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1.L’état de la question nationale en Pologne au sortir de la guerre

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1. L’état de la question nationale en Pologne au sortir de la guerre

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Très vieille nation européenne, la Pologne se retrouve à plusieurs reprises sous les projec- teurs. Si les partages entre la Prusse, la Russie et l’Autriche aboutissent à la disparition de l’Etat, la Rzeczpospolita, le sentiment demeure puissant au sein de certains secteurs de la population. A plusieurs occasions, il est exprimé de manière paroxystique à travers des révoltes contre les puissances copartageantes. Mais la lutte pour la restauration polonaise est essentiellement le fait d’une noblesse pour laquelle le sentiment de classe prime sur les considérations nationales et ethniques. Par exemple, la langue est un marqueur social, et non un différenciateur national. Ainsi, en dépit des sympathies dont ces mouvements jouissent à l’étranger, notamment en France, toutes les insurrections polonaises du XIXème siècle échouent, faute entre autres d’un appui populaire suffisant et d’une conjoncture internationale favorable pour restaurer cette République conçue comme ma- trice du futur Etat polonais

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. En Belgique, une certaine polonophilie se développe, no- tamment à travers le symbole de 1830. En effet, alors que le pays petit d’Europe occiden- tale parvient à se séparer des Pays-Bas, le soulèvement polonais échoue, écrasé par un tsar qui ôte toute autonomie au grand-duché de Varsovie

3

.

L’échec de la révolte de 1863 marque le début de plusieurs décennies plutôt calmes. La résignation, la résistance passive et l’espoir caractérisent une période apparemment para- doxale : témoignant de la persistance d’une certaine espérance, la polonité est défendue autant que possible, mais sans qu’aucune mesure radicale ne soit entérinée, accréditant l’idée de jougs étrangers trop forts que pour être renversés. Face à ces derniers, un travail en profondeur, de longue haleine, tend à maintenir la conscience polonaise et les liens entre les tronçons prussien, autrichien et russe. La religion apparaît comme un élément fédérateur et de résistance face aux Russes et aux Prussiens, dont les régimes sont plus rigoureux et plus assimilateurs. Le travail organique des associations et les activités de l’Eglise aboutissent à une conception constamment plus ethnique de la nation, l’idée mul- tiethnique portée par le souvenir de la Rzeczpospolita s’évanouissant peu à peu. Parallèle- ment, dans l’Est, l’élément paysan et majoritaire, lituanien, blanc-russien ou ruthénien, se développe nationalement contre des Polonais, représentés comme des propriétaires op- pressifs. Persécutés par le régime tsariste, les Polonais sont triplement marginalisés et combattus : nationalement, religieusement et socialement. Dans ce qu’on appellera bien-

1 Pour l’illustration cartographique, la carte 2 (p. 465) des annexes s’avère la plus intéressante.

2 GARSZTECKI, Stefan, "The Concept of Nation in German-Polish Relations", in BALLA, Bálint, et STERBLING, Anton (éd.), Ethnicity, nattions, culture. Central and East European Perspectives, Krämer, Hambourg, 1998, p. 135.

3 En ce qui concerne ce paragraphe, tous les ouvrages mentionnés ultérieurement y consacrent des passages plus ou moins conséquents. On peut toutefois utilement mentionner les travaux de GARSZTECKI, Stefan, op. cit., pp. 135-138 ; ROLLET, Henry, La Pologne au XXe siècle, A. Pedone, Paris, 1995, pp. 9-10 ; BOEMEKE, Manfred F., FELDMAN, Gerard D., et GLASER, Elisabeth, op. cit., p. 313.

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tôt les Confins Orientaux, les mouvements nationaux se développent donc en opposition aux Polonais. A contrario, ces derniers bénéficient du développement d’une certaine auto- nomie dans le segment autrichien. A l’indépendance, la Galicie fournit à la Pologne re- constituée l’essentiel de ses cadres, conservateurs et méfiants envers les paysans. Cela ré- sulte tout logiquement de la politique de Vienne, combinaison de l’autonomie culturelle et du conservatisme socio-politique. Si l’immobilisme n’est pas complet en cette matière, cela tient essentiellement à la perspicacité de François-Joseph qui comprend l’inéluc- tabilité de certaines réformes pour ne pas creuser d’abîme trop profond entre le centre de l’Empire et les nationalités périphériques. Au cours des dernières années, la politique impériale fait davantage le jeu des Ukrainiens que celui des Polonais en Galicie

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.

Malgré l’inertie et les blocages politiques, la situation n’en évolue pas moins. Ainsi, les transformations socio-économiques amènent de très larges secteurs de la population à entrer en contact avec l’Europe occidentale et la modernité, et notamment les nouvelles idéologies, au nombre desquelles le nationalisme figure en bonne place. La sensibilité exacerbée que ce dernier soulève est accrue par les réformes agraires opérées par les puissances copartageantes. Les paysans, plus encore ceux qui sont issus des minorités, perçoivent parfois le souverain étranger contre une protection face aux abus des proprié- taires polonais. Certes, rien ne conduit inéluctablement la Pologne sur le chemin de l’indépendance, mais la préparation culturelle, artistique et scolaire ainsi que l’action des nationaux-démocrates y contribuent largement. Initiée par Roman Dmowski en 1897 en Galicie, mais très vite représentée dans tous les tronçons, cette formation politique défend un programme interclassiste, chauviniste, catholique, anticommuniste, xénophobe, sur- tout germanophobe et antisémite. Il défend une conception plus restreinte de la Pologne, plus homogène sur les plans national, religieux et linguistique. Si Anita Shelton prétend qu’il soutient une Pologne qui s’inscrirait dans des frontières plus à l’ouest qu’avant 1772, Stefan Garsztecki retient au contraire ces limites. Le débat peut être longtemps poursuivi par des spécialistes de la question dont je ne suis pas, mais il faut constater que les négociateurs de la paix, parmi lesquels figurent beaucoup de nationaux-démocrates, défendront des frontières bien plus à l’est. En l’occurrence, il s’agit de l’information fon- damentale. Les autres partis ne connaissent qu’un développement temporaire et/ou em- bryonnaire. La répression se poursuit tandis que l’indépendance demeure utopique

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.

4 BEAUVOIS, Daniel, Histoire de Pologne, Hatier (coll. Nations d’Europe 1918-1940), Paris, 1995, pp. 248-266. GARSZTECKI, Stefan, op. cit., p. 138 ; ROLLET, Henry, op. cit., pp. 7-13, 16-21 et 26-34 ; DAVIES, Norman, Histoire de la Pologne, Fayard, Paris, 2001, pp. 195-198.

5 BEAUVOIS, Daniel, ibid., pp. 256-276; DAVIES, Norman, op. cit., pp. 154-173 et 198-200 ; SHELTON, Anita, "The Poles and the Search for a National Homeland", in SUGAR, Peter F., Eastern Europe 1918- 1940an nationalism in the twentieth century, American UP, Lanham-Washington, 1995, pp. 266-268.

GARSZTECKI, Stefan, op. cit., p. 138. Sur l’effet amplificateur de la question agraire, cf. ROLLET, Henry, op. cit., pp. 9 et 12, 17-18, 20-26 et 33.

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Au début, la guerre mondiale ne laisse absolument pas prévoir la résurrection d’une Po- logne indépendante. Le changement se produit par une suite d’enchères que les Puissan- ces copartageantes lancent pour rallier les Polonais à leur cause dans la mêlée finale qui décidera de l’issue du conflit. Ainsi, les uns et les autres leur font miroiter une autonomie de plus en plus large, jusqu’à promettre finalement l’indépendance pure et simple en échange d’une alliance. Une propagande habile propulse à l’avant-scène Józef Piłsudski, dont l’étoile ne cesse de grandir. A ce facteur plutôt interne, il faut ajouter l’influence déterminante d’Ignacy Paderewski auprès de Thomas Woodrow Wilson. En effet, quel- ques jours avant l’entrée en guerre de son pays, le président américain se déclare en fa- veur d’une Pologne unie, indépendante et autonome. Le conflit gagne alors en impor- tance et devient un enjeu majeur. Il constitue par ailleurs un incitatif au mouvement pré- cédemment décrit de surenchère. Un facteur supplémentaire doit être envisagé : dans un climat de pénurie et de répression des puissantes occupantes, la frustration croît devant les promesses non tenues ou celles qui tardent à se concrétiser. La révolution de 1917 modifie fondamentalement la situation à l’est : le nationalisme polonais est doublement irrité, d’une part par le nouveau régime politique, communiste, et d’autre part la recon- naissance d’un Etat ukrainien à l’occasion du traité de Brest-Litovsk. Tout l’entre-deux- guerres est d’ailleurs marqué par cette question majeure, celle des confins orientaux.

