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1993
n° 58
est publié par
11:
Service d'histoire de l'éducation
del'LN.R.P.
J.aboratoire associé au C.N.R.S.
D.R.A. 1397
Secrétaire de la rédaction:Pierre Caspard Comité de rédaction:
Bruno Belhoste, Christophe Charle, Serge Chassàgne, Étienne François, Willem FrijhotT, Dominique Julia,
Jean-Noël Luc, Françoise Mayeur, Jacques Verger Assistante de la rédaction:Pénélope Caspard.Karydis
La revue paraît en janvier, mai et septembre (numéro double)
Service d' histoire de l'éducation Institut national de recherche pédagogique
29,rued'Ulm 75230 PARIS CEDEX 05
Manuels scolaires,
'"
Etats et sociétés
XIXe - XXe siècles
sous la direction d'Alain CHOPPIN
SOMMAIRE
N° 58 - Mai 1993
Alain CHOPPIN : Introduclion ~ 5
Christina KOULOURI, Ekaterini VENTURAS : Les manuels
scolaires dans l'État grec, 1834-1937 9
Agustfn ESCOLANO : La politique du livre scolaire dans l'Espagne contemporaine. Jalons pour une histoire 27 Boel ENGLUND : De Dieu et la Patrie,àtoi, moi et le monde.
Cent cinquante ans de livres de lecture et d'anthologies
littéraires scolaires en Suède 47
Chris STRA
y :
« Quia nominor leo » : vers une sociologiehistorique du manueL c::.. ,71
Yves GAULUPEAU : Les manuels scolaires par l'image: pour
une approche sérielle des contenus: ~ 103
Christophe CARITEY ..; Manùels scolaires et mémoire historique au Québec. Questiç>nll de méthodes 137
"\'
Alain CHOPPIN : L'histoire des manuels scolaires : un bilan bibliométrique de la recherche française .,
J::i
165Comptes rendus
J.-P. SEGUIN (prés.) : lA Bienséance, la civilité et la politesse enseignées aux enfants('N.Frijhoff) ; M. MORMILE : Storia dei dizionari bilingui italo-fran- cesi(A. Choppin) ; N. MINERVA, C. PELLANDRA(dîr.) :Insegnareilfran- cese in Italia (A.Choppiq) ; M. COLIN:La Littérature d'enfance et de jeunesse en France et en Italie au XIXe siècle(M. Manson) ; B. SUREDA GARCIA,J. VALLESPIR SOLER, E. ALLES PONS: La producci6n de obras escolares en Ba/eares(A.Choppin) ; M. MANSON: Rouen, le livre et l'enfant de 1700 à1900 (M. Colin); D'un pays et du monde. Comment l'école a contri- bué à développer le sentiment d'appartenir au pays et au monde à travers 150 ans de matériel scolaire(p.Meyer) ;R.ALBANESE : Molière à l'école répu- blicaine(A. Chervel) ; A. CHOPPIN : Les Manuels scolaires: histoire et actua- lité (M. Crubellier); J. PEREZ SilLER (éd) : La "Découverte" de l'Amérique? Les regards sur l'autreà travers les manuels scolaires du monde (Y.Gaulupeau) ; M. CRUBELLIER;La Mémoire des Français. Recherches d'histoire culturelle (W.Frijhoff) ;B. MüTfER, U. UFFELMANN (éd), R.RIEMEN-SCHNEIDER (réd.) ; Emotionen und historisches Lemen('N.Fri- jhoff) ;E. B0RREJOHNSEN ; Textbooks in the Kaleidoscope (A. Choppin) 187
Résumés - Summaries - Zusammenfassungen 221
llIustration de la couverture:Pierre Savorgnan de Brazza (David, Ferré et Poitevin.Histoire, C.E., Nathan, 1967)
Directeur de la Publication; J.-F. Botrel
ConceptiongraphiqueetréalisationP.A.O.
Amte-MarieFabry, Serviced'histoire de l'éducarion
1
INTRODUCTION
Les manuels scolaires ne sont pas seulement des outils pédagogi- ques : ce sont aussi les produits de groupes sociaux qui cherchent,à travers eux, à perpétuer leurs identités, leurs valeurs, leurs traditions, leurs cultures.
Les manuels furent longtemps réservés à la formation des élites et, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ils contnbuèrent à assurer la cohésion culturelle européenne: c'étaient en effet les mêmes ouvrages qui, rédi- gés en latin ou traduits en diverses langues vernaculaires, étaient alors utilisés par des communautés enseignantes implantées dans toutel'Eu- rope. Mais, tout au long du XIXe siècle, la formation d'États-nations s'accompagna de la constitution de systèmes éducatifs qui visaientà généraliser un enseignernent populaire et uniforme. La plupart des États cherchèrent alors à se constituer - non sans recouriràdes modè- les étrangers - une production scolaire nationale, conforme aux options politiques, aux valeurs idéologiques et à la langue que le pouvoir en- tendait promouvoir. Aujourd'hui encore, le manuel est ressenti comme un produit national, au même titre que la monnaie ou le timbre-poste...
n
en va de même des recherches qui s'y intéressent. Elles s'inscri- vent, sauf trop rares exceptions, dans une perspective étroitement na- tionale et - c'est tout du moins ce qui apparaît lorsquer
on consulte les bibliographies qui accompagnentlaplupart des publications scientifi- ques - elles prennent rarement en compte les travaux effectués sur le même sujet dans les pays voisins.Lescontributions que nous avons rassembléesiciémanentdecher- cheurs originaires de plusieurs pays et concernent des disciplines,des niveaux ou des aspects fort divers.
HIs~th l'éductJtion •nO58.mai1993 Service d'bisto!œ del'éducatiœ
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Deux articles s'attachent plus particulièrement à la législation qui régit les manuels, ce
qui
témoigne de l'intérêt que suscite aujourd'hui ce secteur parmi les chercheurs ; les actions entreprises depuis quel- ques années pour recenser les manuels scolaires ont en effet mis en évidence l'importance que revêtent les contraintes administratives qui conditionnent non seulement la production des livres de classe, mais aussi leur conception, leur distribution et leur utilisation. Christina Koulouri et Ekaterini Venturas s'intéressent aux attitudes successives de l'État grec vis-à-vis de la question des livres scolaires entre 1834 et 1937; Agustfn Escolano analyse celles de l'État espagnol aux XIXe et XXe siècles.Les contributions de Boel Englund et de Chris Stray s'inscrivent apparemment dans un courant plus traditionnel puisqu'elles s'attachent - tout au moins en partie - à analyser le contenu des manuels. L'étude des livres de lecture et des anthologies littéraires suédoises de 1842 à l'époque actuelle pennet à Boel Englund de suivre l'évolution des sys- tèmes de valeurs véhiculés par l'institution scolaire; Chris Stray s'atta- che à dégager, au travers de la comparaison de leurs éditions successives, les modifications apportées aux grammaires latines desti- nées aux jeunes Anglais dans la seconde moitié du XIXe siècle. Mais ces deux articles vont bien au-delà: le premier met notamment en évi- dence les conditions pédagogiques, institutionnelles et sociales qui pré- sident à ces évolutions tandis que le second analyse plus particulièrement les impératifs économiques et commerciaux qui les déterminent
L'article d'Yves Gaulupeau pourrait aussi sembler, à première vue, des plus traditionnels puisqu'il traite de la colonisation dans les ma- nuels d'histoire de l'enseignement primaire français. Mais l'originalité de ce travail réside dans la méthode - transposable au demeurant à d'autres thématiques et à d'autres disciplines - à laquelle l'auteur a re- cours pour analyser le corpus iconographique et montrer la cohérence qui unit le texte à l'image.
