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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository
Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
De Roest D'Alkenade, V. (2007). Pour un abord micro-sociologique de la haute société bruxelloise (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des sciences sociales, politiques et économiques, Bruxelles.
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UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES
FACULTE DES SCIENCES POLITIQUES, ÉCONOMIQUES ET SOCIALES / SOLVAY BUSINESS SCHOOL
Département des Sciences Sociales
POUR UN ABORD MICRO-SOCIOLOGIQUE DE LA HAUTE SOCIÉTÉ BRUXELLOISE
Dissertation déposée en vue de l’obtention du titre de Docteur en Sciences Sociales,
orientation « Sociologie » par
Valérie de Roest d’Alkemade
Volume 3
Sous la direction de Messieurs les professeurs Pierre de Maret et Claude Javeau
Membres du jury : Mesdames les professeurs Monique Pinçon-Chariot Monique de Saint Martin Anne Van Haecht
Année académique 2005-2006
FACUlJrÉ
DES SCIENCES SOCIALES, POlITîQIIESE'r ECONOMIQUES
FACULTE DES SCIENCES POLITIQUES, ÉCONOMIQUES ET SOCIALES / SOLVAY BUSINESS SCHOOL
Département des Sciences Sociales
UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES
POUR UN ABORD MICRO-SOCIOLOGIQUE DE LA HAUTE SOCIÉTÉ BRUXELLOISE
Dissertation déposée en vue de l’obtention du titre de Docteur en Sciences Sociales,
orientation « Sociologie » par
Valérie de Roest d’Alkemade
Volume 3
Sous la direction de Messieurs les professeurs Pierre de Maret et Claude Javeau
Membres du jury : Mesdames les professeurs Monique Pinçon-Chariot Monique de Saint Martin Anne Van Haecht
S ^ O
O -3
Année académique 2005-2006
CONCLUSIONS :
LE STYLE DE VIE ARISTOCRATIQUE
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Le « Monde » belge est un tout petit monde dans un tout petit pays, un microcosme dans lequel, inévitablement, tous et toutes se connaissent, le feignent, le craignent, le croient, se guettent, s’en réjouissent, s’admirent et s’ignorent parfois, s’évaluent et évoluent, sinon d’un même pied, du moins d’un même pas. Wladimir d’Ormesson raconte qu’à Paris, dans les années 1930, il y avait dix sortes de « Mondes » et qu’ « un provincial, même si ce provincial est lui-même parisien (...), ne parviendra jamais à comprendre pourquoi tel milieu, bien que composé de gens porteurs de noms authentiques et titrés, n 'est pas "du monde" ; pourquoi tel autre, qui tient pourtant le plus haut rang, n 'est pas "élégant" ; pourquoi tel autre, bien que déjà plus
"élégant", n 'estpas "parisien" ; pourquoi tel autre, tout en étant "élégant et parisien", reste "à côté" ; pourquoi enfin, même quand on pénètre dans le saint des saints, il y a dans ce saint des saints, des compartiments, des chapelles, des nuances.
Ce « saint des saints » comme pourrait être qualifiée la « Société » correspond bien à ce modèle, quoique d’Ormesson dise plus loin que chez nous il n’y avait pas de « chapelles ». C’est faux. C’était et c’est toujoiu's le cas. Une différence est à faire entre « haute société » et « bonne société », entre « le grand monde » et le « Monde » tout court, encore que « Monde » et
« Société » pourraient se confondre là où « haute société » et « grand monde » se différencient plus ou moins nettement de « bonne société ». La nuemce est à la fois décisive et ténue. Tout dépend de qui parle de qui. Au terme de l’étude, ceux et celles qui le plus indubitablement apparaissent comme étant des représentants de la haute société (aux yeux de leurs pairs, et à ceux qui incarnent des milieux proches) ne s’auto-qualifient pas ainsi. Ils savent qui est de lem « Monde » ou de leur « Société » et n’ont donc pas besoin de mettre des mots sur ces choses-là. Ils laissent ce soin à d’autres. Mieux, souvent ils
Wladimir d’Ormesson, Enfances diplomatiques, Paris, Hachette, 1932, pp. 181-182.
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nient l’existence de différences, affirmant que « tout ça est ridicule », qu’ils vivent « comme tout le monde », qu’ils n’auraient « rien de particulier ».
