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De Marcinelle à Mattmark, deux catastrophes du fordisme en migration
RICCIARDI, Toni
Abstract
Quelles sont les similitudes entre Marcinelle (Belgique, 1956) et Mattmark (Suisse, 1965), deux événements tragiques de l'histoire belge et suisse, mais aussi italienne et, en général, de l'histoire de l'Europe ? Est-il possible de déceler des liens spatio-temporels entre les décès dans la mine, sous terre, et ceux qui ont eu lieu à plus de 2.000 mètres d'altitude pendant la construction du plus grand barrage en terre de l'époque en Europe ?
RICCIARDI, Toni. De Marcinelle à Mattmark, deux catastrophes du fordisme en migration. In:
Morelli, A. & Verschueren N. Retour sur Marcinelle. Mons : Couleur livres, 2018. p. 27-42
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:103267
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De Marcinelle à Mattmark,
deux catastrophes du fordisme en migration
Toni Ricciardi, Institut de recherches sociologiques, Université de Genève
Quelles sont les similitudes entre Marcinelle (Belgique, 1956) et Mattmark (Suisse, 1965), deux événements tragiques de l’histoire belge et suisse, mais aussi italienne et, en général, de l’histoire de l’Europe ? Est-il possible de déceler des liens spatio-temporels entre les décès dans la mine, sous terre, et ceux qui ont eu lieu à plus de 2.000 mètres d’altitude pendant la construc- tion du plus grand barrage en terre de l’époque en Europe ?
Le premier élément est celui de la catastrophe, interprété comme “accélé- rateur d’un processus historique”, à la fois dans la transition de la défini- tion sémantique – de punition divine à phénomène humain – qu’en tant que détecteur d’un cycle de production d’énergie qui se terminait. Dans le cas de la mine de Marcinelle, cette accélération sera encore plus marquée par le fait que, depuis les années 1920, on discutait de sa fermeture, en- suite retardée jusqu’aux années 1960 par la guerre, la bataille du charbon et la migration italienne1.
Le barrage de Mattmark, par contre, a été achevé en 1967 et il est entré en ser- vice en 1969, lorsque les politiques énergétiques de la Suisse étaient fortement orientées vers le nucléaire2. Il est à souligner que l’énergie produite par le barrage fournit, encore aujourd’hui, de l’électricité à plus de 150.000 familles3. En général, la question énergétique a joué un rôle central dans le dévelop- pement socio-économique dès la première Révolution industrielle.
1 Cf. Sonia Salsi, Storia dell’immigrazione italiana in Belgio. Il caso del Limburgo, Bologna, Pendragon, 2013, p. 44 ; Toni Ricciardi, Marcinelle 1956. Quando la vita valeva meno del carbone, Roma, Donzelli, 2016, p. 47.
2 Toni Ricciardi, Morire a Mattmark. L’Ultima tragedia dell’emigrazione italiana, Roma, Donzelli, 2015, p. 138 ; o in alternativa, Toni Ricciardi, Sandro Cattacin, Rémi Baudouï, Mattmark, 30 août 1965. La catastrophe, Zürich-Genève, Seismo, 2015.
3 Vincent Monnet, Anton Vos, “Quand les barrages devront se serrer la ceinture”, Campus. Le maga- zine scientifique de l’Université de Genève, 2014, 115, p. 32.
Ensuite, le fordisme, deuxième élément qui unit les deux catastrophes, a re- présenté la plus haute expression du développement économique pendant le XXe siècle.
La migration, en particulier en provenance d’Italie, est le troisième élément.
Les flux vers la Belgique et la Suisse sont liés à l’“âge d’or des accords de migration”1 : les accords avec l’Italie ont été signés, respectivement, en 1946 et en 1948. En outre, la plupart des victimes des deux tragédies étaient d’origine italienne : 136 sur 262 morts à Marcinelle et 56 sur 88 à Mattmark.
La grande mosaïque de la migration italienne a été analysée sous différents aspects et différentes approches méthodologiques, dans le temps et dans l’espace. Cependant, même aujourd’hui, il faut signaler la nécessité de tra- vaux de synthèse qui permettraient d’approfondir l’étude des catastrophes, encore trop partiellement abordées2. L’objectif de cette contribution est donc de retracer les connections entre Marcinelle et Mattmark à travers une pers- pective inédite, qui prend en considération les trois clés conceptuelles qui correspondent aux trois éléments susmentionnés : catastrophe, fordisme et migration, en utilisant l’approche méthodologique de la Global history.
Catastrophe
Le concept de catastrophe, comme on le considère aujourd’hui – comme synonyme de catastrophe naturelle, tragédie, issue malheureuse – a connu un changement sémantique lié à la séparation entre homme et nature, pré- dominante au XIXe siècle3. Il y a, d’une part, des chercheurs qui considèrent la catastrophe comme un élément constitutif de la culture postmoderne, liée au devoir de mémoire4. Par ailleurs, ce n’est pas un hasard si, depuis les années 1990, le flux mnémonique, lié à son tour aux grandes catastrophes du XXe siècle (guerres, génocides), rappelle inévitablement des éléments,
1 L’âge d’or des accords bilatéraux va de 1946 à 1955. Ce sont les instruments les plus utilisés pour promouvoir la reprise de l’émigration. Ils ont concerné des pays européens (Belgique, Suisse, France, Grande-Bretagne, Hollande, Luxembourg, Suède, Tchécoslovaquie, République fédérale d’Allemagne) et extra-européens (Argentine, Australie). Sur le sujet, voir le travail exhaustif de M. Colucci, Lavoro in movimento. L’emigrazione italiana in Europa 1945-57, Roma, Donzelli, 2008.
