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1.La Hongrie au sortir de la guerre

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1. La Hongrie au sortir de la guerre

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Après une lutte pour l’indépendance et la répression autrichienne qui l’accompagnait, la Hongrie accède à une quasi-égalité de traitement avec l’Autriche en 1867 à travers la conclusion du Compromis (Ausgleich). Si le mouvement est indéniablement national, il n’est pas pour autant démocratique. En dépit d’apparences libérales et parlementaires, le régime marque le triomphe de l’aristocratie conservatrice, attachée à la préservation des libertés locales et opposée au centralisme germanique. Il mène une politique d’oppression des minorités qu’il dénonçait lorsque Vienne cherchait à lui imposer ses vues. La Croatie (sans la Dalmatie, qui demeure autrichienne) obtient certes une autonomie

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.

Mais partout ailleurs en Hongrie, bouleversée par des transformations socio-économiques profondes, la politique chauviniste de la noblesse magyare est marquée assez rapidement par un mouvement de modernisation. Modernisation, mais certainement pas démocratisa- tion : en matière nationale, les libéraux et leurs successeurs ne rompent pas avec le mé- pris et la sous-représentation des minorités. Tous les stratagèmes, notamment les décou- pages électoraux, sont mis en œuvre pour maintenir leur marginalisation. Plus encore, non seulement la législation prévoit la primauté du hongrois sur les autres langues, mais aussi son interprétation ne permet pas aux autres de recevoir la place, même marginale, que la législation aurait pu leur faire espérer. Même les Croates connaissent une applica- tion restrictive de leur statut d’autonomie. L’évolution se caractérise par une aggravation constante du statut des minorités nationales. Même d’après le recensement hongrois de 1910, celles-ci représentent un poids numérique colossal, flirtant avec la moitié de la po- pulation totale. Outre de petites minorités serbo-croates et ruthènes, le pays compte une bonne dizaine de pour cent d’Allemands, un peu plus de Slovaques ainsi que plus d’une quinzaine de Roumains. Toutefois, l’idée d’un démantèlement de la Hongrie (et donc évidemment de la Double-Monarchie) n’est vraiment adoptée par les Puissances qu’en 1918, quelques mois avant la fin de la guerre

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.

En dépit des protestations du régime bourgeois de Comte Michel Károlyi et des tentatives diplomatico-militaires de son successeur communiste, Béla Kun, la Hongrie perd défini- tivement les deux tiers des possessions de la Couronne de Saint-Etienne. La Slovaquie et la Russie ruthénienne reviennent à la Tchécoslovaquie ; la Transylvanie et une partie du

1 Pour l’illustration cartographique, les cartes 3 et 6 (pp. 466 et 467) des annexes s’avèrent les plus intéres- santes.

2 BERENGER, Jean, Histoire de l’empire de Habsbourg. 1273-1918, Arthème Fayard, Paris, 1999, pp. 640-643. SZAVAI, Janos, La Hongrie, PUF, Paris, 1996, pp. 22-28. Ce dernier défend, assez mal, l’idée d’une démocratie aussi aboutie que celle que l’on peut rencontrer en Europe occidentale.

3 BERENGER, Jean, op. cit., pp. 652, 677-683 et 690-691. SZAVAI, Janos, op. cit., pp. 22 et 28-31 ; MORDAL, Jacques, op. cit., p. 54.

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Banat à la Roumanie ; l’autre partie du Banat, la Croatie, la Slavonie, la Syrmie et la Bac- ka à la Yougoslavie ; le Burgenland à l’Autriche. Ainsi, non seulement la Hongrie perd des territoires où vivent d’autres populations – il ne lui reste que huit millions d’habitants (39% d’avant les traités) sur à peine plus de 90 000 km² (29%) – , mais aussi plus de deux millions et demi de Magyars sont arrachés à la mère-patrie. Ainsi, on en retrouve plus d’un million trois cent mille en Roumanie (11% de la population totale du pays ; 33% de ses minorités nationales), 750 000 en Tchécoslovaquie (6%; 19%), plus de 450 000 en Yougoslavie (3% ; 26%) et près de 300 000 en Autriche (2% ; 4%). Au niveau du terri- toire, l’amputation ou le dépeçage est encore plus consternant : de l’ancien royaume d’avant la guerre, 36% vont à la Roumanie (soit plus que la Hongrie elle-même), 22% à la Yougoslavie tout comme à la Tchécoslovaquie (plus des deux tiers de celles-ci) et 1%

à l’Autriche. Plus que dans la position embarrassée de Thomas Woodrow Wilson, l’explication doit être recherchée de l’entérinement de ces pertes territoriales dans l’hostilité marquée du Tigre au régime hongrois, qu’il croit hautement responsable de la guerre et catégoriquement opposée à l’Entente pendant tout le conflit. Quand Miklós Hor- thy arrive à la tête de ce royaume sans roi à la fin de l’été 1919, il n’a qu’à s’incliner de- vant les exigences alliées. Le principe des nationalités est largement ignoré au profit de considérations stratégiques et militaires, favorisant le développement d’ambitions hégé- moniques de la part des vainqueurs. La démoralisation n’entame pas le désir de revanche, même si les nouvelles autorités espèrent le moment propice. La rupture avec l’ancienne Hongrie est renforcée par l’interdiction de rétablir la dynastie compromise dans la guerre.

D’ailleurs, si elles disposent de soutiens importants à l’intérieur du pays et même parfois même à l’extérieur, les deux tentatives de retour de Charles de Habsbourg échouent la- mentablement. De surcroît, elles sont dès le départ vouées à l’échec en raison de l’opposition des trois Etats-successeurs voisins et vainqueurs, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et la Roumanie. Ces trois pays, réunis au sein de la Petite Entente, manifes- tent leur opposition catégorique à ce projet. Les Grandes Puissances se rallient à ce point de vue et l’imposent à Budapest

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4 HADJU, Tibor, et NAGY, Zsuzsa, "Revolution, Counterrevolution, Consolidation" in SUGAR, Peter F., HANAK, Péter, et FRANK, Tibor (éd.), A history of Hungary, Indiana UP, Bloomington, 1990, pp. 295- 318 ; ORMOS, Mária, "The Early Interwar Years", in ibid., pp. 319-327. HOENSCH, Jörg Konrad, A his- tory of modern Hungary, 1867-1994, Longman, Londres - New York, 1995, pp. 85-124 ; SZAVAI, Janos, op. cit., pp. 32-34 ; SAKMYSTER, Thomas, "Miklós Horthy (1868-1957)", in BODY, Pal, Hungarian statemen of destiny. 1860-1960, Social Science Monographs, Boulder, 1989, pp. 97-120 ; MAGOCSI, Paul Robert, op. cit., c2003, p. 147 ; BECKER, Jean-Jacques, op. cit., pp. 67-69 et 77-78 ; BOGDAN, Henry, La question royale en Hongrie au lendemain de la Première Guerre Mondiale, Institut de recherches de l’Europe centrale, Louvain, 1979, pp. 5-63 ; DUGAST-ROUILLE, Michel, Charles de Habsbourg : le dernier empereur, 1887-1922, Duculot, Louvain-la-Neuve, 1991, pp. 203-230 ; JUHASZ, Gyula, Hunga- rian Foreign Policy, 1919-1945, Akadémiai Kiadó, Budapest, 1979, pp. 7-67. Il faut noter que ces chiffres sont corroborés par MORDAL, Jacques, op. cit., pp. 53-54. Cet ouvrage signale aussi un très petit transfert à l’Italie (moins de 50 000 habitants sur 21 km²); CASTELLAN, Georges, Histoire des Balkans(…), pp.

401-405, 412 et 416.

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2. La perception du tempérament national et l’usage du champ séman- tique de la nation

2.1. Les légations 2.1.1. Budapest

5

Quoiqu’inégalement selon les périodes, le sujet semble intéresser la légation. Puisqu’un seul diplomate apporte une contribution substantielle, il est inutile de s’étendre davantage sur cet aspect quantitatif.

Légation de Budapest (1921-1924)*

Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement référence au champ sémantique de la nation ou au caractère national (B) :

approche chronologique

Année A B

1921 57 21 (37%)

1922 35 17 (49%)

1923 32 13 (41%)

1924 8 2 (25%)

* auparavant, la légation ne fonctionne pas.

