VU DU P. C.
DE VINCENNES
QUELQUES ASPECTS DE LA CAMPAGNE 1939-1940
L E 3 SEPTEMBRE 1939
T e 21 janvier 1935, le général Gamelin succédait au général Weygand dans les fonctions d'Inspecteur général de l'Armée.
Il conservait le poste de Chef d'Etat-Major général de l'Armée, qu'il occupait depuis quatre ans. A cette double charge venait, quelque trois ans plus tard, s'ajouter celle de Chef d'Etat-Major de la Défense Nationale.
En cas de mobilisation, le général Gamelin remplaçait son titre d'Inspecteur général de l'Armée par celui de Commandant en chef des Forces Terrestres sur tous les théâtres d'opérations et i l de- meurait Chef d'E.M. de la Défense Nationale, c'est-à-dire conseil- ler militaire du gouvernement, comme en temps de paix et, de plus, chargé de la coordination, au plan stratégique, des actions des Forces de Terre, de Mer et de l'Air mission qui lui donnait, à cet égard, autorité sur les commandants en chef des Forces Ma- ritimes et des Forces Aériennes.
Un poste de commandement, un P.C., pour le général Gamelin et son état-major particulier fut, en conséquence, prévu au Vieux Fort de Vincennes. Sa proximité de Paris permettrait au Chef d'E.M. de la Défense Nationale de se tenir en contact étroit avec le gouvernement. Les liaisons avec les G.Q.G. du théâtre d'opéra- tions du Nord-Est et des Forces Aériennes, ainsi qu'avec l'Amirauté ne paraissaient pas devoir soulever de difficulté majeure.
Le 1" septembre 1939, dès la signature du décret de mobilisa- tion générale, le général Gamelin et son état-major particulier, qui allait s'augmenter de nouveaux officiers dans les jours suivants, prenaient leurs quartiers au Vieux Fort de Vincennes.
Les plans établis en cas de conflit avec l'Allemagne prévoyaient le pire, à savoir l'entrée en guerre de l'Italie aux côtés de l'Alle- magne. L'existence de « l'axe » Berlin-Rome ne pouvait laisser exclure cette hypothèse. Le théâtre de guerre de l'Europe occiden- tale était donc partagé en deux théâtres d'opérations, le Nord-Est (T.O.N.E.) et le Sud-Est (T.O.S.E.), séparés par la zone bordant la Suisse, pays dont on ne doutait guère que sa neutralité nous serait bienveillante.
Le T.O.N.E. tenait la première place en raison de l'adversaire qu'on y affronterait. Jusqu'en 1938, année où le général Gamelin fut investi de la charge de chef d'E.M. de la Défense Nationale, l'ins- tallation du généralissime et de son adjoint, le général Georges, était prévue à proximité de la Ferté-sous-Jouarre, où devait fonc- tionner le G.Q.G. J'ai dit plus haut les raisons pour lesquelles, en 1939, le général Gamelin fixa son P.C. à Vincennes. Il délégua au général Georges le commandement du T.O.N.E.
Le T.O.S.E., dont le Q.G était à Valence, s'étendait du Léman à la Méditerranée. Il fut d'abord placé sous le commandement du général Billotte, commandant le Groupe d'Armées n° 1 (G.A. 1), puis sous celui du général Besson, quand le G.A. 1 s'établit à la frontière des Flandres, enfin sous celui du général Olry, quand le général Besson fut appelé sur le front du Nord-Est.
Si l'Italie devait faire cause commune avec l'Allemagne, la guerre ne manquerait pas de s'allumer en Afrique du Nord, où les colonies italiennes se situaient entre la Tunisie, sous protectorat français, et l'Egypte, sous protectorat britannique. Un théâtre d'opérations des Forces d'Afrique du Nord (le T.O.F.A.N.) était donc préparé, aux ordres du général Noguès. Les actions éven- tuelles en Tripolitaine seraient à combiner avec celles qu'entre- prendraient les Britanniques en Cyrénaïque. Une liaison était né- cessaire entre le commandant du T.O.F.A.N. et le commandant du
« Middle East ».
La constante préoccupation du haut commandement français, fidèle à la politique de Francois I" et de Richelieu, était de s'assu- rer d'alliés de revers, qui obligeraient l'Allemagne à combattre sur deux fronts. Dès l'instant que l'on ne pouvait compter sur l'U.R.S.S, on espérait coaliser les pays balkaniques auxquels nous liaient des pactes défensifs, Yougoslavie et Roumanie, Grèce et Turquie, ci- menter leurs armées réunies par la présence de forces franco- britanniques et former un front de l'Europe sud-orientale, se sou- dant aux Polonais, sous l'autorité supérieure d'un chef français. A la déclaration de guerre fut donc mis en place un commandement de théâtre d'opérations de la Méditerranée orientale (le T.O.M.O.), dont le Q.G. était à Beyrouth et disposait d'un corps expédition- naire stationné au Levant. Le commandant du TO.M.O. devait,
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comme celui du T.O.F.A.N., être en contact étroit avec le comman- dant britannique du « Middle East », dont la zone d'action s'éten- dait jusqu'aux rivages de la Grèce et de la Turquie.
La mission confiée au commandant du T.O.M.O. était délicate entre toutes. Fédérer des peuples divers et les amener à la guerre contre l'Allemagne réclamaient de ce chef une grande expérience des négociations diplomatiques, un rare pouvoir de persuasion, une patience et une énergie inlassables. Conduire les opérations d'une coalition sur un front sud-oriental exigeait un caractère à toute épreuve, une faculté peu commune de compréhension de mentalités et de méthodes différentes des nôtres, une connaisssance et une pratique de l'art militaire exceptionnelles, un prestige indis- cutable et indiscuté. Un seul homme était de taille à tenir ce rôle redoutable : Weygand.
En 1939, le général Weygand avait quitté le service depuis quatre ans. Mais ses éclatants services l'avaient fait maintenir à vie dans la première section du cadre des officiers généraux. Il portait allè- grement ses 72 ans. Son activité intellectuelle était prodigieuse. Le président Daladier accepta la proposition que lui fit le général Gamelin de donner le commandement du T.O.M.O. à l'ancien chef d'état-major du maréchal Foch.
Le 3 septembre 1939, les commandants de tous les théâtres d'opérations étaient en place, disposant d'états-majors et de moyens que la mobilisation allait compléter progressivement.
A cette date du dimanche 3 septembre, les dés étaient jetés.
L'espoir d'une médiation italienne s'estompait. Durement atta- quées par les forces allemandes les armées polonaises reculaient.
Par le jeu des traités liant Varsovie et les alliés, la France et la Grande-Bretagne allaient être entraînées, à leur tour, dans la guerre.
