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LE CORSAIRE ALA JAMBE DE BOIS

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Academic year: 2022

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Maurice COLLIGNON

LE CORSAIRE A LA JAMBE DE BOIS

La vie de Georges PLEVILLE-LE-PELLEY

ÉDITIONS BIAS PARIS

© 1962 - Text and illustrations by Éditions Bias, Paris Printed in France

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LA VIE DE GEORGES PLEVILLE-LE-PELLEY LE CORSAIRE A LA JAMBE DE BOIS

Tous les enfants connaissent les noms de SURCOUF et de Jean BART qui furent de vaillants corsaires. PLEVILLE-LE- PELLEY au contraire n'est connu que des spécialistes de la Marine. Et pourtant sa vie est mémorable à tous égards.

— D'abord par la carrière qu'a connue cet enfant de Granville.

Engagé comme mousse à quatorze ans, il franchit tous les échelons de la Marine pour terminer sa vie à 80 ans, Vice- Amiral.

— Ensuite par l'époque où il a vécu.

Né en 1725, il sert la Royauté, participe à l'épopée améri- caine de Lafayette, joue un rôle actif dans la Révolution française, devient Ministre sous le Directoire, Sénateur sous le Consulat, enfin, est l'un des premiers décorés par Napoléon de l'Ordre nouvellement créé de la Légion d'Honneur.

— Enfin par l'exemple que sa droiture offre à la jeunesse.

On ne relève aucune malhonnêteté dans sa conduite, et au contraire, ce sont ses qualités morales qui expliquent cette brillante destinée dans l'une des périodes les plus troublées qu'ait connue la France.

L'Auteur, Maurice COLLIGNON, est professeur d'Histoire et de Dessin dans la ville de son héros et a puisé avec une scrupuleuse exactitude les détails de la vie de PLEVILLE dans les documents les plus authentiques. Il présente ainsi un roman

exaltant sans avoir eu besoin de travestir la vérité.

Garçons à partir de 11 ans.

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Je dédie aux jeunes cette belle histoire vécue afin qu'ils se pénètrent de l'exemple d'un homme qui, toute sa vie, a su montrer le courage, l'endurance et la volonté de surmonter les embûches sans que le désintéressement ait pu lui interdire les plus hautes récompenses.

Bien souvent, il faillit aux honneurs pour l'Honneur : il fut un Homme.

L'auteur.

I. — 1735 - LES TERRE-NEUVIERS

De bonne heure, en ce matin brumeux de février 1735, grande était l'animation régnant à Granville. Les rues, déjà tumultueuses en temps habituel, offraient un grouillement de gens chargés de paquetages, dames-jeannes ou poussant ton- neaux, de marins aux vêtements nets, de femmes du peuple à la

« cônée » (1) de toile fine et aux jupes en drap d'Elbeuf rouge et bleu — la marmaille les entourant — mêlées aux épouses d'armateurs et de bourgeois, vêtues de damas ou de taffetas avec de grandes manches plissées à l'épaule ou mantelet sans pli, bordé au collet d'un galon d'or.

Des façades de granit découpées par les hautes fenêtres à petits carreaux, des lucarnes aux volutes taillées dans les jamba- ges, des balcons galbés en fer forgé, plus d'une curieuse s'amusait à reconnaître tel capitaine, telle dame, telle famille.

On avait traversé le « guichet », là où chaque soir, chaque personne payait un liard le droit de passage et chaque voiture 10 sols.

De la place de l'Ebre, on pouvait alors embrasser un specta- cle féerique vers le port : du seuil presque des maisons bordant la mer, une forêt de mâts, de haubans et de cordages, semblant enchevêtrés parmi les filins et les voiles carguées, se balançant parmi les pavillons multicolores qui jetaient la mosaïque d'éta- mines du Grand Pavois.

(1) Coiffure que la « bavolette » a remplacé en plus élégant.

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Les interpellations fusaient, montant jusqu'à la haute ville, tandis que, s'approchant du hâvre, cette foule bigarrée s'affairait plus dense, s'encombrant dans les caisses, paniers, filets ou fûts que l'on entassait autour des chaloupes retournées sur le pont des terre-neuviers.

Car c'était le jour de départ pour les terres lointaines, vers les bancs de Terre-Neuve où l'on pêche la morue.

