par C H A R L E S L E M A U D
U
n poète a écrit en 1945 sur l'Egypte qu'il visitait pour la première fois : « Sans doute en Egypte tout est trop facile d'un côté, trop insoluble de l'autre. Cela forme une paresse.Peut-être faudrait-il la secouer. » Nasser l'a essayé à sa manière avec les heurs et malheurs que l'on sait. L e président Sadate s'attaque aux mêmes problèmes, à la fois extérieurs et intérieurs, conscient des contradictions auxquelles i l entend se mesurer, d'autant plus difficiles à résoudre que le pays compte plus de 40 siècles d'histoire.
Ces contradictions sont parfois paradoxales. L'Egypte se veut musulmane et rejette — aujourd'hui — le monde arabe et en est rejetée. L'Egypte se veut libérale et s'efforce non sans peine de se dégager d'une tradition de bureaucratisme et d'omni- potence. Elle se veut occidentale au moment où l'Occident mon- tre son manque de fermeté en Iran et découvre avec des tenta- tions d'un autre siècle sa dépendance pétrolière vis-à-vis du Moyen-Orient. Elle se veut pacifique — son peuple l'est pro- fondément, viscéralement — et elle n'a cessé d'être en état de guerre avec un puissant voisin.
Qu'est donc cette Egypte qui aujourd'hui n'est plus arabe, n'est plus socialiste, n'est plus tiers-mondialiste ? L'esprit et les choix qui animent sa politique actuelle sont-ils durables ? Les problèmes intérieurs et extérieurs qui se posent à elle sont-ils solubles ?
A
la jonction de l'Asie et de l'Afrique, l'Egypte vit dans un désert où le N i l lui donne 5 % de terres cultivables sur 1 million de k m2 : les espoirs de transformer sur une grandeéchelle de vastes étendues arides, telles que la nouvelle vallée, demandent des capitaux importants, une technologie particulière et une volonté peu commune. Quant au grand barrage d'Assouan, l'histoire dira plus tard s'il est un avantage ou, au contraire, une fatale erreur, tant sont divers et controversés les effets de sa construction sur le climat et la production ainsi que sur l a situation du Delta.
Africaine et orientale, l'Egypte est donc nilotique ; sa popu- lation s'accroît au rythme de 100 000 habitants par mois, soit plus d'un million par an. De 40 millions en 1978, elle comptera 65 millions en l'an 2000. Rien ne permet de penser que cette poussée démographique se ralentira : l'émigration offre un dé- bouché relatif : une diaspora de 2 millions d'habitants séjourne de la Libye à l'Iran, du Golfe à l'Arabie Saoudite — et une fuite de cerveaux d'une certaine ampleur se poursuit vers l'Occi- dent.
Les ressources sont essentiellement agricoles, destinées à la consommation locale ou à l'exportation (primeurs et surtout coton) ; mais si sa part diminue dans le P . N . B . (un quart seule- ment), l'agriculture occupe encore l a moitié des actifs et fournit 60 % des exportations. Depuis peu, le pétrole figure de façon significative dans les exportations (800 millions de dollars en 1978) et s'ajoute aux ressources du canal de Suez (500 millions de dollars), au milliard et demi de dollars des émigrés et aux revenus du tourisme (700 millions de dollars). L'industrie était dans une large mesure dans les mains de l'Etat (70 % de l'in- dustrie lourde), jusqu'à ce que le président Sadate se lance dans une large politique de libéralisation et d'ouverture. L e P . N . B . par habitant (517 dollars) n'en reste pas moins le plus faible de la Méditerranée.
I l faut donc nourrir, loger et occuper une population crois- sante, désormais orientée vers la paix et le développement.
L'administration qui doit faire face à ce triple problème cherche à le résoudre dans un climat de réorganisation et de refonte des structures, mais avec des habitudes héritées d'un centralisme bureaucratique remontant bien au-delà de Nasser — le scribe accroupi date des pharaons, et Mohamed A l i était à son époque le seul possesseur des terres égyptiennes — et avec des hommes d'affaires plus négociants que fabricants et plus enclins au profit rapide q u ' à l'effort à long terme. I l en résulte actuellement une
situation de libéralisme désordonné où l a grande richesse s'affiche de façon imprudente à côté de la grande misère.
