• Aucun résultat trouvé

La contribution des IFRS au gouvernement d'entreprise : apports et limites

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "La contribution des IFRS au gouvernement d'entreprise : apports et limites"

Copied!
17
0
0

Texte intégral

(1)

Conference Presentation

Reference

La contribution des IFRS au gouvernement d'entreprise : apports et limites

RAFFOURNIER, Bernard

RAFFOURNIER, Bernard. La contribution des IFRS au gouvernement d'entreprise : apports et limites. In: Colloque "Pour une meilleure gouvernance d'entreprise", Sofia (Bulgaria), 2004

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:47256

Disclaimer: layout of this document may differ from the published version.

(2)

Colloque "Pour une meilleure gouvernance d'entreprise"

Sofia, Bulgarie, 2-5 décembre 2004

LA CONTRIBUTION DES IFRS AU GOUVERNEMENT D'ENTREPRISE : APPORTS ET LIMITES

Bernard RAFFOURNIER Université de Genève

(3)

LA CONTRIBUTION DES IFRS AU GOUVERNEMENT D'ENTREPRISE : APPORTS ET LIMITES

INTRODUCTION

Les récents scandales financiers survenus aux États-Unis (Enron, Worldcom…) et, dans une moindre mesure en Europe (Ahold, Parmalat), ont révélé une double insuffisance :

− celle des mécanismes de gouvernement d'entreprise qui n'ont pas pu empêcher les agissements répréhensibles de certains dirigeants ;

− celle de l'information comptable et financière qui, malgré sa sophistication croissante (en particulier aux États-Unis) n'a pas permis de déceler à temps la situation dramatique des entreprises concernées. Cette défaillance a été particulièrement évidente dans le cas d'Enron dont les actions étaient encore recommandées à l'achat par de grandes institutions financières quelques jours seulement avant que le scandale éclate.

C'est dans ce contexte que l'Union Européenne a annoncé sa décision de rendre l'application des normes comptables internationales (IFRS/IAS) obligatoire pour toutes les sociétés cotées à partir de 2005. Cette disposition a été anticipée par bon nombre de pays émergents ou nouvellement convertis à l'économie de marché (Chine, Égypte, Bulgarie, Roumanie, Ukraine…), pour qui ces normes sont déjà en application depuis plusieurs années. Étant donné également que, dans certains pays développés comme la Suisse, l'Allemagne ou l'Autriche, de nombreuses entreprises utilisent les IFRS depuis plusieurs années, il est dores et déjà possible de tirer des enseignements de l'usage de ces normes.

Le but de cette communication est de montrer comment la généralisation des IFRS au niveau européen peut contribuer à améliorer la gouvernance des entreprises. Après avoir défini le concept de gouvernement d'entreprise que nous entendons utiliser, nous montrerons les avantages à attendre de l'application des normes comptables internationales. Nous nous

(4)

interrogerons ensuite sur les conditions à remplir pour que ces avantages se matérialisent effectivement et sur les limites de ces normes.

1. UNE DÉFINITION DE LA GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

On ne peut parler de gouvernance (ou de gouvernement) d'entreprise sans autre précision car ce concept recouvre des conceptions assez différentes selon les auteurs. Une des premières définitions est celle du rapport Cadbury (1992) pour qui il s'agit du "système par lequel les sociétés sont dirigées et contrôlées". Si cette définition, qui a été reprise par l'OCDE (1999), a le mérite de la concision, elle est peu utile car elle ne dit pas pour qui cette direction et ce contrôle s'opèrent. Cette question est pourtant essentielle car l'efficacité d'un système de gouvernance ne peut s'apprécier indépendamment des objectifs qui ont présidé à sa conception.

Deux thèses s'opposent quant aux bénéficiaires du gouvernement d'entreprise. Pour les uns, ces bénéficiaires englobent l'ensemble des agents qui ont un intérêt dans le fonctionnement de l'entreprise. Ces "parties prenantes" (stakeholders) comprennent les actionnaires bien sûr, mais aussi les créanciers, le personnel, les clients, les fournisseurs et même, éventuellement l'espèce humaine toute entière. Bien que courante en Europe1, cette conception extensive est peu utile d'un point de vue opérationnel car on voit mal comment un système de gouvernance pourrait concilier les aspirations d'acteurs ayant des intérêts aussi divergents.