C'est aussi à partir d'une étude de cas -les débuts de la Nouvelle- France dans les manuels d'histoire au Québec -, que ChristopheCari- tey s'attacheàdétenniner l'influence, toujours supposée, mais jamais démontrée, des livres de classe.fiparaît ici superflu de préciser que l'enquête à laquelle il procède et qui n'a actuellement,ànotre connais-
Introduction 7
sance, aucun équivalent dans la production scientifique, présente un in- térêt considérable dans lamesure où l'influence exercée
par
les ma- nuels est un présupposé qui justifie l'existence même d'un grand nombre de recherches.Dans le dernier article, nous présentons un bilan bibliométrique de larecherche historique française sur les livres scolaires. Le principal intérêt de cet exercice est de mettre en évidence quelques caractéristi- quesetévolutions récentes de la production scientifique nationale, de déterminer quels sont les domaines abondamment exploités ou, à
l'in-
verse, encore vierges... et de susciter, dans une perspective compara- tive, des bilans similaires dans d'autres pays.En rassemblant des travaux d'origine et de nature si diverses, notre propos a été de montrer que les questions que pose
à
l'historien l'étude des manuels transcendent les frontières, même si certains aspects n'ont pas encore fait l'objet d'études dans tous les pays. Nous souhaitons avoir ainsi facilité, par le rapprochement, la confrontation de problé- matiques, de méthodes et de regards différents, l'ouverture de nouvel- les perspectives, de nouveaux chantiers, et l'émergence de fructueuses collaborations.Alain CHOPPIN Service d'histoire de l'éducation
LES MANUELS SCOIAIRES DANS L'ÉTAT GREC 1834-1937
par Christina KOUWURl et Ekaterini VENTURAS
Le manuel scolaire en Grèce n'est que depuis quelques années un objet d'étude privilégié. Un examen de la bibliographie qui s'y rap-
porte
depuis le siècle dernier révèle un silence remarquable, qu'onre-
trouve aussi dans d'autres pays. TI ne manque certes pas, tout au long de cette période, d'écrits polémiques sur les manuels scolairesoù
s'af- frontent des points de vue divergents, que ces écrits traitent de leur contenu, de leur forme ou de leur production;ilne manque pas non plus de références dans les ouvrages d'histoire de l'éducation. Mais ce n'est que dans les années 1970-1980 que le manuel scolaire grec de- vient l'objet d'études et de recherches systématiques (1). Les premiers travaux qui ont été publiés appartiennent aux champs épistémologiques de la pédagogie et de la sociologie de l'éducation (2) et correspondent sans douteà
la réorientation thématique et méthodologique des scien- ces sociales dans d'autres pays d'Europe, en France surtout Les pre-(1) Signalons l'importance pour ce tournantdel'ouvrage d'Anna Frangoudaki :Ta ava')'\'coo'tuax ptpÂta 't01J &1I.lIYCUro1J axoÂ.Et01l. IœoMl"(uros llElBavlX"fKlXlJIlOS Ka1.
7tlnÔlX'\Wll1cr] pm(Les livres de lecture de l'école primaire. Contrainte idéologique et violence pédagogique),Athènes, 1978.
(2) Myrto Georgiou-Nilsen : H ouro')'EVEm otaaYa')'\'COO'tt1ClX 'tou &11lO'tlK01J(La famille dans les livres de lecture de l'école primaire),Athènes, 1980 ; N. Ch.Acblis:Ot ')'E1.'tOVUCOtlJ.lXSMot BOlJÂ')UPOtKa1.ToupKOtotaaxOM1ClXP$MauJ'topms
wvamou
Ka1.Â1J1Œ1.01J(Nos~uplesvoisins Bulgares et Turcs dans les manuels scolaires du gymnase et du lycée), Thessalonique, 1983 ; Dimitra Makrynioti : H ltlXW1.1cr] T1Âuna ota avŒ')'\'COO'tt1ClX ptp;l.,m 1834-1919 (L'erifance dans les livres de lecture 1834-1919), Athènes-Jannina,1986.
Histoiredel'éducation -nO58,mai1993 Serviced'bistoi1ede l'éducation I.N.R.P. - 29,med'Ulm - 75230 Paris Cedex 05
mières études historiques consacrées aux manuels scolaires grecs appa- raissent vers la fin des années 1980 ; elles se multiplient désormais. TI s'agit de travaux de documentation(1)et d'études qui portent principa- lement sur l'analyse des manuels de lecture, d'histoire et de géogra- phie (2).
L'intérêt historique pour les manuels scolaires coïncide avec celui qui se manifeste pour leur recensement et leur conservation (3) et avec l'élargissement du champ de la recherche en histoire de l'éducation, grâce, en particulier, au classement du Fonds du Ministère de l'Éduca- tion, entrepris pour la première foisily a cinq ans. L'approche analyti- que accompagne donc l'enrichissement des sources, ce qui modifie les présupposés de la recherche dans le domaine du manuel scolaire grec.
Le premier siècle d'existence de l'État grec, créé en 1830, pourrait être qualifié, en ce qui concerne les manuels scolaires, de période d"'oscillation" entre la pluralité et l'uniformité, entre un contrôle cen-
(1) Eleftheria Kopsida-Messini : Ta axOÂ.tlCll ~t~Â.llX 'tIls MEll'I1s E1CltOO.0CucrtlS, 1913-1936. Bt~Â.tO)poopta. (Bibliographie des manuels scolaires de l'enseignement secondaire, 1913-1936),Athènes, 1989 (répertoire dactylogr.) ; Christina Koulouri : Im:opux Kat rEQl"(poopta <J'ta êÂ.Â.llVtKa axoÂ.etCX, 1834-1914. f'vroo'ttKO avrtKEtj.lEVO Kat t&OÂ.O"flKES 1tpOEK'tacrElS. Av80Â.O"(lO KEtllEVaJV - Bt~Â.tO'lPaq>ta crXOÂ.tlClOV E"fXetptlitrov (Histoire et Géographie dans les écoles grecques, 1834-1914. Objet cognitif et implications idéologiques. Anthologie de textes - Bibliographie de manuels scolaires), Athènes, 1988. À l'Université de Crète est d'ailleurs en cours un programme de recherche qni viseàla constitution d'une banque de données sur les manuels scolaires grecs de 1830 à nos jours en collaboration avec le programme "Emmanuelle" du Service d'histoire de l'éducation de l'I.N.R.P.
(2) Ekaterini Venturas : L'histoire dans l'enseignement secondaire en Grèce entre les deux guerres : permanences et innovations,thèse de doctorat, Université de Paris l, Paris, 1990, 568 p. ; Christina Koulouri : Dimensions idéologiques de l'historicité en Grèce(1834-1914). Les manuels scolaires d'histoire et de géographie,Paris-Francfort s.Main-Berne-New York, Peter Lang, 1992 ; Maria Palla : Htcr~OptK11(JUVet5!Jcrtl ~rov
E<p1J!3rov<l'tJl O'llî'XPOV11
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(Laconscience historique des adolescents dans la Grèce contemporaine),Athènes, 1989 (étude dactyl.). Voir aussi les communicatious sur des manuels contemporains d'histoire présentées durant un colloque organisé à Athènes les 9 et10 mai 1986 : H OtOOO'lCllÂ.ta~st<J'tOpllXS <l'tJl Mi;crtl eK1tCX1&ucrtl (L'enseignement de l'histoire au second degré),Athènes, 1988. Outre les études déjà réalisées, un certain nombredethèses traitantdeces sujets sont en préparation.(3) Se constituent ainsi, à côté des grands détenteurs de manuels, telle la Bibliothèque nationale de Grèce,depetits fonds privés spécialisés soitdanslalittérature pédagogique en général soit dans le manuel scolaire exclusivement.
Les manuels scolaires dans l'État grec 11
tral rigoureux et la libertédeproduction et de diffusion. Cette période va de l'année 1834, qui voit l'établissement d'un système d'enseigne- ment étatique, à l'année 1937, date à laquelle est institué l'Office d'édition des livres scolaires qui fait de l'État le seul éditeur des ma- nuels, ce qu'il est encore aujourd'hui.
