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1. La Roumanie au sortir de la guerre

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1. La Roumanie au sortir de la guerre

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Après des siècles de suzeraineté ottomane et soixante ans de déclin de la mainmise pha- nariote, le traité de San Stefano (1878) reconnaît l’indépendance de la Roumanie, au prix de la cession de la Bessarabie du Sud à la Russie, principale avocate de Bucarest avec la France. La confirmation de ce transfert, malgré les tentatives roumaines, les laisse amers.

Mais la tutelle étrangère n’est pas complètement supprimée par ce traité : ce dernier pré- voit l’obligation de traiter à égalité les sujets, indifféremment de leurs confessions. Or, la constitution de 1866 excluait les non-chrétiens de la naturalisation : l’orthodoxie est considérée comme indissociable de la nationalité par presque tous les Roumains. Les mu- sulmans sont nombreux en Dobroudja et les Juifs – le nouvel ennemi idéal – dans les vil- les (et dans les campagnes moldaves). La reconnaissance du nouvel Etat s’en est trouvée retardée, la Roumanie refusant de céder dans des affaires qu’elle estime intérieures. En 1879, le gouvernement transige sur la naturalisation, mais maintient les discriminations.

Les Puissances s’en contentent. Sans héritier, le prince Carol consolide ensuite sa dynas- tie en adoptant son neveu de Ferdinand de Hohenzollern et en se proclamant roi (1881).

La question de la nationalité demeure brûlante jusques et au-delà de la guerre. En effet, l’unité n’est pas réalisée : même ses partisans les plus fervents en Transylvanie se gardent bien de déclarations qui pourraient leur valoir les foudres du gouvernement de Budapest2. Bloquée par les manigances balkaniques des puissances allemande, russe et autrichienne, la Roumanie ne peut concrétiser aucune de ses visées sur la Transylvanie et la Bessarabie.

Forcé d’accepter le Compromis de 1867 après la défaite face à la Prusse, l’empereur François-Joseph n’est pas prêt à associer les Slaves ou les Roumains au pouvoir. Quant aux Magyars, ils se livrent à une politique plus oppressive encore à l’égard des minorités, roumaines et saxonnes dans ce cas de figure. Dans tous les domaines, l’élément ethnique hongrois et la langue sont toujours plus privilégiés, souvent imposés. De même, les autres sont exclus ou fortement marginalisés. La monarchie reste sourde aux appels de ceux qui dénoncent la magyarisation forcenée, malgré l’implication grandissante de l’opinion eu- ropéenne que les Roumains de Hongrie sensibilisent avec un certain succès. Face à cette tutelle oppressante de Vienne et de Budapest, les populations roumaines se défendent donc seules. Malgré l’espoir suscité chez certains par l’ascension de l’archiduc-héritier

1 Pour l’illustration cartographique, la carte 7 (p. 468) des annexes s’avère la plus intéressante.

2 CASTELLAN, Georges, Histoire de la Roumanie, PUF, Paris, 1984, pp. 48-52 ; DURANDIN, Catherine, Histoire de la nation roumaine, Editions Complexe, Paris, 1994, pp. 77-80 ; NIESSEN, James P., "Roma- nian Nationalism. An Ideology of Integration", in SUGAR, Peter F., Eastern European nationalism in the twentieth century, American UP, Lanham-Washington-Londres, 1995, pp. 280-285 ; RUZE, Alain, La Moldova entre la Roumanie et la Russie, L’Harmattan, France, 1997, p. 93 ; CASTELLAN, Georges, His- toire des Balkans (…), pp. 336-338.

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fédéraliste François-Ferdinand, populaire auprès des minorités, les Roumains inclinent toujours plus pour l’indépendance et l’union de tous les leurs sous un même sceptre. Pro- bablement cette vision est-elle partagée par ceux du Royaume, mais ils ne peuvent en faire publiquement état. Ses revendications portent sur la Dobroudja méridionale et sur la Macédoine, à travers sa solidarité culturelle avec les Valaques. L’orientation russophile, même temporaire, de Sofia et les attaches familiales de Carol amènent le roi à se tourner vers Vienne. Certains secteurs politiques, les conservateurs au premier chef, mais aussi les populistes et les socialistes, marquent également les mêmes préférences, par russo- phobie. Les alliances balkaniques de Saint-Pétersbourg avec la Serbie et la Bulgarie ainsi que sa politique impérialiste ne sont pas seules en cause : outre le fait que le tsar incarne l’autocratie honnie par la gauche, il représente le péril slave en général. Le roi conclut secrètement une alliance dans l’hypothèse d’une attaque russe ; l’Allemagne et l’Italie y adhèrent. Elle lui permet de rester neutre pendant la première guerre balkanique, lors de laquelle les Etats chrétiens de la péninsule attaquent l’Empire ottoman. Mais ni le parle- ment ni le gouvernement n’en connaissent l’existence. L’appui des deux Empereurs com- porte deux contreparties : d’une part, renoncer, ou au moins mettre entre parenthèses, l’idée d’un Etat indépendant réunissant tous les Roumains ; d’autre part, exiger la cession de la Dobroudja méridionale. La Roumanie sort victorieuse de la deuxième guerre balka- nique : elle obtient satisfaction sur ce dernier point3.

La guerre mondiale place le gouvernement de Bucarest dans une situation inconfortable.

Pour Georges Castellan, le vieux roi Hohenzollern, très logiquement germanophile, doit affronter une opinion tiraillée, c’est-à-dire caractérisée par une hostilité à l’Autriche- Hongrie combinée à une défiance envers la Russie. La magyarisation effrénée a eu raison de l’alliance germanique. Les dirigeants hongrois ont décliné toutes les admonestations de la monarchie autrichienne ou de son alliée allemande en vue d’une politique des mino- rités plus tempérée. La couronne doit donc s’incliner face à la large majorité en faveur de la neutralité, tandis que le gouvernement ne perd pas de temps : par la convention qu’elle signe à Petrograd le 1er octobre 1914 en échange d’une neutralité bienveillante de Buca- rest, la Russie s’engage à respecter l’intégrité du royaume carpatique et à reconnaître les droits de celui-ci sur les terres austro-hongroises peuplées de Roumains. Guy Gauthier affirme que le cabinet n’a retenu cette dernière option, en dépit d’une opinion entendo-

3 CASTELLAN, Georges, Histoire de la Roumanie (op. cit.), pp. 52-58 ; GAUTHIER, Guy, Les Aigles et les Lions. Histoire des monarchies balkaniques de 1817 à 1974, France-Empire, Paris, 1996, p. 182 ; DU- RANDIN, Catherine, op. cit., pp. 64-67; NOUZILLE, Jean, La Transylvanie : terre de contacts et de conflits, Revue d’Europe Centrale, Strasbourg, 1993, pp. 197-211 ; RUZE, Alain, op. cit., pp. 94-103 ; CASTELLAN, Georges, Histoire des Balkans (…), pp. 338-340 et 370-378.