L'Egypte reste profondément musulmane, bien qu'elle comp- te en Haute-Egypte et dans les grandes villes quelques mil- lions de coptes, qui ont réussi à tenir malgré la pression soit consciente, soit inconsciente, soit violente, soit tolérante de la majorité mahométane. Aujourd'hui encore des heurts et des échauffourées se produisent entre les deux confessions; M . Sadate a eu à s'en saisir récemment. I l est paradoxal de penser que le clergé copte a contribué à l'ouverture de l'Egypte aux cavaliers arabes, pour se débarrasser de l'Occidental de l'époque, qui était le basileus, représentant de l'empereur de Byzance. Cet islam, qui s'est développé sur une terre plus accueillante et plus paci- fique qu'en Asie, reste vigoureux et connaît un renouveau que l'on voit notamment chez les jeunes de l'Université et qui se tra- duit par une affirmation d'une spécificité non occidentale. Est-ce le retour à une identité perdue ? Ce serait beaucoup dire, car l'Egypte a toujours eu une identité très forte préservée ou recon- quise de siècle en siècle. Elle ne manque pas de rappeler aux frères de l a région qu'elle a été la première à recouvrer l'indé- pendance ; la supériorité intellectuelle qu'elle affirme volontiers, non sans outrance, est souvent mal supportée par ceux qu'elle considère comme des bédouins mal dégrossis et injustement riches.
E n dépit de la recherche que mentionnent les Mémoires du président Sadate, l'Egypte n'a donc jamais été en peine de son identité ; mais le balancier de l'histoire l'a rapprochée tour à tour de l'Ouest, de son fonds nilotique, de son appartenance musulmane, de son voisinage arabe, avec des paroxysmes qui furent suscités plus par les dirigeants du moment que par une tendance fanatique du peuple égyptien, essentiellement débon- naire malgré les coups de passion pour quelque personnage cha- rismatique ou contre quelque autre à l'immoralité spectaculaire.
Aujourd'hui les héros sont fatigués, y compris ceux de la Révolution qui ont participé à la libération du pays ou aux successives guerres perdues contre Israël. Las de se battre, ils pensent que la paix pourrait être à la longue une arme plus efficace et plus subtile, car le temps est de leur côté, du côté des peuples modestes et « longs vivants», comme dit un philo-
sophe, mais à la condition que les problèmes de l'alimentation, du logement et de l'emploi soient sur la voie d'une solution.
E n effet ce peuple de paysans ne veut plus supporter le poids principal de la confrontation : les quelques milliards de dollars qui lui ont été accordés à Khartoum après la défaite de 1967, assez régulièrement depuis, et encore récemment grâce au Fonds du Golfe, ne lui paraissent pas suffisants ; i l se sent mal récompensé des sacrifices consentis pour la cause arabe.
L a défaite de 1967 avait déjà amené certains compagnons de Nasser et peut-être même celui-ci à repenser le problème de l'affrontement. Cette méditation s'est accélérée depuis, et c'est dans la perspective d'une période où le décollage économique irait de pair avec la paix que L e Caire accepte aujourd'hui cer- tains risques externes et internes inhérents au processus engagé.
Risques externes, ce sont les relations avec les pays autre- fois « frères », dont on accepte la rupture, dont on subit les sanctions décidées à Bagdad et dont on endure les vexations à l a Conférence de Fès. O n encaisse ; mais on répond à ces avances par la violence du verbe ; les phrases utilisées au Caire n'en sont pas moins malheureuses, car elles ont blessé grave- ment en Arabie Saoudite notamment, même si des réconcilia- tions — mais lesquelles ? — sont prévisibles. S i elles ont blessé, les initiatives égyptiennes ont, encore davantage, heurté la sensi- bilité de la communauté arabe et tout autant la cohérence et l a cohésion qui restent pour celle-ci la base concrète de l'adhésion à l'Islam.
