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Les répétitions dans le discours: un indice de saillance?
GROBET, Anne
GROBET, Anne. Les répétitions dans le discours: un indice de saillance? In: Inkova, O.
Saillance. Aspects linguistiques et communicatifs de la mise en évidence dans un texte . Université de Franche Comté : Annales littéraires de l'Université de Franche-Comté, 2011. p. Vol.1,p.87-99
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http://archive-ouverte.unige.ch/unige:113069
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Annales Littéraires de l'Université de Franche-Comté, no 897 Série « Recherches en linguistique », n° XXVII
©Presses universitaires de Franche-Comté, Besançon, 2011 Collection Annales Littéraires de l'Université de Franche-Comté
Annales Littéraires de l'Université de Franche-Comté
Saillance
Aspects linguistiques et communicatifs de la mise en évidence dans un texte
Volume 1
so us la direction d'Olga Inkova
Presses universitaires de Franche-Comté
LES RÉPÉTITIONS DANS LE DISCOURS : UN INDICE DE SA ILLA NCE?
Anne GROBET
ELCF. Université de Genève
Appréhendées dans des contextes discursifs différents, les répétitions lexicales situées dans deux constituants adjacents soulèvent des questions intéressantes du point de vue de la structure informationnelle qu'elles pré- supposent, dans la mesure où elles peuvent donner lieu à des interpréta- tions très différentes, voire opposées: elles peuvent indiquer que le réfé- rent ainsi verbalisé est particulièrement saillant, ou au contraire signaler un certain « manque» de saillance, qu'elles viseraient à compenser. Cette ambivalence est-elle liée aux variations inhérentes aux différents types de corpus étudié ? Ou s'explique-t-elle plutôt par la complexité de la notion de« saillance >>?
1. Introduction
Pour répondre à ces questions, je me propose d'étudier la problématique des répétitions à partir de l'analyse d'exemples extraits de différents corpus oraux: débats radiophoniques, entretiens télévisés et interactions en classe. Le cadrage interactionnel de ces corpus est certes différent, de même que le contexte et les visées actionnelles qui y sont associés, pourtant on y retrouve un certain nombre de points communs. Il s'agit de discours oral, mais semi-spontané, dans la mesure où il implique une certaine préparation basée sur des supports écrits (autant dans les médias que dans l'enseignement). En outre, ces exemples impliquent tous un discours qui s'adresse directement ou indirectement à un destinataire pluriel - que ce soit le public des médias que sont la radio ou la télévision, ou la classe d'apprenants. Enfin, les locuteurs (écrivain, journaliste et enseignants)
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!>euvent être considérés comme des locuteurs «experts», dans la mesure où ils ont une certaine habitude de la prise de parole en public, ce qui a des conséquences non négligeables sur leur style de parole - et donc sur l'emploi des répétitions.
Pour des raisons de place, je restreindrai mon étude à une catégorie spécifique de répétitions, à savoir les répét ilions lexicales situées dans deux constituants adjacents et appréhendées à l'intérieur des tours de parole.
L'accent sera mis sur l'étude des répétitions impliquant des syntagmes nominaux caractérisés par des déterminants identiques. En revanche, la question des -répétitions liées à l'alternance des tours de parole, telles que les répétitions de confirmation et tes réponses-écho, qui peuvent être rattachés à diverses fonctions interactionnelles (cf. p. ex. Faraco, 2002 ; Bernicot
&
Clark, 2010) ne sera pas discutée: ce type de répétitions nécessiterait en effet un traitement distinct, car il pose la question de la saillance informationnelle sous un angle différent du fait de l'intervention des mécanismes liés au dialogue.Du point de vue théorique et méthodologique, j'adopterai les outils de l'analyse du discours et des interactions (notamment Chafe, 1994, Roulet et al., 2001). Dans cette perspective, je me propose de commencer par préciser la définition de la notion de saillance du point de vue de la structure informationnelle et de l'organisation du discours, afin de disposer des outils théoriques nécessaires à l'analyse des répétitions dans le discours et de répondre aux questions qu'elles soulèvent.
