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Série de documents n 4

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Série de documents n° 4

Document n° 1 : Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale, chap. XII, 1917.

§ 2178. À l’égard des gouvernements, nous avons à considérer principalement cinq catégories de faits. 1° Un petit nombre de citoyens peuvent, pourvu qu’ils soient violents, imposer leur volonté aux gouvernants qui ne sont pas disposés à repousser cette violence par une violence pareille. L’effet voulu par ces citoyens se produit très facilement si, en n’usant pas de la force, les gouvernants sont mus principalement par des sentiments humanitaires. Si, au contraire, ils n’usent pas de la force parce qu’ils estiment plus judicieux d’employer d’autres moyens, on a souvent l’effet suivant. 2° Pour empêcher la violence ou pour y résister, la classe gouvernante recourt à la ruse, à la fraude, à la corruption et, pour le dire en un mot, le gouvernement, de lion se fait renard. La classe gouvernante s’incline devant la menace de violence, mais ne cède qu’en apparence, et s’efforce de tourner l’obstacle qu’elle ne peut surmonter ouvertement. À la longue, une telle façon d’agir produit un effet puissant sur le choix de la classe gouvernante, dont seuls les renards sont appelés à faire partie, tandis que les lions sont repoussés (§2227). Celui qui connaît le mieux l’art d’affaiblir ses adversaires par la corruption, de reprendre par la fraude et la tromperie ce qu’il paraissait avoir cédé à la force, celui-là est le meilleur parmi les gouvernants. Celui qui a des velléités de résistance et ne sait pas plier l’échine en temps et lieu est très mauvais parmi les gouvernants, et ne peut y demeurer que s’il compense ce défaut par d’autres qualités éminentes.

Document n° 2 : Robert Michels, Les partis politiques, Flammarion, 1914, pp. 15-16.

La spécialisation technique, cette conséquence inévitable de toute organisation plus ou moins étendue, rend nécessaire ce qu’on appelle la direction des affaires. Il en résulte que le pouvoir de décision, qui est considéré comme un des attributs spécifiques de la direction, est à peu près retiré aux masses et concentré entre les mains des chefs seuls. Et ceux-ci, qui n’étaient au début que les organes exécutifs de la volonté collective, ne tardent pas à devenir indépendants de la masse, en se soustrayant à son contrôle.

Qui dit organisation, dit tendance à l’oligarchie. Dans chaque organisation, qu’il s’agisse d’un part, d’une union de métiers, etc., le penchant aristocratique se manifeste d’une façon très prononcée. Le mécanisme de l’organisation, en même temps qu’il donne à celle-ci une structure solide, provoque dans la masse organisée de graves changements. Il intervertit complètement les positions respectives des chefs et de la masse. L’organisation a pour effet de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée.

Toute organisation solidement constituée, qu’il s’agisse d’un État démocratique, d’un parti politique ou d’une ligue de résistance prolétarienne, présente un terrain éminemment favorable à la différenciation des organes et des fonctions. Plus l’appareil d’une organisation se complique, c’est-à-dire plus elle voit le nombre de ses adhérents augmenter, ses caisses se remplir et sa presse se répandre, et plus le gouvernement direct de la masse perd du terrain et est supplanté par le pouvoir croissant des comités.

La croissance de l’organisation a pour effet de rendre la tâche de l’administration plus difficile et plus compliquée : ses devoirs s’élargissent et se spécialisent en effet au point qu’il devient impossible de les embrasser d’un coup d’œil d’ensemble. Dans un mouvement qui est en voie de progrès rapide, ce n’est pas seulement la quantité croissante de nouveaux adhérents qui favorise et hâte la différenciation des fonctions : c’est aussi leur qualité. NominaIement, et d’après la lettre des statuts, tous les actes des chefs sont soumis à la surveillance incessante des administrés. Théoriquement, le chef n’est qu’un employé lié par les instructions qu’il tient de la masse. Sa fonction consiste à recevoir et à exécuter les ordres de celle-ci, dont il n’est qu’un simple organe d’exécution.

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Mais, en réalité, à mesure que l’organisation grandit, le droit de contrôle reconnu à la masse devient de plus en plus illusoire.

Les adhérents doivent renoncer à diriger ou même à surveiller toutes les affaires administratives. Ils se voient obligés de confier cette charge à des personnes sûres, spécialement nommées à cet effet, à des fonctionnaires rétribués par l’organisation. La masse en est réduite à se contenter de comptes rendus plus que sommaires ou à avoir recours à des commissions de contrôle.

