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Article pp.289-313 du Vol.133 n°2 (2012)

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Revue de synthèse : tome 133, 6e série, n° 2, 2012, p. 289-313. DOI 10.1007/s11873-012-0189-4

LANGUES, PAROLES ET TRANSACTIONS

Serge LLLUSIGNANUSIGNANUSIGNAN, La Langue des rois au Moyen Âge, le français en France et en Angle-, La Langue des rois au Moyen Âge, le français en France et en Angle- terre, Paris, Presses universitaires de France (Le nœud gordien), 2004, 296 p., bibliogr., index.

En rendant compte aujourd’hui de l’ouvrage de Serge Lusignan, La Langue des rois au Moyen Âge, le français en France et en Angleterre, nous voudrions ici discuter un choix de questions qu’il continue à poser sept ans après sa parution. L’auteur examine, en France et en Angleterre, la place du français par rapport aux autres langues avec lesquelles il a été en concurrence et l’évolution de cette place, faisant l’histoire de son triomphe et de son déclin. Il se concentre spécialement sur les deux derniers siècles du Moyen Âge et sur une documentation juridique et administrative.

Parmi les linguistes, l’histoire de la langue n’est pas toujours considérée sans réserves, et il y a sans doute à cela de bonnes raisons. Le fait que Serge Lusignan ait pu écrire un excellent livre qui relève de cette catégorie nous permet de comprendre pourquoi : l’auteur n’est pas un linguiste, mais un historien, et il montre ici aux histo- riens amateurs que sont les linguistes comment il faut travailler. Il est juste que l’his- toire de la langue relève de son travail plutôt que de celui d’un linguiste : l’usage des langues est un fait de l’histoire générale, et certainement pas parmi les moindres. On peut d’ailleurs regretter que son étude soit en général abandonnée par la communauté des historiens à un groupe spécialisé, dont la caractéristique majeure est l’absence de formation historique.

Cela ne signifie pas que le livre de Lusignan ne soit pas en phase, et parfaitement, avec des tendances actuelles de la linguistique, dont elle rencontre certaines questions et certaines réponses, comme nous le verrons encore ; c’est massivement le cas, en particulier, pour toute la sociolinguistique historique. Cela ne signifie pas non plus que Lusignan ne connaisse pas très bien la littérature en linguistique, ses résultats et ses méthodes : il le démontre par exemple lorsqu’il discute la question de la scripta.

Mais parce que ce livre, qui se situe dans la tradition de l’histoire de la langue, est plus conscient de lui-même que n’a pu l’être cette branche de la linguistique (et que son auteur est conscient de n’être pas linguiste, pour dire les choses rapidement), il réussit à éviter les interférences de la linguistique interne lorsque celles-ci sont indésirables.

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Par exemple, la nette distinction qu’établit Lusignan entre la question du caractère maternel ou appris du français et celle de son influence et de son prestige permet de répondre à la seconde. Cela n’est d’ailleurs pas sans gain pour la linguistique elle- même, qui dispose ainsi de meilleurs outils pour comprendre l’influence du français sur l’anglais, par exemple.

Lusignan a sans doute raison de remplacer (p. 216) la question du moment auquel le français a cessé d’être langue maternelle par celle du temps où il exerça sa plus forte influence : son livre démontre que les deux histoires ne se superposent pas.

Après l’analyse, comme deux histoires séparées et grâce à cette analyse, peut venir le temps de la synthèse : c’est la constatation du décalage entre la longue persistance d’un fort usage et d’un grand prestige du français en Angleterre, d’une part, et son rapide passage à une langue apprise, de l’autre, qui permet de comprendre la spécificité de l’anglo-français par rapport aux variétés continentales. L’évolution rapide et aber- rante de la variété insulaire est précisément ce qui démontre que celle-ci vit sur son propre fonds, sans que les apports continentaux exercent beaucoup d’influence. C’est parce que le français reste un moyen de communication courant en Angleterre, et que l’Angleterre continue à maîtriser le processus d’apprentissage, que le français évolue en Angleterre de manière si distincte.

Le présupposé idéologique général de l’ouvrage est la sympathie pour les minorités.

Il se marque par l’intérêt porté à la variation, la défense de la légitimité des variantes non parisiennes, le refus de la notion de dégradation et l’insistance sur les bonnes connais- sances linguistiques d’un grand nombre de personnes. Il y a là, de toute évidence, une saine et utile réaction contre une historiographie linguistique qui s’est longtemps inté- ressée exclusivement à la variété parisienne et normée, considérée comme une monade.

Dans quelques cas cependant, Lusignan est entraîné trop loin : page 233, si les Français se moquent de la manière de parler des Anglais, la réciproque n’est absolument pas attestée, et il faut conclure (de cela et d’autres faits) que le jugement des Français sur l’asymétrie de la valeur des variétés était partagé par les Anglais ; cela, d’ailleurs, ne change rien à la démonstration de Lusignan quant au caractère vivant du français en Angleterre à cette époque. Page 181, si David II parle si bien le français, au témoignage de Froissart, c’est précisément parce qu’il a été élevé en France.

C’est le grand mérite du livre que d’appuyer ses réponses sur des documents ; on comprend, et ce n’est pas un défaut, que le questionnement lui-même est orienté par la possibilité de trouver des réponses dans des sources. Cette prédétermination a cepen- dant quelques conséquences qu’on peut regretter, comme la difficulté d’établir des comparaisons entre les deux parties du livre, qui portent respectivement sur la France et l’Angleterre, et pour lesquelles les matériaux à disposition ne sont pas les mêmes.

Mais cela permet d’apporter du neuf dans les deux cas. Sur le français, l’approche choisie semble à première vue se distinguer des travaux existants par la grossièreté du mode d’investigation : il s’agit tout simplement de repérer l’abandon du latin au profit du français, en particulier dans la langue de la chancellerie royale. On pourrait penser que ce mode de connaissance du phénomène complexe de la diffusion du français dans tous les secteurs linguistiques est beaucoup trop massif pour apporter beaucoup aux analyses plus fines qu’il veut remplacer. Mais en réalité, cette limitation est large- ment compensée : premièrement, par la possibilité de comparer de grands nombres,

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et de faire un peu de statistique ; deuxièmement, par une finesse considérable sur le détail des lieux et des modes dans lesquels se fait ce changement très simple.

En réalité, le gain de précision est très important, et change notre perspective sur les lieux et sur les modes.

Une grande partie du livre étudie tout particulièrement la documentation de la chancellerie royale, et le lecteur pourrait en tirer l’impression que le triomphe du français se joue là avant tout. Mais cette documentation est très bien choisie pour aboutir à des conclusions inconnues ou peu connues, et très assurées grâce à elle : Lusignan a établi sans contestation que les rois de France ont mené au XIVe siècle une politique linguistique, que la place du français change radicalement en fonction des souhaits du souverain (ou de sa formation, comme le montre l’idée très convaincante que Philippe VI, éduqué pour être un grand seigneur et non un roi, a eu pour cette raison un rapport différent au latin, p. 112) et que les conflits, sur cette question, entre la chancellerie et lui se résolvent à l’avantage de ce dernier. L’étude du détail de l’évolution de la situation sous Jean II et la régence puis sous le règne de son fils (p. 81-85) est absolument démonstrative à cet égard. Cela n’empêche pas, d’ailleurs, que le choix de la langue soit déterminé aussi par le type d’acte et de destinataire, ni que la pratique établie par Charles V soit ensuite maintenue sans changement par ses successeurs.