Bref, il n’y aurait aucune raison à ce que l’on s’y intéresse. Mais, il suffit souvent de suggérer innocemment l’existence d’une haute société, d’une élite sociale dans laquelle on n’aurait pas l’air de les inclure, pour voir les attitudes et les discours changer radicalement, les intéressés s’en prenant à l’interlocuteur plus ou moins sèchement pour lui faire comprendre qu’il n’y entend rien, sinon - et cela se devine très bien - il les y aurait insérés. Une question que je me pose depuis le début de cette dissertation est comment parvenir à rendre intelligibles des discours et des attitudes qui montrent ce qu’elles ne disent pas. Le moins que je puisse en penser est que ce n’est pas facile. Il faut beaucoup de temps, de patience, de finesse et de stratégie, rien que pour ouvrir la communication et susciter des réactions autres que les discours convenus et les conduites stéréotypées. Une tactique que j’ai utilisée depuis le début s’apparente à ce que l’on appelle la « technique du ballon d'essai » dans les milieux de la publicité notamment, qui consiste à lancer plus ou moins subtilement des affirmations qui feront réagir les personnes, leurs réactions successives traduisant de plus en plus intimement ce qu’elles pensent de la question considérée et comment elles se positionnent par rapport à elle. Par exemple, affirmer sur le ton de la conviction qu’untel fait partie du grand monde, ce qui suscite un réflexe immédiat chez les interlocuteurs qui quittent momentanément leur réserve pour infirmer ou confirmer l’allégation, des explications allant la plupart du temps de paiiv Tout au long des années, c’est en appliquant cette technique que j’ai pu de mieux en mieux cerner, par cercles concentriques qui se restreignaient à mesure que les réponses s’affinaient et concordaient, qui est considéré comme faisant partie du « gratin social », de la (haute) « Société » - au fond, peu importe comment on l’appelle, ce qui importe c’est de savoir de qui et de quoi on parle - et qui
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n’en est pas, tout en étant toutefois considéré comme émanant de la « bonne société ».
Une autre façon que j’ai trouvée de susciter des réactions pouvant (peut-être) déboucher sur une meilleure analyse du groupe étudié ici et des groupes qui lui sont familiers et plus ou moins proches, a été de publier une bonne partie de mes recherches avant la présentation de la thèse. Je voulais voir comment ce type d’étude, inédit en Belgique, serait reçu par différents milieux socio-culturels. Laissons de côté l’accueil qui lui fut réservé par des groupes autres que ceux de la noblesse et de la bonne bourgeoisie, cette dernière étant, d’après ce que j’ai pu en voir, très intéressée par la question, fréquentant de-ci, de-là la grande bourgeoisie sans encore disposer de suffisamment de capitaux en sorte de pouvoir y être assimilée, ni de « clés » qui lui en ouvriraient la porte. Contrairement à ce que j’avais craint, les réactions ont été très positives chez ceux que le livre visait particulièrement, les membres de la haute société, qui apparemment s’y sont reconnus et ont été satisfaits du portrait ainsi brossé, bien qu’aucun nom ne fut cité. A l’inverse, l’ouvrage a été critiqué et boudé par une partie (mais seulement une partie) de ceux qui, à sa lecture, se sont rendu compte qu’un « spécialiste » par son étude même, ne leur reconnaissait pas de place dans des positions qu’ils pensaient occuper et dont ils découvraient l’ampleur de la distance qui les en séparait - et ses raisons. C’est pourquoi je ne suis pas sûre d’avoir contribué à susciter un intérêt positif pour les sciences sociales xkei une partie de ceux qui incarnent l’aristocratie déclassée ou la bourgeoisie peu dotée en capitaux symboliques marquants.
La haute société qui évolue au sein de la « fraction dominante de la classe dominante » correspond à une élite que sa prétention à l’excellence marque en premier lieu. Bien qu’elle présente pour caractéristique majeure la
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cuimilativité de ses capitaux et la volonté d’occuper simultanément tous les champs, sa prééminence s’atteste particulièrement dans les domaines social et symbolique. Elle représente une élite essentiellement familiale régie par la tradition et soucieuse de préserver ses privilèges dont le moindre n’est pas la naissance dans une grande « Maison », bénéfice qu’aucim bouleversement social ou politique n’a encore réussi à lui retirer. Sa tendance à l’exclusivisme, la culture de l’entre-soi qu’elle pratique avec soin et la distance à la fois symbolique et effective qu’elle parvient à mettre entre ses membres et ceux d’autres milieux tendraient à la désigner comme caste.
Cependant, le fait que des familles entières, de même que des individus isolés puissent y être progressivement intégrés hypothèque cette proposition. Au fond, l’impératif du more nobilium, du « vivre noblement » sur une longue période subsiste, même s’il arrive que certains parviennent à se faire accepter plus rapidement.Par le passé, pour ceux qui ne pouvaient attester de leur honneur et de leurs mérites par le biais professionnel requis en l’espèce, il s’agissait alors d’accéder au Second Ordre par le respect d’une série de valeurs et de codes de conduite désignés comme propres à la noblesse, en un mot d’adopter un style de vie aristocratique. D’une certaine façon, à quelques nuances près, rien n’a vraiment changé, il est toujours possible de s’agréger à la « Société », mais il faut pour cela parvenir à s’en montrer digne aux yeux de ceux qui la composent. Le « Monde » ne peut être vu comme une caste, pas plus d’ailleurs que la noblesse , fôt-ce en vertu du principe même de
Je songe ici par exemple à Albert Frère, qui apparaît comme un « cas limite »
exemplaire puisqu’au sein de la « Société » il s’en trouve autant pour dire qu’il est devenu des leurs, que le contraire. Le fait est, et c’est ce que je voulais souligner ici, que ce fils de
« marchand de clous » est parvenu en l’espace de quelques dizaines d’années à se hisser dans l’échelle sociale jusqu’à fréquenter intimement une bonne part de la « crème sociale » qui le considère aujourd’hui comme l’un de ses ingrédients.
