SIXIEME PARTIE!:
Discussion
1. La dimension idéologique de l’étude du harcèlement moral au travail!: notre positionnement
D’abord mis en lumière de manière presque militante par les premiers chercheurs et journalistes qui se sont penchés sur la question, puis déconstruit et critiqué avec tout autant de virulence par ses détracteurs, le harcèlement moral constitue un sujet aux enjeux idéologiques et politiques considérables comme en témoigne la véritable tourmente médiatique (Askenazy, 2004, p. 35) qui a lieu encore aujourd’hui autour de cette question.
Ce débat passionné sur le harcèlement a connu des prolongements jusque dans la vie parlementaire, notamment en Belgique où les travaux préparatoires de la Loi du 11 juin 2002 montrent à quel point se jouaient là des enjeux qui dépassent la simple prise en charge d’une forme de souffrance au travail, certes préoccupante, mais malgré tout relativement marginale
1. Ainsi, étudier le harcèlement moral soulève d’emblée une question de positionnement social et personnel qui dépasse le choix scientifique. Favoriser un angle d’approche socio- économique, organisationnel, groupal, interpersonnel ou personnel est porteur d’une vision du monde qui ne peut être détachée d’un projet politique ou idéologique. Les auteurs qui ont abordé la question sous l’angle socio-économique ont, nous l’avons vu, développé un discours critique sur le système capitaliste actuel et plus particulièrement sur le primat des logiques économiques qu’ils accusent de générer voire de stimuler l’apparition de la souffrance au travail. Assez logiquement, ils ont insisté sur les formes collectives de harcèlement davantage que sur les situations « isolées ». Les tenants de l’approche organisationnelle dite fonctionnaliste, qui ont plutôt tendance à attribuer le harcèlement à des facteurs plus conjoncturels liés à l’organisation du travail
2, se sont positionnés généralement dans une logique « gagnant – gagnant », d’ « efficacité dyadique » dirait-on dans le cadre de la gestion des conflits. Pour eux, combattre le harcèlement est bénéfique tant pour l’organisation que pour les individus puisque les uns comme les autres en sont les victimes. Ils ont insisté sur les effets de « dérive » qui conduisent à ce qui est pour eux un « accident » des relations de travail. Ils se situent ainsi en quelque sorte du côté des personnes et des organisations, souvent dans une « logique managériale ». Les approches interpersonnelles et personnelles, enfin, ont posé la question des mécanismes relationnels, de la responsabilité des individus, de leurs capacités à s’adapter, de leurs traits et caractéristiques psychologiques ou psychopathologiques. Selon les auteurs qui ont abordé la question sous un angle socio- économique, elles participent ainsi à une logique plus libérale.
D’autre part, l’étude de harcèlement moral est généralement liée à des préoccupations transversales révélatrices des contradictions qui traversent aujourd’hui le monde du travail, contradictions qui se radicalisent et contribuent à éclairer l’émergence du débat public sur le harcèlement moral (Lhuilier, 2005, p. 128). Les auteurs expriment donc des prises de positions qui dépassent la question du harcèlement.
Parmi les plus fréquemment exprimées, on peut citer la lutte contre les discriminations,
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Du moins selon les juridictions du travail, si on en juge le nombre infime de plaintes qui ont débouché sur une décision en faveur du plaignant
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C’est ce qu’Aubert (1993) appellerait l’organisation avec un « petit o », par rapport à l’Organisation, qui se situe un niveau
au-dessus au sens où elle replace l’organisation du travail décrite comme système de division des tâches et système de division des hommes dans un cadre plus large, l’Organisation (p. 76).notamment celles faites aux femmes ; la promotion du respect, de l’éthique, du comportement citoyen en entreprise ; la lutte contre l’ultra-libéralisme et les nouvelles formes de management et de pression au travail ; la lutte contre le psychologisme et la réhabilitation des combats collectifs ; la recherche de rentabilité par le développement de relations de travail économiquement efficaces et la lutte contre le gaspillage des ressources humaines ; l’amélioration de la qualité de vie et du bien-être individuel au travail.
