Trois notes sur le Paneion d'EI-Kanais
Pan "de la bonne route" à EI-Kanais
A. Bernand a recensé quatre épiclèses de Pan dans ce petit sanctuaire du désert oriental de l'Egypte (Le Paneion d'El-Kanaïs : les inscriptions grecques, 1972, pp. 32-33). Il y dénombre 22 emplois d'euodos1 ("de la bonne route"), 4 d'euagros et épèkoos ("de la bonne chasse" et "secoura- ble"), 3 de sôter ("sauveur")2.
L'examen d'une bonne carte de géographie physique permet, me semble-t-il, d'ajouter quelques précisions non négligeables, sur le secteur où le dieu était censé donner toute sa mesure de guide, dans ce désert angoissant de silence et de vide3.
En sortant d'Edfou par l'est, maintenant comme autrefois, le voyageur ne peut pas se tromper de chemin pour aller au Paneion d'EI-Kanaïs. La route n'est pas malaisée non plus. Or, son accès n'était probablement pas plus difficile dans l'antiquité, à juger par les récits des premiers voya- geurs du XIxe siècle, qui ont utilisé les mêmes moyens que les anciens, marche à pied et chameau4 . A l'est d'Edfou, l'Ouadi Abbâd s'ouvre dans la montagne. En s'y enfonçant, on atteint un premier point d'eau, le Bir Abbâd, après trois ou quatre heures de marche depuis la valléeS. En continuant vers l'est, on parvient à l'embranchement de deux vallées, l'Ouadi Schagab, à gauche, qui s'éloigne vers le nord-est, en direction de Kosseir et l'Ouadi Mîyah qui prolonge l'Ouadi Abbâd, à droite, selon un axe est-sud-est. L'Ouadi Mîyah mène droit au Paneion, après une journée
1. L'index p. 167 s.v. euodos contient une erreur: 12,3 pour 13,3.
2 Au passage, je note que sôter n'a eu que deux utilisateurs, originaires de Pergè en Pamphylie (25 et 39 sont du même individu). C'est donc une épiclèse isolée, statistiquement peu significative.
De son côté, épèkoos, jamais seul, s'ajoute trois fois à euodos (36-38) et une fois à euagros (en 8), comme s'il n'était qu'un simple renforcement explicatif des deux autres épiclèses : il pouvait procurer bonne route ou bonne chasse, puisqu'il "écoutait favorablement" les voyageurs.
3 P. XIX: "un monde rebelle à la vie". P. XX: "ce paysage de mort".
4 Cailliaud, Belzoni, Golenischeff, cités pp. 6-lD. Caillia.ud a utilisé 6 hommes et 8 dromadaires, Belzoni, 12 hommes et 16 dromadaires, Golenischeff, un nombre non précisé de chameaux. Bernand ne cite pas Meredith.
5 Trois pour Belzoni et Golenischeff, quatre pour Cailliaud. Le Bir Abbâd est à 20 km. de la gare d'Edfou, rive droite du Nil (Guide Bleu Hachette, éd. 1956, p. 516).
de marché. Aucun des voyageurs du XIXe siècle n'a écrit que cet itinéraire fût compliqué ou pénible à suivre 7.
En revanche, à l'est du Paneion, les cartes le montrent8, on entre dans un labyrinthe d'ouadi, qui partent dans toutes les directions, beaucoup sans issue9. Trouver, parmi eux, une vallée non fermée qui débouche vers l'est, en direction de la Mer Rouge, tient donc de la gageure, si on ne s'est pas d'avance renseigné et tout retard peut provoquer la mort, si on n'arrive pas à temps à un point d'eau10.
Les graffites à Pan "de la bonne route" apparaissent donc à l'endroit précis où commençait le dédale pour le voyageur "monté" d'Edfou.
Inversement, c'est là aussi que ce dédale cessait, pour le voyageur
"descendu" de la Mer Rouge: à l'ouest du Paneion, il ne pouvait plus se tromper de route jusqu'à Edfou11.
Je crois donc vraisemblable que l'appel au guidage du dieu se soit appliqué très précisément au massif à l'est du Paneion, le sanctuaire marquant l'entrée, ou la sortie, de la zone couverte par cette fonction divine12.
Mais alors, euodos pouvait n'avoir pas exactement le même sens, selon le mouvement des voyageurs. Ceux qui "montaient" vers la Mer Rouge s'adressaient "à Pan (pour qu'il soit) bon guide", car ils entraient dans la zone la plus dangereuse; ceux qui en "descendaient" s'adressaient "à Pan (parce qu'il avait été) bon guide". Dans le premier cas, l'interpellation du dieu avait la valeur finale ou optative d'une prière, dans le second, la valeur d'un constat de l'efficacité divine. Mais beaucoup d'interpellations à Pan de la bonne route ne précisent pas le sens des déplacements (21, 22, 27, 28, 36, 37, 50, 54). Huit seulement ont été sûrement gravées à la sortie du massif oriental, puisqu'elles évoquent le retour de leurs auteurs des territoires du sud (pays des Sabéens en 2 ; pays des Troglodytes en 43,44,47,61,62; pays non précisés en 72 et 78).