La valeur du livre se mesure aussi à la possibilité de mettre en rapport direct les faits étudiés avec des faits semblables étudiés sous une toute autre perspective : les travaux de Martin-Dietrich Glessgen (voir la Revue de linguistique romane, t. 73, 2009, p. 413-526) sur la variation linguistique dans les chartes lorraines observent aussi avec un grand détail la présence de traits régionaux spécifiques en fonction du type d’acte et du rédacteur. La description par Lusignan (p. 59) de la chronologie de l’abandon du latin se superpose très bien avec le caractère supra-régional ou étroite- ment local déterminé par Glessgen. Cela ne nous apprend sans doute pas grand-chose sur la hiérarchie des dignités : on se doutait bien que l’Église écrivait plus soigneuse- ment que les laïcs, ou que les ducs aimaient plus le luxe que les communes. Mais ce que nous ne connaissions pas si bien, ou si sûrement, c’est la valeur sociolinguistique de la présence de régionalismes, la signification du passage au français et la structu- ration de l’espace français : si la marge du domaine passe plus vite au français que le centre, et varie plus que lui, c’est bien que cet espace linguistique est structuré en centre et périphérie, du point de vue du centre comme de celui des périphéries.

Le grand fait de l’histoire de la langue d’oïl qu’est le manque de documents pari- siens à date ancienne est mis ainsi sous un jour nouveau : il n’est pas un hasard, et il témoigne, par le silence même, de la structuration précoce de cet espace linguistique autour d’un centre. Cela n’ôte rien à la justesse de la belle formule de la page 92 :

« Le français écrit est né à la périphérie du pays d’oïl. »

Sur cette base, il est possible de mettre en perspective les projets et programmes que révèle l’étude linguistique. Lusignan insiste justement sur la volonté d’écrire sa propre langue (p. 66), et montre que cette volonté est d’autant plus forte que l’autorité responsable est étroitement locale. Cela pourrait être dû au fait que les luttes de pouvoir qui utilisent le choix linguistique comme instrument se situent à un niveau local. Pour le comte de Flandres ou de Champagne, l’affirmation du pouvoir se situe au niveau

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du royaume, et la dimension de l’horizon politique détermine la forme de la langue.

À l’inverse, une commune se moquera probablement bien de ce que fait le comte chez sa voisine. L’exemple cité à la page 96 est révélateur à cet égard : une section d’un document royal de 1321 est écrit in vulgari patrie Tornacensis et, comme nous l’apprend Lusignan, il ne contient aucun picardisme. C’est que, du point de vue du roi, auteur de l’acte, il n’y a pas à distinguer de dialectes à l’intérieur de l’espace d’oïl.

Du point de vue du roi d’Angleterre, en revanche, la distinction d’un anglo-français a tout son sens (ou au moins l’aura un peu plus tard).

Nous nous permettons de terminer par quelques légères réserves ou nuances, portant seulement sur des détails de l’analyse. Page 103, l’auteur semble s’étonner de ce que les habitants de Saint-Albain réclament un accord « escript en françois » alors que leur parler est franco-provençal. Pour que cela puisse surprendre, il faudrait que les habitants, ou n’importe qui en France, aient pu avoir l’idée que les parlers franco- provençaux formaient une langue s’opposant unitairement au français. Comme on le sait, ce n’est le cas de personne avant la fin du XIXe siècle et la définition par Ascoli d’une langue qu’il nomme franco-provençale ; la langue-toit des habitants de Saint- Albain est le français. Page 134, la mise en parallèle du développement des consonnes dites « quiescentes » dans les textes écrits par la chancellerie, et de la présence du français dans ceux-ci est certainement parlante. Mais indique-t-elle certainement un mouvement compensatoire de latinisation, comme le suggère Lusignan à la suite de Cerquiglini ? L’explication traditionnelle, qui voit un lien entre ce changement ortho- graphique et une nouvelle façon d’écrire, n’est pas incompatible avec les faits observés ici, puisqu’elle met en rapport le changement d’écriture avec la forte augmentation de l’écrit administratif. Pour parvenir à en savoir plus, il faudrait sans doute quitter ici la statistique, après qu’elle a permis de poser la question, et analyser le détail de l’élaboration et de la diffusion des nouvelles pratiques d’écriture. Pour le moment, on ne sait même pas si les changements orthographiques qui, comme le dit l’auteur page 141, se diffusent dans toute la France en même temps qu’à Paris, dépendent d’une influence de Paris, et encore moins s’il s’agit de celle de la chancellerie. En réalité, le fait que le français de la chancellerie ressemble dès le début au français écrit partout, du point de vue d’une importante innovation graphique comme de celui de la présence de régionalismes (voir également page 141, les chiffres de la présence de régiona- lismes dans les divers baillages, qui ne montrent aucune solution de continuité entre la langue de la chancellerie et celle du reste du domaine d’oïl) ne prouve pas que tout le monde s’est mis à écrire le français du roi ; cette preuve ne pourrait être apportée que par la démonstration d’une interruption ou d’un infléchissement de la tradition graphique extra-parisienne.

Enfin, un danger lié à la prise en considération presque exclusive d’un milieu et d’un genre textuel (ou d’un petit ensemble de genres textuels) n’a peut-être pas été entièrement évité : c’est celui de considérer comme spécifiques, et donc intentionnels, des faits qui peuvent avoir appartenu à la normalité de la copie de l’époque, telle qu’on peut l’observer dans d’autres contextes. Il est par exemple risqué, nous semble-t-il, d’affirmer page 252 que la chancellerie royale s’efforçait de conserver les graphies s’efforçait de conserver les graphies s’efforçait picardes. Rien ne l’indique, et l’auteur sous-estime probablement le conservatisme graphique d’une grande partie des actes médiévaux de copie.

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Lusignan a répondu à beaucoup de questions, et il en a posé d’autres, très bonnes, aux linguistes ; c’est maintenant à eux de travailler. Il semblerait, après les importantes publications d’Anthony Lodge du point de vue de la sociolinguistique historique, que les spécialistes de l’étude de la scripta commencent à s’intéresser de près eux aussi à la description de la langue de Paris au Moyen Âge (voir par exemple, l’article de Paul Videsott, paru dans la Bibliothèque de l’École des chartes, t. 168, 2010, p. 61-81).

Yan GREUB

Peter VON MOOS, éd., Zwischen Babel und Pfingsten. Sprachdifferenzen und Gesprächsverständigung in der Vormoderne (8.-16. Jahrhundert). Akten der 3. deutsch-französischen Tagung des Arbeitskreises « Gesellschaft und indivi- duelle Kommunikation in der Vormoderne » (GIK) in Verbindung mit dem Histo- rischen Seminar der Universität Luzern/Entre Babel et Pentecôte. Différences linguistiques et communication orale avant la modernité (VIII

linguistiques et communication orale avant la modernité (VIII

linguistiques et communication orale avant la modernité (VIIIVIIIee---XVIXVIXVIXVIee siècle). Actes du 3e colloque franco-allemand du groupe de recherche « Société et communi- cation individuelle avant la modernité » (SCI) rattaché à l’Institut historique de l’université de Lucerne, Höhnscheid (Kassel) 16-19.11.2006, Zurich/Berlin, Lit, 2008, 765 p.

