La Révolution et l’Empire : une nouvelle conception de la nation
1) 1789 : la rupture avec l’Ancien Régime 1.1) L’émancipation des États généraux
1.2) Les principes des Lumières, moteurs de l’idéologie révolutionnaire 1.3) La fête de la Fédération ou l’illusion d’une révolution achevée 2) Une dynamique conflictuelle
2.1) Révolution bourgeoise ou révolution populaire ? 2.2) La Révolution assiégée
2.3) Le club des jacobins, miroir des dynamiques révolutionnaires 3) À la recherche d’un nouveau régime politique
3.1) La monarchie constitutionnelle, projet initial
3.2) À défaut de Roi, une République, mais entre parenthèse 3.3) Le Directoire pour achever la Révolution
4) Napoléon Bonaparte et l’installation d’un ordre politique autoritaire 4.1) Un pouvoir personnel sans partage
4.2) « Les idées révolutionnaires sont périmées, les idées réactionnaires sont haïssables » 4.3) La société sous l’Empire : permanences et mutations
5) Un Empire éphémère ? 5.1) La guerre en permanence 5.2) Résistances européennes
5.3) La diffusion des principes révolutionnaires
Points de passage
Décembre 1792 – janvier 1793 : procès et mort de Louis XVI Madame Roland : une femme en révolution
1804 - Le Code civil permet l’égalité devant la loi et connaît un rayonnement européen
La Révolution et l’Empire : une nouvelle conception de la nation Vocabulaire et notions
Ancien Régime Cahiers de doléances
Clubs Code civil
Comité de salut public Commune de Paris
Conscription Constitution
Déchristianisation Émigrés
États généraux Garde nationale
Gouvernement révolutionnaire Grande peur
Insurrection fédéraliste Monarchie constitutionnelle
Plébiscites Préfet
République Sans-culottes
Souveraineté nationale Suffrage censitaire
Terreur Véto
Acteurs
Jacques Necker (1732-1804) Jean Paul Marat (1743-1793)
Emmanuel Joseph Sieyès (1748-1836) Honoré Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau (1749- 1791)
Louis XVI (1754-1793) Jacques Pierre Brissot (1754-1793)
Marie-Jeanne Philippon dite Madame Roland
(1754-1793) Charles Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-
1838)
Gilbert Motier, marquis de La Fayette (1757-1834) Maximilien Robespierre (1758-1794) Jean-Joseph Mounier (1758-1806) Georges Danton (1759-1794)
Joseph Fouché (1759-1820) Camille Desmoulins (1760-1794) Louis Saint-Just (1767-1794) Napoléon Bonaparte (1769-1821) Dates
5 mai 1789 : Ouverture des États généraux 20 juin 1789 : Serment du Jeu de paume 14 juillet 1789 : Prise de la Bastille 4 août 1789 : Abolition des privilèges 26 août 1789 : Déclaration des droits de l’homme et
du citoyen 6 octobre 1789 : Le Roi est amené de Versailles à
Paris
14 juillet 1790 : Fête de la Fédération 20 juin 1791 : Fuite à Varennes
10 août 1792 : Prise du château des Tuileries Du 2 au 5 septembre 1792 : Massacres de septembre
20 septembre 1792 : Victoire de Valmy 21 septembre 1792 : Abolition de la monarchie et proclamation de la République
21 janvier 1793 : Exécution de Louis XVI 27 juillet 1794 : Chute de Robespierre 9 novembre 1799 : Coup d’État de Bonaparte 17 juillet 1801 : Concordat
21 mars 1804 : Code civil 2 décembre 1804 : Sacre de Napoléon 20 mars-22 juin 1815 : les Cent-Jours 17 juin 1815 : Défaite de Waterloo
22 juin 1815 : Seconde abdication de Napoléon Juillet 1789 – septembre 1791 : Assemblée nationale constituante
Problématiques
En quoi la Révolution constitue-t-elle une rupture avec l’Ancien Régime ? Quels sont les tensions et les débats qui opposent les acteurs de la Révolution ? Quelles sont les tentatives pour stabiliser un nouvel ordre politique ?
Napoléon Bonaparte : fossoyeur ou héritier de la Révolution ? Introduction
La Révolution est un mouvement dont le rayonnement inégalé sanctionne l’importance à la fois matérielle et idéologique d’une des secousses majeures qui ont constitué le monde moderne.
Radicale dans la pensée et violente dans son déroulement, c’est une dynamique qui plonge les acteurs dans la tourmente d’un inconnu révolutionnaire sans repère. C’est un laboratoire politique et social
d’élaboration d’une unité nationale qui ne parvient toutefois pas à penser le débat, le compromis et le rôle d’une opposition.
Portée par une promesse démocratique qu’elle peine à maîtriser, elle est à l’origine d’une anarchie croissante interrompue provisoirement par la dictature du gouvernement révolutionnaire, puis plus durablement par le despotisme militaire et impérial imposé par Napoléon Bonaparte après 1799.
1) 1789 : la rupture avec l’Ancien Régime 1.1) L’émancipation des États généraux
Le 5 mai 1789 s’ouvrent à Versailles les États généraux du Royaume, procédure exceptionnelle (ils n’ont pas été réunis depuis 1610) concédée par Louis XVI sur les conseils de Necker dans le but de dépasser l’opposition des Parlements qui refusent une réforme fiscale qui élargirait l’assiette de perception à la noblesse.
Leur réunion est précédée dans tous les baillages de France par la rédaction de cahiers de doléances et par l’élection des 1200 représentants des 3 ordres composant la société d’Ancien Régime, le clergé, la
noblesse et le tiers-état qui siègeront à Versailles.
Dès l’ouverture, les députés du tiers, plus nombreux depuis que le Roi a autorisé le doublement de leurs représentants, réclament un vote par tête qui doit se substituer au vote par ordre considéré comme injuste (Sieyès : Qu’est-ce que le tiers-état ?).
Refusant de se constituer en chambre particulière, le tiers s’installe dans la salle générale et face à la dispersion ordonnée par le Roi (Mirabeau « nous sommes assemblés par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes »), les députés du tiers, augmentés de quelques membres du bas clergé dans le courant du mois de juin se réunissent dans une salle voisine de jeu de Paume dans laquelle il prête le 20 juin le serment de ne pas se séparer sans avoir rédigé une constitution. La souveraineté du Roi est ouvertement contestée par une assemblée qui se réclame de la souveraineté populaire (Bailly son doyen déclare le 23 juin après une séance royale où le Roi a cassé les décisions du tiers : « la nation assemblée n’a pas à recevoir d’ordres ») : c’est le début de la Révolution. Dans le courant du mois de juin, les trois ordres sont progressivement réunis dans la nouvelle assemblée qui le 9 juillet se déclare
Assemblée nationale constituante.
La réaction du Roi à la naissance d’un nouveau pouvoir de fait (rassemblement des troupes royales autour de Paris et renvoi de Necker le promoteur auprès du Roi et de son Conseil des aspirations du tiers) le 11 juillet est le moteur des journées insurrectionnelles des 12, 13 et 14 juillet.
Excitée par les discours enflammés des partisans de l’Assemblée comme les journalistes Camille
Desmoulins (le 12 juillet au Palais-Royal : « Monsieur Necker est renvoyé ; ce renvoi est le tocsin du Saint Barthélémy des patriotes : ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu’une ressource, c’est de courir aux armes et de prendre des cocardes pour nous reconnaître. ») et Jean Paul Marat, menée par des artisans et manouvriers du faubourg Saint
Antoine, une foule se rassemble et court Paris pour trouver des armes et défendre l’Assemblée nationale.
Elle est assistée de milices bourgeoises qui se fédèrent en garde nationale pour protéger la Révolution sous le commandement d’un autre pouvoir de fait, la Commune de Paris qui siège à l’hôtel de ville.
Le 14 juillet, la forteresse de la Bastille est prise. Ce coup de force, limité dans les faits (conditions de l’assaut, 7 prisonniers et peu d’armes, sort réservé au gouverneur de Launay malgré les engagements pris) apparaît immédiatement comme un double symbole : la défaite de l’arbitraire royal, et l’irruption du
« peuple » dans le processus révolutionnaire avec ses pratiques propres, déjà éprouvées dans
l’insurrection contre le manufacturier Réveillon en avril 1789 ou ensuite renouvelées lors de la pendaison puis le démembrement de l’intendant de Paris Berthier et de son beau-père Foullon devant l’Hôtel de ville le 22 juillet : Enivrée de rumeurs plus ou moins fondées, une foule excitée par quelques meneurs habiles se rassemble puis fond sur sa cible. Une violence brute et déchaînée comprimée par des années de
frustration et de sujétion se diffuse dans tout le royaume.