2. La notion de saillance et la structure informationnelle
Une explication possible à l'ambivalence de l'interprétation des répé- titions lexicales est liée à la notion même de saillance. Il est donc néces- saire de commencer par définir plus précisément cette notion, susceptible de recevoir différentes interprétations. Ainsi, même si la saillance peut concerner toutes les informations liées à la perception (Landragin), elle sera étudiée ici uniquement du point de vue de l'interprétation des infor- mations linguistiques et discursives. Plus précisément, il s'agit d'interroger ici le lien existant entre la saillance et la structure informationnelle du dis- cours, qui décrit les faits de continuité et de progression de J'information dans le discours (Grobet, 2002a).
De ce point de vue, on peut noter que le terme de sa ill ance, à l'instar de celui de focus, encore plus répandu dans les travaux portant sur la struc-
ture informationnelle (Galmiche, 1992; Lambrecht, 1994), est ambigu,
Les répétitions dans le discours : un indice de sai/lance ? 87
dans la mesure où il peut désigner à la fois ce que l'on veut rendre saillant (nouveau, rhématique), et ce qui est déjà saillant (connu, thématique). Ces deux aspects correspondent en fait à deux étapes successives du dévelop- pement du flux discursif: comme le montre Chafe (1994), dans un pre- mier temps, il y a introduction ou activation d'une information présentée comme nouvelle (par exemple par des procédés de focalisation syntaxi- ques, prosodiques, etc.), puis, dans un second temps, référence à cette information par des formes linguistiques indiquant son caractère déjà saillant.
Parallèlement à ces deux étapes, la saillance peut êtFe appréhendée du point de vue de la production et/ou du point de vue de l'interprétation: la mise en sail lance relève plutôt de la production, tandis que l'interprétation de la saillance se situe a priori plutôt du côté de la réception. Ces deux points de vue ne sont toutefois pas complètement antagonistes, dans la mesure où l'on peut rappeler, avec Chafe (1994), qu'en produisant le dis- cours, le locuteur fait des hypothèses sur l'état cognitif de l'interlocuteur - hypothèses que l'analyste peut à son tour tenter de reconstituer. Plus précisément encore, Chafe (1994) souligne que ces hypothèses peuvent concerner deux niveaux différents: d'une part l'état d'activation (le réfé- rent est-il déjà actif dans la « conscience» de l'interlocuteur?) et d'autre part l'identifiabilité (le référent est-il identifiable dans les« connaissances» de l'interlocuteur?). Il apparaît ainsi que la sail lance concerne à la fois des phénomènes liés à l'état attentionne! de la mémoire à court terme, et des phénomènes concernant la mémoire à long terme, impliquant également les connaissances encyclopédiques et culturelles.
3. Les facteurs discursifs de la saillance
Au-delà de la structure.informationnelle, il convient de tenir compte du rôle que peuvent jouer les autres plans de l'organisation du discours dans l'interprétation de la saillance. Les travaux de Landragin et Grobet (2002a et b) font apparaître que l'évaluation du degré de saillance, c'est-à- dire d'accessibilité cognitive, dépend de nombreux facteurs liés à la struc- ture de la langue (syntaxe, prosodie, sémantique, etc.), à l'organisation du texte (structure hiérarchique, conceptuelle, etc.) et à la situation (activités dans lesquelles les interactants sont engagés, relations interpersonnelles, subjectivité, etc.). Ces différents facteurs sont illustrés dans le schéma sui- vant, qui représente la saillance dans le discours, ce dernier étant appré- hendé suivant les propositions de Roulet et al., (2001) comme le résultat de
88 Anne Grobet
la conjonction de trois plans d'organisation, à savoir les plans linguistique, textuel et situationnel.