Mais un effet domino aboutit rapidement à un bouleversement plus général. Avec la di- slocation des trois empires, ce pays, épuisé et ravagé, est confronté à d’autres défis sup- plémentaires : l’unification des divers tronçons, la coordination et de la direction des di- vers mouvements ayant contribué à la libération

6

.

Au sortir de la guerre, la national-démocratie de Roman Dmowski domine la diplomatie à Paris tandis que Józef Piłsudski imprime, dans un premier temps, une orientation démo- cratique, notamment à travers un cortège de lois sociales. Les premières années de la Ré- publique sont marquées avant tout par l’œuvre de réunification, qui suscite et soutient ainsi l’enthousiasme. Elle est doublement compliquée. La déclaration de Thomas Woo- drow Wilson est des plus ambiguës. Si le concept d’indépendance ne soulève pas de dif- ficulté, la question des frontières trouve une réponse qui n’a de solution que l’apparence.

Les projets des Alliés sont flous et récents en la manière. Il est ainsi affirmé que le nouvel Etat comprendra les territoires habités par des populations indiscutablement polonaises, auquel on devra assurer un libre accès à la mer

7

. Elle est aussi entravée des rivalités et des divergences politiques. Sur le plan international, nationaux-démocrates et piłsudskis-

6 BEAUVOIS, Daniel, ibid., pp. 279-286 ; BOEMEKE, Manfred F., FELDMAN, Gerard D., et GLASER, Elisabeth, op. cit., pp. 315-322 ; DAVIES, Norman, op. cit., pp.133-139 ; ROLLET, Henry, op. cit., pp. 65- 93; KARSKI, Jan, The Great Powers and Poland. 1919-1945 : from Versailles to Yalta, University Press of America, Lanham MD, c1985, pp. 3-30.

7 L’article 13 de la déclaration de Wilson, cité par BECKER, Jean-Jacques, op. cit., p. 59.

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tes s’opposent certes de manière unanime à une Ukraine indépendante et au bolchevisme, en s’ingéniant à mêler abusivement ces deux mouvements, pour effrayer l’Occident. A côté de cet activisme parisien, on doit évoquer les coups de force face aux Allemands (Haute-Silésie), aux Tchèques (Teschen), aux Ukrainiens (Galicie orientale) et aux Litua- niens (Vilnius). Dans un contexte où les Anglais ne veulent pas d’une puissance germa- nique trop affaiblie, l’appui de la France n’est donc pas négligeable. Les accords militai- res et commerciaux de 1921 viennent traduire et renforcer une alliance déjà esquissée lors des délibérations préalables aux traités. Tant d’efforts, de douleurs; tant d’espoirs déçus : les Polonais sortent de sept ans de guerre avec un Etat, certes restauré, mais blessé. Avec moins de 400 000 km², le territoire ne dépasse guère la moitié de celui-ci d’avant les par- tages. Leurs ennemis extérieurs ne sont pas seuls en cause : les divisions internes y contribuent largement. En effet, les nationaux-démocrates manifestent une haine inextin- guible des Allemands tandis que les partisans de Józef Piłsudski détestent et combattent sans cesse les Russes

8

.

Balbutiante, la démocratie polonaise est confrontée à de nombreux défis qu’elle peine à régler simultanément : déséquilibres régionaux, problèmes sociaux, organisation institu- tionnelle, relations compliquées avec les minorités nationales et religieuses. A partir de 1921, les dysfonctionnements de la démocratie parlementaire font entrer la Pologne dans une ère d’hésitation, d’instabilité politique chronique, de crises socio-économiques tout aussi répétitives que graves. En matière nationale, Roman Dmowski presse le gouverne- ment Witos de poloniser les confins orientaux et de restreindre les droits des Juifs. Le discrédit frappe la vieille szlachta, noblesse aux origines polonaise, ukrainienne et litua- nienne, en raison de son incapacité à surmonter les difficultés. Mais surtout, la Pologne est confrontée à un trouble identitaire essentiel : comme ses premiers paragraphes en at- testent, les deux principaux leaders représentent des aspirations et des groupes différents.

Alors que Józef Piłsudski, d’origine aristocratique, défend initialement une conception plutôt démocratique, fédérale, tolérante et hétérogène de la Pologne, Roman Dmowski incarne tout le contraire, comme il a été déjà exposé. De surcroît, sur les 26 millions d’habitants, on compte officiellement 500 000 Allemands (2%), 1,3 million de Biélorus- ses (5%), 2,4 millions de Juifs (9%) et 4 millions d’Ukrainiens (15%). En fait, l’ensemble des minorités nationales représente pas moins de 31% de la population de la Pologne

9

.

8 BEAUVOIS, Daniel, ibid., pp. 291-292. SHELTON, Anita, op. cit., pp. 267-268 ; BECKER, Jean- Jacques, op. cit., pp. 59-68 ; BOEMEKE, Manfred F., FELDMAN, Gerard D., et GLASER, Elisabeth, op.

cit., pp. 322-335 ; DAVIES, Norman, op. cit., pp. 139-146 ; ELCOCK, Howard James, op. cit., pp. 97-104 ; KARSKI, Jan, op. cit., pp. 31-67 ; GARLICKI, Andrzej, Josef Pilsudski. 1867-1935, Scolar Press, Alders- hot, c1995, pp. 88-123 ; JEDRZEJEWICZ, Waclaw, Jozef Pilsudski. Une biographie, L’Age de l’Homme, Lausanne, 1986, pp. 63-144.

9 BEAUVOIS, Daniel, op. cit., pp. 289-292 et 297-301 ; DAVIES, Norman, op. cit., pp. 146-148 ; SHEL- TON, Anita, op. cit., pp. 263-268; ROLLET, Henry, op. cit., pp. 13, 93-110 et 146-172 ; BECKER, Jean- Jacques, op. cit., pp. 77-78.

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2. La perception du tempérament national et l’usage du champ séman- tique de la nation

2.1. Les légations 2.1.1. Varsovie

10

Préalablement à l’analyse qualitative, il s’avère fort utile de donner une idée de l’importance quantitative relative de ce sujet par rapport à la globalité de la question na- tionale dans le discours des diplomates. Voici les résultats année après année :

Légation de Varsovie (1919-1923)

Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement référence au champ sémantique de la nation ou au caractère national (B) :

approche chronologique

Année A B

2ème semestre 1919 (après la réouverture) 22 17 (77%)

1920 31 14 (45%)

1921 79 28 (35%)

1922 52 11 (21%)

1923 22 9 (41%)

Avec une moyenne qui tourne autour de 40% pour l’ensemble de la période étudiée, le résultat se retrouve bien en deçà des résultats obtenus dans le cas tchécoslovaque. On peut certainement l’attribuer en partie au fait que les Polonais jouissent d’un statut de nation indiscuté, longtemps avant d’avoir recouvré leur indépendance. On constate toute- fois un clivage net entre le premier semestre étudié et la suite de la période. On l’aborde donc davantage pendant la première phase de la consolidation de la Pologne comme Etat, alors qu’on pense davantage en termes de probabilité de succès ou non du projet national polonais. Par la suite, on pensera davantage en termes de menace sur l’existence indépen- dante du pays. Il faut également examiner si des différences significatives entre les di- plomates apparaissent.