A la révolution parlementaire bourgeoise, s’ajoute la révolution municipale initiée par les assemblées primaires des États généraux qui émancipent les communes de la tutelle royale. Paris en est l’épicentre (création de la Commune de Paris et des sections parisiennes) mais les 40 000 communes de France sont touchées à des degrés divers.
Le 16 juillet le Roi recule : il rappelle Necker et accepte de porter la cocarde (signe d’adhésion à la Révolution) à l’Hôtel de ville en présence de Bailly, président de l’Assemblée et de La Fayette, commandant de la Garde nationale.
Cet épisode constitue un précédent amené à se répéter tout au long de la Révolution : C’est de l’intervention populaire que la Révolution parlementaire tire la rançon de son succès.
Enfin, les nouvelles De Paris se diffusent maladroitement et approximativement dans des campagnes chauffées à blanc par la disette, conséquence des mauvaises récoltes de 1788. Excités par la rumeur d’une réaction nobiliaire et par la menace de bandes de brigands qu’ils ne verront jamais, les paysans s’arment et se retournent contre le château local qui est incendié. C’est la révolution paysanne contre les droits seigneuriaux. Cette « Grande peur » de l’été 1789, souvent irrationnelle mais motivée par de réels griefs, a de grandes conséquences à Paris.
1.2) Les principes des Lumières, moteurs de l’idéologie révolutionnaire
Désormais, la souveraineté nationale est incarnée par l’Assemblée qui doit fonder un contrat social entre citoyens libres et égaux, c’est à dire une constitution.
L’égalité
Dans la nuit du 4 août, les députés de la noblesse, comme le comte de Noailles ou le duc d’Aiguillon, tous
La liberté
Le 26 août, c’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui est votée. Ce texte de principes initiaux énoncés sous la forme de 17 articles consacre les libertés naturelles, universelles et inaliénables de l’homme devenu citoyen.
Article 1 : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
Article II : le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.
Article III : Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation.
Article VI : La loi est l’expression de la volonté générale ; tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par ses représentants à sa formation.
La souveraineté populaire
Dégagé de toutes les contraintes communautaires imposées par la coutume et la tradition, le sujet s’émancipe et devient un citoyen libre et souverain. Mais comment organiser le pouvoir du peuple ? Des débats houleux de l’assemblée constituante, sur le droit de véto du Roi, sur la guerre et la paix, sur l’équilibre des pouvoirs, sur la désignation des exécutants, sur les modes de scrutin… émerge une classe politique organisée en partis dominés par des leaders.
- A droite du président de l’assemblée, les plus conservateurs, partisans de l’Ancien Régime autour de l’abbé Maury ou de Cazalès. Moins intransigeants, les monarchiens prêts à des compromis sur le modèle de la monarchie parlementaire britannique, dominés par Malouet et Mounier.
- A gauche, les patriotes, souvent des nobles libéraux acquis aux idées des Lumières à l’origine de la révolution parlementaire incarnés par Mirabeau et La Fayette.
- Plus à gauche, des bourgeois du tiers menés par le « triumvirat » Barnave, Duport et Lameth.
- Très à gauche, ceux qui penchent pour une application maximaliste des grands principes tels l’abbé Grégoire ou le discret Maximilien Robespierre.
1.3) La fête de la Fédération ou l’illusion d’une révolution achevée
L’œuvre de l’Assemblée nationale constituante est immense. Elle tente de modeler le réel sur un idéal formulé en termes d’universalité par les philosophes des Lumières.
Le 10 août 1789 : décret de l’assemblée imposant aux militaires de prêter serment « à la Nation, au Roi et à la Loi »
10 octobre : le Roi de France et de Navarre devient le Roi des Français 2 novembre : nationalisation des biens du clergé
12 novembre : création d’une municipalité dans chaque ville, bourg ou paroisse rurale 1ier décembre : égalité des peines pour tous les citoyens
24 décembre : éligibilité des non catholiques
26 février 1790 : fixation des noms, de l’étendue et des districts des 83 départements 16 mars : Suppression des lettres de cachet
5 mai : principe de l’élection des juges
8 mai : principe de l’uniformisation des poids et mesures.
19 juin : abolition de la noblesse héréditaire 12 juillet : constitution civile du clergé
21 octobre : le drapeau tricolore est substitué comme emblème de la France au drapeau blanc fleurdelisé.
En deux années de législature, malgré des divisions et de vifs débats, l’Assemblée nationale constituante a fait table rase du passé. C’est la fin de la société d’ordres, la noblesse est détruite, le clergé est abaissé socialement et économiquement, c’est la fin des servitudes du régime seigneurial, des monopoles en ville, des régimes corporatifs, des commerces privilégiés.
La France est un territoire rationnellement administré, gouverné par la souveraineté populaire sur la base de libertés (physique, d’opinion, de conscience, d’expression, d’entreprise) et de l’égalité en droits des citoyens qui composent la nation.
Le 14 juillet 1790, la fête de la Fédération est la consécration de cette France nouvelle. Sur le champ de Mars, 150 000 citoyens, représentants les départements, les gardes nationales, les autorités municipales, la noblesse, le clergé entourent un autel où le Roi vient prêter serment à la constitution. La
démultiplication des fêtes de la Fédération dans toutes les municipalités entretient une impression d’unanimité, mais l’unité affichée est de façade et l’achèvement de la Révolution, une illusion.
2) Une dynamique conflictuelle
2.1) Révolution bourgeoise ou révolution populaire ?
Robespierre en avril 1793 : « Le peuple est le souverain, le gouvernement est son ouvrage et sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis. Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et révoquer ses mandataires »
Dès le 14 juillet, l’Assemblée est dépassée par l’action populaire qu’elle légitime à postériori faute de pouvoir l’encadrer et la dominer.
Pour certains, méfiants à l’endroit des représentants élus, la souveraineté populaire doit s’exercer par la démocratie directe. Ainsi des assemblées de fait se constituent pour prendre des décisions et les
appliquer par l’intimidation ou l’action violente. Ainsi agissent les assemblées primaires des États généraux qui refusent de se dissoudre et continuent à siéger, les sections de la garde nationale, les clubs et sociétés populaires ou les autorités municipales spontanées. Leur bras armé deviendra le sans-culotte, milicien de la révolution populaire, coiffé du bonnet rouge de la liberté et armé d’une pique. « Liberté, égalité, ou la mort ».
Il devient progressivement le modèle de l’homme nouveau, égalitariste qui pratique le tutoiement citoyen et détient la souveraineté populaire. « Il faut raccourcir les géants, et rendre les petits plus grands, tout à la même hauteur, voilà le vrai bonheur ».
Ces groupes sont les moteurs et les acteurs principaux des « journées révolutionnaires » comme celle du 6 octobre 1789. Dans un contexte de disette persistante et sur la rumeur d’insultes proférées à l’endroit de le Révolution par des membres des troupes royales à Versailles, une foule hétéroclite du « petit peuple parisien », artisans, petits commerçants, portefaix et manouvriers du faubourg Saint Antoine, aventuriers divers et variés, femmes … excitée par les articles de Desmoulins et de Marat et les discours au Palais- Royal (cette place est un refuge pour les révolutionnaires les plus radicaux car elle est sous la
souveraineté, privilège d’Ancien Régime, du duc d’Orléans, prince de sang favorable à la Révolution), prennent la direction de Versailles pour réclamer du pain au Roi et à la Reine. Après une journée de tensions et l’intervention tardive de La Fayette et de la Garde nationale, les émeutiers forcent la famille royale et l’escortent jusqu’à Paris pour la mettre sous « la surveillance du peuple » au palais des Tuileries. Mise devant le fait accompli, l’Assemblée se transporte aussi à Paris.