Charles Autraing qui ne demeure que très peu de temps à Budapest développe une vision originale. En effet, il critique les Hongrois : dangereux manipulateurs, ils évoqueraient de beaux principes pour dissimuler leurs échecs ou leurs mauvais coups :

"il fallait bien se rendre compte du fait que ce discours faisait partie d’une manœuvre destinée à voiler le piteux échec de la tentative royale [de Charles de Habsbourg], sous des déchaînements de patriotisme et des attaques aux Alliés, et éventuellement, d’étouffer toute la question, pour le gros public, à la faveur d’une crise ministérielle."6

Dès son arrivée, Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou oriente son discours tout différemment. Il faut dire que quand un peuple s’en prend aux Juifs, tout lui est pardonné.

Dans l’extrait qui suit, leur communauté est représentée comme la pieuvre qui contrôle tout par la négligence des secteurs les plus aisés du pays et, d’une certaine manière, des classes moyennes :

"Placée entre les Magnats et la noblesse, classe des grands propriétaires, qui exerçaient et qui, encore à l’heure actuelle, exercent une influence considérable dans le pays, et la juiverie qui tient dans ses mains tout le commerce et l’industrie, la classe moyenne ne jouit jusqu’ici en Hongrie le rôle que, dans les Etats modernes, elle est appelée à remplir pour le développement de la culture et l’administration à la fois sage, progressive et li- bérale des intérêts publics. Le magnat trop riche et le noble de campagne, traditionaliste, réactionnaire et peu instruit, tous deux groupés en castes exclusives, ont amené par une

5 Sauf contre-indication, les rapports cités dans ce point précis sont tirés des dossiers chronologiques sui- vants : Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. gén.] Hongrie 1919-1925. Hongrie 1919-1921. Hongrie 1922. Hon- grie 1923-1924.

6 Rapport de Charles Autraing à Henri Jaspar, Budapest, 15 avril 1921, p. 2.

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conséquence indirecte, le triomphe du juif dans les villes. (…) L’importance qu’avec le temps les juifs ont prise dans l’organisme social magyar ils l’ont donc acquise au détri- ment de la classe moyenne. Pour ne pas être confondue avec ceux-ci et parce qu’elle considérait le commerce et l’industrie comme des branches d’activité indignes de l’opinion qu’elle avait de soi-même, la classe moyenne se consacrait à peu près exclusi- vement jusqu’ici aux professions libérales."7

Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou considère donc en plus que la Hongrie est un pays arriéré. Mais l’accusation qu’il porte ensuite est plus grave : les Juifs sont accusés explicitement de complicité avec les Bolcheviks et implicitement d’être des éléments antinationaux et de couardise. Les soupçons, pourtant justifiés, d’attaques antijuives sont balayées du revers de la main :

"Du mouvement communiste, où les juifs jouèrent ici comme en Russie un rôle sinistre, une réaction est née contre eux. Une politique chrétienne a pris naissance qui voudrait voir attribué à la classe moyenne un rôle plus important dans la direction du pays et sur- tout dans sa vie économique (…).

Il va de soi que cette politique chrétienne n’est pas pour plaire aux juifs qui voient leur hégémonie menacée dans le mouvement économique. Mais comme cette politique nou- velle est de caractère essentiellement national ils n’osent pas la combattre en face. Leur presse mène sourdement la lutte et fait répandre à l’étranger le bruit qu’ils sont l’objet de persécutions. La presse chrétienne, au contraire, leur reproche de discréditer le pays au dehors, de n’avoir jusqu’ici poursuivi que leur intérêt personnel sous le dehors de l’intérêt national, et de crier qu’on les égorge alors que le magyar chez lui ne demande que de gagner son pain au même titre que lui dans le commerce et l’industrie."8

Très vite, le diplomate belge ne se prend plus de pincettes. Il présente l’antisémitisme sans la moindre réprobation et ne dissimule pas vraiment le sien :

"Mr. Freidrich est, à l’Assemblée nationale le chef du parti chrétien national, parti d’extrême-droite qui mène une campagne antisémite dans le but d’empêcher la prépon- dérance des israélites dans la vie économique de la Hongrie et de substituer à ceux-ci les éléments bourgeois de la population magyare qui jusqu’ici s’en tenaient éloignés.

(…)

Les débats qui se sont poursuivis devant la Cour d’assises ont mis en valeur l’inanité des témoignages qui pesaient sur lui. Ils ont plutôt prouvé que l’ancien président du Conseil était victime d’une machination politique, dans laquelle il est possible que des rancunes israélites aient trouv[é] à se satisfaire"9

Mais l’acolyte bolchevique n’est pas épargné le moins du monde. Le constat est impor- tant puisque les deux ennemis de la nation sont associés mais pas confondus. Ils sont dé- noncés pour leurs mensonges et pour leur propagande financée par des vols et servie par les Serbes, accusés d’infecter le territoire qu’ils occupent :

"Les bruits fâcheux qui ont circulé depuis la répression du communisme, sur la situation troublée de la Hongrie ne reposaient sur aucun fondement. S’ils sont quelquefois inspi- rés par les juifs, ils le sont aussi par les disciples de Lénine qui n’ont pas renoncé à leur propagande en Hongrie. La classe moyenne de ce pays a été soumise à une rude épreuve sous la tyrannie de Bela Kuhn et elle a perdu toutes les illusions idéalistes qu’elle a pu avoir sur les théories bolchevistes ainsi que sur la mise en pratique de ces théories. Il

7 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou à Henri Jaspar, Budapest, 13 mai 1921, p. 1 (rec- to/verso).

8Ibid., p. 2.

9 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 10 juin 1921, pp. 1 et 2.

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n’y a que les agitateurs, stipendiés par Moscou, pour ne pas le reconnaître. Ces agita- teurs, systématiquement organisés et disposant de capitaux importants, continuent à ré- pandre le poison communiste dans la classe ouvrière et de ce chef occupent beaucoup la police hongroise. Les communistes de Budapest se trouvent en relations constantes et étroites avec les agences de propagande de Vienne et de Pecs (territoire encore occupé par les Serbes, que ces derniers devront abandonner après les ratifications du traité de Trianon et qu’en attendant ils infectent ou laissent infecter de bolchevisme comme une plaie au flanc de la Hongrie). Les agences de Vienne et de Pecs dépendant à leur tour des centrales de Berlin et de Stockholm qui les subsidient au moyen de bijoux volés en Russie, de chèques et de billets de banque, notamment suisses et américains, fabriqués avec une extraordinaire habilité."10

Dans les lignes qui suivent, l’échec de la tentative de récupération communiste du mou- vement national doit donc le rassurer et lui plaire. Dans le dernier volet de son rapport, il affirme que les commerçants malhonnêtes… sont presque tous des israélites, que les camps d’internement contre les communistes sont encore nécessaires ; des éventuelles erreurs ou excès commis, il conclut qu’il n’est pas possible de faire une omelette sans casser des œufs

11

.

Un peu plus d’une semaine plus tard, sa défense du Hongrois devient apologétique : ré- aliste, pacifique, supérieur, se sacrifiant pour son bien et celui de tous. Le rôle des Alliés dans l’élaboration des traités y est décrit dans des termes peu glorieux. Il ne semble pas embarrassé d’avoir affirmé quelques mois auparavant que les Hongrois étaient arriérés :

"… ce pays sorti de guerre amputé des deux tiers (…) [est] entouré de voisins enrichis de ses dépouilles mais inférieurs à lui en civilisation et qui lui font durement éprouver le poids de sa défaite. L’orgueil magyar ressent vivement cette humiliation ; mais il se ré- signe, convaincu que, si la paix apparaît aux yeux de tous comme une nécessité vitale pour l’Europe, et l’est encore davantage pour la Hongrie. Et en cela on peut dire que ce peuple a l’esprit européen autant que la conscience de ses intérêts.