Etudier le harcèlement moral au travail ne constitue donc pas un projet neutre sur le plan idéologique. Il était donc important pour nous, dans un premier temps, de prendre du recul par rapport à ces prises de position qui nourrissent les études sur le harcèlement. C’est pourquoi nous avons décidé de réaliser une approche théorique qui intégrait aussi bien la littérature en psychologie du travail et des organisations que la littérature en psychologie clinique, en sociologie, ainsi que des approches plus juridiques, économiques ou issues des sciences de la gestion.
En procédant de la sorte, nous avons dû surmonter deux obstacles. Le premier obstacle à franchir était, en partant d’une approche qui rendait compte de multiples points de vue, de ne pas « noyer » notre propre projet, ce qui aurait conduit à masquer les valeurs qui sous-tendent notre travail. En effet, nous ne pouvons évidemment prétendre nous situer sans idéologie, sans a priori. C’est pourquoi, dans l’introduction de notre travail, nous avons précisé quel était notre positionnement par rapport à la littérature actuelle. Ce qui a sous-tendu notre approche tout au long de ce travail, c’est de mettre en lien des théories, des approches, des conceptions contrastées et parfois antinomiques du phénomène de harcèlement moral au travail. Tant la
« multifocalité » de l’approche théorique que le caractère « multi-niveaux » du Modèle d’Analyse ou encore la diversité des approches de terrain avaient pour but de créer ce dialogue entre disciplines qui nous semblait manquer dans l’étude du harcèlement. Ainsi pourrait donc se résumer le projet qui sous-tendait notre travail : faire se parler les différentes approches et conceptions du harcèlement moral au travail. Cela étant, il est évident que certaines approches et sémantiques disciplinaires ont été favorisées dans la synthèse personnelle que nous avons réalisée. Notamment, les approches psychosociologiques et systémiques, par l’utilisation des travaux d’Ardoino et de Bateson, ont incontestablement constitué des cadres de pensées qui ont conditionné notre manière d’intégrer les différentes théories et données issues des cas.
Le deuxième obstacle était lié au fait que, si cette mise en lien a été particulièrement stimulante, le corpus de connaissances associé à un nombre aussi important de courants théoriques et d’approches praxéologiques constitue un ensemble d’une telle ampleur qu’il est impossible d’en rendre compte exhaustivement. Nous avons donc circonscrit notre description des approches et théories à ce qui s’avérait pertinent pour l’étude du harcèlement moral. La consistance de notre cadre tient donc à la construction d’une approche transversale d’un sujet particulier plutôt qu’à l’application d’une théorie particulière sur ce sujet. Néanmoins, pour permettre que toutes ces connaissances constituent un ensemble cohérent, et éviter ainsi que chaque approche constitue une réponse particulière à chaque cas, constituant lui-même un cas particulier incomparable aux autres, nous avons intégré l’ensemble du corpus à partir d’un positionnement épistémologique, la psychosociologie clinique.
Enfin, nous avons posé plusieurs choix fondateurs qui constituent le « liant » de notre travail :
mettre en perspective plusieurs approches et niveaux de compréhension, intégrer la question
du conflit, nous intéresser à toutes les situations qui se présentent comme étant du
harcèlement, les étudier de manière approfondie. Tous ces choix ont évidemment orienté le
recueil des données ainsi que les résultats, et ont eu pour effet de montrer une variété et une complexité importante des situations de harcèlement, ce qui constitue à nos yeux à la fois la dérive possible et la richesse de notre travail.