2 Une des premières publications sur le sujet a été écrite par Toni Ricciardi, Sandro Cattacin (dir.), “Le catastrofi del fordismo in migrazione”, Studi Emigrazione/Migration Studies, LI, 2014, pp. 196 et sq.
3 François Walter, Catastrophe. Une Histoire culturelle (XVIe-XXIe siècle), Paris, édition du Seuil, 2008, pp. 20-21.
4 Peter Gray, Oliver Kendrick, The memory of catastrophes, Manchester University Press, 2004.
souvent refoulés, de la mémoire et que, par conséquent, des déchirures – à la fois sociales et culturelles – réapparaissent.
Par contre, d’un autre côté, d’autres chercheurs relèvent deux dimensions de la mémoire : commémorative et événementielle1.,n ce qui concerne cette dernière, il s’agit d’une mémoire cachée, ayant besoin d’un travail d’assimila- tion, pour mieux la dépasser. Souvent des comportements considérés comme dangereux pour les acteurs du drame sont répétés. Les protagonistes, à leur tour, vivent en conscience le passage “d’acteur paradigmatique” à “acteur syntagmatique”, c’est-à-dire que les acteurs du drame deviennent conscients de leurs droits et de leur choix2.
Ce passage est bien expliqué dans les procès qui suivent les catastrophes.
En fait, bien que les évaluations techniques aient confirmé, à plusieurs re- prises, l’inefficacité et la superficialité des mesures de sécurité prises, les accusés sont restés impunis.
Nous notons une évolution progressive d’une société de la “fatalité” à une société de la “sécurité”, au sein de laquelle le système d’assurance joue un rôle central dans l’organisation sociale où il faut signaler que l’homme se détache progressivement du “poids de la nature”3. Cela conduit inévitable- ment à un plus grand danger car c’est “l’homme lui-même”, dont l’action génère l’événement catastrophique. Le risque engendré par l’homme doit donc être dépassé et planifié par un effort organisationnel, technologique et de standardisation4.
Une transition similaire a eu lieu au cours des siècles, à travers la stratification des cultures et coutumes. Mais, dans le concret, elle est identifiable à un temps fluide, divisé en trois étapes principales : la première, de “punition et de ven- geance divines” ; la deuxième, de type “fataliste”, s’est terminée avec le siècle des Lumières ; la troisième, par contre, incrimine la “responsabilité humaine”, en suivant une évolution qui utilise des explications uniques (la recherche d’un bouc émissaire), en passant par des explications multivalentes, jusqu’à
1 Gaëlle Clavandier, La mort collective : pour une sociologie des catastrophes, Paris, CNRS éditions, 2004, p. 181.
2 Pierpaolo Faggi, Angelo Turco (dir.), Conflitti ambientali. Genesi, sviluppo, gestione, Milano, Edizioni Unicopoli, 1999, pp. 51-52.
3 François Ewald, L’État-providence, Paris, Grasset, 1986.
4 Stefan Timmermans, Steve Epstein, “A world of standards but not a standard world : Toward a soci- ology of standards and standardization”, Annual Review of Sociology, 36, 2010, pp. 69-89.
arriver à la “société du risque”1. Ici, le coupable disparaît dans la division du travail. La contextualisation, dans le temps et l’espace, les traditions et le système de valeurs des sociétés impliquées dans l’événement catastrophique aident à relire les explications que chacune de ces sociétés s’est donnée pour essayer de comprendre l’événement lui-même. L’explication scientifique, le recours à la sphère religieuse, la sublimation esthétique, les différentes formes de la fiction littéraire et la représentation en images sont autant de ressources culturelles pour gérer la catastrophe ou pour en anticiper le risque2.
Fordisme
Le fordisme comme modèle d’organisation et de croissance économique, qui a fait de l’énergie à bas prix un des facteurs productifs communément définis, représente une notion centrale.
Sans surprise, les deux catastrophes sont des catastrophes du fordisme, dans la mesure où elles se sont vérifiées dans des lieux, d’abord la mine, puis la centrale hydroélectrique, dont le but était la production d’énergie. Mais le fordisme va au-delà de la production. Il est un modèle de société basé aussi sur les consommateurs de biens industriels. La croissance industrielle et la richesse obtenue sont expliquées à travers la généralisation de l’industrie.
Il est utile de reconstruire brièvement l’évolution du processus d’industriali- sation. Il a été caractérisé par une modernisation continue de la production, basée sur l’idée de la décomposition du travail d’Adam Smith en des tâches de plus en plus simples3 et sur la description de Karl Marx de l’utilisation des machines pour améliorer la productivité4.