Légation de Varsovie

(réouverture de la légation, mi1919-démission d’Henri Jaspar, début 1924) Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement

référence au champ sémantique de la nation ou au caractère national (B) : ventilation par diplomates

Noms des diplomates A B

Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou 63 32 (51%)

Albert Remès 24 9 (38%)

Bernard de l’Escaille 112 39 (35%)

Joseph de Neeff 6 2 (33%)

10 Sauf contre-indication, les rapports mentionnés sont tirés des dossiers chronologiques suivants : Arch.

Min. Aff. Etr. (B), Corr. pol. Pologne/1919. 1919-1923. 1924-1929.

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Après avoir envisagé la question sous cet angle, on remarque une plus grande homogé- néité que celle que la perspective chronologique offrait: l’écart maximal est réduit de plus de deux tiers. Le biais introduit par un intérêt renforcé dans les premiers mois de la fondation de la II

ème

République est atténué. Ainsi, Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou demeure jusqu’à la fin de l’hiver 1920-1921 : il s’étale progressivement moins sur cet aspect. Quant aux autres, ils donnent des résultats d’une grande similarité. Aucun élément de profil socioprofessionnel ne permet d’établir sérieusement des clivages.

D’un point de vue qualitatif, les diplomates ne mettent jamais en doute la légitimité des aspirations polonaises à l’indépendance et leur patriotisme, mais ils montrent cependant moins d’enthousiasme que leurs homologues de Prague pour les Tchécoslovaques. En effet, ils considèrent que les Polonais n’ont ni le caractère ni le comportement le plus propice à assurer leur indépendance, déjà si contestée de l’intérieur par les minorités et de l’extérieur par les voisins allemand et russe principalement.

* * *

Un des traits fondamentaux du discours réside dans le caractère compliqué des Polonais.

Dans la première tranche chronologique, celle qui s’étend de la réouverture de la légation à la fin de l’hiver 1920-1921, Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou domine large- ment par sa contribution. Le portrait qu’il dresse est peu glorieux. Certes, il estime leur héroïsme dans leur lutte pour la liberté

11

. Mais il leur reproche leur apathie

12

, leur impré- voyance, leur incurie, leur indifférence, leur paresse, leur malhonnêteté

13

, leur rancune, leur versatilité slave et leur rancune jugée puérile et impolitique

14

. A cela, il ajoute un peu plus tard que les Polonais ont raison mais qu’ils parviennent systématiquement à s’aliéner toute sympathie, même aussi auprès de ceux qui leur étaient initialement bien disposés

15

.

Quand on envisage des aspects autres que le caractère national, cette impression se confirme encore : alors que le diplomate en question souhaite la réussite du projet natio- nal polonais, il fustige leur irrédentisme qui compromet les efforts des Tchécoslovaques et des Alliés pour trouver une solution

16

. Cela traduit bien que la solidarité entre anciens Alliés ou compagnons d’infortune connaît certaines limites : elle ne peut pas menacer la paix qui conditionne probablement la survie d’une Belgique indépendante.

11 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 19 novembre 1919.

12 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 18 octobre 1919, p. 3.

13 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 22 janvier 1920.

14 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Henri Jaspar, Varsovie, 27 février 1921.

15 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 22 janvier 1920.

16 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Henri Jaspar, Varsovie, 7 avril 1921.

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Comme les pages qui suivent contribueront à le confirmer, Bernard de l'Escaille, son suc- cesseur, se montre beaucoup plus indulgent. En effet, s’il déplore le chauvinisme polo- nais, il lui trouve des ‘circonstances atténuantes’, ou du moins des explications, rejetant au moins partiellement la faute sur les autres :

"Cet accès de chauvinisme national a été depuis trois mois servi par diverses causes exté- rieures au nombre desquelles figurent en premier ordre les affaires de Memel, les mena- ces lithuaniennes à l’occasion du partage de la zone neutre, les difficultés avec les Alle- mands à Dantzig et enfin la reconnaissance des frontières qui a donné à la nation polo- nais[e] un désir plus vif d’être seule maîtresse de sa destinée.

L’attitude, sous le Gouvernement du Général SIKORSKI, des Juifs et des Allemands, a contribué également à froisser le sentiment national."17

Toutefois, il ne donne pas une bonne image de la Pologne de ce point de vue, puisque le nationalisme rendrait le pays difficilement gouvernable

18

.

En bref, on pourrait affirmer que pour Bernard de l'Escaille, les Polonais ont des compor- tements préjudiciables, nationalistes et chauvins, mais que les minorités et la situation internationale sont en mesure de les expliquer au moins partiellement. Le ton est bien plus compréhensif que dans le cas de Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou.

*

* *

Un second élément important du discours réside dans l’incapacité chronique des Polonais à se gouverner. Rien ne permet de supposer qu’un seul diplomate soit hostile à l’indépendance polonaise et encore moins l’idée nationale. Au contraire, Maximilien- Henri Van Ypersele de Strihou appelle même les Polonais à la privilégier au confort ma- tériel :

"(…) c’est donc l’égoïsme des habitants de veille souche polonaise mais germanisés dans leur intérêts matériels qui les a fait voter contrairement à la voix de leur conscience natio- nale. "19

Son successeur, Bernard de l'Escaille soutient bien plus fermement les intérêts de la Po- logne. Il déclare à propos de la reconnaissance des frontières orientales de celle-ci par la Conférence des Ambassadeurs : [a]insi se trouve complétée l’œuvre de justice de la ré- surrection de la Pologne

20

.

17 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 30 mai 1923.

18 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 21 décembre 1923.

19 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Henri Jaspar, Varsovie, 28 mars 1921.

20 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 17 mars 1923.

(8)

Par contre, il est évident qu’ils estiment autant l’un que l’autre qu’ils sont parfaitement incapables de se débrouiller seuls. En outre, Maximilien Van Ypersele de Strihou déplore qu’en plus de l’impréparation dont ils ne sont absolument pas responsables, la solidarité nationale, la collaboration entre branches du pouvoir et la capacité des dirigeants font gravement défaut

21

. Plus précis, il souligne le problème de l’effort commun à fournir en vue de l’unification, compliquée après un siècle et demi de développement séparé

22

. Il regrette leur absence de sens de l’intérêt général, délaissé au profit d’une périlleuse poli- tique d’expansion territoriale irraisonnée. Il suggère que la Pologne aurait d’abord dû jeter des fondations solides pour garantir son existence :

"La Pologne, comme vous l’avez observé depuis longtemps, n’a fait jusqu’ici qu’une po- litique de frontières. Négligeant d’instituer une politique de gouvernement elle ne s’est occupée que d’étendre le plus possible tantôt par les armes tantôt par des négociations, à Paris et en Ukraine, en Lithuanie ou sur le front bolcheviste, les limites territoriales de la République. (…) [Or, ] avant de construire de nombreux étages à sa maison il faut com- mencer par lui assurer des assises proportionnelles."23

Contrairement à la représentation de la Tchécoslovaquie que l’on a rencontrée, il n’a nul- lement l’impression que la Pologne soit prête pour la démocratie : il veut un gouverne- ment solide qui nettoie les écuries d’Augias-le-bolchéviste

24

, témoignant de son hostilité et de l’angoisse à propos des troubles que les communistes entretiennent dans tout le pays. Mais cela traduit paradoxalement la nécessité de soutenir son maintien comme Etat indépendant jusqu’à ce qu’elle en soit capable elle-même.

L’autre diplomate à s’exprimer longuement, Bernard de l'Escaille, regrette que l’incapacité des Polonais à bien se gouverner les conduise à se séparer de serviteurs de l’Etat, patriotes, dévoués et compétents

25

. En déplorant les divisions et les luttes intestines entre autres varsoviennes

26

, il rejoint son prédécesseur

27

. Ils menaceraient jusqu’à l’existence indépendante du pays : ces ‘enfantillages’ sont même qualifiés de faute grave contre la Nation

28

. Il se réjouit temporairement lorsque, le ministre des Affaires Etrangè- res Konstanty Skirmunt prend conscience de la collaboration nécessaire avec la Petite Entente pour la survie de la République

29

. Mais quand les querelles intestines semblent reprendre le dessus, il sombre dans un profond pessimisme :

21 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 2 octobre 1919. Confirmé dans les rapports du 22 et 28 novembre, et 15 décembre 1919.