La mobilisation, décrétée l'avant-veille, se poursuivait dans l'or- dre, sinon dans l'enthousiasme. Rien de commun avec 1914. L'opi- nion publique n'était pas préparée au conflit. Elle comprenait mal que l'on fît la guerre pour Dantzig.
Quittant Vincennes vers 9 heures, le général Gamelin, que j'accompagnais, se rendit dans son bureau du temps de paix, au 4 bis du boulevard des Invalides. Il y avait convoqué l'amiral Darlan, commandant en chef les Forces maritimes, le général Vuil- lemin, commandant en chef les Forces aériennes, le général Geor- ges, commandant le T.O.N.E., le général Colson, chef d'E.M. de l'Armée à l'intérieur, et le général Biihrer, chef d'E.M. des Colonies.
La réunion s'ouvrit à 10 heures. A la question posée par le général Gamelin des possibilités d'action immédiate de nos forces armées, l'armiral répondit, sans hésiter : « Tout ce que vous vou-
drez ». Le général Georges déclara qu'au point où en était la concentration de ses moyens, i l ne pouvait envisager que des actions d'avant-gardes. Beaucoup plus réticent fut le général Vuillemin, conscient de la supériorité aérienne allemande. Il se montra fer- mement opposé à toute opération de bombardement de notre part, qui amènerait fatalement des représailles contre lesquelles nous n'aurions ni moyens de défense, ni moyens de protection.
Vers 10 heures et demie, la sonnerie du téléphone interministé- riel interrompit la conférence. Le général Gamelin prit l'appareil.
Dès ses premiers mots nous comprîmes que le président du Con- seil était son interlocuteur.
M . Daladier lui rapportait sans délai la conversation télépho- nique qu'il venait d'avoir avec le Premier britannique.
Sir Neville Chamberlain lui avait fait part « qu'il serait balayé par son opinion publique si le Royaume Uni n'entrait pas en guerre avant midi ». Il pressait Daladier d'en faire autant.
Celui-ci n'avait pas manqué de montrer les inconvénients mili- taires d'une ouverture trop hâtive des opérations. I l avait cherché à gagner du temps. Mais le Premier britannique était irrévoca- blement décidé. Son parti était pris. Sir Neville Henderson, am- bassadeur de Grande-Bretagne auprès du Reich, avait, d'ordre du cabinet de Londres, fait, à 9 heures, à la Wilhelmstrasse une dé- marche qui était un ultimatum. Il devait, en effet, y être répondu dans un délai de deux heures. L'Angleterre serait donc en état de guerre avec l'Allemagne à onze heures.
Daladier, pris dans l'engrenage, se disposait à prescrire à notre ambassadeur à Berlin, M . Coulondre successeur d'André François- Poncet, de faire auprès de Ribbentrop une démarche analogue à celle de Sir Neville Henderson. Mais i l voulait, avant de fixer l'heure de réponse, consulter le généralissime sur le moment où il estimait possible d'entreprendre les opérations.
Le commandant en chef souhaitait pousser la concentration de ses armées au maximum avant d'engager les hostilités. I l consi- dérait que le 4 septembre à dix-sept heures marquerait le moment où nos actions d'avant-gardes pourraient avoir lieu dans des con- ditions acceptables. Cependant, le président du Conseil, par solida- rité alliée, voulait suivre les Britanniques au plus près. Il proposait le 3 septembre à quinze heures.
Finalement, le général Gamelin admettait, à contre cœur, que l'heure limite de réponse fixée à Hitler fût dix-sept heures. M . Cou- londre allait donc remettre la note du gouvernement français au ministre allemand des Affaires Etrangères à midi. La déclaration de guerre de la France à l'Allemagne serait effective le 3 septembre à dix-sept heures. La procédure constitutionnelle à l'effet d'enté- riner cette décision était du domaine du président du Conseil.
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Le général Gamelin mit au courant les généraux réunis dans son bureau de la communication de M . Daladier, apportant les précisions que n'avaient pu faire découvrir ses réponses, fort expli- cites au demeurant, pour ce qui avait trait à l'ouverture des hos- tilités.
Après cette réunion et un bref entretien avec le président du Conseil, rue Saint-Dominique, le général Gamelin, selon l'intention qu'il m'avait manifestée au départ de Vincennes, se fit conduire à Notre-Dame. Désirant passer inaperçu, i l mit son imperméable, sans insigne de grade, et laissa son képi dans la voiture. Il pénétra dans le sanctuaire où i l demeura quelques instants, pendant que j'attendais au fond de l'église, m'associant à la prière qu'il adres- sait au Saint-Esprit. Comme nous sortions, une sœur de Saint Vincent de Paul s'avança vers le général et lui tendit une poignée de médailles. « Donnez-les à vos soldats », dit-elle.
Tandis que nous repartions pour le Vieux Fort et que je demeu- rais silencieux, le général, désignant la vieille et noble basilique, murmura : « Qu'on le veuille ou non, c'est bien là que s'est écrite l'histoire de France. »
OPERATIONS E N SCANDINAVIE
Si les Balkans ne constituèrent pas, en 1939-1940, le théâtre d'opérations que l'on avait envisagé, malgré les démarches de tout genre du général Weygand, qui ne trouva guère d'écho parmi les représentants de la France auprès des Pays de l'Europe centrale, mais qui fut, par contre rigoureusement appuyé par notre ambas- sadeur en Turquie, M . Massigli, i l n'en fut pas de même de la Scandinavie.
Dès le 30 novembre 1939, date de l'ouverture des hostilités entre les Soviets et la Finlande, les pays nordiques furent à l'ordre du jour. La question se posa de l'aide à apporter aux Finnois dans leur résistance à la Russie, alliée de l'Allemagne. La décision fut prise par Paris et Londres d'expédier d'urgence, sur Helsinki, arme- ment et aviation. Les premiers matériels envoyés de France furent embarqués le 20 décembre.
Mais le général Gamelin se préoccupait d'un secours plus direct, sous forme d'une intervention de forces alliées en Finlande. Il fit étudier par la « section Défense Nationale » (section D.N.) de son état-major particulier les conditions d'un débarquement à Petsamo, dans l'extrême nord de la Finlande, seule région qui fût libre de glaces et d'ennemi. Pour éviter que France et Angleterre fissent ainsi acte de guerre contre l'U.R.S.S., on pensa confier l'opération
aux formations polonaises instruites en France et utiliser, pour leur transport, des cargos auxquels une vente fictive permettrait de battre pavillon polonais. L'escorte du convoi serait assurée par quelques torpilleurs polonais échappés de Gdynia et réfugiés en Grande-Bretagne.
Très vite on abandonna ce mauvais « scénario ». On étudia l'in- tervention par Petsamo de forces franco-britanniques. Pareil dé- barquement exigeait la liberté absolue de la mer du Nord. Il importait, en conséquence, que les côtes de Norvège ne pussent servir de bases à des éléments maritimes et aériens allemands.