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Fig. 1. Facteurs discursifs de la saillance
Du point de vue des marques linguistiques, une expression pronomi- nale anaphorique, une structure syntaxique segmentée ou une atténuation prosodique par exemple pourront être interprétées comme des indices de sai !lance. Cette liste n'est pas exhaustive: on pourrait également men- tionner les rôles sémantiques par exemple (Giv6n, 1983). Les différents plans d'organisation du texte interviennent également dans l'évaluation de la saillance. Ainsi, la structure textuelle joue un rôle fondamental: par exemple dans une négociation la première intervention a une impor-
Les répéticior~s clans le discours: un indice de s11illance? 89
tance particulière pour le reste de la discussion; dans un texte écrit, on observe une différence de sail lance entre les informations présentées dans un titre et celles situées dans une parenthèse, etc. De même, l'organisa- tion conceptuelle sous-jacente est pertinente: par exemple un personnage qui fait l'objet d'une description a un statut conceptuellement central et est donc porteur d'une forte saillance. On pourrait mentionner encore d'autres dimensions pertinentes comme le type de texte (dans un récit les personnages principaux sont porteurs d'une forte sai !lance), la polyphonie (effets d'enchâssement entre discours citant et discours cité), etc. Enfin, les facteurs situationnels jouent eux aussi un rôle important dans la per- ception de la saillance des éléments discursifs. Par exemple, les interlocu- teurs, qui font partie du contexte immédiat, constituent nécessairement des référents accessibles dans toute interaction. De plus, les activités dans lesquelles ils sont engagés, auxquelles peuvent renvoyer des déictiques, influencent aussi l'interprétation du discours. Enfin, l'étiquette (très vague je le concède) de «subjectivité» renvoie ici aux facteurs psychologiques, interpersonnels qui peuvent modifier la perception de la saillance de cer- taines informations.
Même fortement simplifié, ce schéma fait donc apparaître que la saillance, qui fait intervenir de très nombreux facteurs discursifs, est une notion particulièrement complexe. Cette complexité est d'autant plus déli- cate à appréhender que tous ces facteurs n'interviennent pas avec la même prégnance dans tous les contextes: dans certains cas, comme par exemple dans les transactions de service, les aspects situationnels seront détermi- nants, tandis que dans d'autres, comme dans les textes théoriques écrits, ils passeront au second plan.
4. Saillance et sélection des expressions référentielles
Compte tenu de cette situation, il semble légitime de contester l'idée d'une forme de «transparence>> entre la saillance et l'utilisation d'un certain type d'expression référentielle, comme on peut la trouver dans certains modèles. Par exemple, selon le modèle d'Ariel (1990), l'utilisation d'un pronom serait l'indice d'une forte accessibilité cognitive, et à l'inverse, une formulation à l'aide d'un syntagme nominal, comme c'est le cas dans les répétitions lexicales étudiées ici, devrait nécessairement être le signe d'une plus faible accessibilité. Il est vrai que les référents fortement accessibles, par exemple parce qu'ils sont rendus disponibles par le cotexte immédiatement précédent, sont fréquemment verbalisés par des pronoms.
90 Anne Grobet
Il en va ainsi dans l'exemple (l), issu d'un enseignement en droit bilingue donné à Zürich1 :
(l) PW: mais il y a
un autre prin
cipe en:. en droit pénal 1 et nous allons -&nous allons d'ailleurs le . le rencontrer incessamment dans l'autre cas 1 quel est grand principe inscrit même dans la con- vention des droits de l'homme . eu ::h sur la ... l :::: - la manière dont quelqu'un: est traité quand on lui reproche. un crime ou un délit(Dylan
UNIZH07.02.2007)Dans un premier temps, un référent (un autre principe) est introduit par un indéfini, étant clairement présenté comme non identifiable et non dis- ponible dans la mémoire discursive des interlocuteurs (ici des étudiants), avant d'être repris ultérieurement par le pronom le, qui selon le modèle d'Ariel témoigne de sa forte accessibilité cognitive, accessibilité confirmée
ici par la proximité de l'évocation initiale.
Malgré l'existence de ces configurations typiques, d'autres exemples attestent l'existence de nombreuses répétitions lexicales qui ne paraissent pas justifiées d'un strict point de vue informationnel, dans la mesure où la deuxième occurrence du syntagme nominal suit immédiatement la pre- mière, renvoyant ainsi à un référent qui, suivant la théorie de l'accessibi- lité, devrait être considéré comme déjà accessible, et donc verbalisable par un pronom :
(2) GS: alors . dans les Maigre! 1 j . on m'a demandé
des
romanspoliciers
1 j'ai fait des romans policiers 1 et . j'ai mis un un personnage. Maigret \(Apostrophes, G. Simenon)(3) PM: alors quant
au Benigni 1
moi j'aime pas trop l'Benigni 1 j'vais pas recommencer: passer toute l'émission . sur ça 1. au bout d'un certain temps 1 c'est-à-dire qu'étant donné que le raz de marée que ça a provoqué chez les les auditeurs. du Masque\. chez les lecteurs de Télérama 1 (LeMasque et la Plume, La
réaction de PierreMurat)
(4) Ens :alorslesritesdepassage \ .. qu'est-cequ'unritedepassage \donc on avait déjà rapidement évoqué. la fois précédente/. euh le rite de passage c'est. l'idée de: ritualiser\ (2sec) de ritualiser/ ... lorsque1. Pour faciliter la lecture des exemples, je signale par des italiques ce que je considère comme l'évocation initiale du référent, et par des caractères gras la reprise, par un pronom ici ou par une forme lexicale par la suite. Les autres conventions de transcription figurent en annexe (point 7).
