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Du Trocadéro à Branly : le dernier voyage des objets ethnographiques ?

Fabrice Grognet

Depuis 1996 et l'annonce du projet présidentiel d'un nouveau "Musée des Civilisations et des Arts Premiers", aujourd'hui Musée du quai Branly1 (MQB), tous les musées parisiens à collections ethnographiques sont en effervescence : rassemblement des collections du Musée des Arts Africains et Océaniens (MAAO) avec les collections ethnographiques du Musée de l'Homme dans le MQB ; possibilité de faire un Musée de l'Europe en regroupant les collections du Musée National des Arts et Traditions Populaires (MNATP) avec les collections européennes du Musée de l'Homme à Marseille2.

En croyant seulement modifier le Musée de l'Homme par sa fusion avec le Musée des Arts Africains et Océaniens comme cela était prévu initialement, le projet ébranla finalement le microcosme des musées parisiens, le musée de la Marine et le Louvre compris3.

Toutefois les débats autour de la future institution qui ne connaissait pas encore son lieu d’implantation4, se focalisèrent rapidement autour d'une opposition entre les musées à tendance artistique et les musées à tendance scientifique. D'où la question suivante qui alimenta les débats : faut-il faire un nouveau musée d'arts "exotiques" ou rénover un musée scientifique existant déjà (sous entendu, le Musée de l'Homme)?

Aujourd’hui la cause est entendue. Les objets ethnographiques quittent le musée de l’Homme pour rejoindre le chantier des collections mis en place par le Quai Branly rue Berlier. De son côté, le musée de l’Homme entame un processus de rénovation basé sur le rapport de la commission Mohen5, à partir des collections de préhistoire et d’anthropologie biologique qu’il conserve toujours. Le MAAO quant à lui pourrait devenir un musée de l’immigration (Blanchard, 2003). Les choses semblent donc claires entre les deux institutions : l’ethnologie au Quai Branly, la préhistoire et l’anthropologie biologique au Trocadéro.

Mais ce découpage théorique des prérogatives d’exposition est-il si déterminé que cela ? Les collections que récupère le Musée du Quai Branly sont-elles encore ethnographiques ? Le nouveau Musée de l'Homme n’a-t-il pas aujourd’hui l’opportunité de parler, lui aussi et de manière originale, d’ethnologie ?

1 Par décret n°98-1191 du 23 décembre 1998.

2 Tout d’abord envisagé Porte Maillot (Figaro 16 Avril 1998), voire pressenti au Palais de Tokyo (Le Journal des Arts 10 Avril 1998), le MNATP opère finalement sa mue en Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille (Le Journal des Arts 20 janvier 2000).

3 Idéalement le Musée de la Marine devait libérer la place qu'il occupe au Palais de Chaillot, pour la céder au futur Musée des Arts Premiers. Quant au Louvre, une antenne (provisoire ?) reçoit à dater du mois d’avril 2000, une série de “chefs d’œuvre”.

4 Jacques Chirac en accord avec le gouvernement Jospin choisit un terrain de l’Etat libre situé Quai Branly en juillet 1998.

5 Voir "Actualités", lettre d'information du Muséum National d'Histoire Naturelle n°10 Juin-Juillet 2003.

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L’objet ethnographique : une abstraction

Le musée ne constitue pas un “ cimetière ” (Moles, 1972 :43) pour les objets qui ont perdu toute utilité.

Bien au contraire, il est le théâtre d’une deuxième naissance. Conçu, produit, et destiné à un certain usage, l’objet est adopté par un étranger venu d’Occident, qui en fera une curiosité, un souvenir, ou encore un “ témoin ” ethnographique s’il s’agit d’un ethnologue.

