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L'information cartographique, le réalisation des cartes, leur diffusion et utilisation au début du XVIIIe siècle : l'exemple de Guillaume Delisle et de ses cartes d'Amérique du Nord

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L'I NFORMATIO CAR OGR P IQUE

51

A RÉALISATION LISA ION AU DES CARTES , LEUR Dl

DÉBUT DU V li E SIÈ L

c

USO E

L'exem ple de Gu illau me DeUsle et de ses cartes d' mérique du Nord.

par Lucie Lagarde

C

omme on le sait, les XVIIe et XVIIIe siècles furent en France des périodes très fécondes pour la cartogra- phie, en particulier grâce à de grands cartographes de cabinet, ou selon l'expression de l'époque, de grands géographes, le terme cartographe n'étant pas encore créé.

Le premier d'entre eux fut Nicolas Sanson, 1600-1667, dont l'oeuvre est très riche. Suivant un usage fréquent, son fils et sa famille cherchèrent à continuer dans la même voie, mais sans hériter de sa valeur scientifique.

Tous ont fait l'objet d'une étude approfondie de Mireille Pastoureau, dans sa thèse de 3e.cycle restée malheureu- sement inédite : Les Sanson, un siècle de cartogra- phie française, 1630-1730. Nicolas Sanson lui-même se plaignait ainsi des insuffisances de l'information : cdl n'y a guère d'asseurance à la plupart des relations qui viennent de loin.» (Atlas, fol. 76, à propos de la Chine).

C'est au second en date de ces grands cartographes que je vais m'attacher ici, pour dégager par quelques exemples son information, sa méthode de travail, ses conceptions et même un certain rôle deconseiller occulte qu'il joua auprès de l'Etat dans la politique du secret. Ainsi que Sanson, Guillaume s'intègre dans une dynastie familiale.

Le père de Guillaume, Claude Del isle, 1644-1720, qui travailla avec celui-ci, donnait des cours d'histoire et de géographie, entre autres au Duc d'Orléans. De ses quatre fils, deux sont devenus fort célèbres. Guillaume fut l'élève en astronomie du grand Jean-Dominique Cassini.

Il entra à l'Académie royale des sciences en 1702 à 27 ans. On reconnut sa valeur en faisant une exception pour l'accueillir sous la dénomination d'astronome «quoiqu'il ne fut pas observateur». En effet, il n'y eut pas de siège de géographe à l'Académie avant 1730. L'autre fils, Joseph-Nicolas, 1688-1768, devint un véritable astro- nome et entra aussi à l'Académie.

Guillaume Delisle n'aurait peut-être pas fait une aussi belle carrière sans l'appui de l'Académie royale des sciences. Celle-ci est créée en 1666, un an avant la mort de Sanson, qui n'a pas eu la chance d'en profiter.

La création de l'Académie par Louis XIV est une des conséquences d'un bouillonnement scientifique qui agi- tait toute l'Europe depuis le début du siècle. Les rapports fructueux qui s'instaurèrent entre l'Etat et la science constituent un aspect original de la politique française de cette époque et l'on insistera jamais trop sur le rôle de l'Académie qui fut le véritable moteur de tout le mouve- ment scientifique qui se développa pendant un siècle et demi, jusqu'à la Révolution. Les buts assignés à I'Acadé- 26

mie sont avant tout pratiques. Louis XIV lui confie entre autres des travaux d'astronomie de position et de géodé- sie. Cassini rapporte dans ses mémoires :

" Sa Majesté avait la bonté de me donner

l'heure pour me rendre dans son cabinet où je restais long tems à l'entretenir de mes projets pour faire servir l'astronomie à la perfection de la géographie et de la navigation" (1 ).

Peut-être deux facteurs ont-ils avivé l'intérêt pour la carte : les publications de Sanson, et également les com- mandes de cartes de diocèses par les évêques tenus, depuis le Concile de Trente, d'effectuer des tournées pastorales.