2. Les caractéristiques de l’échantillon!: limites et intérêts
Comme nous l’avons annoncé en introdution, en comparaison avec les grandes études européennes menées par exemple par la Fondation Européenne pour l’Amélioration des Conditions de Travail, la taille de notre échantillon de recherche est restreinte. Procéder par des entretiens longs et opter pour une analyse approfondie plutôt que pour une évaluation de traits communs sur une large population limite évidemment la portée de nos résultats quantitatifs. Cela étant, notre recherche ne se limite pas à sa seule dimension qualitative puisque le nombre de victimes rencontrées permet l’identification et la quantification d’éléments descriptifs, d’éléments de contexte, de processus et de configurations. Il n’en reste pas moins que nos résultats ne peuvent prétendre à la généralisation statistique. Il ne fait aucun doute à nos yeux que tester le Modèle d’Analyse et quantifier les différents processus et configurations sur une population plus large constitueraient des prolongements opportuns à notre recherche.
Par ailleurs, la constitution de l’échantillon est un élément qui pose généralement problème dans les recherches sur le harcèlement moral au travail et la nôtre ne fait pas exception à la règle. En effet, recruter les sujets d’une étude sur le harcèlement moral au travail de manière strictement aléatoire est quasiment impossible.
La première raison tient au fait que, le phénomène étant marginal, il faut d’abord passer par une identification des personnes qui sont touchées par le processus, ce qui implique un tri de la population (a priori ou a posteriori) qui va d’emblée constituer un biais par rapport à une constitution strictement probabiliste de l’échantillon.
Plusieurs modes de sélection sont utilisés dans la littérature actuelle. Le premier est l’auto-
identification : ce sont les personnes qui s’estiment elles-mêmes victimes de harcèlement qui
font partie de l’échantillon de recherche. C’est cette méthode très répandue que nous avons
utilisée dans la deuxième étape de notre travail. On trouve également la sélection sur base de
filtres, c’est-à-dire que les chercheurs prennent contact avec des personnes qui, dans leurs
réponses à des enquêtes qui portent éventuellement sur des sujets plus larges, répondent à ce
qu’ils considèrent être des critères constitutifs du harcèlement. Ils procèdent alors à une
investigation plus profonde sur cette population restreinte. Enfin, on trouve également un
mode de sélection par le biais de relais, c’est-à-dire que l’on accède à la population via des
démarches que les personnes ont posées dans une optique de résolution de leur situation. On
sélectionne dans ce cas, par exemple, les personnes qui ont consulté pour des problèmes liés
au harcèlement (c’est ce que nous faisons dans la première étape de notre étude, et de
nombreux ouvrages et articles de cliniciens procèdent de la sorte), les personnes qui ont
déposé plainte auprès d’une instance autorisée (c’est le cas par exemple dans l’étude de Brun
et Kedl (2006)) ou encore les personnes dont les entreprises ont fait appel à un service
pratiquant l’intervention ou la consultance (c’est cette démarche plus rare que nous avons
utilisée dans la troisième étape de notre recherche).
Comme nous l’avons signalé précédemment en comparant nos divers modes d’accès aux sujets de notre étude, chacun de ces modes de sélection oriente la recherche et influencera les résultats.
D’autre part, le fait de recourir à une sélection aléatoire pose question quant à l’éthique de la recherche. Contacter des personnes qui n’auraient réalisé aucune démarche de réponse à un questionnaire ou une enquête, ou qui n’auraient effectué aucune demande d’aide peut poser problème par rapport à la participation libre et éclairée des sujets à la recherche, d’autant plus que nous touchons à une question qui est à la base de beaucoup de souffrances pour les individus.
Devant la quasi-impossibilité de construire un échantillon strictement probabiliste, notre choix a été de croiser les informations qui provenaient de trois modes de participation différents à notre recherche. Ce faisant, cela amène une limite à notre travail puisque les résultats issus des trois parties ne peuvent être considérés comme équivalents, restreignant ainsi possibilités de comparaison. En revanche, cela nous a permis de pouvoir constater les différences qui apparaissaient selon les trois modes en question, et spécifiquement selon deux modes de rencontres individuelles avec les victimes : l’entretien semi-directif et l’accompagnement clinique.
3. Le Modèle d’Analyse
3.1. La validation
Le Modèle d’Analyse constituant une création originale, il ne disposait d’aucune validité a priori. Conformément à la posture de psychosociologie clinique que nous avons adoptée, nous avons mis en œuvre une validation qualitative.