Les répétitions dans le discours: un indice de sali/ance? 91
passage d'une étape à une autre\ (2sec) nous deux p'tites choses le rite\ qu'est-ce que c'est
qu'un rite
\ .. vous verriez ça comment vous un rite\. ça implique quoi le terme de rite {4sec)(PNR
56-Gajo- 2.2003.Vl.ll.Hi.F.2.A){5) Ens: dans le langage courant (1 sec) par contre. vous utilisez un mot E2: l'attraction terrestre
Ens: le poids (2 sec) et ouais ça c'est
le poids\(3,5
sec) et le poids est une flèche donc on a=on appelle ça (?un) vecteur (PNR56-Gajo- 2.1901.Bl.S2.Phy.FBi.l)(6) PW: ((aspiration)) la &le soupçon 1 c'est- c'est une aussi
une
vermutungl ((aspiration)) mais une vermutung un :e un ::e eine negative vermutung 1 ( ... ] (Dylan UNIZH07.02.2007)Les reprises lexicales transcrites en caractères gras dans ces exemples ont en commun le fait de n'être liées ni à des modifications de détermi- nants, ni à l'alternance des tours, et de ne pas être indispensables pour l'identification du référent, ce qui apparaît encore plus clairement si, dans un contexte identique, on les supprime ou on les remplace par un pronom (chaque manipulation est signalée par une flèche) :
(2') alors. dans les Maigret 1 j. on m'a demandé des romans
policiers 1
-+j'en ai fait 1 et. j'ai mis un un personnage. Maigret \
(3') alors quant
au Benigni 1
-+ moi j'l'aime pas trop 1 j'vais pas recom- mencer: passer toute l'émission. sur ça[ ... ](4') alors les rites de passage\ .. qu'est-ce qu'un rite de passage\ donc on avait déjà rapidement évoqué. la fois précédente/ euh le rite de passage c'est. l'idée de: ritualiser\ (2sec) de ritualiser/ ... lorsque passage d'une étape à une autre\ (2sec) nous deux p'tites choses le rite·\ qu'est-ce que c'est
qu'un rite\ ..
-+ vous verriez ça comment vous\. ça implique quoi le terme de rite (4sec)(5') le poids (2 sec) et ouais ça c'est le poids\ (3,5 sec) -+ et c'est une flèche donc on a=on appelle ça (?un) vecteur
(6') ((aspiration)) la &le soupçon 1 c'est-c'est une aussi
un
e vermutung/((aspiration))-+ mais une un :e un ::e eine negative 1 [ ... ]
Dans ces exemples manipulés, 1 'interprétation globale paraît conservée : l'attribution des référents n'est pas problématique. Par contre, il faut noter que ces manipulations ne sont pas totalement anodines dans la mesure où elles modifient quand même, à un autre niveau, l'interprétation, notam-
92 Anne Grobet
ment en renforçant le lien des propositions modifiées avec le constituant précédent et en détournant l'attention du référent qui semble en quelque sorte passer à l'arrière-plan. Pour préciser ces premières impressions, il convient d'étudier de manière plus détaillée les fonctions des répétitions lexicales.
5. Analyse des fonctions des répétitions lexicales
Pour rendre compte des répétitions lexicales qui viennent d'être poin- tées, je développerai une hypothèse en deux parties, défendant l'idée qu'il existe d'une part un rôle commun joué par toutes ces répétitions, mais que d'autre part cette fonction commune se différencie suivant les exemples en fonction de leur contexte.