TI est à noter que, tout au long du XIXe siècle et dans les premières décennies du XXe, la production des manuels scolaires grecs n'est pas limitée aux frontières de l'État. Un grand nombre d'entre eux sont en effet publiés en dehors de l'État grec, dans les centres de l'hellénisme de l'Empire ottoman et de la Diaspora. Cette production, parallèle et interférente avec celle de l'État grec, n'est pas l'objet du présentarti- cle. Nous avons opté pour une approche focalisée sur le manuel sco- laire de l'État grec, le rapport au pouvoir central étant le noeud de l'analyse (1).
En s'appuyant sur les textes législatifs, qui reflètent les attitudes du pouvoir central vis-à-vis de la question du manuel scolaire, il est possi- ble d'établir une chronologie et de cerner les "ruptures" dans l'histoire du manuel scolaire grec pour la période étudiée. L'étape significative de ce parcours est l'année 1907, quand l'État, au terme d'une longue période de tentatives centralisatrices, conquiert le monopole de la pro- duction et de la diffusion des manuels.
1 -
ENTRE PLURALITÉ ET UNIFORMITÉ (1834-1907)Lalégislation de l'enseignement secondaire, établie en 1836, pres- crit l'uniformité des manuels et instaure des procédures d'autorisation préalable : des commissionsad hocsont nommées à cet effet Quant à l'enseignement primaire, la loi de 1834, la seule à régir ce degré d'en- seignement jusqu'en 1895, ne prend pas en compte la question des ma- nuels. Après la création de l'État grec, on continue doncàutiliserdans les écoles des manuels publiés avant 1830 ainsi que les petites éditions
(1) Pour une présentation plus détaillée de la législation etdela production- du manuelgrec de 1834 à 1914etde 1914 à 1937, voir respectivement Ch. Koulouri, Dimensions idéologiques..., op. cit.,pp.121·157 etBk.Ventnras,op. cil.,pp.2048.
que diffusent les missionnaires protestants, éditions qui envahissent alors la Méditerranée orientale.
Lesouci de rédiger des manuels«qui servent aux besoins réels et soient vendus àbasprix» (1) justifie la création de commissions extra- ordinaires, chargées tantôt de proposer une liste de livres nécessaires tantôt de confier à des érudits la rédaction d'ouvrages "sur com- mande".Leprocessus de constitution de ces commissions, qui dépend de l'alternance au pouvoir des partis politiques, et le souci de ne con- fier la rédaction des manuels scolaires qu'à un certain nombre de per- sonnalités qui sont d'ailleurs souvent membres de ces commissions, créent, jusqu'aux années 1850 au moins, une sorte de monopole, un système fermé et autarcique que décrit ainsi le ministre des Cultes et de l'Instruction publique Varvoglis :«Les livres scolaires étaient jugés chacun par une commission différente, nommée au hasard ; ils étaient recommandés aux écoles par le Ministère sans défmition de la durée d'usage et sans aucun privilège; il est aussi arrivé que la circulaire de recommandation d'un certain livre ait été révoquée juste après sa pu- blication, et que par conséquent des plaintes aient été exprimées par l'auteur ; parfois encore le même livre a été renvoyé à deux commis- sions différentes dont l'une
ra
rejeté et l'autre l'a autorisé et cependant ce livre a été recommandé aux écoles» (2).Dans les années 1850 se manifeste un intérêt croissant pour les questions d'éducation en généml et celle des manuels scolaires en par- ticulier. La question de l'uniformité apparaît alors centrale : pour l'État, le souci de l'uniformité - conçue plutôt comme homogénéité que comme identité - constitua toujours une priorité bien que le pou- voir central ne réussît pasàl'imposer; chez les enseignants et les intel- lectuels, la question était très controversée et elle suscita de multiples débats au cours desquels les tenants de l'uniformité avançaient un ar- gument de poids: le contrôle de l'État garantit la moralité du contenu du manuel.
(1)Décret royal«Sur l'institution de librairie dans l'imprimerie royale», 1 (13) avril 1836, Journal officiel,nO 13, 13 avri11836.
(2) Circulaire 15510 (11 janvier 1852), Archives nationalesde Grèce, Fondsde PhilippeIoannon.
Les manuels scolairesdansl'Étatgrec 13 L'association de l'uniformité à la moralité, voire à la religiosité,ré- pond en effet
à
un paroxysme du sentiment religieux (1). L'exaltation de l'aspect moral s'accorde en outre avec la fonction moralisante qu'on attribueà l'école jusqu'à la fin du XIXe siècle (2) au détriment de son rôle de transmission du savoir et de développement de l'intelligence.Laconfiance placée dans le pouvoir formateur del'éducation, léguée par la pensée des Lumières, s'étend au manuel scolaire: le livre est présenté comme l'agent d'éducation par excellence, en conformité avec l'idée dominante du "livre-éducateur" (3). TI ne manque pas ce- pendant de contradicteurs pour contester l'omnipotence du manuel scolaire et privilégier l'action formatrice de l'enseignant. C'est ainsi que tous les manuels, sauf le livre de lecture, seront supprimés
à
l'école primaire en 1907 (4), l'utilisation du manuel étant considérée alors comme simplement auxiliaire.L'intérêt pour les manuels, constatédansles années 1850, se reflète aussi dans la législation: en 1856 est institué le premier concours pour les livres des écoles primaires (5). L'initiative en revient au ministre Christopoulos qui déploie une grande activité dans le domaine des ma- nuels scolaires. Pendant son second ministère (décembre1866-décem~
(1) En 1850, le Patriarcat Oecuménique reconnm"t l'autœéphalie de l'Église grecque - déclarée sans son consentement depuis 1833. Dans les années suivantes, la vie publique connm"t des manifestations de fanatisme religieux. Le Saint Synode a, de plus, depuis 1852, le droit de surveiller le contenu des manuels scolaires et d'autoriser la diffusion de ceux qui sont destinésà l'enseignement de la religion.
(2) On insiste sur l'oeuvre fonnatrice de l'enseignement même après la finduXIXe siècle, mais on constate alors une transformation du contenu de l'instruction morale : la partde l'instruction religieuse diminue au profit de l'instruction civique.
(3) Cf. Jean Hébrard : « Comment Valentin Jmnerey-Duval apprit-il à lite ? L'autodidaxie exemplaire,.,inRoger Chartier(dir.),Pratiques delalecture,Paris, 1985, p.39.
(4) Les conconrs de 1882etde 1886 pourlarédaction de manuels scolaires ne prévoyaient que la rédaction de livres de lecture et d'un manuel de catéchisme pour les écoles primaires. Ce n'est qu'en 1893 qu'un concours est ouvert pour des manuels d'autres disciplines.
(5)Décret royal «Sur le conconrs ponr la rédactionde livres plus appropriésà l'usagedes écoles primaires ,., lor septembre 1856,Journal officiel,nO 48, 14 septembre 1856. Le COllcoors serait ouverttous les ans, les livres seraient autorisés par une commission spéciale et les auteurs des livres autorisés recevraient un prix en numéraire.
bre 1867),ilpromulgue la première loi "sur les manuels scolaires" (1) qui est restée en vigueur jusqu'en 1882.
Malgré les tentatives législatives, l'écart est considérable entre ce que la loi ordonne et la situation sur le terrain. Les résultats du con- cours institué en 1856 ne furent jamais proclamés; les livres sont auto- risés ou tout simplement tolérés par des commissions extraordinaires ; même les manuels autorisés ne sont pas toujours utilisés dans leséco- les ; la diffusion et l'usage du manuel scolaire dépendent de réseaux de clientèle qui se tissent entre les autorités locales, les enseignants, les auteurs et les éditeurs ; dans le domaine de la production du manuel, les livres contrefaits, surtout dans les centres provinciaux, connaissent une large diffusion, difficileà apprécier. L'édition scolaire n'est pas l'apanage de maisons spécialisées, même si les plus grandes entrepri- ses fournissent une partie importante de la production scolaire.Leprix des manuels est contrôlé par le ministère au moyen des commissions d'autorisation. Souvent, d'ailleurs, les partisans du contrôle central in- voquent des raisons économiques. Le prix maximum des manuels sco- laires destinés à l'enseignement primaire comme à l'enseignement secondaire fait l'objet de prescriptions officielles minutieuses en 1882.