Smith et Marx avaient compris ce processus de déshumanisation : pour le premier, il pouvait être atténué en améliorant l’accès à l’éducation ; pour le second, par contre, il représentait une étape nécessaire sur la voie de la révo- lution. Les deux points de vue étaient partiellement erronés5. La déshumani- sation a été atténuée avant tout par l’amélioration des conditions de travail
1 Ulrich Beck, Risikogesellschaft. Auf dem Weg in eine andere Moderne, Frankfurt, Suhrkamp, 1986.
2 François Walter, Catastrophe, op. cit., p. 23.
3 Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, Harriman House, 1776.
4 Karl Marx, Grundrisse: Foundations of the Critique of Political Economy, London, Penguin Books, 1939.
5 Sandro Cattacin, “Fordist Society and the Person”, Toni Ricciardi, Sandro Cattacin (dir.), Le catastrofi del fordismo in migrazione, op. cit., pp. 557-566.
(heures de travail, vacances, salaires liés aux compétences professionnelles)1, puis par le Welfare State2.
Au cours du XIXe siècle, “l’organisation scientifique de la production”
conduit à la différenciation non seulement des tâches (division du travail), mais aussi à la distinction des salaires, qui reflètent les compétences3 et, par conséquent, la transformation d’une société industrielle vers une société de la connaissance : les personnes instruites ont accès à de meilleurs salaires et à des avantages sociaux jusque-là réservés à des catégories particulières.
Le changement a lieu avec le passage d’une logique de gestion de l’écono- mie à un modèle de société : les prix des produits devaient être le plus bas possible et le salaire le plus élevé possible, les avantages de la croissance économique des entreprises devaient être répartis entre les consommateurs et les travailleurs, en considérant que tous les deux avaient participé à l’aug- mentation de la richesse totale par la consommation4. C’est la société for- diste, qui prévoit une division rigide du travail mais pas l’exploitation des travailleurs, basée sur des salaires proportionnels au travail et à l’épargne, la croissance de la consommation, l’accès aux biens de la classe moyenne.
La situation change la Première Guerre mondiale : d’une part, des choix trop libéraux, l’inflation et l’effondrement économique5 ; de l’autre, l’affir- mation des partis et des mouvements nationalistes, puisque la plupart de la population est inextricablement liée au régime6. Le rêve de Ford d’une société homogène est imposé par les régimes autoritaires, en interrompant, ainsi, le long chemin vers une société des différences et des individus avec des identités distinctes. En outre, la mobilisation liée à la guerre a renforcé la conviction qu’il fallait abandonner les conflits et travailler ensemble. La pression morale pour assurer la survie de la nation, et non pas les régimes autoritaires, a poussé le peuple à se battre pour l’intérêt national.
1 Cf. Jens Alber, Vom Armenhaus zum Wohlfahrtsstaat. Analysen zur Entwicklung der Sozialversi- cherung in Westeuropa, Frankfurt/New York, Campus, 1982 ; Peter Baldwin, The Politics of Social Solidarity : Class Bases of the European Welfare State 1875-1975, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
2 William Beveridge, Full Employment in a Free Society, George Allen & Unwin, 1944.
3 Frederick Winslow Taylor, Scientific Management, New York, Routledge, 1947.
4 Henry Ford, My life and work, Cosimo Inc., 1922.
5 Karl Polanyi, The Great Transformation, New York, Farrar & Rinehart, 1944.
6 Götz Aly, Hitlers Volksstaat : Raub, Rassenkrieg und Nationaler Sozialismus, vol. 3., Berlin, Fischer Verlag, 2005.
Toutefois, le fordisme est non seulement basé sur la dé-individualisation, mais aussi sur des méthodes de production et en particulier sur le point de vue de Taylor. La Seconde Guerre mondiale a fourni une énorme contri- bution dans cette direction. L’organisation agricole, industrielle et de l’état, la production militaire, les déportations et les stratégies de guerre ont été scientifiquement gérées, avec des tâches et des procédures précises, et ont conduit à une perte de jugement moral des individus1.
Dans l’après-guerre, en raison de la nécessité de reconstruire les infrastruc- tures et l’industrie, les pays industrialisés ont vécu une forte croissance éco- nomique : il s’agissait de la période des Trente Glorieuses et de l’âge d’or du fordisme2. La Gauche et la Droite, mais aussi les syndicats et les employeurs, ont travaillé ensemble pour créer un modèle “néo-corporatiste”, basé sur l’état social libéral3.
En résumé : la division du travail, déjà considérée comme déshumanisante par Smith et Marx, a été systématisée par Taylor et appliquée à la société en tant que modèle de croissance – non seulement économique – pendant l’époque fordiste. Ce modèle est devenu tout à fait possible seulement après la Seconde Guerre mondiale, une période qui a forcé les gens à abandonner les critiques, leur morale et leur individualité.
Dans le contexte de la migration, par exemple, la logique de déshumani- sation de la production de masse fordiste est explicitée par l’embauche de migrants en bonne santé et leur remplacement en cas de maladie4. En outre, la migration illustre l’énorme pression exercée sur les migrants pour qu’ils se conforment aux principes de la société fordiste (religion, éducation, loisirs et habitudes).
Cette histoire sociale explique pourquoi, pendant l’époque fordiste, les êtres humains ont été considérés comme des “engrenages” et non comme des per- sonnes. Ce n’est qu’avec un changement de générations, vers la moitié des années 1960, d’une population homologuée, étroitement liée à l’expérience
1 Hannah Arendt, Eichmann in Jerusalem : A Report on the Banality of Evil, New York, Viking Press, 1964.
2 Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses : ou la Révolution Invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard, 1979.