Dans le sillage de précédents volumes sur le dialogue et la conversation, cet ouvrage collectif prend pour objet la pluralité des langues dans les interactions verbales médié- vales. À l’invitation de Peter von Moos, des historiens, des linguistes et des philologues apportent de nombreux éclairages sur une conscience et des conceptions médiévales de la langue à bien des égards éloignées de celles de la modernité, et s’efforcent également de saisir les enjeux et les pratiques de la différence linguistique dans des configurations sociales et des espaces très variés. L’on ne saurait ici présenter en détail chacune des 33 contributions souvent fort denses d’un recueil lui-même polyglotte (14 articles en allemand, 18 en français, 1 en anglais, avec des résumés commodes). Bien structuré, l’ensemble ainsi réuni donne en tout cas à saisir assez aisément nombre de phénomènes linguistiques importants au cours des VIIIe-XVIe siècles, une longue période durant laquelle affleurent fréquemment les références à Babel, le châtiment de la proliféra- tion des langues, et à la Pentecôte marquée par le miracle de la glossolalie des apôtres chargés de prêcher la bonne Parole.

Le cheminement commence par des réflexions méthodologiques permettant de se familiariser avec des concepts et des débats importants pour la compréhension des phénomènes linguistiques dans leur historicité. Thomas Luckmann, l’auteur de La Construction sociale de la réalité (Paris, Armand Colin, 1997), propose une topo- La Construction sociale de la réalité (Paris, Armand Colin, 1997), propose une topo- La Construction sociale de la réalité

graphie analytique ouverte des situations de communication qui reste attentive aux dynamiques de constitution et de consolidation des genres communicatifs, ainsi qu’à

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leurs limites. Le statut de la langue comme medium de base dans la théorie de l’influent sociologue allemand Niklas Luhmann est explicité par Alois Hahn. Bernard Laks met pour sa part clairement en perspective l’historicisation et la sociologisation progressives de la notion de langue dans lesquelles s’inscrivent in fine les travaux de linguistique variationniste et, conjointement, des analyses d’inspiration sociologique centrées sur la pratique des locuteurs. Mais l’observation des situations d’interaction verbale se heurte pour le Moyen Âge au passage quasi obligé par le texte. Les règles plus ou moins souples de la mise en écrit constituent alors des filtres essentiels, qui doivent impérative- ment être recontextualisés (Wulf Oesterreicher). Ce travail aboutit parfois à un résultat déceptif, pour l’hagiographie par exemple, qui recèle de nombreux discours directs, mais pas la transcription immédiate de situations de communication inter personnelle effective (Monique Goullet). De même, les phénomènes de « barbarolexie » présents dans certaines poésies ne peuvent offrir qu’un « aperçu lointain des modes d’échanges des clercs » (Pascale Bourgain).

D’autres articles se tournent plus résolument vers le thème annoncé de l’ouvrage en dégageant quelques aspects d’une « pensée linguistique médiévale » souvent préoccupée de surmonter les différences entre langues. Leur pluralité est notamment évoquée par Raymond Lulle dans son Livre de contemplation (Roger Friedlein), par un Roger Bacon soucieux que les missionnaires s’imprègnent des idiomes étrangers (John Tolan) et, surtout, par Dante. Son De vulgari eloquentia témoigne d’une vision certes poétique des langues (Jürgen Trabant), mais, surtout, d’une approche sensible à la part humaine dans leur formation. Dante conçoit en effet une unité linguistique originelle en hébreu, constate ensuite la division et la multiplicité de l’après-Babel, puis le développement d’une langue savante unifiée (le latin) et, enfin, en appelle à l’avènement d’une unité linguistique et politique plus haute, un vulgaire illustre censé resplendir sur toutes les autres langues (Irène Rosier-Catach et Ruedi Imbach). Les questions linguistiques demeurent néanmoins souvent peu présentes, sans doute en partie car il n’existe pas de corrélation forte entre langue et identité socio-politique (Alberto Várvaro). Les langues sont alors fréquemment mentionnées à des fins instru- mentales, par exemple dans les réflexions patristiques sur la glossolalie et ses usages par les prédicateurs (Silvana Vecchio).

Dans la pratique toutefois, il existe bien des différences linguistiques, à commencer par celle(s) qui distingue(nt) le latin des vernaculaires. L’étude de leurs rapports mutuels est dominée ici par les débats sur la pertinence de la notion de diglossie pour le Moyen Âge. Michel Banniard en refuse l’usage, souligne la complexité de la situation langagière aux VIIIe et IXe siècles, ne discerne pas de dichotomie franche entre latin écrit et oral français, et plaide plutôt en faveur d’un latin carolingien gradué en divers « niveaux » de langue, et donc d’une continuité typologique depuis le latin parlé jusqu’aux vulgaires. En accord sur de nombreux points, Peter Koch défend néanmoins un usage tempéré de la notion de « diglossie » et analyse le phénomène de variation dans l’activité langagière en intégrant de nouveaux paramètres. Avec ou sans la diglossie, les limites et les modalités de l’intercompréhension au sein de la Romania durant la pério- de-clé des VIIIe-Xe siècles cristallisent donc une part importante de la recherche (Marc van Uytfanghe). De nouvelles dynamiques dans les rapports latin/vernaculaires appa- raissent ensuite, notamment avec l’émergence de la notion de « langue maternelle »

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qui se diffuse à partir du XIIe siècle (Anne Grondeux), tandis que les contemporains se montrent également attentifs aux problèmes de communication posés par l’enseigne- ment de la théologie (Cédric Giraud).

D’autre part, si l’expérience de l’altérité linguistique est bien réelle, elle ne se traduit pas nécessairement au Moyen Âge, à rebours du sens commun contemporain, par la prise de conscience d’une identité linguistique propre. La force d’un prêche porté par la seule Parole qui vaille, celle de Dieu, peut ainsi surmonter les différences d’idiomes (Michaël Richter, Franco Morenzoni). Le XVe siècle se caractérise par des amorces de changements en ce domaine. Les négociations entre Français et Anglais menées entre 1390 et 1440 sont ainsi le théâtre d’un antagonisme croissant sur le choix de la langue (latin ou français, pour l’essentiel) devenue un marqueur identitaire, mais dont on sait également qu’elle doit demeurer un vecteur de compréhension (Serge Lusignan).