Il escompte aussi que sans initiative, sans violence de sa part, les constructions du traité de Versailles et du traité de Trianon s’écrouleront d’elles-même[s], en ce qui le concerne, parce qu’elles portent en soi un vice congénital, parce qu’elle ont violé des droits historiques millénaires autant que des principes économiques, des situations géo- graphiques et des lois physiques."12

Un autre enseignement de cet extrait est l’existence de droits issus du vécu historique que des conditions pratiques de droit et de géographie. Il rappelle que le Danube et ses af- fluents convergent vers le pays et que rien ne pourra altérer cette réalité. Si le ton s’avère indéniablement magyarophile, Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou ne verse ce- pendant pas dans le béni-oui-oui. Conservant un fifrelin d’esprit critique, il reconnaît les risques que le caractère magyar et la psychologie nationale font peser sur la paix entre les Etats-successeurs

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10 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 13 mai 1921, pp. 2-3.

11Ibid., pp. 3-4.

12 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 21 mai 1921, p. 1.

L’amputation n’est pas une métaphore rare. Elle revient plus tard : rapport de Maximilien-Henri Van Yper- sele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 14 février 1922.

13 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 23 juillet 1921, p. 2.

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La critique ne se cantonne pas aux populations du royaume sans roi. Les ‘fossoyeurs’

américains de la Hongrie sont fustigés pour s’être présentés comme ses sauveurs :

"Si l’on pouvait encore s’étonner de quelque chose à propos de l’attitude des Etats-Unis dans la question des traités de paix, ce serait le moment de rappeler que le point de départ des rigueurs du traité de Trianon est précisément un principe Wilsonien, le principe des nationalités. C’est en appliquant ce principe, sous la conduite du Président des Etats-Unis, que la Conférence de la Paix fut amenée à amputer la Hongrie des nationalités Slovaques, roumaines, croate et serbe qui faisaient les flancs-gardes de la Couronne de St. Etienne.

Mieux même, c’est sous l’influence personnelle et sur les vives instances du président Wilson, on se souvient, que des territoires voisins du Danube, territoires purement hon- grois ont été enlevés à ce pays pour enrichir le patrimoine de la Tchéco-Slovaquie.

Aujourd'hui que ces opérations de dépouillement sont faites et consacrées, ce n’est pas sans ironie qu’on voit l’Assemblée Nationale Magyare acclamer comme un vengeur le pays dont le premier délégué fut en quelque sorte son naufrageur, et en appeler, de l’injustice soufferte, contre qui ? Contre les alliés, contre la France notamment, qui n’auraient pas demandé mieux que ne pas suivre le Président Wilson jusqu’au bout de ses thèses.

C’est là, dans tous les cas, une manifestation d’une moralité politique nouvelle."14

Mais le discours connaît une forte évolution, peut-être même un retournement, et se rap- proche de celui du premier diplomate évoqué. Ainsi, après un semestre, Maximilien- Henri Van Ypersele de Strihou finit par considérer que, face à des pays de la Petite En- tente et des Balkaniques qui témoignent de leur volonté d’apaisement, la Hongrie joue au trouble-fête, avec son impénitence, sa vanité et son patriotisme mal entendu. Il déclare ainsi dans ce rapport du 27 septembre 1921, que même les partisans des Magyars en viennent à estimer qu’ils s’engagent dans une voie déraisonnable

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.

Il considère également que le pays doit gagner en maturité :

"… son indépendance l’oblige prendre des responsabilités et par conséquent à surveiller ses paroles et ses actes, à avoir de l’esprit de conduite, une discipline politique, toutes choses dont il pouvait se passer pendant les longs siècles d’où il dépendait de Vienne et où ses caprices et ses boutades de mineur étaient tenus en lisière par ses tuteurs qui rési- daient au Ballplatz et à Schönbrunn [centres névralgiques de l’Empire habsbourgeois]."16

Plus largement, il impute la responsabilité de la situation de la Hongrie à elle-même : il soutient que les dirigeants de Budapest se révoltent contre les justes conséquences de la défaite

17

. La fin du rapport n’est pas plus favorable :

"Cette situation dépeint exactement l’état d’esprit des dirigeants hongrois, dont le carac- tère fantasque et ingénu donne souvent à leur politique l’allure trop personnelle du caprice et lui enlève du sérieux jusqu’à manquer de bonne foi, et l’impasse où se trouve engagé le gouvernement qui déclare à l’extérieur ses intentions d’exécuter les Traités et dont les ac- tes, à l’intérieur, n’ont d’autre but que de s’y soustraire."18

14 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 14 août 1921.

15 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 17 septembre 1921, p. 1.

16 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 25 janvier 1922, p. 2.

17 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 4 avril 1922, p. 1 (recto).

18Ibid., p. 2.

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La charge se poursuit : les nationalistes exacerbés sont fustigés lorsqu’ils s’en prennent à István Bethlen qui, dans presque tous les rapports du diplomate, jouit d’une bonne presse.

Le retournement est une fois de plus constaté : le Premier ministre est attaqué par les premiers pour son orientation excessivement libérale et son appel à arrêter les campagnes antisémites

19

. Toutefois, même si sa politique emporte plus facilement l’adhésion du di- plomate que celle de ses prédécesseurs, Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou n’est pas complètement rassuré. Evoquant les Hongrois Réveillés, une association chauviniste et irréductiblement opposée au traité de Trianon, il accuse le gouvernement de double jeu : condamnés en public, ils seraient soutenus en coulisses. Pour aggraver leur cas, ils sont suspectés de vouloir une politique extérieure d’action à l’instar des fascistes italiens.

Finalement, il relativise le danger de collusion entre les deux groupes, fascistes hongrois et italiens, dont les idéologies et les projets ne convergeraient pas tellement

20

. Toutefois, il pense que le gouvernement agira adéquatement, afin de ne pas provoquer d’intervention dans le chef d’une Petite Entente, inquiète

21

. Plus généralement, il se mon- tre confiant: la Hongrie serait certes nationaliste, redoutable par sa cohésion et son excès de malheur, mais le gouvernement agirait sagement, inspiré par les intérêts nationaux

22

. La perte d’influence des fascistes sur le gouvernement le réjouit littéralement :

"La diminution d’influence au sein du Gouvernement de ces agents actifs de l’infortune nationale a provoqué la retraite de M. Gömbös de ses fonctions. On en tire aussi l’horoscope que la situation du Comte Bethlen se trouvera raffermie, ce qui permettra de donner à sa politique plus d’unité et une allure plus libérale à son gouvernement. La Hon- grie, aura, dès lors, enfin compris où sont ses véritables intérêts, non pas, comme jus- qu’ici, dans une réaction orgueilleuse, étroite et rancunière, mais dans une adaptation sans parti pris des castes ni de nationalités aux conditions de son relèvement sur la base de ce qu’elle est et non point de ce qu’elle fut."23

De passage à Budapest, Léon van Iseghem synthétise ses deux visions dans un portrait mitigé de la ‘nature’ hongroise, qui serait à la fois arriérée (aspect négatif) mais profon- dément anticommuniste (aspect positif) :

"Le pays, profondément royaliste par un instinct qui s’accroît encore du sentiment de ré- action contre les excès du bolchéviste, garde dans ses mœurs des survivances féodales.

Particulièrement, il a, de la monarchie, une conception religieuse et presque mystique."24

19 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 28 août 1922, p. 3.

20 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 3 novembre 1922.

21 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 13 janvier 1923.

22 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 17 janvier 1923.

23 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 20 juin 1923, p. 2. Un peu plus tard, István Bethlen apparaît fermement décidé à appliquer le traité de Trianon à la grande satisfaction de la Roumanie, de la Yougoslavie et de Tchécoslovaquie, ce qui favorise la paix. Au contraire, les fascis- tes symbolisent le dangereux irrédentisme. Rapport de Léon van Iseghem à Henri Jaspar, Budapest, 22 novembre 1923. L’idée qu’elle a bien compris où se trouvait son intérêt est corroborée par son rapport du 2 décembre 1923.

24 Rapport de Léon van Iseghem à Henri Jaspar, Budapest, 3 novembre 1921, p. 1 (recto).

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Mais cela peut avoir des conséquences fâcheuses. L’affectation pour la nation ne pourrait s’envisager en dehors de l’adhésion à la royauté légitimiste :

"Comme aux yeux de l’Eglise les époux divorcés restent unis par les liens du mariage, ainsi le Roi consacré, même si la Nation le répudie, reste le Roi. La Constitution ne sau- rait donc admettre la déchéance pas plus que la doctrine catholique n’admet le divorce."25

*

* *

Pour clôturer ce portrait de la politique hongroise par la légation de Budapest, il faut en- visager la façon dont cette dernière perçoit l’action des différentes puissances, petites ou grandes, régionales, européennes ou mondiales, dans la problématique hongroise.