3 Claus Offe, “New Social Movements : Challenging the Boundaries of Institutional Politics”, Social Research, 52, n° 4, 1985, pp. 817-868.
4 Max Frisch, Siamo Italiani. Die Italiener. Gespräche mit italienischen Arbeitern in der Schweiz, EVZ- Verlag, 1965.
de la Seconde Guerre mondiale, à une jeune génération “post-matérialiste”1 que se posent certaines questions et que se transforme le fordisme. La fin du modèle économique de la production de masse en 1970 a été le coup final porté au modèle fordiste.
En ce qui concerne les catastrophes générées par le fordisme, les coûts hu- mains ont été convertis en paiements aux familles des victimes. Avec la com- pensation de la douleur par le biais de l’argent, les questions morales sur les raisons de ces catastrophes et sur les responsables ont trouvé une réponse2. Le modèle, pour avoir du succès, doit uniformiser à plusieurs niveaux : tous doivent consommer des produits similaires, aspirer au même mode de vie et cultiver des rêves d’ascension sociale3. Le problème apparaît lorsque le compromis, partagé par les acteurs politiques, économiques et sociaux, n’est plus respecté, quand les valeurs et le système dans son ensemble sont remis en cause4. Le fordisme demande de se sacrifier pour le bien collectif et les catastrophes industrielles deviennent pour les planificateurs de la société industrielle de brèves interruptions dans la voie du progrès.
Migration
La troisième clé conceptuelle est représentée par la migration, importante en tant que facteur productif à bas coût, pour déterminer l’objectif principal du fordisme : la production d’énergie. Dans les procès historiques, la migration est une constante, raison qui justifie son utilisation comme méthode inter- prétative globale.
En fait, l’analyse des mobilités saisonnières et permanentes montre une forte tendance à se déplacer en Europe dès l’époque moderne5, avec des modèles déjà appliqués au XIXe siècle6. Pendant la deuxième moitié des années 1990, la distinction entre mobilité et migration tend à disparaître
1 Ronald Inglehart, The Silent Revolution : Changing Values and Political Styles among Western Publics, Princeton, Princeton University Press, 1977.
2 Sandro Cattacin, “Fordist Society and the Person”, op. cit.
3 Herbert Marcuse, One-dimensional man : Studies in the ideology of advanced industrial society, Boston, Beacon Press, 1968.
4 Ralf Dahrendorf, Class and class conflict in industrial society, Stanford, Stanford University Press, 1959.
5 Jan Lucassen, Migrant Labour in Europe, 1600-1900, Becckenham, Croon Helm, 1987.
6 Jan Lucassen, Migration, migration history, history. Old paradigms and new perspectives, Bern, Peter Lang, 1997.
de manière significative1. Le modèle de migration à long terme pendant des siècles à travers l’Océan Atlantique est certainement novateur2. De plus, un facteur souvent négligé est l’extraordinaire mobilité et richesse des mon- tagnes de l’arrière-pays de l’Europe méditerranéenne3.
Les travaux de la fin du XXe siècle sur l’histoire de l’Europe occidentale n’ap- profondissent pas les événements migratoires4, même si les recherches dé- mographiques et socio-économiques sur la classe ouvrière entre le Moyen- âge et l’époque contemporaine pousseraient à mieux prendre en compte les données sur la mobilité humaine et la formation du marché du travail transatlantique sur le long terme5. En fait, ces différents travaux mettent en lumière la façon dont les migrations sont un phénomène constant6. L’inca- pacité d’approfondir la relation entre l’émigration, l’immigration et l’histoire nationale est partagée par les pays d’ancienne émigration et ceux d’ancienne immigration. Dans les premiers, on a beaucoup discuté de l’abandon de la patrie, lorsque les départs ont été nombreux. Ensuite, les arrivées de tra- vailleurs étrangers ont dépassé l’expatriation et l’immigration a remplacé l’émigration, en tant que sujet d’étude7.
La complexité et la richesse des différentes approches méthodologiques et thématiques concernant les migrations internationales nécessitent inévitable- ment de les aborder d’une manière multidisciplinaire, afin d’éviter le recours à une simple reconstruction descriptive des phénomènes, en considérant le fait que les migrations internationales représentent probablement la contradiction
1 Colin G. Pooley, Migration and Mobility in Britain since the Eighteenth Century, London, UCL Press, 1998.
2 Dirk Hoerder (dir.), Labour Migration in the Atlantic Economies : The European and North American Working Class during the Period of Industrialization, Westport, Greenwood Press, 1985.
3 Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949.
4 Cf. Giuseppe Galasso (dir.), Storia d’Europa, I-III, Roma-Bari, Laterza, 1996 ; Jacques Le Goff (dir.), Fare l’Europa, Roma-Bari, Laterza, 2000.
5 Abel Poitrineau, Remues d’hommes. Les migrations montagnardes en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Aubier Montagne, 1983 ; Dirk Hoerder (dir.), Labour Migration in the Atlantic Eco- nomies : The European and North American Working Class during the Period of Industrialization, Westport, Greenwood Press, 1985.