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phile, que dans la mesure où les jours du vieux souverain, rongé par un cancer, étaient comptés. Les deux convergent cependant sur le point essentiel dans le cadre sur l’étude : une situation inconfortable amène le cabinet roumain à ne pas intervenir dans le conflit.

Ce statut vaut à la Roumanie les promesses des uns et des autres : Saint-Pétersbourg fait miroiter le rattachement de la Transylvanie tandis que l’Allemagne propose la Bucovine, pourtant autrichienne, et l’autonomie de la Transylvanie. István Tisza, le premier ministre hongrois veut d’autant moins en entendre parler que la perspective d’une invasion russe avait permis une mobilisation sans grand problème. Paradoxalement, la mort du roi et l’avènement de Ferdinand de Hohenzollern amènent le ralliement de la Roumanie à l’Entente. Plusieurs facteurs contribuent à expliquer ce retournement : un roi plus faible que son prédécesseur, une reine entendophile4, une offensive russe en Galicie et la prise en main des affaires par le libéral Ion Bratiano. Si le principe d’une intervention aux cô- tés des Alliés est acquis assez vite, les négociations s’enlisent : la Russie ne veut pas abandonner les territoires qu’elle a annexés ou léser son allié serbe. L’argument détermi- nant pour intervenir aux côtés des Alliés réside assurément dans la liberté d’annexer les territoires à majorité roumaine, absolue ou relative, de l’Autriche-Hongrie. De son côté, alors que la France et ses alliés occidentaux nécessitent l’ouverture d’un nouveau front, l’Entente finit par accepter toutes les revendications roumaines, à l’exception de la Bessa- rabie. En plus de la Transylvanie déjà promise, il s’agit de la Bucovine, du Banat et Ma- ramureş. Hormis l’irréductible conservateur Pierre Carp, les libéraux et les conservateurs, tout comme le roi, s’accordent à ne déclarer la guerre qu’à la Double-Monarchie.

L’Allemagne n’en sera pas gré pour autant. Attaquée au nord et à l’ouest par l’Autriche- Hongrie et au sud par les Bulgares, sans l’appui promis par les Alliés – les Russes mal disposés allant jusqu’à détourner des livraisons françaises et anglaises –, les Roumains perdent l’avantage des victoires initiales et la défaite est scellée par un armistice humi- liant (1916). L’année suivante, le péril bolchevique vient compliquer davantage encore la situation. En mai 1918, la paix avec les Centraux confirme l’asservissement de la Rou- manie au profit de la Triple Alliance triomphante. Ainsi, la Roumanie apparaît saignée et martyrisée à ceux qui élaboreront les traités d’après-guerre : le sacrifice aboutit à la réali- sation presque intégrale de leurs objectifs nationaux. Mais dans l’immédiat, cette situa- tion dissuade définitivement les Alliés de chercher à négocier avec les Centraux : impos-

4 Sur ce point précis, plusieurs facteurs convergent : les attaches familiales (Nicolas II et Georges V sont des cousins germains de la nouvelle reine de Roumanie) et son orientation francophile. Toutefois, Ion Bra- tiano modère son ardeur à entrer en guerre auprès des Alliés, en soulignant l’égoïsme des Grandes Puissan- ces : il exige préalablement des promesses d’expansion territoriale. GAUTHIER, Guy, op. cit., pp. 182-183 et TREPTOW, Kurt W., A history of Romania, Columbia UP, New York, 1996, p. 401.

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sible puisque l’Allemagne est décidée à imposer des traités plus durs encore. Face à des Soviets aux abois, l’union de la Bessarabie vient apporter un peu de baume au cœur. Elle prend la forme d’une proclamation d’autodétermination d’une assemblée essentiellement roumaine. Cette façon d’unifier est répétée, après la victoire, avec la Transylvanie et la Bucovine. Mais, les écarts de développement historique et culturel ainsi que des affinités des différentes régions sur les plans politique et géographique constituent autant d’obstacles à une unité réelle5.

Parallèlement, depuis 1916, à Rome, à Londres et à Paris, des intellectuels roumains et leurs sympathisants s’évertuent à défendre leur cause. Les promesses alliées de 1916 de- venues caduques à la suite à la paix avec les Centraux, le premier ministre germanophile, Alexandre Marghiloman, retarde la ratification tandis qu’Ion Bratiano promet de repren- dre la guerre si les clauses de 1916 lui étaient garanties. Début novembre 1918, la Rou- manie reprend le statut de belligérant, même si l’armistice intervient le 11 du mois. Les proclamations d’union interviennent alors : toutes acceptées, elles font de la Roumanie l’Etat le plus agrandi au sortir de la guerre, tout en gardant le même nom. Avec la paix définitive, il s’agit, pour ce pays qui n’avait connu guère plus d’une année de guerre, d’être récompensé plus ou moins à la même hauteur que la Hongrie était sanctionnée. Si les Alliés avalisent sans trop de discussion la possession de la Bessarabie et celle de la Bucovine, ils refusent la ligne de la Tisza en Transylvanie, réclamée comme frontière par les Roumains. L’épisode révolutionnaire de Béla Kun vient compliquer encore la situa- tion, puisque les affrontements amènent les troupes de Bucarest à avancer jusqu’à Buda- pest et à l’occuper, suscitant les réprobations anglaise et américaine. Mais la confronta- tion se produit sur le Banat, également réclamé par la Serbie – devenue Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Furieux que l’on retienne le partage pour trancher le litige, Ion Bratiano quitte Paris à la mi-1919. Cette brouille aboutit à la marginalisation de la Roumanie à propos du traité de Saint-Germain-en-Laye et son remplacement par le Tran- sylvain Alexandre Vaida-Voevod à l’issue des élections. Ce dernier renoue le dialogue avec les Alliés et accepte le traité de protection des minorités. Le 4 juin 1920, le traité de Trianon consacre l’apparition d’une des clés du système versaillais, la Grande Roumanie, par l’acquisition de la Transylvanie, du Maramureş, de la Criaşna et du Banat du Nord.