De même on se demande si les paysans habitués au pré carré que sont les Egyptiens ont su mesurer à sa véritable gra- vité les événements d'un lointain Iran et le traumatisme éprouvé par des pays riches et peu peuplés du Golfe qui découvrent brus- quement à quel point ils sont fragiles et exposés aux incertitudes du vide perse. A u Caire, on spécule sans doute plus sur cette inquiétude que sur les conséquences déstabilisantes de l'événe- ment, dans l'espoir qu'elle rapprochera les modérés et isolera des radicaux en passe de devenir eux-mêmes des modérés.
Des risques intérieurs ont été également pris : à vrai dire on ne croit pas à leur réalité ; la situation est apparemment bonne, et le président Sadate est l'objet d'une adhésion unanime.
Artisans et ouvriers spécialisés gagnent bien leur vie, grâce à un double métier ou au travail noir ; le fellah des campagnes est
assez satisfait des prix qu'il obtient, une classe d'hommes d'affai- res s'enrichit gaillardement. Cet aspect rassurant fait oublier la masse ouvrière et urbaine qui grossit d ' a n n é e ' e n année, les petits et moyens fonctionnaires qui vivent difficilement et res- tent amers d'avoir perdu la parcelle de pouvoir qui les justifiait, et, même si le fellah est satisfait, l'agriculture reste stagnante et les appoints extérieurs permettent seuls de couvrir les insuffi- sances de la production.
O n se rassure, en se fondant sur l'esprit de résignation et de docilité de ce peuple qui ne s'est soulevé que lors de hausses excessives des prix des denrées essentielles (par suppression des subventions) ou à l'occasion de comportements de nature à cho- quer la moralité publique. D'ailleurs qui mobiliserait ce peuple contre le R a ï s ? L a classe politique est en main, et une oppo- sition tolérée pour les besoins de la cause est contrôlée ; les syn- dicats sont dociles, la classe religieuse n'a pas été malmenée par un président lui-même sincèrement religieux et adhérant à un sunnisme orthodoxe et conservateur : certes i l y a avec les coptes des heurts qui peuvent aller jusqu'à mort d'hommes. C'est de la vieille habitude.
L a police, créée par Nasser, est nombreuse, informée, rapide, en un mot efficace.
Les Frères musulmans existent bien, mais ils sont partagés sur la politique du gouvernement. Si Nasser a eu des difficultés avec eux, c'est notamment en raison d'un laïcisme véritable qu'il avait essayé d'introduire au début de son règne. Autant qu'on puisse le savoir, ils sont donc divisés, et des réactions violentes de leur part seraient à attribuer à quelques échecs sensibles de la politique du Raïs, à une aggravation spectaculaire des rapports avec le monde de Bagdad II ou, enfin, à une dété- rioration de la situation économique intérieure que l'on veut justement améliorer.
Autrement dit, la situation semble encourageante. I l y a néanmoins un malaise et un manque de confiance qu'empirent les dangers d'isolement propres à tout pouvoir qui s'affirme et qui se maintient. O n pourrait à cet égard paraphraser un passage du Coran sur la richesse en l'appliquant à la puissance : aux hommes qui l'irritent, Dieu envoie le pouvoir ; à ceux qui l'irritent doublement, Dieu envoie le double de pouvoir.