L'autre conception est beaucoup plus restrictive. Admettant que le but de l'entreprise est de maximiser la richesse des actionnaires, elle considère que le rôle du gouvernement

1 Les définitions suivantes, extraites d'ouvrages spécialisés, sont représentatives de cette conception :

"Le gouvernement d'entreprise peut être défini comme l'ensemble des mesures mises en œuvre dans le cadre du construit social qu'est l'entreprise afin d'inciter les agents économiques indispensables à prendre part au processus productif et à s'y maintenir en assurant la création d'une rente organisationnelle suffisante ainsi qu'un partage perçu comme équitable par ces derniers compte tenu de leurs apports respectifs" (Maati, 1999, p. XII).

"La gouvernance d'entreprise se réfère au dispositif institutionnel et comportemental régissant les relations entre les dirigeants d'une entreprise – plus largement, d'une organisation – et les parties concernées par le devenir de ladite organisation, en premier lieu celles qui détiennent des "droits légitimes" sur celle-ci"

(Pérez, 2003, p. 22).

(5)

d'entreprise est de créer les conditions nécessaires à la réalisation de cet objectif2. De ce point de vue, le meilleur système de gouvernance est celui qui minimise les coûts d'agence entre actionnaires et dirigeants. L'avantage principal de cette conception, qui est celle en usage dans le monde anglo-saxon, est qu'elle se prête bien à la modélisation économique. Les bénéficiaires étant parfaitement connus, il est en effet facile de déterminer les caractéristiques d'un système de gouvernance optimal et d'en mesurer les résultats.

Cette conception apparaîtra probablement excessivement libérale aux yeux des défenseurs d'une approche plus socio-économique de l'entreprise. Même ses partisans reconnaîtront qu'elle ne s'applique valablement qu'aux entreprises privées des économies de marché. On peut en accroître la portée en définissant le gouvernement d'entreprise comme "l'ensemble des mécanismes, institutionnels ou autres, visant à faire en sorte que les dirigeants se comportent conformément aux intérêts de leurs mandants". En ne désignant pas ces derniers, on confère à cette définition une flexibilité qui permet son adaptation à des contextes différents comme les entreprises privées (les mandants étant les actionnaires) ou les organisations publiques (le mandant étant alors l'État ou une collectivité publique). Cette conception permet également de reconnaître que dans certaines entités co-dirigées par des agents aux intérêts divergents (comme certains organismes sociaux gérés paritairement par les employeurs et les salariés), un bon système de gouvernance exigera des caractéristiques particulières.

Néanmoins, les IFRS étant prioritairement conçues pour les entreprises privées3, c'est dans ce contexte que la suite de notre analyse se situe.

2. LES AVANTAGES ATTENDUS DES IFRS

2 Cette conception du gouvernement d'entreprise se retrouve, par exemple, dans les définitions suivantes :

"Les mécanismes de contrôle des entreprises sont les moyens par lesquels les dirigeants sont incités à agir dans l'intérêt des investisseurs" (Bushman et Smith, 2001).

"La gouvernance d'entreprise au sens large comprend donc tous les principes et les règles conçues pour assurer l'efficacité fonctionnelle d'une entreprise dans le but d'optimiser les intérêts des actionnaires"

(Hofstetter, 2002, p. 6).

3 Des normes destinées au secteur public ont été élaborées. Ce sont les International Public Sector Accounting Standards (IPSAS). Bien qu'elles soient très proches des IFRS, ces normes ne seront pas abordées ici.

(6)

Nous envisagerons successivement les avantages que présentent les IFRS par elles mêmes, puis ceux que devrait apporter leur généralisation à l'échelle de l'Europe.

2.1. Les avantages des IFRS

Contrairement aux Directives européennes qui stipulent que "les comptes annuels doivent donner une image fidèle du patrimoine, de la situation financière ainsi que des résultats de la société" (4ème Directive UE art. 2) sans privilégier une catégorie particulière d'utilisateurs, les IFRS sont clairement orientées vers la satisfaction des besoins d'information des investisseurs. En effet, même si le Cadre conceptuel de l'IASB et la norme IAS 1 concèdent que "l’objectif des états financiers […] est de fournir des informations sur la situation financière, la performance et les flux de trésorerie de l’entreprise qui soient utiles à un large éventail d’utilisateurs pour la prise de décisions économiques", le même cadre conceptuel précise également que la fourniture d'états financiers répondant aux besoins d'information des investisseurs devrait également satisfaire les autres utilisateurs (Cadre conceptuel, art. 10).

