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FACTEUR ET LE DOCTEUR

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LE FACTEUR ET LE DOCTEUR

Zârate, Colombien, né dans le département de Santander en 1915, a été journaliste et diplomate, notamment en Espagne, aux Etats-Unis, à Cuba, au Mexique et en Suède. Il a publié quatre recueils de nouvelles : Tout n'est pas ainsi, le Vent dans le visage, le Jour de ma mort, Un soulier dans le jardin. Il est décédé en 1967. Son roman, la Prison, a obtenu, à titre posthume, le prix espagnol Planeta en 1972. Un autre roman inédit de Zârate, le Facteur, va être publié au cours de cette année. Nous donnons ci-dessous un chapitre de cette nouveauté littéraire.

/ I eut du mal à obtenir un rendez-vous chez le médecin, mais fina- lement il y parvint. Auparavant, il avait eu bien des difficultés pour choisir le médecin, car les publicités par spécialités de Vannuaire des téléphones offraient toutes des perspectives particulièrement allé- chantes.

Le rendez-vous fut fixé à cinq heures juste de l'après-midi : c'était une heure qui lui plaisait pour bien des raisons. Surtout parce qu'elle le rendait exubérant, disposé à l'entente et à la cordialité.

Heureusement il n'y avait personne dans la salle d'attente quand il arriva. L'infirmière, assez jolie, avait un visage heureux, le visage des personnes qui reçoivent des lettres. L'infirmière se prépara à rédiger la fiche personnelle. Lorsqu'elle lui demanda son nom, Paris montra sa carte d'identité, et cela ne manqua pas de surprendre l'infir- mière. Elle sourit en pensant qu'au bout du compte tous les patients qui venaient là faisaient preuve dès le départ de bien curieuses excen- tricités.

Pendant qu'il attendait, il se produisit quelque chose de bizarre.

Un facteur frappa. Il entra, comme quelqu'un qui rentre chez lui. Puis il remit à l'infirmière plusieurs lettres. Elle les prit et le remercia.

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Elle les mit sur la table sans les regarder. Tout semblait parfaitement naturel, comme si c'était prévu, comme si cela faisait partie de la routine quotidienne. Il y avait une grande différence entre cette scène de liberté et d'ordre et le chaos suscité dans sa vie par la lettre qui voyageait incognito.

Le docteur l'accueillit à bras ouverts. Il le tutoyait. Comme s'il s'agissait d'une vieille connaissance. Le docteur n'avait pas de lunettes, mais, apparemment, il ne voyait pas très bien. Au-dessus du panorama de sa blouse immaculée étincelait la petite crotte d'une moustache d'acteur de cinéma mexicain.

— Installe-toi, dit le docteur à Paris, en lui montrant le sofa.

— Vous voulez dire qu'il faut que je m'étende ?

— Oui. Détends-toi. Enlève tes chaussures. Défais ta cravate, mon cher petit vieux. Et dis-moi la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Paris n'arrivait pas à se détendre. Il se sentait mal à l'aise, d'abord à cause de la formule juridique utilisée par le médecin, puis parce qu'il était étendu en face d'un docteur qui lui demandait seulement de parler. Cependant, il devait y avoir quelque chose de bon dans la méthode suivie par le médecin, car, lentement, Paris vit croître en lui un sentiment de confiance. Dirigé par le médecin, Paris d'un moment à l'autre s'entendit parler sans aucun complexe.

C

e qui marquait surtout la vie de Paris, dans sa jeunesse, c'était l'absence d'une famille. S'il remontait dans ses souvenirs, Paris se voyait surgissant dans le monde comme un fruit de la spontanéité de l'inconnu, sans savoir qui il était ni d'où il venait. Un jour il s'était vu dans une rue, en train de marcher et de réfléchir. C'était tout ce qu'il savait de son passé. Le jour où il s'était rendu compte qu'il était vivant, il s'était arrêté pour se reposer auprès d'une statue.

C'était là que le barbier l'avait trouvé. L'établissement de son protec- teur portait le nom de « Paris ». De là venait son nom de famille.

Dans ce sens, il pouvait dire qu'il était le fils légitime d'un salon de coiffure appelé « Paris ». Plus tard, le barbier le prit en affection. Il l'obligea à étudier l'art de jouer de la flûte. Cet art finit par mener Paris à faire partie d'un orchestre, dans une boîte de la ville.

