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Les chirurgiens ne doivent pas craindre les patients roux

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172 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 19 janvier 2011

actualité, info

Les chirurgiens ne doivent pas  craindre les patients roux 

La médecine, nous ne le savons que trop, n’est pas une science exacte. La chirurgie non plus. Pour autant, l’une et l’autre n’ont de cesse – croit-on généralement – de se rap- procher autant que faire se peut de l’objecti- vité et, surtout, du caractère reproductible de leurs pratiques et de leurs résultats posi- tifs. Via, bien entendu, cette médecine sans cesse en quête de fondements établis sur des

«preuves». Avec en toile de fond une ques- tion fondamentale, rarement abordée de ma- nière frontale, et – du moins à notre connais- sance – jamais véritablement théorisée. Com- ment dans une telle approche globalisante parvenir à prendre en compte sinon les di- versités individuelles du moins (prenons quelques pincettes lexicales) les «différences phénotypiques» ?

Ainsi, à la veille de la Noël 2010, cette dé- licieuse publication 1 du British Medical Jour­

nal, fort opportunément reprise sur le site Slate.fr. Une publication dérangeante aussi, à l’extrême limite du politiquement correct contemporain ; pour tout dire une publica- tion bien embarrassante. Elle est signée d’un grou pe de quatre chirurgiens dirigé par An- drew L. Cunningham (département de chi- rurgie générale, Morriston Hospital, Swansea, Pays de Galles).

«Traditionnellement, les chirurgiens et les

anesthésistes considèrent les patients roux avec appréhension à cause de leur réputation : ils saigneraient plus, auraient un seuil réduit de tolérance à la douleur et, bien que cela soit anecdotique, une tendance à développer des hernies» écrivent les auteurs en intro- duction. «Traditionnellement» ? Qui, hor mis les chirurgiens et les anesthésistes, a aujour- d’hui connaissance de cette tradition ? Et, incidemment, qu’en pensent les chirurgiens et les anesthésistes roux, qu’ils soient britan- niques ou qu’ils ne le soient pas ?

Le Dr Cunningham et ses collègues pren- nent grand soin de nous rappeler que ce phénotype concerne entre 1 et 2% de la po- pulation mondiale, proportion pouvant grim- per entre 2 et 6% dans l’hémisphère nord (sans parler des populations «blanches» des anciennes colonies britanniques…). Cette proportion atteindrait 13% de la population point de vue

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Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 19 janvier 2011 173 écossaise et 10% de la population irlandaise,

catholique ou protestante. Les bases géné- tiques de la «rousseur» de tel ou telle ? Les auteurs rappellent qu’elles ont été identi- fiées en 1997 et qu’elles sont notamment en relation avec le gène d’un récepteur d’une mélanocortine (MC1R) situé sur le chromo- some 16. On observera incidemment que la découverte de ces données objectives et mo- léculaires n’a guère modifié les regards sub- jectifs portés sur les «roux», leur teint pâle, leurs yeux clairs, leur sensibilité aux rayons solaires ultraviolets et tous multiples clichés de tous ordres, généralement péjoratifs, qui leur sont associés depuis l’Iliade.

Après avoir relu l’épopée d’Homère, les auteurs ont actionné le moteur Google pour ratisser au plus large dans la littérature uti- lisant les termes «roux», «douleur» et «chi- rurgie». Ils ont ainsi recensé de nombreuses anecdotes sur le comportement clinique des personnes aux cheveux roux et sur leur ten- dance à saigner plus que la moyenne. Cer- tains ont cherché à évaluer et à comprendre.

Une étude a ainsi tenté de montrer s’il existait un lien entre les cheveux roux et les hémorra- gies après une amygdalectomie pratiquée…

en période de pleine lune et un vendredi 13.

L’incidence des hémorragies a été d’environ 7% sans que l’on puisse voir ici une diffé- rence avec la même intervention pratiquée chez des bruns, des blonds ou des châtains.

Une autre étude menée à partir de tests de coagulation chez cinquante femmes (dont une moitié avait des cheveux roux et l’autre des cheveux noirs ou châtains) n’a pas per- mis d’observer de différences alors même

que les femmes aux cheveux roux faisaient état de fréquentes ecchymoses dans la phase périopératoire.

Les conclusions sont plus intéressantes pour ce qui est de la relation entre les cheveux roux et les exigences pour la pratique de l’anes- thésie. Différentes études, de taille réduite, ont montré que les porteurs d’une double mutation du gène MC1R sont plus sensibles aux anesthésiants opiacés, mais moins à d’autres types, notamment la lidocaïne.

Une association a d’autre part été trouvée chez les femmes rousses avec l’incidence de l’endométriose, diagnostiquée après laparo- s copie pratiquée pour recherche des causes d’une infertilité. Les choses sont en revan che plus complexes pour ce qui est des hernies.

«Nous n’avons pas trouvé des liens solides entre le phénotype cheveux roux et le déve- loppement de hernie dans notre recherche documentaire» écrivent les auteurs qui obser- vent toutefois un lien entre cheveux roux et syndrome de la cornée fragile, une maladie autosomique récessive du tissu conjonctif avec perforation spontanée de la cornée dont le gène impliqué se situerait, à proximité du MC1R, sur le chromosome 16 (16q24). De là à associer, via le tissu conjonctif, le phéno- type roux à une tendance accrue à la forma- tion de hernie semble bien difficile à prouver.

Au total, que conclure ? Sans doute que

les anesthésistes doivent prendre plus de précautions avec leurs patients roux mais que ces personnes ne sont pas exposées à un plus grand risque opératoire que le reste de la population. «Il semblerait que l’idée selon laquelle les personnes aux cheveux roux au- raient un risque périopératoire accru est sans aucun fondement, écrivent les auteurs. Cet argument pourrait bien n’être utilisé que comme une excuse de dernier recours par les chirurgiens confrontés à des saignements problématiques ou à des hernies récurren- tes.» Ces mêmes auteurs certifient avec un grand luxe de détails qu’ils n’ont ici aucun conflit d’intérêt.

Ils ont tous les quatre rempli le formulaire ad hoc.2 Ils déclarent ne pas avoir de rela- tions financières avec des organisations qui pourraient avoir un intérêt dans les travaux présentés au cours des trois années précé- dentes, aucun autre lien ou activités qui pourraient avoir influencé le travail présenté.

Seul détail : le troisième enfant de l’un des auteurs est de phénotype roux.

Jean-Yves Nau [email protected] 1 Cunningham AL, et al. Red for danger : the effects of red hair in surgical practice. BMJ 2010;341:c6931 doi : 10.1136/bmj.c6931

2 www.icmje.org/coi_disclosure.pdf

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