L’objet “ exotique ” entre alors dans les collections nationales françaises6 avec son inscription au registre d’inventaire, véritable acte de “ renaissance ”. L’objet est alors identifié, nommé, mesuré par l’ethnologue, les fiches d’inventaire et descriptives constituant ses “ papiers d’identité ”. L’objet étranger ainsi “ naturalisé ” acquiert alors une existence légale au sein du patrimoine français. Il n’appartient donc plus à ceux qui l’ont matérialisé, façonné, et perd également sa raison d’être initiale, sa fonction originelle. Ainsi, ce qui distingue un objet de collection ethnographique, qu’il soit d’origine naturelle (écofact) ou réalisé par la main de l’homme (artefact), c’est qu’il a perdu la fonction d’usage qu’il avait à l’origine pour en acquérir une nouvelle, symbolique, en arrivant dans le musée. D’une certaine manière, l’objet entame donc une “ deuxième vie ”, avec d’autres usagers qui l’ont intégré dans leurs pratiques et leur discours (Bonnot, 2002). Désinsectisé, en quelque sorte, “ purgé ” des éléments indésirables de son lointain passé, l’objet peut alors entamer en galerie, sa vie publique de témoin scientifique.

Mais qu’est-ce qu’un objet ethnographique ?

La conception de l’objet ethnographique est indissociable de la professionnalisation du métier d'ethnologue dans les années 1930 au Musée d’Ethnographie du Trocadéro, véritable berceau de l’ethnologie française. Depuis celle-ci, le séjour sur le terrain fait partie intégrante de la méthode du scientifique. Cette nouvelle façon de procéder pour l’ethnologue français est mise en pratique de manière emblématique au cours de la Mission Dakar-Djibouti en 1931. Avec cette dernière, les objets deviennent “ témoins ”7 (Instructions, 1931 : 8) scientifiques des traditions des sociétés exotiques, suivant la formule consacrée par les Instructions sommaires pour les collecteurs d'objets ethnographiques rédigées à l'occasion de la mission.

Quels objets sont représentatifs du mode de vie d’un groupe à un moment donné pour l’ethnologue?

Quels sont les témoins de cette vie qu’il pourra collecter pour le musée? L’ethnologue doit opérer une sélection8 dans le monde matériel qui l’entoure. C’est donc l’observation et l’analyse du groupe qui dicteront quels objets sont bons pour le musée.

L'objet ethnographique n'a donc pas une dimension ontologique particulière vis-à-vis des autres objets fabriqués ou utilisés par l'homme. Ces objets sont ethnographiques avant tout parce qu'ils sont étudiés sur place par un scientifique spécialiste de la culture qui les collectera pour un musée. Ce lien entre la

6 Au Musée d’Ethnographie du Trocadéro à partir de 1878, puis au Musée de l’Homme à partir de 1938.

7 Voir à ce sujet l’analyse de Jean Jamin : “ les objets ethnographiques sont-ils des choses perdues ? ”, in Temps perdu, temps retrouvé, Neuchatel, 1985 pages 51-74.

8 Dans certains cas, comme les écomusées, la sélection n’existe pas, et c’est le terrain lui-même qui devient entièrement musée.

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définition de l’objet ethnographique et sa présence dans le musée induit le fait que l’ethnologue catégorise les objets à partir de ce qui peut matériellement entrer dans les réserves du musée ou être montré en salle publique. Pourtant, bien des objets ne rentrent pas dans les réserves du musée. La notion d’objet ethnographique de musée est donc restreinte par rapport à l’objet ethnographique entendu au sens d’objet d’étude de l’ethnologue. Un arbre ou une montagne peuvent être des sujets d’étude pour l’ethnologue, mais qu’il ne pourra jamais collecter9.

Mais, bien des collections se trouvant dans le Musée de l’Homme ne proviennent pas de collectes effectuées par les ethnologues. Les legs, dons, et autres dépôts effectués par des collectionneurs privés ou des institutions, représentent les principales sources d’acquisition pour le musée. Adoptés par le musée, ces objets qui n’étaient jusque-là que des souvenirs de familles ou de voyages, des curiosités, ou une collection personnelle dictée par le bon goût de son propriétaire, viennent grossir les rangs des objets témoins sur les étagères du musée. Ainsi, c’est bien le musée, en contenant ce type de regroupement d’objets devenant des collections nationales, qui fixe, avant toute étude scientifique, le qualificatif d’ethnographiques à ces objets. Dans certains cas, l’inventaire du musée stigmatise les limites mêmes de l’objet ethnographique entendu comme témoin. Un numéro en “ X ” (on pourrait dire

“ sous X ”) est attribué aux objets qui ont perdu le nom de leur collecteur-concepteur, soit leur identité, c’est-à-dire leur numéro d’inventaire, et donc toute information concernant leur acquisition et leur origine.