5.1. Une remise en sai/lance du référent
La notion de saillance permet de rendre compte de la fonction commune à ces répétitions, tout en différenciant les analyses. Mon hypothèse est que d'une manière générale, les répétitions témoignent d'une <<remise en saillance » de leur référent, c'est-à-dire d'une réactivation, remise au centre de l'attention de l'interlocuteur, indépendamment du fait qu'il vient d'en être question dans l'avant-texte2. En effet, on sait que les syntagmes nominaux ont pour fonction d'activer des informations qui ne sont pas déjà actives dans la conscience (Chafe, 1994); dans le cas des répétitions lexicales dans deux constituants adjacents, il y a reprise de la forme pleine comme si l'évocation précédente n'avait pas suffit à rendre actif le référent.
On peut se demander si une telle réactivation est liée à un statut spé- cifique du point de vue de l'identifiablité. Il est intéressant de noter à ce propos que la remise en saillance peut être effectuée non seulement par le biais de syntagmes nominaux définis qui renvoient à une information identifiable (ex. 3 et 5), mais aussi par des syntagmes nominaux indéfinis (ex. 2, 4 et 6). Les exemples (2), (4) et (6) ont cependant ceci en commun qu'il s'agit de référents génériques (G. Simenon parle du genre des romans policiers, les enseignants parlent des notions de rite de passage et de pré- somption/vermulung). Du point de vue de l'identifiablité, ce caractère
2. Sous cet angle, il serait intéressant de rapprocher les répétitions lexicales des noms propres lJUi semblent fonctionner d'une manière similaire dans les chaînes de référence (Schnedecker, 1997).
Les répétitions dans le discours: un indice de sni/lance? 93
générique les rapproche des référents présentés par des syntagmes nomi- naux définis (Lambrecht, 1994: 82; Grobet, 2002a: 135)- d'ailleurs dans l'exemple (5), le syntagme nominal défini verbalise aussi un référent géné- rique. D'un point de vue numérique, les référents identifiables ou géné- riques semblent donc être dominants dans les répétitions lexicales, mais cette observation reste à vérifier sur un corpus plus étendu.
La remise en saillance du référent indépendamment du statut infor- mationnel antérieur est ainsi un point commun aux répétitions lexicales illustrées dans cet article: la comparaison entre les exemples (2), (3), (4), (S) et (6) et leurs équivalents modifiés (2', 3', 4', 5' et 6') fait apparaître le caractère en quelque sorte facultatif de cette réactivation du point de vue de l'identification de la référence, qui se suffirait de formes pronominales. Pourtant, cette réactivation ne peut être qualifiée de superflue car elle est liée à la production de certains effets interprétatifs qui ressortent lors de la confrontation des deux séries d'exemples. Celte constatation conduit à la deuxième partie de mon hypothèse, qui est que lorsque la remise en saillance du référent opérée par une répétition lexicale se combine aux paramètres présents dans les divers contextes d'énonciation, elle fait émerger d'autres effets de sens plus spécifiques: ceux-ci feront l'objet de la partie suivante.
5.2. Fonctions « contextuelles " des répétitions
Les fonctions contextuelles spécifiques des répétitions peuvent être appréhendées en trois catégories, selon qu'elles sont plutôt liées à la produc- tion du discours, à son organisation interne ou à sa réception. Précisons qu'il s'agit de tendances générales et que certaines répétitions peuvent être interprétées simultanément à différents niveaux, comme l'illustrera le commentaire de certains exemples.
5.2.1. Les répétitions liées à la production du discours
Un certain nombre de répétitions semblent plus spécifiquement liées à la production du discours oral, qui ne va pas sans hésitations, interrup- tions et reformulations. C'est le cas dans l'exemple (6), où l'enseignant d'un cours de droit bilingue essaie d'obtenir la traduction du terme de vermu- tung (présomption en français).