La loi de 1882 (2) inaugure en effet, pour les manuels scolaires, une nouvelle période qui est caractérisée par l'intensification du con- trôle central. Ce contrôle porte non seulement sur le contenu du manuel
- par
des progranunes disciplinaires détaillés - mais aussi sur sa fonne (format, nombre de pages, caractères typographiques).Lanouvelle loi instaure le système du manuel unique autorisé pour quatre ans, au moyen de concours institués pour le premier comme pour le second de- gré. Les commissions d'autorisation sont nommées par un comité spé-(1)Loi.EMe(24 novembre 1867),inD. Klados :EtOO..Tl<nOO'tl.lClX Kate1CltOO&uttlClX 1]~Ot VOIlOt, 15tCL~o:w.a~(X, E"fIC\l1CÂ.tot, OOTlyt<Xt, 1CÀlt... (De l'Église et de l'instruction, c'est-à-dire des lois, des décrets, des circulaires, des instructions, etc.),Athènes, 1860, t.II, pp.37S-3n.Laloi ne concernait que les manuels du secondaire. Les livres seraient autorisés par une commissiondevingt-quatre membres, divisée en trois sections selon les différentes disciplines.
(2) Loi AMR (22juin1882)«Sur les livres didactiques de l'enseignement primaire et secondaire,., in G. Venthylos : eeOfloÂ.O'ylOV ~s fulllûn1Cl\S OOtat&uo1:lils...
1833-1883(Lalégislation de l'enseignement primaire...1833-1883), Athènes, 1884,t 1, pp.47-49.
Les manuels scolaires dans l'État grec 15 cial constitué par des professeurs d'Université, des hauts fonctionnai- res du Ministère de l'Éducation, des directeurs d'écoles secondaires...
Cetteloipromulguée sous le gouvernement de Trikoupis - quiincar~
nait pour la Grèce de fin-de-siècle la politique bourgeoise libérale et regroupait les éléments progressistes de la bourgeoisie - est abolie en 1895 (1), quand le pouvoir passe auparti de Déliyannis qui avait le soutien de la petite et moyenne bourgeoisie et du monde paysan.
Lanouvelle loi établit le système de la pluralité des manuels : les enseignants sont libres de choisir un manuel parmi plusieurs ouvrages autorisés. Un concours est institué tous les cinq ans mais seulement pour les écoles primaires et les écoles helléniques (2) ; le choix des manuels est laissé entièrement libre pour les gymnases.Laproduction et la diffusion des manuels restent donc libres mais l'État contrôle maintenant plus strictement le système d'autorisation: les membres des commissions d'autorisation sont tirés au sort parmi les professeurs d'Université, les directeurs de gymnase... ; les auteurs et même leurs parents éloignés sont exclus des commissions ; les fonctionnaires du ministère des Cultes et de l'Instruction publique ne sont pas autorisésà rédiger des manuels et à les soumettre au concours.
Ce système reste en vigueur jusqu'en 1907, quand sous le gouver- nement de Théotokis, successeur de Trikoupis, est votée une loi qui re- présente le point culminant de la politique centralisatrice sur les manuels scolaires (3). L'État ne se contente plus alors de "corriger", mais viseà"diriger". On institue le système du manuel uniqueparma- tière et par classe, autorisé au moyen de concours tous les quatre ans.
Par des programmes "sur la quantité et la disposition de la matière" ré- digés à l'avance, l'État surveille le contenu des manuels, leur autorisa- tion et même leur fabrication.
Après 1880, on constate donc que l'activité législative s'intensifie:
le pouvoir politique viseàinstaurer un système cohérent de production et de diffusion du manuel scolaire sous le contrôle de l'État.Àcette ac-
(1)Loi BIT (12juillet 1895),Journalofficie~na 14, 14 juillet 1895.
(2) L'enseignement enGrèce est organisé jusqu'en 1929 comme suit: école primairede4 (ou de 6) ans ; école helléniquede3 (ou 2) ans ; gymnase de 4 ans. Écoles helléniques et gymnases constituent le seconddegréd'enseignement.
(3) Loi n:A (4avril1907),Journalofficie~na 60, 4avril1907.
tivité correspond un discours critique qui est marqué, comme pendant la période précédente,
par
des ambiguïtésetdes contradictions. Les dé- bats portent surlanécessité ou non de recourir à un monopole d'État et sur les modalités d'organisation des concours. Ces derniers sont l'objet de vives critiques: dans un premier temps, c'est l'autorité scientifique des membres des commissions qui est mise en cause ; par la suite, on dénonce le clientélisme qui s'instaure entre les auteurs et leurs juges.Mais la question la plus importante qui émerge vers la fm du siècle et qui divisera la société grecque jusqu'aux temps récents, est celle de la langue. L'attachement excessif au modèle de la Grèce ancienne, qui caractérise le XIXe siècle grec, influence inévitablement le contenu de l'éducation mais aussi la forme langagière des manuels.Lesmanuels sont rédigés principalement dans un langage purifié des formes popu- laires et proche du grec ancien, la ''katharévoussa'' (1). Dans les années 1880, à la suite de la diffusion en Grèce de nouvelles théories pédago- giques qui se centrent sur l'enfant et ses besoins, on rencontre un dis- cours différent : on condamne la langue "incompréhensible" des manuels, qui conduit à un apprentissage mécanique et à un psittacisme stérile, et on chercheà développer le côté "agréable" et "réaliste" de l'instruction.
C'est au début du XXe siècle qu'on mesure le poids de la question de la langue et de ses implications idéologiques dans le discours criti- que non officiel que suscitent les manuels scolaires: le centre de gravi- té de ce discours se déplace vers la "pureté" de la langue des auteurs et des membres des commissions et vers leur "orthodoxie" idéologique.
n -
LA POLARISATION DES CONFLITS IDÉOLOGIQUES (1907-1937)Laquestion de la langue et le discours sur les manuels scolaires s'inscrivent dans le cadre d'un conflit politique et idéologique quiop-
(1)fiest caractéristique que dans l'école on enseigne seulement legrecancien. Ce n'est qu'en 1884 qu'on introduit l'enseignement du grec moderne (de la
"katbarévoussa", nOIl de la langue parlée)dansles écoles helléniques.
Lesmanuels scolairesdansl'Étatgrec 17 pose les tenants des positions modernistes et conservatrices.Laques- tion linguistique - et les débats qu'elle suscite - va entraîner denom~
breuses et profondes modifications de la législation des manuels scolaires.
Depuis la défaite de la Grèce en 1891, certains groupes sociaux ré- clamaient la réorganisation de l'armée et de la vie politique. Lacréa- tion du Parti libéml et la victoire électorale de Vénizélos en 1910 marquent un tournant dans l'orientation de la vie économique, sociale, politique et culturelle de la Grèce. Vénizélos procède à une série de ré- formes intimement liéesàsa politique nationale expansionniste qui en- traîne le quasi doublement du territoire grec et de sa population après les Guerres balkaniques de 1912 et 1913.Lapolitique moderniste du nouveau parti renforce son antagonisme avec les éléments traditionnels de la classe dirigeante et avec les groupes sociaux menacés par le chan- gement économique, social et politique qu'il propose et qu'il a com- mencé alorsàmettre en oeuvre. Ces groupes se rassemblent derrière le vieux monde politique et la Couronne et s'opposent
à
la politique de Vénizélos en développant une idéologie anti-oceidentale et une politi- que anti-moderniste et anti-libérale.Àpeu près au moment où apparaît le Parti libéral et où Vénizélos prend le pouvoir se crée un mouvement organisé -le démoticisme édu- catif - qui lutte pour imposer la langue parlée "démotique" dans l'en- seignement et pour réformer l'école grecque.