22 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 15 octobre 1919.

23 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 10 décembre 1919.

24 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 18 octobre 1919.

25 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 14 juin 1921.

26 Entre autres, rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 7 décembre 1921.

27 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 4 juillet 1921.

28 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 10 septembre 1921.

29Ibid.

(9)

"Les discussions passionnées et stériles dont les partis politiques donnent en ce moment le spectacle, font songer tout naturellement au XVIIIe siècle où les factions, au mépris du bien général, se déchiraient entr’elles et conduisaient la Pologne à la ruine."30

Il juge ce comportement d’autant plus regrettable que les minorités, unies, présentent parfois des intérêts divergents de ceux, généraux, de la Nation

31

. Par conséquent, les deux diplomates partagent l’idée que les Polonais, divisés et incapables, mènent une politique préjudiciable à leur idéal national.

La légation de Prague corrobore cette vision négative du Polonais. Si les diplomates en poste à Varsovie ne tiennent pas toujours des propos très flatteurs à l’égard des Tchèques, Maurice Michotte de Welle les défend face à des Polonais, insensés

32

, dont il juge l’esprit envahissant et l’humeur tracassière jusqu’à en devenir insupportables

33

. Il critique leur tempérament naturellement agité, versatile, impulsif, léger et maladroit. D’où, selon lui, une instabilité morale et une suspicion qui conduit à une existence nationale tissée de contradictions

34

. Un portrait somme toute peu flatteur.

La vision, corroborée par les faits, d’une Pologne entourée d’ennemis apparaît très rapi- dement dans le discours des diplomates. Déjà Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou déclare que la population prend conscience du péril cumulé de la menace provoquée par l’action conjuguée des Allemands, des Russes, des Ukrainiens, des Juifs et des socialistes – comprenons ici communistes :

"L’élément sain de la population commence à se rendre compte du péril auquel il est ex- posé. Il s’efforce à vaincre son apathie et à demander au gouvernement qu’il écarte des emplois publics tous les corrupteurs qui par leur malhonnêteté paralysent la vie de leurs voisins et tous les corrompus qui se font des agents de démoralisation au profit de l’ennemi."35

Le Juif n’est effectivement pas épargné et jamais présenté comme une victime

36

. Il repré- sente celui qui organise le travail de sape du projet national en attaquant son assise éco- nomique au profit des Allemands :

30 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 18 juillet 1922.

31 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 12 novembre 1922.

32 Rapport de Maurice Michotte de Welle à Paul Hymans, Prague, 20 juin 1920, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. pol.] Tchécoslovaquie. 1919-1923. Prague 1920.

33 Rapport de Maurice Michotte de Welle à Paul Hymans, Prague, 27 janvier 1920, p. 2, in Arch. Min. Aff.

Etr. (B), [Corr. pol.] Tchécoslovaquie. 1919-1923. Prague 1920. Halot ajoute plus tard même que ceux de Teschen ont adopté un comportement antinational en privilégiant leurs intérêts matériels. Rapport de Halot à Henri Jaspar, Prague, 20 mars 1921, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), [Corr. pol.] Tchécoslovaquie. 1919-1923.

Prague 1921.

34 Rapport de Maurice Michotte de Welle à Paul Hymans, Prague, 13 février 1920, in ibid.

35 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 18 octobre 1919, pp. 2-3.

36 Les discriminations, notamment universitaires, auraient cependant pu être évoquées. BEAUVOIS, Da- niel, op. cit., p. 302.

(10)

"(…) le danger de la liberté de commerce, en Pologne et dans la circonstance, c’est que le blé, déjà très insuffisant à la consommation nationale, soit détourné de sa destination na- tionale par les Juifs qui le revendront [en] sous main aux Allemands. Les Juifs sont passés maîtres dans ce genre de fraude."37

Si les socialistes – ici, il faut entendre les non-révolutionnaires – sont considérés comme patriotes d’après son collègue Albert Remès

38

, Maximilien-Henri Van Ypersele de Stri- hou rajoute un ennemi à sa longue liste : les Lituaniens. Ils sont présentés comme un peu- ple aux abois qui, de peur de disparaître dans une fédération avec la Pologne, utilise le bolchevisme comme une arme nationaliste. Il faut encore formuler deux remarques.

D’une part, le dernier qualificatif prend à nouveau une acception négative, comme dans le cas pragois. D’autre part, l’évocation de la Lituanie aboutit à une situation exception- nelle : les Polonais représentent les classes supérieures face à des ennemis samogitiens, certes prospères, mais d’une race décadente et d’une ethnie faible

39

.

Très porté sur la menace lituanienne, brûlante d’actualité, le diplomate n’en reste pas moins vigilant face à tous les périls. Le vocable nationaliste se retrouve d’ailleurs, dans d’autres circonstances, défavorable aux ennemis de la Pologne : lors de l’attentat d’un Ruthénien contre Józef Piłsudski

40

. Dans le cas allemand

41

, il dénonce le chauvinisme, qualificatif dont les Russes avaient déjà été affublés par son prédécesseur

42

.

Parfois, les diplomates récapitulent leurs constats et leurs souhaits. Ainsi, ils voudraient une Pologne qui soit respectueuse des projets nationaux des autres peuples. Critiquant ses adversaires, ils s’en prennent également au comportement de leur pays hôte, jugé préjudi- ciable à la cause polonaise. Un caractère négatif est associé au cas de figure contraire. Il s’agit donc de défendre la réalisation de l’idéal d’une Pologne indépendante, contre ses propres défauts ou ses mauvaises inclinaisons, mais surtout les tentations des voisins :

"On se rend compte ici que le rôle qu’on chercherait à faire assumer aux Polonais en flat- tant leur ardeur chevaleresque et souvent un peu inconsidérée à la bataille, serait très dur car l’armée bolcheviste, débarrassée de ses ennemis à l’intérieur, constituerait une force d’attaque qui pourrait se conjuguer, on ne sait jamais, avec une agression allemande."43

Ce reproche s’adresse plus particulièrement à la droite : elle est accusée par son nationa- lisme de vouloir exclure les trente pour cent de population allogène, en en faisant des ennemis mortels de la République polonaise

44

. Une semaine auparavant, n’avait-il d’ailleurs pas déclaré que :

37 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 1er novembre 1919, p. 2.

38 Rapport d’Albert Remès à Henri Jaspar, Varsovie, 30 décembre 1920.

39 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Henri Jaspar, Varsovie, 26 janvier et 18 février 1921.

40 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 27 septembre 1921.

41 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 11 novembre 1921.

42 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou à Henri Jaspar, Varsovie, 23 février 1921.

43 Rapport de la légation de Varsovie à Paul Hymans, Varsovie, 15 janvier 1920.

44 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 22 décembre 1922.

(11)

"L’Association Chrétienne de l’Unité Nationale en s’insurgeant contre le jeu normal des lois constitutionnelles a fait un acte de fascisme ou de bolchevisme blanc qui n’est guère profitable qu’à ses adversaires politiques dont elle a resserré l’union."45

Légaliste, antifasciste, antinationaliste et antibolchevique, il n’en tient pas moins des pro- pos virulents antisémites quelques semaines plus tard : les Juifs sont accusés d’être des éléments antinationaux. Alors que Gabriel Narutowicz vient d’être assassiné

46

, il saisit l’occasion du procès du meurtrier, violemment antisémite, pour déclarer combien le de- gré d’acuité de la plaie juive aux flancs de la Patrie Polonaise est grand

47

. Peu avant, il déplorait à propos du résultat de ladite élection qu’il consacre l’erreur polonaise d’amener au pouvoir des étrangers à cause de leurs divisions, qu’il déplore à nouveau :

"Il est caractéristique de constater que la Pologne en raison de ses dissensions intestines, a préféré, comme au temps des Rois Saxons[48], un étranger à un Polonais[49] dont le nom est intimement lié aux fastes de l’Histoire de Pologne et dont la famille, très populaire, est restée attachée au peuple sous tous les régimes, partageant avec lui la bonne et la mau- vaise fortune."50

Abandonnant une sévérité certaine, il adopte un ton plus indulgent au printemps 1923.