5 CASTELLAN, Georges, Histoire de la Roumanie (op. cit.), pp. 59-66 ; GAUTHIER, Guy, op. cit., pp.

182-186 ; DURANDIN, Catherine, op. cit., pp. 67-74 et 83-84 ; NOUZILLE, Jean, op. cit., pp. 207-209 et 213-215 ; SPECTOR, Sherman David, Romania at the Paris Peace Conference : a study of the diplomacy of Ioan. I.C. Bratianu, The Romanian cultural foundation, Iaşi, 1995, pp. 289-298 ; TREPTOW, Kurt W., op. cit., p. 400 ; MAGOCSI, Paul Robert, op. cit., pp. 149-150 ; RUZE, Alain, op. cit., pp. 104-121 ; CAS- TELLAN, Georges, Histoire des Balkans (…), pp. 370-378.

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Paradoxalement, la concrétisation de presque toutes les aspirations ne rassure pas vrai- ment les Roumains : ils craignent les minorités tout comme les voisins irrédentistes.

Donc, en plus des désaccords profonds avec les Roumains des nouvelles provinces, ceux de l’ancien royaume ressentent très mal la supériorité économique des minorités nationa- les (31,85% de la population totale), juive comprise (6%). Serbes (0,5%), Russes (2,5%), Bulgares (3%), Ukrainiens (3,5%), Allemands (6%) et Hongrois (10,5%) de l’intérieur comme de l’extérieur, incarnent la menace absolue vis-à-vis de la Grande Roumanie6. Dans ce pays qui s’étend sur près de 300 000 km² et dont 70% de la population se définit comme roumaine, le parti libéral domine la scène politique pendant la période étudiée.

Cependant, sa politique se heurte à l’hostilité de plusieurs groupes. Si certains facteurs, telle la question sociale, n’entrent pas en ligne de compte dans cette étude, on ne peut pas passer sous silence le centralisme qui indispose les nouvelles provinces et les minorités.

Ainsi, en 1920, l’impopularité de sa politique nationale et sociale réduit sa présence par- lementaire à une poignée de députés rescapés. Alexandre Averesco prend les rênes du gouvernement avec son Parti du Peuple. En 1922, les libéraux reviennent, plus forts que jamais. L’interprétation de tels résultats demande toutefois une grande circonspection, à l’aune du népotisme, de la corruption et des fraudes électorales endémiques. Toutefois, les divisions internes aux coalitions et aux formations politiques menacent à chaque ins- tant les gouvernements. A contrario, les Roumains présentent un front assez uni, lorsqu‘il s’agit de défendre les nouvelles frontières et de consolider leur unité nationale à travers le maintien de l’ordre versaillais7. Georges Castellan résume très brillamment les implica- tions multiples de cette politique :

"Au point d’apparaître comme un pupille de la France qui lui assignait le double rôle de

« cordon sanitaire » face à la Russie bolchevique, et de contrepoids oriental au révision- nisme hongrois et bulgare. De là les conventions de défense qu’elle signa dès 1921 avec la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie et qui furent à l’origine de la « Petite Entente », un des piliers de la politique française pour le maintien du statu quo."8

6 CASTELLAN, Georges, Histoire de la Roumanie (op. cit.), pp. 66-69 ; GAUTHIER, Guy, op. cit., pp.

187-189 ; DURANDIN, Catherine, op. cit., pp. 80-81 et 88 ; NIESSEN, James P., op. cit., pp. 286-289 ; NOUZILLE, Jean, op. cit., pp. 215-220 ; SPECTOR, Sherman David, op. cit., pp. 289-298 ; TREPTOW, Kurt W., op. cit., pp. 393 et 401-403 ; MAGOCSI, Paul Robert, op. cit., pp. 149-150 ; BECKER, Jean- Jacques, op. cit., pp. 77-78 ; RUZE, Alain, op. cit., pp. 121-131 ; CASTELLAN, Georges, Histoire des Balkans (…), pp. 387-391, 396-397, 402-406 et 416-422.

7 CASTELLAN, Georges, Histoire de la Roumanie (op. cit.), pp. 70-73 et 75-76 ; GAUTHIER, Guy, op.

cit., pp. 186-187 ; DURANDIN, Catherine, op. cit., pp. 86-87 ; TREPTOW, Kurt W., op. cit., pp. 393-399, 411-416, 418 et 421; HITCHINS, Keith, Rumania. 1866-1947, Clarendon Press, Oxford, 1994, pp. 364- 368, 377-411 et 426-431.

8 CASTELLAN, Georges, Histoire de la Roumanie (op. cit.), p. 73 ; GAUTHIER, Guy, op. cit., p. 187 ; CASTELLAN, Georges, Histoire des Balkans (…), pp. 387-391, 396-397, 402-406 et 416-422.

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Le renversement est donc complet : la politique germanophile poursuivie à l’initiative du roi jusqu’en 1914 laisse place à une prédominance économique anglaise (surtout dans le domaine pétrolifère) et diplomatico-militaire française. Mais il faut concéder que les rela- tions entre Paris et Bucarest évoluent en dents de scie. Les mariages avec les dynasties grecque et serbe consolident encore la position et le prestige de Bucarest sur la scène in- ternationale, tout comme ses représentants à la SDN tels que Take Ionesco et Ion Duca9.

2. L’application au cas roumain de l’analyse du champ sémantique de la nation et de la perception du caractère national

2.1. Les légations 2.1.1. Bucarest10

Avant d’entrer dans le vif du sujet – à savoir le jugement porté sur la nation roumaine et son action –, il s’avère indéniablement inutile d’apporter un éclairage chronologique sur l’importance du recours à ce champ sémantique. Sans se révéler particulièrement élevée, elle apparaît toutefois conséquente entre trois petits et quatre gros dixièmes. A l’aune des effectifs concernés, on peut estimer sans grande peine que les variations sont relativement modestes : l’écart par rapport à la moyenne générale (35%) n’est jamais supérieur à 10%.

Légation de Bucarest (1919-1923)*

Parmi les rapports sur la question nationale (A), ceux qui se réfèrent directement au champ sémantique de la nation ou au caractère national (B) : approche chronologique Année A B

1919 56 15 (27%)

1920 49 22 (45%)

1921 50 15 (30%)

1922 12 4 (33%)

1923 29 13 (45%)

* Moins de deux mois sont concernés en 1918 et guère plus en 1924. Les effectifs, trop faibles, ne présentent aucun intérêt.

