléaires terrestres, que les forces spéciales devaient enterrer sur les passages prévus des armées du Pacte de Varsovie. Ils ont déployé des canons atomiques M-65 de 280 mm en Europe et en Corée du Sud (opération « Upshot Knothole »).
Aujourd’hui, les Etats-Unis et la Russie disposent d’environ 90 % des armes nucléaires dans le monde (voir encadré). La Chine déploie une grande variété de vecteurs : sous-marins, bombardiers, missiles de croisière et missiles lançables à partir d’un tunnel. L’Inde et le Pakistan ne disposent pas encore d’arme thermonucléaire. L’Iran s’achemine vers la bombe à uranium 235. La Corée du Nord a acquis son savoir-faire auprès de la Chine et de l’URSS. Selon Philippe Wodka-Gallien, le tabou de la dissuasion varie selon les pays. Les Etats-Unis, l’Inde et la France en parlent beaucoup, contrairement à la Grande-Bretagne. En Russie, cela commence. Par contre, en Israël, ne pas en parler fait partie de la dissuasion.
Du « technique » au « politique ». Le missile balistique s’impose comme vecteur de l’arme nucléaire au tournant des années 1960. Les Etats-Unis disposent alors de 1.505 bombardiers porteurs d’armes nucléaires et de 174 missiles intercontinentaux (ICBM) et l’Union soviétique de 182 bombardiers et 56 ICBM. Les projets fusent tous azimuts : bombardiers et missiles à propulsion nucléaire ; bombardier supersonique « B-70 Valkyrie » ; armes nucléaires en
orbite ou installées sous la mer ; dissémination des charges ; bombes pour le génie civil (programme « Plowshare ») ; patrouilles d’avions armés (accidents de Palomares en 1966 et Thulé en 1968) ; initiative de défense stratégique du président Ronald Reagan (1983). En France, le programme nucléaire, entrepris dès 1945 avec la création du Commissariat à l’énergie atomique, se développe parallèlement à un consensus politique sur la dissuasion. En 1960, la première explosion a lieu et la décision est prise de former une triade : avions, missiles sol/sol et sous-marins. Le premier bombardier Mirage IV est mis en alerte quatre ans plus tard. En 1972, les missiles sol/sol balistiques sont opérationnels au plateau d’Albion et le premier sous-marin lanceur d’engins (SNLE) part en patrouille. Dès 1965, un système de navigation inertielle équipe la fusée
« Diamant », ancêtre des engins balistiques (1971) et du lanceur de satellites européen « Ariane » (1979). Sur le plan politique, le pouvoir égalisateur de l’atome s’affirme. Lors de la crise de Cuba en 1962, le président Kennedy s’oppose à ses conseillers et refuse de bombarder l’URSS, à cause des représailles possibles évaluées à 40 millions de victimes américaines. En 1965, le président De Gaulle, fort de la technologie française, fait de l’arme nucléaire une affirmation de souveraineté. Il prend prétexte du survol d’un avion de chasse américain au dessus de l’usine d’enrichissement d’uranium à des fins militaires de Pierrelatte pour quitter le commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966.
Le président Sarkozy prend la décision inverse en 2009, mais la France n’intègre pas le comité des plans nucléaires afin de préserver sa dissuasion. En 2013, le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale rappelle que la dissuasion a pour objet de protéger la France contre toute agression d’origine étatique contre ses intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. « La dissuasion française contribue, par son existence, à la sécurité de l’Alliance Atlantique et à celle de l’Europe. L’exercice de la dissuasion nucléaire est de la responsabilité du président de la République », écrit le Livre blanc. Il ajoute que la complémentarité des forces nucléaires françaises permet « le maintien d’un outil qui, dans un contexte stratégique évolutif, demeure crédible à long terme, tout en restant au niveau de la stricte suffisance. Les capacités de simulation, dont la France s’est dotée après l’arrêt de ses essais nucléaires, assurent la fiabilité et la sûreté des armes nucléaires ».