Sur la traduction des 8 participes aoristes qui y expriment le retour, Bernand a hésité entre sens temporel et causal; traduisant tantôt "après être revenu" (2), tantôt "(étant) revenu" (43, 44, 47, 62, 72), tantôt "pour
6 Cailliaud et Belzoni ont compté 6 heures de marche depuis le Bir Abbâd, Golenischeff, 7 heures 1/2 environ. 30 km. séparent le Bir Abbâd du Paneion.
7 Belzoni parle même d'une route "assez unie et commode" (Bernand p. 8).
8 Ainsi, celle de Schott, Kanais : Der Tempel Sethos 1. im Wadi Mia, Nachrichten d. Akad.
d. Wiss. Gottingen, l Phil. - hist. KI. Nr. 6, 1961, Taf. 20. Ce doit être actuellement le croquis le plus récent de la région. V. aussi la carte d'A. Bernand, De Koptos à Kosseir, 1972 (pochette finale).
9 Belle photographie d'un ouadi "fermé" dans Bernand planche 4/1.
10 Les Bédouins d'aujourd'hui se tirent d'affaire en signalant les routes à suivre par des tas de pierres au sommet des collines (Bernand p. XIX).
11 Même analyse de J. Bingen, CE 48 n' 95, 1973, p. 196: "Le Paneion y est surtout étape de retour, où enfin, on se sent à portée du Nil".
12 La zone ainsi couverte est beaucoup plus étendue que le tronçon de route Edfou-Paneion.
Entre la gare d'Edfou, sur la rive droite du Nil, et le Paneion, il y 50 km., entre le Paneion et Mersa Alam, terminus actuel sur la Mer Rouge, 180 km. (Guide Bleu Hachette ibid.).' L'extrême longueur du trajet entre le Paneion et la mer était une source supplémentaire d'angoisse et de danger.
être revenu" (61, 78). Seul, le sens causal peut donner à ces graffites leur pleine valeur d'actes de reconnaissance. Il me paraît donc souhaitable de le généraliser à toutes les traductions.
Le charpentier Dorion
Ce contemporain de Philadelphe apparaît sur un graffite du même Paneion, réédité 0.1. n° 9 bis pp. 44-46 et pl. 54.
Voici sa traduction:
"(Moi) Dorion, charpentier, faisant partie du corps d'Eumèdès, étant parti pour la chasse aux éléphants, je suis revenu sain et sauf en Egypte".
Eumèdès est l'officier de Philadelphe à qui Strabon, XVI, 4, 7 = C 770, attribue la fondation de Ptolémaïs Epithèras en Mer Rouge, port d'où partaient les Grecs pour la capture des éléphants en pays somali (Strabon, XVI, 4, 7-18 = C 770-776).
Qu'allait faire là un charpentier (tektôn) ?
A. Bernand propose p. 44 l'explication suivante: "La présence d'un charpentier
c. .. )
n'étonne point, puisqu'il s'agissait de construire dans le Sud un relais pour abriter soldats et chasseurs ; de même, un charpentier devait s'intéresser aux éléphants qui, dressés au travail, pouvaient trans- porter de lourds madriers. Employés surtout à la guerre, les éléphants ne pouvaient-ils pas l'être aussi dans les travaux de construction T'.Pour abriter soldats et chasseurs de la canicule, rien ne vaut la pierre comme Bernand l'a lui-même constaté à El Kanaïs13. Mais si du bois a été utilisé, pourquoi les Lagides auraient-ils organisé des convois d'ani- maux transporteurs depuis la lointaine Egypte, alors qu'il leur était telle- ment plus simple et pratique d'utiliser les bois de la forêt africaine, quand ils étaient en Somalie?
D'ailleurs, l'hypothèse d'un transport de madriers à travers le désert par des éléphants est peu vraisemblable pour une raison bien mise en évidence par Cl. Préaux, L'économie royale des Lagides, 1939, pp. 160- 164: il y a eu très peu de bois transporté à l'intérieur du territoire égyp- tien, pendant toute l'époque hellénistique; le bois arrivait par grandes quantités importées à Alexandrie, où il était utilisé, en quasi-totalité, par les chantiers navals. Il est difficile d'imaginer que l'Ouadi Mîyah ait fait exception à cette tendance générale. De plus, l'emploi d'éléphants, comme animaux de transport, aurait posé d'énormes problèmes d'intendance et de ravitaillement. Sur une route plus septentrionale mais semblable à celle de l'Ouadi Mîyah, la route de Coptos à Bérénice, le Tarif de Coptos ne mentionne que deux animaux de transport, l'âne et le chameau, ce dernier évidemment voué aux plus lourdes charges (A. Bernand, Les portes
13 Bernand, qui a relevé 50· centigrades à l'ombre, devant l'entrée du Paneion, entre le 12 et le 15 Août 1968, souligne p. XVI que "la disposition du temple, en hémi-spéos, constitue un précieux abri contre la lumière C .. ) les vents de sables ou la chaleur C .. )".
du désert, 1984, n° 67, pp. 199-208). Et Pline l'Ancien (HN, VI, 26: "A Copto camelis itur"), ainsi que Strabon XVII, 1, 45 = C 815 (allusion aux
"marchands à dos de chameau", les kamèlemporoi), confirment le Tarif de Coptos, en ne mentionnant, eux aussi, que cet animal, sur la même route.