Si l’on fait abstraction des cas où les effectifs sont marginaux, les résultats obtenus en fonction des diplomates ne contrastent pas fondamentalement. Si l’on excepte le cas de Baudouin de Lichtervelde (25%), on obtient des résultats s’inscrivant dans la fourchette 32-44%. On peut qualifier l’intérêt de modéré.

9 GAUTHIER, Guy, op. cit., p. 188 ; SANDU, Traian, La Grande Roumanie alliée de la France : une péri- pétie diplomatique des années folles (1920-1933), L’Harmattan, Paris – Montréal, 1999, pp. 7-10.

10 Sauf contre-indication, les rapports mentionnés dans ce point de l’étude sont tirés des dossiers chronolo- giques suivants : Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. gén.] Roumanie 4 / 1917-1921 / Roumanie 1918-1921 et [Corr. gén.] Roumanie 5 / 1922-1929 / [Roumanie] 1922-1924.

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Légation de Bucarest (armistice, fin 1918 – démission d’Henri Jaspar, courant 1924) Parmi les rapports sur la question nationale (A), ceux qui se réfèrent directement au champ sémantique de la nation ou au caractère national (B) : ventilation par diplomates Noms des diplomates A B

Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou 3 2 (67%)

Baudouin de Lichtervelde 16 4 (25%)

Albéric Fallon 100 32 (32%)

Guy Heyndrickx 5 3 (60%)

Eugène de Ligne 16 7 (44%)

Jules Guillaume 16 6 (38%)

Eugène Robyns de Schneiauder 35 15 (43%)

Frédéric Collon 10 4 (40%)

En évoquant plus généralement les jeunes nations, Baudouin de Lichtervelde dresse un portrait des Roumains plutôt négatif. Immatures, ils n’inclineraient guère au compromis si nécessaire, mais plutôt à la haine, susceptible de provoquer des incidents graves. Il déclare ainsi que l’Occidental n’est pas à même de les comprendre quand, après autant d’années de souffrances, ils sont prêts à reprendre les armes. De surcroît, toujours dans le même rapport, il soutient que :

"Ces populations, plus primitives que les nôtres, considèrent la guerre comme l’état nor- mal de leur existence et nous songeons alors à la distance qui les sépare encore de la conception de la Société des Nations."11

Un autre élément vient compliquer le portrait. Il existe deux catégories de Roumains : les anciens et les nouveaux sujets. Il ne s’agit donc pas d’un mépris pour le peuple en ques- tion, mais plutôt pour l’arriération balkanique et orientale, concept récurrent à travers les sept cas étudiés. Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou déplorait déjà que les minis- tres des nouvelles provinces ne disposent pas de portefeuille étant donné l’esprit et le caractère des représentants de ces nouvelles provinces, notamment l’évidente supériorité de la culture et de la moralité de[s e]s dirigeants12. Son successeur, Baudouin de Lich- tervelde, exprime même le souhait que ces derniers disposent de la force suffisante pour réformer l’administration en s’inspirant du modèle austro-hongrois, jugé supérieur13. Parmi les ennemis de la nation, on retrouve invariablement les Juifs. Baudouin de Lich- tervelde l’affirme déjà en 191914. Il va plus loin en les accusant d’attaquer la politique justifiable, conciliante et énergique d’Ion Bratiano. Il rajoute une remarque révélatrice sur l’impression de communauté d’intérêts. En effet, la Belgique, comme la Roumanie, sont des Puissances d’intérêts limités, même si la première s’est assurée la bienveillance de Herbert Charles Hoover, adversaire de la seconde. Les ‘petits’ se serrent les coudes :

11 Rapport de Baudouin de Lichtervelde à Paul Hymans, Bucarest, 27 août 1919.

12 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Bucarest, 27 décembre 1918, verso.

13 Rapport de Baudouin de Lichtervelde à Paul Hymans, Bucarest, 12 juillet 1919.

14 Rapport de Baudouin de Lichtervelde à Paul Hymans, Bucarest, 27 décembre 1918, verso.

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"La Roumanie, déjà mal vue par les éléments sémitisants, par son action énergique, dé- range les plans, plus ou moins utopiques, d’entente entre éléments irréconciliables et son exemple paraît mauvais à certains promoteurs de la Société des Nations.

Parmi les personnages importants qui lui seraient hostiles, on me dit Mr. Hoover, dont nous avons su heureusement nous assurer la bienveillance.

Vue d’ici, l’action de la Roumanie me semble cependant entièrement justifiable. Attaquée à l’Est et à l’Ouest par des ennemis dangereux, elle a mis hors de combat ceux de l’Ouest et sa réponse, sur ceux, des dévastations qu’elle a subies. La légitime défense doit être re- connue aux Puissances d’intérêts limités. Mr. Bratiano se montrera, pour le surplus, conciliant et il est assez averti de la situation générale pour ne pas se compromettre dans une aventure sans issue. Il rallie autour de lui tous les éléments de la vieille et de la nou- velle Roumanie."15

Dans ce contexte, on peut comprendre qu’Albéric Fallon évalue négativement l’action poursuivie par l’Entente – plus largement celle menée par l’étranger –, accusée de porter atteinte à l’indépendance et la souveraineté nationale, questions si sensibles, en asservis- sant économiquement la Roumanie et en lui imposant la protection des minorités16. Il accuse d’ailleurs explicitement les Juifs d’avoir influencé le président des Etats-Unis dans sa politique de protection des minorités17. D’ailleurs, évoquant l’état de la guerre civile en Grèce, le diplomate belge approuve l’opinion de la presse roumaine selon laquelle la sou- veraineté du peuple – entendue comme nationale – constitue un principe sacré18. Sacré, mais moins que la religion. Comme dans le cas tchécoslovaque, les affaires de culte ap- portent le seul bémol à la primauté de la souveraineté nationale. Néanmoins, deux diffé- rences apparaissent clairement : d’une part il aborde la question d’un point de vue stric- tement pragmatique, dénué de tout sentiment, d’autre part le diplomate pronostique une issue favorable dès le départ.