Au commencement spontanées, ces émeutes sont ensuite encadrées et organisées par les jacobins qui s’appuient sur des meneurs comme Santerre, et justifiées, au nom de la souveraineté populaire, par Danton, Marat, Desmoulins, et les députés les plus à gauche de l’Assemblée, Barnave, Brissot, Robespierre … Elles deviennent un moyen d’action politique systématisé par les plus radicaux.
En s’appuyant sur la rue pour faire pencher l’Assemblée sur son côté gauche, la révolution bourgeoise prend le risque de voir la conduite de la Révolution lui échapper.
Les 1200 députés de l’Assemblée constituante débattent et votent dans une ambiance souvent délétère, sous la pression des tribunes et d’une foule permanente qui invective les députés qui ne votent pas selon l’inclinaison du « peuple ». Les journaux du Palais-Royal diffusent ensuite des listes de proscriptions pour identifier les députés « ennemis du peuple ».
Marat dans L’Ami du peuple, le 26 août 1790 « J’entends 25 millions d’hommes s’écrier à l’unisson : si les noirs et les ministériels gangrénés et archigangrénés sont assez téméraires pour faire passer le projet de licenciement et de reconstitution de l’armée, citoyens, dressez 800 potences dans le jardin des Tuileries, et accrochez-y tous les traîtres à la patrie, l’infâme Riquetti, comte de Mirabeau à leur tête, en même temps que vous ferez au milieu du bassin un vaste bûcher pour y rôtir les ministres et leurs suppôts. »
Suivons le vote de la nationalisation des biens du clergé le 2 novembre 1789. 20 000 individus massés aux abords de l’Assemblée menacent et insultes les députés ecclésiastiques et aristocrates en promettant de
« massacrer tous ceux qui ne voudraient pas dépouiller le clergé ». Dans ce climat, 300 députés opposés à la motion préfèrent ne pas se rendre à l’Assemblée. Le décret est adopté pare 578 voix contre 346.
L’arbitraire des foules constituées agit aussi en province. Dans un climat d’anarchie facilité par la
disparition des anciennes formes d’autorité et l’inexistence de fait des nouvelles, beaucoup interprètent les décisions de l’Assemblée à leur guise, ou tout simplement les ignorent. La succession de jacqueries et d‘émeutes que les autorités sont incapables de réprimer, les attaques contre les négociants de blé, leur convoi, les propriétaires, les nobles et le clergé pèsent sur des élus qui souvent préfèrent se retirer des affaires publiques tant est grand le sentiment d’insécurité. C’est notamment le cas du député du tiers Mounier, monarchien « anglophile » qui abandonne sa charge de député dès décembre 1789.
2.2) La Révolution assiégée
Cambon en 1793 « La Révolution a abordé une île nouvelle et a brûlé le navire qui les y avait conduit » Légale dans sa lettre, mais arbitraire dans sa conduite, ignorant les critiques et étouffant les oppositions, la Révolution sécrète à son endroit une résistance d’abord contenue puis de plus en plus ouverte. Qui n’est pas « patriote » est un ennemi, un traître à la nation qu’il faut réduire voire éliminer. La réaction aux évènements de 1791 et 1792 va progressivement l’isoler et la pousser dans la guerre avec l’Europe mais aussi dans la guerre civile.
L’aristocratie est la première victime de ce durcissement des positions. Les nobles restent l’incarnation de l’Ancien Régime qui doit être abattu. L’attitude ambivalente du Roi à l’égard des décrets de l’Assemblée et la fuite à l’étranger dès le 15 juillet 1789 des frères su Roi, les comtes d’Artois et de Provence, renforcent l’idée qu’une réaction nobiliaire est en germe. Les rumeurs de complots aristocratiques plus ou moins fondées se multiplient et provoquent de nombreuses exactions : les droits de l’homme nouveaux ne s’appliquent pas de fait aux ci-devant nobles. « Les aristocrates à la lanterne »
Le prince de Condé s’efforce de bâtir une armée à Worms et les vagues d’émigration se succèdent notamment vers Coblentz, refuge nouveau de l’ancienne cour.
C’est ce groupe de partisans que le la famille royale tente de rejoindre le 20 juin 1791, lors de la « fuite de Varennes ». Identifié avant le frontière, le Roi est ramené à Paris. Par cet acte, il a clairement signifié son opposition à toutes les réformes initiées depuis 1789 et a abandonné son peuple en choisissant le parti de l’étranger. La rupture entre le Roi et ses sujets est alors consommée et définitive.
Le 17 juillet, des pétitionnaires pénétrés des paroles de Danton et de Marat se réunissent au Champ-de- Mars pour réclamer la destitution du Roi. Soucieux de garantir l’ordre public, le maire de Paris Bailly proclame la loi martiale, et sous le drapeau rouge qui la signifie, la Garde nationale tire sur les
manifestants. La fusillade du Champ-de-Mars constitue une cassure entre la révolution bourgeoise et la révolution populaire.
Les relations se tendent entre la France transformée par la dynamique révolutionnaire et les États européens voisins inquiets de l’influence que les nouvelles idées pourraient avoir chez eux.
Discours du député girondin Isnard à l’Assemblée le 29 novembre 1781 : « Disons à l’Europe que 10 millions de Français, armés du glaive, de la plume, de la raison, de l’éloquence, pourraient seuls, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes d’argile. »
Par l’appel de Pillnitz, le 27 août 1791, l’Empereur, le Roi de Prusse et le comte d’Artois affirment leur volonté de « mettre le Roi de France en état d’affermir les bases d’un gouvernement monarchique ».
Les débats sur l’opportunité d’une guerre défensive agitent la nouvelle assemblée législative à partir d’octobre 1791.
La guerre est déclarée au « Roi d’Autriche et de Bohême », c’est à dire au Saint Empire, le 20 avril 1792.
Mais pour faire la guerre, il faut reconstruire une armée en déliquescence, où, aux désertions habituelles, s’ajoutent le départ des cadres issus de la noblesse d’épée.
Le clergé, survivance de l’Ancien Régime, est lui aussi réduit dans ses positions sociales et économiques. La nationalisation des biens du clergé en novembre 1789 et la constitution civile du clergé le 12 juillet 1790 finissent de le placer sous la tutelle de l’État nouveau. Dans une volonté d’unité nationale, de lutte contre les superstitions qui aveuglent la raison, les clercs sont sommés de prêter serment à la constitution pour continuer d’assurer leur office. Beaucoup refusent car leur conscience leur interdit de rompre avec l’autorité pontificale, notamment 123 évêques sur 130. Bien que le clergé paroissial soit plus partagé, les tensions entre prêtres jureurs, objets de toute l’attention des patriotes, et prêtres réfractaires, suspectés de fidélité au Roi et maintenant désignés comme hostiles à la Révolution, se multiplient et gagnent en intensité. Dans de nombreuses paroisses, les fidèles contestent le nouveau prêtre constitutionnel et préfèrent suivre les offices du réfractaire alimentant ainsi un plus les divisions.
La Vendée est le lieu de la fusion de ces résistances. C’est l’opposition à la levée de 300 000 hommes qui est à l’origine d’une insurrection qui éclate début 1793. D’origine populaire, elle est progressivement encadrée par la noblesse locale qui anime une armée paysanne de Chouans. Outre les causes immédiates, c’est aussi un sentiment religieux profond qui anime les paysans dans leur fidélité à la royauté, à la
noblesse locale et au clergé.
Dans ce contexte agité, les cadres de la Révolution bourgeoise sont face à un dilemme : comment dompter les dynamiques qu’ils ont mises en œuvre et stabiliser la Révolution ?
Pour sauver les apparences malgré la démission du Roi, l’Assemblée constituante déclare que « le Roi a été enlevé » et promulgue définitivement l’Acte constitutionnel. C’est dans un climat de tensions qu’ont lieu les élections de la nouvelle Assemblée législative qui siège à partir du 1ier octobre 1791 à Paris.
- Elle est composée sur son aile droite des Feuillants, favorables à la monarchie constitutionnelle mais partagés entre ceux qui comme La Fayette ou Dupont de Nemours souhaitent « stopper la machine à insurrection », et Duport, Lameth et Barnave ouverts à des concessions sur leur gauche pour préserver les acquis de la Révolution, « triumvirat » qui domine les débats jusqu’au printemps 1792.