Cette primauté des investisseurs, caractéristique de la conception anglo-saxonne de la comptabilité, oriente toute l'action de l'IASB. Elle aboutit à des normes qui sont le plus souvent basées sur une analyse économique des fondements de la valeur des entreprises et qui privilégient donc la fourniture d'informations utiles à la prévision des flux de trésorerie (IAS 1, art. 7).

En reconnaissant servir prioritairement les besoins d'informations des investisseurs (plus précisément des actionnaires) au détriment des autres "parties prenantes" dans l'entreprise, les IFRS apparaissent plus à même de contribuer à une bonne surveillance (monitoring) des dirigeants par les actionnaires que les règles comptables nationales qui sont souvent motivées par d'autres considérations comme la protection des intérêts des créanciers (Allemagne), la volonté de faciliter le calcul de l'assiette de l'impôt ou l'obtention de données utiles à la politique économique de l'État (France).

L'autre grande caractéristique des IFRS est l'exigence de transparence. Chaque norme comprend une longue liste d'informations à publier en complément de celles contenues dans le bilan et le compte de résultat. Le volume de ces informations, largement supérieur à celui

(7)

exigé par les réglementations nationales (États-Unis exclus), est d'ailleurs souvent cité comme un frein à l'adoption des IFRS. En tout cas, l'étendue des informations exigées facilite le contrôle des dirigeants en rendant les actions de ces derniers plus visibles. Les IFRS peuvent ainsi compenser certaines insuffisances du système de gouvernance, Ho et Wong (2001) ayant montré que plus ce dernier est de mauvaise qualité, moins les dirigeants ont tendance à publier une information abondante.

Un autre avantage des IFRS est qu'elles laissent peu de choix dans le traitement à appliquer à chaque situation, contrairement aux Directives européennes qui comportent, elles, de nombreuses options. Les premières IAS (ancien nom des IFRS) étaient, elles aussi, assez tolérantes ; elles admettaient souvent plusieurs traitements comptables pour une même transaction, probablement parce qu'il était apparu nécessaire, dans les premiers temps de l'IASC (l'ancêtre de l'IASB actuel), de ne pas trop heurter les pratiques en vigueur à l'époque.

En 1993, de nombreuses options ont été supprimées et, pour celles qui demeuraient, une hiérarchie a été établie entre un traitement considéré comme préférable (le traitement dit "de référence") et l'autre traitement autorisé. Cela parut insuffisant à l'organisme regroupant les différentes bourses mondiales (l'International Organization of Securities Commissions – IOSCO) qui exigea, pour que les IAS soient reconnues par les bourses du monde entier, que la plupart des options résiduelles soient éliminées. En fait, il s'agissait de rapprocher les IAS des normes comptables américaines (US GAAP), l'organisme de régulation des marchés américains (la SEC) ayant un poids déterminant au sein de l'IOSCO. L'IASB s'acquitta de ces exigences mais n'en fut pas récompensé pour autant puisque les autorités américaines continuent d'exiger que les sociétés étrangères qui appliquent les IFRS recalculent leurs capitaux propres et leur résultat selon les US GAAP.

Quoi qu'il en soit, cette réduction successive des options fait que les IFRS se présentent à l'heure actuelle comme un ensemble cohérent de normes détaillées offrant peu de possibilités de choix à ceux qui les appliquent. Cette diminution de la latitude des entreprises en matière comptable facilite le contrôle des dirigeants. Elle évite que ceux-ci puissent, par le choix de traitements discutables ou par des changements de méthodes intempestifs, orienter les résultats dans un sens conforme à leurs intérêts ou dissimuler une dégradation de leurs performances. En donnant aux chiffres comptables une crédibilité qu'ils n'avaient pas toujours auparavant, les IFRS apparaissent comme des auxiliaires essentiels du gouvernement d'entreprise. De nombreuses études ont en effet montré que la manipulation des résultats

(8)

(earnings management) ou la présentation d'états financiers frauduleux est d'autant plus fréquente que la qualité de la gouvernance est faible (Beasley et al., 2000 ; Marrakchi Chtourou et al., 2001 ; Klein, 2002 ; Xie et al., 2003 ; Abbott et al., 2004).