L’omniprésence du sujet s’explique par la conjugaison de plusieurs phénomènes.

L’agitation magyare tant à l’intérieur de la Hongrie (politique gouvernementale et com- portement des populations) que dans les pays voisins (agissements et sort des minorités séparées de la mère-patrie) explique cette récurrence dans les rapports.

Légation de Budapest (1921, réouverture de la légation - 1924)

Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement référence aux relations internationales (B) : approche chronologique

Année A B

1921 57 55 (96%)

1922 35 29 (83%)

1923 32 28 (88%)

1924 8 7 (88%)

Parfois, comme dans l’affaire du Burgenland, les Hongrois sont présentés sous un jour mitigé. Néanmoins, souvent, leur comportement est dénoncé, en même temps que celui de leurs complices. Mais, Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou critique moins leur crédulité que ceux qui l’ont entretenue :

"La chute du cabinet Giolitti n’a pas surpris le monde politique hongrois, et si elle doit avoir pour conséquence le départ définitif du comte Sforza elle causera même ici une certaine satisfaction.

Au moment de régler leurs comptes avec leurs vainqueurs les hongrois s’étaient allés à des illusions que les événements ont durement contredites et qui les ont remplis d’acrimonie et de rancune.

Ils comptaient sur la Grande[-]Bretagne où les magnats ont toujours conservé des sym- pathies dans la haute aristocratie ; sur la France qui avait attiré dans le rayonnement la vie intellectuelle le courant d’idées antiallemandes de certains milieux bourgeois et litté- raires, et qui aussi, sous l’impulsion de Mr. Paléologue avait fait, au dépit visible de l’Italie, des avances à la Hongrie dans l’espoir de l’attirer et de la conserver à elle ; sur l’Italie, enfin, qui avait en Hongrie des traditions multiséculaires fondées sur des maria- ges de Souverains, sur la culture latine qui, jusqu’au début du siècle dernier fournissait, ici comme en Pologne, la langue avec laquelle on communiquait avec l’étranger, sur l’Italie d’après guerre qui quittait la Conférence de la Paix en claquant les portes, sur l’Italie dont le sentiment public n’était jamais satisfait des Alliés et notamment de la France (…)"26

25 Rapport de Léon van Iseghem à Henri Jaspar, Budapest, 3 novembre 1921, p. 1 (verso).

26 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 30 juin 1921, p. 1.

(9)

Sans laisser transparaître ses sentiments, Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou sou- tient que la politique italienne serait plus réaliste que la française :

"La conception d’union Italo-Magyaro-Roumaine, destinée, dans la pensée de ses fer- vents, [à] entra[î]ner un jour l’Autriche dans son orbite, appara[î]t plus significative en- core, et peut-être moins fantastique, si on la contraste avec le bloc que la France vient de se constituer à l’Orient de l’Europe par le patronage – avoué disent les hongrois, très vexés d’ailleurs de l’événement,– de l’alliance Tchèco-Polonaise récemment conclue."27

Mais le ton est généralement hostile à l’Italie, comme les rubriques précédentes le dé- montrent. Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou laisse supposer la possibilité in- quiétante d’un armement de la Hongrie par l’Italie

28

. Un peu plus tard, elle est accusée d’avoir conclu avec les Magyars un accord qui prévoit l’occupation du Burgenland si la Tchécoslovaquie et/ou la Yougoslavie venait à l’attaquer. Ce réarmement interviendrait de surcroît après le rapprochement constaté entre d’une part la Hongrie, d’autre part la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie

29

.

Exceptionnellement, il prend la défense des Alliés face à une Hongrie qui se comporte à l’instar du Reich et qui définit Versailles comme une manifestation de l’impérialisme et de la vengeance du gouvernement français d’alors

30

. Plus encore, les Allemands apparais- sent plus tard comme des monstres sans aucun scrupule : non seulement ils déversent des sommes considérables sur la Hongrie pour entretenir le parti de la revanche, mais aussi ils n’hésitent pas à noyer ou pendre les indicateurs de la commission interalliée qui voit son travail rendu presque irréalisable

31

.

Il ne décrit pas les Hongrois en des termes rassurants. Ainsi, lorsqu’il estime qu’ils de- viennent plus froids et plus réfléchis, c’est pour annoncer qu’ils n’ont pas renoncé à leurs projets, mais qu’ils attendent leur heure

32

. Ce n’est pas tant le gouvernement lui-même qui effraie, mais les visées des fascistes qui veulent le remplacer. Leur programme in- carne une volonté de revanche sur les traités : alliances et manœuvres germanophiles, frontières historiques et donc irrédentisme, lutte contre la France et ses acolytes de la Pe- tite Entente

33

. Devant cette menace et les visées démasquées des autorités magyares, Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou comprend bien pourquoi la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie ne peuvent baisser leur garde face à leur remuant voisin, qui multiplie

27 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 7 décembre 1921, p. 2.

28 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 23 décembre 1922.

29 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 3 mars 1923.

30 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 20 juillet 1921, p. 2.

31 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 25 avril 1922.

32Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 12 octobre 1922.

33 Rapports de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 7 et 17 novembre, 20 décem- bre 1922 et 14 novembre 1923.

(10)

vainement les dénégations

34

. Il soutient que la Hongrie n’a pas renoncé à ses ambitions d’avant-guerre et qu’elle cumule les maladresses qui l’exposent aux attaques de ses ad- versaires

35

.

S’il croit un court instant à la bonne volonté hongroise

36

, il se ravise rapidement :

"On ne peut que déplorer que le Gouvernement magyar laisse s’envenimer des incidents que ses voisins peuvent ensuite exploiter contre le pays en le représentant comme un élément de perturbation et de provocation."37

Mais la représentation belge en Hongrie oscille entre une condamnation complète et une indulgence relative. Dans un premier rapport, Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou dénonce une violation mal dissimulée de Trianon. Cependant, comme indiqué plus haut, la plus grosse menace vient d’une conspiration d’agitateurs nationalistes : elle aurait visé les représentants yougoslave et roumain pour embarrasser le gouvernement

38

. Dans un second, il salue István Bethlen, homme peu impressionnable et très opiniâtre, qui a rom- pu avec les dangereux fascistes et qui rejette la politique tutélaire de l’Allemagne. La sagesse triompherait avec cette personnalité

39

. Quant à Miklós Horthy, il est présenté comme celui qui les empêche de nuire : il a envoyé le parlement en vacances

40

. Mais la confiance ne s’étend pas à d’autres personnes

41

:

"Tandis que le Chef du Gouvernement, conscient des réalités en véritable d’homme d’état qu’il est, négocie les bases d’une bonne entente avec les voisins, le vieil esprit magyar de tracasserie perce ailleurs comme pour lui donner un démenti.

Même le Ministre de l’Intérieur, dans un tout récent discours, parlait de la Slovaquie, de la Croatie et de la Transylvanie en les appelant ‘les territoires occupés’. Il n’y a donc rien d’étonnant, si à Prague, à Bucarest et à Belgrade on conserve toujours de la méfiance, même lorsque le parfait honnête homme qu’est le comte Bethlen s’efforce de prouver les intentions pacifiques de son Gouvernement et de donner une impression favorable de l’état d’esprit du pays."42

Au contraire, de passage à la légation, Léon van Iseghem prend parti pour la Hongrie contre les ‘grands’ Alliés. Il n’y a ni ambiguïté ni tergiversation :

"Il va sans dire que l’humiliante intervention subie dans ses affaires par la Hongrie [à propos des aventures de Charles de Habsbourg] dont l’attitude a été fort correcte, impli- que de la part des grandes puissances qui la lui ont infligée le devoir de protéger le pays

34 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 31 janvier 1923.

35 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 7 juin 1923.

36 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 12 avril 1923.

37 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 22 avril 1923, p. 2.