De ce passé brumeux, Paris se souvenait à peine du barbier. Mais il se rappelait bien qu'il balayait des cheveux toute la journée, alors que la nuit était déjà tombée. Dans le salon se tenait une réunion, pendant laquelle on parlait de Dieu, des impôts, mais surtout de poli- tique. Le barbier était mécréant et mauvaise langue, mais, en général, il était gentil avec lui. Et surtout, il lui donnait à manger. Paris, lorsqu'il était enfant, avait une faim qui venait de loin, de très loin, peut-être de la femme sans poitrine qui l'avait conçu.

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« Je crois en un seul Dieu. U n seul Tout-Puissant, ça me suffit. » C'était là une sentence du barbier, que Paris ne pouvait oublier.

Au cours de la réunion, c'était le barbier qui mettait la touche théo- logique dans la discussion de politique générale. Paris se souvenait du jour où un prêtre marchait dans la rue, avec le Saint-Sacrement, pour un moribond. Au passage du prêtre, pendant que l'enfant de chœur faisait tinter une clochette, les gens s'agenouillaient dans la rue. Chez le barbier, toutes les personnes présentes s'étaient agenouillées, sauf le barbier. Le prêtre qui allait administrer Vextrême-onction se rendit compte du manque de respect du barbier. Troublé par la colère, il apostropha celui-ci :

— Dieu est avec moi, dit le curé. J'emporte Dieu pour un malade.

Tout le. monde doit se découvrir et s'agenouiller sur le passage de Dieu.

Le barbier répliqua :

— Je ne me découvre pas, car je n'ai pas de chapeau. Je n'ai pas pu m'acheter un chapeau : les affaires vont très mal. Je ne m'agenouille pas parce que j'ai mal aux genoux et que j'ai des rhumatismes. La religion doit m'accepter comme je suis. Boiteux et sans chapeau. Je suis un catholique découvert et debout.

Paris faisait partie de l'orchestre et il avait vingt ans lorsqu'il fit la connaissance de Rosa María, qu'il avait toujours appelée du dimi- nutif de Romaria. Sa famille à elle s'était opposée avec obstination aux fiançailles, mais l'amour, comme disait Sacra, était plus fort que tout. Le père de Rosa María avait voulu la deshériter, mais finalement il y avait renoncé. Il s'était borné à soutenir jusqu'à l'heure de sa mort que sa fille s'était mariée avec un « bohème », ce qui impliquait dans son idée le comble de l'adresse pour décrire à cette époque la plus abominable déchéance sociale. En matière de bohème, la ville devait connaître par la suite des temps bien pires.

Quant à sa vie sentimentale avec Rosa María, elle n'était pas très différente de ce qu'était à présent sa coexistence patronale avec Sacra.

Il s'agissait de deux étrangers qui se détestaient de près, avec amour, en particulier depuis que Rosa María avait échoué dans ses efforts pour que son mari lui donnât un enfant. Elle non plus n'avait pas donné un enfant à son mari. Ils étaient donc quittes.

Paris expliqua :

— Notre mariage a été une erreur. Par conséquent, nous avons été heureux.

La seule bonne chose de Romaria c'est qu'elle était morte en laissant en héritage à Paris deux bonnes maisons. Il avait occupé la petite et avait loué la grande. Avec le revenu de cette dernière, il pouvait passer sa vie plus ou moins correctement. L'important, pour Paris, c'était de ne pas avoir à rejouer de la flûte darts l'orchestre du cabaret.

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La flûte de l'orchestre le transportait an puits lugubre du passé, à la chaleur absente du foyer, à l'abjection délaissée du ruisseau, au salon désinfecté « Paris », plein de cheveux qu'il devait balayer.

Même si, dune manière ou d'une autre, il refusait ou rabaissait le rôle de Rosa Maria dans sa vie, Paris ne pouvait nier tout ce qu'il devait à sa femme pour la formation, ou peut-être la déformation de son caractère. L'allure bourrue, pour citer quelque chose de concret, qui, d'ailleurs, jaillissait chez lui à première vue, ne venait pas de sa femme, mais du salon de coiffure et de tout ce qu'il y avait derrière ce salon. En ce sens, il fallait reconnaître que Romaria l'avait arraché, au moins pour un temps, à la léthargie des abstractions irrationnelles dans lesquelles il vivait plongé. Il est vrai que Paris y était retourné après la mort de sa femme. De toutes façons, elle lui avtiit fait connaître ce qu'il avait à connaître de la vie. Au moins, après cette expérience, il pouvait affirmer qu'il avait eu quelques rapports avec la vie.