Par contre, au sein de la noblesse, certaines de ses fi-actions fonctionnent bien sur le modèle des castes. Il est des familles qui ne toléreraient pas que l’un des leurs puisse épouser un non-noble, quelle que soit l’étendue de ses capitaux. Les quartiers de noblesse n’ont pas disparu (bien qu’ils soient de moins en moins invoqués) et les exigences de l’Ordre de Malte, par exemple, sont là pour en attester.
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ranoblissement qui autorise a priori n’importe qui à espérer en bénéficier.
Comment les nouveaux nobles seront accueillis par les anciens est une autre question. Ceux en tout cas qui sont le mieux vus par la haute société - comme du reste par une bonne part de la noblesse - en étaient sinon membres, du moins très proches avant la concession de noblesse qui leur a été faite par le Roi. Le « sang bleu » ainsi transfusé est un « plus » par rapport aux fractions roturières du grand monde, quoiqu’il ne soit pas d’usage d’admettre ouvertement ce genre de chose. Pareil pour d’autres formes de capital - essentiellement économiques et culturelles - dont les grands bourgeois pourraient s’enorgueillir aux dépends de leurs pairs nobles, le vif-argent coulant dans leurs veines n’étant pas moins fertile que le bleu... Si, dans l’ensemble, l’homogénéité de la haute société ne peut qu’être cons6a.tée, il n’empêche que de légères tensions sont parfois perceptibles entre ses diverses branches nobles et roturières, francophones et flamandes, catholiques et libre- pensantes, traditionnelles ou « avant-gardistes », plus ou moins royalistes ou plus ou moins dotées en tel type de capital au détriment d’un autre. Ce qui est certain, c’est qu’eljcs tousse sentent plus proches et plus solidaires les unades autres qu’avec d’autres fractions occupant des positions voisines sur l’échelle sociale. Ce qui ne les empêche pas de soutenir moralement et financièrement des groupes proches par leurs valeurs et leur style de vie, bourgeois ou issus de la noblesse. S’agissant de celle-ci, peut-on dire qu’elle forme une classe sociale ? Pas vraiment d’après moi, ne fut-ce qu’en raison de son défaut de mobilisation et de conscience commune et bien que l’Association qui la représente ne ménage pas ses efforts en ce sens. Tout au plus peut-on dire qu’il lui reste actuellement un embryon de conscience de classe dont le contexte politique ne favorise pas la croissance. Mais les choses peuvent changer s’il se produisait un fait majeur propice à la mobilisation générale tel
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’^Q’î
qu’une guerre par exemple ou la menace de l’abolition institutiormelle de la noblesse - dont il n’est pas absolument certain qu’elle ne se produise, les milieux les plus sévères à l’égard de la royauté étant aussi les moins favorables au maintien de cette institution. On peut s’interroger sur le fait de savoir si le principe de l’anoblissement tel que pratiqué depuis trente ans n’a pas contribué à la mollesse idéologique endogène d’un groupe qui pour continuer à exister légalement est contraint d’ouvrir ses portes à des persormes avec lesquelles il prétend n’avoir rien en commun et, d’ailleurs, ne paraît pas le souhaiter. Je me demande si, en raison notamment des concessions de noblesse, l’aristocratie, plutôt que de perdre en prestige comme certains le prétendent, n’aurait pas fini par oublier sa conscience de classe. Ce n’est qu’une hypothèse et elle ne suffit en tout cas pas à expliquer à elle seule la gangrène nobiliaire que d’aucuns tentent de combattre, chacun à leur manière - et c’est bien là le problème - en surenchérissant sur des valeurs pontifiantes ou, au contraire, en les laissant s’étioler au profit de nouvelles dont nul ne peut prédire si elles sauront un jour, à nouveau, doter l’aristocratie d’une véritable conscience de classe.