Le principe du coût historique, qui interdit les réévaluations d'actifs, a longtemps constitué un dogme en comptabilité. Bien que cette règle soit justifiée à la fois par la prudence, qui exige de ne pas enregistrer les gains non réalisés et par le manque de fiabilité d'évaluations ne résultant pas de transactions, les IFRS admettent de plus en plus d'exceptions à ce principe.

Elles autorisent notamment les entreprises à procéder périodiquement à la réévaluation de leurs immobilisations corporelles et à comptabiliser les immeubles de placement (immeubles locatifs) à leur valeur de marché ; cette dernière est même exigée pour l'évaluation de nombreux actifs financiers. La "juste valeur" (fair value) tend donc de plus en plus à supplanter le coût historique au niveau des IFRS. Cette évolution est la conséquence directe de l'orientation de ces normes vers les marchés financiers. Pour prendre ses décisions, l'investisseur a besoin de données actuelles ; il est donc plus intéressé par la valeur des actifs aujourd'hui que par le prix qu'il a fallu payer pour les acquérir plusieurs années auparavant. Il souhaite également des informations objectives, c'est-à-dire non biaisées dans un sens ou dans l'autre. Contrairement au juriste qui est, lui, essentiellement préoccupé par le risque d'amputation du capital, l'investisseur ne considère pas la prudence comme une qualité dominante si elle aboutit, comme c'est le cas avec le coût historique, à une sous-évaluation systématique de la richesse de l'entreprise.

Le recours de plus en plus fréquent à la valeur de marché est un avantage pour le contrôle des dirigeants. En permettant à la comptabilité de mieux refléter les variations de valeur des actifs, on donne en effet aux mesures de performance une pertinence plus grande. Pour l'investisseur en effet, la pertinence de la comptabilité s'apprécie par la relation qui existe entre l'évaluation comptable de l'entreprise et celle faite par le marché. Autrement dit, la qualité des normes se mesure par la corrélation entre la rentabilité comptable et la rentabilité boursière. Comme on pouvait s'y attendre, les études qui ont mesuré cette relation concluent à la supériorité des IFRS sur les normes nationales (Bartov et al., 2002 ; Dumontier et Raffournier, 2003).

(9)

Un des moyens les plus utilisés pour discipliner les dirigeants est de lier leur rémunération aux performances de l'entreprise, soit par l'introduction de primes liées aux résultats comptables, soit par l'octroi de stock-options. Ces dernières années, on a assisté au remplacement progressif des premières par les secondes (Bushman et Smith, 2001), probablement parce que, contrairement aux primes, les stock-options n'étaient pas considérées comme des charges. Cette non-comptabilisation des avantages en actions aboutissait à exclure des comptes une fraction importante de la rémunération des dirigeants.

L'adoption de la norme IFRS 2 a récemment mis un terme à cette anomalie. Dès 2005 en effet, les entreprises soumises aux normes comptables internationales devront enregistrer en charges les stock-options accordées aux dirigeants et au personnel. L'application des IFRS contribuera ainsi à améliorer la visibilité des rémunérations et, en conséquence, à faciliter la gouvernance de l'entreprise.

2.2. Les avantages de la généralisation des IFRS

Le paysage comptable européen surprend par l'extrême diversité des règles et des pratiques.

Cette diversité s'explique par le fait que ce continent est le lieu de confrontation des deux grandes traditions comptables qui se partagent le monde : la conception anglo-saxonne à laquelle l'IASB se rattache et qui est essentiellement tournée vers les marchés financiers, et l'approche européenne continentale, plutôt centrée sur la protection des créanciers et les besoins d'information de l'État. Ces divergences s'expliquent par de multiples facteurs d'ordre économique ou culturel (Nobes, 1998).

L'adoption de la 4ème Directive en 1978 a marqué le début d'un processus d'harmonisation mais n'a pas considérablement réduit l'hétérogénéité des pratiques nationales. En effet, pour être accepté par tous les états membres, ce texte a dû composer avec la multiplicité des usages nationaux. C'est pourquoi il est toujours aussi difficile, à l'heure actuelle, de comparer les performances d'une entreprise espagnole à celles d'une entreprise française ou britannique (Lainez et Callao, 2000).