- Sur la gauche les Brissotins, conduits par Brissot, Vergniaud, Condorcet, qu’on nommera plus tard les Girondins (ils sont les élus de ce département et plus généralement de province) qui pensent que tous les principes des Lumières ne sont pas encore installés et qu’une forme républicaine de gouvernement est leur aboutissement naturel. C’est eux qui assureront les ministères et le pouvoir exécutif à partir du printemps 1792, devenant ainsi comptables des succès mais surtout des échecs de la nouvelle législature.
- Plus à gauche, les Jacobins (car leur club se réunit dans l’ancien couvent de jacobins) qui sont les plus proches des sociétés populaires et de la démocratie directe.
Pour Pétion, jacobin nouvellement élu maire de paris « La bourgeoisie et le peuple réuni ont fait la Révolution. Leur réunion seule peut la conserver ».
C’est cette Assemblée divisée qui conduit la guerre au printemps et à l’été 1792. Les revers sont nombreux et le territoire partiellement occupé sur ses marges septentrionale et orientale. C’est une catastrophe : des régiments sont passés à l’ennemi, le général Dillon est massacré par ses propres troupes... Pour faire face, l’Assemblée décrète la levée de 31 bataillons et encourage les fédérés à s’engager dans des bataillons de volontaires qui feront camp à Paris. Le 11 juillet, elle proclame « la patrie en danger ».
Le Roi s’oppose aux décrets de l’Assemblée et renvoi les ministres Girondins. Pour protester de son attitude, une foule conduite par Santerre envahit le palais des Tuileries et humilie le Roi sommé de porter le bonnet rouge des sans-culottes le 20 juin 1792. Le front de la bourgeoisie se scinde encore une fois au contact du mouvement populaire et les Girondins basculent dans le camp de l’ordre mais l’initiative leur échappe et passe à la Commune insurrectionnelle de Paris de Chaumette et Hébert, aux militants des sections, les sans-culottes et au club des Cordeliers. Danton, Robespierre et Marat sont devenus les gouvernants de fait.
En réaction au manifeste de Brunswick du 15 juillet 1792, des émeutiers appuyés par des sectionnaires et par les troupes de volontaires arrivés de province, notamment de Marseille et de Brest, pour défendre Paris, prennent d’assaut le palais des Tuileries le 10 août 1792. Le Roi se réfugie à l’Assemblée puis est interné à la prison du Temple le 13 août.
La monarchie constitutionnelle étant devenue une fiction intenable, l’Assemblée vote la déchéance du Roi et la réunion d’une nouvelle assemblée constituante, la Convention qui sera élue au suffrage universel masculin.
Du 2 au 5 septembre 1792, motivés par la peur de l’invasion, du complot aristocratique et par l’éclipse du pouvoir, les sans-culottes parisiens pénètrent dans les prisons de Paris pour y massacrer les nobles et les clercs. Les massacres de septembre font environ 1400 victimes. Le comité exécutif dominé par Danton qui assure le pouvoir exécutif depuis la suspension du Roi laisse faire les « septembriseurs ».
La victoire surprise de Valmy le 20 septembre est une aubaine pour la nouvelle assemblée qui commence à siéger le jour même.
Cette assemblée, la Convention, de 749 députés est dominée par les Girondins maintenant partisans d’un retour à l’ordre et les Montagnards de Robespierre et Saint-Just qui s’appuient sur les mouvements populaires par-dessus la majorité des députés de la « Plaine ».
Le procès du Roi qui s’ouvre le 11 décembre 1792 est l’occasion de vifs affrontements entre les Girondins, enclins à la clémence (le roi ne peut plus être souverain mais devient un citoyen), et les Montagnards qui exigent la mort du Roi (le roi doit mourir pour que la monarchie meure). Celle-ci est votée par 387 voix sur 718 et le Roi est exécuté sur la place de la Révolution, anciennement place royale, le 21 janvier 1793.
Mais l’affrontement entre Girondins et Montagnards a laissé de profondes cicatrices entre les deux groupes. Le 2 juin 1793, cernée par les gardes nationales parisiennes et sous la pression des sans-culottes qui forcent son enceinte, la Convention concède l’arrestation de 22 députés Girondins dont Brissot, qui sont jugés puis exécutés.
Ce triomphe de la Montagne génère une nouvelle opposition, celle des fidèles des Girondins qui dans de nombreuses villes provoquent des insurrections « fédéralistes », à Marseille, Lyon, Toulon...
Face à la multiplication des oppositions, les révolutionnaires sont prêts à tout pour sauver la Révolution.
Malgré la volonté affichée de créer une unité nationale, la Révolution doit maintenant affronter
l’émigration et les monarchies voisines de l’internationale aristocratique (l’empereur Léopold est le frère de Marie Antoinette), le fédéralisme qui rassemble la bourgeoisie provinciale contre la bourgeoisie parisienne et l’insurrection vendéenne, rébellion primitive et contre-révolution populaire.
Au cours de l’été 1793, face aux périls, les liens se resserrent entre le Comité de Salut public créée par la Convention en avril 1793, les Montagnards jacobins, la Convention, la Commune de Paris et les sections de sans-culottes.
2.3) Le club des jacobins, miroir des dynamiques révolutionnaires
L’historien Hyppolite Taine en 1881 « Dans cette société dissoute où les passions populaires sont la seule force effective, l’empire est au parti qui saura les flatter pour s’en servir. Par suite, à côté du gouvernement légal qui ne peut ni les réprimer ni les satisfaire, il se forme un gouvernement illégal qui les autorise, les excite et les conduit. A mesure que le premier se décompose et s’affaisse, le second s’affermit et s’organise, jusqu’à ce qu’enfin, devenu légal à son tour, il prenne la place du premier ».
Les clubs et les sociétés populaires, émanations des mouvements populaires jouent un rôle croissant durant la Révolution, jusqu’à en prendre la tête sous le gouvernement révolutionnaire du printemps 1793 à l’été 1794. Ces associations sont les lieux d’une nouvelle sociabilité et d’acculturation politique où l’individu devient citoyen. Ils sont animés par une rhétorique impérieuse et confuse qui manie sans
précaution les principes de souveraineté nationale, de volonté du peuple et de salut public et deviennent ainsi les arbitres suprêmes de la légitimité révolutionnaire et de la volonté du peuple. Dans une unanimité forcée, ils procèdent en leur sein à des épurations périodiques, à des votes sans minorité, à des opinions sans partage et des débats sans discussion.
A l’origine du club des Jacobins, le club breton formé à Versailles à la veille des États généraux. L’objectif pour les députés bretons comme Le Chapelier est de préparer les séances de l’Assemblée pour y adopter une attitude cohérente.
Il faut donc mobiliser les voix, faire du consensus et intimider les adversaires. Voici la réponse d’un de ses membres, l’abbé Grégoire, à la question d’un autre membre sur l’opportunité de proposer une motion soutenue par les seuls membres du club lors de la séance du 23 juin 1789. « Le vote de 12 à 15 personnes pourrait-il déterminer la conduite de 1200 députés ? » et l’abbé de répondre « La particule on a une force magique : on signifie 400 comme il signifie 10 ».
En octobre 1789, l’association s’installe dans l’ancien couvent des Jacobins, rue du Faubourg Saint Honoré, prend le nom de Société des amis de la constitution et s’élargit en acceptant des membres non députés.
Elle s’efforce dès lors de diffuser ses idées en province pour fédérer sous son autorité les sociétés populaires et autre clubs patriotiques qui se sont spontanément crées. Elle devient la maison mère de plus de 1000 filiales dispersées sur tout le territoire en décembre 1791.
Elle recrute surtout dans les « basses-élites » du tiers : avocats, notaires, médecins, journalistes, écrivains, artistes, prêtres défroqués mais ne s’ouvre pas aux citoyens passifs et aux milieux populaires. Ces
membres sont plutôt jeunes et non encore pleinement installés dans la société, ce qui leur permet de consacrer l’essentiel de leur temps à l’activité politique. Les élections de janvier et février 1790 aux fonctions municipales leur permet de pénétrer le pouvoir exécutif local.
Mais la fuite du Roi en juin 1791 les oblige à repenser le consensus politique sans le Roi. C’est l’occasion des premières scissions. Sieyès quitte le club et fonde la Société de 1789, suivi en avril 1790 par les Monarchiens « anglophiles » qui fondent la Société des amis de la constitution monarchique fermée par la police en mars 1791.