La définition même du mot objet pose également d’autres problèmes. Une habitation comme une tente peut être mentionnée dans les inventaires comme étant un objet. Un vélum ou un piquet peuvent également apparaître individuellement comme étant des objets à part entière. Ici, on touche aux limites de l’objet ethnographique et au problème des objets composés d’autres objets10. Mais n’y a t’il pas aussi une limite à la durée de vie de l’objet ethnographique ?

Objet ethnographique : objet périssable

Si l’on prend l’exemple du Musée de l’Homme et même celui de son ancêtre, le MET, on constate qu’ils montraient dans les salles publiques, au moment de leur création, des cultures “vivantes”, contemporaines, certes sur le point de se transformer du fait de la colonisation.

Or, les objets des sections ethnographiques placés dans les galeries du musée de l'Homme jusqu'à leur fermeture au public en mars 2003, étaient le plus souvent issus des collectes coloniales. Cela pourrait être sans conséquence, mais un objet ethnographique l’est-il à vie ? Autrement dit, les musées à vocation

9 Un “ modèle réduit ”, une “ photographie ” (Instructions, 1931 : 11), ou un moulage pourront, par exemple, devenir un substitut de l’objet réel.

10 “ A première vue, les limites d’un objet technique sont celles qui correspondent à ses limites physiques et à son identification par son nom. Cela semble clair. Une montre, une serrure, sont des objets techniques, les pièces constitutives qui se trouvent à l’intérieur n’en sont pas. Mais déjà surgit une petite incertitude quant aux limites exactes de ces objets. Pour ceux qui fabriquent des montres, n’y a-t-il pas des sous-ensembles, échappement, boîtier, qui acquièrent une sorte d’autonomie ? Pour l’utilisateur, la pile de la montre électronique ou la clé de la serrure font-elles ou non partie des objets techniques

“ montre ” ou “ serrure ” ? ” (Deforge, 1984 : 96)

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ethnographique possèdent-ils seulement des collections ethnographiques ou le statut de ces objets varie t-il avec le temps ?

Depuis plusieurs années, les galeries permanentes du Musée de l’Homme avaient tendance à se figer et n’étaient plus rénovées. Les expositions temporaires d'ethnologie, qui remplaçaient souvent des portions de galeries permanentes, glissaient quant à elles de l'exposition de la culture des autres, à celle des professionnels chargés de l'étudier : “les Amériques sont devenues celles de Lévi-Strauss, et l’Afrique, celle de Marcel Griaule” (Jamin, 1998 : 66). Force est de constater que le Musée devenait un lieu de présentation de l’histoire de la discipline anthropologique, comme l’exposition “Le voyage de La Korrigane dans les mers du Sud”11 l’a encore récemment montré.

Si on part du principe que “l’ethnologie a pour fondement l’étude des milieux contemporains, des cultures vivantes” (Pizzoni Itie, 1996), un objet cesserait d’être ethnographique, c’est-à-dire d’intéresser les ethnologues, à partir du moment où il ne serait plus utilisé. L'objet sans utilité pratique ou symbolique cesserait d’être un référent pour les membres du groupe, et donc d’être leur témoin.

Autrement dit, l’objet ethnographique serait périssable. Il mourrait en même temps que cesse toute pratique culturelle le concernant. D'une certaine manière, l'objet serait alors évacué12 de la culture qui l'a créé. Il pourrait demeurer “témoin” comme en archéologie ou en préhistoire, mais il ne serait plus que la preuve de pratiques éteintes.