S’il continue à dénoncer les travers polonais, il attribue une bonne part de la responsabili- té à l’étranger et aux minorités :

"Cet accès de chauvinisme national a été depuis trois mois servi par diverses causes exté- rieures au nombre desquelles figurent en premier ordre les affaires de Memel, les mena- ces lithuaniennes à l’occasion du partage de la zone neutre, les difficultés avec les Alle- mands à Dantzig, et enfin la reconnaissance des frontières orientales qui a donné à la na- tion polonaise un désir vif d’être seule maîtresse de ses destinée[s].

L’attitude, sous le Gouvernement du Général SIKORSKI, des Juifs et des Allemands, a contribué également à froisser le sentiment national."51

Toutefois, sans que l’on puisse vraiment en cerner le pourquoi, les deux diplomates di- vergent sur l’origine de leur appui aux Polonais : Maximilien-Henri Van Ypersele de Stri- hou l’est plus par réalisme et par stratégie tandis que Bernard de l'Escaille adopte un ton polonophile en dépit de leur politique agressive des nationalités, périlleuse pour la survie

45 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 13 décembre 1922.

46 GARLICKI, Andrzej, op. cit., pp. 109-110 et JEDRZEJEWICZ, Waclaw, op. cit., pp. 130-132.

47 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 1er février 1923. Plus largement, la droite s’était déchaînée contre l’élection d’un Juif à la présidence de la République. BEAUVOIS, Daniel, ibid., p. 301. Sur le caractère constitutif de l’antisémitisme dans l’identité polonaise de l’entre-deux-guerres, et surtout dans l’idéologie nationale-démocrate, v. SHELTON, Anita, op. cit., pp. 267-268.

48 Il s’agit d’une référence à l’élection par la Diète polonaise de plusieurs rois de Saxe successifs au cours du XVIIIe siècle.

49 Les Zamoyski sont une très vieille et non moins renommée famille polonaise. Des siècles durant, certains de ses membres illustres ont servi l’Etat polonais.

50 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 11 décembre 1922.

51 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 30 mai 1923, p. 2.

(12)

de la République. Le soutien est donc moins résolu que dans le cas de la Tchécoslova- quie. L’hostilité résolue envers les minorités, l’absence de volonté de compromis, la mé- galomanie des projets des gouvernants de Varsovie, jugés par ailleurs incapables, en sont certainement pour beaucoup dans ce jugement plus réservé, et parfois carrément hostile.

Pour conclure sur ce premier aspect, il faut retenir qu’au-delà de leurs différences de per- ception, les diplomates belges sont attachés à la réussite du projet national des Polonais, même si le comportement de ces derniers s’avère contre-productif et que des menaces extérieures (Allemagne et Russie) et intérieures (minorités ainsi que division et incapacité des Polonais à se gouverner) compromettent largement la réalisation de leur idéal le plus cher. La Pologne étant considérée comme une clé pour le maintien des traités et de la paix, sa réussite est représentée comme nécessaire pour la Belgique.

*

* *

Mais il faut également envisager le regard porté par la diplomatie belge sur le traitement de la question nationale polonaise par les autres pays. Ainsi, deux constats s’imposent à la lecture des deux tableaux ci-dessous. Primo, le sujet s’avère primordial. Secundo, si l’on laisse de côté quelques distorsions causées par des catégories comptant peu d’effectifs

52

, les variations s’expliquent surtout par les événements (guerres, armistices et traités de paix).

Légation de Varsovie (1919-1923)*

Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement réfé- rence aux relations internationales (B) : approche chronologique

Année A B

Deuxième semestre 1919 (**) 22 18 (82%)

1920 31 30 (97%)

1921 80 79 (99%)

1922 52 38 (73%)

1923 22 19 (86%)

* l’année 1924 n’offre pas des volumes significatifs de dossiers

** fermée pendant la guerre, la légation ne rouvre ses portes qu’au milieu de l’année Légation de Varsovie

(réouverture de la légation, mi1919-démission d’Henri Jaspar, courant 1924) Parmi les rapports consacrés à la question nationale (A), ceux qui font directement réfé-

rence aux relations internationales (B) : ventilation par diplomates

Année A B

Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou 63 59 (94%)

Albert Remès 24 23 (96%)

Bernard de l’Escaille 112 86 (77%)

Joseph de Neeff 6 4 (67%)

52 Pour les années 1919 et 1923 ainsi que le cas de Joseph de Neeff.

(13)

Avant d’envisager les derniers cas, on peut rappeler l’impression modérément positive que les Polonais produisent sur les représentants belges. Ils considèrent qu’ils sont dans leur bon droit, qu’ils ont raison, mais que leurs procédés et leur tempérament sont de nature à indisposer même leurs partisans. A côté d’eux, les Tchèques jouissent d’une meilleure presse : quand les Polonais persistent dans un entêtement préjudiciable à leurs intérêts, le gouvernement pragois est loué pour sa tempérance, son tact et sa diplomatie.

Quant aux autres, ils sont tous dangereux, à l’instar des Allemands, mais souvent aussi ignorants et arriérés (les Ruthènes et les minorités orientales en général), quand ils ne sont pas décadents et instrumentalisés par les puissances germanique et russe (les Litua- niens).

Un des plus grands reproches qui est adressée aux Polonais en ce qui concerne leur poli- tique extérieure porte sur leur sympathie vis-à-vis des Hongrois :

"La haine des Polonais à l’égard des Tchéco-Slovaques revêt parmi ses diverses manifes- tations l’allure d’un vif penchant pour les Hongrois, qu’ils qualifient d’Alliés naturels, dont ils soutiennent les revendications contre la Slovaquie, avec qui ils préconisent une union militaire contre les bolchevistes et dont ils accueillent les officiers d’état-major."53

Ce comportement n’est évidemment pas en mesure de plaire à l’auteur du rapport, Maxi- milien-Henri Van Ypersele de Strihou, qui compare les seconds aux Allemands. Plus encore, il affirme que ceux-ci sont nos plus grands ennemis après les Prussiens

54

. Il sou- tient que cette attitude découle la nature de nations. On savoure ce passage où un noble s’en prend aux aristocrates :

"La Pologne, en dépit de quelques apparences et de quelques gestes tout récents, est en ef- fet comme la Hongrie et la Prusse une nation aristocratique, tandis que les petites nations balkaniques comme les peuples d’Occident sont des puissances démocratiques."55

Et l’évolution ne le réjouit guère. La Pologne manifeste toujours son hostilité à l’égard de la Tchécoslovaquie, pourtant bien disposée. En plus, l’accord avec la Roumanie ne pro- gresse pas : si l’état-major bucarestois présente des exigences élevées, la peur d’être en- traîné dans une aventure guerrière risquée par la mégalomanie des dirigeants de Varsovie n’est pas absente

56

. Par contre, ils accueillent favorablement la solidarité avec la Petite Entente dans son refus de la restauration de Charles de Habsbourg

57

. Plus tard, Joseph de Neeff partage son opinion mais les circonstances ont évolué. L’accord intervenu avec la Roumanie empêche un rapprochement plus intime avec la Pologne et consacre la deuxième reconnaissance internationale de la frontière orientale polonaise

58

.

53 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele de Strihou à Paul Hymans, Varsovie, 24 mai 1920, p. 1.

54Ibid., passim.

55 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Paul Hymans, Varsovie, 24 mai 1920, p. 2.

56 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Henri Jaspar, Varsovie, 18 février 1921.