Jusqu’à l’été 1791, le club se soumet aux lois votées par l’Assemblée mais elle dénonce vigoureusement le décret sur l’enlèvement du Roi du 15 juillet 1791 et soutient les pétitionnaires du Champ-de-Mars le 17 juillet.
Cette radicalisation ne convient pas au 4/5ième des membres qui quittent le club et fondent avec La Fayette le club des Feuillants. Mais la minorité incarnée par Pétion, Brissot et Robespierre se fait reconnaître par la quasi-totalité des filiales. Le club ainsi régénéré par cette épuration massive proclame son attachement non à la Constitution, mais aux principes propres à fonder une constitution.
C’est une rupture avec la fonction primitive d’auxiliaire de l’Assemblée car le club est désormais une instance autonome qui se considère comme le seul dépositaire et garant des droits du peuple. Une société de pensée est devenue un instrument de pouvoir qui s’ouvre au public en octobre 1791.
Le club se propose de discuter les lois à faire, d’adopter une discipline parlementaire, de contribuer à l’exécution des lois, de dénoncer et de révoquer les lois qu’il estime mauvaises.
Il se rapproche alors des sociétés fraternelles autonomes comme le club des Cordeliers de Danton qui entend « dénoncer au tribunal de l’opinion publique, les abus des différents pouvoirs et toute espèce d’atteinte aux droits de l’homme ».
En septembre 1791, Le Chapelier considère que « les sociétés sont utiles pour faire la Révolution, mais dangereuses pour la Constitution et le respect des lois ».
Gardiens autoproclamés de l’esprit révolutionnaire et critiques permanents de l’action de l’Assemblée législative, les jacobins sont les principaux bénéficiaires du 10 août 1792.
Après l’élection de la Convention, le club devient le relai de la minorité la plus radicale, la Montagne.
Maintenant dominé par Robespierre et Saint-Just, considérant que toute opposition interne est factieuse, elle poursuit son épuration en excluant Brissot puis les Girondins au printemps 1793.
Les Jacobins assistent les Montagnards qui ont soumis la Convention en contrôlant le Comité de Salut public et le gouvernement révolutionnaire. Ils relaient les représentants du peuple en mission, pratiquent la délation à l’endroit des suspects, participent à la bonne exécution des lois, encouragent les enrôlements et « réchauffent l’esprit public, protègent le peuple et surveillent tous ceux qui voudraient lui nuire ». Les clubs agissent de concert avec les sociétés les plus radicales, les « Enragés » de Roux et les partisans de Hébert.
Mais l’action de plus en plus centralisée et autoritaire du Comité de Salut public rend leurs actions gênantes pour le gouvernement révolutionnaire. Cet affaiblissement « interne » et consommé par la réaction thermidorienne qui suit la chute de Robespierre. La Convention décrète la fermeture du club parisien le 12 novembre 1794 et le 23 août, toutes les sociétés fraternelles sont sommées de se dissoudre.
Malgré des tentatives de reformation jusqu’en 1799, les jacobins n’auront plus l’influence qui était la leur sur le devenir de la révolution.
3) À la recherche d’un nouveau régime politique 3.1) La monarchie constitutionnelle, projet initial
C’est le fruit du travail de l’Assemblée constituante qui promulgue l’Acte constitutionnel en septembre 1791. Elle consacre la souveraineté populaire comme pratique et les droits de l’homme et du citoyen comme principe.
Le pouvoir exécutif reste la prérogative du Roi, devenu Roi de Français, qui choisit ses ministres, mais le pouvoir législatif est confié à l’Assemblée nationale élue au suffrage censitaire : 4,3 millions de citoyens actifs (hommes de plus de 25 ans payant un impôt égal à 3 jours de travail) élisent 50 000 électeurs (hommes de plus de 25 ans payant un impôt égal à 10 jours de travail) qui élisent parmi eux les 743 députés de la représentation nationale.
Le citoyen actif élit aussi les administrateurs des 83 départements, des 544 districts, des 41 000 communes. Dans chaque municipalité, sont élus le maire et le procureur syndic, dans chaque
département, le président du tribunal criminel et l’accusateur public, dans toute la France les officiers de la garde nationale, et après la constitution civile du clergé les évêques et les clercs. La brièveté des
mandats et le renouvellement par moitié est à l’origine d’une succession d’élections conçues pour incarner la souveraineté populaire.
Les pouvoirs étant disjoints, selon la théorie de Montesquieu, et il convient de les équilibrer pour que l’un ne s’impose pas à l’autre. Le Roi choisit et révoque ses ministres, parmi les députés responsables devant l’Assemblée législative mais il dispose d’un droit de véto temporaire sur les décisions qu’il conteste.
Enfin le pouvoir judiciaire est confié à des tribunaux élus. Cette monarchie constitutionnelle est un compromis entre la souveraineté populaire qui a acquis de nouveaux droits et un monarque qui accepte une limitation de ses pouvoirs par une constitution écrite.
Entrée en pratique graduellement dans un climat de jacqueries et d’insurrections permanentes, elle peine dès ses débuts à imposer son autorité et ses décrets sont souvent, peu, mal ou pas appliqués, comme l’abolition partielle des droits féodaux entendus par beaucoup comme totale.
Les débats lors de son élaboration sont difficiles, bien sûr pour les partisans intransigeants du Roi, mais aussi pour les monarchiens qui inclinent pour une monarchie « à l’anglaise », car ceux-ci sont considérés par les « patriotes » comme des partisans de l’Ancien Régime.
La multiplication des élections ne rencontre qu’un engouement limité et les taux d’abstention sont
spectaculaires. Au début intéressés par les affaires publiques, beaucoup de citoyens actifs s’en détournent ensuite par manque de temps, par peur des menaces à leur endroit et laissent les plus « patriotes » tels les Jacobins prendre en charge le débat politique et concentrer les fonctions électives.
Ainsi, l’Assemblée législative élue en septembre 1791 a glissé à gauche. Elle est composée d’un personnel politique nouveau et peu expérimenté car les députés de l’Assemblée constituante n’ont pas eu le droit
Sur le plan économique, la situation ne fait qu’empirer et la dette de l’État ne cesse d’augmenter malgré la nationalisation, puis la vente des biens du clergé, dont le produit, gagé sur l’émission d’assignats perd toute valeur face à une inflation galopante.
Enfin, cet équilibre fragile est définitivement rompu par la tentative de fuite du Roi en juin 1791, et malgré, ou à cause de l’invention maladroite de son « enlèvement », le régime perd toute crédibilité et se saborde après le 10 août 1792 en votant la suspension du Roi et la réunion d’une nouvelle assemblée
constituante élue au suffrage universel masculin, la Convention.
3.2) A défaut de Roi, une République, mais entre parenthèse
Le 21 septembre 1792, la nouvelle Assemblée vote à l’unanimité l’abolition de la monarchie et
l’instauration de la République. La Convention penche plus à gauche que les précédentes assemblées et ce trait est accentué après l’épuration des Girondins, rejetés du côté droit de l’Assemblée par les 260
députés Montagnards. Quant à la Plaine, au centre, elle hésite, tergiverse et vote, en fonction du rapport de force, tantôt avec les Girondins, tantôt avec les Montagnards.
Il s’agit pour la Convention d’inventer un régime idéal qui ouvrirait une nouvelle ère. A partir du 22 septembre, les actes publics seront datés de l’An I de la République française, considérée dorénavant
« une et indivisible ». Le calendrier révolutionnaire, imaginé par le poète Fabre d’Églantine devient le nouveau calendrier pour faire disparaître toute référence au christianisme.
L’essentiel du pouvoir est concentré dans l’Assemblée élue au suffrage universel masculin qui choisit elle même les membres du pouvoir exécutif qui restent sous son contrôle étroit.
La nouvelle constitution reprend les droits de l’homme en les élargissant. Par exemple, l’article 35 affirme que « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ».
C’est cet état d’esprit qui préside à l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises le 4 février 1794.
La Constitution est adoptée le 10 août 1793 mais un décret d’octobre la suspend : « Le gouvernement de la France est révolutionnaire jusqu’à la paix ».
Ainsi, dans les circonstances exceptionnelles de la fin 1793, la Révolution est selon le mot de Saint-Just,
« glacée ». De fait, la constitution de la première République ne sera jamais appliquée.
