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La flamme olympique et les quatre mondialisations
DEBARBIEUX, Bernard
DEBARBIEUX, Bernard. La flamme olympique et les quatre mondialisations. Le Temps, 2008
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BERNARD DEBARBIEUX (Le Temps, 15.04.2008) La flamme olympique et les quatre mondialisations
La flamme olympique qui doit aller d'Olympie à Pékin vit son parcours le plus chaotique depuis l'invention du rituel en 1936. On peut y voir un concours de circonstances: l'attribution controversée des JO à l'une des puissances les plus critiquées en matière de droits de l'homme et des minorités, la fascination que suscite la montée en puissance de ce nouveau géant économique, les émeutes au Tibet, la répression contre les journalistes chinois, etc. On peut y voir aussi, dans le prolongement des événements de Seattle (1999) ou du G8 à Evian (2003), un nouveau lieu d'affrontement entre des façons différentes, passablement contradictoires, de concevoir la mondialisation, entre des formes différentes de mondialisation.
En effet, on sait bien que la mondialisation n'est pas un processus uniforme et univoque. Certes, le terme fait d'abord et avant tout penser au déploiement à l'échelle de la planète des principes de l'économie de marché et à l'affaiblissement simultané des formes de régulation étatique de cette économie. Mais les mouvements dits altermondialistes ont popularisé l'idée qu'il y avait des façons alternatives de penser la mondialisation, en plaçant an centre les questions d'équité et de solidarité notamment. Dans le même temps, quantité de travaux académiques ont montré que la standardisation des normes techniques, la circulation de l'information et des images, les migrations internationales, et d'autres processus encore multipliaient les formes et les visages de la mondialisation.
L'itinérance contrariée de la flamme olympique constitue une spectaculaire illustration de cette diversité des formes de mondialisations et des tensions et contradictions qui jouent entre elles. Mais de quelles formes s'agit-‐il?
L'olympisme peut être compris comme une expression précoce de l'universalité des valeurs humaines. Le projet de Pierre de Coubertin, le slogan qu'il a retenu -‐ citius, altius, fortius -‐ la promotion de la paix et de la tolérance au service de laquelle il voulait mettre les Jeux renvoient à l'idée qu'une commune aspiration pousse les individus et les peuples à dépasser leurs clivages et à se dépasser eux-‐mêmes. C'est au nom de cette même universalité des valeurs que l'on attend des Jeux d'aujourd'hui qu'ils participent du respect des droits de l'homme et des minorités. C'est pour cette raison que l'esprit olympique peut difficilement se satisfaire, et même feindre d'ignorer, la répression au Tibet visant une minorité linguistique et religieuse. Que les valeurs en question soient véritablement universelles ou teintées d'européocentrisme, comme le clament parfois ceux qui s'en distancient, importe peu ici. On doit prendre acte du fait qu'elles se diffusent de par le monde et sont portées par des individus très différents, et par des majorités toujours plus nombreuses.
A cette universalité des valeurs promue par l'esprit olympique s'oppose le réalisme des relations internationales. Cette expression remonte fort loin dans l'histoire, aux écrits de Jeremy Bentham à la fin de XVIIIe siècle, et précède de deux siècles les termes «globalisation» et «mondialisation» dans le sens qu'on leur connaît. Pourtant plus personne ne conteste que les relations internationales, qui sont plutôt de fait des relations interétatiques, s'inscrivent dans une logique de mondialisation telle que la définit Olivier Dollfus : «L'échange généralisé entre les différentes parties de la planète, l'espace mondial étant alors l'espace de transaction de l'humanité.» Dans la controverse présente, la prudence affichée par des Etats -‐ comme la France, qui par ailleurs se présente comme le promoteur des droits de l'homme, ou comme l'Inde, qui est encore loin d'avoir épuré ses contentieux avec la Chine -‐ nous montre que le réalisme politique, le principe de souveraineté territoriale des Etats et l'espoir de construire une paix planétaire par la généralisation des codes de la diplomatie guident encore très fortement l'esprit et les méthodes des relations internationales.
Comparée aux deux précédentes, la plus connue des formes de mondialisation est jusqu'à présent restée discrète dans la controverse olympique. Pourtant les principaux acteurs des marchés économiques et financiers ne peuvent s'en désintéresser. Les montants faramineux des contrats engendrés par les Jeux, notamment en matière de sponsoring et de retransmission, appellent des retours sur investissements. Plus largement, la dépendance économique et financière de quantité d'entreprises et d'Etats de la planète à l'égard de la Chine transforme en risque économique potentiel toute forme de contestation idéologique ou diplomatique.
Enfin, les médias et en particulier ceux qui se jouent des lieux et des frontières grâce aux nouvelles technologies de l'information sont à l'origine d'une quatrième forme de mondialisation, celle de l'information et des échanges interculturels. Ce sont eux qui ont permis aux Jeux de devenir un événement planétaire, vécu en simultané par des milliards d'humains. Ce sont eux aussi qui donnent une tribune mondiale à des protestataires qui à Olympie ou à Paris, à San Francisco ou à New Delhi, construisent l'image publique de leur contestation.
Toutes différentes de forme et d'esprit qu'elles soient, ces quatre formes de mondialisation peuvent très bien aller de conserve et se renforcer mutuellement. Ce fut longtemps le cas pour les Jeux: leur incroyable développement au XXe siècle résulte bel et bien d'un mariage étonnant entre universalisme de valeurs, expression combinée des nationalismes et de la tolérance des peuples, promotion de relations interétatiques pacifiques, et mondialisation des marchés économique du sport. D'autres événements récents, autrement plus dramatiques, comme le tsunami de l'océan Indien en décembre 2003 ont suscité une semblable articulation des différentes formes de mondialisation: compassion médiatique, solidarités institutionnelles, émotion transculturelle, efficacité des organisations interétatiques, etc.
Mais cette fois, les formes de mondialisation s'entrechoquent. Le réalisme diplomatique et économique des Etats-‐nations et des grandes entreprises s'accommode mal de l'universalisme des valeurs. Le pays hôte des Jeux 2008, par ailleurs premier exportateur mondial de biens des technologies de l'information et de la communication (téléphones mobiles, ordinateurs portables, etc.) s'accommode mal de la circulation planétaire des images de protestation. Des athlètes sincères peinent à faire la part des choses entre leurs principes et leurs intérêts, tous guidés pourtant par une conscience et des pratiques planétaires. Quant aux citoyens que nous sommes, volontiers sensibles au droit des Tibétains et des journalistes chinois, nous avons aussi adopté des pratiques de consommation qui tirent avantage de la situation chinoise.
Les vents contraires qui soufflent sur la flamme olympique sont assurément passagers. Les contrecoups des événements présents sur l'esprit et les institutions de l'olympisme seront sans doute plus durables. Mais les frottements entre les diverses formes de mondialisation ont un grand avenir devant eux. Au passage, ils nous rappellent qu'il ne s'agit plus aujourd'hui de comparer les avantages et inconvénients respectifs de la mondialisation d'une part, et du nationalisme ou du localisme d'autre part. Il s'agit bel et bien de comparer les différentes formes de mondialisation entre elles, l'échelle elle-‐même s'étant définitivement imposée à nos consciences et à nos pratiques.