D
ans la mesure où l'on peut parler de choix, c'est-à-dire de décision humaine, car en Orient le divin ou son double intervient toujours pour expliquer les changements de circons- tances, l'homme au pouvoir a opté pour un arrangement avec Israël sous l a forme d'un traité de paix, pour un développement économique s'inspirant le plus possible de rinitiative privée et des investissements étrangers, pour une politique fondée sur l'appui de l'Occident, ou, plus exactement, des Etats-Unis.L e choix d'un arrangement avec Israël résulte de l'échec continu des solutions de force et de l a conscience que, de part et d'autre, on a intérêt à sortir de l'impasse. Cela est clair pour l'Egypte. Pour Israël le dilemme est plus sérieux : à l a politique de T e l A v i v s'opposent les réflexions de Nahum Goldmann résu- mées encore récemment dans l a Zeit du 13 juillet : « J'ai tou- jours été d'avis que la division du monde arabe favoriserait Israël s'il s'agit de mener la guerre, mais qu'elle a des effets catastrophiques si on en vient à conclure la paix, car seul un monde arabe uni aura le courage et l'autorité d'accueillir dans son sein Israël comme partenaire égal. »
U n processus s'engage difficilement ; conduira-t-il à un ré- sultat durable ? I l permettra certes de gagner du temps. Aura-t-il des effets bénéfiques en dehors de toute participation soviétique ? Les deux ans à venir permettront de tirer une conclusion de l a tentative courageuse, sûrement, mais audacieuse du Raïs et de la volonté d'aboutir des autorités américaines et notamment de M . Strauss.
L e choix d'une ouverture à l'initiative privée répond l u i aussi à Famère expérience du nassérisme, qui, au nom d'un socialisme au demeurant de façade, n'avait apporté que désillu- sion et retard au développement agricole et industriel du pays.
Son seul mérite avait été de libérer ce pays d'une autorité de plus en plus conservatrice et inefficace face à une population qui malgré son esprit d'obéissance avait pris conscience de sa mission et de sa dignité. U n haleur de chaland le long d'un canal du N i l n'avait-il pas dit un jour à un « effendi > étranger qui le photographiait en plein effort : « Tu sais, je suis un homme. » A part l a récupération de l a dignité, l'Egypte ne pouvait tirer qu'un maigre bilan : un barrage qui n'a pas apporté au déve- loppement de l'agriculture le coup de fouet utile et comportait
du point de vue hydrographique des problèmes insolubles, un système social qui n'avait eu finalement que le seul effet de donner aux plus modestes le sentiment que les riches étaient rabroués par le régime, un clan de petits-bourgeois lié à un système bureaucratique fort élaboré et assurant le retour à la stabilité d'une société éprouvée par les échecs du régime royal, enfin le rejet du marxisme, au demeurant pourchassé malgré l'intimité des relations entre Etats ; d'autre part, une alliance avec l'U.R.S.S., née d'une politique occidentale sans subtilité, mais qui connaissait des limites, sensibles dans la sélection des maté- riels militaires fournis, le volume des pièces de rechange con- senti, le rôle des conseillers militaires, sans parler parfois de fuites de renseignements vers l'extérieur. Finalement les Egyptiens en étaient arrivés à conclure que ces Blancs, qu'ils fussent de droite ou de gauche, se conduisaient comme des Blancs et que ceux de gauche se comportaient finalement encore plus mal.
Le temps aidant, cet Occident, dont le développement éco- nomique impressionnait le monde, la technologie civile l'empor- tait sur toute autre et le comportement psychologique s'était amé- lioré, redevenait séduisant ; de son côté l'Occident découvrait petit à petit sa dépendance vis-à-vis d'un monde arabe que Dieu avait gratifié de richesses noires fabuleuses. L'Egypte, se croyant indispensable à ce monde, grâce à sa population et à ses spécia- listes, a formulé ainsi une politique fondée sur les richesses arabes.
L e choix du camp occidental s'est à cet égard avéré jusqu'ici positif, mais, en revanche, on a minimisé, par esprit de supério- rité et par égocentrisme, les réactions des pays frères aux prises avec des problèmes internes et régionaux rendus plus aigus par la défaillance iranienne. De minimis non curât Egyptianus.
