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Christelle Pineau, La corne de vache et le microscope. Le vin “nature”, entre sciences, croyances et radicalités

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Texte intégral

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Études rurales 

203 | 2019 Zones humides

Christelle Pineau, La corne de vache et le microscope.

Le vin “nature”, entre sciences, croyances et radicalités

Romain Blancaneaux

Édition électronique

URL : https://journals.openedition.org/etudesrurales/16513 DOI : 10.4000/etudesrurales.16513

ISSN : 1777-537X Éditeur

Éditions de l’EHESS Édition imprimée

Date de publication : 1 janvier 2019 Pagination : 192-193

ISBN : 978-2-7132-2788-2 Référence électronique

Romain Blancaneaux, « Christelle Pineau, La corne de vache et le microscope. Le vin “nature”, entre sciences, croyances et radicalités », Études rurales [En ligne], 203 | 2019, mis en ligne le 01 janvier 2019, consulté le 08 janvier 2022. URL : http://journals.openedition.org/etudesrurales/16513 ; DOI : https://

doi.org/10.4000/etudesrurales.16513

© Tous droits réservés

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192 COMP TE S RENDUS

L’anthropologue Christelle Pineau signe l’ouvrage La corne de vache et le microscope. Le vin « nature », entre sciences, croyances et radicalités, dans lequel elle s’interroge sur ce qui permet de qualifier aujourd’hui des vins et des vignerons de « nature ».

C’est au sein de vignobles où ils se développent (Anjou, Beaujolais, Minervois…) qu’elle enquête. Dans une démarche anthropologique – comme l’atteste son carnet de terrain tenu pendant 12 mois au sein du domaine de Gimios –, elle y observe l’hétérogénéité des pratiques et des savoirs en lien avec des représenta- tions de la nature, en s’appuyant sur les travaux de B. Latour, de P. Descola, de T. Ingold ou encore de E. Kohn.

Il en ressort un livre qui délimite un objet encore peu abordé, dont il reste pour autant à circonscrire plus systématiquement les conditions d’émergence.

Associer nature et vin est une revendication vigneronne ancienne et évolutive. Ainsi en 1907, la défense des vins dits naturels s’opposa à ceux

« fabriqués » par adjonction d’eau (mouillage) et de sucre (chaptalisa- tion) (p.  15-16). Elle ouvrit la voie à la première définition légale du vin comme boisson issue de la fermenta- tion de raisin frais, sans pour autant bannir des intrants chimiques de synthèse. Or leur sophistication et leur multiplication, qui ont accompa-

gné le productivisme et ses effets indésirables (sanitaires, organo- leptiques…), concentrent désormais des critiques. Depuis les années 1980, notamment, des vignerons

« nature » se sont érigés face à ceux dits conventionnels qui y recourent.

L’agriculture biologique (sans engrais ni pesticides chimiques) en constitue « l’axiome » (p. 20), qu’ils dépassent en s’interdisant soufre et manipulations à la vinification, et en empruntant aux préconisa- tions de l’agriculture biodynamique (calendrier lunaire ou usage de pré- parations). Entre ces dimensions, les vignerons nature articulent, comme le résume la métaphore du titre du livre, croyances pseudo-scientifiques (la corne de vache, enfouie des mois durant et dont est extraite une pré- paration aux vertus supposées) et sciences de la raison (le microscope).

Issus de trajectoires indivi- duelles distinctes (rupture avec les traditions vitivinicoles familiales conventionnelles ou continuité avec un parcours militant), ces vi gne- rons entendent favoriser « l’auto- nomisation » de la vigne et du vin (p. 95) en s’affranchissant des contraintes des institutions domi- nantes, des pratiques et des normes conventionnelles : par une revalo- risation de l’activité biologique et organique des sols (labour, réintro- duction d’animaux…), des plantes Christelle Pineau,

La corne de vache et le microscope.

Le vin « nature », entre sciences, croyances et radicalités,

Paris, La Découverte, 2019, 234 p.

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et de leur feuillage (pharmacopée à base d’huiles essentielles, de pré- parations), récolte et tri manuels.

Techniques et interventions existent (utilisation de levures indigènes 5, contrôle des températures) mais sans résultats garantis. Les vins obtenus sont réputés « libérés » (p. 119) de l’œno logie classique (la limpidité n’indique plus la qualité, la turbidité signale l’absence de fil- trations, une meilleure gamme aro- matique) et des cahiers des charges d’appellation d’origine contrô- lée (AOC) bridant leur créativité (notamment en matière de cépages, contenants ou macérations).

Cette orientation comporte des coûts psychologiques (avec les risques encourus), physiques (avec le retour à un outillage simple) et tem- porels (avec la moindre maîtrise des aléas). Néanmoins, elle revalorise le terme et le métier de paysan, figure d’un renouveau agricole progres- siste. Les vignerons nature, opérant en dehors des réseaux profession- nels classiques (AOC, syndicats, distributeurs…), empruntant à des méthodes non reconnues – comme la « cristallisation sensible » 6 – s’en écartent, mais tissent des relations qui les rapprochent d’autres groupes (militants, néo-ruraux).

Les relations avec les vigne- rons non nature sont labiles, voire conf lictuelles. Certains syndicats

5. Micro-organismes présents sur la peau des raisons, qui réalisent la fermentation alcoolique.

6. « […] sorte de diagnostic qui permet d’évaluer la qualité de tout organisme vivant […] » (p. 157).

d’AOC se sentent menacés par les risques d’épidémies – liés aux refus de vignerons nature de traiter chimi- quement. Ils leur reprochent, en outre, d’inscrire sur leurs étiquettes le nom d’une localité associée à une AOC, sans en respecter le cahier des charges. Dès lors, des vignerons nature voient leur vin inscrit dans la catégorie des Vins de France (VDF), la plus permissive et la seule qui autorise leurs pratiques.

Il y a là un paradoxe absent de l’ouvrage et qui gagnerait à être abordé : comment se fait-il qu’une catégorie – les VDF –, réputée infé- rieure dans la hiérarchie viti vinicole, constitue désormais un espace atti- rant producteurs et consommateurs de vins natures ? C’est aux conditions sociologiques de structuration de la compétition vitivinicole et des ins- titutions marchandes qu’on pourra s’intéresser. Comment et pourquoi des AOC, notamment, ont-elles cessé de garantir à certains de leurs bénéficiaires et consommateurs les rétributions – économiques et symboliques – attendues, au pro- fit des vins nature et des VDF ? Cette interrogation pourra retenir l’attention de sociologues et de politistes, qui trouveront dans l’ouvrage de Christelle Pineau des éléments pour questionner la trans- formation d’insti tutions marchandes.

Romain Blancaneaux politiste, chercheur associé au Centre Émile-Durkheim (UMR5116) Sciences Po Bordeaux

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