38 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 3 juillet 1923.

39 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 6 août 1923. D’autres rapports usent du même ton laudatif à son égard. Il jetterait ainsi les bases de meilleures relations avec ses voisins par l’abandon des rêves insensés caressés par plus d’un Magyar. Rapport de Maximilien-Henri Van Yper- sele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 2 octobre 1923.

40 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 14 septembre 1923.

41 La Hongrie serait le bourreau qui se croit victime. Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 29 octobre 1923.

42 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (...) à Henri Jaspar, Budapest, 28 septembre 1923, p. 2.

(11)

qu’elles ont désarmé contre des voisins armés par leur[s] soins. Il est à espérer qu’en échange des concessions obtenues de Budapest, la grande Entente s’est ménagée des ga- ranties du côté de la petite. Les démarches de ses représentants à Pragues et à Belgrade le laissent supposer (…)"43

Mais, toujours, il fustige les nouveaux Etats, au premier chef la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. Ainsi, si la Roumanie adopt[e] une attitude moins intransigeante

44

… "Serbes et Tchèques, comptant à la faveur du désordre arrondir leur butin et obtenir la révision de l’accord de Venise, tentent de brouiller les cartes et poussent plus loin en- core leurs exigences."45

Plus généralement, ce dernier diplomate se montre vite plus optimiste, en évoquant la neutralisation des visées de chacun :

"La situation reste donc grave [risque d’intervention de la Petite Entente en Hongrie].

Mais certains considèrent ce point de vue comme trop p[e]ssimiste. J’ai entendu des cercles hongrois émettre l’opinion qu’il ne s’agissait vraiment que d’une tentative de chantage ; les Serbes ayant à compter chez eux avec l’opposition des Croates, et les Tchèques avec celle des Slovaques."46

Bien plus d’un an s’écoule avant qu’il envisage le comportement de Prague sur un ton plus favorable : comprenant les intérêts de son industrie, la Tchécoslovaquie montrerait de bonnes dispositions.

A Paris, Edmond Gaiffier n’hésite pas à mettre en doute l’efficacité de la politique hon- groise des autorités de Paris. Il met deux points en exergue en commentant sa tentative de constituer une barrière antibolchevique. Non seulement son idée d’associer, à cette fin, les efforts de Varsovie, Prague, Budapest, Bucarest et Belgrade lui apparaît compromise par la suspicion des deux dernières. Mais aussi il suppose que si le traité de Neuilly est fidèlement exécuté, la volonté de la Roumanie de s’entendre avec la voisine yougoslave empêchera la France de jouer le rôle d’arbitre, auquel elle aspire, entre la Hongrie et les puissances qui sont nées ou se sont agrandies à ses dépens

47

.

Si la défense de la paix et des traités ainsi que des prédictions pessimistes demeurent constantes, l’évolution des opinions de Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou est particulièrement forte.

43 Rapport de Léon van Iseghem à Henri Jaspar, Budapest, 3 novembre 1921, p. 2 (verso). Dans son rapport du 5 novembre 1921, il semble confirmé dans son impression d’une Hongrie qui s’exécute, d’une Yougo- slavie et d’une Tchécoslovaquie qui se modèrent.

44 Rapport de Léon van Iseghem à Henri Jaspar, Budapest, 7 décembre 1921, p. 1.

45 Rapport de Léon van Iseghem à Henri Jaspar, Budapest, 3 novembre 1921, p. 2 (recto).

46Ibid., p. 2 (verso).

47 Rapport d’Edmond Gaiffier au ministre des Affaires Etrangères, Paris, le 3 juillet 1920, pp. 1-2, in Arch.

Min. Aff. Etr. (B), Europe Orientale. Pologne. Après la reconnaissance (dossier 10.807.2).

(12)

2.1.2. Autres légations

A Prague, Gaston de Ramaix veut à tout prix le triomphe des Tchèques, quoique républi- cains, contre leurs ennemis intérieurs, les minorités, et extérieurs, les monarchistes, actifs à Vienne et à Budapest, irrédentistes à souhait. Il semble partager l’opinion tchèque que l’Entente opère une faute grave en adoptant une attitude plus conciliante à l’égard de ces derniers

48

. Son successeur, Maurice Michotte de Welle, ne s’inscrit nullement en rupture : il oppose la jeune démocratie, qu’il faut soutenir, et les monarchistes et revanchistes (les mêmes) de tous poils qui veulent la rayer de la carte, qu’il faut combattre

49

. Il n’oppose aucun argument à l’inquiétude exprimée par Edvard Beneš quant à la survie de la Tché- coslovaquie

50

. Il se réjouit aussi à l’idée que les manœuvres de la Hongrie pour récupérer la province perdue seraient appelées à échouer

51

. Poursuivant son inventaire des ‘mauvais’, il déplore les méthodes orientales qui sont encore en honneur, à Budapest avant de fus- tiger dans le même courrier leur impérialisme et le[ur]s conceptions vraiment tartares

52

. Si, à Vienne, Raymond Leghait présente une Autriche dénuée de visées expansionnistes, la Hongrie passe pour le trouble-fête qui dynamiterait bien dès que possible le système des traités

53

.

A Belgrade, une fois n’est pas coutume, les Hongrois doivent donc partager le statut d’ennemi le plus honni et le plus détestable avec les Italiens. Mais ils peuvent être rassu- rés. Maurice Michotte de Welle ne les oublie pas. Il adopte ainsi un ton identique à celui dont il use après dans la capitale tchécoslovaque. Evoquant les aspirations à recouvrer les territoires perdus, il déclare que l’occupation de nombreux territoires périphériques avait constitué une blessure cuisante pour l’orgueil d’un peuple qui a toujours conservé, à travers l’histoire, les allures et la mentalité d’un conquérant

54

. L’usage qu’il fait du terme patriotisme, sans connotation positive, contraste avec celui de ses homologues.

Partageant comme Maurice Michotte de Welle la crainte d’actions hongroises, il souligne le caractère patriotique des entreprises de Belá Kun comme catalyseur permettant de mo- biliser les Magyars, bolcheviques ou non

55

.

48 Rapport de Gaston de Ramaix à Paul Hymans, Prague, 11 août 1919, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr.

pol.] Tchécoslovaquie. 1919-1923. Prague 1919.

49Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. pol.] Tchécoslovaquie. 1919-1923. Prague 1920, passim.

50 Rapport de Maurice Michotte de Welle à Paul Hymans, Prague, 4 janvier 1920, in Arch. Min. Aff. Etr.

(B), [Corr. pol.] Tchécoslovaquie. 1919-1923. Prague 1920.

51 Rapport de Maurice Michotte de Welle à Paul Hymans, Prague, 11 janvier 1920, p. 3, in ibid.

52 Ibid., passim. Ce n’est pas Halot qui le contredira : pour lui, les Hongrois sont tous des brutes. Rapport de Halot à Paul Hymans, Prague, 12 avril 1921, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. pol.] Tchécoslovaquie.

1919-1923. Prague 1921.

53 Rapport de Raymond Leghait à Henri Jaspar, Vienne, 1er et 21 février 1923, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. pol.] Autriche 1923-1929. Originaux Autriche politique 1923-1924.

54 Rapport de Maurice Michotte de Welle à Paul Hymans, Belgrade, 29 mars 1919, pp. 6-7, in Arch. Min.

Aff. Etr. (B), 1919-1924. Corr. pol./Légations/Yougoslavie. Serbie 1919-1921.

55 Rapport de Guy Heyndrickx à Paul Hymans, Belgrade, 22 juillet 1919, p. 1 (verso), in ibid.

(13)

A Bucarest, s’il évoque le péril que les conservateurs russes représentent pour la posses- sion de la Bessarabie

56

, Baudouin de Lichtervelde concentre son attention sur les Ma- gyars. D’abord, il met en cause les révolutionnaires hongrois et leurs velléités expansion- nistes. Ensuite, il défend l’action roumaine et fustige la tiédeur des Puissances, enfin leur ingratitude face à l’attitude salutaire de la Roumanie et leur indulgence erronée face à Budapest

57

. Quant à l’Italie, elle n’est pas plus épargnée : elle est accusée de compromet- tre la paix déjà peu assurée en voulant écraser la Yougoslavie, quitte à recourir et à favo- riser les anciens ennemis, l’Autriche, la Bulgarie mais surtout la Hongrie

58

. Cela conduit à constater que la Hongrie figure en tête de la liste des ennemis à combattre tandis que la Roumanie est presque présentée comme une missionnaire de la justice et de l’ordre.