L e problème financier auquel on pense tout d'abord n'est pas crucial, n i immédiat : le milliard et demi de dollars pour 1979, que les Etats arabes laissent transférer, les autres revenus (pétrole, canal de Suez, tourisme, pipe-line Suez-Alexandrie), sans parler de la récupération des gisements du Sinaï et les espoirs du désert occidental, permettent de disposer de ressources non liées appréciables, qui relaient la défaillance arabe, défaillance à laquelle i l aurait fallu en tout état de cause remédier, car les moyens du « Fonds du Golfe » (2 milliards de dollars) avaient été entièrement consommés. Sur le plan occidental, les Etats-Unis continuent de fournir 1 milliard de dollars (dont 2 millions de
tonnes de céréales) et ont laissé espérer un accroissement de l'aide publique sous diverses formes (300 millions de dollars), sans parler d'une contribution privée grâce à des investissements divers, moyen commode pour les Occidentaux de relayer l'aide publique mais qui suppose une confiance durable à l'égard du régime. Allemands et Japonais, que les Egyptiens ont englobés dans leur demande au titre du plan Carter, restent ouverts, mais prudents. L a Banque mondiale, d'autres pays occidentaux, ont également promis leur concours. D'ailleurs les crédits offerts ne sont que partiellement utilisés, de sorte qu'en raisonnant sur les montants disponibles, les autorités égyptiennes disposent de deux années sans problème majeur. Enfin, après la révolution ira- nienne, l'Egypte prend une place suffisamment importante pour que l'Occident fasse de nouveaux efforts : on le lui rappellera si nécessaire.
L a dureté de la réaction des pays frères, dont le principal d'entre eux n'avait été qu'à demi prévenu ou n'était qu'à demi consentant sur la portée de l'initiative de Camp David, n'en reste pas moins sensible et on se demande si les dépôts des banques arabes qui viennent à expiration à la fin de l'année seront maintenus. Là encore les mois à venir permettront de préciser les chances ou les malchances de la politique.
Ces choix conduiront-ils donc au succès ? O u ne passent-ils pas à côté de l'essentiel ?
L
'Egypte fait partie d'une région qui sort d'une longue léthar- gie, avant succédé elle-même à une période prestigieuse alors que l'Europe occidentale se dégageait péniblement de la barbarie et que les Etats-Unis étaient terra incognito, sauf d'Erik le Rouge. H y a donc des problèmes psycho-éthiques, dont la solution exige du temps et qui travaillent en profondeur l'en- semble du corps islamique. I l y a des problèmes régionaux aux- quels l'Egypte ne saurait échapper, même si ses réflexes actuels la poussent à vouloir les ignorer. H y a enfin des problèmes natio- naux traditionnels.L e problème psycho-éthique est double : celui d'un déra- cinement par rapport au cadre traditionnel et d'une adaptation à l'industrialisation moderne, celui d'une conciliation philosophi- que et mentale entre la toute-puissance de l'Unique auquel tout
revient et dont tout dépend et la puissance indépendante de l'homme face à son Dieu : ce tête-à-tête d'égal à égal est le trait spécifique de l'Occident pour son bien ou pour son mal, car l'équilibre est difficile à atteindre, et la grandeur de cet Occident
a été le fruit de cet équilibre. I l est intéressant de constater qu'en monde arabe le proverbe : « Aide-toi, le ciel t'aidera » n'existe pas, mais qu'en revanche on y connaît le précepte « Assiste Dieu et Dieu t'assistera ». Confrontée aux impératifs de la modernisa- tion et de l'industrialisation, porteurs de la puissance de l'homme et de son libre arbitre, la société musulmane héritière de l'Orient n'a pas encore trouvé le nouveau souffle qui ne dépend que d'elle-même : elle a peut-être trop écouté les deux matérialismes blancs et elle n'a pas assez analysé les données spécifiques de son problème. Or, de ce Proche-Orient, l'Egypte est peut-être la mieux préparée pour élaborer une solution plus valable que la nôtre à l'intention du monde auquel inexorablement elle appar- tient.