Toutefois, cette position stricto sensu concernant l’objet ethnographique convient d’être nuancée :

"L'archaïsme véritable est l'affaire de l'archéologue et du préhistorien, mais l'ethnologue, voué à l'étude de sociétés vivantes et actuelles ne doit pas oublier que pour être telles, il faut qu'elles aient vécu duré et donc changé" (Lévi-Strauss, 1958 : 132). Ainsi, ce ne sont pas seulement les objets “ vivants ” qui sont susceptibles d’intéresser les ethnologues dans leurs recherches : “Par objet, nous entendons aussi bien une peinture, une sculpture, un fragment archéologique, un tissu copte qu’un outil ou un ustensile ménager d’usage quotidien. (Gabus, 1975 : 27). Dans ce cas, c’est la conception d’un objet témoin

“ archéo-ethnologique ” qu’il faudrait retenir, différant tout au plus la mort inévitable de l’objet témoin :

“ Un musée d’ethnographie ne peut plus, comme à cette époque, offrir une image authentique de la vie des sociétés les plus différentes de la nôtre. À quelques exceptions près, qui ne dureront pas, les sociétés sont progressivement intégrées à la politique et à l’économie mondiale. Quand je revois les objets que j’ai recueillis sur le terrain entre 1935 et 1938 et c’est aussi vrai des autres, je sais bien que leur intérêt est devenu soit documentaire, soit aussi ou surtout esthétique. Sous le premier aspect, ils relèvent du laboratoire et de la galerie d’étude ; sous le second, du grand musée des arts et des civilisations que les Musées de France appellent de leurs vœux ” (Lévi-Strauss, 1996 : 20). Ainsi, les objets ethnographiques en cessant d’être des documents scientifiques de sociétés contemporaines, deviendraient avec le temps,

11 Par une cruelle ironie du sort, cette exposition inaugurée en décembre 2001 clôture le cycle des expositions temporaires

consacrées à l'ethnologie, alors qu'elle reprenait les objets présentés lors de la première exposition temporaire du Musée de

l'Homme en 1938 : "Le voyage de La Korrigane en Océanie" (Grognet, 2001).

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des objets d’art. Cette nouvelle vie de l’objet annonce également un nouvel établissement : le Musée du Quai Branly.

Un nouvel établissement : un nouveau statut ?

Si l’on associe la crise du concept de musée laboratoire telle que la connaît le Musée de l’Homme (Grognet, 1999), à cette transformation inexorable de l’objet ethnographique en objet d’art (ou tout du moins en objet historique), on s’aperçoit que l’avènement du Musée du Quai Branly procède d’une certaine logique. Le volume des collections de témoins du passé des sociétés, collectées durant la période coloniale, dépasse de très loin le volume de ceux qui peuvent témoigner de leur état présent. De plus, les objets métissés, hybrides d’éléments autochtones et occidentaux, très courant aujourd’hui dans les sociétés lointaines, sont souvent associés à une assimilation, voire à une “ décadence culturelle ” (Muller, 1999) et sont finalement, soit marginalisés, soit “ oubliés ” par l’ethnologue13 qui préfère, la plupart du temps, collecter des objets plus traditionnels.