6 Robin Cohen (dir.), The Cambridge Survey of World Migration, Cambridge, Cambridge University Press, 1995 ; Klaus J. Bade, Europa in Bewegung : Migration von späten 18. Jahrhundert bis zur Gegenwart, München, Ch. Beck, 2000.
7 Giuseppe Pizzorusso, Matteo Sanfilippo (dir.), “Rassegna storiografica sui fenomeni migratori a lun- go raggio in Italia dal Basso Medioevo al secondo dopoguerra”, Bollettino di demografia storica, 13, 1990 ; Emilio Franzina, Stranieri d’Italia, Vicenza, Odeon, 1994.
la plus frappante de la phase historique actuelle1. Après la crise de l’entre- deux-guerres – qui coïncide aussi avec l’avènement des politiques restrictives en matière d’immigration, développées aux états-Unis depuis les années 1920 et qui se propagent dans une grande partie des pays d’accueil, même en Europe –, à partir de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à la crise pétrolière de 1973, les migrations internationales ont connu une croissance proportion- nelle au développement économique et industriel.
Une approche globale
Catastrophe, fordisme et migration sont les trois clés interprétatives par les- quelles, à l’occasion du cinquantième anniversaire de Mattmark (2015) et du soixantième de Marcinelle (2016) on a essayé de développer un modèle pour en coder le significat dans un sens global, en utilisant la chronologie de la migration italienne2.
Les trois clés ne sont pas indépendantes, mais de toute évidence liées à l’époque du fordisme, pendant laquelle la course à l’énergie culmine avec les centrales nucléaires. Mais l’énergie ne suffit pas au fordisme : il faut aussi des bras pour produire massivement les biens de consommation et fournir les consommateurs. Le fordisme englobe donc aussi les migrations interna- tionales et nationales de la campagne vers les villes, les grands chantiers de construction ainsi que l’augmentation des naissances.
Les catastrophes interviennent, dans le contexte de la production et de la migration, d’abord comme des “incidents de parcours”. Avec le temps, elles sont perçues comme des problèmes inhérents au modèle même du fordisme.
En outre, l’un des éléments les plus importants qui peut émerger de ce type d’approche analytique est le fait que non seulement les deux premiers concepts, catastrophe et fordisme, sont des clés d’interprétation “globales”, mais que l’histoire de la migration représente également une clé “globale”
1 Saskia Sassen, La globalisation. Une sociologie, Paris, Gallimard, 2009.
2 Pour Marcinelle, cf. Toni Ricciardi, Marcinelle 1956, op. cit. Pour Mattmark, cf. les publications liées au projet FNS “Mattmark, 50 ans après. Une analyse socio-historique” : Toni Ricciardi, Sandro Cattacin (dir.), Le catastrofi del fordismo, op. cit. ; Toni Ricciardi, Morire a Mattmark, op. cit. ; Toni Ricciardi, Sandro Cattacin, Rémi Baudouï, Mattmark, 30. August 1965. Die Katastrophe, Zürich-Genf, 2015 ; Mattmark, 30 août 1965, op. cit. ; Sandro Cattacin, Toni Ricciardi, Irina Radu (dir.), “La catas- trophe de Mattmark dans la presse. Analyse de la presse écrite”, Sociograph − Sociological Research Studies, 20, Université de Genève, 2015 ; “La catastrophe de Mattmark. Aspects sociologiques”, Sociograph – Sociological Research Studies, 21, Université de Genève, 2015.
de narration et de reconstruction historique. L’histoire de la migration consi- dérée comme une histoire “globale” est tout à fait différente de la World History, dans la mesure où, elle n’a pas l’intention d’effacer les histoires nationales ou locales, en courant le risque de les intégrer dans un récipient indistinct, mais travaille plutôt sur les processus de connexion et le fait à différentes échelles.
D’ailleurs, qu’est-ce que l’histoire de la migration ? Il s’agit de l’histoire de ceux qui ont vécu ce phénomène, mais en même temps de ceux qui l’ont subi passivement sans se déplacer ; c’est l’histoire des lieux de départ et d’arrivée et des changements profonds vécus par les sociétés/communautés.
Et qu’est-ce que l’histoire des phénomènes migratoires, sinon la clé pour interpréter les histoires des classes dirigeantes, dans un sens large, de la façon dont la diplomatie des états, les activités des partis, des syndicats, des associations, des intellectuels, ont affecté la migration. Par exemple, com- ment interpréter “l’âge d’or des accords d’émigration” ? S’agit-il de l’histoire de l’émigration italienne, de l’histoire diplomatique, de l’histoire des classes dirigeantes ou de l’histoire des lieux de départ ou d’arrivée ? S’agit-il de l’his- toire des entreprises et de l’économie ou de l’histoire du marché mondial et du travail, ou d’une partie de l’histoire du fordisme ou des catastrophes ? Il faudra probablement utiliser comme modèle ce que les historiens alle- mands ont fait en premier en Europe et conférer le caractère d’événement global1 aux tremblements de terre, ou autrement suivre l’approche de l’école de Grenoble2, en s’inspirant du domaine francophone, et donc faisant réfé- rence a la mémoire commémorative et événementielle.