A côté de ce problème fondamental, qui constitue le déno- minateur commun des réactions désordonnées ou contradictoires des pays de la zone, i l faut mentionner des problèmes spécifique- ment régionaux que l'Egypte ne peut ignorer et sur lesquels elle n'a qu'une prise relative : la défaillance iranienne et les hésita- tions israéliennes. Certes la défaillance iranienne renforce à cer- tains égards la position politique de l'Egypte qui devient l'un des deux piliers utiles des Etats-Unis, l'autre pouvant se situer quel- que part dans le sud de la péninsule arabique. Mais avec sa manie volontiers missionnaire, cet Occident ne veut-il pas trop démon- trer, trop faire, trop assurer... à cause du pétrole ? E n voulant éviter une politique de rupture, mais en tolérant de la part de certains des manœuvres de désagrégation en Syrie, au Liban par exemple, on risque tout simplement de déstabiliser l'ensemble de la région. Et le monde arabe même modéré ne pardonne pas à l'Egypte d'apparaître comme prêtant la main à de tels exer- cices. E n Orient, i l est dangereux pour un étranger de sortir de l'équivoque car c'est généralement à son détriment.
S'insérant dans ces problèmes ou s'y ajoutant, figurent des problèmes spécifiquement nationaux. Il est toujours délicat d'évo- quer ceux-ci, car le pays se cabre et s'indigne, se croit incompris et n'admet pas le jugement étranger. Ajoutons que les spécia-
listes, y compris les plus acquis au pays, comme les arabisants, ont tendance à ne voir que les problèmes étudiés depuis toujours et à ne les voir qu'en fonction d'idiosyncrasies anciennes, comme la contrition colonialiste ; tous nos pays ont été colonisés tour à tour et ont dû ensuite se débrouiller avec cet héritage, chacun à sa manière.
Les problèmes posés à cet égard sont complexes et simples : dépasser la survie, l'Egypte ayant été depuis trente ans à la limite de l'effondrement.
Comme cela a été mentionné plus haut, ce problème est triple : nourrir, loger, employer. Nourrir, mais comment faire progresser cette agriculture trop parcellaire, comment expliquer la persistance des subventions qui pèsent sur le budget, favori- sant l'inflation et encourageant de nouvelles subventions, inévi- tables d'ailleurs en raison des revenus déjà réduits ? Comment oublier d'une part des scandales se greffant sur des mesures aussi détestables, d'autre part un appel continu à l'aide alimen- taire extérieure ?
Loger, mais comment résoudre un problème qui conduit une partie des huit millions d'habitants du Caire à trouver refuge dans la Cité des morts habitée par les spectres et les squelettes, alors que trente-cinq mille logements sont construits par an au lieu de 130 000, que des lois périmées interdisent la remise en état des habitations existantes et que les grandioses projets de villes nouvelles avancent, à part quelques exceptions, à une vitesse dérisoire ? Comment oublier les insuffisances de l'infra- structure, des moyens de communications, et la lenteur de leur remise en état (trains, autobus, téléphone, etc.) ?
Employer, c'est une œuvre digne des pharaons, ont dit à plusieurs occasions diverses personnalités gouvernementales.
Mais que d'obstacles : les uns techniques qui ne tiennent compte ni des possibilités égyptiennes ou des faiblesses locales, comme le tunnel sous le canal, ni des abandons de projets tels que celui de l'Organisation industrielle arabe (A.O.I.), grossi pour les be- soins de l a cause aussi bien par les Egyptiens que par les entre- prises européennes bénéficiaires : en fait les « Bédouins » ne se prêtaient qu'à moitié à la réalisation du projet et les Américains n'en voulaient pas ou, en tout cas, pas pour d'autres qu'eux.
Quant aux projets civils et aux investissements privés, qui devraient être l'essentiel de la relance industrielle, l'hésitation
persiste : Mitsubishi a annulé une coopération nippo-égyptienne, Ford, Massey-Ferguson, Michelin, déjà très avancés, observent, bien qu'il y ait toute raison de penser qu'ils concrétiseront leurs intentions. L'observation vise le comportement des pays arabes ; ceux-ci accepteront-ils les produits fabriqués en Egypte, pour aider le « peuple égyptien » ? Feront-ils passer leur pétrole par Le Cap ? Retireront-ils les dépôts dans les banques ? S'abstien- dront-ils de nouveaux investissements privés, encore que ceci ne paraisse pas le cas jusqu'ici ? E n tout cas, i l faut en terminer avec ces deux Egyptes, celle du passé profond, pauvre, docile, routinier, et celle du présent trop superficiel et trop décroché du reste.