La femme de Paris émergeait du passé comme la seule personne qui avait été tout pour lui. Romaria lui avait transmis tous ses goûts sauf ceux d'écrire des lettres et de collectionner des timbres. Sur ces deux points portait la résistance dont Paris prétendait faire preuve lorsqu'il pensait qu'il dépendait d'elle pour tout. Rosa María l'avait formé, au cas, un peu douteux, où il serait un peu formé. S'il n'avait pas chez lui un seul portrait de Romaria. c'était parce qu'il y avait trop de portraits dans lesquels elle existait toujours dune manière moins instantanée, moins superficielle. Elle continuait à vivre en lui.

dans la conscience de l'homme, prolongement plus ou j?ioins complet, plus ou moins découpé, de la conscience de la femme. Ce souffle de Romaria ne le laissait pas défaillir. Elle était pour son âme ce que le salon « Paris » était pour son identification.

D'ailleurs, il ne fallait pas oublier que tout ce que Paris nommait pompeusement, comme la conscience, le caractère, la volonté, c'était en réalité la matérialisation des épisodes communs qui emplissaient sa vie en compagnie de Rosa Maria. Parfois oubliés, quelquefois passés inaperçus, ces épisodes montraient la racine de l'influence qu'elle avait sur lui. C'était, mettons, les serviettes. Paris s'était toujours lavé les mains très rapidement. Au temps du salon de coiffure, lorsqu'il devait se laver en hâte pour courir acheter des cigarettes Pielroja à son patron, Paris avait pris l'habitude de jeter les serviettes n'importe où, uprès s'être essuyé. Cela désespérait Rosa María et, dès la lune de miel, elle s était proposé de le corriger à jamais.

Que Paris fût corrigé, il n'y avait pas de doute. Chaque fois qu'il se lavait les mains, il pensait à sa femme. Il s'essuyait lentement, puis il étendait soigneusement la serviette, pour qu'il n'y ait pas de plis, afin que l'usager ne soit pas accusé de hâte, de manque de soin ou de mauvaise éducation. Toute la vie de Paris était pleine de serviettes

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bien étalées. C'était cela qu'il appelait conscience. Un hommage pos- thume et sincère à l'ordre ménager de Romaria.

D'un seul coup, Paris commença à s'occuper du facteur. C'était comme si la vie, depuis la mort de Romaria, était entrée dans un abime qui se terminait par l'apparition du facteur.

Le médecin l'interrompit pour demander :

— Si je comprends bien, l'horoscope vous annonçait une lettre.

— Il m'annonçait une lettre. Mais seul le facteur est arrivé.

Paris raconta, point par point, tout ce qui s'était passé. Mais tout tournait autour d'un point de repère, le facteur. Paris signala comment, au début, il avait voulu le recevoir avec bienveillance. Malheureu- sement, le facteur entra dans l'orbite de sa connaissance comme si c'était le membre associé qui apportait la vie à la vie de Paris. Puis cet associé imprudent s'était transformé en rival. Grâce au piège de la lettre, le facteur avait prétendu se rendre indispensable et capable de voler à Paris le bonheur de la lettre qui n'était pas pour lui. Fina- lement, après avoir été associé et rival, le facteur devenait son double.

Il ne restait plus à celui-ci qu'à supplanter complètement Paris et à venir s'installer chez lui.

Le docteur résuma :

— Associé. Rival. Double. Maintenant, je sais ce que tu as, mon petit vieux. Tu souffres d'un complexe d'amitié.

— C'est grave ?

— Nous allons voir. Il reste encore un interrogatoire à faire. Il y a plusieurs choses qui ne sont pas claires. Parle-moi de tes rêves.

Paris ne pouvait parler de ses rêves : à cause de l'insomnie, il ne savait jamais s'il rêvait. Il décrivit dans la mesure du possible ces léthargies d'inconscience consciente. On ne tirait rien de clair de ces rêves, sauf que, pendant ces instants, en réalité des heures entières, les rêves étaient plus puissants que l'homme. Tout son corps dispa- raissait dans le vide, et il ne restait de lui qu'un recoin de la tête où palpitaient les cauchemars et les hallucinations. Pas un seul rêve complet, pas un seul rêve net. Des résidus de souvenirs, des filaments d'idées, des restes d'ambitions, des morceaux d'espoir, des déchets de passions, tout bouillonnait confusément dans la marmite brûlante des ruines de ses rêves.