En
1910, un groupe de démoticistes fonde l'Association pour l'enseignement, dont les objec- tifs à long terme sont d'adapter l'enseignementgrec
aux besoins de la société, de l'orienter vers la réalité moderne et de le tmnsformer en fac- teur de progrès économique, d'instaurer l'État de droit et de résoudre la question nationale en élevant le niveau d'instruction du peuple. Les partisans du démoticisme éducatif estiment qu'une intervention législa- tive de l'État, qui réformerait l'instruction publique et qui introduirait l'enseignement de la langue parléeàl'école, est une des conditions né- cessaires au développement de l'instruction populaire.Descadres de l'Association pour l'enseignement esquissent, officiellement ou non, la politique éducativedu
parti vénizéliste.Leslois de 1917 et 1918(1),qui remplacent celle de1901,s'inscri- ventdansla réformedel'enseignement entreprise en 1917 par le gou-
(1)Loi 827 «IIep1.lC'llf'lOOECll6 f01lwro11I01lÂ.1.01l1917fXx<J1Â\K01llltlml)'lllX'tOS•.•»
vemement de Vénizélos : elles prescrivent l'emploi delalangue démo- tique dans les premières classes de l'enseignement primaire. Elles éta- blissent en outre que seuls les livres scolaires autorisés peuvent être introduits dans les écoles, sans en limiter pourtant le nombre ni la du- rée de validité. Les livres scolaires ne sont pas soumis à une procédure d'approbationdansle cadre d'un concours, mais sont approuvés par un conseil d'instruction permanent qui est par ailleurs responsable de la direction générale de la politique éducative. Le comité des enseignants de chaque école choisit alors parmi les livres approuvés ceux qui sont utilisés au cours de l'année scolaire suivante.
Ces lois accordent une plus grande liberté aux rédacteurs et n'im- posent pas aux écoles l'emploi d'un ouvrage: le choix des manuels est confié aux enseignants eux-mêmes. Elles marquent un tournant dans la politique des rénovateurs et du mouvement démoticiste. En effet, alors qu'au début du siècle, ils soutenaient des lois qui renforçaient le cen- tralisme et le contrÔle de l'État sur la production et la diffusion des ma- nuels (1), en 1917, ils se rallient à la libéralisation de cette législation.
Ce changement d'attitude suit l'accession au pouvoir du Parti libéral et la politique de "redressement" de Vénizélos, ainsi que l'échec, en rai- son des vives réactions qu'elle avait suscitées, de la réforme scolaire qu'il avait tentée en 1913. Ce revirement se manifeste au moment où les partisans de Vénizélos se heurtent à la Couronne et au vieux monde politique. Il s'inspire de la volonté des initiateurs de la réforme de 1917 de modifier les orientations de l'enseignement, le contenu desli- vres de lecture et, surtout, la langue dans laquelle ils étaient jusque-là rédigés. Pouryparvenir, ces derniers doivent notamment trouver des moyens légaux pour contourner les conservateurs, actifs au ministère,
(Sur la confmnationde l'arrêté royal du 11 juillet 1917), Journal officiel, n° 187, 5 septembre1917 et loi 1332« TIEpt tPOIt01tOt1'\<lEOlS KOO <l'IlJlltÀllP<OOEOlS &ataÇEOlV twrov W1J vOjlO1J 8271tEpt BtOlXlCtlKOlV~t~ÀtOlV»(Àpropos d'amendements et en complémentde certaines dispositions de la loi827 sur les livres scolaires), Journal officiel, nO89, 27 avril 1918.
(l) DeUll articles sont caractéristiques des conceptions des réformateurs : « To jlOVOltCllÀtov tClV moolCtlKOlV»(Le monopole des manuels), 0 No1J!.llXS, n° 5, 16 janvier 1903 et G. Drossinis :«0vOJ.los t01J EVos P$ÂlOll»(Laloi sur le manuel unique).
MEÀEt11.avril 1907,pp.229-238.
Les manuels scolairesdansl'Étatgrec 19
où ils nomment les commissions d'autorisation.Levirage des partisans de la réforme vers une libéralisation de la législation sur les manuels résulte donc d'une part des choix idéologiques plus généreux du véni- zélisme, avec qui ils cheminent jusqu'en 1920, et d'autre part, de la né-- cessité, pour réussir leur politique éducative, de pratiquer certaines manoeuvres tactiques et de changer le rapport de forces au sein dumi- nistère et des commissions d'autorisation.
La réforme et les tentatives de contre-réforme qui suivent la défaite de Vénizélos aux élections de 1920 et l'accession des royalistes au pouvoir se focalisent sur l'introduction ou le rejet de la langue démoti- que dans l'enseignement primaire. Les livres de lecture constituent, dans une telle conjoncture, un enjeu majeur car,
à
l'initiative de cer- tains démoticistes, on avait introduit de nouveaux livres de lecture en langue démotique qui avaient insufflé un nouvel esprit et une nouvelle attitude face au savoir à l'école primaire (1).Les conservateurs avaient combattu ces livres de lecture et, dès leur arrivée au pouvoir, dans le climat de fanatisme politique et idéologique qui prévautàcette époque, ils proposent de les brûler et de les remplacer par ceux qui étaient en usage avant 1917 (2).Ladéfaite de la Grèce en 1922 entraîne une instabilité politique et institutionnelle. Cette période de revirements sociaux, politiques et idéologiques est marquée par la proclamation de la république en 1924.
Lapolitique éducative passe à nouveau entre les mains des rénova- teurs, qui remettent en honneur pour une courte période les lois de la réforme de 1917. Mais les changements politiques font échouer une fois de plus leurs tentatives. Parallèlement, des membres du mouve- ment démoticiste optent progressivement pour une radicalisation qui provoque en 1927 un schisme dans l'Association pour l'enseignement et aboutit, deux années plus tard,àsa dissolution.
(1) Voir A. Frangoudaki,op.cit.
(2) Les livresdelecture de 1917 sont supprimés en a06t 1921 parlaloi 2678 fondée sur lerapportdela«Commission chargéedel'examendel'enseignement delalangue dansles écolesprimaireslO.Voir EKElems'lT\SEm:,pomnas'lT\s5lOp1<llletoTtS"P0Se~v 'lT\S 'YMoo<n1OlslitOOaKW..uxstroV&tJLO'tttallVOX0Âetrov (Rapportdelacommissiun chargée del'examendel'enseignementdelalangue dans les écoles primaires),Athènes, 1921.
En
1927, le futuridéologue officiel du régime dictatorial de Me- taxas, alors ministre de l'Éducation d'un gouvernement d'union natio- nale, Nikoloudès, propose une nouvelle loi sur les manuels scolaires.Dans son rapport introductif (1), on retrouve les arguments avancés par les opposants à la réforme contre la libre utilisation des manuels autori-
sés
dans les écoles. Le ministre estime que la liberté accordée aux au- teurs par les lois de 1917 et 1918 et l'insuffisance du contrôle de l'État avaient introduit l'anarchie tant dans le contenu et la langue que dans la structure interne des livres scolaires. Persuadé que les livres scolai- res autorisés par voie de concours sont meilleurs, il afftrme que la composition des commissions d'autorisation introduite par le nouveau projet de loi assure "un examen plus complet". Enfin,ilsoutient que moinsily
a de livres scolaires, plus le jugement est sévère et meilleurs sont les livres.La loi de 1927 (2) autorise jusqu'à trois livres scolaires par matière d'enseignement pour chaque année d'études. L'approbation est accor- dée pour une période limitée. Le ministre de l'Éducation publie une circulaire dans laquelle sont décrites les caractéristiques des livres à déposer. Ces circulaires sont rédigées par des commissions nommées par le ministre qui constitue également les commissions d'examen aux- quelles sont transmis les livres déposés. La loi prévoit une révision des autorisations antérieures à sa publication. Les commissions de révision décident pour quels livres précédemment approuvés elles demandent la prolongation de l'approbation - avec ou sans modiftcations - et à quels livres elles la retirent
La loi de 1927 témoigne de la volonté du ministère d'accroître son contrôle sur les livres scolaires. En organisant des concours, cette loi limite la liberté des auteurs et la durée de l'autorisation.Laliberté des enseignants est restreinte, puisque seuls trois manuels par discipline et par année d'études sont approuvés. La révision par de nouvelles com- missions d'examen, désignées par le ministre, de tous les livres scolai-
(l)«AmoÂ.O'yLlO1 eK9t:ms ltpOS "'lV B01lÂ1]V » (Rapport introductif devant le Parlement) in K. Sifnaios : llavllex'mt VWJV VOIWlV ,,00. &n'tlt)'lla'tcov (Digestes des nouvelles lois et dispositions) tome2,Athènes, Éd.K.G.Makridès etJ.P.Alévropoulos, 1927,p.1156.