Les perspectives. La simulation, souligne Philippe Wodka-Gallien, constitue un terrain de compétition pour les grandes nations nucléaires, en matière de haute performance scientifique grâce aux supercalculateurs et lasers de forte
puissance. Avec son Laser Mégajoule, la France se trouve au même rang que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie et la Chine. La dissuasion peut s’exercer aussi à l’encontre d’Etats belliqueux susceptibles d’utiliser des armes chimiques ou biologiques. Les ogives à têtes nucléaires multiples, mises au point dans les années 1960 pour contrer les défenses antimissiles, élargissent la zone possible de destruction. La Chine n’a pas encore cette capacité, contrairement aux Etats-Unis, à la Russie et à la France. Enfin, l’avenir de la dissuasion française dépendra des décisions à prendre d’ici à 2020 : lancement des travaux sur les SNLE de la 3ème génération et le remplacement des missiles balistiques M 51 ; mise en service d’un missile hypersonique ASMP/A vers 2035 ; renouvellement de la flotte d’avions ravitailleurs ; nouveau supercalculateur.
Loïc Salmon
La sûreté nucléaire des installations de défense
Au 12 février 2013, le nombre de charges nucléaires se répartit ainsi : Etats-Unis, 5.513 ; Russie, 4.850 ; France, 300 ; Grande-Bretagne, 160 ; Chine, 250 ; Israël, 70 à 200 ; Inde, 100 ; Pakistan, 70 à 90 ; Corée du Nord, 10 à 12. A la même date, 2.074 essais nucléaires auraient été réalisés : Etats-Unis, 1.030 ou 1.031 dont 215 aériens et 2 opérationnels (Hiroshima et Nagasaki en 1945) ; Russie, 715 ; France, 210 ; Grande-Bretagne, 57 ; Chine, 45 ; Inde, 7 ; Pakistan, 6 ; Corée du Nord, 2 ou 3 ; Afrique du Sud, 1 avec la collaboration probable d’Israël. Les forces nucléaires françaises incluent quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (missiles balistiques M 51) et une composante aéroportée (missiles air/sol moyenne portée). Celle-ci compte : deux escadrons de Mirage 2000N et Rafale ; un groupe aéronaval de deux flottilles opérationnelles sur Rafale, dont une embarquée sur le porte-avions Charles-De-Gaulle ; un escadron de ravitaillement en vol.
Sécurité : corruption et évasion fiscale, conséquences lourdes
Elément à part entière des relations économiques locales et internationales, l’argent « sale », issu de la corruption ou de l’évitement de l’impôt, sert à financer le terrorisme et les activités criminelles.
Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 20 mars 2018 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : le magistrat Eric Alt, vice-président de l’association Anticor ; Carole Gomez, chercheuse à l’IRIS et co-auteure du livre « Argent sale. A qui profite le crime ? » ; Eric Vernier, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste du blanchiment de capitaux.
Complexification croissante. La définition de l’argent « sale » varie, car, même gagné de façon légale, il peut être considéré comme « noir » ou « gris » selon les pays et les époques, explique Carole Gomez. Cela permet de dissimuler l’origine des fonds à réinjecter dans les circuits économiques licites (blanchiment). Depuis l’Antiquité, les pouvoirs publics veulent gommer l’origine peu recommandable de certains fonds, afin de les faire rentrer dans les caisses de l’Etat. Ainsi,
l’empereur romain Vespasien (9-79 après JC) avait taxé la collecte d’urine, qui servait à fixer la peinture. A son fils, le futur empereur Titus, qui s’en étonnait, il avait répondu : « L’argent n’a pas d’odeur ». Au Moyen-Age et à la Renaissance, les dirigeants politiques ont tenté de lutter contre la corruption, sans grand succès. Au XXème siècle et jusque dans les années 1990, les pots-de-vin versés pour emporter un marché étaient déductibles du chiffre d’affaires de l’entreprise concernée. L’argent sale provient des partis politiques, des groupes criminels, de la contrefaçon ou de trafics divers (drogue, prostitution et racket) pour alimenter des activités illégales. Transparency International, organisation non gouvernementale allemande anti-corruption étatique, établit des classements par pays mais selon des critères peu pertinents, précise Carole Gomez. Ainsi, certains pays comme le Soudan et la Syrie sont toujours mal traités et d’autres très bien, comme les pays scandinaves…dont certaines personnalités politiques ont pourtant placé des fonds dans les paradis fiscaux ! Ces derniers, qui permettent d’échapper à l’impôt, déresponsabilisent les particuliers qui en ignorent les dangers sous-jacents. Les flux d’argent sale se sont accrus avec la mondialisation et le développement de la technologie : la « crypto-monnaie » (argent électronique) a vu le jour en 1997. Les Etats et organisations internationales se sont rendus compte du danger, mais avec retard. Par ailleurs, les média renforcent l’idée de l’augmentation des flux en jeu. Toutefois, la crise économique persistante a rendu la société civile moins tolérante. La connaissance approfondie de ses mécanismes constitue un outil efficace contre l’argent sale. Mais les mesures de prévention et les actions des « lanceurs d’alerte » auront toujours un temps de retard.