L'Académie est rattachée directement au Ministre et au Roi. Par les pensions et les jetons elle apporte un soutien financier aux savants, qui s'ajoute au soutien moral. Elle joue le rôle d'une cour d'experts auxquels les projets sont apportés avant d'être soumis au Roi. Elle accorde son satisfecit : «approuvé par l'Académie» ou bien «avec le privilège de l'Académie». Pendant ses 25 premières années, l'Académie agit en bloc. On disait :

«Messieurs de l'Académie».

En 1693,Jean-Dominique Cassini rédige une <<Instruc- tion générale pour les observations géographiques et as- tronomiques à faire dans les voyages, (2). On voit les missionnaires en partance pour la Chine ou ailleurs effectuer de véritables stages à l'Académie pour appren- dre à faire des visées et à calculer les coordonnées astronomiques. Le renom de l'Académie s'étend à l'étran- ger: elle entretient une correspondance énorme avec les savants des autres pays. Elle-même envoie aussi des savants au loin pour toutes sortes de missions.

L'Académie publie également: la Connaissance des temps; l'Histoire et les Mémoires de l'Académie. Le Journal des sçavans lui sert d'organe pour le public cultivé : c'est un fait nouveau, preuve de l'évolution des mentalités.

Claude et Guillaume De lisle profitent de cette conjonc- ture favorable.

Guillaume Delisle s'appuie sur l'Académie, par exem- ple dans son procès, ou pour toucher un réseau de cor- respondants. Mais il apporte aussi sa contribution, par des publications et comme expert. C'est ainsi qu'en 1712 on lui donne

à

examiner «des observations recueillies par M. Dionis, commissaire de marine à Rochefort de diffé- rents journaux (de pilotes) sur la position de quelques roches ou vigies» (3). Il utilise les renseignements déjà obtenus par l'Académie. En effet, Jacques Cassini avait pu en 1696 marquer, par un astérisque, 43 lieux du Monde dont les positions ont été vérifiées sur place (4).

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Aussi Fontenelle dans son Eloge de Delisle s'écrit- il avec un peu d'emphase (P. 301): "L'ouverture du siècle présent se fit donc à l'égard de la géographie par une Terre presque nouvelle que M. Delisle présen- ta».

C'est à partir de 1697 que Claude et Guillaume De lisle se font connaître dans le domaine cartographique en offrant un globe terrestre manuscrit au chancelier Bou- chera!, lequel a dans sa compétence la surveillance de l'édition et de la librairie. En 1700, ils éditent coup sur coup une paire de globes gravés, une mappemonde et cinq cartes des quatre continents. La même année, cinq articles de Claude Delisle justifiant les tracés nouveaux de ces cartes sont publiés dans le Journal des sçavans, trois d'entre eux sous forme de lettres adressées à Jean- Dominique Cassini : les Delisle s'abritent sous le prestigedugrand homme. On trouve encore, cette même année, dans le même journal, un échange de lettres acide entre Claude Delisle et le cartographe Nolin, pré- lude à un procès en plagiat, dont je parlerai plus loin. Pour l'instant, j'attire l'attention sur le fait que Guillaume Deli-

sie, sans cette affaire, est soutenu par ses pairs de l'Aca- démie. Les pièces des deux parties ont été analysées avec beaucoup de conscience et de soin par deux groupes successifs d'experts, dont des confrères de l'Académie. Le dernier groupe ne comprend plus que deux membres, tous deux de l'Académie : Sauveur et Chevalier.

Comment les Delisle complètent-ils leur information?

D'abord par des textes. C'est Claude De lisle qui prépare le travail cartographique de Guillaume en décryptant les chroniques rédigées par les anciens voyageurs. Sa pa- tience d'historien est mise à rude épreuve pour concilier les récits, vrais et faux, d'explorateurs eux-mêmes vrais ou faux. Il confronte les récits, et établit des croquis cartographiques à partir de ces textes. Par exemple, d'après I'Arcano del Mare, de Dudley, 1646, il trace la côte américaine de l'océan Pacifique ou l'on aperçoit l'ouverture d'un golfe au-dessus de la presqu'ile de Californie (fig. 1 ); ou bien il dessine l'intérieur du pays tiré des fameuses Relations des Jésuites (1632-1672), selon les récits des Sauvages.