Autre évolution nuancée, le passage, avant la Hanse, des principautés d’Allemagne du Nord au hochdeutsch constitue un phénomène identitaire, mais s’explique aussi par des facteurs commerciaux, politiques et territoriaux complexes (Oliver Auge). Le rapport aux langues se transforme donc progressivement. Il reste cependant parfois toujours aussi problématique de dénicher des traducteurs compétents (Kay Peter Jankrift, Franco Morenzoni), ce qui constitue souvent un obstacle pour les négociations, par exemple sur l’union des églises (Thomas Haye). Les prédicateurs et les missionnaires confrontés à des langues peu connues sont à ce titre particulièrement exposés, et déve- loppent, à l’instar d’autres métiers de la parole, des stratégies pour rendre malgré la diffé- rence linguistique efficaces leur éloquence et l’usage des émotions (Carla Casagrande, John Tolan). Des passeurs, souvent mal identifiés, des instruments (glossaires, collo- quia gréco-latins), des expériences d’apprentissage (studia dominicains puis écoles jésuites au XVIe siècle) forment autant de tentatives pour surmonter un problème qui risque de bloquer ou, du moins, de limiter la communication. Néanmoins, il faut bien parfois, comme le fait Matteo Ricci, se rendre à l’évidence : le miracle de la Pentecôte ne se reproduit pas en japonais et en chinois, un long apprentissage est alors nécessaire (Adriano Prosperi).

Dans ce contexte, la sensibilité aux normes et aux crises de la communication orale reste vive. Une certaine conscience des différences entre dialectes ou entre langues est aussi perceptible, par exemple dans les Carmina burana, et l’on joue sur l’alternance codique dans plusieurs types de textes (Rüdiger Schnell). Mais la normativisation concerne en fait plus la parole que la langue. Selon Anne de France, la femme doit ainsi être bien enlangaigée et, même si des normes diverses sont énon- cées, la femme trop bavarde demeure un repoussoir (Gerhard Jaritz, Doris Ruhe).

Finalement, en délaissant parfois le terrain des langues étrangères pour entrer dans celui des émotions, du silence (Renate Lachmann), de la parole surtout, de son contrôle et de sa dépendance par rapport à la Parole première, le volume rend en fait bien compte de l’intérêt relativement modéré, voire de l’indifférence éprouvée par les hommes du Moyen Âge vis-à-vis de la différence linguistique dans les échanges verbaux. On lira à ce sujet avec profit la belle réflexion par laquelle Peter von Moos conclut ce volume.

Stéphane PÉQUIGNOT

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Stéphane PÉQUIGNOT, Au nom du roi. Pratique diplomatique et pouvoir durant le règne de Jacques II d’Aragon (1291-1327), Madrid, Casa de Velázquez (Bibliothèque de la Casa de Velázquez, 42), 2009, 640 p., CD-Rom.

Comme la thèse de Philippe Contamine, Guerre, État et société. Les armées des rois de France pendant la guerre de Cent ans, parue en 1972, celle de Stéphane Péquignot est appelée à devenir la référence d’un champ d’études, l’histoire de la diplomatie, qu’elle renouvelle de fond en comble. Jusqu’ici, faute de sources, les historiens fran- çais s’étaient peu intéressés à ce sujet, et c’est surtout à travers les travaux de George Cuttino et de Pierre Chaplais, à propos de l’Angleterre des XIIIe et XIVe siècles, qu’ils avaient eu accès aux réalités concrètes de la diplomatie médiévale – il faut mettre à part Françoise Autrand dont le rôle a été pionnier en la matière. L’étude magistrale que Stéphane Péquignot consacre à la pratique diplomatique du roi d’Aragon Jacques II (1291-1327) vient combler ce vide. L’objet, bien entendu, n’est pas de reconsti- tuer les affaires, nombreuses et complexes, traitées par Jacques II et ses conseillers au fil d’un règne long de près de quatre décennies, et traditionnellement considéré comme l’apogée de l’expansion catalane en Méditerranée. « Il s’agit de comprendre ce que signifie l’exercice de la diplomatie pour un pouvoir royal autour de 1300 en l’examinant sous ses différentes facettes, depuis la rédaction des documents jusqu’à l’élaboration d’une représentation du pouvoir royal » (p. 19). Si une telle étude est possible, c’est que les sources s’y prêtent merveilleusement : des milliers de pièces originales, des centaines de registres. Avec les archives anglaises, les archives de la couronne d’Aragon, à Barcelone, sont certainement les fonds les plus riches pour la période – encore faut-il savoir s’y retrouver. Toute la première partie (« Instruments et moyens de la diplomatie royale », p. 21-168) est donc consacrée à la présentation et à une étude approfondie de la documentation disponible : sauf-conduits, instructions, lettres de créance, procurations, lettres et rapports, aide-mémoires, dossiers emportés par les ambassadeurs, comptes, litterae de statu, tous ces documents envisagés d’un double point de vue, leur genèse et les conditions de leur conservation, en originaux ou sous forme de copies dans les registres ouverts alors par la chancellerie royale, avec une amélioration progressive de l’organisation de la documentation. La deuxième partie (« Le roi et ses ambassadeurs », p. 169-355) s’intéresse aux hommes choisis par Jacques II et à la façon dont ils mènent les négociations dont ils sont chargés dans une cour étrangère : grâce à la correspondance qu’ils échangent avec le roi, leur pratique de la diplomatie peut être analysée de façon très fine, depuis les efforts consentis pour connaître les rapports de force au sein de la cour dans laquelle ils se trouvent jusqu’aux manœuvres pour influencer ou même suborner tel ou tel conseiller influent. La masse de papiers et de parchemins conservée permet même de reconstituer au moins en partie cet art de la parole qu’est avant tout la diplomatie : dans les rapports des envoyés de Jacques II, Philipe le Bel, par exemple, parle, alors que les rares chroniques contemporaines insistent au contraire sur son silence impassible ! La troisième partie (« Le pouvoir en diplomatie », p. 357-520) est en fait composée d’une série d’études qui complètent le tableau brossé dans les deux premières parties : on retiendra tout particu- lièrement le chapitre 10, consacré aux rencontres entre souverains, objets de tractations infinies entre querelles de préséance et peur de l’attentat. Un CD-Rom joint au livre

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comprend les notices prosopographiques des ambassadeurs de Jacques II et des cour- riers à son service, ainsi qu’une liste des rencontres royales aux XIIIe et XIVe siècles.

Au-delà du cas aragonais, ce sont toutes les diplomaties occidentales du temps qui reçoivent une vive lumière. Les spécialistes des différents États contemporains auront beaucoup à moissonner dans le livre de Stéphane Péquignot : tout porte à croire, par exemple, que le gouvernement de Philippe le Bel disposait d’une diplomatie d’un type globalement similaire à celle de Jacques II, même si, comme le rappelle l’auteur dans sa conclusion, les modalités de la conservation des documents liés à la conduite des ambassades et leur copie dans des registres spécialisés montrent que l’entourage du roi d’Aragon accordait une importance particulière à ces affaires, qui peut très bien, du coup, s’être traduite par une efficacité supérieure des ambassadeurs de Jacques II. Signalons au passage, à l’intention des spécialistes des derniers Capétiens, quelle masse de renseigne- ments cet ouvrage charrie sur le compte de ces derniers – la proximité de Charles de Valois, le frère du roi, avec la cour aragonaise n’étant pas la moindre des surprises. Si elle était entièrement publiée, la documentation produite par la diplomatie de Jacques II bouleverserait sans aucun doute notre compréhension du gouvernement de la France capétienne, comme de celui des autres États avec lesquels Jacques II était en rapport.