Danton : « Soyons terrible pour dispenser au peuple de l’être »
Carrier, représentant en mission à Nantes « Nous ferons un cimetière de la France, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. »
La Terreur est proclamée le 5 septembre 1793 et pour le Salut public, le gouvernement révolutionnaire doit la mettre en œuvre. Il est animé par les membres du Comité de Salut public ou sont concentrés tous les pouvoirs : Robespierre, Saint Just, Couthon, Carnot, Barère, les Hébertistes Collot d’Herbois et Billaud Varennes…
La loi des suspects du 17 septembre 1793 permet l’arrestation de « tous les factieux », monarchistes, aristocrates, membres du clergé réfractaires puis fédéralistes, de tous ceux qui les soutiennent et mêmes des citoyens manquant d’enthousiasme à l’endroit de la Révolution. Ils sont jugés sans appel par le
président du Tribunal révolutionnaire, Fouquier-Tinville, qui acquitte ou condamne à mort.
Les représentants en mission sont envoyés dans les provinces et ont tous pouvoirs pour réduire la contre-révolution et bénéficient du relai des clubs et comités révolutionnaires locaux. Carrier à Nantes, Fouché à Lyon, Fréron et Barras dans le Midi ou Tallien en Gironde seront implacables.
Ils sont aidés par une armée révolutionnaire (décret du 5 septembre 1793) composée de militant des clubs et sociétés révolutionnaires chargée de « comprimer la contre-révolution et exécuter les ordres de la Convention ». Des comités révolutionnaires locaux délivrent des certificats de citoyenneté et les noms de ceux qui n’en ont pas sont portés sur des listes de proscription.
La Vendée est dévastée par les colonnes infernales de Turreau qui réduisent l’insurrection en massacrant et en incendiant, dévastant tout sur leur passage.
La guerre de défense devient une guerre d’annexion justifiée par des « frontières naturelles » selon Danton et par une propagande généreuse : « guerre aux châteaux mais paix aux chaumières ». Le 26 juin 1794, la paix est signée à Fleurus et consacre l’occupation française de la Belgique.
Enfin, la pression des clubs parisiens et des sans-culottes est souvent décisive dans les choix de la Convention comme le 2 juin 1793 lors de la chute des girondins.
Mais cette pression des mouvements populaires, si nécessaire à la prise de pouvoir de la Montagne, devient un obstacle à son gouvernement. Et malgré les mesures prises pour les satisfaire, comme la loi sur le maximum des prix en septembre 1793, certains comme Hébert, journaliste maximaliste et véhément du
« Père Duchesne » appellent à l’insurrection au club des Cordeliers contre le « modérantisme de
l’incorruptible ». C’est pourquoi, les « Enragés » et les partisans d’Hébert sont mis en accusation, jugés et exécutés en mars 1794.
C’est ensuite au tour des Dantonistes, qualifiés d’Indulgents car partisans d’un adoucissement de la Terreur et du gouvernement révolutionnaire. Danton et ses fidèles comme Desmoulins ou Fabre d’Églantine, sont arrêtés, jugés et exécutés en avril 1794.
Du haut de la Montagne, l’air est enfin pur pour l’incorruptible Robespierre. Mais désormais au sommet, il est bien seul. Cette intransigeance provoque l’isolement des Jacobins et des divisions au sein même du Comité de Salut public. Progressivement, une coalition associant indulgents et terroristes, Fouché, Tallien et Barras s’activent discrètement pour provoquer la chute de Robespierre. Dénoncés par ce dernier à la Convention le 8 thermidor, il n’est pas suivi par la Plaine. Ses adversaires en profitent et le 9, Robespierre et les robespierristes sont mis en accusation. Ils se réfugient à l’hôtel de ville mais l’engagement des sans- culottes pour le protéger est pour le moins limité, car ces derniers n’ont pas oublié les purges du
printemps. Il est blessé pendant l’assaut, puis exécuté le lendemain 10 thermidor, 27 juillet 1794.
C’est la fin du gouvernement révolutionnaire et de la Terreur. Le bilan est lourd : 40 000 victimes à Paris et en province et 150 000 morts en Vendée. Mais le salut public est sauvegardé et la Révolution, toujours debout.
3.3) Le Directoire pour achever la Révolution
Pour les thermidoriens, il s’agit de démanteler les structures du gouvernement révolutionnaire et de neutraliser les jacobins et les mouvements populaires. Collot d’Herbois, Barère, Billaud-Varenne sont
Libérée des pressions de la Terreur, une réaction antijacobine s’exprime ouvertement : les jeunes
muscadins et autre « compagnie du soleil » chassent les jacobins, les prêtres jureurs et les acquéreurs de biens nationaux. La Vendée se réveille et par la déclaration de Vérone, le comte d’Artois, désormais Louis XVIII est prétendant au trône.
Pour les Girondins de retour, les Montagnards et Jacobins repentis et pour la Plaine, Sieyès, Boissy d’Anglas et Barras, la constitution de 1793 est impraticable. Il faut en imaginer une nouvelle, qui par un jeu d’équilibre et de séparation des pouvoirs doit écarter toute tentative de despotisme. De même, les restrictions électorales doivent limiter et encadrer la souveraineté populaire directe. Ces principes sont à l’origine de la Constitution de l’An III proclamée loi fondamentale de la République le 25 septembre 1795.
6 millions de citoyens actifs élisent 200 000 électeurs propriétaires immobiliers ou terriens qui élisent parmi eux deux chambres : le Conseil des Cinq-cents qui propose les lois, et le Conseil des Anciens qui les vote.
Le pouvoir exécutif procède du législatif car les deux chambres élisent un Directoire composé de 5 directeurs qui nomment les ministres, font exécuter les lois, dirigent l’armée et la police.
La division du législatif en deux chambres doit prévenir les excès de la Convention et un exécutif collégial, limiter la tentation du pouvoir personnel.
L’essentiel des dispositions administratives des Assemblées constituante et législative et même de la Convention sont conservées : indivisibilité de la République, division départementale, calendrier révolutionnaire…
La réaffirmation des droits de l’homme assortis toutefois de devoirs résume les dispositions nouvelles du Directoire.
Toutefois, les conventionnels souhaitant rester au pouvoir, ont imaginé le Conseil des Cinq-cents comme un renouvellement progressif par tiers de la Convention. Le chemin est étroit pour la Révolution
bourgeoise entre les insurrections royalistes sur la droite, comme celle du 13 vendémiaire (5 octobre 1795) réprimée au canon en plein Paris par le jeune Napoléon Bonaparte, et les complots néojacobins sur la gauche, comme la conjuration des égaux de Gracchus Babeuf déjouée en septembre 1796.
Le régime pour son maintien, institutionnalise les coups d’État en multipliant les réformes électorales et les arrestations quand l’opposition gagne les élections comme le 18 fructidor an V (4 septembre 1797).
Mais comme l’a montré le 13 vendémiaire, l’usage de la force militaire s’est substitué à la force populaire pour assurer la survie de la révolution bourgeoise.
Ces caractères fondent l’impopularité d’un régime qui enfle avec l’incapacité de celui-ci, comme de ses prédécesseurs, à sortir de la crise économique. La libération des prix nourrit l’inflation, les assignats sont au plus bas, et l’État est plus endetté que jamais.
Depuis avril 1792, toutes les monarchies européennes se sont progressivement associées pour faire la guerre à la France : l’Angleterre, la Prusse, l’Espagne, la Hollande, la Russie se sont joints au Saint Empire.
Le directoire encourage la guerre de conquêtes pour l’argent qu’elle rapporte et accroît ainsi sa dépendance vis à vis d’un pouvoir militaire qui tient « financièrement » le pouvoir civil.
Une caste militaire se forme et influe de plus en plus sur la conduite des affaires. Le jeune général
Bonaparte victorieux lors des campagnes d’Italie en 1796-1797 en est la forme la plus aboutie : il négocie les termes du traité de Campoformio en octobre 1797, sans en informer le Directoire. Mais la promesse du butin suffit à ce dernier convaincre d’accepter cette diplomatie parallèle.
L’été 1799 est une période difficile : permanence des difficultés économiques, défaites et reculs militaires en Europe, campagne d’Égypte désastreuse pour Napoléon et Directoire affaibli par une poussée
néojacobine encouragée discrètement par Sieyès qui cherche un outil pour provoquer un changement de régime assorti d’une constitution idéale rédigée par ses soins. Cet outil est Napoléon Bonaparte qui interrompt l’expérience du Directoire par le coup d’État du 18 brumaire, le 9 novembre 1799.