Couvrant à demi les rumeurs, les cloches de l'église Notre- Dame sonnaient à toute volée : carillon de joie que tout départ comprend dans sa part d'inconnu, carillon de prière pour que Notre-Dame-du-Cap-Lihou protège nos marins contre le scorbut, le naufrage et aussi l'ennemi travesti en corsaire.

De fait, selon la recommandation du roi, presque chaque bateau morutier était armé de canons : huit pour la plupart ; et bien que les volets des sabords fussent rabattus devant les bou- ches à feu, bien des femmes, humbles ou fortunées, priaient, dans cette fièvre du départ, en pensant aux dangers possibles. On se souvenait qu'en 1724, des forbans avaient pillé des terre-neuviers sur le Grand-Banc. Et quant aux naufrages, il n'y avait pas trois ans qu'un ouragan avait emporté 140 marins granvillais dont 90 avaient péri sur le Banc des Orphelins — nom prédestiné, s'il en fût ! — au large du golfe de Gaspé.

Puis le recueillement de la foule fit place aux acclamations vers les premiers terre-neuviers en partance dont les voiles com- mençaient à se dérouler autour des mâts de misaine et d'artimon au plus haut desquels flottait le pavillon de l'armateur. L'agita- tion des foulards et des mouchoirs se mêlait au vol des mouettes faisant palpiter dans la brume matinale le kaléidoscope de leurs taches multicolores.

Les grands bateaux partis découvraient à, leur place leurs parents pauvres : barques, gabarres ou bisquines, lesquelles suffi- saient pour la pêche côtière tant pour le poisson que pour les huîtres.

Et alors que, sur le chemin des douaniers, la jeunesse courait juqu'au bout du Roc, en vigie, donnant l'ultime adieu, amassés prés du rivage, restaient les impropres au grand voyage, les yeux

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humides : les femmes, les enfants, plusieurs miséreux qui s 'en retourneront sur l'heure à la manufacture d 'étoupe à calfater, enfin quelques invalides dont la mémoire revivait avec nostalgie la vie de l'océan.

Un peu à l'écart parmi ces spectateurs, un garçon au front large et aux yeux bruns, semblait pensif, malgré son jeune âge : dix ans à peine.

C'était GEORGES RENE PLE VILLE LE PELLE Y.

Mais, si à cet instant, on avait pu fouiller en son âme, on eut décelé que les larmes coulant sur son frais visage n'avaient point tellement pour cause la séparation de ses aînés — dont son père, son oncle et des cousins — mais plutôt le vif regret de ne pouvoir embarquer lui aussi. Certes, l'occasion ne manquerait d'échapper à la surveillance de ses parents pour venir avec d'au- tres gamins s'emparer d'une barque et la manœuvrer à la godille jusqu'aux abords de la « Roche-Gauthier » ! Mais ce ne pourrait être jamais qu'un vague reflet de la grande aventure à laquelle le conviaient sa filiation et sa vocation de marin...

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II. — L'ENFANT

« Georges René Le Pelley, fils de Hervé, sieur de Pléville et de demoiselle Jeanne Julienne Béliard, son épouse, issu de légitime mariage, né le 18 juin, a été baptisé ledit jour par moi, vicaire soussigné et nommé par maître René Le Pelley, curé der ce lieu, ce dix-huitième juin mil sept cent vingt-six. »

(Registre de l'état-civil de Granville.) Ainsi portait l'acte de baptême de Georges René Le Pelley, issu d'une très ancienne famille dont un ancêtre : Hugues Le Pelley s'était distingué sous Charles VII comme officier volontaire dans les sièges de Saint-Lô et d'Avranches contre les Anglais.

Après l'expulsion de ces derniers, les Le Pelley de Tréauville dans l'élection de Valognes furent anoblis.

Mais cette famille aux multiples branches ne tirera guère avantage de sa noblesse et plutôt que de s'endormir sur d'hypo- thétiques revenus, préférera la vie active, particulièrement sur mer.

Comme bien des enfants, l'endroit où Georges fut élevé

lui semblait un paradis. De fait, le Clos-Pelley était pour lui .une

source inépuisable de découvertes, depuis le pigeonnier plein

d'ailes grises et de roucoulements, la ferme aux multiples ébatte-

mehts d'animaux, le grand four où l'on cuisait le biscuit des

navires, le pressoir où chaque automne ramenait le broyage des

pommes sous la grande meule de bois tirée par un cheval, jus-

qu'au moulin-à-vent qui, virevoltant ses ailes, semblait échanger

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de mystérieux signaux avec le moulin des Religieux de Saint- Pair et celui de l'isthme à Granville.