L'occupation des ports principaux et aérodromes norvégiens s'avé- ra, dès lors, comme un préalable nécessaire au débarquement en Finlande. Enfin, i l parut intéressant, en raison de la situation que nous occuperions, d'une part, en Finlande, d'autre part, en Norvège, de prévoir l'extension ultérieure des opérations en direction des mines de fer suédoises du bassin de Gallivàre, dont les Allemands étaient gros clients.
Tous ces projets étaient au point le 16 janvier 1940. Pressenties officieusement les autorités militaires britanniques semblaient favo- rables. Dès le 4 janvier, le général Gamelin avait prescrit d'équiper une brigade de chasseurs alpins en vue de son emploi éventuel dans les pays nordiques. Quelques semaines auparavant, le 16 dé- cembre 1939, s'était tenue, à Paris, une séance du Conseil Suprême ayant pour objet l'aide à la Finlande. Le président Daladier y avait fait allusion à l'intérêt que présenterait pour nous le contrôle des mines de fer suédoises. L'idée retint l'attention du gouvernement de Sa Majesté.
Cependant, après les premiers succès finnois, la situation tour- nait à l'avantage des soviétiques. Le général Gamelin, soucieux de connaître les besoins et les intentions des Finlandais, envoya à Helsinki le commandant Ganeval, ancien attaché militaire dans les Pays Baltes et connaissant personnellement le maréchal Manner- heim, généralissime des forces finnoises. Ganeval, parti le 20 dé- cembre, passa un mois à Helsinki, renseignant très exactement le commandant en chef. Il revint le 20 janvier à Paris, porteur du plein accord du maréchal Mannerheim au projet de débarquement à Petsamo. Il devenait nécessaire d'obtenir l'adhésion officielle des Britanniques.
A cet effet, une conférence interalliée se tint au Vieux Fort, le 31 janvier. Elle réunissait un nombre imposant d'officiers. Autour de la « grande table » avaient pris place, du côté français, le général Gamelin, l'amiral Darlan et le général Vuillemin, du côté anglais, l'amiral Sir Dudley Pound, premier Lord de la mer et président de la délégation britannique, le général Sir Edmund
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Ironside, chef d'E.M. impérial, l'air-marshal Peirce, remplaçant le chef d'E.M. de la R.A.F., Sir Cyril Newall, grippé.
Le « First sea Lord », ouvrant la séance, exposa que les échan- ges de vues au cours de la réunion permettraient « une saine appré- ciation de la situation ». Dans l'après-midi, les chefs d'E.M. du Royaume-Uni, éclairés sur les projets français, se concerteraient sur le parti à prendre. Ils rédigeraient un « mémorandum » qui ferait l'objet d'une nouvelle réunion franco-britannique, le lende- main matin, pour sa mise au point définitive. Le général Gamelin accepta cette façon de procéder et, sans plus attendre, développa la thèse du gouvernement de Paris, qui se résumait ainsi : primo, sauver la Finlande par un débarquement allié à Petsamo. Secundo, en profiter pour occuper les mines de fer suédoises.
Sir Dudley Pound ne cacha pas que les préférences britanniques allaient aux opérations visant à priver l'Allemagne du minerai sué- dois, malgré la répugnance des Dominions à porter la guerre dans un pays neutre. A son tour, le « Chief of impérial gênerai staff » (C.I.G.S.) prit la parole. Il le fit en français, ce qui amena un sursaut du Premier Lord de la mer, qui n'entendait pas notre langue. Dans ces conférences interalliées, chacun parlait sa langue, un inter- prète anglais traduisant en français ce que disaient ses compa- triotes, un interprète français répétant en anglais les exposés de nos représentants. Mais Sir Edmund parlait couramment une bonne dizaine de langues et idiomes et, très naturellement, i l s'était expri- mé en français. Il pria l'amiral d'excuser sa distraction et reprit en anglais. A son avis, un débarquement à Petsamo était une entreprise difficile, mais possible. Malgré les difficultés du terrain, une jonction des contingents alliés débarqués en Laponie et des éléments finlandais stationnés à quelque 160 km plus au sud pouvait s'envisager. Il estimait que, si notre premier soin devait être de nous établir fortement dans la région, i l faudrait aussi lancer des raids de troupes très mobiles contre les communica- tions soviétiques au sud de Mourmansk. La mobilité essentielle à de telles actions, seuls la possédaient les chasseurs alpins, qu'il n'hésitait pas à qualifier « la meilleure troupe d'Europe ». On pouvait compter aussi sur la Légion Etrangère. Au Royaume Uni, il se faisait fort de former un corps d'élite de 500 hommes de mo- bilité assurée. Sans doute, Petsamo, petit port de pêche mal outillé, se prêterait mal au débarquement et à l'entretien d'effectifs impor- tants. En outre, le dégel imposerait un changement complet des moyens de transport. Néanmoins, quels que fussent ses risques, l'opération lui paraissait « séduisante ». De nombreux officiers britanniques connaissant le pays — i l en était ayant guerroyé, en 1918-1919, avec les Russes Blancs contre les Bolcheviks — s'en
montraient partisans, sous réserve qu'elle fût conduite par un chef énergique.
Le général Gamelin déclara aussitôt que le commandement des forces alliées en Finlande devrait être confié à un général anglais, sous la haute direction du C.I.G.S.
Les questions aériennes furent ensuite débattues. Elles mon- trèrent la nécessité de relais en Suède et de l'équipement préalable des bases finlandaises en carburant et en munitions.
Sir Dudley Pound fit alors très justement remarquer que l'occu- pation de la Laponie ne suffirait pas à sauver la Finlande et qu'elle n'aurait aucune influence sur la mainmise sur le bassin minier de Gallivàre. On convint qu'il n'était guère possible d'employer les contingents débarqués à Petsamo à des opérations en Suède. Sir Dudley continua en déclarant qu'un soutien armé aux Finnois nous mettrait ouvertement en guerre avec les Soviets, nous amènerait à l'éparpillement de nos moyens, maritimes et aériens notamment, sans compter les répercussions politiques à craindre aux Indes et en Iran.
Devant les réserves pleinement justifiées du « First sea Lord », le général Gamelin indiqua que l'action envisagée en Finlande du Nord n'était qu'une première étude. Il n'écartait nullement des opérations sur Narvik, puis Gallivàre. Il importait seulement d'en préciser les dates, compte tenu des événements qui pourraient intervenir sur le front français. Une offensive allemande sur ce front était une hypothèse mais pouvait devenir réalité aux pre- miers jours du printemps.