Du « sale » au « propre ». Le blanchiment d’argent n’est jamais abordé dans les réunions du G-20 (19 pays et l’Union européenne), souligne Eric Vernier. L’argent du crime est estimé à 2.000 Mds$, soit autant que le produit intérieur brut du continent africain, et dont la moitié passe par les circuits bancaires. Le GAFI (Groupe d’action financière contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme) établit une liste de pays non coopératifs, mais qui se vide au cours des années et n’inquiète guère la Russie, la Chine, Israël, le Liban, Singapour, Hong Kong ou l’Etat américain du Delaware. Selon des organisations non gouvernementales (ONG), seulement 1 % des avoirs des anciens dictateurs est retrouvé. Ainsi, des avocats recherchant ceux du colonel Kadhafi après sa chute (2011) en ont trouvé 800 M$ dans une banque sud-africaine. Les paradis fiscaux ne profitent qu’aux non-résidents, la France en étant un pour les riches Qataris,
estime Eric Vernier. Les ONG spécialisées en dénombrent une soixantaine dans le monde. L’Union européenne (UE) a établi une liste de 17 pays, réduite à 7 après la publication des « Panama Papers » en avril 2016. Cette liste exclut une vingtaine d’Etats européens, dont les Pays-Bas, Malte, Chypre, Gibraltar, la Belgique et la Suisse. Les pays en développement qui acceptent des entreprises multinationales chez eux n’y figurent pas. Depuis, des sociétés extraterritoriales et tout à fait légales sont parvenues à des « arrangements ». Ainsi la société suisse de services financiers UBS a payé 2 Mds$ pour éviter une enquête sur le blanchiment d’argent. La Suisse doit donner les noms de 40.000 clients à la France…qui ne les réclame pas. Barons de la drogue d de la Colombie et du Mexique, hommes politiques et chefs d’entreprises de divers pays ont bénéficié des mêmes montages et avantages financiers. La publication des « Paradise Papers » (novembre 2017) a mis au jour un véritable « système de fraude fiscale », souligne Eric Vernier. Par exemple, un sportif français de haut niveau peut acheter légalement un bateau à Malte sans avoir à payer la taxe à la valeur ajoutée en France. Grâce à des montages sophistiqués, une société française, ayant pignon sur rue, aide des petites entreprises de commerçants ou d’artisans à s’installer en Grande-Bretagne pour éviter l’impôt. Dans le même but, l’agence de location de logements AirBnB propose à des particuliers d’ouvrir un « compte parabancaire » (non soumis aux obligations des banques) à Gibraltar, lequel ne sera pas déclaré aux autorités françaises. Les locations à Paris atteignent plusieurs centaines de millions d’euros par an. Selon Eric Vernier, les nouvelles technologies permettent aux marchés financiers supranationaux d’augmenter les fraudes, mais aussi de lutter contre.
Riposte possible. Au sein même de l’UE, certains Etats proposent des
« optimisations fiscales » aux ressortissants des autres pays membres, rappelle Eric Alt. Toutefois, la coopération entre société civile et législateur a conduit à une loi sur la vigilance des sociétés mères et de leurs filiales. Des ONG comme Transparency International, Sherpa et Anticor ont obtenu l’agrément de se porter partie civile. Enfin, le parquet financier compte des personnalités qui prennent des décisions courageuses, conclut Eric Alt.