Fig. 1 : Côte de l'Amérique du Nord le long de l'Océan Pacifique, dessinée par Claude Delisle d'après I'Arcano del mare de Dudley, 1646. Arch. nat., Fonds Marine, 6 JJ 75 132 2

Les De lisle tentent aussi de joindre les acteurs mêmes des explorations: les compagnons de Louis Cavelier de La Salle, ou Lemoine d'lberville et son cousin Charles Le Sueur.

Guillaume Delisle utilise les cartes et journaux de pilotes, ce qui est une source nouvelle, soit qu'il corres- ponde directement avec des marins, comme Frézier, soit qu'il se fasse communiquer les documents par des inter- médiaires, comme l'Académie, ou le Père Gouye, jésuite professeur du Régent, qu'il cite ainsi :

«Le R.P. Gouye m'ayant communiqué huit journaux faits par des pilotes qui ont conduit des vaisseaux de France en Terre Neuve et aux isles de l'Amérique ... et ayant d'ailleurs communication de deux autres journaux» (6).

A Paris, il hante les bibliothèques : il consulte à l'Ab- baye de Saint-Germain des Prés les livres réunis par l'abbé Baudran, il se fait prêter des ouvrages de la bibliothèque du Roi.

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Enfin, il cu nive soigneusem ent des informa teurs de se-

conde main: l'abbé Bernou, le P. Bobé, le P. Le Maire, le P. de Charlevoix etc.

Pour la réalisation de leurs cartes, les Delisle font preuve d'une grande rigueur scientifique. Le père écrit dans le Journal des sçavans le 15 février 1700 :

«Les uns (il s'agit des cartographes) se sont servis des observations pour rendre les dis- tances suspectes et les autres des distances pour faire douter des observations ... On ne pourra compter sur la véracité des cartes et des globes que lorsque les observations et les distances s'accorderont».

Guillaume Del isle entreprend des discussions serrées avec les voyageurs eux-mêmes sur leurs chiffres:

«Le P. Laval met 11° en longitude entre ces deux terres (le Cap Saint-Antoine de Cuba et l'ile Dauphine) ... je ne mets dans mes cartes que 4° 10' "'· (7)

Il s'inscrit même en faux contre des savants aussi cé- lèbres que Halley :

.,J'oppose à ces raisons (de Halley) 1°) que l'observation faite par le P. Mascardi et que le P. Riccioli dit avoir été exacte paroit préféra-

ble

à

celle que M . Halley rapporte de Jean

Wood, quoique bon navigateur. 2') que les courants qui portent à l'Ouest vers la côte de l'Amérique ne vont tout au plus que jusqu'à 300 de latitude méridionale et qu'il y a des en- droits où le courant est tout différent portant à l'Est comme je l'ai rapporté ... à l'occasion du voyage de M. Bigot de la Ganté. Enfin que le P. Feuillée ayant observé ... en 1709 ... "· (8) Il corrige sans cesse ses tracés pour être à la pointe de l'actualité. Aussi trouve-t-on plusieurs états de la même carte.

Pourtant Guillaume Delisle est tombé dans l'erreur

à

propos de la Mer de l'Ouest, et n'a jamais changé d'avis à ce sujet.

J'ai déjà étudié ailleurs cette conception de la Mer de l'Ouest par les Delisle. Je complète ici une partie de ma démonstration pour développer la question du secret.

Qu'est donc cette Mer de l'Ouest? C'eût été une sorte de grand golfe échancré dans le côte américaine de l'océan Pacifique, vers les 40° ou 45° de latitude Nord, c'est-à-dire vers San Francisco (fig. 2). Par les nombreu- ses voies d'eau du Canada on aurait pu facilement rejoindre ce grand golfe pour gagner la Chine, toujours si convoitée, sans faire le tour de l'Amérique du Sud et risquer d'être arraisonné par les flottes espagnoles.

Les Anglais cherchaient aussi activement un passage, mais ils le cherchaient plus haut en latitude par la baie d'Hudson.

Fig. 2 : Carte moderne de l'Amérique du Nord portant en surimposition l'emplacement supposé de la Mer de l'Ouest.