"Mécontenter les nationaux de fraîche date dans leurs convictions religieuses serait un grand danger pour l’unité du Pays, et méconnaître l’ascendant moral du Souverain Pontife serait pure folie. Il faut à tout prix rester dans de bons termes avec Rome."19

"(…) le Concordat sera conclu, ‘parce qu’il est conforme à l’esprit de la civilisation et qu’il tranchera une question religieuse’."20

Il a tout lieu d’être satisfait quand le gouvernement élabore une solution apaisante envers les Alliés sans brader la dignité nationale21. Ces derniers sont accusés une fois de plus de nuire au droit de la Roumanie alors que celle-ci, à l’instar de la Pologne, devrait être forte pour assurer la paix en Europe. Par là, il en définit même les conditions : des frontières solides et une évolution économique et industrielle22. A l’inverse, il doit se réjouir quand

15 Rapport de Baudouin de Lichtervelde à Paul Hymans, Bucarest, 12 août 1919, p. 2.

16 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 19 septembre 1919, p. 4. La sensibilité des Roumains à cet égard est corroborée par ses rapports du 3 octobre, des 11, 20 novembre 1919 et du 28 janvier 1920.

17 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 29 décembre 1919, pp. 1-2.

18 Rapport d’Albéric Fallon à Henri Jaspar, Bucarest, 25 novembre 1920.

19 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 25 février 1920, p. 2.

20Ibid., p. 3.

21 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 6 décembre 1919.

22 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 19 décembre 1919, p. 3.

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il prédit une amélioration des rapports avec les Alliés après l’élection du président Paul Deschanel en France, jugé partisan de toujours de la Roumanie, et de la défaite de son adversaire Georges Clémenceau, considéré comme dur avec Bucarest23. Le diplomate ne laisse en effet planer aucun doute sur l’estime qu’il porte au royaume latin d’Orient en évoquant la valeur de l’action du Royaume, sur ses sacrifices faits pour la cause com- mune et sur la mission civilisatrice du peuple Roumain24. Son successeur est d’ailleurs salué comme un partisan dévoué de la raison, de la liberté et du droit des peuples à dispo- ser d’eux-mêmes :

"La gloire deM. MILLERANDsera d’avoir une politique indépendante, entraînant la France dans la voie naturelle de liberté et se refusant à un bas marchandage d’intérêts. Il rehausse le prestige de son Pays et en fin le champion du droit en même temps que la raison…

Les événements de Pologne ont trouvé, grâce à lui, une solution qui soulagea l’Europe d’un cauchemar et affirma encore une fois la volonté de la France d’aider la liberté des peuples."25

Si les Français ne sont pas toujours montrés en exemple, les Anglais le sont encore moins : ils sont accusés de porter des accusations mensongères en dénonçant le martyr des Hongrois dans les nouvelles provinces26.

Mais Albéric Fallon n’envisage pas le problème de la nation roumaine que du point de vue de la politique de l’Entente. Il l’évoque aussi à travers la politique intérieure. On re- trouve déjà l’essentiel des points de l’esquisse de la description de la nation polonaise et de ses adversaires extérieurs. Mais il se fait plus précis encore dans sa définition du tem- pérament et des caractéristiques de la communauté d’individus en question. De manière très cohérente, il rejoint ses deux prédécesseurs en saluant dans la proclamation de l’union des nouvelles provinces aux anciennes un instant historique. Selon lui, elle mar- que la fin des oppressions autrichienne, russe et magyare et l’absence de note discordante témoignerait de la volonté de démontrer que l’union est appelée à durer éternellement. Il marque ainsi son hostilité aux ennemis du peuple roumain qu’il définit par une unité de sang, de langue, de religion, de traditions, de sentiments et d’aspirations27. En énumérant ces caractéristiques, il réalise l’unique portrait global de la roumanité dont on dispose dans les archives consultées. Une objection doit être formulée à ce parallèle avec la Polo- gne. Comme les Tchèques, les Roumains se montreraient à la hauteur et fermement déci- dés à ce que la nation trouve la consolidation d’aujourd'hui et la sécurité de demain28.

23 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 22 janvier 1920.

24 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 29 janvier 1920, p. 1.

25 Rapport d’Albéric Fallon à Léon Delacroix, Bucarest, 25 septembre 1920, p. 1.

26 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 29 janvier 1920.

27 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 1er janvier 1920.

28 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 6 janvier 1920, p. 2.

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Cela ne l’empêche pas de fustiger un peu plus tard la politique poursuivie par la politique des libéraux, au pouvoir depuis des années en Roumanie : elle se serait révélée désas- treuse sur le plan extérieur29.

Comme dans les cas précédents, il présente une nation menacée aux frontières par tous leurs voisins, bolcheviques ou non, confrontée à une multitude de défis qu’elle peine à gérer : réorganisation, difficultés de l’unification, divisions au lieu de l’union sacrée né- cessaire30. De ce dernier point de vue, Jules Guillaume considère quant à lui que l’opposition avait collaboré sans contrepartie à la politique de relèvement national entre- prise par le gouvernement mais que des soupçons de corruption et de favoritisme à l’endroit de l’ancien ennemi austro-hongrois l’avaient fait changer d’avis31.

Comme ses prédécesseurs, Guy Heyndrickx se forge une opinion peu favorable des Grandes Puissances, qualifiées d’impérialistes. Il déclare que :

"En matière économique, le cabinet AVERESCO admet la collaboration de l’initiative et des capitaux étrangers dans l’exploitation des richesses nationales et ses sympathies se tournent vers les ressortissants d’Etats comme la Belgique dont il n’a pas à craindre les visées impérialistes, et à cet égard, nos ressortissants ont le pas sur ceux de l’AMERIQUE, de la FRANCE ou de l’ANGLETERRE."32

S’il estime que la politique économique nationale ne porte pas préjudice à l’étranger, donc à la Belgique, il considère que la Roumanie devra encore faire face à des problèmes intérieurs liés à la réalisation du projet national : l’unification et une pacification des rap- ports entre les différents cultes33.

Quant à Eugène de Ligne, il se contente généralement de relater les questions nationales sans prendre parti. Mais quand il émet une opinion, il n’y va pas de main morte. La France, particulièrement égratignée, y passe la première :

"De cet exposé de la politique française, très loyale, inspirée peut-être autant par l’idéalisme du principe des nationalités que par ce qu’elle croit être son propre intérêt, il résulte que la France travaille indirectement à la réalisation du programme pangermani- que de la Mittel Europa."34

En soutenant que ce projet s’accomplit à grand pas35, il ne se montre pas particulièrement optimiste, ni pour la Roumanie ni pour la moitié orientale de l’Europe. Et les Juifs – ‘le côté obscur’ – sont une fois de plus épinglés :

29 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 29 décembre 1919.