L'application des IFRS devrait enfin permettre de telles comparaisons. Les responsables des principales sociétés européennes pourront alors être évalués sur une base commune, ce qui devrait améliorer la gouvernance de ces entreprises.

(10)

L'adoption des IFRS devrait également considérablement accroître la crédibilité des états financiers, en particulier dans les pays où les règles comptables sont peu contraignantes. En Suisse par exemple, la réglementation nationale étant longtemps restée embryonnaire, les principales entreprises ont rapidement compris l'intérêt que pouvait présenter l'application des IFRS, en particulier aux yeux des investisseurs étrangers (Dumontier et Raffournier, 1998).

Mais ce sont probablement les pays d'Europe de l'est qui devraient le plus gagner de l'adoption des normes comptables internationales. L'absence de règles nationales adaptées à l'économie de marché jette en effet un doute sur la qualité des états financiers des entreprises de ces pays. C'est la raison pour laquelle certains gouvernements (Bulgarie, Roumanie) n'ont pas attendu leur adhésion à l'Union Européenne et l'échéance de 2005 pour imposer l'usage des IFRS, au moins à leurs entreprises les plus importantes.

La diversité des règles et des pratiques comptables entre pays constitue un frein à l'investissement trans-national. Compte tenu de la difficulté de connaître ces différences et d'apprécier la fiabilité des états financiers d'entreprises étrangères, l'investisseur a en effet tendance à limiter l'étendue géographique de ses placements. Il en résulte une allocation non optimale des ressources au niveau international et une diversification insuffisante des portefeuilles de titres. Le coût du capital des entreprises des pays exclus du champ d'investissement s'en trouve également majoré.

En permettant d'effectuer des comparaisons véritablement objectives entre entreprises de nationalité différente et en donnant aux états financiers un supplément de crédibilité, les IFRS devraient amener sur le marché européen de nouveaux investisseurs. Les entreprises d'Europe de l'est devraient être les principales bénéficiaires de cette évolution. Étant donné que ces apporteurs de capitaux, anglo-saxons pour la plupart, seront probablement sensibles à la qualité du système de gouvernance mis en place, on peut s'attendre à une rapide diffusion des règles en usage dans les entreprises occidentales. L'application des IFRS au niveau européen aura donc, indirectement, contribué à l'amélioration du gouvernement d'entreprise, en particulier au sein des nouveaux états membres.

3. LES LIMITES DES IFRS

(11)

Dans cette section, nous voudrions insister sur les conditions qui nous semblent nécessaires pour que le passage aux IFRS soit un succès. Nous montrerons également que l'opération peut également avoir des effets négatifs sur la gouvernance des entreprises. Enfin, nous nous interrogerons sur la capacité de ces normes à éviter les manipulations comptables.

3.1. Les conditions nécessaires à l'application des IFRS

Le passage aux IFRS provoquera une importante demande de formation. Les professionnels de la comptabilité auront en effet à assimiler de nouvelles règles, souvent plus techniques et plus détaillées que les réglementations nationales. L'effort sera encore plus grand dans les pays peu familiarisés avec la comptabilité anglo-saxonne (Europe du sud et de l'est4). Or, il n'est pas certain que tous les responsables européens aient pris la mesure des besoins à satisfaire. Même dans les pays occidentaux, la formation des comptables reste, pour le moment, essentiellement basée sur la réglementation nationale5. À défaut d'avoir fait précéder le passage aux IFRS d'un vaste effort de formation, on peut donc craindre que, comme dans certains pays émergents qui ont déjà inclus les IFRS dans leur réglementation nationale, la conformité à ces normes soit plus théorique que réelle (Chamisa, 2000).

Pour que le respect des IFRS soit effectif, il faudra également que les auditeurs soient en mesure de véritablement en contrôler l'application et de s'opposer à tout traitement non conforme à ces normes6. Or, compte tenu du retard pris dans la formation des experts- comptables, c'est surtout dans les cabinets d'audit internationaux (les "Big 4") que se trouve la compétence nécessaire à l'application intégrale des IFRS. Il ne faut donc pas s'étonner si plusieurs recherches ont montré que c'était parmi les clients de ces grands cabinets que la conformité aux IFRS était la plus grande (Street et Gray, 2002 ; Glaum et Street, 2003). Pour

4 Sur la difficulté d'appliquer les IFRS en Russie, voir McGee et Preobragenskaya (2004).

5 En Suisse par exemple, ce n'est qu'à partir de 2004-2005 que le programme de formation initiale des experts- comptables intégrera les IFRS. Et encore, ce pays n'est probablement pas le plus mal placé puisque les normes nationales actuelles sont, en grande partie, basées sur les IFRS.