Tant qu’à parler d’« aristocratie », terme que j’ai tout au long de cette thèse utilisé comme synonyme de noblesse, il est plus que temps de songer que son véritable pendant locutoire est en réalité « élite ». Les « meilleurs », l’élite sociale, ceux qui figurent la haute société, incarnent l’aristocratie bien mieux que les seuls nobles. Les membres de ce groupe, eux, sont bien conscients de leurs intérêts communs et n’hésitent pas à s’unir en sorte de les préserver . Cette aristocratie-là correspond actuellement à un micro-groupe d’environ cinq mille persormes en Belgique, réparties dans quelques dizaines de « grandes familles ». Entendons-nous bien cependant : seules quelque cinq
Jamais, en effet, elle ne fut autant mobilisée que durant la Seconde Guerre mondiale, ses familles ayant payé un très lourd tribut à la Résistance,
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cents personnes (hommes et/ou femmes"* ) incarneraient véritablement la haute société, les autres en raison de leur proximité familiale, leur étant assimilées^^^, cette assimilation étant toujours susceptible de prendre fin, de même d’ailleius qu’est possible le remplacement des membres de la
« Société » déclarés déchus par de nouveaux qui y seraient cooptés. Les conjoints, de même que les enfants et d’autres membres de la famille proche (frère, sœur, cousin, ...) de quelqu’im reconnu par ses pairs comme faisant partie du groupe, sont considérés comme en étant eux aussi membres au départ d’une présomption se voulant « logique » que les proverbes populaires
« Les chiens ne font pas de chats » et « Bon chien chasse de race » pourraient traduire. A leur charge ensuite de se maintenir dans le groupe puisque s’il faut du temps - parfois plusieurs générations - pour espérer pénétrer le « saint des saints », il en faut en revanche très peu pour en sortir. Un faux pas majeur ou une succession de trébuchements suffisent. La proximité familiale est capitale mais il arrive que des liens de sang ou des alliances étroites ne se traduisent pas en communauté de valeurs ou en pratiques prescrites par le milieu. C’est pourquoi il n’est pas exceptionnel que deux frères porteurs d’un grand nom, héritiers d’une « grande famille », soient perçus différemment, l’un faisant partie de la haute société, alors que ce privilège n’est pas offert au second. Si le rayonnement d’un patronyme célèbre prend généralement dans son faisceau les membres de la famille proche, il arrive plus souvent qu’on ne l’imagine que d’autres porteurs du nom restent dans l’ombre de la « Société », quoique tout de même sous l’éclairage de la « bonne société ». Ceci me fait dire que le prénom revêt ici une importance décisive et que c’est lui qui aux oreilles des initiés résume qui des porteurs d’un nom connu est du grand
Dans ce milieu-là, c’est très généralement l’homme qui est considéré comme l’élément majeur puisqu’il peut faire valoir un cumul de capitaux que le système, dans son été actuel, rend difficile dans le cas des femmes.
Ces estimations ont été soumises à beaucoup de témoins privilégiés qui sont d’accord avec les chiffres pré-cités.
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monde ou pas. En raison de l’anoblissement qui a pour ambition de faire accéder à la noblesse les représentants les plus méritants de diverses élites spécialisées, la haute société se compose pour près des trois-quarts de nobles, anciens et nouveaux. En ce sens-là, son style de vie ne peut être que doublement aristocratique. L’élite sociale qui pendant des siècles était figurée en premier lieu et presque exclusivement par les nobles, s’incarne aujourd’hui dans l’aristocratie, au cœur de laquelle une bonne part des élites nobles et bourgeoises s’est fondue.
Pour déterminer de l’extérieur qui peut, le plus légitimement possible, affirmer son appartenance à l’élite sociale telle qu’elle se présente aujourd’hui, un questionnaire établi par Michel Pinçon et Monique Pinçon- Chariot me paraît particulièrement adéquat. Ce tableau que le lecteur trouvera à la page suivante, les sociologues l’ont établi en vue de l’élaboration d’une
« grille d’appréciation de la position sociale d’agents que l ’on veut situer par rapport à la grande bourgeoisie y compris donc certaines familles de l’ancienne noblesse française. J’ai fait moi aussi passer ce test - discrètement s’entend - à une série de personnes, et je n’ai pu que constater que celles et ceux qui le réussissaient le mieux, étant la plupart du temps capables de répondre par la positive à toutes les questions - exception faite pour la dernière et l’on aura compris pourquoi - sont des représentants reconnus de la haute société belge. D’ailleurs, à cet égard, il semble bien qu’une uniformisation des styles et des pratiques aristocratiques puisse être constatée non seulement en Belgique et en France, pays voisins, mais au sein de la plupart des pays européens, les échanges culturels, économiques et matrimoniaux étant de longue date attestés entre leurs élites respectives.
396Michel Pinçon, Monique Pinçon-Chariot (2000), op.cit., p.30
Etes-vous un(e) bourgeois(e) ?
1- Capital économique
• Possédez-vous un portefeuille de valeurs mobilières (actions, SICAV, FCP) ?
• Disposez-vous d’au moins une personne à temps plein pour vos besoins domestiques ?