94 Anne Grobet
(6) PW: ((aspiration)) la &le soupçon 1 c'est- c'est une aussi une ver- mutungl ((aspiration)) mais une vermutung un :e un ::e eine nega- tive vermutung 1 [ ... )
Suite à une réponse erronée (soupçon), l'intervention de l'enseignant vise à expliquer les nuances de ce terme, mais s'accompagne de nombreuses marques d'hésitation: la reformulation de l'article
(la le),
des allongements vocaliques(une),
les aspirations et plusieurs répétitions (c'est, une,vermu-
tung). Dans ce cadre, la reprise devermutung
se justifie par ce travail de formulation. Notons en passant que ces reformulations, même non inten- tionnelles, constituent probablement aussi des points d'appui facilitant la compréhension des étudiants (cf. 4.2.3.).Les répétitions liées à la production du discours peuvent aussi accom- pagner l'expression d'une insistance, comme dans l'exemple (3), où le critique se positionne face à des opinions contraires à celle qu'il défend, ce dont témoigne aussi le détachement pronominal à gauche (moi je) qui fait suite à la thématisation du film de Benigni par le syntagme détaché à gauche introduit par le connecteur
quant à.
(3) PM: alors quant
au Benigni 1
moi j'aime pas trop l'Benigni 1 j'vais pas recommencer: passer toute l'émission . sur ça 1. au bout d'un certain temps 1 c'est-à-dire qu'étant donné que le raz de marée que ça a provoqué chez les les auditeurs. elu Masque\. chez les lecteurs de Télérama 1La réalisation prosodique de la deuxième occurrence du syntagme
I'Benigni,
peu marquée, laisse subsister une ambiguïté sur la structure syntaxique du noyau propositionnel : il pourrait s'agir soit d'une struc- ture de type SVO, soit d'une structure segmentée à droite, où le syntagme nominal fonctionnerait comme appendice (Apothéloz & Grobet, 2005).L'interprétation peut donc varier, comprenant une focalisation soit sur le film (I'Begnini), soit sur J'appréciation du locuteur
(j'aime pas trop)
; dans les deux cas, la répétition coïncide toutefois avec l'expression d'une insis- tance liée à l'expression d'un sentiment personnel.En résumé, la réactivation opérée par les répétitions lexicales peut être interprétée en lien avec la production du discours lorsqu'elle est combinée à des indices renvoyant à la formulation du discours (bribes, hésitations) ou à des marques renvoyant à l'expression de la subjectivité du locuteur, et elle va alors de pair avec l'expression d'une insistance.
Les répétillons dans le discours: un indice de sni/lance? 95
5.2.2. Les répétitions liées à l'organisation du discours
Au sein du discours, l'organisation informationnelle ne constitue qu'un plan d'organisation parmi d'autres tels que la gestion des points de vue, des voix, des différents paragraphes ou séquences, etc. (Rou let et al., 2001).
Ainsi, dans certains cas, les répétitions lexicales ne se justifient pas tant d'un strict point de vue informationnel que du point de vue de la gestion d'un autre plan d'organisation. Il en va ainsi dans l'exemple (4), où la répé- tition lexicale coïncide avec le marquage d'un point de vue:
(4) Ens: alors les rites de passage\ .. qu'est-ce qu'un rite de pas- sage\ donc on avait déjà rapidement évoqué . la fois précédente/
. euh le rite de passage c'est . l'idée de: ritualiser\ (2sec) de ritu- aliser/ ... lorsque passage d'une étape à une autre\ (2sec) nous deux p'tites choses le rite\ qu'est-ce que c'est qu'un rite\ .. vous ver- riez ça comment vous un rite\. ça implique quoi le terme de rite (4sec)
Dans la dernière partie de cet exemple, l'enseignante (re)formule dans un premier temps sa question de manière générale (qu'est-ce que c'est qu'un
rite)
, avant de la reformuler en mettant l'accent sur le point de vue de ses élèves (vousverriez ça
commentvous un rite),
ce qui se traduit par la pré- sence du verbevoir
et par une double structure à détachement à droite,_thématisant à la fois l'origine du point de vue (vous) et l'objet interrogé
(un rite).