La structure du plan (I], a], etc.) et la forme un peu répétitive des titres et des transi- tions s’expliquent par le caractère, nécessairement minutieux, d’une analyse serrée qui doit avancer pas à pas dans un domaine où les travaux manquent à peu près totalement : il revenait à Stéphane Péquignot de défricher, d’ouvrir la voie, d’abord pour lui-même, et aussi pour les autres historiens qui marcheront sur ses pas. Tout au plus peut-on concéder que certains développements auraient pu être abrégés, par exemple dans les chapitres 5 et 6, sur les caractéristiques des ambassadeurs, finalement assez attendues.

Peut-être l’auteur aurait-il également pu donner en annexe un florilège de quelques-uns de ces textes qui servent de base à son travail, et qu’il a utilisés en grand nombre au cours de son enquête – il faut s’empresser de dire que ce livre n’est que le vaisseau amiral d’une œuvre qui comprend de nombreux articles qui annoncent, complètent ou illustrent tel ou tel aspect. Ces réserves, on l’aura compris, ne sont là que pour donner sa crédibilité à un compte rendu enthousiaste qui, sans elles, paraîtrait de complaisance.

Redisons nettement qu’il s’agit d’un ouvrage de toute première importance, non seule- ment pour son sujet direct, la « pratique diplomatique » de Jacques II, parfaitement décrite et expliquée, mais également pour toute l’histoire de la diplomatie médiévale qui s’en trouve renouvelée, au moment où l’historiographie française commence à s’emparer de ce domaine à peu près inconnu pour elle – qu’on se reporte au congrès de la Société des historiens médiévistes, tenu à Lyon en juin 2010 et dont les actes sont parus à l’automne 2011. Comment ne pas noter, enfin, que Stéphane Péquignot introduit également les historiens français à la riche histoire de cette construction politique si origi- nale, les États de la couronne d’Aragon, vue dans ses forces comme dans ses faiblesses ? De ce point de vue, on peut d’ailleurs citer pour terminer le tome 31 des Cahiers d’études hispaniques médiévales, paru en 2008, dont la première partie, coordonnée par Sophie Hirel-Wouts et Stéphane Péquignot, comprend un dossier d’articles réunis autour de

« la parole des rois (couronne d’Aragon et de Castille, XIIIe-XVe siècles) ».

Xavier HÉLARY

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Benoît GRÉVIN, Rhétorique du pouvoir médiéval. Les Lettres de Pierre de la Vigne et la formation du langage politique européen (XIII

la formation du langage politique européen (XIII

la formation du langage politique européen (XIIIXIIIee---XVXVXVXVee siècle), Rome, École fran- çaise de Rome (Bibliothèque des écoles françaises d’Athènes et de Rome, t. 339), 2009, XII-1023 p.

L’imposante étude que Benoît Grévin dédie aux Lettres de Pierre de la Vigne, conseiller de l’empereur Frédéric II et principal dirigeant de la chancellerie impériale jusqu’à sa mort, en 1249, et à leur postérité aux derniers siècles du Moyen Âge, se propose un objectif ambitieux et de grande envergure. Si les recherches sur la pratique des chancelleries européennes au Moyen Âge central et tardif, ou bien les études géné- rales sur la théorie de l’ars dictaminis ne manquent pas, le thème crucial de l’émergence d’un langage politique standardisé et accompagnant la croissance et le perfection- nement des premières machineries administratives en Occident n’a pas fait l’objet d’une véritable synthèse. Grévin se propose donc d’en donner une à partir de l’analyse d’un ensemble textuel précis, les Lettres de Pierre de la Vigne, qui représentent un « cas d’espèce, à la fois délimitable, et étroitement associé à l’ensemble de cette dynamique » (p. 5). Cette summa dictaminis a été en fait créée au XIIIe siècle par un pouvoir poli- tique défini, le royaume de Sicile, mais à un moment où sa superposition temporaire avec la légitimité impériale le plaçait au centre des dynamiques de diffusion politique européennes : exceptionnellement individualisées par ses contemporaines, caractéri- sées par une diffusion multiple et complexe, les Lettres ont eu un impact déterminant à l’échelle européenne pendant le reste du Moyen Âge à travers leur influence sur les pratiques documentaires et textuelles des grandes chancelleries princières, des intellec- tuels et des professionnels de l’écrit dans plusieurs contextes et lieux d’écriture. L’ana- lyse de la construction, de l’organisation, de l’usage, de la circulation, de l’imitation et du réemploi de cet ensemble textuel aux valences multiples – rhétoriques, politi- ques, littéraires – révèle avec une clarté singulière, due à sa place d’exception parmi les summe dictaminis curiales de la même période, « l’histoire sociale d’un style » lorsque au terme de « style » nous donnons le sens défini de « forme originale à la fois

“informée” par les pratiques d’écriture et les idées d’un milieu social particulier dans la première moitié du XIIIe siècle et “informante” pour les pratiques d’écriture de milieux analogues à une époque postérieure » (p. 17).

Grâce à sa remarquable enquête néanmoins, Grévin obtient aussi au niveau métho- dologique un deuxième résultat d’envergure : l’histoire des Lettres devient l’histoire sociale d’un style fondateur du langage politique européen au Moyen Âge tardif grâce à une analyse qui se constitue, page après page, au croisement des différents domaines de l’histoire culturelle (c’est-à-dire l’histoire des artes dictaminis, et en même temps des genres littéraires, tout comme l’histoire de leur transmission), de l’histoire des pratiques textuelles (c’est-à-dire de la rédaction, de la circulation, de la conservation des documents de la pratique administrative, tout comme de ces étapes intermédiaires entre la théorie et la pratique que sont les summe dictaminis) et enfin de l’histoire sociale des milieux chancelleresques, intellectuels, politiques où les langages politi- ques s’engendrent et se modifient.

Le volume est organisé avec une admirable cohérence et l’argumentation se déroule avec une clarté exemplaire, étant donné le détail de l’analyse et l’ampleur, soit de la

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chronologie, soit du contexte géopolitique considéré : pour rendre justice à ce double effort, il nous faut – même rapidement – récapituler les étapes fondamentales du travail. Le texte est divisé en deux livres, dédiés respectivement à la rédaction des lettres de Pierre de la Vigne et à la création de leur somme, et à la réception contem- poraine et postérieure des lettres individuelles et de leur collection dans toutes ses formes. Le premier livre à son tour est divisé en trois parties : l’enquête présente avant tout de façon détaillée la forme mouvante de la collection, à partir de la rédaction des documents (pour la plupart écrits entre 1237 et 1254) jusqu’à leur organisation dans différentes versions, qui donnent l’idée, soit des métamorphoses subies par le matériel originel, soit des conditions complexes de sa formation. La seconde partie présente la relation des documents regroupés dans la collection classique avec l’enseignement et la pratique rhétorique contemporaine et les techniques de l’ars dictaminis. La troisième et dernière partie du premier livre prend en examen un élément crucial de l’enquête, c’est-à-dire la structure sociale et le fonctionnement de la chancellerie de Frédéric II et des derniers souverains souabes de Sicile : « la reconstitution de la transmission manus- crite des Lettres à travers leur métamorphose de documents isolés en instrument de travail professionnel, peut se doubler d’une reconstitution de la transmission personnelle de ce savoir au sein d’un milieu particulier de notaires italiens, puis européens » (p. 10).