6 Rappelons que l'IAS 1 exige que toute entreprise qui déclare ses états financiers conformes aux IFRS applique toutes ces normes dans leur intégralité.

(12)

les Big 4, le passage aux normes comptables internationales devrait donc être l'occasion d'accroître leur part de marché déjà considérable7.

3.2. L'autonomisation accrue de la comptabilité

Nous avons tenté de montrer, dans la première partie de ce papier, combien l'application des normes comptables internationales pouvait contribuer à améliorer la gouvernance des entreprises. L'honnêteté oblige pourtant à reconnaître que le passage aux IFRS peut aussi, par certains côtés, s'avérer contre-productif.

Compte tenu de la haute technicité de ces normes et de l'insuffisante formation des producteurs et des utilisateurs des comptes, on peut en effet craindre que la comptabilité apparaisse de plus en plus comme une affaire de spécialistes, dans laquelle les non- comptables n'ont rien à dire. Les dirigeants risquent donc d'abandonner l'établissement des comptes aux services spécialisés (direction comptable et financière). Les mécanismes de gouvernance pourraient en être affectés, le conseil d'administration s'en remettant entièrement à l'avis du comité d'audit. Il est même à craindre que ce dernier n'ait pas toujours la compétence nécessaire pour discuter l'interprétation que le service comptable et les auditeurs auront fait des IFRS.

Le risque que l'établissement des états financiers échappe aux contrôles des mécanismes de gouvernance est d'autant plus réel que l'IASB, motivé par son désir de voir ses normes reconnues par les autorités américaines, a de plus en plus tendance à abandonner sa conception initiale de la normalisation, basée sur la définition de principes généraux, pour une approche aboutissant à des normes beaucoup plus détaillées, et donc plus complexes.

3.3. Les risques liés à l'utilisation de la juste valeur

L'adoption des IFRS implique l'abandon partiel du principe du coût historique au profit de l'évaluation à la juste valeur, autrement dit à la valeur de marché. Même si cette évolution est, a priori, bénéfique dans la mesure où elle contribuera à rapprocher les chiffres comptables de

7 Raffournier et Walton (1999) ont relevé qu'en 1997, la part des Big 6 (ils étaient encore six à l'époque) était en moyenne de 88,8 % en Europe, avec des valeurs extrêmes de 29,0 % en Grèce et de 99,9 % en Espagne.

(13)

l'évaluation boursière des sociétés, elle n'en est pas moins porteuse de dangers pour la gouvernance d'entreprise.

Un des effets attendus de l'utilisation de la juste valeur est l'accroissement de la volatilité des résultats, qui risque de compliquer sérieusement l'analyse des performances des dirigeants. Il deviendra en effet plus difficile de distinguer, dans une amélioration ou une détérioration de la rentabilité, ce qui provient des décisions de gestion et ce qui est dû à des facteurs exogènes comme l'évolution générale des marchés (Mistral, 2003). Les dirigeants et, d'une façon générale, l'ensemble des agents au sein de l'entreprise risquent donc d'être jugés et rémunérés en fonction d'événements sur lesquels ils n'ont aucune prise, ce qui ne peut que les démotiver et les inciter à la passivité.

Un système de gouvernance fondé sur les variations de la juste valeur de l'entreprise risque également de pousser les dirigeants à prendre leurs décisions en fonction de la rentabilité immédiate. Des investissements essentiels dont les effets ne se manifestent qu'à long terme, comme l'implantation sur les marchés émergents, risquent ainsi d'être délaissés au profit d'autres, moins stratégiques mais plus immédiatement rentables. À terme, c'est l'investissement industriel dans son ensemble qui est menacé et qui risque d'être remplacé par les placements financiers. L'emploi de la juste valeur est donc de nature à renforcer la financiarisation de l'économie à laquelle on assiste depuis plusieurs années et qui pousse de nombreuses entreprises industrielles à sous-traiter une part essentielle de leur production (Alcatel) et à développer leurs activités financières. Il n'est pas certain que ce changement progressif de métier et la perte de goodwill qui en résulte soient, dans tous les cas, conformes à l'intérêt des actionnaires.