Loïc Salmon
Le service de renseignement « Tracfin » dépend du ministère des Finances. La cellule d’analyse stratégique exploite les informations disponibles, en vue d’identifier les tendances en matière de blanchiment des capitaux et de
financement du terrorisme. Le département d’analyse, du renseignement et de l’information suit les déclarations relatives au soupçon et assure les relations internationales. Le département des enquêtes effectue les investigations approfondies sur tous les types de blanchiment. Le pôle juridique et judiciaire remplit des missions d’expertise et de conseil pour caractériser des faits susceptibles de constituer une infraction. Il travaille en liaison avec la Police nationale, la Gendarmerie nationale et l’Office de répression de la grande délinquance financière. La mission des systèmes d’information s’occupe du fonctionnement et de l’évolution des moyens informatiques de Tracfin.
Sécurité : la contrefaçon et ses conséquences économiques, sanitaires et criminelles
Afrique : fraude et corruption des agents publics, des fléaux difficiles à éradiquer
Syrie : le rapport de force après la
défaite de l’Etat islamique
Après la disparition territoriale de l’Etat islamique (EI) de Syrie en mars 2019, le régime de Bachar el Assad continue de bénéficier de l’appui de la Russie, dont les forces spéciales ont remplacé celles des Etats-Unis sur place. En outre, par son soutien, l’Iran a suscité une alliance imprévue entre l’Arabie saoudite et Israël, ses adversaires déclarés.
Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 4 juin 2019 à Caen, par le Forum mondial pour la paix. Y sont intervenus : Nabil Fawaz, membre du Parti démocratique du peuple syrien et ancien maire de Raqqah, où l’EI avait établi sa « capitale ; Mgr Pascal Gollnisch, directeur général de l’Œuvre d’Orient ; David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut Prospective et Sécurité en Europe. Le conflit contre l’EI en Syrie (2014-2019) s’est soldé par plus de 300.000 morts, 1,5 million d’invalides, 80.000 détenus, 7 millions de réfugiés au Liban et en Turquie et 6 à 7 millions de Syriens déplacés.
Précarité politique. Le régime de Damas a gagné sa guerre grâce au soutien iranien au sol puis russe dans les airs depuis 2015 et aussi des hésitations des pays occidentaux, explique David Rigoulet-Roze. Il contrôle 40 % du territoire et 60 % de la population du pays et maintient une pression militaire sur les enclaves sunnites. Le Nord se trouve sous protectorat turc, sous le prétexte d’une menace
terroriste kurde. Le Front démocratique syrien a été soutenu par les pays occidentaux pour la reconquête de Raqqah, mais réalisée surtout par les Kurdes avec des éléments arabes. L’Iran veut maintenir Hassad au pouvoir et la Russie sauver son régime. Malgré sa stabilité garantie pour une clarification territoriale, ce dernier doit assurer sa survie par la reconstruction du pays estimée à 400 Md$
sur plusieurs décennies.
Reconstruction difficile. Le « printemps arabe » n’a pas pris en Syrie, pays non- démocratique sous le pouvoir d’une minorité (alaouïte), rappelle Mgr Gollnisch.
Aujourd’hui, les réfugiés auront du mal à rentrer dans des villes détruites, mais la capacité de résilience de femmes chrétiennes et musulmanes permet de l’espérer.
La Russie a déployé beaucoup de moyens pour revenir sur la scène internationale tout en manipulant la religion orthodoxe. L’Iran s’installe aux portes d’Israël, mais pas plus que la Russie, ne pourra reconstruire la Syrie. La Turquie se trouve dans une position délicate face aux Kurdes, désireux de transformer la partie du pays reconquise en Kurdistan syrien avec une minorité arabophone. La Chine, quoique désireuse, n’investira pas en Syrie sans contrepartie. Les pays occidentaux apparaissent comme seuls capables de reconstruire la Syrie en échange d’un processus démocratique. Mais ils manifestent une sorte de résignation par pragmatisme, réalisme et vision limitée au calendrier électoral.