Le deuxième livre prolonge l’histoire sociale des Lettres par une étude de leur réception et de leur réutilisation au niveau européen. L’ante-histoire de cette réception correspond à la circulation des lettres en tant que documents isolés, et à leur inscrip- tion dans les différentes formes de communication de leur époque de rédaction et de diffusion originaire (tels les sermons, les chansons, les débats rhétoriques, les écri- tures d’histoire) : les lettres font partie de cette histoire non plus du point de vue de leurs créateurs, mais des multiples milieux sociaux de leur réception, et des lectures auxquelles elles sont soumises. L’analyse entame enfin dans la cinquième partie l’étape la plus importante de la diffusion des Lettres : recueil de pièces historiques, matière à réflexion idéologique, miroir enfin et surtout d’exemples rhétoriques, elles deviennent, à l’intérieur d’un « super-ensemble textuel » constitué par les sommes de Transmundus de Clairvaux, Pierre de Blois et Jean de Limoges au XIIe siècle, et de Thomas de Capoue et Richard de Pofi au XIIIe siècle, un complexe de modèles d’écriture dont la poly- sémie originaire donne vie à une grande multiplicité de formes d’exploitation dans les royaumes occidentaux (la France ou l’Angleterre) comme dans les terres d’Empire (l’Allemagne et les principautés germaniques et l’Italie), ou bien dans des régions plus éloignées mais parfois très proches du point de vue idéologique ou culturel, telles la Castille ou la Hongrie.

La recherche de Benoît Grévin présente une extraordinaire richesse de thèmes : le croisement des domaines historiographiques qui constitue l’innovation réelle de l’ouvrage, rigoureusement exercé, ouvre au lecteur une étonnante série de pistes de recherche tout en lui donnant un éventail d’informations et d’analyses spécifiques auxquelles ce compte rendu ne peut que faire allusion. Parmi cette richesse extra- ordinaire, l’historienne de la documentation pragmatique italienne que je suis retient comme exemplaire de la fécondité de cette approche méthodologique l’analyse fine du rapport biunivoque et multiple entre l’ars dictaminis dans la version frédéricienne et polysémique des Lettres et les premières générations de l’humanisme florentin et

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septentrional, en plein milieu notarial et au croisement entre écritures de la pratique, discours politiques, théories rhétoriques et culture humaniste, et entre le latin de la chancellerie sicilienne, le latin cicéronien de la rhétorique étatique florentine d’un Coluccio Salutati et le vulgaire illustre.

Isabella LAZZARINI

Jocelyne DAKHLIA, Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Arles, Actes Sud, 2008, 591 p.

Parler de la somme de Jocelyne Dakhlia sur la Lingua Franca quatre ans après sa parution n’a pas que des désavantages. Tout en prenant acte du retentissement du livre, salué par les linguistes et par les historiens comme une étape déterminante dans le débat séculaire sur la nature de la lingua franca, il est ainsi plus facile de l’inscrire dans une œuvre en construction, notamment entre les deux collectifs Trames de langue.

Usages et métissages linguistiques dans l’histoire du Maghreb (Paris, Maisonneuve

& Larose, 2004) et Les Musulmans dans l’histoire de l’Europe. 1, Une intégration invisible (codirection avec Bernard Vincent, Paris, Albin Michel, 2011). Ce volumi- neux essai s’insère ainsi dans un questionnement sur les rapports de l’Europe avec le monde musulman, en particulier, mais non seulement maghrébin, qui dépasse la traditionnelle question des contacts, pour retrouver les traces de présences ou d’emprunts plus pérennes, et reconstituer la logique d’une dialectique qui rende mieux justice à certaines formes d’échanges et d’hybridations que le choix forcé entre affron- tement et fusion. Au-delà même de l’emploi du terme de langue-métisse dans le sous- titre, ces pages rappellent en effet que l’emploi de la lingua franca entre les XVIe et

XIXe siècles, comme langue d’intercommunication par les chrétiens (les juifs) et les musulmans, particulièrement dans l’Ouest de la Méditerranée, permet d’étudier toutes sortes de contacts sans tomber dans l’illusion d’un métissage qui serait conçu comme l’anéantissement de barrières confessionnelles. L’objet d’histoire Lingua Franca est au contraire le vecteur idéal pour envisager les interactions entre ces sociétés en épou- sant au plus près la forme de cette compénétration relative, plurielle, tantôt violente, tantôt pacifique, centrée sur l’échange de la course et du commerce, mais innervant dans ses profondeurs les sociétés maghrébines, et se prolongeant par des voies souvent inattendues, notamment celle du théâtre, jusqu’au cœur de l’Europe, comme dans l’Orient méditerranéen.

Car Lingua Franca est bien un livre sur la langue franque, mais qui poursuit son objet à l’aide d’une stratégie ambitieuse et franche, celle d’interroger la langue en historien, dans le respect, mais à une distance revendiquée, des travaux proprement linguistiques. C’est à partir de ces prémices (voir l’introduction, p. 11-29) que se déploie une stratégie d’enquête qui évoque discrètement par sa forme un livre plus ancien de Jocelyne Dakhlia, Le Divan des rois. Le politique et le religieux dans l’Islam (Paris, Aubier, 1998), dont l’un des axes était l’exploration du motif

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de la circularité. Lingua franca est en effet divisé en dix chapitres qui forment un ensemble cyclique : au prix de redites apparentes, de reprises assumées d’analyses des mêmes citations de textes stratégiques, Dakhlia fait tourner peu à peu le kaléi- doscope des interprétations possibles du phénomène lingua franca en montrant son fonctionnement dans ses sociétés d’insertion, en explorant les territoires géogra- phiques (son centre maghrébin et ses prolongements méditerranéens et européens) et sociolinguistiques (de l’oralité des « bagnes » maghrébins au théâtre français et italien du XVIIe-XVIIIe siècle et à l’intercommunication diplomatique)… À la fin du volume a été accompli beaucoup plus qu’un parcours chronologique (car l’essai réussit le tour de force de suivre à la fois une logique chronologique et thématique), des prodromes médiévaux (discutables et discutés) de la lingua franca jusqu’à sa résorption coloniale dans le sabir. C’est l’ensemble des territoires de la langue qui a été arpenté, malgré toute la difficulté d’enquête que représente un idiome que ses fonctions communicationnelles condamnaient presque toujours à l’oralité. Autour du paradoxe constitutif d’un langage parlé en terre musulmane mais composé à partir d’une base lexicale romane, au socle italo-ibérique, se construit peu à peu, contre le cliché d’un idiome d’intercommunication que sa pauvreté relative, liée à des fonc- tions limitées, aurait empêché de « créoliser », l’histoire d’une langue partagée aux

XVIIe et XVIIIe siècles par une partie importante des sociétés musulmanes maghrébines, notamment féminines, et inséré à plein titre par la culture européenne dans un jeu de représentation et de communication que seuls les changements de paradigmes amenés par la colonisation ont pu marginaliser. Nul idyllisme pourtant dans ses pages.