3.4. Les IFRS n'empêcheront pas les manipulations comptables

L'expérience américaine montre que les normes comptables, aussi précises soient-elles (les US GAAP sont les plus détaillées du monde) sont incapables d'empêcher la manipulation des états financiers. On peut même penser que, plus une norme est précise, plus il est facile de la contourner. La comptabilisation des "entités ad-hoc" (special purpose entities – SPE), qui est

(14)

au cœur de l'affaire Enron, en est une parfaite illustration. En permettant aux entreprises d'exclure de leurs comptes consolidés les structures dans lesquelles un tiers détenait une participation représentant au moins 3 % du montant des actifs, on a fait de ce seuil le critère exclusif d'inclusion dans le périmètre de consolidation. En créant des SPE dans lesquelles la participation des tiers était juste supérieure à 3 %, Enron a ainsi pu exclure de ses comptes consolidés une fraction importante de ses dettes. Si les normes américaines avaient été moins précises, si par exemple elles s'étaient contentées, comme les IFRS, d'exiger la consolidation des SPE "contrôlées" par l'entreprise, la dissimulation aurait été moins facile et Enron aurait eu à convaincre ses auditeurs (à supposer qu'ils n'aient pas été complices) de l'absence de contrôle. En tout cas ces derniers n'auraient pas pu se réfugier derrière une application mécanique de la norme8.

En réalité il semble bien que, dans la plupart des affaires récentes, la manipulation des états financiers n'aurait pas été possible sans des défaillances du système de gouvernement d'entreprise, que ce soit au niveau du conseil d'administration (manque de curiosité des administrateurs), du comité d'audit (compétence insuffisante) ou des auditeurs (conflits d'intérêts)9. Dans ces conditions, il est clair que l'adoption des IFRS ne suffira pas, à elle seule, à empêcher le renouvellement de tels scandales.

CONCLUSION

L'obligation faite à toutes les entreprises européennes cotées en bourse d'appliquer les IFRS à partir de 2005 est de nature, non seulement à améliorer la qualité des états financiers, mais également de faciliter la gouvernance de ces entreprises. Un nouveau pas aura été franchi en direction d'un véritable marché financier unique à l'échelle de l'Europe, ce qui devrait faciliter les investissements trans-nationaux, améliorer l'allocation des ressources et abaisser le coût du capital des entreprises. Cette évolution devrait être particulièrement bénéfique aux sociétés des nouveaux pays membres.

8 Sur les manipulations comptables en général, voir le numéro spécial de La Revue du Financier, n° 139, 2003.

9 À propos du cas Enron, voir Benston et Hartgraves (2002) et Frison-Roche (2003).

(15)

Un important effort de formation est néanmoins nécessaire pour que les états financiers de toutes les entreprises concernées soient véritablement conformes aux normes comptables internationales. Faute d'avoir entrepris cet effort plus tôt, on ne peut exclure que, dans certains pays, l'application des IFRS soit plus théorique que réelle et que, comme en Chine par exemple, le marché ne bénéficie pas véritablement de l'introduction des nouvelles normes (Chen et al., 2002).

(16)

BIBLIOGRAPHIE

Abbott L., S. Parker et G. Peters, "Audit committee characteristics and restatements", Auditing: a journal of practice and theory, vol. 23, 2004, pp. 69-87.

Bartov E., S. Goldberg et M.-S. Kim, "Comparative value relevance among German, U.S. and International Accounting Standards: a German stock market perspective", papier de recherche disponible sur www.ssrn.com, 2002.

Beasley M., J. Carcello, D. Hermanson et P. Lapides, "Fraudulent financial reporting:

consideration of industry traits and corporate governance mechanisms", Accounting Horizons, vol. 14, 2000, pp. 441-454.

Benston G. et A. Hartgraves, "Enron: what happened and what we can learn from it", Journal of Accounting and Public Policy, vol. 21, 2002, pp. 105-127.

Bushman R. et A. Smith, "Financial accounting information and corporate governance", Journal of Accounting and Economics, vol. 32, 2001, pp. 237-333.