Cependant, la réinterprétation de l’histoire de la migration comme Global History, notamment en généralisant son envergure conceptuelle à une his- toire de mobilités territoriales3 et en soulignant sa capacité à fournir les clés pour comprendre les interconnexions entre les lieux et les acteurs concer- nés, lui donnerait probablement le rôle central qu’elle n’a jamais eu, en particulier dans l’historiographie italienne.
1 Arno Brost, Das Erdbeben von 1348 : ein historischer Beitrag zur Katastrophenforschung, in “Histo- rische Zeitschrift”, 233, 1981, pp. 529-569.
2 Anne-Marie Granet-Abisset, Gérard Brugnot (dir.), Avalanches et risques : regards croisés d’ingé- nieurs et d’historiens, Grenoble, CNRS MSH Alpes, 2002 ; René Favier, “Société urbaines et culture du risque : les inondations dans la France d’Ancien Régime”, in François Walter et al., Les Cultures du risque (XVIe-XXIe siècle), Genève, Presses d’histoire suisse, 2006, pp. 49-86.
3 Sandro Cattacin, Domenig Dagmar, Inseln transnationaler Mobilität, Zürich, Seismo, 2012.
Deux catastrophes du fordisme
Marcinelle et Mattmark sont strictement liées. Pas seulement par les trois clés interprétatives ou par la tragédie qui se réplique, mais aussi par les consé- quences et l’évolution des facteurs liés à la tragédie même. Par exemple, quand on pense au journalisme. Parmi les reporters envoyés sur le terrain, nombreux étaient ceux qui se dédièrent au traitement médiatique des catas- trophes à partir des événements de Marcinelle. À partir de cette époque, ils ont adopté un nouveau style journalistique. Jusque-là, le journalisme italien subissait, entre autres, l’influence anglo-américaine, mais la distinction for- melle entre la simple chronique et l’événement spécial et/ou extraordinaire demeurait floue. La frontière entre nouvelle et histoire était ténue en raison du caractère littéraire du journalisme1. La rédaction d’une chronique per- mettait de faire preuve de son habileté littéraire tout en témoignant de son aptitude à se confronter et à aborder tous types de domaines : la rhétorique déployée revêtait tout autant d’importance que l’objet même du récit. Suite au 8 août 1956, le journalisme italien change. Environ dix années plus tard, ce nouveau type de journalisme trouve sa consécration avec la narration de Mattmark, la dernière grande tragédie de l’émigration italienne.
À Mattmark, le chantier ne s’arrêtait jamais : on travaillait 24 heures sur 24.
D’après leur contrat, les ouvriers devaient travailler 59 heures par semaine, mais, s’ils le souhaitaient, ils pouvaient travailler jusqu’à 15 ou 16 heures par jour, y compris le dimanche et les jours fériés. Dans les années 1960, dans un pays tel que la Suisse, qui allait connaître une croissance économique sans précédent jusqu’au milieu des années 1970, cette productivité hebdo- madaire n’avait rien d’insensé.
Elle exigeait toujours plus de main d’œuvre pour alimenter les grands chan- tiers cyclopéens. L’Italie s’enorgueillissait de son miracle économique tandis que de plus en plus d’Italiens du Sud se voyaient contraints d’émigrer. Les Apennins commençaient leur lente et irréversible désertification. De l’Irpinia aux Abruzzes, de la Sila à la côte salentine, le Mezzogiorno se vidait continuel- lement, tandis que la Suisse, malgré sa taille réduite, accueillait à elle seule près de la moitié du flux migratoire italien. Entre l’immédiat après-guerre et
1 Pour une analyse des changements du journalisme italien, cf. Generoso Picone, Le tragedie raccon- tate dai giornali : dal Corriere della Sera e da Il Mattino, Studi Emigrazione/Migration Studies, LI, 2014, 196, pp. 631-642.
les années 1980, plus de deux millions et demi d’Italiens y émigrèrent1. Beau- coup d’entre eux travaillèrent à la construction de grands ouvrages comme le barrage de Mattmark.
L’exploitation de l’énergie hydroélectrique, qui constitue encore aujourd’hui la source principale d’approvisionnement de la Confédération, était, jusque dans les années 1960, la seule source d’énergie. Elle facilitait la croissance de l’industrie et l’accélération de la modernisation du pays avant même la constitution du parc nucléaire civil.
C’est précisément au moment de franchir l’étape ultime de la “nouvelle poli- tique d’industrialisation”, inaugurée dans les années 1950 dans le Valais2, où se trouvaient les deux tiers des glaciers du pays ainsi que l’une des identités les plus singulières de toute la Suisse3, qu’eut lieu l’irréparable. En l’espace de trente secondes, le cours de l’histoire changea.
Le lundi 30 août 1965, une avalanche de plus de deux millions de mètres cubes ensevelit 88 employés, dont 56 Italiens, qui travaillaient à la construc- tion du plus grand barrage européen. Comme à Marcinelle, la tragédie constitua un moment de rupture dans l’histoire longue et tourmentée de l’émigration italienne. Elle définit un point de non-retour.