Le problème des limites fonctionnelles et symboliques de la langue, celui, central, de son rapport avec l’esclavage et la course, ne sont jamais esquivés. Il ne s’agit pas de basculer d’une vision caricaturale dans une autre, mais d’affiner notre compréhen- sion à travers un approfondissement qui montre, derrière la violence constitutive à l’affrontement de la course, ce que les multiples usages de la langue enseignent sur les modalités concrètes de cohabitation des populations chrétiennes et musulmanes en Méditerranée, et d’une certaine façon également, sans forcer le trait, sur la part d’Europe de ce Maghreb de l’époque moderne.

On l’aura compris, Lingua Franca, au fil de ses 500 pages, apporte une contribution décisive, non seulement à l’histoire de son objet, mais aussi à la réflexion sur la métho- dologie de l’histoire méditerranéenne moderne. On ne quittera pas ce beau livre sans évoquer certains des prolongements d’enquête qu’il invite à tenter. Pour d’évidentes raisons documentaires, la fin de la lingua franca, d’interprétation heuristique délicate, peut tout de même être retracée. Il n’en est pas de même de ses débuts, traditionnel- lement liés à la résurgence de la course et aux nouveaux contextes géopolitiques du

XVIe siècle, mais dont quelques indices invitent à chercher les antécédents en plein Moyen Âge. C’est en particulier le cas du Contrasto della Zerbitana, dialogue paro- dique entre un Italien et une habitante de Gerba de la fin du XIIIe siècle (p. 47-51), dont il est difficile de ne pas noter à quel point il se rapproche par certains traits morpho- syntaxiques de ce que sera la lingua franca. Si Jocelyne Dakhlia évoque avec raison les confusions terminologiques entourant l’analyse de textes écrits dans des langages romans composites à Chypre ou ailleurs en Orient avec la langue franque dont ils ne partagent pas les marques (généralisation de la forme infinitive pour tous les emplois

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verbaux, par exemple…), il est tout de même tentant de reprendre à nouveaux frais une enquête sur les populations franques du Maghreb au XIIIe-XVe siècle (en particulier sur les mercenaires castillans, catalans, génois des pouvoirs sultanaux) pour chercher de nouveaux indices, au plus près des sources possibles de la naissance d’une langue d’intercommunication à dominante franque en contexte musulman. Dispose-t-on de documents inconnus susceptibles d’apporter de ce point de vue du nouveau ? C’est peu probable, mais il n’est pas exclu qu’une analyse plus serrée des témoignages subsis- tants, ainsi que des liens des pays d’origine de ces guerriers et marchands chrétiens fréquentant le Maghreb avec la culture islamique, permettent d’avancer dans notre compréhension de la genèse de la lingua franca.

Un autre champ d’exploration qui pourrait se révéler fructueux concerne l’usage de la langue franque en Méditerranée orientale du XVIe au XVIIIe siècle. En dépit de la difficulté de glaner des témoignages épars, il n’apparaît pas impossible, en repartant de source tels que les « franquismes » du vocabulaire égyptien moderne et de textes syro-égyptiens comme le roman de Baïbars, de clarifier quelque peu la question de l’emploi possible de la langue franque dans un contexte moins immédiatement lisible que celui des relations entre le Maghreb et l’Occident chrétien. Il ne s’agit là bien sûr que de deux pistes possibles parmi la multiplicité de portes (dont celles donnant sur la question connexe des usages des langues romanes dans les méditerranées musul- manes de l’époque moderne) que cette enquête entrouvre tout au long de sa progres- sion magistrale.

Benoît GRÉVIN

Julie SAADA, dir., Hobbes, Spinoza ou les politiques de la Parole, Lyon, ENS Éditions, 2009, 250 p.

Le volume dirigé par Julie Saada se distingue par la grande cohérence théorique qui structure l’ensemble de ses riches contributions, donnant à la forme ouverte du recueil une efficace unité thématique et formelle, et par la clarté du propos général qui l’anime, bien détaillé dans son introduction. Cet ouvrage sera apprécié par les spécia- listes de Hobbes et Spinoza mais aussi, en général, par ceux qui s’intéressent aux rapports entre le savoir théologique, la philosophie du Moyen Âge et les nouvelles formes de rationalité et de performativité politiques qui surgissent dans le contexte trouble du XVIIe siècle européen.

Si le travail d’appréhension de la genèse de la modernité est reconnu comme un pivot de l’historiographie de l’Âge classique, depuis la thèse de Carl Schmitt au moins ce travail a été conçu selon le topos de la « sécularisation ». À l’encontre de ce schéma et de sa dérivation théologique du moderne, ce recueil privilégie la dimen- sion spécifique de la modernité, son geste d’auto-affirmation et de transformation conceptuelle de l’héritage du passé. De l’intérieur de cette orientation méthodolo- gique, l’objectif de l’ouvrage est de montrer comment les philosophies de Hobbes

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et Spinoza répondent à une crise historique, où les concepts du passé sont devenus inaptes à penser le présent, et redéfinissent les rapports entre le théologique et le politique, par le biais d’une nouvelle lecture de l’histoire sainte et d’une politique de la Parole écrite et proférée.

La première partie de l’ouvrage, une interrogation sur la genèse de la modernité, est ouverte par Éric Marquer, qui se demande dans quelle mesure l’œuvre de Hobbes peut être comprise comme une réponse philosophique à la crise historique de la société anglaise. Un réexamen des interprétations de Reinhart Koselleck et de Hans Blumen- berg, qui accentuent le rapport entre le chaos historique des guerres de religion et l’émergence de la philosophie hobbesienne comme création d’un nouvel ordre d’intel- ligibilité de l’homme et du réel, permet de dégager la spécificité de la perspective hobbesienne par rapport à d’autres réponses à la crise, telles les discours poétiques et économiques de certains contemporains. Pierre-François Moreau s’intéresse aux discontinuités et aux inflexions de l’histoire des idées, et considère les équivoques produites par la notion d’« augustinisme politique », telle qu’elle a été conçue par l’ouvrage d’Henri-Xavier Arquillière (1933). Que désigne-t-elle ? Quels faits de pensée rend-elle visibles ? Selon Arquillière, cette catégorie désignerait un courant d’idées au sein de l’Église catholique qui, réinterprétant certaines notions augustiniennes, aurait abouti à l’absolutisme ecclésiastique (Grégoire VII). Or cette interprétation, en elle- même problématique, justifie implicitement l’idée d’une vision linéaire de l’histoire, où finalement la modernité serait la version séculaire de la culture chrétienne. Mais l’augustinisme politique est une notion très riche, qui recouvre plusieurs modalités du rapport entre pouvoir religieux et pouvoir politique. Ainsi, il ne semble pas pertinent de l’utiliser d’une manière monolithique, par exemple lorsqu’on affirme que Hobbes et Spinoza s’opposent à l’« augustinisme politique ». La discontinuité avec la tradi- tion du jusnaturalisme thomiste est étudiée par Julie Saada, qui examine les trans- formations opérées par la philosophie hobbesienne sur la doctrine de la loi naturelle.