Lorsque le diplomate en question formule un jugement sur le comportement des Puissan- ces, elles sont invariablement fustigées pour leurs faiblesses ou leurs erreurs. L’extrait qui suit témoigne successivement de ces trois facettes :

"Le plus féroce ennemi de la Roumanie est le général américain – un allemand, peut-être même un juif ! On ne pourrait pas faire choix d’un plus mauvais représentant. C’est lui qui renseigne si bien Paris sur les horreurs commises par les armées du Roi Ferdinand ! Le haut commissaire du Gouvernement Roumain ne se préoccupe pas beaucoup des plaintes, des réclamations de Paris. Il sait bien que le Conseil Suprême ne le délogera pas de Pest. Du reste, toutes les abominations attribuées aux Roumains sont fausses ; cette armée s’est conduite aussi bien que possible.

A Pest elle maintient l’ordre d’une façon très digne et efficace. Les Roumains agissent en H[o]ngrie comme les armées alliées dans les territoires occupés ; pas un wagon de blé n’a quitté la Hongrie pour la Roumanie.

Du reste ‘la Conférence s’est couverte de ridicule à Budapest’. –authentique-. A Paris on oublie ou on ignore :

1/ Que ce sont les Hongrois qui ont attaqué les Roumains qui ne demandaient que la paix ;

2/ Que les troupes roumaines n’ont pas fait de réquisitions illicites ;

3/ Que le butin de guerre emporté consiste en matériel pris en plein combat ;

4/ Que seul le matériel volé pendant l’occupation allemande a été emporté en Roumanie après récupération et identification ;

5/ Que les troupes roumaines restent à Budapest sur la demande expresse des alliés."59

"Qu’arriverait-il, ai-je demandé, si les troupes roumaines se retiraient ? La terreur blan- che, me répondit mon informateur.

Sous le règne bolcheviste, des centaines et non pas des milliers de nos amis – c’est-à-dire des notables – ont été fusillés, massacrés, torturés.

Les troupes Roumaines empêchent les vengeances qui grondent, et rendent surtout service aux juifs qui seraient les premières victimes. Voilà donc la Roumanie protégeant les Juifs hongrois ! Quelle inconséquence de la part de la Conférence, qui veut imposer la protec- tion des minorités !"60

56 Rapport de Baudouin de Lichtervelde à Paul Hymans, Bucarest, 9 juillet 1919, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. gén.] Roumanie 4 / 1917-1921 / Roumanie 1918-1921

57 Rapport de Baudouin de Lichtervelde à Paul Hymans, Bucarest, 3 mai, 9, 26, 31 juillet, 4, 6, 9, 12 août, 6 septembre 1919, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. gén.] Roumanie 4 / 1917-1921 / Roumanie 1918-1921

58 Rapport de Baudouin de Lichtervelde à Paul Hymans, Bucarest, 9, 26, 31 juillet, 27 août 1919, in ibid..

Ceux du 26 juillet et du 27 août 1919 sont plus spécialement consacrés à la menace italienne.

59 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 1er octobre 1919, p. 2, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. gén.] Roumanie 4 / 1917-1921 / Roumanie 1918-1921.

60Ibid., p. 3.

(14)

Même si les Alliés semblent prendre conscience du danger, les rapports qui suivent s’inscrivent dans la même veine

61

. Ils sont même accusés de pousser la Roumanie à re- joindre un bloc réunissant l’Allemagne, la Bulgarie, la Russie et la Turquie

62

. Tout au plus, le diplomate se borne à évoquer ponctuellement une maladresse roumaine isolée

63

. A l’autre extrême, il présente une Roumanie qui s’offre en sacrifice expiatoire pour les fautes des grands vainqueurs, en acceptant les blessures et les injustices d’un traité qu’on lui impose, au profit d’une Hongrie qui n’exécute pas ses obligations

64

. Fin 1920, il dresse à nouveau un réquisitoire sans pitié pour les Magyars et l’Entente accusée de mal- traiter son fidèle allié des Carpates, la Roumanie : principale responsable de la guerre, la Hongrie n’aurait pas pour autant renoncé à ses visées bellicistes, presse et gouvernement excitant même les esprits chauvins. Pour couronner le tout, il évoque la conspiration ma- gyare en vue de la restauration des HABSBOURG

65

.

Et la Roumanie gagne probablement encore des points par des discours flatteurs ou des décisions favorables aux Belges, qui sortent des formules banales et courtoises en usage entre diplomates

66

. Les Belges en viennent à dresser un portrait des Roumains dominé par les qualités : le réalisme (la conscience de leurs intérêts) et le pacifisme

67

, la modération et l’appui aux Alliés en dépit de leur rancune légitime

68

ainsi que la fermeté du gouver- nement face aux pétitions exagérées de certains députés

69

. Au printemps 1921, il salue une fois de plus leur pragmatisme : [l]es Roumains ne désirent pas annexer d’autres ter- ritoires magyares ; ils ont un million de hongrois ; cela suffit

70

.

L’adhésion aux vues roumaines s’avère tellement forte que face aux menaces de rupture formulées par les Puissances en cas de non-retrait de la Hongrie, Albéric Fallon juge bon d’inviter la Belgique à ne pas suivre le mouvement

71

.

61 Rapports d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 17, 29 octobre, 11 novembre, 2, 4 décembre 1919, 15 janvier, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. gén.] Roumanie 4 / 1917-1921 / Roumanie 1918-1921. En ce qui concerne les Britanniques tout particulièrement, on peut ajouter le rapport du 29 janvier 1920.

62 Rapports d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 12 novembre 1919 et 9 avril 1920, in Arch. Min.

Aff. Etr. (B), [Corr. gén.] Roumanie 4 / 1917-1921 / Roumanie 1918-1921.

63 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 2 juillet 1920, in ibid. Il évoque aussi les mauvais choix pour la cérémonie d’un mariage princier : il aurait eu une empreinte trop allemande et trop bolchevi- que à fois. Rapport du 1er mars 1921.

64 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 30 août 1920, in ibid.

65 Rapport d’Albéric Fallon à Léon Delacroix, Bucarest, 30 octobre 1920, in ibid.

66 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 29 octobre 1919, in ibid. La décision à laquelle cette évocation renvoie est la nomination de Catargi pour représenter la Roumanie en Belgique. Rapport de Guy Heyndrickx à Paul Hymans, Bucarest, 30 avril 1920, même dossier.

67 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 21 novembre 1919, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr.

gén.] Roumanie 4 / 1917-1921 / Roumanie 1918-1921.

68 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 29 novembre 1919, in ibid.

69 Rapport d’Albéric Fallon à Henri Jaspar, Bucarest, 22 février 1921, in ibid.

70 Rapport d’Albéric Fallon à Henri Jaspar, Bucarest, 5 avril 1921, in ibid.

71 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 3 décembre 1919, in ibid.

(15)

Si Eugène de Ligne se montre assez prolixe en matière de politique des minorités, il ne laisse filtrer que peu d’opinions personnelles. De surcroît, ses avis changent du tout au tout très rapidement, même si aucune hostilité à l’égard de la Roumanie n’apparaît. Ainsi, il soutient qu’une personnalité de premier plan manque de tact avant d’affirmer trois se- maines plus tard que les autorités font preuve à raison de prudence dans leurs négocia- tions avec les Bolcheviks

72

.

Quant à Jules Guillaume, il ne laisse que rarement transparaître ses opinions. Il se contente de relater la situation extérieure de la Roumanie, esquissant toutefois un pays plus sur la défensive que par le passé et moins porté aux concessions. Cependant, il ne peut s’empêcher de montrer qu’à l’instar de son prédécesseur, il appuie les Roumains face aux aventures hongroises. Il salue en effet la fermeté peu coutumière des Alliés dans leur opposition désormais résolue à la restauration des Habsbourg

73

.