Instrumentalisation de la religion. Communiste dans les années 1980, le Parti démocratique syrien souhaite transformer la Syrie en pays laïc, souligne Nabil Fawaz. La présence de forces russes et iraniennes rend difficile toute prévision de l’évolution du pays, sans compter les différents acteurs locaux. Auparavant, chrétiens et sunnites entretenaient d’excellentes relations et le terrorisme n’existait pas en Syrie. Hassad a réussi à transformer le conflit interne en guerre religieuse, avec l’aide de combattants palestiniens et du Hezbollah (groupe islamiste chiite proche de l’Iran). Le Parti Baas au pouvoir contrôle l’armée et soutient la minorité alaouïte (8 % de la population). Aujourd’hui, les forces occidentales surveillent les sous-marins russes de la base navale de Tartous.
Loïc Salmon
Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme » Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde
Moyen-Orient : situation complexe et perspectives
Région stratégique et sous tension, le Moyen-Orient reste le théâtre de crises ou de conflits sans solution durable, malgré les récentes interventions de coalitions internationales conduites sous l’égide des États-Unis.
Il a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 27 octobre 2016 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale et animée par Renaud Girard, grand reporter au Figaro, chroniqueur international et écrivain.
Visions occidentales. En 1991, la guerre du Golfe, entreprise pour libérer le Koweït envahi par l’armée irakienne, est suivie de la Conférence de Madrid en vue d’une paix entre Israël et les pays arabes. Cet espoir, concrétisé par les accords d’Oslo en 1993, est anéanti après l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin deux ans plus tard par un extrémiste juif. Pendant les deux mandats de George W.Bush (2001-2009), les néo-conservateurs américains
ont imaginé un grand « Moyen-Orient démocratique », libéré des dictatures. Ils ont choisi l’Irak, pays très aphabétisé et qui, pensaient-ils, aspirait à la démocratie. Selon eux, l’Irak devait, après la chute de Saddam Hussein, répandre cette valeur par osmose parmi les nations arabes. La paix avec Israël s’ensuivrait, car les États démocratiques ne se font pas la guerre. En 2003, Renaud Girard se trouve à Bagdad pendant l’intervention de la coalition internationale conduite par les États-Unis contre l’Irak (à laquelle la France n’a pas participé). Il s’entretient avec le Premier ministre Tarek Aziz, qui lui déclare : « Nous n’avons pas d’armes de destruction massive ! » Une famille irakienne indique ne pas craindre les bombardements américains, car plus précis qu’en 1991, mais redoute l’anarchie.
Quoique chiite et opposé au régime, son chef lui précise : « Nous ne sommes pas prêts pour la démocratie. » De fait, les élections qui suivent la guerre provoquent des clivages : les chiites votent pour les chiites, les sunnites pour les sunnites et les Kurdes pour les Kurdes. Les néo-conservateurs américains ont cru que le pire était la dictature, alors que c’est la guerre civile… qui éclatera en 2006, souligne Renaud Girard. Pour eux, la justice et la démocratie l’emportent sur la paix, tandis que les néo-réalistes pensent le contraire. Le « printemps arabe » de 2011 laisse augurer une démocratisation dans la région. Mais l’organisation islamique des « Frères musulmans » veut en profiter pour prendre le pouvoir. En Égypte, le président Mohamed Morsi, qui en est membre, nomme gouverneur de Louxor le chef d’un mouvement terroriste, qui y avait tué 60 touristes allemands quelques années auparavant. Après la première guerre mondiale, la France et la Grande- Bretagne exercent une tutelle sur les territoires arabes de l’ex-Empire ottoman.
Après la seconde, elles s’en retirent pour donner naissance à la Syrie, au Liban et à l’Irak. De leur côté, les États-Unis ont conclu des accords avec l’Arabie saoudite (sunnite) et l’Iran (chiite). En 1956 après la nationalisation du canal de Suez et en accord avec l’URSS, ils mettent un terme à l’intervention militaire franco-israélo- britannique en Égypte. Après l’abandon du Chah en 1979, leurs relations avec Téhéran se sont détériorées jusqu’à l’accord sur le nucléaire iranien en 2015.
Aujourd’hui, l’Occident préfère laisser les pays arabes s’organiser eux-mêmes.