Cette métamorphose ne découle ni de conventions spéciales, ni de changements des statuts. C’est par la force des choses qu’un simple employé réussit à s’élever à la qualité de chef et à acquérir une liberté d’action qu’il ne devrait pas posséder. Le chef prend alors l’habitude d’expédier la plupart des affaires importantes et de résoudre un nombre de plus en plus grand de questions se rattachant à la vie du parti : et cela de sa propre initiative, sans prendre l’avis ni demander le concours de la masse.

C’est ainsi que la sphère du contrôle démocratique se rétrécit progressivement, pour se trouver finalement réduite à un minimum insignifiant. Dans tous les partis socialistes, le nombre de fonctions retirées aux assemblées électorales et transférées aux conseils de direction augmente sans cesse.

Document n° 3 : Pierre Bourdieu, « Questions de politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 16, 1977.

Les chances d’avoir une opinion. C’est cette hypothèse qu’il faut d’abord vérifier en examinant comment varie réellement la propension à répondre à des questions portant sur la politique. On observe ainsi que la probabilité de produire une réponse varie […] selon la relation entre les propriétés de la question et les propriétés du répondant : plus grande pour un homme que pour une femme, elle est d’autant plus forte que l’on est plus jeune, que l’on habite une ville plus peuplée (et surtout Paris), que l’on possède un capital scolaire (mesuré au diplôme) et un capital économique (mesuré aux revenus) plus importants et que l’on occupe une position sociale plus élevée ; les variations liées à ces variables sont d’autant plus marquées que les problèmes posés sont plus éloignés de l’expérience, plus abstraits et coupés des réalités ordinaires. […].

[…] plus la question posée est proprement politique ou politologique, c’est-à-dire constituée comme telle sans référence directe à l’expérience ou aux intérêts propres du groupe considéré, tant dans son objet que dans son langage, plus s’accroît l’écart entre les hommes et les femmes ou entre les plus instruits et les moins instruits : c’est ainsi que dans telle question limite de l’IFOP sur la relation entre « le conflit » du Moyen Orient et la « guerre » du Vietnam (15), la part des non-réponses atteint 40% chez les femmes contre 21,8% chez les hommes et 40,6% pour les enquêtes de niveau primaire contre 8,5% pour les enquêtes de niveau supérieur. […].

Il serait donc naïf de voir dans la relation très étroite qui s’établit entre le capital scolaire et la propension à répondre aux problèmes les plus proprement politiques un effet simple et direct de la distribution inégale de la compétence spécifiquement politique, définie, au sens restreint, comme la possession des connaissances savantes et pratiques nécessaires pour produire des actions et des jugements proprement politiques et surtout peut-être par la maîtrise du langage proprement politique dont tout permet de supposer qu’elle varie comme le capital scolaire.

En fait, cette compétence technique dépend fondamentalement de la compétence sociale et du sentiment corrélatif d’être statutairement fondé et appelé à exercer cette capacité spécifique, donc à la détenir, cela par l’intermédiaire de la propension à l’acquérir qui est fonction de la capacité et de la nécessité socialement reconnues à l’acquérir. Autrement dit, pour comprendre la relation entre le capital scolaire et la propension à répondre aux questions politiques, il ne suffit pas de prendre en compte la capacité de comprendre le discours politique, de le reproduire, voire de le produire qui est garantie par le titre scolaire ; il faut faire intervenir aussi le sentiment (socialement autorisé et encouragé) d’être fondé à s’occuper de politique, d’être autorisé à parler politique, d’avoir autorité pour parler politiquement des choses politiques, en mettant en œuvre une culture politique spécifique […].

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Document n° 4 : Daniel Gaxie, « La démocratie et les élites », Pouvoirs, 2017/2, n° 161, pp. 9-10.

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Document n° 5 : « L’Assemblée ne compte quasiment plus de représentants des milieux populaires », Observatoire des inégalités, 12 juin 2017.

A quand la parité sociale à l’Assemblée nationale ? Employés et ouvriers représentent la moitié de la population active, mais seulement 3 % des députés.

Avant le scrutin du 18 juin, 2,8 % des députés étaient d’anciens ouvriers ou employés alors que ces catégories représentaient la moitié de la population active, selon les données du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) [1]. A l’inverse, les cadres et professions intellectuelles supérieures représentaient 82 % des élus, cinq fois plus que leur part dans la population active. Compte tenu des candidatures présentées par les partis aux législatives de 2017 (et notamment de la composition de La République en marche) cette situation ne changera guère dans la nouvelle Assemblée élue.