Suffisamment éclairés après cette longue conférence, qui dura toute la matinée, les chefs d'E.M. britanniques établirent, dans l'après-midi, le « mémorandum » fixant leur position. Ils affir- maient leur préférence pour l'occupation du bassin minier suédois.
Le débarquement à Petsamo, considéré comme secondaire, passait à l'arrière-plan. Le haut commandement français, conscient des difficultés et des risques d'une intervention en Laponie, s'associa aux conclusions britanniques.
Le Conseil Suprême, réuni le 5 février à Paris, décida qu'il fallait préparer, sans délai, les opérations destinées à nous rendre maîtres des mines de fer suédoises. Il en confiait le commandement aux Britanniques.
Le G.Q.G. et l'E.M. de l'Armée s'occupèrent aussitôt de la mise sur pied et de l'entraînement des éléments d'un corps expédition- naire en Scandinavie. A la brigade alpine en cours d'équipement, commandée par le colonel Béthouart, s'ajoutèrent une compagnie de chars légers modernes, un groupe d'artillerie de 75 motorisé, une demi-brigade de Légion Etrangère, venant du Maroc, une brigade
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polonaise instruite en France. L'ensemble de ces formations serait mis aux ordres du général Audet, qui serait en même temps l'adjoint du commandant britannique de la force alliée.
A Londres, le plan d'opérations, baptisé « Stratford », était mis au point. Il prévoyait l'occupation des ports et aérodromes de la côte norvégienne, par des troupes du Royaume Uni prélevées sur les dépôts, et le débarquement d'un corps allié dans la région de Narvik, destiné à pousser sur Gallivâre.
Mais voulant éviter le reproche de violer le droit international, quai d'Orsay et Foreign Office cherchaient un prétexte à une inter- vention en Norvège. On pensait le trouver dans un appel que lance- rait la Finlande, durement attaquée en Carélie, appel formulé en application du pacte de la Société des Nations, qui nous donne- rait licence de traverser des pays neutres, Norvège et Suède, pour porter secours à la victime de l'injuste agression. E n prévision de cet « S.O.S. » d'Helsinki, la brigade mixte Béthouart était prête à quitter ses cantonnements le 26 février, l'Amirauté en mesure de l'embarquer à Brest à partir du 1er mars.
Les jours passaient. Aucun appel ne venait de Finlande où, contrairement aux prévisions, on s'orientait vers la négociation avec les Soviets. Le 9 mars, les plénipotentiaires finnois étaient à Moscou. Le 15 mars, l'armistice signé» entre Finlande et Russie semblait enlever tout intérêt à l'opération « Stratford ». Cepen- dant, le général Gamelin conservait groupés les éléments aux ordres de Béthouart. Heureuse inspiration ! Le 9 avril, à l'aube, les Allemands envahissaient le Danemark, s'emparaient d'Oslo et de tous les ports de la côte de Norvège, de Narvik notamment.
L'opération « Stratford » revenait brutalement à l'ordre du jour.
Mais c'était Hitler qui l'exécutait.
Le général Audet et son état-major partaient, le jour même, pour Londres. La brigade mixte Béthouart, dirigée sur Brest, com- mençait d'appareiller le 12 avril. Deux nouvelles brigades mixtes, qui allaient prendre le nom de « divisions légères », suivraient bientôt celle de Béthouart. Paul Reynaud, successeur de Daladier à la présidence du Conseil, répétait que s'engageait « la bataille du fer ».
Les Britanniques organisaient péniblement la parade à l'entre- prise allemande. Le débarquement de nos éléments ne pouvait plus être envisagé que dans de mauvais petits ports ou dans des fjords inhospitaliers. Le soutien indispensable de l'aviation était malaisé.
Il ne pouvait provenir que des bombardiers basés en Ecosse et des chasseurs des porte-avions. On parvint à jeter du monde à Namsos et à Andalsness, de part et d'autre du fjord de Trondjheim, et dans la région de Narvik. On espérait empêcher la jonction des batail-
Ions allemands occupant Trondjheim et de ceux venant d'Oslo, en poussant d'Andalsness sur Dombas.
Mais les réactions de l'aviation allemande, bien installée sur les terrains norvégiens, étaient violentes. A Namsos, le général Audet ne cachait pas son inquiétude. La lutte était inégale.
Peu à peu, nos efforts marquaient quelques progrès. Brusque- ment, le 26 avril, tout était remis en question. A 13 heures, nous commencions de déjeuner. La sonnerie du téléphone grésilla. Le colonel Petibon, chef de notre état-major particulier, prit l'appa- reil. Le général Lelong, attaché militaire et chef de la mission française à Londres, était à l'autre bout du fil. Il demandait au général Gamelin, de la part de Sir Edmund Ironside, s'il pouvait, dans l'après-midi même, recevoir à Vincennes le chef d'E.M. impé- rial, car le gouvernement de Sa Majesté était au point de prendre de graves décisions. La réaction du commandant en chef fut immé- diate. « Dites à Lelong qu'Ironside ne bouge pas. Je serai à Londres ce soir. »
Vers 17 heures, le général Gamelin, que j'accompagnais, quittait Le Bourget en avion. Moins de deux heures après, nous étions à 1' « Albert gâte House », l'ambassade de France à Londres. Un bref entretien réunit aussitôt le commandant en chef, l'ambassadeur M . Corbin, et le C.I.G.S.
Le « War cabinet » tenait séance à Downing street, à 21 h 30.
Avant de prendre un parti, ses membres voulurent entendre l'opi- nion de hautes personnalités françaises. M . Corbin et le général Gamelin furent donc introduits, à 22 heures 30, dans la salle histo- rique de la petite maison du « Prime minister ».
L'un des côtés de la longue table d'acajou était occupé par les membres du « War cabinet ». Au centre, le premier ministre, Sir Neville Chamberlain, en smoking, visiblement préoccupé. A sa droite, Lord Halifax, fumant sa pipe, flanqué du secrétaire perma- nent du Foreign office, Sir Alexander Cadogan. A sa gauche, Winston Churchill, Premier Lord de l'Amirauté, en smoking lui-même, mâ- chonnant son éternel cigare, étayé de Sir Dudley Pound. Il y avait, en outre, Sir Oliver Stanley, secrétaire d'état au War Office, avec Sir Edmund Ironside, et Sir Samuel Hoare, ministre de l'Air, avec Sir Cyril Newall.
De l'autre côté de la table avaient pris place l'ambassadeur de France, les généraux Gamelin et Lelong, l'amiral Odend'hal, chef de notre mission navale à Londres. Aux deux bouts de la table, les interprètes. Le général Ismay, secrétaire du « War cabinet », et moi-même prenions des notes, auprès des interprètes. Neville Chamberlain fit un sombre tableau de la situation des troupes débarquées en Norvège, du faible appui qu'elles recevaient de
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l'aviation, basée trop loin, du surmenage de la flotte. I l conclut en exprimant l'opinion que l'opération, paraissant vouée à l'échec, devait être abandonnée.