Au regard des 117 objets14 exposés au Louvre, le terme “ d'Arts premiers ” recouvre une gamme très étendue couvrant différentes aires géographiques (Afrique, Océanie, Asie, Amérique) mais aussi différentes périodes, comme le montre le cas des collections précolombiennes, ou encore la statuette égyptienne provenant du Muséum de Lyon. Les chefs d’œuvres de “ l’art premier ” témoignent ainsi le plus souvent de pratiques anciennes, voire de cultures disparues. En va-t-il de même pour les “ simples ” objets d’arts premiers, qui intégreront le futur Quai Branly ? L’exposition “ Kodiak, Alaska, les masques de la collection Alphonse Pinart ” “ préfigure ce qui se fera quand le musée disposera de ses propres espaces ” (Martin, 2002 : 14). A la fois première exposition du MQB et dernière du MAAO (qui normalement ne présente pas cette aire géographique), cette exposition montre essentiellement des masques qui “ sont les rares survivants d’une époque révolue pour le peuple qui les a créés et qui souvent les brûlait après les cérémonies ” (Dargent, 22 novembre 2002, Figaro). On retrouve l’idée d’objets archéo-ethnologiques, survivants de pratiques disparues grâce à l’action de collecte pratiquée par les occidentaux : “ les objets sont (…) les meilleurs témoins des aventures qui nous les ont transmis et ils constituent souvent à eux seuls la mémoire irremplaçable de cultures évanouies ou soumises à de violents phénomènes de transformation ” (Viatte, 2002 : 21). Rares et finalement mystérieux : “ On ne sait malheureusement pas grand-chose sur ces masques, explique Emmanuel Désvaux, le commissaire de l’exposition et directeur du projet pour l’enseignement et la recherche de l’établissement public du musée du quai Branly (…) Dans ce catalogue, nous expliquons plus nos ignorances que nos savoirs ” (Dargent, 22 novembre 2002, Figaro). C’est donc leur valeur esthétique et non documentaire qui prime,

12 Cela nous amène à la notion de "cycle de vie" (Moles, 1972 : 41), ou encore de "carrières d'objets" (Bromberger ; Chevallier, 1999).

13 “ Les objets traditionnellement collectionnés par les musées n’ont jamais été sélectionnés dans le but de créer des collections représentatives de l’état général d’une société donnée. Les objets ont été choisis suivant des critères très subjectifs ” (Maure, 1992 : 80).

14 La “ pièce ” d’art premier est toujours un artefact, et dans le cas du Louvre, une sculpture.

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ce que retranscrit la présentation artistique de l’exposition, qui devient autant celle d’Alphonse Pinart et de sa collection (comme le montre aussi la proportion des articles du catalogue parlant ou réalisés à partir des notes de Pinart) que celle des utilisateurs de ces objets. On retrouve ainsi l’ambiguïté que l’on avait notée dans les dernières expositions du Musée de l’Homme, entre l’exposition des cultures des autres et celle de leurs observateurs : “ cette exposition retrace l’histoire d’une des moissons matérielles et symboliques fondamentales qui fondèrent l’ethnologie ” (Martin, 2002 : 13). Mais certaines de ces pièces posent problème : “ Tout suggère que l’explorateur français n’en a pas fait l’acquisition directement auprès de leurs utilisateurs originels (…) Certains masques pourraient même, selon l’hypothèse émise par Svan Haakanson15 (…) avoir été fabriqués à la demande de Pinart sur d’anciens modèles remontant au XVIII

e

siècle mais devenus déjà étrangers vers 1870 au décor rituel qui présidait à l’apparition sacrée des esprits chez les autochtones de l’île de Kodiak ” (L’œil, octobre 2002, : 89). On retrouve également ici la notion de copie déjà vue avec l’objet témoin ethnographique, sans qu’étonnamment cela ne fasse de l’objet d’art premier un faux, à priori banni des expositions artistiques.

Le concept d’objet d’art premier semble avoir une conséquence vis-à-vis de la notion de collection d’arts premiers. Alors que la collection de témoins ethnographiques sous-entend un effort de collecte continu sur le terrain au regard des modifications et évolutions d’une culture donnée, la collection d’arts premiers semble connaître des limites historiques. Autrement dit, la collection d’objets d’art premier serait virtuellement finie au contraire de la collection ethnographique. D’ailleurs les objets acquis par le MQB ne proviennent pas du terrain et donc des sociétés actuelles, mais pour la plupart de salles de vente. De fait ces nouveaux objets sont donc des pièces historiques. Au regard de la première exposition du Musée du Quai Branly et des collections devenant archéo-ethnologiques, il apparaît clairement que ce nouveau musée16 sera avant tout concerné par la dimension historique des cultures17, par la dimension patrimoniale et artistique des objets.