La catastrophe a suscité une vive émotion dans toute l’Europe. Pour la pre- mière fois, étrangers et Suisses décédaient les uns aux côtés des autres. Au- delà de leurs différences, les familles des victimes se retrouvèrent unies dans une même souffrance. La province de Belluno avec dix-sept victimes et la commune de San Giovanni in Fiore (Cosenza), qui perdit sept hommes, furent les plus touchées. La douleur frappa aussi de nombreux villages du Nord au Sud jusqu’ici inconnus comme Acquaviva di Isernia, Gessopalena, ou bien Bisaccia et Montella, Gagliano del Capo, Tiggiano et Ugento ou encore Uri, Senorbì et Orgosolo, Castelvetrano, Giardini, Cormons et tant d’autres4. Au cours des jours suivant la tragédie, il n’y eut guère de temps pour ana- lyser les événements. Il fallait seulement creuser au plus vite la glace et ses
1 Toni Ricciardi, Associazionismo ed emigrazione. Storie delle colonie Libere e degli italiani in Sviz- zera, Roma-Bari, Laterza, p. 40.
2 Beat Kaufmann, Die Entwicklung des Wallis vom Agrar-zum Industriekanton, Winterthur, Keller, 1965, p. 149.
3 Pierre Gabert, Paul Guichonnet, Les Alpes et les Etats alpins, Paris, Presses Universitaires de France, 1965, p. 154.
4 Toni Ricciardi, Sandro Cattacin, Rémi Baudouï, Mattmark, 30 août 1965, op. cit., p. 13.
moraines en fondant l’espoir de retrouver encore en vie un ami, père, frère, ou fils. Il fallut plus de deux ans pour retrouver le dernier corps1.
Cette histoire, à l’instar de Marcinelle, connut le pire dénouement qui soit.
L’enquête, très longue, dura plus de six ans et les dix-sept accusés d’homi- cide involontaire furent tous acquittés, en dépit du fait que l’instabilité du glacier était connue depuis des siècles. Le jugement en appel porta le coup de grâce : l’acquittement confirmé, les proches des victimes furent condam- nés au paiement des frais de justice. L’indignation et le désarroi furent im- menses tant la tragédie avait été médiatisée et l’émotion suscitée par les événements du Vajont demeurait encore très vive.
Conclusions
Mattmark, au même titre que Marcinelle, représente une césure dans la mo- saïque de l’émigration italienne. La perception envers ces migrants change aussi dans l’opinion publique : les travailleurs, dans les tragédies, sont des femmes et des hommes de nationalités différentes, de pays différents, unis par le sacrifice auquel ils ont été obligés au nom du progrès. Comme à Charleroi – où ils auraient été “vendus pour un sac de charbon”2 par le gouvernement italien et sous-estimés par le gouvernement belge, en dépit de leur contribu- tion économique – ils ne sont plus des macaronì, mais des êtres humains.
Mattmark change à jamais la façon de relater les événements tragiques et la vie des travailleurs italiens en Suisse.
En matière de sûreté et de protection du territoire, la catastrophe valaisanne est à l’origine de la réorganisation de la sécurité sur les lieux de travail dans le cadre de la réalisation des nouvelles infrastructures nationales. Le modèle Mattmark contribue à la mise en place de structures de protection civile en cas de catastrophe et conduit même à la création d’un corps permanent d’envergure internationale.
1 Officiellement, dans toutes les archives consultées, la période de récupération du dernier corps est d’environ six mois. Cependant, en octobre 2015, lors de la présentation de Morire a Mattmark.
L’ultima tragedia dell’emigrazione italiana (Donzelli, 2015) à Sagron-Mis (TN), lieu d’origine d’une victime, j’ai reçu un document confirmant le retour de la dépouille le 21 août 1967.
2 Pour le concept, voir les nombreuses interviews de Anne Morelli et aussi ses travaux, parmi lesquels:
Anne Morelli, Gli italiani del Belgio. Storia e storie di due secoli di migrazioni, Editoriale Umbra, Foligno 2004 ; “L’appel à la main d’oeuvre italienne pour les charbonnages et sa prise en charge à son arrivée en Belgique dans l’immédiat après-guerre”, Revue belge d’histoire contemporaine, 1988, 1-2, pp. 83-130 ; “La communauté italienne de Belgique de 1890 à nos jours”, Cahiers de Clio, 1982, 71, pp. 67-73.
Du côté belge, Marcinelle marque la fin de l’émigration italienne contingen- tée et probablement l’impulsion décisive à signer, à Rome en 1957, le traité instituant la CECA1. Sur un plan plus général, à la fois en Belgique et en Suisse, hommes politiques, économistes, intellectuels et simples individus trouvèrent dans ces tragédies un motif supplémentaire pour approfondir le débat, amorcé quelques années plus tôt, sur un développement écono- mique presque incontrôlé, exigeant toujours davantage de main-d’œuvre étrangère. Cette dernière était employée tant dans les mines que dans les grands travaux d’infrastructure – très dangereux de par leur nature – c’est-à- dire des emplois délaissés par les Belges et les Suisses.
Pour les communautés italiennes, les tragédies ont été aussi l’occasion de s’interroger sur leur présence dans des pays dans lesquels ils ne se sentaient ni acceptés ni dignes de confiance mais plutôt objets d’hostilité et de discri- mination, nonobstant leur contribution à l’économie locale. Cette période correspond à un tournant et à un changement de perspective.
En Belgique, après le 8 août 1956, les Italiens et les Italiennes de- viennent progressivement une partie importante de la collectivité. En ce qui concerne la Suisse, par contre, nous ignorons l’influence que Mattmark a pu avoir dans le rejet des initiatives xénophobes des années 1970, qui avaient le but de réduire de moitié la présence étrangère.