Winston Churchill, pourtant optimiste à l'ordinaire, déclara d'une voix grave : « La marine de Sa Majesté est puissante, certes.
Mais elle a des limites. Nous sommes tout près de les avoir atteintes. » Il fit le bilan des pertes subies. Il ne pouvait être donné suite à l'attaque du fjord et du port de Trondjheim.
Sir Oliver Stanley, à son tour, montra que l'aviation ennemie interdisait l'aménagement des bases indispensables à l'entretien et au ravitaillement des troupes mises à terre.
Enfin, le chef d'E.M. de la R.A.F. insista, après son ministre, sur la précarité des moyens aériens capables d'intervenir effica- cement.
M . Corbin, prenant alors la parole, exposa que l'abandon de la lutte en Norvège, véritable aveu d'impuissance, ne manquerait pas d'attirer les neutres vers le Reich. Il importait de mûrement réflé- chir avant de prendre une décision lourde de conséquences maté- rielles et morales.
Le général Gamelin, se plaçant au point de vue militaire, posa le principe qu'en tout état de cause, nous devions nous maintenir à Narvik. Il s'attacha à démontrer qu'une installation incomplète de bases ne devait pas empêcher d'agir de Namsos et surtout d'Andalsness, en direction de Dombas, pour couper la route aux forces allemandes venant d'Oslo. L'accent de conviction du com- mandant en chef ébranla le War Cabinet. On se sépara vers minuit.
Il fut convenu qu'une réunion de militaires aurait lieu, le lende- main, au War Office pour définir les opérations possibles, et qu'une réunion du Conseil Suprême se tiendrait dans l'après-midi du 27, pour arrêter les décisions à prendre. Avant de me coucher, je rédi.
geai un court procès-verbal de la séance. Il serait remis à Paul Reynaud, dès son arrivée.
* Le 27 avril, à 10 heures, nous pénétrâmes dans le bureau du C.I.G.S., au War Office, vaste salle claire dont une longue table d'acajou occupait la plus grande partie. Au fond, un bureau cou- vert de papiers, de cendriers, de pipes, et un lit de camp... Le comité des chefs d'E.M. britanniques faisait face au général Game- lin encadré du général Lelong et de l'amiral Odend'hal.
On tomba d'accord sur la poursuite des opérations à Narvik et le renforcement des troupes qui se trouvaient dans cette région, sur la nécessité de demeurer à Namsos, avec l'éventualité d'une retraite vers Narvik pas la route côtière. On se maintiendrait à Andalsness, si on ne devait pas se heurter à de trop graves diffi- cultés.
Nous revînmes à l'ambassade pour y trouver la foule des parti- cipants français au Conseil Suprême. Vif et pimpant, Paul Reynaud se précipita sur le général Gamelin. Le prenant familièrement par le bras, i l s'éloigna avec lui, parlant avec animation.
A 15 heures, le Conseil Suprême se réunit à Downing Street.
Les premiers ministres, assistés de leurs ministres militaires et des Affaires Etrangères, étaient seuls admis à la discussion. Les titu- laires des départements militaires avaient à leurs côtés chefs d'E.M.
ou commandants en chef. Il y avait donc beaucoup de monde autour de « la grande table ». Se pressait également dans la s a l l e
la nuée des chefs et attachés de cabinet, des officiers d'ordon- nance...
Joute oratoire entre Neville Chamberlain et Paul Reynaud que ce conseil suprême. Outre la question S c a n d i n a v e , d'autres s u j e t s
de moindre importance furent abordés. L'essentiel fut que les con- clusions de la réunion de la matinée, au War Office, furent adop- tées. Un incident assez drôle égaya ce sérieux « meeting ». Le c i e l
s'obscurcit soudain et un violent coup de tonnerre, unique d'ail- leurs, ébranla la salle. Daladier sursauta. Winston Churchill, q u i lui faisait face, s'écria, en français : « N'ayez pas peur, c'est le bon Dieu ! »
Le général Ironside devait prendre le général Gamelin, à 17 heures et demie, à l'Albert Gâte House et l'emmener au War Office pour lui présenter le général Massie, désigné au commande- ment des opérations nordiques. Nous attendîmes jusqu'à 19 heures, sans que parût le C.I.G.S. Il finit par téléphoner, présentant ses excuses. A l'issue du Conseil Suprême, i l avait dû assister à une nouvelle réunion. Il rejoindrait le commandant en chef à 21 heures et demie et l'accompagnerait au War Office.
Nous finissions de dîner chez le général Lelong quand un nou- veau coup de téléphone nous prévint que Sir Edmund était à l'am- bassade. Nous le rejoignîmes aussitôt. Il me sembla un peu gêné.
Il tenait à informer le général Gamelin des derniers renseigne- ments reçus. La brigade écossaise, débarquée à Andalsness, avait livré combat aux Allemands, vers Dombas, et leur avait démoli sept chars. « Ce n'est pas mal, n'est-ce pas ? » conclut-il. Et l'on se sépara sans plus parler de prendre contact avec le général Massie.
Notre départ était fixé au lendemain matin Dès notre retour au Hyde-Park Hotel, je mis de l'ordre dans mes notes. Puis je me couchai et m'endormis. Pas pour longtemps. Vers minuit et demi, un appel téléphonique me réveillait. J'étais avisé qu'un officier quittait le War Office, porteur d'un pli urgent pour le général Gamelin. Quelques instants après, cet officier me remettait une
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grande enveloppe, dont l'adresse était de la main du C.I.G.S. J'ou- vris la lettre aussitôt. Elle était écrite sur une grande feuille, du genre de celles utilisées dans les administrations de tous les pays pour l'établissement de brouillons ou de « minutes ». Visiblement, Sir Edmund avait pris le premier papier sous sa main pour la rédiger. Le C.I.G.S. exposait que les derniers renseignements reçus de Norvège étaient si alarmants que le gouvernement de Sa Majes- té, à son grand regret, ne pouvait rendre exécutoires les décisions du Conseil Suprême. L'évacuation d'Andalsness et de Namsos était devenue inévitable. Elle commencerait sans délai. Remettant la feuille dans l'enveloppe, je songeais à l'attitude embarrassée du chef d'E.M. impérial, quelques heures plus tôt. Il était vraisem- blablement au courant de la décision de son gouvernement, mais il avait mieux aimé la communiquer par écrit que de vive voix.
Le 28, à 7 heures et demie, je montrai la lettre au général Gamelin. Tout étant à refaire, j'organisai une dernière rencontre avec le général Ironside, dans le bureau de notre attaché militaire.