L

e docteur dit :

— Pourquoi crois-tu l'horoscope ?

— Parce que je ne crois l'horoscope que lorsqu'il m'est favorable.

— Est-ce que tu as écrit une lettre, parfois ?

— A qui ? Je n'ai jamais écrit une lettre.

— As-tu une bonne écriture ?

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— Mon écriture est illisible. Uidêal pour que les graphologues me calomnient.

— D'après toi, qu'est-ce que c'est, Kafka ?

— Une maladie, je suppose.

— Que te suggère le mot timbres ?

— Le mot timbres me suggère l'idée que je dois payer des timbres au gouvernement.

— As-tu fait attention, quelquefois, aux chaussures du facteur ?

— Non. Mais j'ai souvent regardé sa casquette.

— Qu'est-ce que tu lis d'habitude, le dimanche ?

— Le dimanche, je lis les journaux, comme tous les jours.

— Qu'est-ce qui est venu d'abord, la poule ou l'œuf ?

— C'est une question à laquelle seul le coq peut répondre.

— Lorsque tu bois de l'alcool, qu'est ce que tu bois ?

— Je bois de l'eau.

— Réponds-moi par un seul mot et le plus rapidement possible.

A quoi penses-tu si je dis quatre ?

— Cinq.

— A quoi penses-tu si je dis loi ?

— Je pense au receveur des postes.

— Bon. C'est tout.

Le docteur dit à Paris de se lever et de l'attendre dans le bureau voisin. L'infirmière était partie. En tout cas, Paris ne la vit pas, alors qu'il aurait voulu la voir, comme un repos mérité, après le supplice psychologique. Un peu plus de dix minutes plus tard, le médecin en personne revint le chercher.

— Ne t'en fais pas, mon cher petit vieux. Ce qu'il te faut, c'est Kafka.

— Kafka, ça se prend en pilules, ou par cuillerées ?

— Kafka, ça se prend en livres.

— Je ne comprends pas, docteur.

— Kafka, c'est un messager.

— Un messager ? Il ne manquait plus que ça.

— Je veux dire que c'est un écrivain. Un écrivain qui nous apporte des messages.

— Je ne vois pas dans quel sens ni de quelle manière un écrivain peut convenir. Je n'ai pas besoin de messages.

Le médecin se lança dans une dissertation compliquée sur des livres, des auteurs, sur l'astrologie et la psychologie littéraire. Il parla également de Dieu et dit que les personnages de Kafka passaient leur vie à chercher Dieu. Il ajouta que Kafka ne l'intéressait pas ; ce qui l'intéressait ? Les lecteurs qui n'étaient pas intéressés par Kafka.

D'après le médecin, à l'époque moderne, les hommes ne guérissent plus seulement grâce à des pommades et à des potions, mais aussi

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grâce à des succédanés plus ou moins spirituels. Selon ce qu'avait pu comprendre Paris, ce que le médecin voulait, c'était qu'à l'intrusion solitaire du facteur le patient ajoutât la compagnie intellectuelle du messager Kafka. De cette confrontation entre messager et messager, de ce ramassis de craintes, de compréhensions, d'inhibitions, de ten- dances et de complexes surgirait, au cours d'une opération éclair mira- culeuse, la guérison de Paris.

— Cela veut dire que je suis malade, dit Paris.

— Nous sommes tous malades d'une certaine manière, dit le médecin.

— Quels livres du docteur Kafka dois-je acheter ?

Le médecin éclata de rire. Il ne pouvait pas s'en empêcher. Mais, très poliment, il expliqua aussitôt à Paris :

— Si Kafka savait qu'on l'appelle docteur, il se suiciderait de nouveau.

— Il s'est suicidé ?

— Non. Mais il se serait peut-être suicidé si on l'avait appelé docteur.

Paris ne savait que dire. Jusqu'à présent, et c'était le cas de tout le monde dans ce pays, il avait cru qu'appeler quelqu'un « docteur » c'était un moyen plus ou moins facile de s'adresser aux personnes avec un certain respect. Il découvrait maintenant qu'il n'avait jamais eu l'idée de penser à ce que ce mot voulait dire. Pour sortir de ses doutes, il chercherait immédiatement le mot dans le dictionnaire.

Le docteur dit :

— Enfin, achetez tous les livres de Kafka que vous trouverez dans les librairies. Couchez-vous une semaine et lisez-les tous. Et après, revenez me voir.

J E S U S Z A R A T E (Traduit de l'espagnol par Julien Garavito)

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