Au cours des deux dernières années, on distingue deux phases claires, tant chez Frédéric Collon que chez Eugène Robyns de Schneiauder : le ton résolument pro-roumain qui s’impose jusqu’en juillet 1923 laisse place ensuite à des réserves, voir des critiques. Dans un premier temps, le gouvernement de Bucarest fait figure de modéré

74

autant que de partisan de la fermeté face aux désirs de revanche des peuples vaincus. Le second des deux diplomates évoque même une digue puissante contre la marée montante des appé- tits des peuples vaincus

75

. Il salue également la proximité avec la Pologne, face à la Hon- grie, turbulent voisin : en renforçant le bloc séparant l’Allemagne de la Russie, elle sous- trairait les Magyars et les Autrichiens à l’orbite allemande

76

. Peu de temps auparavant, il approuve leur réserve quand les Serbes veulent attaquer la Bulgarie, alors qu’aucun signe de mobilisation n’est avéré

77

.

Ainsi, finalement, même si les représentants belges à Bucarest se montrent plus prolixes encore que les autres, autant celles de Prague, de Vienne et de Bucarest convergent pour critiquer l’attitude des Hongrois. Elles sont d’ailleurs très vite rejointes par Maximilien- Henri Van Ypersele de Strihou, en poste à Budapest. Il s’agit du seul cas où l’on assiste rapidement à un discours concordant entre tous les intervenants du corps diplomatique.

L’idée d’une Hongrie, seconde Prusse, mais en Europe danubienne, est d’ailleurs parta- gée par les autres acteurs de la politique étrangère belge. Les pages qui suivent en attes- tent.

72 Rapports d’Eugène de Ligne à Henri Jaspar, Bucarest, 10 mai et 1er juin 1921, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. gén.] Roumanie 4 / 1917-1921 / Roumanie 1918-1921.

73 Rapport de Jules Guillaume à Henri Jaspar, Bucarest, 3 novembre 1921, in ibid.

74 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 6 septembre 1922, in Arch. Min. Aff.

Etr. (B), [Corr. gén.] Roumanie 5 / 1922-1929 / Roumanie 1922-1924.

75 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 14 mai 1923, in ibid.

76 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 3 juillet 1923, in ibid.

77 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 29 juin 1923, in ibid.

(16)

2.2. La presse

Si deux pics de fréquence peuvent être dégagés (première année après la guerre et la mort de Charles de Habsbourg en avril 1922), on constate des clivages au niveau de la réparti- tion des nombreuses évocations de la Hongrie. Les journaux francophones et ceux libé- raux ou nationalistes se montrent plus loquaces. Mais de manière générale, en dépit des différences idéologiques, il faut répéter que le sujet est fréquemment évoqué. Même lors- que la série est largement incomplète comme la Volksgazet (collection existante depuis 1921), on retrouve de nombreuses informations. En moins de 400 jours entre la fin mars 1921 et le début avril 1922, on retrouve des articles consacrés à la Hongrie plus d’un jour sur deux, surtout dans la seconde moitié de la période. En aucun cas, le sujet n’est abordé moins de quinze fois entre fin 1918 et avril 1922. Parfois, on dépasse même la vingtaine (les quotidiens libéraux La Dernière Heure et Laatste Nieuws) ou l’on frôle la trentaine (le nationaliste La Nation Belge).

Nombre de jours où le sujet est

traité

11.11.18 31.01.19 01.06.19 05.07.19 01.09.19 20.09.19 20.11.19 30.11.19 23.02.20 29.02.20 01.06.20 07.06.20 08.09.20 14.09.20 15.12.20 21.12.20 25.03.21 31.03.21 25.07.21 31.07.21 24.11.21 30.11.21 01.04.22 07.04.22 08.08.22 14.08.22 15.12.22 21.12.22 08.04.23 14.04.23 08.08.23 14.08.23

Laatste Nieuws 4 6 4 1 1 5 1

Gazet Antwerp. 1 1 2 3 1 1 1 4 1

Standaard 1 3 1 1 1 5

Volksgazet 2 2 3 5 1

Nation Belge 7 4 5 1 1 2 6

Dernière Heure 2 4 4 3 1 3 1 2

Libre Belgique 3 1 1 1 2 2 6 1

Le Peuple 1 4 2 1 1 6

Contrairement à l’Autriche qui suscite généralement des propos favorables, compréhen- sifs ou, du moins, modérés dans la condamnation, la Hongrie soulève le plus souvent la réprobation, surtout dans les milieux nationalistes et libéraux. Il n’y a guère que les ca- tholiques qui pleurent la mort de Charles de Habsbourg, d’ailleurs davantage dans la perspective du décès du dernier souverain de la Double-Monarchie, dernière grande puis- sance catholique. Mais un examen plus détaillé s’impose.

Le premier reproche qui est formulé est leur indécrottable sympathie à l’égard des Alle- mands. Si les Autrichiens ne sont pas présentés comme allemands ou germanophiles à cause d’un malheureux concours de circonstances, les Hongrois apparaissent sous un jour nettement défavorable. La Nation Belge compare dès la fin 1918 [c]ynisme boche et ef- fronterie magyare

78

. Un peu plus tard, elle récidive avec Les Hongrois et Mackensen –

78La Nation Belge, 30 décembre 1918, p. 1.

(17)

Les Magyars s’excusent d’être forcés d’interner le maréchal allemand

79

. Ainsi, subrepti- cement, elle rapproche le caractère magyar du militarisme allemand. Le régime bolchevi- que ne trouve pas davantage grâce à ses yeux. Il n’est d’ailleurs pas distingué de ses pré- décesseurs puisque, le 23 juin 1919, la Nation Belge titre en première page Bela Kuhn veut reformer l’ancienne Autriche-Hongrie

80

. Deux mois plus tard, le ton n’est pas deve- nu plus tendre à l’égard de Budapest. Après avoir fustigé un régime de réaction en dé- composition

81

, les autorités sont accusées d’hypocrisie ([l]e gouvernement camoufle

82

).

Certes, après la mise en place du nouveau cabinet ministériel, on apprend dans le sous- titre que [l]e nouveau gouvernement accepte les conditions des Alliés

83

. Mais moins d’une semaine plus tard, la déception pointe. Deux sous-titres (Les tenants de l’ancien régime s’agitent. – Une assemblée nationale royaliste ? et Le cabinet Friedrich reste au pouvoir) de l’article intitulé La politique hongroise lance une alarme renouvelée de la réaction. Non seulement il invoque les manœuvres autour de la restauration, mais il parle également d’un parti de l’aristocratie féodale qui y participerait. La référence au Moyen Age ne se veut évidemment pas favorable. La monarchie hongroise est clairement perçue comme dangereuse

84

. Mais les critiques ne se limitent pas aux autorités budapestoises : dans [l]a Comédie hongroise, Percy affirme que [l]a politique de l’Entente a pour résul- tat de favoriser la propagande monarchiste. L’auteur de l’article évoque un risque réel pouvant troubler la tranquillité toute récente de l’Europe et du monde. Il dénonce les dissimulations de l’archiduc Joseph qui se servirait de Friedrich. L’Habsbourg ne se serait incliné que forcé par des Alliés, mais continuerait ses intrigues. En dépit des difficultés que la restauration soulève, István Friedrich la préparerait. Mais l’auteur de l’article s’en prend aussi à des Alliés auxquels il reproche un excès de scrupules : ils ne veulent pas être accusés d’immixtion dans les affaires intérieures de la Hongrie. Ainsi, selon l’auteur, il augmente la probabilité d’un retour à la monarchie, habsbourgeoise plus précisément

85

. Or, contrairement à l’archiduc Joseph, Charles ne prend pas des traits particulièrement hostiles. Il suscite davantage l’émoi et la compassion, avec une touche de condescen- dance :

"Quand l’effort séculaire des peuples d’Autriche et de Hongrie eut renversé d’un même coup l’Empire et l’Etat, Charles de Habsbourg ne consentit point à admettre le fait ac- compli. A plusieurs reprises, en des aventures qui manquèrent peut-être de sens politique,

79La Nation Belge, 2 janvier 1919, p. 3.

80Ibid., 23 juin 1919, p. 1.

81 "C’est toujours l’Archiduc qui gouverne la Hongrie – Le cabinet Friedrich est menacé de désagrégation", in Ibid., 1er septembre 1919, p. 3.