30 Rapports d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 9, 10, 16 mars et 5 avril ; à Henri Jaspar, Bucarest, 31 août 1920.

31 Rapport d’Eugène de Ligne à Henri Jaspar, Bucarest, 22 juillet 1921.

32 Rapport de Guy Heyndrickx à Paul Hymans, Bucarest, 5 juin 1920.

33 Rapport de Guy Heyndrickx à Paul Hymans, Bucarest, 17 juin 1920.

34 Rapport d’Eugène de Ligne à Henri Jaspar, Bucarest, 18 juin 1921, p. 4.

35Ibid., p. 4.

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"Il serait un tort de ne pas signaler l’influence d’une force qui travaille dans l’ombre, mais qui joue son rôle ici, comme chez les autres peuples, et poursuit un plan de domination auquel le marasme économique européen donne plus de chances de réussir qu’avant la première guerre mondiale.

Ce sont les Juifs ; qu’ils soient établis en Allemagne, en Pologne, en Russie ou en Angle- terre, ils sont la haute finance, sans laquelle l’Europe ne pourra pas se relever. J’en parle, car ils sont nombreux en Roumanie, qu’ils règnent au dessus des Gouvernements et que, n’ayant pas de patrie, les frontières ne comptent pas pour eux, pas plus que les traités."36

Ils apparaissent donc comme antinationaux et dangereux pour le maintien de la situation issue des traités. Si Eugène Robyns de Schneiauder n’aborde pas cette thématique récur- rente, il en aborde une autre déjà évoquée : l’économie. Il ne dissimule pas ses inquiétu- des quant à la politique nationaliste que les libéraux roumains préconisent37. Parfois, il se retrouve assis entre deux chaises. Certes, il reconnaît que Jules Maniu, leader transylvain, dénonce une véritable fraude électorale massive mais, en même temps, il estime les vain- queurs du scrutin truqué :

"Celui-ci [le parti libéral] est apparu comme le seul capable actuellement de constituer un gouvernement d’ordre, solidement établi, et de résister aux factions démagogiques ou aux partis à programme aventureux."38

Il ne doit pas être particulièrement marri des luttes entre ‘anciens’ et ‘nouveaux’ Rou- mains alors que les tensions aiguës avec la Hongrie renaissent au début de 192339. Ce- pendant, il n’y voit pas une menace excessive : il n’y décèle pas un péril pour le pays.

Dans le même rapport, un court extrait témoigne de ses impressions mitigées :

"Le chef du groupe indépendant de Bessarabie s’est montré particulièrement violent. La Bessarabie, a-t-il dit, est livrée au bon plaisir d’une administration malhonnête, arbitraire et tyrannique ; toute voix de protestation y est étouffée.

(…)

(…) Il ne serait cependant pas juste d’endosser au parti libéral seul toute la responsabilité de cet état de choses. On peut toutefois lui reprocher, légitimement semble-t-il, ses excès de pression sur le corps électoral et le caractère autoritaire de son gouvernement."40

Au fil des mois, il conserve une opinion négative des libéraux : après avoir envisagé une série de questions relatives aux travaux parlementaires, Eugène Robyns de Schneiauder déclare qu’ils sont parvenus à se brouiller avec tous les autres par leur esprit partisan et nationaliste41. Fin 1923, il persiste et signe : la politique nationaliste du ministre des Fi- nances ruine le crédit de la Roumanie à l’étranger42. Et quand le titulaire du poste tombe, le contrôle des frères Bratiano ne lui laisse que l’espoir d’une atténuation de l’orientation, mais pas son abandon43. Non seulement il est indisposé par cette dernière, mais il la craint:

36 Rapport d’Eugène de Ligne à Henri Jaspar, Bucarest, 18 juin 1921, pp. 5-6.

37 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 21 janvier 1922.

38Ibid.

39 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 20 janvier 1923.

40 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 3 mars 1923, p. 5.

41 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 12 juin 1923.

42 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 16 octobre 1923.

43 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 31 octobre 1923.

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il appelle à montrer beaucoup de tact dans les contacts avec les autorités belges pour ne pas compromettre les intérêts, notamment miniers, dans le royaume des Carpates44.

Son collègue Frédéric Collon n’est guère plus indulgent : il juge irréaliste et xénophobe la politique économique d’orientation nationale qu’Ion Bratiano et ses libéraux poursuivent.

Comme d’autres, il se permet de formuler quelques considérations à propos de la situa- tion à l’étranger. Ses regards se portent entre autres sur la Bulgarie. Le nationalisme y trouve une acception positive, car il est associé aux intellectuels, contre une république soupçonnée de sympathie pour les Bolcheviks. Cette ‘anomalie’ par rapport à la tendance générale s’explique donc par le caractère exceptionnel de la situation. D’après lui, les difficultés de la Yougoslavie avec ses dissidents croates, slovènes et macédoniens com- pliqueraient l’accord avec la Roumanie sur la question des minorités, de même qu’elles motiveraient le soutien au régime d’Alexandre Stambolijski, prétendument communiste45.

*

* *

Comme dans les autres chapitres, même les diplomates en place dans le pays ne s’intéressent pas beaucoup à l’organisation institutionnelle du pays. Insignifiants sur le plan quantitatif, les rapports plaident clairement en faveur de la Roumanie : ils soutien- nent la nécessité d’une union forte contre les périls extérieurs et intérieurs (les minori- tés)46. L’absence de matière à notre disposition – autant en termes de mentions que de formulations d’avis – nous empêche d’approfondir la question.

Par contre, les diplomates belges s’intéressent vraiment beaucoup à l’attitude de l’étranger dans la question nationale roumaine. En dépit d’un essoufflement progressif, cette tendance demeure assez constante :

Légation de Bucarest (1919-1923)*

Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement référence aux relations internationales (B) : approche chronologique Année A B

1919 56 55 (98%)

1920 49 43 (88%)

1921 50 45 (90%)

1922 12 10 (83%)

1923 29 22 (76%)

* Moins de deux mois sont concernés en 1918 et guère plus en 1924. Les effectifs, trop faibles, ne présentent aucun intérêt.

44 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 28 février 1924.