57 Rapport de Maximilien-Henri Van Ypersele (…) à Henri Jaspar, Varsovie, 6 avril 1920.

58 Rapport de Joseph de Neeff à Henri Jaspar, Varsovie, 23 septembre 1922.

(14)

Albert Remès s’inscrit dans la même lignée : il fustige la hungarophilie prononcée du pays qui le conditionne à négliger le rapprochement souhaitable, voire nécessaire avec la Roumanie

59

. Il ne doit pas apprécier quand il perçoit une certaine accointance avec l’ennemi

60

. Mais il n’envisage pas toujours les difficultés de la Pologne sous un mauvais angle. Il suggère de profiter des déboires économiques du pays en déclarant :

"Mais, depuis que le gouvernement polonais, ainsi qu’on a pu le constater dernièrement, est arrivé à la conclusion que la situation économique du pays ne pourra se régulariser ef- fectivement que par le moyen de concessions foncières à des capitalistes belges, des pers- pectives extrêmement vastes s’ouvrent, dans le domaine des achats de biens immobiliers en Pologne, aux capitalistes belges."61

On peut considérer que son esprit de consul prévaut : le business prime. Bernard de l'Es- caille adopte un ton en tous points semblable à ses deux collègues. Non seulement il se réjouit de l’accord intervenu avec la Roumanie qui consolide les deux Etats, mais égale- ment de la fermeté face aux adversaires polonais de l’alliance conclue. Il salue par la même occasion l’atténuation des rancœurs à l’égard des Tchèques et une attitude plus réaliste

62

. Il apprécie également le rejet par la Pologne de la tentative de restauration habsbourgeoise et ne fait pas toujours porter à la Pologne la responsabilité des situations périlleuses dans lesquelles elle se retrouve. Ainsi, la politique russe de la France empê- cherait de détourner cette dernière de son ennemi allemand en le faisant participer à la Petite Entente. En appelant Varsovie à soutenir l’entrée à la SDN d’une Hongrie qui s’en prend toujours au traité de Trianon, Paris aurait indisposé la Tchécoslovaquie, la Rouma- nie et la Yougoslavie dans leurs tentatives de rapprochement. Elle sape ainsi des efforts pour consolider la paix et le nouvel ordre international

63

.

Mais le vent tourne. La Pologne semble sur la voie de la majorité. Ses dernières actions sont perçues comme pondérées

64

et empreintes d’une résolution et d’une fermeté inédites, toutes adéquates face aux périls bolchevique et autres

65

. Comme dans le cas de la légation de Prague, l’Italie est accusée de faire le jeu de l’Allemagne

66

.

De surcroît, les Polonais avaient déjà gagné des points auprès du diplomate belge en ma- nifestant, en dehors des conventions diplomatiques, des sentiments et de l’estime pour la Belgique

67

.

59 Rapport d’Albert Remès à Léon Delacroix, Varsovie, 5 mai 1920.

60 Rapport d’Albert Remès à Léon Delacroix, Varsovie, 22 novembre 1920.

61 Rapport d’Albert Remès à Henri Jaspar, Varsovie, 10 décembre 1920, p. 1.

62 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 4 juillet 1921.

63 Rapports de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 19 septembre et 24 octobre 1921.

64 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 17 mars 1923.

65 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 18 décembre 1922 et 29 octobre 1923.

66 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 18 août 1923.

67 Rapport de Bernard de l'Escaille à Henri Jaspar, Varsovie, 6 juillet, 9 et 12 septembre 1921.

(15)

2.1.2. Edmond Gaiffier, depuis Paris

Même s’il informe le premier ministre de la demande de Maurycy Zamoyski pour recon- naître le Comité National Polonais

68

, le représentant belge dans la capitale française ex- prime de larges réserves sur la vision optimiste de Stephen Pichon, homme fort au Quai d’Orsay quant au devenir de la Pologne :

"Son optimisme [de Stephen Pichon] au regard du sort de la Pologne a paru à tous exagé- ré. D’abord les Allemands ne sont nullement disposés à abandonner la Posnanie et Dant- zig. Ils y envoient des troupes. Ensuite il n’est pas exact de dire que le Comité polonais présidé par Dmowski représente tous les partis polonais. Au contraire le pays est très divi- sé et Pilsudski vient d’envoyer un délégué à Paris. Dans la Pologne russe on trouve très peu d’hommes capables d’êtres de bons administrateurs ; les meilleurs éléments se trou- vent dans la Posnanie où ils sont habitués à la discipline et à l’ordre allemands. Il semble bien que la Posnanie veuille former une entité séparée. Comme on le voit on est encore loin de la Pologne intégralement restaurée de M. Pichon."69

D’après lui, la Pologne, désunie, manque des cadres nécessaires pour créer son Etat, face à Berlin qui n’est pas disposé à céder. Le personnel utile proviendrait essentiellement de l’ancien tronçon prussien, mais ne témoignerait d’aucun emballement pour la fondation de la Pologne. Il évoque ensuite les désaccords entre Paris et Londres sur l’attribution desdits territoires. Il présente donc une situation peu favorable à Varsovie

70

. Quoique convergeant fortement sur un point essentiel du constat, les Français envisagent le sujet sous un angle bien plus optimiste. Ainsi, même s’ils reconnaissent le rôle primordial des Polonais du secteur prussien, l’aspect positif est souligné : ils évoquent la popularité de Roman Dmowski et d’Ignacy Paderewski ainsi que la sagesse de la majorité des nou- veaux cadres

71

. Cette dernière vision l’emporte puisque la reconnaissance du Comité in- tervient dès le 20 décembre 1918

72

.

68 Rapport d’Edmond Gaiffier à Léon Delacroix, Paris, 20 novembre 1918, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), Po- logne Avant la reconnaissance (PB/Europe Orientale). Dossier 10.807.1.

69 Rapport d’Edmond Gaiffier à Paul Hymans, Paris, 31 décembre 1918, in ibid.

70 Rapport d’Edmond Gaiffier à Paul Hymans, Paris, 24 mars 1919, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), Pologne Avant la reconnaissance (PB/Europe Orientale). Dossier 10.807.1.

71 "Une méthode d’action avec la Pologne", 20 décembre 1918, p. 3, in Quai d’Orsay (F), Corr. pol. et comm., Europe 1918-1940, 1918-1929, Paix. 61. Notes et études sur les conditions de la paix à obtenir et les clauses à insérer dans les traités de paix à signer / Clauses concernant la Russie, la Pologne, la Tché- coslovaquie, les Pays Baltes, l’Empire Ottoman, les provinces balkaniques, la Perse, 1918.

72 Lettre de Paul Hymans à Roman Dmowski, Bruxelles, 20 décembre 1918, in Arch. Min. Aff. Etr. (B), Pologne Avant la reconnaissance (PB/Europe Orientale). Dossier 10.807.1.

(16)

2.2. La presse Nombre de jours

où le sujet est traité

11.11.

18 31.01.19 01.06.19 05.07.19 01.09.19 20.09.19 20.11.19 30.11.19 23.02.20 29.02.20 01.06.20 07.06.20 08.09.20 14.09.20 15.12.20 21.12.20 25.03.21 31.03.21 25.07.21 31.07.21 24.11.21 30.11.21 01.04.22 07.04.22 08.08.22 14.08.22 15.12.22 21.12.22

Laatste Nieuws 1 5

Gazet Antwerp. 1 4 4

Standaard 1 3

Volksgazet 2

Nation Belge 11 1 2 4

Dernière Heure 1 1 4

Libre Belgique 3 3 1 1 6*

Le Peuple 7 3 1 4

* deux éditions ont été publiées un même jour.

Quoiqu’inégalement réparties, les évocations du cas polonais sont assez fréquentes. On doit préalablement noter que les chiffres retenus ici n’incluent pas la question des litiges territoriaux présentés dans la seconde partie de la recherche. Mais globalement, les fran- cophones semblent plus prolixes sur le sujet. D’un point de vue quantitatif, les clivages partisans sont difficiles à établir.