(2)Loi 3438«n€ln&OOlrn\((OV~$Â1COV»(Sur les livres scolaires),Journal officiel, na 307,22 octobre 1927.
Les manuels scolaires dans l'État grec 21
res précédemment autorisés répond àlavolonté des conservateurs et du nouveau nùnistre de l'Éducation de remettre en cause l' œuvre des partisans du démoticisme éducatif et de contrôler le contenu et le lan- gage des manuels que ces derniers avaient approuvés.
En
1931, une nouvelle loi modifie profondément la politique édu- cative. Œuvre du libéral Kountouras, adepte de la nouvelle pédagogie, elle étend l'usage de la langue démotique à l'ensemble des classes de l'enseignement primaire. Cette loi fait partie de la réforme adoptée par le gouvernement de Vénizélos en 1929 qui transforme la structure de l'enseignement en instituant, entre autres innovations, des cycles sco- laires de six ans pour le primaire et le secondaire. Les livres sont dé- sormais divisés en trois catégories suivant leur objectif et leur nsage : les manuels proprement dits, les auxiliaires et les lectures libres. Pour être introduits dans les écoles, les manuels scolaires et les auxiliaires doivent être approuvés au préalable par un conseil permanent qui exerce une responsabilité étendue dans le domaine de l'éducation, tan- dis qu'une simple recommandation suffit pour les lectures libres (1).Le caractère novateur de cette loi apparaît surtout dans le rapport introductif que rédige Kountouras (2) : il range les manuels scolaires parmi les priorités pédagogiques et considère que cette priorité consti- tue un point capital de la réforme éducative et de la formation popu- laire. D'après ce rapport, deux principes régissent la loi:«le principe de la libre rédaction et circulation» et«la production de livres scolai- res la plus large possible, tant du point de vue de la quantité que dela qualité». Suivant le rapporteur, le premier vise à l'amélioration dela qualité des manuels scolaires et s'appuie«sur le choix naturel rendu possible par la libre concurrence, qui est, pour les produits intellectuels également, le principal facteur d'une production meilleure et d'une évolution créatrice» (3). Le deuxième principe s'inspire des nouvelles
(1)Loi5054«TIepttrov OJ(;OA.ucrovP$Â.trov ,.(Sur lesmanuels scolaires),Journal officiel, nO165, 23juin 1931.
(2) Rapportintroductif de la loi 5045inM. Kountouras :IO..a<rœ'tUOJ(;OA.aa - ElOtatllE1m.xn
lX1t=
(Fermez les écoles - Œuvres complètes sur l'enseignement)sous la directionde A.Dimaras,Athènes, Gnossi, 1985,pp.220-227.(3)Op. cit.,p. 220.
conceptions de la didactique et des activités scolaires, selon lesquelles le travail n'est pas seulement constitué par l'enseignement dogmatique d'un instituteur et par l'utilisation et la mémorisation d'un livre consi- déré comme infaillible. Ces nouvelles conceptions répondent au souci
de
développer chez les élèves, avec l'aide des instituteurs, l'activité au- tonome et les recherches personnelles, grâce à l'utilisation d'auxiliaires nombreux et variés.Kountouras soutient que l'emploi d'un seul manuel est caractéristi- que de l'école de type ancien qui est fondée sur la passivité et la mé- morisation. Par contre, s'il admet que la nouvelle école a besoin également d'un manuel qui soit un résumé utilisé comme aide-mé- moire dans la recherche ultérieure, il insiste sur la nécessité de recourir à des auxiliaires nombreux et variés pour chaque discipline paree qu'il attend de l'instituteur et de l'élève une nouvelle attitude face au ma- nuel : alors quedansl'école de type ancien, l'instituteur et l'élève gar- daient une position passive face à l'unique et incontournable manuel, dans l'école de type nouveau, ils doivent avoir une attitude active, ju- ger le livre et participer à son amélioration continuelle.
Selon le rapporteur, le système idéal est celui dans lequel le manuel scolaire circule librement, sans autorisation préalable. Mais ce système exige que le personnel enseignant soit suffisamment formé. Considé- rant que la situation grecque ne permet pas encore d'accorder une telle liberté, Kountouras opte pour une solution intermédiaire : le système introduit
par
la loi donne à l'élève et à l'instituteur l'occasion de choi- sir leurs livres tout en assurant les autorités éducatives que leur choix s'opèrera parmi un grand nombre de bons manuels.La
loi de 1931 est unique dans l'histoire de l'enseignement en Grèce,par
son attitude vis-à-vis du savoir, du livre scolaire et du pro- cessus d'apprentissage. Les lois précédentes accordaient déjà aux co- mités d'enseignants le droit de choisir leur manuel. Mais cette liberté était restreinte : leur choix ne pouvait se porter que sur un seul etuni- que ouvrage.La
loi de 1931 est plus libérale: elle encourage l'institu- teur et l'élève à consulter, parallèlement au manuel utilisé quotidiennement, d'autres ouvrages et d'autres auxiliaires.Lapossibi- lité leur est donnée pour la première fois de prendre connaissance, sur un même sujet, d'opinions différentes, de les comparer, de les com- menter, de les critiquer.Lesmanuels scolaires dans l'État grec 23
Les lois qui suivirent, œuvres des gouvernements conservateursqui succèdent au gouvernement de Vénizélos de 1928-1932, réduisent gra- duellement à néant l'esprit de la loi de 1931. L'enseignement delalan- gue démotique se trouve à nouveau limité aux premières classes de l'enseignement primaire. Une loi de 1933 (1), adoptée lorsque le Parti populaire (royaliste) est au gouvernement, rétablit des concours pourla rédaction de livres scolaires. De nouvelles commissions d'examen sont constituées par le ministre de l'Éducation dont le pouvoir s'accroît. Le rapport introductif (2), signé par le secrétaire d'État aux Finances, Ev- lambios, et par le représentant du parti de Métaxas, le ministre de l'Éducation Tourkovassilis, puriste farouche, déclare en effet que la publication des modalités des concours pour la rédaction de manuels scolaires est indispensable parce qu'elle aide les auteurs dans leur tra- vail et parce qu'elle soumet l'autorisation des ouvrages à certains critè- res, limitant ainsi l'arbitraire des examinateurs. De nombreuses commissions d'autorisation sont alors constituées pour éviter la toute- puissance de certaines personnalités ou l'imposition de points de vue partiaux, et pour confier l'examen«à des examinateurs vraiment com- pétents ». Les rapporteurs critiquent l'examen annuel des livres«parce qu'il avait été démontré qu'il affaiblissaitlasévérité du jugement» (3).
Enfin, le nombre de livres à approuver reste indéterminé pour ne pas léser les auteurs qui déposent des livres scolaires.Lajustification avan- cée par les responsables politiques pour expliquer l'autorisation d'un grand nombre d'ouvrages est révélatrice de l'esprit qui prévaut alors.
Leur motivation diffère en effet sensiblement de celle qu'expose Kountouras dans le rapport introductif de la loi de 1931. L'objectif de la nouvelle loi, d'après les rapporteurs, n'est ni de permettre l'emploi d'un grand nombre de manuelsnid'adopter une attitude critique vis-à- vis du livre et des connaissances qu'il véhicule, ce qui constituait les principaux arguments du rapport introductif de la loi de 1931, mais d'apporter une réponse aux revendications des auteurs de manuels.