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Les partis recrutent essentiellement parmi les diplômés. Pour être candidat, il faut appartenir aux réseaux du pouvoir et tisser des liens qui dépassent la sphère politique (amis, relations de travail, etc.), savoir et oser s’exprimer en public. Il faut également pouvoir consacrer de longues heures à la politique au-delà de son temps de travail pour s’investir dans les réunions où les enjeux de pouvoir se décident. Enfin, les salariés du privé sont très défavorisés : en cas d’échec après un premier mandat, rien ne garantit leur avenir professionnel.

Cette situation appelle deux remarques. Premièrement, l’absence des milieux populaires traduit une mutation des partis qui habituellement les représentaient du fait de l’effondrement du parti communiste et de l’embourgeoisement du parti socialiste.

C’est à leur niveau, à gauche comme à droite, que l’écart se creuse. Deuxièmement, l’écart est considérable entre le débat suscité par l’absence des femmes au Parlement et celui, inexistant, sur la représentation des milieux populaires. Il n’existe par exemple aucun « Haut conseil à la parité sociale » en France. Pas plus que pour la représentation des sexes, celle des catégories sociales ne garantit une politique égalitaire ou juste, mais que les ouvriers et les employés ne s’y expriment plus ne préoccupe pas vraiment les commentateurs.

Evolution de la représentation des catégories populaires à l’Assemblée nationale de 1871 à nos jours [2]

Les catégories populaires (ouvriers et employés) représentaient 18,8 % des députés lors de la première législature (1946-1951) de la IVe République, qui comptait 150 députés communistes sur 522. Ce sera la représentation la plus forte depuis la création de l’Assemblée nationale. Mais en 1958, cette part était déjà revenue à 4 %. La poussée de la gauche aux élections de 1967 (Ve république) conduit à une remontée à 9 % de l’ensemble ouvriers et employés. Une législature qui dure peu : l’Assemblée est dissoute en mai 1968. Par la suite, la représentation des catégories populaires ne va cesser de se réduire, alors que cet ensemble constitue toujours environ la moitié de la population active. Aux législatives de 2012, les onze députés ouvriers et employés représentent à peine 3 % de l’ensemble. En 2017, cette situation ne devrait pas évoluer.

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Notes

[1] Les députés de 2012 : quelle diversité ? - Les Notes de recherche - Cevipof, juillet 2012.

[2] chiffres de Patrick Lehingue auteur de « Le vote. Approches sociologiques de l’institution et des comportements électoraux » - La Découverte, 2011- d’après les données de l’Assemblée nationale. Données 2012 : Cevipof.

Document n° 6 : Luc Rouban, « L'Assemblée élue en 2017 et la crise de la représentation », L’enquête électorale française : comprendre 2017, Note # 43, vague 16, juillet 2017.

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Document n° 7 : Ernest Renan, « Qu’est-ce qu’une nation ? », Conférence du 11 mars 1882 à la Sorbonne.

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.

L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale.

Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. […].

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : « avoir souffert ensemble » ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. […].

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Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question.

Document n° 8 : Ernest Gellner, Nations et nationalismes, Paris, Fayot, 1989 (1ère éd. 1983), pp. 86-87.

C’est le nationalisme qui crée les nations et non pas le contraire. Il faut convenir que le nationalisme utilise la prolifération des cultures et des richesses culturelles préexistantes que l’histoire lui laisse en héritage, même si son utilisation est très sélective et qu’il procède très souvent à leur transformation radicale. Il peut faire revivre des langues mortes, fabriquer des traditions, réhabiliter des objets dont la pureté et la perfection sont tout à fait fictives. L’ardeur nationaliste a, du point de vue culturel, un caractère créatif, très imaginatif et très inventif. […]. Les lambeaux ou tissus de culture que le nationalisme utilise ne sont souvent que des inventions historiques arbitraires. Les moindres vieux morceaux de tissu auraient pu, tout aussi bien, servir. Mais le principe nationaliste en soi, par opposition à ses avatars, n’a rien de contingent et ne doit rien à la chance.