• En plus de votre résidence principale, disposez-vous d’au moins deux autres résidences (lieux de villégiature ou pied-à-terre dans de grandes villes) ?
• Etes-vous assujetti à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) ?
• Possédez-vous des biens mobiliers ou immobiliers à l’étranger ?
3- Capital familial et social
• Connaissez-vous les prénoms de vos arrière-grands-parents ?
» Pendant l’enfance, avez-vous passé des vacances en compagnie de cousins et cousines dans des maisons de famille ?
O Participez-vous à des dîners au moins deux fois par semaine (comme hôte ou comme invité) ?
• Etes-vous membre d’un cercle auquel vous auriez été présenté par des parrains ?
» Avez-vous des membres de votre famille qui soient de nationalité étrangère ?
2- Capital culturel
• Etes-vous élève ou ancien élève d’une grande école permettant d’intégrer un grand corps de l’Etat ?
• Enfant, vos parents vous emmenaient-il s dans les musées de façon régulière ?
• Allez-vous au théâtre, au concert ou à l’opéra au moins une fois par mois en moyenne ?
• Achetez-vous des œuvres d’art ou des antiquités ?
• Parlez-vous au moins deux langues étrangères ?
4- Capital symbolique
• Etes-vous dans le Bottin Mondain ?
• Des rues, à Paris ou ailleurs, portent-elles le nom de membres de votre famille ?
• Votre famille dispose-t-elle d’une maison de maître dans un village ?
• Etes-vous membre actif d’une société caritative ?
• Etes-vous membre de la Légion d’honneur ?
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Pour en revenir au test, quelques aménagements s’imposent afin de le rendre compatible avec la situation belge ; chez nous, il n’y a pas d’impôt sur la fortune, ce qui fait que pas mal de riches étrangers des pays voisins viennent s’y installer, quoique la Belgique soit loin d’être aussi attrayante que d’autres paradis fiscaux - ce qui autorise certains de nos concitoyens à une série de ruses pour tromper le fisc et nous vaut de qualifier la fraude fiscale de
« sport national », au même titre que le football dans lequel, soit dit en passant, on excelle moins. Chez nous, il n’y a pas non plus, à proprement parler, de « grandes écoles ». Il s’agit donc de faire référence aux universités ou écoles supérieures de niveau équivalent. H faut bien sûr remplacer le Bottin Mondain par le Carnet mondain ou, à la rigueur, par le High Life. Et tout aussi sûrement, c’est de noblesse ou d’anoblissement qu’il faut parler ou, à défaut, de l’accession aux Ordres nationaux et non de Légion d’honneur.
S’agissant du recrutement spécifique des membres de la haute société, nous avons vu dans cette dissertation qu’il se passe par cooptation, procédé également de mise quant à l’inscription dans les annuaires mondains, les clubs et cercles réservés à l’élite, certains clubs sportifs ou récréatifs, l’un ou l’autre groupement confessionnel et même quelques établissements scolaires dont les grandes familles et celles qui leur sont proches tentent de réserver l’entrée à leurs seuls enfants. La culture de l ’entre-soi, toujours, préside à la plupart des unions matrimoniales et l’homogénéité sociale est respectée au sein des rallyes et autres groupes d’activités. Le patronyme noble et haut-bourgeois fait l’objet de toutes les attentions afin que la réputation qui est la sienne perdure, que son prestige ne soit en rien entaché. Pour qu’il ne s’éteigne pas, une descendance, de préférence nombreuse et au moins partiellement masculine, est vivement souhaitée. Le nombre d’enfants supérieur à la moyenne nationale permet, dans les familles nobles et grand bourgeoises, de compenser l’extinction naturelle des lignées et de transmettre un certain
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nombre de patrimoines, parmi lesquels l’héritage économique et symbolique.
Chez les bourgeois surtout, il semble aussi qu’une descendance nombreuse relève de la stratégie qualitative (Nye) et quantitative (Daumard). La fécondité est ici vue comme un devoir familial de reproduction sociale et de transmission patrimoniale. Puisque les familles sont nombreuses, on comprend mieux aussi pourquoi la discipline et le sens de la hiérarchie^
notamment au niveau familial, sont importants puisqu’ils visent à faire régner un certain ordre. La famille relève conséquemment ici d’un style autoritaire, bien que le style maternel s’y superpose de plus en plus, sans toutefois s’y substituer. Le respect du nom suppose également le respect de tous ceux qui le portent et plus particulièrement des aînés. Les « grandes familles » fonctionnant sur un mode collectif et non individualiste, l’entraide est capitale et l’ensemble de la parentèle de l’individu est prise en compte dans sa traduction en diverses solidarités. Il arrive malgré tout que l’esprit de clan ou
« esprit de famille » se lézarde devant certaines « déviances » dont on aurait préféré épargner la mémoire familiale. Les « grands rassemblements » réunissant tous les membres du groupe parental ne sont pas exceptionnels et d’autant plus importants qu’une certaine distension intergénératioimelle est inévitable aujourd’hui. Il semble néamnoins que, dans la plupart des cas, l’esprit de famille en sorte revigoré. La mémoire familiale fonde l’identité de l’individu qui ne s’envisage pas en dehors de sa parentèle, et la solidarité du groupe est requise en vue de la conservation et de la transmission des patrimoines.