Vers une nouvelle donne. Le Moyen-Orient est passé de la tolérance au fondamentalisme religieux, sous l’emprise d’Al Qaïda et de Daech, explique Renaud Girard. Longtemps, l’Empire ottoman n’a pas tenté d’éradiquer les autres religions. Mais au XIXème siècle, les puissances occidentales concluent avec lui des traités pour protéger les minorités chrétiennes. Le génocide arménien de 1915 sera motivé par des raisons politiques : le gouvernement turc reproche aux
Arméniens d’être favorables à l’ennemi russe. La population grecque orthodoxe ne sera expulsée de Constantinople qu’en 1922. Aujourd’hui, les chrétiens ne constituent plus un facteur politique au Moyen-Orient, sauf au Liban où ils ont résisté pendant 15 ans aux Palestiniens. Autre caractéristique de la région, le sentiment national prime sur la solidarité religieuse tant que le régime est fort.
Ainsi pendant sa guerre contre l’Iran (1980-1988), l’Irak de Saddam Hussein a pu compter sur la fidélité des soldats chiites. Mais aujourd’hui, l’influence de l’Iran y dépasse celle des États-Unis. Même si la monarchie saoudienne se fragilise, celles des Émirats arabes unis se maintiennent. En Syrie où l’armée a déjà perdu 80.000 hommes tués par Daech, le sentiment national reste fort parmi la bourgeoisie et les minorités chiite et alaouite. Si le régime de Bachar el-Assad avait accepté de rompre son alliance avec l’Iran, l’Arabie saoudite l’aurait soutenu, estime Renaud Girard. Selon le Haut commissariat des nations unies aux réfugiés, la guerre civile a, entre 2011 et février 2016, déplacé 13,5 millions de personnes, dont près de 4,6 millions dans les pays voisins surtout en Turquie, (2,5 millions), au Liban (1 million), en Jordanie (635.00) et en Irak (245.000). Dans le monde arabo- musulman, l’esprit national s’affaiblit dès que disparaît le dictateur qui se prétend le père de la nation, comme en Libye après Kadhafi et en Irak après Saddam Hussein. Toutefois, le Kurdistan ne devrait pas voir le jour, en raison des divisions entre les Kurdes eux-mêmes et de la volonté des grandes puissances de ne pas
« casser » la carte du Moyen-Orient actuel. En matière d’intervention extérieure, les États-Unis préfèrent exercer une influence plutôt que d’envoyer des soldats sur le terrain. Pour eux, l’importance de cette région diminue, en raison de l’exploitation du gaz de schiste sur leur sol et de leur stratégie en Asie. Par contre, la Russie est devenue incontournable. Elle s’est réconciliée avec la Turquie et soutient la Syrie pour conserver un accès aux mers chaudes, avec la possibilité d’escales à Tartous. L’axe Moscou-Damas, solide depuis 50 ans, souligne sa fidélité à ses alliés, contrairement aux États-Unis qui ont abandonné Moubarak pendant la révolution arabe de 2011. Enfin, elle entend protéger les chrétiens d’Orient, dont les deux tiers sont orthodoxes.
Loïc Salmon
Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà
Turquie : partenaire de fait au Proche et Moyen-Orient
En octobre 2016, le régime syrien dispose de 650 pièces d’artillerie anti-missiles, 1.000 missiles sol-air, 365 avions de combat et 2 frégates. Les États-Unis déploient 1.000 hommes et des avions F16 en Jordanie, 4 navires de guerre et des sous-marins en Méditerranée et utilisent 2 bases en Turquie (Ismir et Incirlik, armée de l’Air), 1 aux Émirats arabes unis (Marine), 1 au Qatar (Marine) et 1 à Bahreïn (Marine). La France déploie 700 hommes et 6 Rafale dans les Émirats arabes unis, 7 Mirage 2000 à Djibouti et le groupe aéronaval en Méditerranée. La Grande-Bretagne utilise la base aérienne d’Akrotiri à Chypre et déploie quelques navires en Méditerranée. L’OTAN dispose des bases d’Incirlik, de Naples, de Sigonella (Sicile) et de Souada (Crète). La Russie peut utiliser les bases syriennes de Tartous (Marine) et de Hmeimim (armée de l’Air). Parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont approuvé l’intervention de la coalition internationale en Irak et en Syrie, à laquelle la Russie et la Chine ont opposé leur veto.