(1)Loi5911«IIept litOO1Ct1.1CIDV ptpÂlOlV ..(Sur les livres scolaires), Journalo.fficie~
n°357, 18novembre1933.
(2) «E1.oTI'Y'l'tl1O') eKfJe(ns lqXlS TIlV B01lÂ.1]v ,. (Rapport introductif devant le Parlement) in K. Sifnaios :IIavœ~VI!.IYJIJ VOIJ.COll lIUt ~lllV(Digestes des nouvelles lois et arretés),t.8, Athènes, D.Petsalis,1933, pp. 1155-1158.
(3) Op.cft.,p.1155.
Cette loi contient les mêmes dispositions que la loi de 1927, dont elle poursuit la politique centralisatrice en plaçant le processus deré- daction et d'autorisation des manuels sous le contrôle direct du minis- tre de l'Éducation. Elle demeure en vigueur jusqu'àlapublication de la loi de 1937 (1). C'est par cette loi du gouvernement dictatorial de Mé- taxas qu'est fondé l'Office d'édition des livres scolaires, placé sous la tutelle du ministre de l'Éducation.
n
a notamment pour objectif la pub- lication et la vente des livres scolaires et des auxiliaires autorisés.Lerapport introductif (2), rédigé
par
le ministre de l'Éducation de l'époque Georgakopoulos, est révélateur de l'esprit de cette loi :«Les manuels scolaires sont parmi les principaux vecteurs de l'éducation, parce qu'ils constituent le moyenpar
excellence par lequel l'école in- fluence l'élève et parce qu'ils expriment les points de vue de l'État sur les finalités de l'éducation ».Lerapporteur développe ensuite les argu- ments pour et contre les deux systèmes de rédaction et d'édition de manuels scolaires, c'est-à-dire le système de la complète liberté et ce- lui de la limitation absolue. Le premier système, déclare-t-il, favorise l'initiative et l'émulation entre les auteurs; mais «ilcomporte le dan- ger que le contenu des manuels scolaires n'échappe aux objectifs de l'éducation fixés par l'État» ; il nécessite un haut niveau intellectuel et«un personnel enseignant mûr pour exécuter le travail délicat du choix des meilleurs livres ». Dans le deuxième système, l'État, qui est res- ponsable de la formation de ses citoyens sur la base des objectifs défi- nis, confie la rédaction des manuels à des personnes choisies,«ayant sa confiance », et les écoles sont tenues de n'employer que ces livres.
S'il est vrai que le choix des meilleurs auteurs peut présenter des diffi- cultés, ce système«garantit que les livres rédigés sont conformes aux
(1) Loi 952«IlEpl lôpOOElilS 0flîlXV1.OIJ.O'U ltpos €KOO<nV axOÂ1KOJVKÂlt~1.flÂ\CIJV»(Sur la création d'un Office d'édition de livres scolaires, etc.),Journal officiel, nO 469, 12 novembre 1937.
(2) Rapport introdnctif du projet de loi«Il€pt 18pum:ws 0P')'lXV1.ClI101l llPOS €KOO<nV ax01.1KlllVKÂlt~l~Â.tOJV»(Sur la création d'un Office d'édition de livres scolaires)in KwOtÇVOj.lOeemas mpl 0fl'l'WlCJl101l eKllooElDS C1XOÂtKlllV~1.flÂ.tOJV(Code de législation sur l'Office d'édition de livres scolaires)Athènes, 1956, pp. 9-14.
Les manuels scolairesdansl'État grec 25
conceptions de l'État et éloigne le risque que des instituteurs n'utilisent de mauvais manuels» (1).
Le nombre de livres autorisés est limité pour en
garantir
la qualité (2).Ce rapport introductif montre que l'esprit de sa rédaction était dia- métralement opposéàcelui qui avait inspiré les
initiateurs
de la loi de 1931. TI marque la volonté du gouvernement de Métaxas de contrôler étroitement le contenu des livres qui sont mis entre les mainsdesélè- vesetde le conformeràses propres conceptions éducatives. Cette loi constitue manifestement l'une des tentatives les plus cohérentes d'un contrôle idéologiquedel'enseignement par l'État*
Comme dans bien d'autres pays, la politique du livre scolaire en Grèce reflète donc les enjeux politiques et idéologiques en matière d'éducation. Les oscillations entre la pluralité et le contrôle étatique qui caractérisent la législation sur les manuels scolaires reflètent pour une grande part la lutte que se livrent des groupes sociaux et politiques dont les conceptions et les intérêts divergent.
En
1907, après une lon- gue période d'incertitudesetde revirements, la rédaction et l'autorisa- tion des livres de classe passent sous la tutelle du ministère de l'Éducation. Le contrôle de l'État s'exerce alors non seulement sur le contenu des ouvrages,maisencore surlalangue, la forme et le prixde vente. Entre 1907 et 1937, les lois qui régissent les manuels scolaires sont pratiquement modifiées àchaque changement de gouvernement Les tentatives de réforme qui visentà
instaurer un système plus libéral de production et d'autorisation des manuels sont vite annulées parla volonté des conservateurs de renforcer le contrôle de l'État sur les con- naissances transmises par l'école. La création en 1937 de l'Office d'édition des livres scolaires, organismequi dépenddu ministèrede l'Éducationetqui subsiste encore aujourd'hui, constitue la manifesta- tion la plus évidente de cette politique centralisatrice.(1) Op.cit.,P.9.
(2) Op.cit.,P.12.
Les modifications de la législation sur les manuels scolaires au gré des changements politiques mettent en évidence leur fonction idéologi- que et témoignent du rôle majeur que leur attribue le pouvoir politique dansl'apprentissage et dans la formation des mentalités. Un tel constat n'a rien d'original et pourrait s'appliquer à la plupart des pays, même si les retournements de tendance sont généralement moins fréquents et moins contrastés qu'en Grèce. Mais ce qui fait la spécificité de la poli- tique du livre scolaire en Grèce, comme dans bien d'autres domaines, c'est le rôle essentiel qu'y a joué, à partir de la fin du siècle dernier,la question linguistique, question intimement liée aux conflits politiques et idéologiques qui ont divisé la société grecque jusqu'à une période
très
récente.Christina KûULûURI et Ekaterini VENTURAS Université de Thrace
LA POliTIQUE DU liVRE SCOlAIRE DANS L'ESPAGNE CONTEMPORAINE
Jalons pour une histoire
par AgustfnESCOfANO
L'apparition et l'expansion du livre scolaire sont étroitement liées à la naissance et à l'implantation danslasociété de systèmes d'éducation nationaux, processus qui accompagne, en Espagne, l'essor de la révo- lution libérale au début du XIXe siècle.
S'il ne fait aucun doute que le manuel scolaire existe déjà sous l'Ancien Régime,ilne semble pas alors encore défini comme un livre destiné à servir de guide pour l'étude et l'enseignement. Les livres em- ployés pour l'instruction à cette époque avaient des dénominations très différentes ou bien étaient confondus avec des ouvrages de caractère général dont le rôle n'était pas exclusivement instructif: pour le livre scolaire, il n'existait pas de modèle clairement défini, pas plus que pour les autres supports et instruments de l'éducation institutionnelle.
Par ailleurs; la suprématie de l'enseignement dit "individuel" n'impo- sait pas l'usage de manuels unifOlmes, ni même parfois celui d'ouvra- ges imprimés. Comme l'a montré Alain Choppin pour le cas dela France, il a fallu attendre le siècle dernier pour que l'évolution de l'ins- truction, les progrès réalisés dans les techniques d'impression et le triomphe de la méthode d'enseignement simultané provoquent la proli- fération de livres spécifiquement réservés à l'instruction (1). En Espa- gne, la généralisation de l'emploi des manuels scolairesfutencore plus tardive. Au milieu du siècle dernier, alors que le système éducatif espa- gnol commençait déjà
à
s'organiser sur des bases solides, Antonio Gil(1) A. Choppin : ~L'histoire des manuels scolaires : une approche globale », Histoire de l'éducation.n04.déc.1980.p.3.