Sur un plan qualitatif, la position de l’organe nationaliste La Nation Belge s’avère nette- ment favorable. Au-delà des nombreux articles qui ne délivrent que des dépêches d’agence, modifiés peu ou prou, les nouvelles qui n’impliquent que les Polonais ren- voient initialement une image d’enthousiasme devant l’indépendance et favorable aux Alliés. Des articles marquent la sympathie du journal à l’égard de la nouvelle nation : par exemple, [l]es Polonais maîtres chez eux

73

, [l]’union pour la Nation. Un ministère natio- nal en Pologne

74

. Les déclarations de bonnes intentions n’occupent pas tout l’espace : de véritables appels sont lancés, notamment lorsque le quotidien reprend un article du Petit Parisien, intitulé [i]l faut aider la Pologne

75

. On peut aussi lire dans l’édition du 4 jan- vier 1919 que :

"Paderewski est arrivée dans la soirée à Varsovie. Toute la population affluait dans les rues pour lui souhaiter la bienvenue. Toutes les fenêtres étaient illuminées. Cet accueil chaleureux peut être interprété comme le signe que Paderewski pourra vraisemblablement assurer la formation d’un gouvernement de coalition qui sera satisfaisant aux yeux de l’Entente."76

73 La Nation Belge, 16 novembre 1918, p. 2.

74Ibid., 25 novembre 1918, p. 2.

75Ibid., 11 janvier 1919, p. 3.

76 "Pologne et République allemande (…) Le chaleureux accueil de Varsovie à Paderewski", in ibid., 4 janvier 1919, p. 3.

(17)

Trois semaines plus tard, le 24 janvier 1919, il salue l’envoi d’une commission et d’une nouvelle façon d’établir les traités, en les basant sur des faits dont ‘P.’, l’auteur de l’article, pour lequel nous ne disposons pas d’information, affirme qu’ils ne sont pas su- jets à discussion

77

. Mais les aventures de Varsovie amènent à tempérer un tantinet les ardeurs de sympathie, même chez les plus chauds partisans de la Pologne. L’auteur de l’article souhaite une Pologne peuplée essentiellement des Polonais :

"Conseils à la Pologne

L’indépendance et la liberté de la Pologne garanties contre toute agression dans ses fron- tières ethnographiques est le but poursuivi également par les deux gouvernements. Ils demeurent convaincus que la noble nation polonaise dans les conditions de paix qu’elle posera aux Soviets, fera prouver dans sa volonté, d’autant de modération et de respect de l’indépendance des peuples qu’elle a montré de résolution pour défendre sa liberté. La Pologne justifiera ainsi, l’attitude des puissances qui ont salué avec joie sa résurrection."78

L’assassinat du président Gabriel Narutowicz donne lieu à des commentaires dépités, évoquant une situation détestable, de crises et de tensions multiples et conjuguées, qui aurait amené au meurtre. Dans son édition du 17 décembre 1922, le quotidien déplore une droite optant ou, au moins, marquant de grandes sympathies pour les nationalistes exaltés, et une gauche qui s’appuie sur les minorités pour gagner

79

. Mais le lendemain, le journal évite bien de faire porter à la première la responsabilité de l’acte : ce serait le fait d’un déséquilibré

80

. Le ton ne varie pas durant les jours qui suivent.

Le ton nationaliste et compatissant de La Nation Belge à ses débuts trouve une illustration plus forte encore dans le discours de La Dernière Heure. Dans un article de sa Chronique de l’étranger du 12 janvier 1919, le journaliste manifeste sa tristesse devant les difficultés immenses de la Pologne, qui serait à nouveau victime des divisions politiques qui au- raient eu raison de la Rzeczpospolita au XVIIIe siècle :

"On voit quels ferments de dissension travaillent encore les trois tronçons de ce malheu- reux peuple. Et dire que les érudits sont aujourd'hui d’accord pour estimer que le morcel- lement, la ruine et l’esclavage de l’ancienne Pologne eurent pour cause première le travail dissolvant des dissidences politiques et des antagonismes nationaux. Les fameuses « le- çons de l’histoire » s’oublient aisément."81

Cette idée revient à l’époque de l’assassinat de Gabriel Narutowicz. Elle est élargie et précisée, dans la mesure où les minorités ethniques sont explicitement présentées comme une malédiction, et non pas simplement la gestion du problème des nationalités comme un mal :

77 "La Conférence de la Paix vient de prendre deux décisions importantes. Pour la Pologne : Elle décide l’envoi d’une commission de huit membres", in La Nation Belge, 24 janvier 1919, p. 1.

78 "Les entrevues d’Aix-les-Bains se sont terminées lundi", in ibid., 14 septembre 1919, p. 3.

79 "L’assassinat du Président de la République polonaise", in ibid., 17 décembre 1922, p. 3.

80 "Le meurtre du Président de la République polonaise", in ibid., 18 décembre 1922, p. 1.

81 "Chronique de l’étranger. Dans l’ancienne Pologne russe", in La Dernière Heure, 12 janvier 1919, p. 2.

(18)

"Nation malchanceuse par prédestination (…). Le scrutin a fait ressortir, en effet, un fac- teur d’une nocivité considérable, qui est la coalition des minorités ethniques, ruthène, li- thuanienne, allemande et juive. Très divisées entre elles, elles ne s’en unissent pas moins d’instinct contre toute politique vraiment nationale, en se jetant d’un côté comme de l’autre selon les circonstances."82

Fort pessimiste, il craint que l’évolution de la situation n’offre pas d’issue heureuse. Sa sentence est même très sévère à l’égard de la Conférence de la Paix. Il évoque à ce pro- pos une éventualité particulièrement périlleuse pour un pays qui, dans la pensée naïve des « désorganisateurs » de l’Europe, devait devenir « le rempart de l’Occident »

83

. A propos de l’assassinat proprement dit, le journal soutient dès le premier jour que l’auteur du geste est un national-démocrate

84

. Du côté flamand, Laatste Nieuws ne se répand pas beaucoup sur la problématique polonaise, si ce n’est dans une description factuelle du crime et des considérations diverses sur ses suites politiques. Plus timide, ce journal re- connaît le caractère politique du meurtre. Il ne s’agit pas donc du résultat d’un méfait d’un simple déséquilibré sans motivation

85

.

Dès le départ, Le Peuple, socialiste, se montre nettement moins tendre que les organes libéraux ou nationalistes. Sans le soutenir explicitement, le quotidien donne une mauvaise presse des Polonais. Certes, les propos font souvent référence à des déclarations et à des critiques d’autres quotidiens ou d’institutions diverses. Dès décembre 1918, l’affaire des pogroms est évoquée

86

. Pour un mouvement qui loue le pacifisme, le (supposé) belli- cisme polonais exaspère :

"La Pologne ne paraît décidément pas pressée de retourner au doux état de paix. Chaque jour nous apporte de nouveaux exploits des belliqueux Polonais que le grand air de la li- berté semble avoir grisé d’une manière bien malencontreuse."87

Ce sentiment persiste puisqu’il est évoqué à nouveau le 13 septembre 1920

88

. Mais, sur le fond, le soutien à l’Etat ressuscité n’est pas remis en cause : en lisant les titres de la page 2 de l’édition du 22 juin 1919, on apprend que la reconstitution de la Pologne est juste

89

. Il s’agit toutefois de la déclaration d’un député allemand, et non pas d’une déclaration d’un journaliste. Un peu plus tard, on apprend que [l]a Protection des Minorités ethni-

82 "Les déboires polonais. Le général Sikorski exhorte la population au calme", in La Nation Belge, 19 décembre 1922, p. 1.

83 "Les déboires polonais", in ibid., 19 décembre 1922, p. 1.

84 "Le président de la République Polonaise assassiné", in ibid., 17 décembre 1922, p. 3.

85 Des titres, répétés, de Laatste Nieuws, du 17 au 21 décembre 1922.

86 "Pogroms en Galicie et en Pologne", in Le Peuple, 8 décembre 1918, p. 2 ; "Dans la Société des Nations.