Mais les récits de voyage sur mer, tant de son père ou de son oncle Tilly, l'animation des proches chantiers de Granville, le mouvement continu des bateaux de tout genre voguant à la sortie de la baie du Mont-St-Michel avaient éveillé peu à peu sa vocation. Tout jeune, dès qu'il pouvait s'échapper du hâvre, il s'exerçait sur les embarcations de ses cousins à grimper dans les cordages.

Son oncle René l'avait fait entrer au Collège de Coutances pour y étudier le latin, le français et les mathématiques. Bien que d'aucuns assurent qu'il ait tenté de sauter les murailles, le jeune garçon y a travaillé, mais sans perdre le ferme espoir de s'embarquer un jour avec son père lors d'un voyage.

Mais celui-ci se mourait et s'éteignait le 20 avril 1739 à la

« Clémentière » (1). Georges René était orphelin. Un conseil de famille partageait sa tutelle entre sa belle-mère et ses deux oncles : l'abbé Dumanoir et Tilly le marin.

(1) Cette maison existe toujours à St-Nicolas près Granville.

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III. — 1739 - MOUSSE - LA PECHE A LA MORUE Souvent, le jeune Le Pelley allait observer le travail des calfats, des cordiers, des poulieurs, des perceurs, des charpentiers de navire, des voiliers, car à cette époque, toute la population de Granville travaillait pour la pêche. Tout ce peuple filait, frap- pait, sciait, raccordait parmi le va-et-vient des contremaîtres et des armateurs. Et plus que jamais, il enviait ceux qui partaient aux terres lointaines — morutiers ou long-cours — disparaissant entre les îles Chausey et la Pointe de Grouin, comme le faisaient déjà des marins granvillais dès la découverte du Nouveau Monde...

Pensant assurer quelque avenir digne de ses soins à son neveu et filleul, l'abbé Dumanoir estimait que celui-ci pourrait fort bien se destiner à l'état ecclésiastique et s'efforçait de lui en donner le goût. Mais le jeune Pléville, réticent, avouait sa préférence pour la mer, suppliant qu'on le laissât goûter, comme ses aînés, la grande aventure. Les flots qu'il voyait se jouer à travers le bois de pins du Clos-Pelley, les bateaux qu'il comptait du haut de l' « Œuvre », le hâvre où il s'embarquait pour des voyages miniatures avec ses cousins Du Parc, tout cela l'attirait, le grisait, l'exaltait.

— Mon oncle, disait-il, quand donc pourrai-je moi aussi partir ?

— Ah ! Georges, tu n'as pas godillé plus loin que la Roche- Gauthier et tu ne te rends pas compte des heures de tempête avec

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les vagues qui déferlent et vous aveuglent, des longs jours mono- tones sans une voile à l'horizon, des...

— Mais mon oncle, interrompt Georges, je sais bien que tout cela existe, chaque métier a ses inconvénients. Ceux-là font partie de celui de marin et je vous assure qu'ils ne me rebutent pas ! Oh ! la mer, la mer, quand donc me laisserez-vous partir ?

Ce leit-motiv revenant sans cesse, l'abbé Dumanoir dit un jour au jeune homme :

— Eh bien, Georges, sois satisfait, tu vas pouvoir vivre à ta guise : je viens de te trouver un enrôlement chez le cousin Caillouet pour une campagne à Terre-Neuve !

— Ah ! mon oncle, que je vous remercie !...

Le brave curé accepte sa gratitude avec un sourire aussi fin que narquois. Car il vient de recommander au capitaine J. Caillouet de n'épargner à son neveu nulle fatigue ou travail ingrat, escomptant que la dureté de cette nouvelle existence jointe aux privations et à la rudesse de ses compagnons auraient vite raison de son bel enthousiasme...

Donc, le 27 mars 1739, inscrit comme mousse, Georges René s'embarque en qualité de volontaire (pilotin) sur le « Comte de Torigny ». 0 joie non dissimulée de goûter enfin au grand large ! Finis le latin et les mathématiques — bien que l'étude de ces matières le servira, comme on le verra par la suite...