Les deux tragédies ont très certainement changé la vie de nombreuses fa- milles, des petites communautés provinciales et d’hommes qui encore au- jourd’hui, cinquante et soixante ans plus tard, portent toujours en eux le souvenir des terribles instants qui ont à jamais bouleversé leur existence.
La mémoire et sa tutelle ont été traitées de manière différente entre Marci- nelle et Mattmark. Si le Bois du Cazier est devenu patrimoine de l’Unesco et, en 2001, le 8 août a été consacré par la Présidence du Conseil italien comme
“Journée nationale du sacrifice du travail italien dans le monde”, les commé- morations (presque toujours religieuses) liées à Mattmark ont été suscitées par des associations des familles des victimes et il convient de préciser que, jusqu’à son cinquantième anniversaire, la tragédie était tombée dans l’oubli2.
1 Clairement, on parle d’une fin symbolique. L’arrivée contingentée des mineurs italiens était terminée quelques mois avant la catastrophe, mais l’émigration italienne vers la Belgique se poursuit après 1956, même si globalement la présence italienne va aller en diminuant, surtout après 1960.
2 Toni Ricciardi, Sandro Cattacin, “À la recherche d’une représentation de la mémoire. Les mémoriaux de la tragédie de Mattmark”, Cahiers Aéhmo, 33, 2017, pp. 111-125.
Marcinelle Mattmark
8 août 1956 30 août 1965
Hauteur De 0 à 975 mètres De 2.000 à 2.200 mètres
Typologie Mine Hydro-électrique
Modalité migratoire
émigration assistée et contrôlée, même s’il ne manquait pas de phé- nomènes de clandestinité tant dans le recrutement en Italie que dans l’entrée à travers la France.
Flux encouragé par l’accord du 23 juin 1946 (mineur-charbon qui pré- voyait l’arrivée de 2.000 mineurs par semaine).
émigration disciplinée par l’accord de 1948 et ses amendements ultérieurs entrés en vigueur le 1er janvier 1965, mais il s’agit pour la plupart d’émi- gration volontaire et libre. Arrivée indirecte, généralement les travailleurs sont pris en charge par les sociétés à Zurich et à Bâle et puis transférés sur le lieu de travail.
Logement Baraquements de prisonniers de guerre ou habitations dans des anciens camps de travail
Baraquements pour la main-d’œuvre et les saisonniers
Typologie
catastrophe Incendie Effondrement glacier
Victimes 262 88 (2 femmes qui travaillaient
dans la cantine) Victimes
italiennes 136 56
Victimes
nationales 95 Belges 23 Suisses (dont une femme)
Commission d’enquête
Trois commissions d’enquête : administrative, judiciaire et gouver- nementale. Participation de repré- sentants italiens.
Commission de trois experts interna- tionaux étrangers. La participation des experts italiens fut interdite.
Début procès 18 mars 1959 22 février 1972
Jugement
Jugement : 1er octobre 1959, ac- quittement général des accusés, condamnation des familles des victimes au paiement des frais du procès.
Appel : 30 janvier 1961, tous acquit- tés, sauf Adolphe Calicis (directeur du Bois du Cazier) condamné à 6 mois de détention avec sursis et à une amende de 2.000 francs.
Jugement : 29 février 1972, paiement des amendes de 1.000 à 2.000 francs, avec l’acquittement général de tous les accusés d’homicide involontaire.
Appel : 3 octobre 1972, tous acquittés et condamnation des familles des vic- times au paiement de 50 % des frais du procès.
Veuves et
orphelins 417 orphelins, dont 224 italiens 48 veuves, 85 orphelins et 107 membres de la famille
Indemnité, solidarité, pensions
Fonds d’assistance du côté ita- lien avec une couverture de frais rapatriement de corps en 1968 qui atteint un total de 533 millions de lires. Pension et indemnité belge.
Pension suisse aux familles et compte d’épargne pour les orphelins jusqu’à 18 ans. Constitution de la Fondation Mattmark qui, entre 1965 et 1992, a affecté 4,5 millions de francs.
Conservation de la mémoire
Bois du Cazier, musée patrimoine de l’Unesco, voulu par les asso- ciations des familles des victimes et par d’anciens mineurs. Symbole international du travail dans les mines. L’Italie en 2001 a institué la Journée nationale du sacrifice du travail italien dans le monde, célé- brée chaque année le 8 août.
À partir du quarantième anniver- saire, la production artistique, lit- téraire et cinématographique sur l’événement a débuté.
Dans le lieu où se trouvaient les bara- quements, il y a une croix où des plaques commémoratives ont été pla- cées en 1990, 2005 et 2015. En 1985, un bas-relief bordant le réservoir du barrage a été réalisé. Toutes les formes commé- moratives (sauf celle en 1985) sont à caractère religieux et ont été réalisées par les familles des victimes. Il n’existe pas de représentations publiques par l’état ou le Canton du Valais. En 2015, à l’occasion du cinquantième anniver- saire, la première recherche scientifique a été publiée dans le but de faire sortir la tragédie de l’oubli.
Tableau 1 : résumé des catastrophes de Marcinelle et Mattmark.