Plus que du terme en lui-même, le malaise survenu à l’annonce de la préfiguration du Musée des Arts Premiers en 1996, provient surtout du fait que cette dernière remet en cause le partage institutionnel établi des genres entre la collection scientifique (Musée de l'Homme), et la collection artistique (MAAO), avec le regroupement en un seul ensemble. Mais cela viendrait finalement de la non prise en compte du caractère ethnographique périssable et donc du vieillissement des objets. Dès lors, où seront présentés les objets actuellement utilisés en Afrique ou en Océanie par exemple ?

Et si le déménagement des collections “ ethnographiques ” du Musée de l’Homme vers le MQB était finalement une opportunité pour l’institution du Trocadéro de renouer avec l’ethnologie

15 Directeur du Musée de Kodiak.

16 Qui reprend le concept de la présentation géographique “ traditionnelle ” en France depuis le Musée d’Ethnographie du Trocadéro.

17 Sans doutes certaines expositions temporaires porteront un regard plus ethnologique et contemporain que les galeries

permanentes.

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d’aujourd’hui ? Et si cette rénovation était l’occasion de se débarrasser des habitudes, voire des routines ? Avec le départ des collections coloniales vers le MQB, la tentation de produire des expositions commémoratives ou historiques est réduite. Sans fond ethnographique, ou plus justement dit, avec un fond ethnographique à renouveler, le nouveau Musée de l’Homme se doit de redéfinir son rapport à l’ethnologie et donc à l’actualité de celle-ci. Le problème risque d’ailleurs de se poser avec les collections d’anthropologie du Musée. Car à l’image de ce qui s’est passé pour les collections ethnographiques, on peut avancer l’idée qu’une large partie des collections autrefois anthropologiques a changé de statut. Si à l’origine la science réclamait des collections ostéologiques avec la phrénologie, les études actuelles ont pour support l’ADN depuis l’avènement des sciences moléculaires18. Ainsi, les bustes des “ types physiques ” réalisés par des artistes du XIX

e

siècle ne présentent bien évidemment plus l’anthropologie biologique en train de se faire et sont aujourd’hui demandés pour des expositions artistiques19.

Concernant l’ethnologie, le Musée de l’Homme est donc “ libéré ” du poids historique de ses ex collections ethnographiques. Tout devient donc possible dans la mesure où l’on prend en compte le fait que l’histoire des cultures, d’une certaine manière tout ce qui précède le contact avec les colons occidentaux, est du ressort du MQB. Ainsi, “la guerre des musées ” (Delannoy, 2002) entre le Musée de l’Homme et le MQB qui a même conduit à la grève (en 2001 et 2003) du personnel au Trocadéro pourrait se transformer en “ paix des braves ”. Car finalement, où seront exposées les cultures vivantes et actuelles du Sud ?

Le Musée de l’Homme pourrait prendre à son compte les objets “ métissés ”, produits de manières industrielles, ou les nouvelles technologies de communications (internet et l’avènement du téléphone portable par exemple), soit une partie des contacts entre l’Occident et les pays du Sud .

Ainsi, plus qu’une rivalité entre les deux institutions parisiennes, il semble possible d’instaurer une complémentarité. Mais cela demande à la fois, un investissement de la part des ethnologues20, et une écoute bienveillante du Muséum National d’Histoire Naturelle.

Bibliographie

Présentation du Musée de l’Homme, communiqué de presse, 1938, archives MDH 2AM1G3.

Actu, 5 juillet 1942

18 On parle d’ailleurs d’anthropologues biologistes maintenant, et non plus d’anthropologues physiques.

19 Certains des objets préhistoriques avaient déjà quant à eux rejoints la sphère de l’art comme le montre les vénus (de Lespugue, de Laugerie-Basse), les propulseurs sculptés, les bâtons percés et gravés, ou encore les pendeloques gravés paléolithiques.

20 “ Sommes-nous en train d’enterrer purement et simplement l’ethnologie, non seulement au plan de l’exposition et de la

conservation des objets, mais aussi au plan de la recherche et de la communication en général ?”, s’interrogeait Louis Dumont

(Dumont, 1996 : 18).

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