Elle eut lieu vers 9 heures et demie. Le commandant en chef pro- testa contre la décision du cabinet britannique. Il parut convaincre son interlocuteur de la nécessité de préparer le repli sur Narvik des éléments de Namsos. Pour cela, i l importait de reconnaître d'urgence si, malgré la saison, encore peu avancée sous ces lati- tudes, la route côtière était utilisable, d'organiser les ravitaille- ments dans les fjords successifs au long de la route. Quant à An- dalsness, « i l ne fallait pas y donner l'impression d'une fuite ».
Nous quittâmes le C.I.G.S. espérant qu'il était en plein accord avec le commandant en chef. A midi et demi, nous atterrissions au Bourget.
Le 30 avril, malgré l'arrivée de nouvelles forces françaises à Glasgow, (une seconde division légère était en cours de transport, une troisième prête à être embarquée), les Britanniques nous informaient que l'évacuation de Namsos et Andalsness, commen- cée la veille, se poursuivait. Les pressants télégrammes adressés au comité des chefs d'E.M. de Londres, exposant la nécessité et suggérant les moyens de conserver des contingents alliés à Namsos, restèrent sans effet.
Dieu merci, on tint bon à Narvik. Une page de plus fut ainsi écrite au livre de gloire de l'Armée française. La prise de Narvik par les troupes de Béthouart, victoire que nos revers en France empêchèrent d'exploiter, fut le rayon de soleil qui brille parfois dans un ciel de tempête.
RELATIONS FRANCO-BRITANNIQUES
Dès avant la guerre, des contacts fréquents et confiants s'étaient établis entre les états-majors français et britanniques. Echanges de visites et conférences avaient mis au point les modalités de l'aide qu'apporteraient nos alliés à l'ouverture des hostilités. Aide sym- bolique, i l faut bien le dire. Sur le plan terrestre, deux divisions devaient entrer en ligne dans un délai d'un mois après la déclara- tion de guerre. Sur le plan aérien, 1' « Air Advanced Striking Force » (A.A.S.F.), comprenant une soixantaine de chasseurs et autant de bombardiers, prendrait ses bases en Champagne. Par contre, sur le plan maritime, toute la flotte de la « Royal Navy » entrerait en action au premier jour du conflit.
On sait la hâte avec laquelle le cabinet britannique déclara la guerre, le 3 septembre 1939. Cependant, les militaires, conscients de la faiblesse des moyens envoyés d'entrée de jeu sur le continent, craignaient de voir « casser » l'armée française dans une grande bataille initiale. Aussi, le 4 septembre, après-midi, débarquaient au Bourget le général Sir Edmund Ironside, C.I.G.S., et l'Air chief marshal Sir Cyril Newall, chef d'E.M. de la R.A.F., pressés de rencontrer le général Gamelin. Je les accueillis à leur descente d'avion et les menai au Vieux Fort de Vincennes. Ils étaient accom- pagnés du major-general Sir Richard Howard-Vyse, qui allait être le chef de la mission britannique auprès du commandant en chef, et du lieutenant-colonel Harold Redman, qui représenterait, au sein de cette mission, le major général Ismay, secrétaire du War Cabinet.
Très ouvert aux larges conceptions, Sir Edmund Ironside, géant de 2 mètres de haut, passait aux yeux de ses compatriotes pour
« trop intelligent ». Cet imposant artilleur était connu dans l'Army sous le surnom de « Tiny », c'est-à-dire de... « fluet ».
Sir Ciryl Newall, fin, élégant, était, au contraire du C.I.G.S., ter- riblement entêté. Il se refusait, avec la plus grande courtoisie, à témoigner la moindre compréhension aux projets qui n'étaient pas directement inspirés par la R.A.F., ou, tout au moins, spécifique- ment britanniques.
Le général Gamelin conféra un long moment avec les deux grands chefs d'Outre-Manche. A l'issue de la réunion, i l nous dit que le principal souci des Anglais était de nous voir « nous enga- ger comme des fous », entre Rhin et Moselle. Ils étaient venus nous prêcher la prudence. Il avait calmé leurs alarmes, leur avait montré qu'avant la fin de la concentration de nos armées, nous étions limités à une activité d'avant-gardes, que l'attaque de la l i - gne Siegfried exigerait, au préalable, le compte serré de nos moyens
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offensifs. Il nous rapporta, ajoutant qu'il y avait donné sa pleine adhésion, la phrase de Sir Edmund, en conclusion de l'entretien :
« Trois secteurs doivent rester inébranlables : le front de France, l'Afrique du Nord et Suez, cœur de l'Empire britannique. »
Dans le domaine terrestre, nos alliés tinrent leurs promesses.
Deux divisions, embryon de la « British expeditionnary Force » (B.E.F.), aux ordres du général Lord Gort, prirent secteur dans la région de Maubeuge, à la fin septembre. Un mois plus tard, la B.E.F.
alignait quatre divisions sur le théâtre du N.-E. Dans le bureau de la « Section Forces Terrestres » de notre petit état-major, sur une grande carte fixée sur panneaux escamotables, était figuré, à l'aide de signes distinctifs et amovibles, le dispositif détaillé des divi- sions. Il était soigneusement tenu à jour. Un matin de novembre 1939, le duc de Windsor, détaché quelque temps plus tôt à la mis- sion de Sir Richard Howard-Vyse, et qui venait souvent nous voir, tomba en arrêt devant la carte. Ayant découvert les quatre petits pavillons « Union Jack », qui représentaient les divisions de Sa Ma- jesté, noyées dans la masse des divisions françaises, i l s'approcha des panneaux à les toucher du front et demanda non sans humour :
« Oh ! donnez-moi une loupe, s'il vous plaît ! »
La B.E.F. était placée sous les ordres du commandant en chef des Forces terrestres. Par délégation, le général Georges, comman- dant du T.O.N.E., en exerçait le commandement. Mais toutes les grandes questions d'organisation et d'emploi de l'armée britannique étaient discutées entre le général Gamelin et le chef d'E.M. impé- rial. C'est ainsi que, lors de la première alerte de novembre 1939, la manœuvre à prévoir, la « manœuvre Dyle », fut arrêtée par le général Gamelin en accord avec le général Ironside, bien que le problème fût essentiellement « nord-est ». C'est ainsi que, le 19 no- vembre après-midi, Sir Edmund vint à Vincennes entretenir le commandant en chef du rythme d'accroissement prévu de la B.E.F.
Il exposa que la contribution britannique au T.O.N.E. était alors de quatre divisions, qu'elle serait portée à dix, plus tout ou partie d'une « armoured division » (division blindée), en avril 1940. Au mois de septembre 1940, la B.E.F. serait forte de quinze divisions, peut-être de vingt. E n décembre, le total serait certainement de vingt.