Chamisa E., "The relevance and observance of the IASC standards in developing countries and the particular case of Zimbabwe", The International Journal of Accounting, vol. 35, 2000, pp. 267-286.

Chen S., Z. Sun et Y. Wang, "Evidence from China on whether harmonized accounting standards harmonize accounting practices", Accounting Horizons, vol. 16, 2002, pp. 183- 197.

Dumontier P. et B. Raffournier, "Why firms comply voluntarily with IAS: an empirical analysis with Swiss data", Journal of International Financial Management and Accounting, vol. 9, 1998, pp. 216-245.

Dumontier P. et B. Raffournier, "Are IAS more value relevant than European national GAAPs?", papier de recherché présenté au congrès de l'European Accounting Association, 2004.

Frison-Roche M.-A. (sous la direction de), Les leçons d'Enron, Éditions Autrement, Paris, 2003.

Glaum M. et D. Street, "Compliance with the disclosure requirements of Germany's new market: IAS versus US GAAP", Journal of International Financial Management and Accounting, vol. 14, 2003, pp. 64-100.

Ho S. et K. Wong, "A study of the relationship between corporate governance structures and the extent of voluntary disclosure", Journal of International Accounting, Auditing &

Taxation, vol. 10, 2001, pp. 139-156.

Hofstetter K., Corporate governance in Switzerland, Economiesuisse, Zürich, 2002.

Klein A., "Audit committee, board of director characteristics, and earnings management", Journal of Accounting and Economics, vol. 33, 2002, pp. 375-400.

Lainez J. et S. Callao, "The effect of accounting diversity on international financial analysis:

empirical evidence", The International Journal of Accounting, vol. 35, 2000, pp. 65-83.

Maati J., Le gouvernement d'entreprise, DeBoeck & Larcier, Bruxelles, 1999.

Marrakchi Chtourou S., J. Bédard et L. Courteau, "Earnings management and corporate governance", papier de recherche, Université Laval, Québec, 2001.

(17)

McGee R. et G. Preobragenskaya, "Problems of implementing International Accounting Standards in a transition economy: a case study of Russia", papier de recherche disponible sur www.ssrn.com, 2004.

Mistral J., "Rendre compte fidèlement de la réalité de l'entreprise : remarques sur la réforme comptable et la qualité de l'information financière", in : Les normes comptables et le monde post-Enron, rapport du Conseil d'Analyse Économique, La Documentation Française, 2003, pp. 7-55.

Nobes C., "Towards a general model of the reasons for international differences in financial reporting", Abacus, vol. 34, 1998, pp. 162-187.

Pérez R., La gouvernance de l'entreprise, Éditions La Découverte, Paris, 2003.

Raffournier B. et P. Walton, "An empirical investigation of concentration, country segmentation and industry specialisation in the European audit market", papier présenté au congrès de l'European Accounting Association, 1999.

Street D. et S. Gray, "Factors influencing the extent of corporate compliance with International Accounting Standards: summary of a research monograph", Journal of International Accounting, Auditing & Taxation, vol. 11, 2002, pp. 51-76.

Xie B., W. Davidson et P. DaDalt, "Earnings management and corporate governance: the role of the board and the audit committee", Journal of Corporate Finance, vol. 9, 2003, pp.

295– 316.

Références

Documents relatifs

IAS 1 requiert la presentation des ^ autres elemenls du resultat global c'esl-a- dire les elements de produits et charges (y compris des ajustements de reclas- sement) qui ne sont

Les études menées sur les PME expοrtatrices marοcaines pοrtent principalement sur leur capacité de prοductiοn, la réductiοn des cοûts et l’améliοratiοn de la

• Lors de la comptabilisation initiale d'un placement dans des instruments de capitaux propres non détenus à des fins de transaction, une entité peut faire le choix irrévocable,

As explained above, in a non-substantial modification, the liability is restated based on the net present value of the revised cash flows discounted at the original EIR. This

Consolidated statement of profit or loss 5 Consolidated statement of comprehensive income 7 Consolidated statement of financial position 8 Consolidated statement of changes in

L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des

De plus, même si le rendement financier s’avère supérieur au TMG mais ressort inférieur aux attentes du marché (et des assurés), l’assureur peut choisir de réaliser des

• identifying contingent liabilities: the acquirer should recognise at the acquisition date a contingent liability assumed in a business combination if it is a present