45 Rapports de Frédéric Collon à Henri Jaspar, Bucarest, 17 (pour deux d’entre eux), 25 et 31 juillet 1923.

46 A titre d’exemple, il faut mentionner deux rapports très édifiants à cet égard. Celui d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 21 novembre 1919 et celui d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Buca- rest, 10 avril 1923.

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La ventilation amène des conclusions convergentes :

Légation de Bucarest (armistice, fin 1918 – démission d’Henri Jaspar, courant 1924) Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement référence aux relations internationales (B) : ventilation des résultats par diplomate Noms des diplomates A B

Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou 3 2 (67%)

Baudouin de Lichtervelde 16 15 (94%)

Albéric Fallon 100 95 (95%)

Guy Heyndrickx 5 3 (60%)

Eugène de Ligne 16 15 (94%)

Jules Guillaume 16 12 (75%)

Eugène Robyns de Schneiauder 35 28 (80%)

Frédéric Collon 10 8 (80%)

Il faut à présent envisager cet aspect de la question nationale sous un angle qualitatif. On peut dégager une tendance générale : la réaction comme la révolution représente le mal qu’il faut combattre. Ces deux régimes s’incarnent le plus souvent dans la Hongrie pour la première, dans la Russie pour la seconde47.

Enfin, dans son dernier rapport, le diplomate évoque les mauvaises relations avec la You- goslavie et la vendetta permanente qui les caractérise, chacun reprochant à l’autre d’avoir précédemment mal agi. Il évoque aussi le dépit des Roumains : le Conseil Suprême traite avec générosité et bienveillance les Serbes, tandis qu’on emploie presque la violence contre la Roumanie48. Il n’apprécie pas outre mesure les projets d’expansion des Serbes – il n’écrit pas Yougoslaves – déjà empêtrés avec leurs minorités49.

Son successeur, Albéric Fallon ne tient pas un autre discours. Comme le précédent, il s’intéresse à la Yougoslavie. Elle n’a jamais le bon rôle : elle s’empare de mines sans y être autorisée50. Au contraire, l’apaisement passager est essentiellement attribué à l’esprit conciliant du chef de l’Etat-Major roumain51.

La seconde période est marquée par un retournement. Ainsi, Frédéric Collon loue Edvard Beneš pour être parvenu à imposer [ses] vues à ses collègues roumain et yougoslave dont les idées en politique extérieure sont encore trop égoïstes et unilatérales52. Il salue encore le ministre des Affaires Etrangères de la République Tchécoslovaque dans son travail de rapprochement entre les Roumains et les Magyars, s’inscrivant dans la stratégie française

47 Le plus souvent, puisque le communiste Belá Kun dirige son pays durant quelques semaines et que les Russes blancs demeurent longtemps menaçants.

48 Rapport de Baudouin de Lichtervelde à Paul Hymans, Bucarest, 16 septembre 1919, p. 3, in Arch. Min.

Aff. Etr. (B), [Corr. gén.] Roumanie 4 / 1917-1921 / Roumanie 1918-1921.

49 Rapport d’Albéric Fallon à Henri Jaspar, Bucarest, 5 avril 1921. En fait, le nombre des Serbes pour la Yougoslavie est inférieur au nombre cumulé des minoritaires.

50 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 1er octobre 1919.

51 Rapport d’Albéric Fallon à Paul Hymans, Bucarest, 24 octobre 1919, p. 2.

52 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 31 juillet 1923, p. 2.

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visant à détacher les seconds de l’emprise allemande53. Si dans le premier cas, on a vu poindre une critique assez verte, le second illustre davantage l’idée que Prague mène une politique plus mature, point de vue partagé par les diplomates en poste à Varsovie. Ils font donc l’unanimité jusqu’à présent. Mais, elle n’a pas le monopole des reproches avec le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Plus encore, face aux Yougoslaves et aux Tchèques russophiles, elle apparaît à Frédéric Collon comme le ferme rempart contre le péril que la Russie et les Bolchevistes représentent54. Les Alliés sont accusés de favori- tisme envers les ennemis, qui reçoivent des délais d’exécution de leurs obligations, tandis que la Roumanie doit obtempérer immédiatement. Il n’apprécie pas outre mesure le pro- cédé dont ils usent55. Comme ses prédécesseurs, il établit donc un classement parmi les défenseurs des traités et de la paix. La Tchécoslovaquie occupe la première place tandis que la Roumanie figure néanmoins en bonne position. Au contraire, la Yougoslavie et les anciens ennemis sont mal perçus, de même les Grandes Puissances, les diplomates belges reprochent au moins du laxisme dans leur comportement face aux anciens Centraux, voire une certaine complaisance.

2.1.2. Les autres légations

A la légation belge à Belgrade, le Royaume des Carpates ne tient pas le bon rôle. Le Belge soutient en effet la résistance serbe à l’exigence de Bucarest car elle a capitulé et annexé la Bessarabie. Il rajoute ensuite :

"Il me semble que, dans ses revendications, le gouvernement du Roi Ferdinand [de Roumanie] puisse compter, jusqu’à un certain point, sur l’appui de la France. Le quai d’Orsay a exercé une pression forte sur le cabinet de Bucarest pour le pousser à prendre les armes, aussi bien dernièrement qu’en 1916."56

L’ennemi n°2 du Yougoslave, le Roumain, se base certes sur les traités. Mais Maurice Michotte de Welle l’accuse de vouloir faire passer par ses revendications deux cents mille Serbes sous domination étrangère.

53 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 31 juillet 1923.

54 Rapports de Frédéric Collon à Henri Jaspar, Bucarest, 31 juillet, 8 décembre 1923 et 18 janvier 1924.

55 Rapport d’Eugène Robyns de Schneiauder à Henri Jaspar, Bucarest, 18 janvier 1924.

56 Rapport de Maurice Michotte de Welle à Paul Hymans, Belgrade, 8 janvier 1919, p. 7, in Arch. Min. Aff.

Etr. (B), 1919-1924. Correspondance politique/Légations/Yougoslavie. Serbie 1919-1921.