« On me reproche, dit le C.I.G.S., de n'appeler qu'une fraction des hommes mobilisables. Que ferais-je d'une foule mal encadrée et mal équipée ? La formation de nouvelles unités est liée à la fa- brication des matériels nécessaires. »
Quand s'engagea la bataille du 10 mai 1940, les Britanniques, fidèles à leurs engagements, comptaient, en France, dix divisions et une division blindée.
Il n'est pas sans intérêt de s'arrêter un moment à ces chiffres.
Après le tour de force que fut l'évacuation de 330 000 hommes (220 000 anglais et 110 000 français) de Dunkerque, du 27 mai au 4 juin, après l'embarquement, à Saint-Valéry-en-Caux, des restes de la 5P division du major-général Fortune et de la division blindée du major-général Evans, que subsistait-il des matériels de la B.E.F. ? Pas un char, pas un canon, pas un véhicule. Une simple soustraction montre donc qu'en décembre 1940, l'armée britanni- que, d'après les prévisions du général Ironside, ne pouvait guère aligner plus de dix divisions du type « théâtre européen ». Quel qu'ait été l'appui fourni par les Dominions, quel qu'ait été l'amé- nagement des effectifs dans les grandes unités, le nombre de ses divisions, au printemps 1941, ne pouvait permettre au Royaume- Uni qu'un faible accroissement de ses forces au Moyen-Orient, qu'une aide étroitement limitée à la Grèce, envahie par les armées de Hitler. Cette pénurie de moyens semble bien avoir été la cause principale des difficultés britanniques en 1941 et 1942, dans la Méditerranée orientale et en Cyrénaïque.
Sur le plan aérien, la collaboration britannique n'alla pas sans quelques mécomptes. Il convient, cependant, de louer sans réserve l'attitude de l'Air-marshal Barratt, commandant l'A.A.S.F. basée en France. Vivant nos difficultés, i l apporta toujours au général Vuil- lemin le plus entier concours. Au dire de ses compatriotes, i l était
« plus français que les Français ». Mais les demandes de renforce- ment de ses moyens étaient, à l'ordinaire, mal accueillies par le chef d'E.-M. de la R A . F .
La R.A.F. possédait une flotte de bombardiers nettement supé- rieure en qualité et en quantité aux forces aériennes de bombarde- ment françaises. Son état-major était impatient de s'en servir. Le.
général Gamelin dut user de toute sa persuasion pour en différer l'engagement jusqu'à la grande bataille terrestre du 10 mai 1940. Par contre, l'augmentation du nombre des chasseurs de l'A.A.S.F. était envisagée peu favorablement par Sir Ciryl Newall. Ses réticences trouvaient un vigoureux appui auprès du cabinet britannique. Le gouvernement de Sa Majesté était résolument hostile à toute dimi- nution des moyens aériens destinés à la protection du Royaume Uni contre d'éventuels bombardements de l'aviation ennemie.
Préoccupation légitime, sans doute, encore qu'égoïste, mais qui permit, i l faut le reconnaître honnêtement, l'échec du « Blitz » de la Luftwaffe en août et septembre 1940.
Les rapports entre notre Amirauté et la Royal Navy, au cours de la campagne 1939-1940, furent bons, même très bons. L'amiral Darlan, qui passait pour ne pas aimer les Anglais, ne marchanda jamais son concours aux flottes britanniques qui, ne possédant pas
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de bâtiments aussi rapides, sinon aussi puissants, que le « Dun- kerque » et le « Strasbourg », firent souvent appel à ces vaisseaux de ligne. Le capitaine de vaisseau Holland, attaché naval à Paris avant la guerre, était à Maintenon, siège de l'Amirauté française, le représentant de 1' « Admiralty ». Il avait l'estime et l'amitié de ses camarades français. Il donnait l'impression d'aimer sincèrement notre pays. Il me dit, un jour, son particulier attraitpour le Pays Basque, hommage qui fut singulièrement agréable au Bayonnais que je suis. Il quitta son poste au début d'avril, pour prendre le commandement du porte-avions « Ark Royal ». Et, le 3 juillet 1940, il fut envoyé par l'amiral Somerville à l'amiral Gensoul, à Mers el- Kébir, porteur de l'ultimatum britannique !
J'ai mentionné quelques aspects de ce que fut la collaboration franco-britannique touchant la conduite des opérations, de septem- bre 1939 à avril 1940. Les conceptions du général Gamelin trou- vaient presque toujours un écho favorable chez le C.I.G.S. Les objections, souvent justifiées, venaient du Premier Lord de la mer et du chef d'E.-M. de la R.A.F.
Il semble, en effet, que nos plans étaient parfois trop ambi- tieux-
La « manœuvre Dyle », qui poussait nos forces à l'est du méri- dien de Bruxelles, n'était-elle pas basée sur l'idée préconçue que l'ennemi, cherchant à envelopper notre aile gauche, allait repren- dre l'opération de Moltke, en 1914 ? Alors qu'était tenue pour im- probable, voire pour impossible, une offensive débouchant des Ar- dennes, visant à la rupture du centre de notre dispositif...
Une intervention en Laponie était peut-être « séduisante », pour parler comme Sir Edmund Ironside. Mais où nous aurait-elle me- nés, compte tenu des faibles effectifs qui auraient pu être débar- qués à Petsamo, petit port de pêcheurs ? Les Britanniques ne se trompèrent pas sur le côté quelque peu chimérique de l'affaire.
Nous nous rangeâmes, d'ailleurs, facilement à leur point de vue.
Par contre, si l'exécution de l'opération « Stratford », en Norvè- ge, n'avait pas connu de nombreux atermoiements, elle aurait pu donner de meilleurs résultats. Mais l'éparpillement de nos forces était-il souhaitable ?
Seul, le projet d'un front balkanique répondait à un concept stratégique rationnel. Les gouvernements alliés ne s'en soucièrent guère. Si, au cours de la première année de la guerre, nous ne pouvions étayer sérieusement un front oriental, nous pouvions du moins prendre des dispositions pour son ouverture ultérieure.
Certes, i l est facile de se poser en critique « après coup ». Mais je ne peux m'empêcher de penser à la question de Caillaux à
Joffre, en 1911 : « Avons-nous, comme l'estimait Napoléon, comme conditions de la victoire, 70 % de chances de notre côté ? » Le généralissime désigné considéra que nous ne les avions pas. Et l'on négocia... E n 1939, nous ne possédions pas, certainement, 70 % de chances de vaincre. Mais nous étions « le dos au mur... »
Sans doute, l'Armée française donnait-elle une apparence de puissance. Ses cadres avaient consciencieusement et beaucoup tra- vaillé, sans pourtant extrapoler les leçons du passé. Les enseigne- ments de la guerre civile espagnole n'avaient pas été assez mé- dités. L'efficacité du couple char-avion n'avait pas été comprise.