Au sein de ces patrimoines, il y a bien entendu le capital économique.
Si les familles de la haute société sont généralement des familles aisées, la richesse n’est pas un critère déterminant pour y être admis. Il est des personnes financièrement déclassées qui en sont et que l’on soutient au motif qu’elles disposent d’autres formes de capital hautement appréciées. A
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l’inverse, différents représentants de fractions nettement plus opulentes ne sont pas acceptés par le groupe parce qu’ ds* : n’ont ni les mêmes valeurs, ni la même façon de vivre. Il importe de souligner que la richesse doit être ici entendue dans une acception pluridimensionnelle dont l’aspect familial n’est pas la moindre de ces dimensions. Les patrimoines émergent de processus collectifs. Les représentants de l’élite sociale sont avant tout des héritiers et l’ancienneté des capitaux, de même que leur ancrage dynastique ne sont pas à ignorer. Le « Monde » aime les réussites lentes, progressives et discrètes, et voit dans la fulgurance de l’apparition de fortunes nouvelles un risque de revirement de situation qui ferait revenir leurs bénéficiaires à leur condition initiale. L’épargne est, de longue date, l’un des secrets de la stabilité des capitaux économiques de certaines de ses familles. La transmission des avoirs d’une génération à l’autre est aussi une pratique caractéristique qui fait de l’héritage la seule forme de richesse moralement acceptable et socialement valorisée. L’individu est ici envisagé comme dépositaire et non propriétaire des biens. Son rapport au patrimoine est nettement plus significatif que le volume de capital effectivement possédé, même si comme déjà souligné, la majorité des membres de la haute société se distinguent aussi par leur indépendance objective par rapport aux nécessités économiques. De l’argent, il en faut pour qu’ils puissent faire face aux iimombrables dépenses que génèrent le style de vie aristocratique et la taille des familles. Celles-ci tentent de compenser l’importance des frais liés à la socialisation des élites et à l’entretien de leur capital symbolique en s’astreignant à une épargne sévère - et souvent un peu vaine - dans le domaine strictement privé. Ce qui est également typique de leur rapport au patrimoine est la simplicité avec laquelle elles l’abordent. Ce sont les objets qui sont à leur service (même les plus beaux ou les plus rares) et non l’inverse, encore qu’il s’en trouve qui se songent « esclaves » de leur patrimoine. Cette même « simplicité » - toute relative - semble vouloir présider à leurs habitudes de consommation de biens
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et de services, les avoirs et les pratiques jugés ostentatoires étant évités.
Même chose dans leurs habitudes de consommation domestique. Le mode de vie de la haute société, s’il est incontestablement basé sur une consommation de haut niveau, à l’exemple de la fortune, se donne à voir mais ne se montre pas, se laisse exprimer mais ne se formule point.
Le même souci de discrétion préside à son style de vie particulier, dont j’ai l’espoir que l’ensemble de la thèse aura suffi à montrer l’existence et donc à confirmer mon hypothèse de travail. Ce style de vie est avant tout dirigé par la croyance de la haute société en Vexcellence et en des traditions fortes.
Certaines de ses familles auront mis du temps à s’adapter au monde professionnel et à faire du travail une valeur qui désormais est revendiquée par tous. L’obligation de réussite dans les études est patente, même si la confiance accordée à l’institution scolaire est limitée. Aux carrières professionnelles classiques (armée, diplomatie, barreau, métiers liés à la banque et à l’industrie, ...) viennent s’ajouter de nouvelles, comme par exemple celles qui sont liées au management ou à la communication. Les métiers portés sur le commerce ne sont plus vus comme dérogeants. Dans les métiers manuels par contre, il faut distinguer ceux qui relèvent de la créativité, de l’art, très bien acceptés, de ceux qui n’y ont pas trait et qui sont en conséquence soigneusement évités, étant des métiers « sales » qui pourraient « souiller » les grands noms. Le même refus de se « salir » en se compromettant s’atteste dans les allégeances politiques, toujours modérées et, en tout cas pour la plupart des représentants de l’élite, dans les pratiques philosophiques et religieuses, plus ou moins ferventes chez les uns et les autres, mais toujours discrètes, sans prosélytisme excessif ni pontification démesurée. Les grands débats contemporains sont prudemment contournés, sauf peut-être ceux qui touchent à des valeurs essentielles au groupe comme par exemple le sens de la famille, celui du devoir ou le savoir-vivre que ceux
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qui incarnent Télite et l’ensemble de la « mouvance nobiliaire » ne perçoivent pas comme sauvegardés ailleurs. Pareil dans le cas d’une série d’autres valeurs auxquelles ils sont attachés, telles que la fidélité aux ordres monarchique, patriotique et divin que leur traditionnel sens du service porte à soutenir et à défendre de différentes façons.