Même si la présente étude concerne avant tout les répétitions liées à des déterminants identiques, il semble indispensable d'ouvrir ici une paren- thèse pour noter que l'ensemble de ce passage est scandé et structuré par des répétitions du terme de rite et de ses dérivés, accompagnées de modi- fications au niveau des déterminants: introduction du thème général de la séquence
(les rites de passage),
première formulation de la question par un indéfmi générique(un rite de
passage), évocation elu travail déjà effectué par un SN défini générique(le rite de passage),
puis reprise du thème sous forme définie (le rite) et reformulation légèrement modifiée de la ques- tion initiale: qu'est-ce que c'est qu'un rite. Cette reformulation ouvre une nouvelle séquence: alors que la première question apparaît comme une question rhétorique à l'intérieur d'une intervention, puisqu'elle permet à l'enseignante d'introduire un rappel du travail effectué dans les cours précédents, la seconde ouvre un véritable échange avec ses élèves, à qui96 Anne Grobet
elle va demander des réponses sur la définiti on du
rite.Accompagnée de va riations de déterminants, la répétition apparaî t com me une ressource structur ante pour le di scours.
Da ns l'exemple (5), la deuxième in
tervention de l'ense ignant est éga le- ment intéressante à cet égard :
(5) Ens : dans le langage courant
(1 sec) par contre. vous utilisez un mot E2: l'attraction terrestre
Ens: le poids (2 sec) et ouais ça c'est le poids\(3,5 sec) et le poids est une fl èche donc on a=on appelle ça (?
un) vecteurJe ne m'attarderai pas sur les deux premières occurrences du syn
tagme nominal le poids,qu
i ontun fonctionnement plutôt dialogique
: dans unpremier temps,
l'enseignant fournit lui-même la réponse qu'il attendait d e ses é lèves, ava nt de la confirmer. Cette séquence s'achève avec la troisième occu rrence du terme de poids, qui, à la suite de la pause et du coordonnant
et, signale l'ouverture d'une séquence de définition: la réactivation opérée par la répétition lex ica le remplit ici un rôle de bornage.
O ut re le marquage de poi
nts de vue et de frontières, les répétitions dan s le discours oral peuvent auss i être liées à
la production d'un effet
ryth-mique ou poétique (au se
ns de Jakobson, 1963),par analog ie avec ce que l'on
trouve dans le di scours littéra
ire. C'est ce qui sepasse dans l'exemple (2), dont le locu teur, Georges Simenon, produit rég ulièrement des struc- tures pa rallèles, qui se
retrouventen grand nombre dans
lereste de ce corpu s:
(2) GS: alors. dans les Maigret 1
j .on m'a demandé des romans polic-
iers 1j'ai fait des romans policiers 1 et . j'ai mi s un un personnage.
Maigret \(Apostrophes, G.
Simenon)Il serait toutefois réducteur de considé
rer que la répétition des romans policiers se justifie uniquement d'un point de vue ryt hmique : elle est éga- lement liée à une fro ntiè re discursive liée à la séquence de discours rap- porté qui précède
,ai nsi qu'à un effet de sens que l'on peut cette fois plutôt rattacher au destin ataire et aux activités impliquées:
ilen sera question dans la partie sui vante.
Même trop brève,
la discussion de ces quelques exemples montre que la répétition lex icale co nstitue une resso urce particulièrement productive dans le marqu age des fro
ntières discursives,que ce so it au niveau de la
Les répétitions dans le discours: un indice de sai/lance? 97
gestion d es points de vue ou de séquences liées à des activités spécifiq ues comme
ladéfinit ion : elle n'y intervient pas seule, mais accompagnée d'autres
marquesde structuration morpho-syn tax
iqueset prosodiques
.Enfin
, associéeà des parallélismes syntactico-sémantiques, la répét ition lex
icale peut être liée à la production d'effets rythmiques que l'on peut rat- tacher à la fonction poétique de Jakobson (1 963).
5.2.3. Les répétitions liées à la réception du discours
La situation de la réception du discours, comprenant à la fois le ou les destinatai re(s) et le contexte dans un sens large incluant non se
ulement lelieu, mais éga lement les activ
ités en cours, jouent aussi un rôle décisif dans l'interprétation des répétition s.
Ainsi, dans l'exemple (2), la réactivation opé rée par la répétition des
romans policierspar G. Simenon produit, outre l'effet rythm ique men - tionné ci-dessus, un effet de foc alisa
tion sur le genre spécifique des romanspolic iers, genre qui est implicitement mis en co ntraste avec un genre de rol)l an plus littéraire, auquel appartiennent les li vres dont G. Simeno n était cout umier. Cet effet de co ntraste peut être rattaché à la situation de réception du di scours, à savoir une émissio n de
télévision littéraire
(Apostrophes) animée par un journa liste connu (Bernard Pivot): l'éc
rivainjus ti fie par là sa pratique d 'un genre littéraire tr adition nellement considéré comme mineur.