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2.2. La presse

Nombre de jours où le

sujet est traité 11.11.1831.01.19 01.06.19 05.07.19 01.09.19 20.09.19 20.11.19 30.11.19 15.12.20 21.12.20 15.12.22 21.12.22

Laatste Nieuws 1 2 1 1

Gazet van Antwerpen 6 1

Standaard

Volksgazet 1

Nation Belge 6 5 1

Dernière Heure 2 5 1

Libre Belgique 2 8 1

Le Peuple 4 1

Hormis quelques évocations à la fin de l’année 1918 relatives à la libération et la forma- tion de la Grande Roumanie, surtout dans La Nation Belge, l’attention se focalise sur l’opposition de ce pays à la signature du traité de Saint-Germain-en-Laye. En effet, les clauses de protection des minorités soulèvent des protestations de Bucarest, poussée par une opinion qui partage la crainte que l’indépendance et la souveraineté soient menacées.

Mais le plus souvent, les quotidiens se gardent bien de prendre position. Même lorsque des commentaires apparaissent, ils s’avèrent fort timides. Par exemple, on peut lire dans le Standaard du 5 septembre 1919 que les Roumains adoptent un comportement provoca- teur : cela traduit des réserves quant à la méthode, pas sur le fond57. Ce n’est que très ponctuellement que l’on retrouve un article nettement favorable, sur un ton compatissant à l’égard du peuple qui a souffert. La Libre Belgique tient un discours conservateur, contre les Juifs et les communistes. Les Alliés sont accusés de favoriser les premiers au détriment des Etats secondaires de la nouvelle Europe orientale58. Son gros titre du 8 septembre 1919, La Roumanie et la guerre, est suivi d’une cascade de sous-titres qui évoquent surtout le rôle négatif des Bolcheviks. On lit :

"La duplicité russe. – Promesses et déceptions. – L’invasion et l’infâme traité de Buca- rest. – La libération ! – La Roumanie agrandie, sentinelle avancée de l’Entente contre le Bolchevisme."59

En bref, l’intérêt est bien au rendez-vous sans qu’il soit accompagné d’opinions tranchées et revendiquées. Si l’on reprend les clivages partisans ou linguistiques, on constate leur caractère inopérant.

57 Rubrique "Buitenlandsche Nieuws (…) Roemenië", in Standaard, 5 septembre 1919, p. 2.

58 "Le traité de paix. (…) Comme la Roumanie, la Serbie refuserait sa signature", in La Libre Belgique, 5 septembre 1919, p. 2.

59 "La Roumanie et la guerre", in ibid., 8 septembre 1919, p. 1.

(16)

3. Un allié bien méprisé

La question nationale doit être envisagée sous plusieurs aspects : premièrement, l’arriération. Comme ses sœurs balkaniques, la Roumanie apparaît comme une nation immature dont la politique expose l’Europe à de graves conséquences. Un espoir pointe : la diplomatie belge espère que les Roumains des anciennes provinces austro-hongroises amènent le reste de leurs compatriotes à s’élever à leur niveau. Ils disposeraient de com- pétences plus grandes, notamment dans le domaine de l’administration. Le mépris pour les Balkaniques est la clé du désintérêt général pour la question roumaine. Il est particu- lièrement présent chez des politiciens comme Henri Jaspar, mais pas forcément parmi les diplomates qui s’en prennent plus facilement aux Grandes Puissances, France, Royaume- Uni et Etats-Unis en tête.

Deuxièmement, il y a une constante qui revient à travers toute l’étude : l’antisémitisme couplé d’anticommunisme et de méfiance à l’égard des minorités. C’est à cette seule oc- casion que la Belgique manifeste une sympathie à l’égard du royaume balkanique. Elle approuve la sacralisation de la souveraineté et de l’indépendance. Il n’y a rien de surpre- nant à cela, pour une Belgique à peine libérée après cinquante mois d’occupation. Son expérience récente d’une séparation administrative par l’occupant (1917) la rend par dé- finition hostile à toutes les revendications d’autonomie ou d’autodétermination formulées par les minorités bulgares, russes, autrichiennes ou hongroises. Elles menacent de surcroît le maintien des traités. Il dénonce l’irrédentisme des voisins de la Roumanie, mais aussi le nationalisme, et la xénophobie de cette dernière ainsi que les luttes partisanes qui la divisent. Il n’y a guère que Le Peuple qui s’en prend aux Roumains lorsqu’ils attaquent la Hongrie de Béla Kun. On dénote ici une solidarité idéologique. Toutefois, le péril sovié- tique joue bien plus souvent en sa faveur : la menace sur l’ordre social doit être absolu- ment écartée.

Troisièmement, basée sur une communauté linguistique objective, mais culturelle beau- coup plus discutable, la solidarité latine intervient dans une certaine mesure. L’identité de la langue dans les différents territoires rattachés à la petite Roumanie d’avant-guerre sert d’argument objectif, tout comme l’orthodoxie, le sang et les traditions. Elle vient renfor- cer la légitimité d’unir toutes les terres roumaines, au cas où la volonté des populations ne serait pas suffisante, niée ou mise en doute60.

60 Cette dernière expression traduit le scepticisme quant à la liberté et la sincérité du désir de rattachement.

(17)

Quatrièmement, la relation avec les Alliés n’a pas été constante : d’abord la neutralité, ensuite l’alliance entendiste, par après un armistice humiliant et asservissant imposé par Berlin et ses acolytes, enfin un retour en guerre aux côté des Alliés dans les dernières semaines. Cette situation suscite une sympathie mitigée. Beaucoup lui reprochent ses revirements, même si leurs propos sont un peu injustes. En effet, la Russie a compliqué la tâche d’une Roumanie déjà confrontée à beaucoup de difficultés. Bucarest finit par être acculée à l’armistice : elle n’a pas vraiment le choix, surtout qu’elle est prise en tenailles par l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et la Bulgarie. Mais si Bucarest n’améliore pas son image après la guerre dans ses confrontations permanentes avec les Alliés, la solidarité entre Petites Puissances surpasse parfois l’appui aux Grands, souvent malmenés dans les jugements produits par la diplomatie belge.

En conclusion, l’analyse du cas roumain n’aboutit à aucune conclusion innovante, confirme l’ignorance, les préjugés et les erreurs de la diplomatie belge. Cette fois, on ne peut lui reprocher d’avoir mal agi, mais plutôt de n’être pas intervenue face à des pro- blèmes qui exigeaient une solution. On retiendra néanmoins l’absence logique de débats houleux, contrairement aux cas précédemment exposés. Le seul pays déjà présenté qui correspond à ce modèle est d’ailleurs la Bulgarie, un autre pays balkanique. Il nous faut donc vérifier si cette piste se confirme à travers l’examen du cas yougoslave.

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