Ici apparaît un aspect très particulier du rôle de carto- graphe de Guillaume Del isle: celui de conseiller de l'Etat dans la politique du secret à propos de l'Amérique, de la Louisiane et spécialement de cette Mer de l'Ouest.

De lisle était absolument convaincu de cette Mer. Or, on constate plusieurs faits :

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1 o Il a marqué cette Mer sur ses cartes manuscrites, mais jamais sur ses documents publiés.

2° Il devait faire une communication à l'Académie à ce sujet, il y a renoncé.

3° Les De lisle se sont acharnés contre le cartographe Nolin, qui avait eu connaissance de leurs travaux manu- scrits, et lui ont intenté un procès en plagiat cartographi-

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que; au bout de six années d'efforts (1700-1706), ils ont obtenu sa condamnation : Nolin a dû effacer les tracés géographiques de la plaque de cuivre, faire tirer une épreuve de cette plaque effacée avec les cachets en cire rouge de condamnation du Conseil du Roi, puis déposer cette épreuve à la Bibliothèque du Roi, où j'ai eu la bonne fortune de la découvrir.

4° Enfin, dans un des factums du procès, Delisle semble donner la clef de ce comportement :

«Cette Mer estoit une de mes découvertes, mais comme il n'est pas toujours à propos de publier ce que l'on sait, ou que l'on croit sçavoir, je n'ai pas fait graver cette Mer sur les ouvrages que j'ai rendus publics, ne voulant pas que les Etrangers profitassent de cette découverte quelle qu'elle pût est re, avant que l'on eust reconnu dans ce Royaume si l'on en pourrait tirer quelqu'avantage. mais je /'a vois mise sur le Globe manuscrit que j'eus l'hon- neur de présenter à M. le chancelier Bouche- rat; et j'ai donné à Mr le Comte de Pontchar- train les preuves que j'a vois de l'existence de cette Mer.» (9)

De tous ces faits, je conclus que Jérôme de Pontchar- train, Ministre de la Marine et des colonies a dissuadé Guillaume De lisle de divulguer cette démonstration de la Mer de l'Ouest.

Pourquoi? A cause du secret.

Remarquons que ces années sont celles de la prépon- dérance française après la Paix de Ryswick (1697). Louis XIV veut consolider son empire colonial. C'est en 1699 que Vauban rédige son Mémoire sur les colonies d'Amé- rique.

Pourtant la France est en Amérique dans une position délicate: elle est coincée entre les possessions espagno- les à l'Ouest dans le Nouveau Mexique avec des points d'appui en Floride, et les possessions anglaises à l'Est en

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Nouvelle Angleterre. Il

y

a place pour la France entre les deux, dans d'immenses territoires, mais naturellement les Espagnols et les Anglais gardent jalousement le projet d'étendre leurs colonies. On assiste donc à un état continuel de guerre larvée, en Louisiane comme au Canada, ce qui rend difficile au gouvernement de se renseigner officiellement. D'où le rôle de tous ces infor- mateurs officieux. Dans la période un peu antérieure on peut déjà parmi ceux-ci signaler l'abbé Bernou que Monique Pelletier a cité comme source de Coronelli (1 0).

De plus, la France est devenue l'alliée de l'Espagne. Il ne faut pas, soit indisposer celle-ci, soit lui donner l'idée d'aller vérifier sur place, car le gouvernement espagnol estime que cette côte de la Mer du Sud (c'est-à-dire de l'océan Pacifique) fait partie de ses territoires.

Ainsi Claude Delisle écrit :

"Il y a de l'apparence que ce qui a rendu cette mer si peu connue est le soin que les Espa- gnols ont pris de la cacher aux autres nations de l'Europe.» (11).

Quant aux Anglais, même soupçon à leur égard :

«Il est probable, écrit encore Claude De/isle, que les établissements qu'ils (les Anglais) avaient fait à la Baie du Nord (la baie d'Hud- son) étaient en partie pour profiter de cette route et la cacher aux autres?» (12).

Les deux dernières expéditions de Lemoine d'lberville en 1699 et en 1701 en Louisiane ont justement été pro- voquées par la crainte d'être devancé par les Anglais.