Quels que soient ses lieux de sociabilité, la haute société évolue dans des univers sociaux dont elle tente de préserver Vhomogénéité quoiqu’elle affirme régulièrement être soucieuse de témoigner d’ouverture à l’égard d’autres milieux que ceux qui lui sont les plus proches. U n’empêche, les
« mauvaises fréquentations » sont craintes et un système de contrôle relativement opérationnel est dès lors mis sur pied en sorte de limiter les marginalités et d’éviter les déviances, souvent perçues comme étant la conséquence d’amitiés inadéquates. Les rallyes sont un exemple parfait de ces dispositifs de contrôle, ce qui ne veut pas dire qu’ils empêcheront chez toutes et tous les unions ou les comportements non conformes à l’excellence et à la tradition. Les représentants de l’élite sociaUévoluant en cercles relativement hermétiques, afin de se soustraire momentanément à la pression exercée par leur milieu, en sont réduits à s’inventer diverses « stratégies d’encanaillement » qui échappent à la vigilance des « gardiens du Temple », quoique tout le monde soit au courant et préfère garder les yeux fermés tant que la stabilité de l’édifice ne semble pas sérieusement menacée. Ceux et celles qui ne supportent plus les codes et conventions aristocratiques ou les lourdeurs des responsabilités qu’on fait peser sur eux s’éloignent souvent d’eux-mêmes, s’auto-excluant ainsi du groupe.
L’ascèse aristocratique que je mentionnais plus haut, ascèse peu ou prou d’inspiration éthique est également perceptible dans Vhexis typique de la haute société qui s’exprime par une minceur, voire une maigreur des corps.
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mais aussi des visages lisses, affables et d’apparence sereine, traits qui, cilliés à une allure un peu raide et à un maintien fluide , font que beaucoup de gens, en les voyant, savent tout de suite à qui ils ont affaire. Leur façon de s’exprimer et leur autorité « naturelle » en font des êtres immédiatement repérables. Bien sûr, ce « naturel » le doit moins à une disposition innée qu’à un long et patient apprentissage de la distinction. A cet effet, les jeunes gens de la haute société sont très tôt intégrés dans des circuits relationnels et scolaires qui leur permettent, sans qu’ils en aient trop conscience, de devenir les dignes héritiers des attributs et privilèges de leur groupe social et de reproduire à leur tour ce système d’excellence sur leur propre descendance.
Parce que naître dans un milieu aisé reste un privilège, bien que les nombreuses obligations et pressions qui y répondent soient là pour tempérer le propos. Désormais, les jeunes de la haute société se doivent de s’appliquer, quoique pour une partie d’entre eux, les tâtonnements et les erreurs restent permis. La réussite scolaire et professionnel est attendue, peu importe, au fond, la voie qu’ils auront choisi d’emprunter. « Il est bon de suivre sa pente, disait Gide, pourvu que ce soit en montant », ce qui condamne les membres de l’élite - malgré le paradoxe - , à indéfiniment se réinventer et à multiplier les stratégies pour se maintenir au sommet, de même qu’ils doivent additionner les preuves de leur excellence, en premier lieu vis-à-vis des pairs, puisque comme l’écrivait Élias, « Quand on porte son attention sur la "bonne société" aristocratique, on se rend immédiatement compte à quel point l'individu y dépend de l'opinion des autres membres de cette société (...). Il ne fait effectivement partie de cette "bonne société" que pour autant que les
« Appartenir à l'aristocratie, c 'est savoir tenir sa place, tenir son rang, avoir une certaine prestance. Toutes choses qui se disent et se lisent dans les signes du corps que sont la posture, le maintien, l'allure que Ton doit avoir fière, le port de tête que Ton doit avoir altier, le regard élevé et surtout pas baissé, la hauteur de voix, la diction qui doit être posée etc. » : Vincent de Gauléjac (1999), op. cit., p. 166.