4) Napoléon Bonaparte et l’installation d’un ordre politique autoritaire 4.1) Un pouvoir personnel sans partage
Napoléon Bonaparte conjugue deux caractères particuliers, le destin individuel du conquérant
exceptionnel mais aussi les qualités d’un homme d’État rationaliste. Doté d’une forte mémoire, d’une grande rapidité d’assimilation, d’une extraordinaire capacité d’analyse du rapport de force et d’une
puissance de travail remarquable, Napoléon s’occupe de tout et agit comme le centre unique de diffusion d’une pensée politique, comme le seul foyer de l’impulsion gouvernementale.
D’abord Premier consul, puis Consul à vie, il se fait Empereur en 1804. La majorité des Français est prête à accepter ce pouvoir personnel, car après 10 ans d’expériences révolutionnaires le plus souvent
traumatisantes, elle attend l’homme qui saura enraciner les réformes et figer la Révolution, trouver les voix de la paix et de la stabilisation intérieure.
Il souhaite l’extinction des passions politiques et veille à l’anéantissement de leurs moyens d’expression.
Les néojacobins sont sévèrement réprimés après la tentative d’attentat de la rue Saint Nicaise en 1800, de la même manière les royalistes avec Cadoudal ou l’assassinat du duc d’Enghien en 1804.
Les assemblées (Tribunat, Corps législatif, Sénat), assujetties (membres nommés, candidats officiels, renouvellement limité) deviennent des chambres d’enregistrement car toutes les décisions sont prises au Conseil d’État, ou des spécialistes travaillent sous l’autorité de Napoléon. Cette forme de gouvernement peut être qualifiée d’antiparlementariste et de technocratique.
Le droit de suffrage est vidé de son contenu par un système à plusieurs degrés et le recours aux
plébiscites et la liberté d’expression amputée : 60 journaux sur 73 sont interdits en 1800 et le Moniteur et le Journal des débats diffusent la propagande officielle.
Contre les factions, Napoléon souhaite restaurer l’idéal d’une nation réunifiée autour de sa personne dont le pouvoir amalgame la tradition monarchique et une démocratie limitée et contrôlée.
4.2) « Les idées révolutionnaires sont périmées, les idées réactionnaires sont haïssables »
Avec la pratique du pouvoir personnel, la centralisation du pouvoir est, de fait, renforcée. Les préfets, présents dans tous les départements sont la courroie de transmission essentielle entre le lieu où les décisions se prennent, palais des Tuileries (résidence de l’Empereur) et de Luxembourg (Conseil d’État) à Paris et la province où leur application doit être uniforme, rapide et efficace.
Ils relaient la propagande officielle et organise le contrôle policier, particulièrement efficace sous l’autorité centrale de Fouché. Artisans du « bon esprit public », ils doivent pacifier les esprits et tenir en main les populations.
Percepteurs des droits, organisateurs des conscriptions, garants du ravitaillement lors des crises de subsistances de 1811-1812, ils veillent aussi à l’application des lois comme le Concordat à partir de 1801.
La centralisation administrative est accompagnée d’une unification législative, élément déterminant des
« masses de granit » voulues par l’Empereur.
Le 2 septembre 1791 la Constituante annonce que « il sera fait un code de lois civiles commun à tout le royaume » mais elle ne mènera jamais ce projet à terme et c’est Napoléon qui le reprend.
En 1804, le Code civil des Français, devenu Code Napoléon en 1807, réunit 2281 articles qui régissant la famille de la naissance à la mort. Il consacre le principe de l’autorité, la famille est patriarcale, la place de la religion est réaffirmée mais reste soumise à l’État dans l’esprit du Concordat de 1801. Toutefois certains héritages révolutionnaires ne sont pas remis en cause comme l’état civil confié aux mairies, la
sécularisation du mariage, le divorce où le partage égalitaire entre descendants lors de l’héritage.
Le principe de propriété est aussi clairement rétabli avec un code du commerce et la réalisation de cadastres dans chaque commune.
Un code pénal en 1810, complété d’un code d’instruction criminelle, sont aussi rédigés.
Enfin une instruction publique, chargée « de diriger les opinions politiques et morales » est organisée avec les lycées en 1802 et l’Université en 1806.
4.3) La société sous l’Empire : permanences et mutations
Au sommet de la pyramide sociale, Napoléon constitue progressivement une cour et une noblesse impériale. Le premier cercle est composé de la famille Bonaparte, puis les 18 maréchaux d’Empire et les 1500 titres nobiliaires distribués. Par exemple, le Maréchal Lefebvre, ancien sergent, est fait duc de Dantzig, Fouché, chef de la police, duc d’Otrante et Talleyrand en charge de la diplomatie, duc de
Bénévent. Comme sous l’Ancien Régime, les titres sont héréditaires, accompagnés d’un domaine et d’une rente.
Toutefois les critères de sélection ne sont plus le sang et l’argent mais le mérite personnel et les services rendus à l’État. « Notre époque est celle du mérite ; il faut laisser les fils de paysans monter par des talents et des services au premier rang. Partout où j’ai trouvé le talent et le courage, je l’ai élevé et mis à sa place.
Mon principe était de tenir la carrière ouverte aux talents. » Il s’agit de constituer un ordre nouveau qui réconcilie France ancienne et France nouvelle dans une noblesse historique et nationale. Ainsi, l’ordre de la Légion d’honneur créée en 1802 permet de distinguer les plus méritants.
Napoléon nomme à des postes importants d’anciens conventionnels comme Cambacérès, parfois compromis dans la Terreur, comme Cambon ou Fouché. Pour lui, il peut être utile d’utiliser « les enfants de la Révolution » qu’elle « avait trempé dans ses eaux » car le fait qu’ils soient encore vivants est un signe d’adresse politique et d’adaptation pragmatique.
Par le biais de la consolidation des administrations centrale et locales, par l’importance de l’armée et par l’instauration de la noblesse impériale, le régime offre des places, des titres, des traitements et des avancements. De plus, il s’appuie localement sur des notables, anciens nobles, bourgeois possessionnés, négociants, profession libérales et fonctionnaires, choisis dans les « bonnes familles » pour leurs valeurs morales. La garantie de la jouissance des biens nationaux assure l’adhésion des populations rurales qui bénéficient en plus d’une hausse des salaires agricoles, et les villes, vidées en moyenne de 20% de leurs habitants pendant le Révolution, se repeuplent progressivement.
Finalement, parmi les 30 millions de Français, les adversaires du régime restent divisés et minoritaires : bourgeois libéraux derrière Benjamin Constant, catholiques papistes, mouvements populaires aux manifestations intermittentes et sporadiques.
Comme le remarque l’historien René Rémond, « L’héroïsme militaire, la gloire ont pris la relève des luttes politiques sous la Révolution. Par comparaison, les débats de l’Assemblée pâlissent » et l’orchestration des victoires et le travestissement des défaites par la propagande impériale flatte le chauvinisme des Français fascinés par une France forte qui impose le triomphe des idées de 1789 au reste de l’Europe. Comme une contrepartie ils accepteront la concentration croissante des pouvoirs et une obéissance toujours plus absolue. Finalement, la lassitude et l’indifférence, plutôt que l’opposition politique, expliquent le relâchement de l’attachement au régime à partir de 1813-1814, et ce malgré l’épisode des Cent-Jours.
5) Un Empire éphémère ? 5.1) La guerre en permanence
La France est en guerre contre l’Europe, 6 coalitions successives autour de l’Angleterre avec l’Autriche, la Russie, la Prusse, la Suède, depuis avril 1792, et le reste jusqu’en 1815.
Comme dans le domaine politique, le général Bonaparte a une conception empirique et personnelle de l’art militaire. « Ce n’est pas l’armée romaine qui a soumis la Gaule mais César ».
Il pratique une guerre de mouvement et de vitesse qui lui permet d’enchaîner les victoires. « L’art de la guerre consiste à se trouver en nombre supérieur sur le point où l’on veut combattre ».