Le premier critère de validité du Modèle vient de sa création en référence à deux cadres théoriques à la fois solides conceptuellement et ancrés par des applications sur le terrain.
Ainsi, les niveaux d’intelligibilité du réel ont fait l’objet de nombreuses publications dans la suite des travaux d’Ardoino. D’autre part, les types de schismogenèse ont également fait l’objet d’études approfondies de la part de Bateson pour être ensuite repris par de nombreux auteurs et notamment par l’école de Palo Alto qui en a fait un des axiomes de la communication (Watzlawick, Beavin & Jackson, 1972).
Le deuxième critère de validité était que les différents éléments issus des différents cas puissent y être classés. Afin de procéder à la validation sur ce plan, nous avons développé une démarche en trois temps.
Dans la première étape de notre recherche, nous avons appliqué un modèle simple en cercles
concentriques à deux entrées
3. Si celui-ci s’est avéré intéressant pour analyser et classer les processus relationnels, il a fait émerger également la nécessité de rendre compte plus finement de la complexité liée à l’enchevêtrement des processus.
C’est pourquoi, dans la deuxième phase de la recherche, nous avons utilisé et testé une nouvelle version du Modèle d’Analyse. Nous avons ajouté à cette démarche personnelle une validation par les pairs (cf. supra). Nous avons pu constater que des processus étaient présents dans toutes les zones, même si certaines étaient plus saturées que d’autres, ce qui a confirmé l’intérêt de les distinguer.
Enfin, en utilisant une nouvelle fois le Modèle sur une analyse de cas issue d’interviews en organisation, nous avons éprouvé son adaptabilité à une richesse et une complexité d’information supérieure. Nous avons pu confirmer à cette occasion que les différents fragments pouvaient être classés dans les différentes zones du Modèle. Cela étant, en termes d’amélioration du modèle, une structuration de la zone extérieure (zone 12) constituerait sans doute une démarche pertinente.
La validation statistique du Modèle constitue une voie de recherche riche d’intérêt à nos yeux pour des analyses ultérieures. Lors de la supervision du mémoire de Sophie Delvaux (2004) qui portait sur les trois dimensions des éléments constitutifs du harcèlement (conséquences pour la cible, comportements posés par l’auteur, déséquilibres des ressources), nous avons déjà eu recours à cette méthode de validation de conclusions qui ressortaient de nos analyses cliniques. Il ne fait aucun doute que poursuivre cette recherche dans la même optique par une validation des différentes zones du modèle serait du plus grand intérêt.
3.2. Perspectives d’intervention ouvertes par le Modèle d’Analyse
Bien que notre travail ne porte pas sur la question de l’intervention en situation de harcèlement moral au travail, notre Modèle d’Analyse ouvre des perspectives en la matière.
Intervenir sur une situation de harcèlement moral est une entreprise complexe et difficile. Au cours d’une recherche menée parallèlement à ce travail de doctorat (Faulx & Antonissen, 2006), nous avons inventorié les grandes pratiques d’intervention qui sont habituellement proposées aux personnes ou aux organisations confrontées au harcèlement moral au travail.
Nous allons les passer brièvement en revue avant de montrer l’apport du Modèle d’Analyse dans une perspective d’intervention.
Le premier grand mode d’intervention identifié est l’approche individuelle. Il consiste à offrir aux victimes, et dans certains cas aux harceleurs, une aide personnalisée, des conseils, du coaching, une prise en charge du stress posttraumatique ou encore une démarche thérapeutique. Il constitue une première voie d’intervention largement pratiquée tant par des centres pluridisciplinaires (centres de santé mentale, cliniques du stress au travail, centres psycho-médico-sociaux pour les problèmes vécus au travail, …) que par des praticiens indépendants (psychologues, médecins, psychothérapeutes, …).
L’approche interpersonnelle constitue une deuxième modalité d’intervention qui comprend
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