Document n° 9 : The Economist Intelligence Unit, Democracy Index 2019: A year of democratic setbacks and popular protest, http://www.eiu.com/Handlers/WhitepaperHandler.ashx?fi=Democracy-Index- 2019.pdf&mode=wp&campaignid=democracyindex2019

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Document n° 10 : Polybe, Histoire générale, livre VIe (entre - 167 et - 146 av. J.-C.).

Pour se convaincre de la vérité de ce que j’avance, il ne faut que remarquer que toute monarchie n’est pas royauté, mais celle- là seulement à laquelle les sujets se soumettent de bon gré, et où tout se fait plutôt par raison que par crainte et violence. Toute oligarchie ne mérite pas non plus le nom d’aristocratie. Il n’y a que celle où l’on choisit les plus justes et les plus prudents pour être à la tête des affaires. En vain aussi donnerait-on le nom de démocratie à un État où la populace serait maîtresse de faire tout ce qui lui plairait. Un État où l’on est depuis longtemps dans l’usage de révérer les dieux, d’être soumis à ceux dont on tient le jour, de respecter les vieillards et d’obéir aux lois, et dans lequel l’opinion de la majorité est toujours victorieuse : voilà ce qu’on peut à juste titre appeler le gouvernement du peuple.

On doit donc distinguer six sortes de gouvernements, les trois dont tout le monde parle et dont nous venons de parler, et trois qui ont du rapport avec les premiers ; à savoir : le gouvernement d’un seul, celui de peu de citoyens, et celui de la multitude. Le gouvernement d’un seul ou la monarchie s’établit sans art et par le pur mouvement de la nature : de la monarchie naît la royauté, lorsqu’on y ajoute l’art et qu’on en corrige les défauts; et quand elle vient à enfanter la tyrannie, dont elle approche beaucoup, sur les ruines de l’une et de l’autre s’élève l’aristocratie, qui se change comme naturellement en oligarchie ; et de la démocratie, lorsque le peuple devient insolent et qu’il méprise les lois, naît le gouvernement de la multitude. […].

Dans les premiers temps, ceux que le peuple s’était choisis pour rois passaient tout le temps de leur vie dans cette suprême dignité, s’occupant à fortifier des postes avantageux, à les enfermer de murailles, et à étendre leurs frontières, tant pour la sûreté de l’État que pour faire vivre leurs sujets dans une plus grande abondance. Comme ils ne cherchaient point à se distinguer par leurs habits ni par leur table, et qu’au contraire leur manière de vivre était en tout la même que celle de leurs sujets, ils faisaient les délices de leur peuple, et personne ne leur portait envie. Mais ceux qui vinrent ensuite ne se contentèrent pas d’être en sûreté, et d’avoir plus même qu’il ne fallait pour satisfaire aux besoins de la nature; l’abondance où ils se trouvèrent ne fit qu’enflammer leurs passions, ils s’imaginèrent qu’un roi devait être plus richement vêtu et plus pompeusement servi que ses sujets ; que dans ses amours, quelque illégitimes qu’ils fussent, personne n’avait le droit de le contredire. De ces désordres, les uns offensèrent et excitèrent l’envie, les autres rendirent les rois odieux et soulevèrent contre eux leur peuple, et la royauté se changea en tyrannie. Alors on se mit en devoir de la détruire, en détruisant les rois eux-mêmes; et ce dessein, ce ne fut pas de vils aventuriers, mais les plus illustres, les plus braves et les plus hardis des sujets qui l’exécutèrent, parce que ce sont ceux-là qui peuvent le moins supporter les hauteurs et l’insolence des princes. Le peuple, que la conduite des rois avait irrité, ne se vit pas plus tôt des chefs, qu’il leur prêta main forte. Ainsi périt la royauté et la monarchie.

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La ruine de ces deux sortes de gouvernements donna naissance à l’aristocratie. Le peuple, sensible aux bienfaits de ceux qui l’avaient délivré des monarques, mit ces généreux citoyens à sa tête et se soumit à leur direction. Ceux-ci, touchés de l’honneur qu’on leur avait fait, s’appliquèrent d’abord, en toutes choses, à se rendre utiles à la république, et donnèrent tous leurs soins et toute leur attention à faire en sorte que le peuple en général et les particuliers eussent à se louer de leur gouvernement. Mais, dans la suite, leurs enfants, ayant succédé à cette même puissance, gens aussi peu accoutumés au travail qu’ignorants sur l’égalité et la liberté, qui sont le fondement d’une république, et élevés dès leur naissance dans les honneurs et les dignités de leurs pères, s’adonnèrent, les uns à amasser des richesses et de l’argent par des voies injustes, les autres aux plaisirs de la table, et d’autres encore aux débauches et aux amours les plus infâmes. Par cette conduite, ils réveillèrent dans l’esprit du peuple les sentiments qu’il avait eus à l’égard des tyrans, et le portèrent à se défaire d’eux de la même manière.