C'est là le rôle de l'appareil bureaucratique plus que de veiller avec un esprit tatillon au respect du règlement et à la nécessité de le tourner. O n sait comment cela se dit en argot cairote : « matehash Hamballi » (ne sois pas tatillon). De hauts fonctionnaires compétents et lucides le savent, mais ils se heur- tent aux lourdeurs psychologiques et sociologiques et au respect de l'autorité administrative, ils se heurtent aussi à la désinvolture de l'homme d'affaires appâté par le gain rapide, ils se heurtent au climat, à la surnatalité. I l faut que ces hommes réussissent ou du moins amorcent la réussite ; i l faut qu'ils surmontent la nature et qu'en associant le Soudan à leur effort ils parviennent à faire de celui-ci et de leur pays le grenier de la région.
De tels défis peuvent-ils être réglés sans intervention ni contrôle de la puissance publique ? Les pays en développement, même ceux qui ont réussi leur décollage, n'ont-ils pas dû faire appel à un certain autoritarisme que seules des sociétés militaires ont été capables d'exercer, non sans de terribles bavures ?
L a reprise du dialogue avec les frères arabes qui ne doivent plus être des « mounafekr » est d'autant plus impérative que les circonstances actuelles tendent plutôt à favoriser la fermen- tation et le désordre : quelques yeux brillent à la pensée d'aller trouver dans un régime libyen rénové la solution financière et territoriale d'un peuple trop nombreux installé sur un sol trop étroit. L a sagesse voudrait qu'on laisse aux pays de la région la responsabilité de s'arranger entre eux, sans intervention étran- gère ; une Egypte moins dressée dans un orgueil à vif pourrait y jouer un rôle prépondérant. U n trialogue bien conçu pourrait d'ailleurs contribuer au développement d'un tel processus.
Mais i l serait surtout bon de se rappeler qu'en réussissant à résoudre de façon spectaculaire les problèmes de politique exté- rieure, on risque de faire apparaître dans une lumière trop crue les problèmes, moins solubles encore, de politique intérieure.
C H A R L E S L E M A U D
ALBUM MONTHERLANT
PAR PIERRE SIPRIOT
(Editions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 243 p.)
Henry de Montherlant qui choisit le jour et l'heure de sa mort ne réussit point à naître le jour-anniversaire de la fondation de Rome. Aussi, ses débuts dans le monde s'entachèrent-ils de cet- te toute première supercherie, dé- noncée par Pierre Sipriot, qui le conduisit à revendiquer une coïnci- dence fictive. Il importe peu, au demeurant. Et nous n'irons pas chercher là quelque élément à ver- ser au dossier de l'affabulation montherlantienne ! Pierre Sipriot nous offre dans cet Album riche- ment illustré une vision quintes- senciée des temps forts d'une vie
et d'une œuvre qui ne participe ni de l'hagiographie, souvent lassante, ni de l'étude critique, par trop austère, mais qui se recommande par une justesse de ton et une égale finesse d'approche. La qua- lité des documents photographi- ques que nous devons à l'obligean- ce de Jean-Claude Barat met par- ticulièrement en valeur le tragique des dernières années de l'écrivain o ù le rien ne m'est plus semble l'emporter sur toute autre consi- dération. Un parallèle, voulu nous semble-t-il, fait intervenir à deux pages de distance l'image d'un tau- reau couché, après l'estocade, et l'une des dernières photographies prises de Montherlant, sur les quais de la Seine. Dans ces deux situa- tions la mort nous apparaît comme l'ultime délivrance.
ERIC VATRE