Je crois plus vraisemblable que Dorion ait travaillé à la construction et à la réparation navales, dans le port de Ptolémaïs Epithèras ou sur les' bateaux spécialisés, les éléphantègoi, qui sillonnaient la Mer Rouge. Trois raisons appuient cette hypothèse. Les Grecs utilisaient couramment des artisans du bois sur leurs bateaux. Le mot tektôn était appliqué aux constructeurs de bateaux, comme le prouvent les P. Beatty Panop. l 8, 49- 51, 167-186, 242-243 et II, 80-84, qui évoquent les tektones des ateliers fluviaux de Panopolis, au temps de Dioclétien. Enfin, le Tarif de Coptos nous montre que la route de Bérénice a couramment servi au déplacement de personnels maritimes, qu'il énumère (pilote, homme de proue, matelot, calfat) parmi les rubriques sujettes à taxation.
Sur la "signature" de Dernetrios
Les lignes suivantes concernent un autre graffite de l'Ouadi Mîyah, également réédité 0.1. n° 32 pp. 94-95 et pl. 32/2, par A. Bernand qui le traduit ainsi:
"Dèmètrios a fait cette inscription quand il est venu (parageno(meno)s) . *"
ICI.
Bernand y rejette légitimement un argument du premier éditeur, J. A.
Letronne, Recueil II, 1848, n° 192 p. 247, qui écrivait: "comme étant venu ici serait par trop niais, il est probable que le participe était suivi du complément avec tel ou tel". En effet, la planche prouve que le texte est entier et que Letronne était dans l'erreur, en supposant qu'on avait gardé seulement du graffite des débuts de lignes, à compléter de conjectures. Et Bernand a raison de rappeler, à cette occasion, que "les auteurs de proscynèmes tiennent souvent à souligner soit qu'ils sont venus de loin, soit qu'ils sont venus dans un endroit d'accès difficile".
En revanche, sous l'erreur de Letronne, se cache une excellente raison de ne pas attribuer le sens temporel au participe paragenomenos. Lui conférer ce sens, c'est attribuer à Dèmètrios un véritable truisme: pour signer ce graffite, il fallait bien qu'il fût "arrivé" au pied du rocher où il l'a gravé!
Je crois que la "signature" (terme de Bernand) était, en fait, un acte de remerciement ("acte d'adoration" dit Bernand aux n° 34, 36-38 des pages 95 et suiv.). En attribuant un sens causal au participe ("Dèmètrios a fait cette inscription, parce qu'il est parvenu jusqu'ici"), on donne sa raison d'être au graffite: Dèmètrios s'est senti le devoir de remercier le dieu qui l'avait amené sain et sauf au Paneion.
"Le voyageur, sans doute au terme de sa course dans le désert, a poussé un soupir de soulagement ( ... ). Le dieu Pan, à EI-Kanaïs, n'est-il pas le dieu de la Bonne Route? C'est lui rendre hommage que de signaler qu'on est bien parvenu à cette étape terminale qu'était le Paneion", écrit Bernand p. 95, sur le voyage de Dèmètrios. Mais, séparé d'Edfou par
50 km de désert et de la Mer Rouge par 180 km. de terrain identique, le Paneion n'a jamais pu jouer un rôle de terminus. Il ne pouvait servir, au mieux, que de halte momentanée, puisqu'il n'y avait rien, sur place, qui permît une durable installation de pèlerins, ni agglomération, ni cultures.
Au sanctuaire (exigu) s'ajoutait seulement un puits (l'hydreuma du n° 12, 5) entouré d'une enceinte 2uadrangulaire, destinée à délimiter une aire de repos pour les voyageurs1 . Les pèlerins du Paneion étaient donc tous des gens "de passage".
Comme on ne peut pas imaginer que Dèmètrios soit venu d'Edfou, ait remercié le dieu et soit redescendu dans la vallée, on supposera qu'il l'ait remercié lors d'un retour de la Mer Rouge au Nil.
Bernard BOYAVAL Université de Lille III
14 V. pp. 7, 9 et 11, les descriptions du puits et de son enceinte, dans l'état où ils étaient quand Cailliaud, Belzoni et Golenischeff y passèrent. La plus détaillée est celle de Belzoni p.9.