Les Pogroms en Galicie et en Pologne", in ibid., 10 décembre 1918, p. 2 ; "Les Pogroms de Galicie", in ibid., 11 décembre 1918, p. 2.

87 "Toute la Pologne est ivre de batailles", in Le Peuple, 4 juin 1919, p. 2.

88 "MM. Millerand et Giolliti confèrent et se déclarent satisfaits", in ibid., 13 septembre 1919, p. 2.

89Ibid., 22 juin 1919, p. 2.

(19)

ques et religieuses sera assurée en Pologne par un traité

90

. Mais l’apothéose du dépit que la Pologne suscite chez les socialistes se produit lors de l’assassinat de Gabriel Naruto- wicz. Dès le 17 décembre 1922, Le Peuple désigne les coupables : les nationalistes, ex- plicitement associés à la droite

91

. Le lendemain, le journal socialiste précise ses propos, en relatant que le geste est celui d’un meurtrier isolé

92

. La Volksgazet opère une relation similaire des événements, dénonçant le caractère affreux du crime et reprenant l’explication nationaliste et de droite

93

. Pour le reste, comme les autres quotidiens, ils livrent essentiellement des éléments factuels sur les circonstances de l’assassinat et ses suites politiques.

Comme dans les cas précédents, le discours catholique reprend un certain nombre de ca- ractéristiques du socialiste. Le problème des pogroms revient, mais plus tard, et la lettre de protestation de la délégation polonaise constitue certainement le passage le plus long qui lui est consacré

94

. La perspective est donc au total contraire, puisqu’elle prend la dé- fense de Varsovie. Parfois, celle-ci devient neutre, comme lorsque le journal annonce que ces événements donneront lieu à une enquête

95

. Comme dans le cas précédent, la liberté de la Pologne apparaît fondamentale et l’histoire du pays liée et mise en parallèle avec celle de la Belgique

96

. De même, tout comme dans la Gazet van Antwerpen

97

, on y re- trouve un écho à la garantie des droits des minorités par le traité

98

. Plus que les autres organes catholiques, ce quotidien flamand prend clairement parti pour une Pologne, Christ d’entre les Nations, pris en tenailles entre l’Allemagne et les Soviets, avec la com- plicité de leurs frères jumeaux, les pacifistes rouges

99

. Deux jours plus tard, le 10 juillet 1920, on peut y lire que la nation polonaise est noble

100

. Et les flots dithyrambiques ne cessent pas. Au contraire, ils atteignent leur paroxysme dans un appel à l’occasion du jour de la Pologne, organisé par des comités partout en Belgique. Particulièrement long, l’article commence par souligner le soutien décidé du clergé belge à la cause du Christ des Nations :

90Le Peuple, 2 juillet 1919, p. 2.

91 "Encore un meurtre nationaliste. Le président de la République polonaise a été assassiné", in ibid., 17 décembre 1922, p. 1.

92"Après l’Assassinat du Président Narutowicz(...)Le meurtrier a agi seul", in ibid., 18 décembre 1922, p. 1.

93 "De President der Poolsche Republiek vermoord", in Volksgazet, 18-19 décembre 1922, p. 1.

94 "La Conférence de la Paix. (…) Pologne (…) Les pogroms", in La Libre Belgique, 17 juin 1919, p. 2.

95 "Pologne (…) Une enquête sera faite sur les pogroms", in ibid., 23 juin 1919, p. 2.

96 "Pologne et Belgique", in ibid., 2 septembre 1919, p. 1.

97 "Het Poolsche Rijk", in Gazet van Antwerpen, 3 juillet 1919, p. 4.

98 "La reconnaissance du nouvel Etat – La protection des minorités ethniques et religieuses", in ibid., 2 juillet 1919, p. 2.

99 "Zij zult niet dooden", in Gazet van Antwerpen, 8 septembre 1920, p. 1.

100 "Hulp aan Polen", in ibid., 10 septembre 1920, p. 1.

(20)

"Is vandaag, heel België door, de Poolsche dag. In verscheidene steden hebben vooraan- staande personen comiteiten gesticht « Pro Polonia », om die diep beproefde natie ter hul- pe te komen. Vandaag, volgens het bevel van H. H. de bisschoppen van België zal overal de H. Communie opgedragen worden en een rozenhoedje gebeden, naar de inzichten der Poolsche natie en inzonderheid tot volledige zegepraal van hare ofhankelijkheid. Den- zelfden dag zal er een geldinzameling gedaan worden ten behoeve van de Poolsche vluch- telingen."101

Il invoque la nécessaire reconnaissance de notre pays pour la Pologne, pour les difficultés qu’elle a dû affronter par le passé. La dimension sacrificielle est nettement au rendez- vous. La Pologne nous aurait évité les périls venus de l’est durant des siècles :

"Polen is onze huld en onze dankbaarheid overwaardig.

In het verleden heeft dat moedig volk, door zijn aardrijkskundige ligging op de voorpos- ten der Westersche beschaving geplaatst, bijna tien eeuwen lang, alleen of bijna alleen de Aziatische volkshorden in bedwang gehoudent.

Toen de Turken in de 17e eeuw Europa dreigden te overrompelen, en de Halve Maan poogden te verheffen op de plaats van het Kruis, verscheen de Poolsche held Johan So- bieski en hield de dweepzuchtige en woeste overweldigers tegen onder de muren der stad Weenen (1683). Sindsdien zijn de Turken immer meer achteruit gedreven, tot zij op onze dagen om zoo te zeggen, uit Europa voorgoed verjaagd werden.

***

Polen verdient ons medelijden om zijn onbeschrijfelijk lijden in den loop der geschiede- nis."102

De Kempe, pour lequel on ne dispose pas d’indications biographiques, poursuit son arti- cle par l’horrible épisode des partages :

"Polen, dat eens onder het vorstenhuis der Jagellonen in de 16e eeuw, als een der mach- tigste landen van Europa telde, werd op het einde der 18e eeuw onmeedoogend van de kaart weggevaagd.

Gekroonde roofzuchtige gieren – Catharina II van Rusland, Maria-Theresa van Oostenrijk en Frederik II van Pruisen -, reten de Poolsche natie vaneen, slorpten haar hartebloed op… Geen grooter politiek schelmstuk de Europeesche geschiedenis te boeken dan die geweldige verbrokkeling van Polen, achtereenvolgens in 1772, 1793 en 1795.

De diefstal van vreemd grondgebied is nog de schandigste trek niet van dit misdrijf, zegt een geschiedschrijver. ‘t Is de geweldige onderdrukking van een nationaal streven naar hervorming, het terugslingeren in den afgrond van wanorde en bederf van een volk dat door de zwaarste opofferingen terug tot orde en vrijheid poogde op te klimmen, - het welk dit monsterachtig schelmstuk zoo verachtelijk maakt."103

Ensuite, il met en exergue la primauté des Polonais dans le mouvement nationaliste qui s’est étendu par après au reste de l’Europe. L’acception du terme nationaliste n’est évi- demment pas récriminatoire, mais favorable, au sens d’un idéal difficile à atteindre. Sur le chemin de la concrétisation de celui-ci, le peuple souffre mille malheurs :

"De Polen waren de eerste martelaars van de nationalistische beweging welke al de lan- den van Europa in de 19e eeuw zoo diep heeft geschokt. Het bloed dat zij op het altaar der vrijheid en onafhankelijkheid hebben geplengd, werd niet tevergeefs gestort ; de verban- nen Polen hebben overal in Europa het nationaal bewustzijn bij de volkeren opgewekt en versterkt en het zou moeilijk zijn den invloed van dat ideaal, - het recht tot zelfbeschik- king bij de volkeren – op den einduitslag van den grooten oorlog te overschatten : de die

101 "Pro Polonia. De Poolsche dag", in ibid., 12 septembre 1920, 2e cahier, p. 1.

102Ibid., p. 1.

103Ibid., p. 1.

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