Il
existe aussi des activités qui se mblent orienter le di sco urs ve
rs unecertaine forme de « martèlement conceptuel
». Ilen va ainsi des publicités,
impliqua nt régulièrement des redites, mais aussi de l'enseignement. Tout
enseignant sait qu'il a
intérêtà reformuler les notions et l es ex plications
dont il so uhaite voir ses élèves faire l'acquisi tion. Ainsi, les répétitions
illustrées pa r les exe mples (4), (5) et (6) se justi fie nt éga
lement par l'activitéd'enseignement dans
laquelleles locuteurs so nt engagés et par le public
auquel ils s'adressent: des élèves de l'enseignement secondaire dans le cas
des exemples (4) et (5), et un public bilingue du niveau de l'enseignement
tertiaire dans
l'exemple (6).On peut faire l'hypothèse que dan s ce type
d'activité, comme dans la publicité, la remi se en saillance de l'informa-
tion liée aux répétition s n' est pas
tant liée à l'état d'ac tivation de l'infor-
mation da
ns la mémoire àcourt terme qu'à un e volonté de l'a ncre r dans la
mémoire
à long terme.98 Anne Grobet
Li ées
àdes effets co ntrastifs ponctu els ou
àdes martèlements co ncep-
tuelsassociés à des activités ou des genres spécifiques (enseignement, publicité), les répétitions lexicales doivent ainsi également être ra
ttachéesau contexte, comprena
ntles activités dans lesquelles
les interlocuteurssont engagés et les modal
ités spécifiques de la réception du discours. L
'effet de rem ise en sai !lance du référent qui leur est associé ne doit pas être pensé seulement en relation au contexte immédi at, mais également en fo
nctiondes objectifs à moyen et
à long terme des interlocuteurs.6. Conclusion
Au
terme de cette discussion, il est possible de proposer une réponse aux quest
ions posées dans l'introduction. Les différences observables dansl'interprétation des répé titions lexica les peuvent ai
nsi être rattachées àla fois
àla comple xité de la notion de sa
illance,qui implique plusieurs plans d'orga
nisation du discours, et à la variété de s contextes présents dans les exemples étudiés. Pour tenir compte de ces deux aspects, la présente étude a proposé une analyse des répétitions en deux étapes, combinant l'hy- pot
hèse d'unerem ise en saillance du référen
tfaisant
l'objet de lareprise avec
la description des effets plus spécifiques dépendant des variations du contexte discursif et pouvant être
rattachés à laproduction,
àl'o rganisa - tion et à la récep
tiondu di scours. Les pi stes ai
nsi dégagées sesont
révé-lées particulièrement intéressa
ntes et gagneraient à être développées avec,d'une part un élargissemen
t des observations à d'autres types de corpus, ce qui autoriserait une perspec tive comparati ve notamment avec l'éc rit, et d'autre part, une étude prosod
ique des répétitions,qui apporterait ce rtai-
nement un nouvel éclairage sur lesfonctions possibles (Couper-Kuhlen,
1996). Dans l'immédiat , on peut déjà retenir de cette recherche que même si elle pouvai
t paraître a priori problématique par sa complexité et la diffi- culté qu 'on peut avoir à la situer, la not
ion de saillance offre un angle d'at- taque particulièrement en
richissant pour l'étude des répétitions lexicales.Les répétitions dans le discours : un indice de sai/lance ?
7. Annexe : conventions de transcription
1 \Intonèmes ascendant et descendant
(3 sec.)
l
&
pe =petit
<ryb>
((éternue))
(en) fin
(?allait - avait)
xxx xxx
Pauses de moins d'une seco
nde(environ
1/.t, \12et
% de sec.)Indica
tion des pauses au-delà de la seconde Allongement syllabique
Chevauchement Enchaînement rapide
Troncat
ion (plusieurs types de phénomènes)Transc ription phonétique
Commentaire du transcripteur
Art
iculation relâchée, segment non prononcé Transcription incertaine
Segments incompréhensibles
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