Nos forces aériennes étaient cruellement déficientes. Mais, dans l'Armée de Terre, l'emploi des chars demeurait d'une timidité dé- concertante. L'impulsion donnée par le général Weygand, avec la constitution des divisions légères mécaniques, n'avait pas été sui-
vie avec la vigueur désirable. La création de divisions cuirassées datait de la veille de la guerre. On s'y était rallié comme à regret,
tant était vivace le principe, largement dépassé, du char exclusive- ment voué à l'accompagnement de l'infanterie. Le colonel Charles de Gaulle ne s'y était pas trompé.
Une des causes de la défaite des Allemands, en 1918, avait été la séparation de leurs forces en deux catégories, les divisions d'attaque et les divisions de secteur. Quand les premières furent usées, le front s'écroula.
N'y avait-il pas toutes choses égales d'ailleurs, dans notre or- ganisation de 1939, un vice du même ordre ? Nous avions trois sortes de divisions. Les premières étaient de solides formations, ne comptant pratiquement que des éléments d'activé. Les secon- des possédaient de bons noyaux actifs et un armement très proche des premières. Avec un entraînement intensif, elles pouvaient, au bout de peu de temps, être assimilées aux premières. Mais les
troisièmes ne comprenaient que des réservistes et leur équipement était très incomplet. Une longue période d'instruction eût été nécessaire pour leur donner la cohésion et les réflexes indispen- sables au combat.
Dans le déploiement de ses armées, en 1914, Joffre avait consti- tué des groupements de ses divisions de réserve et les avait disposés en des zones considérées comme secondaires. Après quelques mois du rude apprentissage du champ de bataille, les divisions de ré- serve pouvaient sensiblement se comparer aux divisions d'activé.
A la fin de 1915, i l n'existait plus guère de différence entre les unes et les autres.
Il m'a toujours semblé qu'entre 1919 et 1939, notre haut com- mandement, ne retenant que les résultats de 1916 à 1918, ait fait preuve d'une certaine audace en prévoyant l'emploi sur le même
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pied, au début d'un conflit, des divisions actives et des divisions de réserve. Il est vrai qu'il faisait un effort considérable pour l'ins- truction des cadres et des unités de réserve. Malheureusement,- les crédits, qu'il réclamait à cet effet, crédits essentiels à notre défense, étaient trop souvent réduits ou supprimés.
Ces réflexions, assez amères et faciles à faire « a posteriori », m'ont quelque peu éloigné des rapports interalliés au cours des premiers mois de la Seconde Guerre mondiale. J'évoquerai donc, pour terminer, quelques officiers britanniques qu'en raison des tâches confiées à la « Section Défense Nationale » de l'état-major particulier du commandant en chef, je rencontrais chaque jour, souvent même plusieurs fois par jour.
Le major-général Sir Richard Howard-Vyse, chef de la mission, ancien colonel des « Blues », l'un des deux régiments de Horse- Guards, était un homme d'une grande finesse, d'une intelligence pénétrante. Bien connu dans l'Army sous son sobriquet de « Wom- bat », i l expliquait avec humour que « le wombat était un petit animal de la famille des marsupiaux, ayant la curieuse caracté- ristique d'être strictement monogame. » Il assura, avec une conscience, un tact, une compréhension remarquables, sa tâche de trait d'union entre le C.I.G.S. et le commandant en chef. Il devait me faire part, bien des années plus tard, qu'un auteur de son pays, écrivant ses mémoires, avait présenté le rôle de chef de mission comme une prise de multiples contacts militaires et politiques, à l'insu de la haute autorité auprès de laquelle ce chef de mission était accrédité. « Je ne me suis pas adonné à cela, me disait le Wombat dans sa lettre. E n partie peut-être par indolence, mais principalement parce qu'à mon avis, j'étais là pour gagner et garder la confiance du commandant en chef et de son état-major. » I l donna au général Gamelin les preuves d'un très sincère attachement. Il est resté pour moi, jusqu'à sa mort, un très fidèle et très bon ami.
Son chef d'état-major, le major George Davy, cavalier comme lui, se montra toujours mieux que loyal à notre égard. Il était pour nous un excellent camarade. Quelques années plus tard, après avoir affirmé sa valeur dans le « Middle East », promu brigadier, il devint le chef du bureau des opérations au Q.G. allié d'Alger, à 1' « A.F.H.Q. ». En janvier 1944, visitant le théâtre d'opérations italien, i l me fit l'amitié de venir déjeuner à mon P.C., à Colli al Volturno. Je suis toujours resté en relations avec ce parfait galant homme.
L'interprète officiel de la mission britannique était le capitaine John de Salies, des « Irish Guards » et d'une famille « euro- péenne », car on trouve des Salies en Suisse comme en Irlande.
Sympathique et pittoresque ; i l parlait le plus pur français du grand siècle. Un heureux hasard nous remit en contact, en juin 1944, à Rome où le général Juin m'avait dépêché comme gouver- neur français de la Ville Eternelle, en attendant qu'un titulaire officiel fut désigné par Alger. Je retrouvai John de Salies égal à lui-même, plein d'humour et très à l'aise dans les milieux ro- mains, dont i l démêlait facilement les menues intrigues.
Le lieutenant-colonel Harold Redman, surnommé « Dixie », étant « l'antenne » du secrétaire du War Cabinet. Il était en liaison constante avec la « Section Défense Nationale » de l'état-major particulier du commandant en chef. Notre commun travail de se- crétaire des réunions franco-britanniques resserra encore nos re- lations. La plus solide amitié ne tarda pas à nous lier. Elle ne s'est jamais relâchée. Son second, le capitaine de corvette Cole- ridge, l'accompagnait généralement dans ses visites quotidiennes.
Mon adjoint, le capitaine de frégate Ausseur, et moi les considé- rions, l'un et l'autre, comme faisant partie de notre équipe.
La première occasion qui me fut donnée de travailler avec des Britanniques remonte à 1918. Depuis, je peux dire, sans fausse modestie, que j ' a i acquis, pendant et après la dernière guerre, une certaine expérience des relations avec les Anglo-Saxons.
Ils ont leurs mentalité particulière des méthodes en harmonie avec cette mentalité. Leur penchant pour l'analyse s'oppose sou- vent à notre goût de la synthèse. Bien présomptueux, cependant, celui qui prend ces différences intellectuelles ou de formation pour des infériorités. Chaque pays a un génie qui lui est propre.
Si j ' a i pu obtenir quelques résultats avec nos alliés britan- niques ou américains, c'est que j ' a i toujours cherché à me confor- mer au « maître-principe » du maréchal Foch, en m'efforçant de bien les comprendre et à bien me faire comprendre d'eux.
OLIVIER POYDENOT