Ainsi l’aristocratie fut changée en oligarchie; car, quelque citoyen voyant l’envie et la haine dont tout le peuple était animé contre les chefs, et ayant eu la hardiesse de faire ou de dire quelque chose contre eux, il trouva tous ses concitoyens dans la disposition de se soulever et de lui prêter la main. On tua les uns, on chassa les autres. Alors, combe on craignait encore les injustices des premiers rois, on se garda bien de rétablir la royauté. On ne voulut par non plus confier le gouvernement à un certain nombre de citoyens : la mémoire des désordres de leur administration était trop récente. Il ne restait donc plus au peuple d’autre espérance que dans lui-même ; il se tourna de ce côté-là, et, se chargeant seul du gouvernement et du soin des affaires, il changea l’oligarchie en démocratie.

Tant qu’il resta quelqu’un de ceux qui avaient souffert des gouvernements précédents, on se trouva bien du gouvernement populaire, on ne voyait rien au-dessus de l’égalité et de la liberté dont on y jouissait. Cela se maintint assez bien pendant quelque temps; mais, au bout d’une certaine succession d’hommes, on commença à se lasser de ces deux grands avantages; l’usage et l’habitude en firent perdre le goût et l’estime. Les grandes richesses firent naître dans quelques-uns l’envie de dominer. Possédés de cette passion, et ne pouvant parvenir à leur but ni par eux-mêmes, ni par leurs vertus, ils employèrent leurs biens à suborner et à corrompre le peuple par toutes sortes de voies. Celui-ci, gagné par les largesses sur lesquelles il vivait, prêta la main à leur ambition, et dès lors périt le gouvernement populaire : rien ne se fit plus que par la force et par la violence; car, quand le peuple est une fois accoutumé à vivre sans qu’il lui en coûte aucun travail, et à satisfaire ses besoins avec le bien d’autrui, s’il trouve un chef entreprenant, audacieux, et que la misère exclut des charges, alors il se porte aux derniers excès : il s’ameute, ce ne sont plus que meurtres, qu’exils, que partage des terres, jusqu’à ce qu’enfin un nouveau maître, un monarque, usurpe le pouvoir et dompte ces fureurs.

Telles sont les révolutions des États, tel est l’ordre suivant lequel la nature change la forme des républiques. Avec ces connaissances, si l’on peut se tromper sur le temps en prédisant ce qu’un État deviendra, on ne se trompera guère jugeant à quel degré d’accroissement ou de décadence il est parvenu, et en quelle forme de gouvernement il se changera, pourvu qu’on porte ce jugement sans passion et sans préjugés. […]. Ce grand législateur [Lycurgue], qui avait compris que tous ces changements dont nous avons parlé, étaient naturellement inévitables, s’était persuadé que toute forme de gouvernement, qui était simple et ne subsistait que par elle-même, était de peu de durée, et tombait bientôt dans le défaut que la nature semble y avoir attaché. En effet, comme la rouille naît avec le fer, et les vers avec le bois, de sorte que quand bien même aucun agent étranger n’attaquerait ces substances, elles ne laisseraient pas que de se détruire, parce qu’elles portent en elles-mêmes le principe de leur destruction; de même chaque forme particulière de gouvernement a naturellement en elle certain défaut qui devient la cause de sa ruine. La monarchie se perd par la royauté, l’aristocratie par l’oligarchie, la démocratie par la violence; et ce que nous avons dit, fait voir qu’il n’est pas possible qu’avec le temps ces sortes de gouvernements ne dégénèrent. Lycurgue, pour éviter cet inconvénient, n’en a pris aucun, seul et en particulier, mais a recueilli et rassemblé ce que chacun avait de meilleur pour en former un tout, de peur que l’un ne l’emportant sur l’autre, ne tombât dans le défaut qui lui est inhérent. Dans sa république, la force de l’un tient toujours la force de l’autre en respect : aucun d’eux n’emporte la balance; ils se tiennent tous mutuellement dans l’équilibre, c’est comme un vaisseau que les vents poussent de tous côtés.

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