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autres en soient convaincus, qu'ils le considèrent comme un des leurs » Posséder les différentes formes de capital que le capital symbolique synthétise tout en les dépassant est important, mais ne suffit pas tout à fait au maintien d’une position sociale élevée : encore faut-il consentir un travail constant d’entretien du capital emblématique. Les capitaux correspondant à des formes de pouvoir, en dernière analyse, le pouvoir qui caractérise l’élite apparaît comme se dégageant de la combinaison de différents réseaux : sociaux, scolaires, universitaires, culturels, économiques, politiques ou idéologiques, les réseaux étant d’autant plus efficaces qu’ils seront diversifiés. Ce pouvoir issu des capitaux n’est pas dévolu à un seul mais émerge de la solidarité d’individus insérés dans des groupes. Et c’est la capacité de s’insérer dans ces réseaux, d’entretenir les liens ainsi tissés et de les mobiliser quand cela se révèle utile, qui serait la source de la véritable domination. Ces réseaux, relativement à la haute société, s’appuient d’abord sur la famille et la lignée, construites comme des chaînes dont l’individu n’est qu’un maillon, chaînes d’autant plus lourdes à porter qu’elles sont en or massif, ce que la modestie empêche, en principe, de reconnaître. Or, comme le soulignait Jules Renard, propos que je rapporte pour la beauté de la citation, « La modestie va bien aux grands hommes ; c’est de n’être rien et d’être quand même modeste qui est difficile ». Reste que cette modération qui incline les élites à se nier comme telles apparaît comme une garantie de leur pérennité au sein des classes dominantes, la domination réelle étant désormais celle qui ne s’affirme pas, celle d’individus qui s’effacent derrière des réseaux multiples, celle qui repose précisément sur la réfutation d’une quelconque influence sur les autres couches de la société. Cette discrétion, ancrée dans les mentalités et les esprits de tous et toutes, particulièrement en Belgique, est sans doute partiellement une conséquence du « complexe de survivance » de l’aristocratie dont j’ai parlé en début de thèse, complexe qui a fini par pénétrer l’ensemble de la
Norbert Élias (1985), op. cil, p. 85.
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mouvance nobiliaire, y compris bien sur, ses échelons les plus élevés. Ceux-ci néanmoins, bien davantage que celle-là, font de certains espaces de véritables scènes où la théâtralité de la vie mondaine va fonctionner comme une
« soupape de sécurité », un « sas de décompression », destinéîà la mise entre parenthèses de la discrétion et des considérations éthiques pour ne plus avoir d’autre souci que l’esthétisation aristocratique de l’excellence et de la distinction. Là, la retenue fait place à une extravagance particulière, dans laquelle la séduction tient une place de choix. L’ « honnête homme » cède le pas au gentilhomme emprarnt de « sprezzatura » qui fera la cour aux dames, particulièrement mises à l’honneur en ces espaces qui se muent à ce moment- là en occasions de réparer les outrages tantôt symboliques, tantôt réels qui leur sont faits dans un monde encore aujourd’hui foncièrement machiste contre lequel, il faut bien le dire, peu s’élèvent vraiment. Les mondains, en sexualisant les rapports sociaux, esthétisent leur vie pour compenser ses aspects éthiques vécus comme trop contraignants, bien que personne ne s’y soustraie jamais totalement. Tous les codes du savoir vivre, de l’art de la conversation mondaine à celui du baise-main, convergent vers une rhétorique spécifique qui redéfinit ces conventions à la lumière de la séduction.
D’effleurement, le baise-main se transforme ici en baiser sur les doigts - pour ne citer là qu’une érotisation mineure -, les fenunes baissant coquettement les paupières (ce qu’elles ne font pas en d’autres circonstances) feignant ainsi que leur pudeur a été ébranlée, pour se répandre l’instant d’après en rires de gorge et grands bruits de taffetas supposés suggérer qu’elles se refusent au désir de l’homme, auquel toutefois, il n’est pas exclu qu’elles puissent succomber ; en détournant ainsi les règles fondamentales, la séduction devient elle-même règle fondamentale qui « n 'existe que de n 'être jamais dite et qui ne
Jean Baudrillard, « L’apparence pure » (dossier « L’art de la séduction »), Le Nouvel Observateur, juillet 2001.
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s’applique qu’aux pairs, bien à l’abri des regards étrangers. La pudeur"*^®, habituellement revendiquée par l’élite sociale, s’efface elle aussi en de pareilles occurrences au profit des logiques de la théâtralité et de la séduction, lesquelles n’en deviennent jamais impudiques mais bien apudiques. Et la liberté de passer d’une logique à l’autre apparaît alors, ainsi que le montrait Mension-Rigau, comme une forme ultime de supériorité et d’excellence sociale, également caractéristique du style de vie aristocratique dont j’espère être parvenue ^ produire l’épure.
« Pudeur et revendication sociale forment un très vieux couple : dans les premiers siècles, les ordres monastiques se sont affirmés par une pudeur excessive ; au XIP siècle, l'aristocratie s'est formée autour de la pudeur courtoise ; au XIX^ siècle, c 'est au tour de la bourgeoisie, en attendant que les classes populaires (actuellement les plus pudiques) n 'affirment elles aussi leur existence par ce biais » ; Jean-Claude Bologne, Histoire de la pudeur, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 1997, p. 407.
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