82 Il s’agit du sous-titre suivant : ibid., 1er septembre 1919, p. 3.

83Ibid., 3 septembre 1919, p. 3.

84Ibid., 9 septembre 1919, p. 3.

85Ibid., 10 septembre 1919, p. 3.

(18)

mais qui ne manquèrent jamais de vaillance, il voulut se lancer à la reconquête de la Cou- ronne de Saint Etienne. Son odyssée l’a conduit, avec les siens, dans le médiocre exil de Funchal. Il vient d’y mourir pauvre et abandonné. Sans doute n’a-t-il pas été une très grande figure. Mais assurément il fut une figure émouvante et ses anciens ennemis lui doivent cette justice de la reconnaître devant son lit de mort."86

Le portrait sombre dressé par l’organe nationaliste se retrouve dans la presse libérale.

Ainsi, La Dernière Heure ne manifeste pas plus de sympathie, ni à l’égard du comporte- ment de la Hongrie, sous tous les régimes, vis-à-vis des pays voisins, de ses minorités ou des Alliés

87

, ni à propos de l’idée de la restauration. A ce propos, un journaliste écrit dans la Chronique de l’étranger que les Habsbourg constituent la souche aristocratique (…) la plus résistante et la plus vivace. Il ajoute que des préparatifs sérieux pour restaurer la monarchie sont en cours

88

. D’une des deux aventures de Charles, ce journal évoque de longues et laborieuses machinations pour qu’il retrouve son trône

89

. Le lendemain, il tempère en signalant que les complicités sont bien restreintes dans la tentative de restau- ration devant bénéficier au Habsbourg

90

. Sans arriver à des manifestations aussi méfian- tes ou hostiles à l’égard de la Hongrie, de ses régimes et du risque de restauration, Laatste Nieuws ne leur accorde néanmoins aucune note favorable ou indulgente

91

.

Les socialistes partagent-ils cette réprobation et ce rejet de la Hongrie et des Habsbourg ? En tout cas, à l’époque de la République des Conseils, le quotidien du POB prend nette- ment parti pour le nouveau régime. Ainsi, Béla Kun passe vraiment pour une blanche colombe. Le journal titre à la mi-juin 1919 : Bela Kun témoigne d’un esprit conciliant. Il voulut éviter la guerre. Ses adversaires lui imposèrent la lutte. (…) Bela Kun se réjouit de prendre part à la Conférence de la Paix

92

. Il poursuit en évoquant des agressions des voisins de la Hongrie, dont les régimes seraient bourgeois et réactionnaires. Si Le Peuple ne manifeste aucune sympathie à l’égard de Friedrich et de ses acolytes, il exprime son hostilité au leader magyar surtout en politique intérieure – critique couverte de sa politi- que conservatrice, voire réactionnaire

93

. Quant à la puissance, également évoquée, du sentiment monarchiste, elle n’est pas non plus exposée dans la perspective d’une menace

86La Nation Belge, 2 avril 1922, p. 1.

87 Par exemple "Chronique de l’étranger. Les comptes de la république hongroise", in La Dernière Heure, 30 janvier 1919, p. 2; "Le Tigre somme la Hongrie d’être plus sage", ibid., 9 juin 1919, p. 1; "Bela Kun daigne consentir à traiter avec les Alliés. Mais comme il parle un tout autre langage…", ibid., 22 juin 1919, p. 1.

88 Divers articles de La Dernière Heure en septembre et en novembre 1919, février, juin et septembre 1920.

89 "Charles de Habsbourg roi de Hongrie !…", in ibid., 30 mars 1921, p. 3.

90 "La hantise du trône. Charles de Habsbourg voulait redevenir roi de Hongrie. L’heure n’était pas pro- pice" in ibid., 30 mars 1921, p. 1.

91 Editions des 8, 9 et 20 septembre 1919, 5 juin 1920, 28 juillet 1921, 2, 3, 5, 6 et 7 avril 1922, 12 août 1922. Aucun passage n’est particulièrement intéressant. Aucune nouveauté réelle.

92Le Peuple, 17 juin 1919, p. 2.

93 "Friedrich ne veut pas partir", in Le Peuple, 2 septembre 1919, p. 2.

(19)

pour le nouvel ordre européen. Davantage encore : l’affaire n’est pas même commentée, alors que les socialistes manifestent généralement une nette préférence pour les régimes républicains

94

. Toutefois, l’image de marque des Hongrois est très mauvaise : dans son édition du 7 juin 1920, un article contient un passage limpide. On peut ainsi lire :

"Que les Hongrois fassent pénitence pour leur faute passée, rien de plus naturel. Le jour où leur armée se ruait sur la petite Serbie, on pavoisait à Budapesth et des cris de haine et de joie emplissaient l’air"95.

Cette tendance se confirme par la suite : le comportement des Magyars vis-à-vis de leurs voisins y contribue largement. Par contre, la mort de Charles de Habsbourg est relatée dans les mêmes termes neutres, voire indifférents, que l’on peut trouver dans les premiè- res évocations de la question monarchique hongroise. Plus généralement, les affaires liées au retour éventuel de Charles de Habsbourg sont décrites sur le même ton. Tout au plus, les journalistes s’autorisent quelques commentaires, empreints d’un dépit face à la tour- nure lamentable des aventures du roi déchu

96

. Un clivage oppose ce dernier, sympathique, et ses prédécesseurs, odieux. Mais Charles apparaît comme un gros niais impuissant, in- nocent dans les deux acceptions du terme. Si Le Peuple n’hésite pas à condamner les ten- tatives de restauration, il n’en veut pas à l’ancien souverain, mais plutôt à son entourage.

Tout débute par une métaphore christologique similaire à celle précédemment évoquée :

"Il est difficile de ne pas accorder une certaine sympathie humaine au sort du dernier em- pereur de l’ancienne et jadis si puissante dynastie des Habsbourg.

Charles a expié les crimes de ses prédécesseurs.

Il n’a eu aucune part dans la provocation de la guerre, qui lui a coûté son trône. Appelé à assumer une charge terrible au milieu de la guerre, lorsque s’annonçaient déjà les pre- miers signes de l’écroulement de la monarchie, il montra plus d’une fois le désir d’abandonner une lutte mortelle, mais sans qu’il ait eu la force morale de se libérer de l’étreinte de son allié et maître, le kaiser d’Allemagne.

Il aurait pu entrer dans l’histoire comme une figure, certes peu héroïque, mais pas antipa- thique, s’il ne s’était pas laissé entraîner par des aventuriers politiques aussi aveugles que sans scrupules à ces folles tentatives de regagner son trône qui l’ont amené à Funchal et sans doute hâté sa fin."97

Ce discours correspond à celui du POB, qui s’alarme de la terreur blanche qui s’abat sur Budapest et fait des victimes même parmi les enfants

98

. Dans le même esprit, la Volksga- zet s’en prend à la réaction hongroise, appuyée par de leurs amis français, et ouvertement suspectée de visées irrédentistes. Ils dénoncent derrière cette Hongrie blanche une France qui veut l’hégémonie dans la région du Danube, notamment avec une possible alliance

94 "République ou Monarchie ?", in ibid., 11 septembre 1919, p. 2 ; "La Restauration de la Monarchie hon- groise serait quasi certaine", in ibid., 18 septembre 1919, p. 2.

95 "Budapest en deuil", in ibid., 7 juin 1920, p. 2.

96 "L’ex-empereur Charles est rentré subrepticement en Hongrie", in Le Peuple, 31 mars 1921, p. 1 ; "Les Funérailles de Charles de Habsbourg", in ibid., 7 avril 1922, p. 2.

97 "Mort de l’Ex-Empereur Charles", in ibid., 2 avril 1922, p. 1.

98POB (éd.), Rapports présentés au Congrès extraordinaire des 30, 31 octobre et 1er novembre 1920, Luci- fer, Bruxelles, 1920, pp. 13-14 et POB (éd.), Rapports présentés au XXXIIe Congrès annuel tenu à Anvers au «Volksgebouw» les 26, 27 et 28 mars 1921, Lucifer, Bruxelles, 1921, pp. 40-42.

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