HisUliredel'éducation - nO58,mai1993 Serviced'bistoiIe del'6ducation LN.R.P. - 29.med'Ulm - 75230ParisCedex 05
de zatate, directeur général de l'Enseignement public, signalait qu'une grande partie des écoles du pays ne disposaient que d'un seul livre,li- vre qui appartenait généralement au inaître et dans lequel, conformé- ment à la méthode individuelle, lisaient à tour de rôle tous les enfants (1). Il semble en tout cas que l'usage personnel de manuels scolaires fut pendant très longtemps réservé aux enfants issus d'un certainmi- lieu social et que la démocratisation de ces ouvrages se fit de façon progressive à partir de la fm du XIXe siècle et surtout pendant le pre- mier tiers de notre siècle.
Le
livre scolaire naît et se répand en Espagne parallèlement au pro- cessus de création et d'expansion du système national d'éducation, au moment précis où sont défmis les autres éléments constitutifs de l'école (le cadre juridique et administratif, les espaces scolaires, les écoles normales, le cursus scolaire, les méthodes, ...). Le livre est alors un instrument supplémentaire et sans doute essentiel dans l'organisa- tion et le fonctionnement du système. Pendant de nombreuses années, il a même constitué la principale source d'inspiration pour la planifica- tion et l'évolution du programme suivi par les mmÎl'es, chaque fois que l'administration espagnole se montrait réticente à préciser les contenus et les prescriptions pédagogiques de l'organisation de la vie scolaire ; les premiers questionnaires nationaux sur l'enseignement élémentaire,par
exemple, ne datent que de 1953 (2). C'est ce qui explique que les manuels scolaires du XIXe et d'une bonne partie du XXe siècle ont été de véritables guides didactiques pour le déroulement du cursus sco- laire. Cette fonction confère une grande valeur aux renseignements qu'ils peuvent fournir sur le passé de l'institution éducative espagnole.L'État libéral commença à s'occuper de la question des livres sco- laires dès la création de la première Assemblée constituante. Ensuite, l'État contemporain défmira aufùdes années une véritable politique du livre scolaire, jusqu'à faire de lui un produit culturelàpart entière.
Sous prétexte d'introduire des critères d'adéquation scientifique etde qualité didactique, ou encore d'assurer le contrôle moral et idéologique de l'enseignement, les manuels furent toujours, à l'exception de que1-
(1)A. Gilde Urate :Historia de la instrueciOn pûblica en Espaila, Madrid, Imprimerie de l'ÉcoledesSourds-muets, 1855, vol.m.
(2) M.T. Lopez del Castillo :«Planesyprogramas escolares eo la legislaci6n espaiiola»,BordOn,nO 242-243, 1982, p. 184.
Lelivre scolaire en Espagne
29
ques brèves périodes libérales, soumis à l'approbation d'organismes compétents, sans que cela portât préjudice à la liberté de choix, totale ou restreinte, dont jouissaient les maîtres. Cette liberté se trouvalimi- tée, pour des raisons idéologiques (tentatives d'implantation d'un ma- nuel unique), suiteà des compromis politiques (censure de l'Église) et même pour des raisons académiques (unification linguistique).
Bien que l'on n'ait pas encore effectué de recensement bibliogra- phique, excepté dans quelques unités régionales (1), afin d'évaluer l'évolution de ce secteur spécifique delaproduction éditoriale, nous savons, grâceà quelques inventaires et catalogues, que le nombre de publications scolaires a augmenté de façon sensible et régulière tout au long des deux derniers siècles, en dépit de quelques phases de stagna- tion et de crise. Dans ce processus d'expansion de la littérature didacti- que, deux cycles historiques revêtent une particulière importance ; ils cofucident avec deux périodes significatives dansladynamique de mo- dernisation économique, sociale et culturelle de l'Espagne contempo- raine : le premier correspond à l'Espagne de la Restauration et de la République (1875-1936), le second couvre ce qu'il est convenu d'ap- pelerlaphase technocratique du franquisme et delarestauration démo- cratique (1965-1992).
Durant le premier de ces deux cycles, on assisteà une consolidation du système éducatif libéral, et sous l'effet des politiques régénératrices qui ont alors pour mission de rénover l'école, se dessinelapremière génération de manuels scolaires. À cette même époque apparaissent dansle monde des arts graphiques de nombreuses innovations techni- ques (les rotatives, la stéréotypie, la lithographie, la photogravure) qui permettent d'améliorer la qualité de l'édition, d'augmenter les tirages et de réduire les coûts de production ; c'est du reste cette baisse des coûts qui facilita la diffusion des livres scolaires parmi les classes po- pulaires. Bien que les premières maisons d'édition spécialisées dans les publications scolaires aient été fondées avant la période dontilest ici question (Hemando en 1828, Santiago Rodrfguez en 1850), l'Espa- gne de la Restauration voit se créer de nouvelles entreprises telles les célèbres éditions Calleja (1876)etDalmau Caries (1890) et se mettre
(1) B. Sureda Garcia,J. Vallespir Soler,E.AlliesPons :lA producci6nde obras escolares en Baleares(1775-1975), Pa1mII, Universitatdeles mes Balears, 1992, 256 p.
en place leur structure patronale (1). Cette première génération de li- vres scolaires modernes coïncide avec ce qu'il est convenu d'appeler
"l'âge d'or" de la pédagogie nationale, conséquence directe des mou- vements de rénovation qui se manifestèrent à l'époque, et cela en dépit du fait que le plus significatif de tous, l'Institution libre de l'enseigne- ment, se soit déclaré opposée à un enseignement fondé sur les manuels (2).Àl'inverse, d'autres courants rénovateurs comme les écoles ratio- nalistes de Ferrer i Guardia allèrent jusqu'à créer leur propre maison d'édition pour défendre les méthodes de l'école moderne (3).
Laseconde génération de manuels scolaires modernes est celle qui voit le jour au milieu des années 1960 et qui est encore en usage au- jourd'hui. Son origine est liée aux réformes pédagogiques qui furent introduites dans le système éducatif espagnol dans le cadre du dévelop- pement technocratiquedel'économie, à l'apport des nouvelles techno- logies au service des moyens de production de l'édition et à la démocratisation du système éducatif.
Les limites de cet article nous imposent de traiter l'histoire du livre scolaire espagnol suivant une perspective nécessairement réductrice ; c'est pourquoi on n'en abordera ici qu'un aspect: l'évolution du cadre juridique dans lequel s'est défmie, aufildu temps, l'attitude des politi- ques vis-à-vis de la question du livre destiné à l'enseignement
(1)Voir; Hijos de S.Rodriguez;Catdlogo recuerdo (1850-1925),Burgos, Hijosde S.Rodriguez, 1925 ;S. Calleja ;Catdlogos, Madrid, Calleja, 1913 ; S. Marques ;
«Dalmau CarIes, Pla ; nua editorial gerundense en Sudamérica », in Historia de las rdaciones educativos entre Espaiia yAmérica, Séville, Département d'Histoire de l'Éducation,1988,pp.420-425.
(2) La pédagogie institutionIDste reposait sur les principes de l'intuition, de l'action, du travail,ducontact avec la nature, et de la recherche. Bien qu'elle aspirâtàl'usage intelligent des livres comme "source essentielle de culture", elle rejetait "les prétendus manuels", croyant qu'ils contribuaient à «ramollir l'esprit et mécaniser le travail scolaire».«Programade la lnstituci6n Libre de Enseilanza. Origenycaracter»,Boleun dela1nstituciôn Libre de Enseiianza,vol.XLVIII,1924, 27,cité par B.Sureda :La producciôn de obros..., op. cit.,p. 104.
(3) Sur l'activité éditoriale du monvement de "L'école moderne" de Ferrer, voirB. Delgado;LaEscuela Moderna de Ferrer i Guardia,Barcelone. CEAC. 1979.
pp.119-141.