Un tangage plus accentué indique qu'on atteint les hauts fonds ; et, comme la brume couvre en partie l'espace, un marin s'époumonne à l'avant dans cette trompe appelée « corne à Colbert » afin de prévenir toute rencontre importune ; des bandes de marsouins escortent, fidèles, le « Comte de Torigny », plon- geant alentour de la coque, tels des demi-roues de meules.

Le jeune Pléville a peu à peu trouvé « le pied marin » : d'instinct, il suit les mouvements du bateau : il s'est « amariné », le tangage et le roulis ne font qu'un avec ses allées et venues.

L'emploi de « volontaire » devait garantir quelques préroga- tives au jeune homme. Mais dès le premier jour, fort des recom- mandations de l'abbé Dumanoir, le capitaine Caillouet, loin de

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laisser remplir les fonctions de sa qualité, le considère comme un fils de marin — l'ayant inscrit comme mousse — et lui laisse le seul privilège de manger « au carré » avec lui et le second.

Presque le domestique des matelots, toute corvée lui est bonne à remplir. Il lui faut grimper aux mâts, laver le pont à grands seaux d'eau et coups de faubert, enrouler les cordages, fourbir les cuivres, etc... Le jeune néophyte ne bronche pas, travaille, parfois las, ranimé par le vent du large et les embruns qui le fouettent, réconforté dans sa fatigue par la joie de vivre selon son désir...

Comme tous les terre-neuviers, le bateau prend cette direc- tion qu'un demi-siècle avant Jacques Cartier, des marins nor- mands, bretons ou basques suivaient déjà vers le Groënland après avoir reconnu la pointe sud-ouest de l'Angleterre, poussés par les vents et les courants utilisés au mieux. Ceux-ci décidaient alors du point où les matelots atteindraient les lieux où poursuivre la baleine ou pêcher la morue. Depuis, Terre-Neuve attira ces pêcheurs soit en pêche errante sur les bancs sans accoster, ne revenant qu'avec une provision de morues salées : « la morue verte », soit en pêche sédentaire, séjournant plusieurs mois au Labrador, aux abords de l'Ile Royale ou à l'embouchure du St-Laurent, comme va le faire le « Comte de Torigny ».

Remarquons que les Français — notamment Granvillais et Malouins — exploitèrent cette pêche à la morue, se déplaçant entre la baie de Cancale et l'Acadie (baie de Fundy) : les deux pôles de la Terre où les marées sont les plus fortes...

Des bandes de guillemots — ces hirondelles aux pattes palmées — annoncent les quelque 45 lieues qui nous séparent des bancs. En moins de 24 heures, ce sont les gros oiseaux de mer volant par groupes : les godes ou fouquets, les mauves, les goëlands au cri rauque, les alouettes palmipèdes à pied rouge, les canards noirs au bec écarlate, les fous de Bassan qui s 'abî- ment parfois dans les mâtures. Puis ce sont les premières glaces que fréquentent les plongeons et les veaux marins... On cargue les voiles, louvoyant à travers les icebergs, non loin des mortelles banquises, plus hautes que les mâts des bâtiments. Le timonier.

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doit gouverner alors avec prudence, obliquant au large vers les libres espaces. Ces parages redoutables par tempête, ne sont-ils pas surnommés « la gueule de l'enfer » ?...

Enfin, les rochers noirs et pelés de Terre-Neuve apparaissent.

Si les matelots n'ont pas vu le légendaire « Gougou », ce monstre qui — dit-on — avale même les bateaux, on rencontre d'autres navires, par contre, sur les accores des bancs où les gades pul- lulent.

Bientôt, le « Comte de Torigny » s'apprête à mouiller dans une anse, à l'abri des hautes mers. Là, solidement amarré dans son hâvre, dégréé, il restera pendant trois mois le témoin impas- sible de la pêche en petites embarcations.

Chacun s'affaire pour débarquer le matériel à construire les cabanes. Georges René est alors employé à la cuisine, puis à la boissellerie, coupant le bois, enlevant l'écorce des sapins qui recouvrira les cabanes rustiques calfatées de mousse et de bran- chages où vont camper les hommes. Couchettes superposées, tables et bancelles, cheminées d'argile et de pierres granitiques, tout se monte rapidement. Pléville fait les corvées, apporte les matériaux et, dans la cambuse, prépare la soupe tandis que les hommes d'équipage s'empressent de planter choux et graines sous les ordres du chirurgien, mieux intéressé à voir pousser les légu- mes qu'à soigner le scorbut...