Entre ses deux expéditions, Guillaume Delisle réussit à rencontrer !berville :il marque dans ses papiers : «ques- tions à faire à M. d'lberville».

Aussi peut-il dresser une carte de Louisiane qui porte l'indication :«donné par M. d'lberville en 1701.» (fig. 3).

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Fig. 3: Carte des environs du Mississipi, par G. de l'Isle, géogr. Donné par Mr dïberville en 1701 - Vincennes, Serv. his!. Marine, Recueil 69, Pièce 4.

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De même en 1702, il dessine le cours du Mississipi d'après les explorations de Charles Le Sueur, cousin d'lberville, qui a levé, en 1700, à la boussole le cours du fleuve jusqu'au confluent du Minnesota.

Après le déplorable traité d'Utrecht en 1713, qui cède aux Anglais l'Acadie, Terre-Neuve et les forts de la baie d'Hudson, on assiste à un sursaut. Ne pouvait-on pren- dre une revanche en Louisiane?

C'est alors la création de la Compagnie d'Occident en 1717 et la fondation de la Nouvelle-Orléans. Profitant de cette conjoncture, trois mémoires sont soumis à la Cour et au Conseil de Marine sur les découvertes à faire dans le Nord-Ouest de la Louisiane : l'un du Père François Le Maire en 1717, un second la même année par Del isle qui se contente ae reproduire celui qu'il avait montré à Pontchartrain en 1700, le troisième du Père Jean Bobé en 1718 ou 1719, tous trois accompagnés de cartes.

On constate un écho de cette activité dans la corres- pondance échangée entre le Père Bobé et Delisle pen- dant 1 0 années, de 171 0 à 1721. Le Père Jean Bobé, 1654-1735, lazariste qui dessert la chapelle de Ver- sailles, est un étrange personnage, passionné par la Louisiane, qui s'est créé un réseau de correspondants sur place. Il représente donc un atout précieux pour Delisle qu'il renseigne, et qu'il met en rapport avec différents personnages. Bobé écrit par exemple à Del isle le 18 mars 1718 :

«Je verrai aussi avec un extrême plaisir le petit mémoire que vous me promettez et je vous le renverrai par la boulangère de M. Le Maire." (13)

CARTE

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Remarquons que la boulangère n'est autre qu'une voi- ture! Ce M. Le Maire est commis de la Marine à Versailles et frère du P. François Le Maire, 1675-1748, des Mis- sions étrangères, qui séjourne chez les Sauvages de Louisiane entre 1706 et 1719. C'est un des informateurs de Bobé qui exprime sa satisfaction à Delisle :

«J'ai bien de la joie que vous avez trouvé dans les cartes de M. Le Maire de quoy vous aider ... " (14)

Ailleurs Bobé rassure Delisle sur la valeur des docu- ments du P. Le Maire :

«Je puis vous assurer que ... cette carte du golfe du Mexique et celle de la coste de la Louisiane... sont très conformes aux origi- naux, je les a y vérifiés avec soin." (15)

Il est probable qu'il s'agit de deux cartes manuscrites du P. Le Maire qui ont été conservées.

Bobé introduit aussi Delisle à Versailles; Delisle lui rend compte du résultat de sa démarche :

«J'ai montré ce matin à M. le Maréchal d'Es- trées (à Versailles) la carte du Mississipi. Il en a été charmé, mais il m'a dit d'en venir confé- rer avec lui à loisir." (16)

J'ai déjà signalé que Delisle a dressé cette belle carte manuscrite en 1702 d'après les levés de Le Sueur: seize ans après sa confection, ce tracé remarquable n'a donc pas perdu de son actualité (fig. 4 et 5).