La bataille de Marengo en juin 1800, après la traversée des Alpes par le col du Grand Saint Bernard, contre les Autrichiens permet la paix de Lunéville qui consacre les conquêtes révolutionnaires en Belgique, sur la rive gauche du Rhin et en Italie du Nord.
Mais dès 1803 la guerre reprend avec l’Angleterre qui repousse la perspective d’un débarquement français à Trafalgar en 1805. Cette défaite navale, tout comme l’échec de la reconquête de Saint Domingue en 1802, confirme le profond déplacement de l’équilibre de la puissance française avec son effondrement sur mer et outre-mer et son élargissement sur le continent.
Les victoires d’Austerlitz en décembre 1805, de Iéna en octobre 1806 qui ouvre le chemin de Berlin, celle de Eylau en février 1807, soumettent la Prusse, les Etats allemands et l’Autriche et obligent le Tsar
Alexandre à la paix de Tilsit en 1807. C’est l’apogée de la puissance française qui compte désormais 130 départements dont un tiers dans les territoires occupés.
L’instrument des conquêtes, la « Grande Armée » est l’héritière des armées révolutionnaires composées de volontaires et de conscrits qui se sont aguerris et professionnalisés sous le Directoire. De jeunes généraux ont profité de l’émigration massive de 6000 officiers pour en prendre les commandes : Hoche, Moreau ou Murat. Mais les campagnes d’Espagne et de Russie provoquent un changement d’échelle et le recrutement de troupes étrangères dans les territoires occupés puis l’élargissement de la conscription à des soldats plus jeunes mais inexpérimentés permettent d’atteindre 600 000 hommes. C’est une armée fidèle à son empereur qui conduit lui-même des troupes encadrées par des grognards enrôlés depuis les premières batailles révolutionnaires. Capable de longues marches qui surprennent l’ennemi, de charges de hussards magnifiées par la propagande, servie par une logistique efficace, la Grande armée domine
l’Europe jusqu’en 1808. L’Arc de Triomphe, place de l’Etoile est bâti en 1806 et de nombreuses avenues et ponts de Paris sont rebaptiser au nom des victoires militaires.
En 1806, Napoléon décide un blocus continental pour affaiblir l’Angleterre et la guerre devient aussi économique. C’est pour faire respecter le blocus en Espagne que l’Empereur installe sur le trône son propre frère au détriment de la dynastie légitime. La résistance espagnole aux troupes française a un retentissement important dans les pays germaniques : la Grande armée n’est pas invincible.
C’est aussi pour garantir le blocus que Napoléon entame la périlleuse campagne de Russie en 1812.
Précédemment, il a cru couvrir ses arrières par un mariage politique en épousant Marie Louise d’Autriche.
Mais la démesure de l’entreprise est à l’origine du reflux définitif de la puissance française. Entamée avec retard, la campagne doit faire face aux difficultés du ravitaillement imposées par des distances excessives et par la politique de la « terre brûlée ». Les armées russes esquivent l’affrontement direct et reculent jusqu’à abandonner Moscou en flammes à l’Empereur. Mais la faim et le froid menacent les troupes et la retraite commence, sous le harcèlement constant des troupes de Koutouzov. Le franchissement
désespéré de la Bérézina en novembre 1812 est le symbole d’une armée défaite en décomposition.
C’est alors le signal d’un effondrement généralisé de la puissance française, en Allemagne, en Hollande, en Belgique, en Espagne, en Italie avec le reflux de l’armée impériale. En 1814, le Rhin est franchi par les troupes russes, prussiennes et autrichiennes. Le territoire menacé, les notables divorcent avec
l’Empereur et ouvrent Paris aux ennemis contraignant ainsi à l’abdication de l’Empereur. Malgré un retour désespéré lors de la campagne des Cent-Jours, Napoléon abdique définitivement en 1815 après la défaite de Waterloo. Il est déporté par les Anglais qui l’installent dans une île isolée de l’Atlantique Sud, Saint Hélène, où jusqu’à sa mort en 1821, il rédigera ses mémoires pour la postérité.
5.2) Résistances européennes
La tentative éphémère de domination directe ou indirecte du continent européen a fait un million de victimes françaises face à des coalitions qui défaites, sans cesse renaissent. De 1800 à 1815, les dynasties et les frontières européennes ont été davantage bouleversées que pendant le demi-siècle précédent. Les monarchies européennes ne peuvent tolérer l’extension des principes révolutionnaires qui remettent directement en cause leur autorité. De plus, pour l’Angleterre qui n’a pas oublié l’aide française aux insurgés américains, il s’agit de réduire le principal concurrent commercial, ce qu’elle obtient notamment dans le grand commerce maritime. Le blocus continental, pièce maîtresse de la stratégie napoléonienne après 1806, ne résiste pas à la contrebande dans une économie européenne dépendante des importations anglaises. Enfin pour les empires continentaux, autrichien et russe, il est inconcevable que la puissance française et les idées révolutionnaires s’exportent jusqu’au cœur du continent européen.
La guerre coûte très cher à la France et le moyen de la financer, dans la continuité des pratiques du Directoire, est le pillage des régions conquises. Les populations sont soumises aux exactions de l’armée d’occupation qui vit du butin et les principales richesses sont envoyées en France. Dans le domaine de l’art, ces rapines abondent les collections du musée du Louvre inauguré en 1802.
Considérées par certains comme des troupes de libération, les armées françaises sont de plus en plus perçues comme des troupes d’occupation qui sous le couvert de nobles principes dépossèdent leur pays au profit exclusif de la France.
5.3) La diffusion des principes révolutionnaires
Metternich : « Les conquêtes de Napoléon déplacèrent une foule de légitimité d’institutions et d’usages, brisant les liens sacrés pour tout peuple. De ces perturbations il résultat que l’esprit révolutionnaire put en Allemagne, en Italie et plus tard en Europe se couvrir facilement du voile de la patrie. »
Dans les territoires conquis, les idées nouvelles ont bouleversé la vie politique et la destruction de la féodalité s’est souvent faite par l’introduction du Code Napoléon. Par exemple, la création de la Confédération du Rhin assure le rayonnement des institutions sociales et administratives de la France révolutionnaire et impériale.
C’est aussi une puissante réaction de nationalisme populaire face au remplacement d’une dynastie légitime en Espagne, ou face à l’occupation et à la destruction du territoire en Russie qui provoque une résistance radicale à l’occupation française. En 1813, non sans un certain cynisme, le roi de Prusse lui- même, appelle à une insurrection nationale des pays germaniques contre les troupes impériales.
Premier conflit aux dimensions planétaires, la diffusion des principes révolutionnaires atteint les colonies espagnoles d’Amérique qui, profitant de l’occupation de l’Espagne, entreprennent de s’émanciper de la tutelle coloniale au nom du principe de la souveraineté nationale.
Conclusion
1789-1815 : 26 années qui ont profondément transformés la France, les Français mais aussi l’Europe.
Tout d’abord, c’est l’ordre ancien qui est renversé et le principe de souveraineté nationale s’impose. Mais les difficultés pour traduire en actes constitutionnels et en pratiques politiques les concepts
philosophiques des Lumières, dans une guerre d’abord civile puis européenne, laissent la France affaiblie, notamment d’un point de vue économique.
Les excès jacobins identifiés à ceux de la République hypothèquent pour longtemps le retour à cette forme de gouvernement, car malgré la courte parenthèse de la deuxième République de 1848 à 1851, les régimes de la restauration de 1815 à 1848 ou celui du Second empire de 1852 à 1870 sont autoritaires et la
démocratie y est sévèrement encadrée.
La promesse d’une révolution sociale qui n’a pas eu lieu alimente les espoirs des héritiers des « niveleurs » et des « partageux » durant tout le XIX° siècle dans des mouvements socialistes et communistes qui voient dans la Révolution française la mère de toutes les révolutions à venir.
A rebours, de Burke à Joseph de Maistre, émerge une pensée contre révolutionnaire qui remet en cause la philosophie des Lumières.
Passée pour survivre, de l’alliance avec les mouvements populaires à celle avec l’armée, la Révolution tombe dans les mains du général Bonaparte. L’Empire est un régime transitoire à travers lequel la Révolution s’enracine en France. Éphémère par sa durée, son héritage politique est durable dans la permanence de l’attachement des Français aux valeurs guerrières, à la personnalisation de l’autorité et dans le goût de l’égalitarisme tempéré par celui des hiérarchies.