Puis, c'est la mise à flot des canots de pêche montés par trois ou six matelots pêchant tantôt le capelan, le hareng ou l'encor- net pour fournir la « boëtte » (appât), tantôt la morue elle- même au moyen de lignes (1). On appâte encore avec le bulot, cet escargot de mer qu'on laisse faisander sur le pont.

Les matinées sont réservées à la mer. L'après-midi, on accoste au chauffaud : petite jetée en troncs de sapins sur pilotis, que recouvre un prélart pour préserver du vent et du froid et où les chaloupes jettent leurs prises.

Georges René doit saisir les morues par les orbites ; les donne au « leveur » qui les décolle, c'est-à-dire leur coupe la tête, les ouvre, en détache le foie pour les passer au « trancheur ».

(1) Les filets de sennes ne sont employés qu'à partir de 1750.

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Celui-ci, avec un couteau, les dissèque du collet à la queue, déta- chant la colonne vertébrale. La mer transparente devient écar- late du sang répandu.

Au fur et à mesure, un traîneau porte le poisson tranché au saleur qui en fait des piles de quatre pieds et demi. A proximité, au bord de la mer, se trouve le lavoir où le capitaine requiert notre mousse comme « laveur ». Au moyen d'une gaule, il doit agiter en tout sens la morue en prenant garde qu'elle ne tombe au fond. Le jeune Pléville est parfois mi-enfoui parmi ces corps glissants et gluants : travail pénible avec de l'eau jusqu'à la ceinture et cela, dès trois heures du matin. Il faut se coucher tard et lever tôt après un sommeil court mais profond.

Un matelot surnommé « le perroquet » transporte ensuite les morues sur des civières et les remet en piles sur la grave — étendue du rivage recouverte de cailloux — sur laquelle achève de s'égoutter le poisson, chair au-dessus, tout au long du jour.

Parcourant ce banc de grave long de 300 toises, Georges René doit virer les morues des mains et des pieds. Il a vite fait d'en saisir la manœuvre particulière et acquiert en peu de temps la vivacité requise.

Le lendemain, après les avoir remises en javelles, et le ciel étant favorable, notre mousse doit les remettre à sécher, cette fois queue à queue. Enfin, tandis que dans le « cageot », les foies laissent filtrer leur huile d'or sombre pour être mise en barri- ques, chaque matelot amène sur l'épaule des « quarterons » de 20 ou 25 morues pour les empiler définitivement sous la forme de cercles ou de pyramides ressemblant à des colombiers...

Pléville travaille sans arrêt à toutes ces corvées, excédé parfois par la fatigue. Son amour-propre le fait résister aux épreuves tant morales que physiques, s'efforçant d'être le premier à commencer et parmi les derniers à finir l'ouvrage. Il force l'estime des surveillants propres à ne laisser aucun homme désœuvré, n'enfreignant ainsi quelque punition de leur part.

Certes, il se sent loin en pensée des fructueuses campagnes de son aïeul ou même de son père, dont il ne percevait que les avantages. Mais il sent que tout jeune, il lui faut remplir sa tâche quotidienne, dure, ingrate, sans éclat...

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BIBLIOGRAPHIE - DOCUMENTATION

Le Pays de Granville (1905-1938) (Auteurs divers).

Histoire de Granville (Charles de la Morandière).

Pléville Le Pelley (Fougeray du Coudrey). Brochure éditée en 1905.

Voyage à Terre-Neuve (C.J.A. Carpont).

La mission de Pléville Le Pelley à Tunis. Journal et correspon- dance (Pierre Granchamp,1921).

Archives du Ministère de la Marine à Paris.

Archives de la Chambre de Commerce de Marseille.

Chronique de Brest.

Guerres maritimes (E.J. de la Gravière).

Extraits de rôles d'armement (Bibliothèque de Granville).

Correspondance avec les descendants de Pléville Le Pelley.

Musée de Granville.

Offset-Corot, Montrouge. - 9-1962. - Dépôt légal 3 trimestre 1962. Éditions BIAS Paris.

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