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Fig. 4 et 5 :Carte de la rivière du Mississipi, sur les mémoires de Mr Le Sueur qui en pris avec la boussole tous les tours et détours depuis la Mer jusqu'à la rivière SI-Pierre et a pris les hauteurs du pôle en plusieurs endroits, par Guillaume de l'Isle, ... 1702. Bibl. nat., Serv. hist. Marine, Pl. 138bis, Div. 2, Pièce 3 (1,2)

30

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Dans la même correspondance, il est fait allusion à d'autres personnages, ainsi dans une lettre de Bobé à Delisle, le 2 juillet 1717 :

«Mr Raudot m'a depuis peu envoyé une carte de la Baye d'Hudson et une grande relation des pays qui sont à l'Ouest du Fort Bourbon faite par le commandant de ce fort qui a demeuré 10 ou 12 ans dans ce quartier-là. .. Il y parle clairement et comme d'une chose sûre d'une communication de la Baye d'Hudson avec la Mer de l'Ouest entre le 44e et 48e de- gré.» (17)

Ce gouverneur du Fort Bourbon s'appelle Nicolas Jé- rémie. Sa relation fut publiée dans le tome V du Recueil de voyages au Nord, de Jean-Frédéric Bernard. Del isle annonce à Bobé en 1718 :

"Une carte du haut du Mississipi et de la baie d'Hudson que je médite», "mais», ajoute-t-il

«il faut attendre les nouvelles découvertes qu'on va faire par ordre de la Cour pour chercher la Mer de l'Ouest." (18)

NOTES

1) -J.-D. Cassini, Mémoires manuscrits, p. 44, Bibl. nat. Cartes et pl., Ge DD. 2066.

2) -Recueil d'observations faites en plusieurs voyages par ordre de Sa Majesté pour perfectionner l'astronomie et la géographie, avec divers traitez astronomiques par Mess. de l'Académie royale des Sciences. - Paris, lmpr. royale, 1693.

3)- Registres des Procès-verbaux de l'Académie royale des sciences, 7 septembre 1712.

4)- Planisphère terrestre ou sont marquées les longitudes de divers lieux de la Terre ... dressé et présenté à Sa Majesté par Mr. de Cassini le fils, de l'Académie royale des sciences- Paris, J.-B. Nolin, 1696, Bibl. nat.

Cartes et pl., Ge DD. 2987 {112) 5) -Arch. nat., Fonds Marine, 6 JJ 75, 1 32'

' 6) -Sur la variation de l'aiguille aimantée par rapport à la carte de M.

Halley, 16 juillet 1710.-Histoire de l'Académie, 1710 (1712), p. 353.

Voilà qui se décide, car Bobé annonce en 1720 à De lisle sur un ton ironique :

" Un jésuite est parti en poste de Paris pour aller en Canada faire la découverte de la Mer de l'Ouest» (19)

Ainsi le Régent est-il finalement ébranlé par les argu- ments de Delisle, et envoie-t-illa très modeste expédition de renseignements du Père de Charlevoix. Celui-ci, avec de grandes difficultés, parvient à descendre le cours du Mississipi, mais il est contraint de rentrer en France en 1723. dans son rapport au Régent, il conclut à installer des missions chez les Sioux pour pénétrer pacifiquement vers l'Ouest. Delisle meurt peu après, en 1726, ayant sans doute appris que la solution est encore repoussée.

Il est piquant de constater que ce rôle de conseiller cartographe est repris plus tardivement dans des conditions différentes par le gendre même de Delisle, Philippe Buache, à la demande de Choiseul au sujet de

la Guyane. •

7) - Sur la longitude de l'embouchure de la rivière Saint-Louis, 1723. - Mémoires de l'Académie, 1723 (1726), p. 250.

8) - Sur la longitude du détroit de Magellan, 4 avril 1716.-Mémoires de l'Académie, 1716 (1718), p. 88.

9)- Bibl. nat., Mss., Ms. fr. 21733, passim

1 0) -Monique Pelletier, Les globes de Louis XIV, Imago Mundi, 34, 1982, p. 72-89.

11)-Arch. nat., Fonds Marine, 2 JJ 57, Xl, 26 G.

12) -Ibid.

13)-Ibid., 2 JJ 56, X, 26 G.

14)-Ibid., 26A 15) -Ibid., 26B 16)-Ibid., 26 R 17)-Ibid., 26 D 18)-Ibid., 26 R

19)-Ibid., 2 JJ 60, XVI, 123

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