En effet Hobbes, définissant la loi comme « commandement », s’inscrit dans l’héritage du volontarisme juridique suarézien et de sa critique de la position thomiste, mais cette inscription ne saurait cacher la rupture qu’il opère avec ce même héritage. Penser la loi, de manière générale, comme commandement permet à Hobbes de promouvoir le caractère positif de la loi, et d’abandonner tout rapport d’analogie entre la loi natu- relle et la loi civile. Si la loi naturelle est réduite au profit de la positivité de la loi, elle reste néanmoins le pivot de son système juridique. La critique hobbesienne de la loi naturelle, par ailleurs, permet d’apercevoir la naissance d’une nouvelle forme de ratio- nalité à l’Âge classique.

La deuxième partie de l’ouvrage, consacrée aux nouveaux usages de l’histoire Sainte, est ouverte par Charles Ramond, qui étudie la question de la nature des voix extérieures et intérieures, chez Spinoza mais surtout chez Hobbes. Il montre comment ce thème, qui trouve son expression paradigmatique dans le problème théologique de la prophétie et du statut de la voix divine (réalité extérieure ou hallucination inté- rieure), recouvre dans le Léviathan une thématique très vaste qui touche à la généra- tion de la république, à la définition de la personne jusqu’à la nature de la loi naturelle et civile. Dépassant les cadres de la théologie, Hobbes ouvre une réflexion générale sur la nature de l’intériorité ou de l’extériorité des voix et des lois. Mais par sa théorie

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phénoméniste de la sensation, Hobbes s’interdit aussi toute distinction objective entre la perception d’une voix externe et celle d’une voix interne. Cette position a une importante retombée politique, car seul le souverain peut décider de l’objectivité, établissant quelles sont les voix qui font loi et donc celles auxquelles il faut obéir.

L’usage spinoziste de la figure de Moïse est étudié par Philippe Drieux, qui examine la nature et les limites du rapport entre l’accord linguistique d’une communauté et le pouvoir politique qui la gouverne. Si le partage univoque de la signification des signes est improbable, car l’interprétation se fait à partir d’associations d’idées inscrites dans le corps individuel par l’habitude, comment un langage commun peut-il surgir ? L’unification autocratique de la parole publique – comme dans le royaume mosaïque – est impraticable et absurde, car rien ne saurait nous priver stricto sensu de notre libre jugement. Ainsi, la possibilité des significations communes ne repose sur aucune autorité s’imposant de l’extérieur, mais est le résultat d’une imitation fondée sur la nature sociale du désir humain.

Jean Terrel confronte les interprétations offertes par Hobbes (De cive, Léviathan) et Spinoza (Traité théologico-politique) du régime politique institué au Sinaï. Selon le De cive (1642), les Hébreux ont institué la souveraineté de Dieu parce qu’ils ne voulaient pas obéir aux hommes, mais cette souveraineté est exercée par le prophète, qui est réputé parler et commander « au nom de Dieu ». Mais ici gît la faiblesse du royaume mosaïque selon Hobbes, toujours menacé par l’anarchie car il repose sur une croyance qui peut être révoquée. À partir de cette première analyse, Hobbes cherche progressivement à ramener l’État des Hébreux dans les règles ordinaires du droit politique. Dans le Léviathan (1651), il reviendra sur la spécificité de ce royaume sacerdotal, complétant le pacte d’obéissance divine par une promesse d’obéissance à Moïse, soit à une instance humaine de souveraineté, dont le dernier ressort est la crainte. La lecture spinozienne du régime mosaïque est ensuite située par rapport aux analyses hobbesiennes, ce qui permet de dégager les priorités différentes qu’ils visent. Theo Verbeek illustre certains usages politiques de l’histoire sainte à l’Âge classique, et notamment en contexte hollandais. Après la paix de Westphalie (1648), les tensions entre la Hollande, la Généralité, le stathouder et les républiques de l’Union s’étaient accrues. L’édition néerlandaise du Léviathan (Amsterdam, 1667), se situe par rapport à ce contexte historique, où les idées théologico-politiques hobbesiennes sont employées pour penser la souveraineté de la Hollande et ses rapports avec l’armée et l’Église. Spinoza, qui très probablement connaissait le débat hollandais autour de cette problématique, y portera sa contribution dans le Traité théologico-politique (1670), où l’interprétation de l’Écriture sera mise au service de l’histoire nationale. Elhanan Yakira étudie, en conclusion, la question de la liberté religieuse chez Hobbes et Spinoza. La formule « liberté religieuse » se réfère d’abord à la problématique des rapports entre l’État et l’Église où se posent, entre autres, la question de la liberté de la religion au sein de l’État et celle de la tolérance. À cette problématique, présente à la fois dans leur vie et dans leur œuvre, les deux penseurs donnent des réponses différentes, qui cachent les motivations et les orientations respectives de leurs concepts de liberté.

Emiliano FERRARI

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Stefano ANDRETTA, Stéphane PÉQUIGNOT, Marie-Karine SCHAUB, Jean-Claude WAQUET et Christian WWWINDLERINDLERINDLER, , dir., Paroles de négociateurs. L’entretien dans la pratique diplomatique de la fin du Moyen Âge à la fin du XIXXIXXIXee siècle, Rome, École fran- çaise de Rome (École française de Rome, t. 433), 2010, 446 p.

Ce volume collectif comprend dix-huit contributions auxquelles s’ajoute une longue intervention introductive de Jean-Claude Waquet et une conclusion des quatre responsables du volume, sur lesquelles on reviendra à la fin de ce compte rendu.

Contrairement à maints ouvrages de ce type, nous ne sommes pas ici face à la simple publication d’actes de colloque : il s’agit plutôt d’un véritable travail collectif mené en plusieurs étapes et né d’un projet commun dont l’introduction rend compte minu- tieusement. Chacun accepte ainsi d’inscrire sa réflexion dans un cadre qui, s’il est large chronologiquement, reste relativement circonscrit quant au périmètre de l’objet d’études puisque ce n’est qu’un pan limité de l’histoire diplomatique qui est convoqué, avec la question de l’entretien. C’est donc bien une pratique qui est interrogée dans ce livre, comme l’indique à bon droit le sous-titre, une pratique qui a ses propres acteurs, ses formes, ses objectifs, ses temporalités, ses circonstances, ses conditions de possi- bilité, une pratique qui varie donc en fonction d’un ensemble de paramètres qui sont spécifiques à chaque situation.

L’ouvrage présente une vingtaine d’études de cas, le pari étant qu’il est possible de faire émerger de cette matière un discours cohérent apportant sa pierre à l’indé- niable renouveau, dans les vingt dernières années, de l’histoire de la négociation, qui ne saurait désormais être réduite à un volet périphérique de l’histoire des insti- tutions diplomatiques ou de la très classique « histoire des relations internationales » (le volume en question constituant à cet égard un précieux outil bibliographique).

Le choix consistant à ancrer les enquêtes menées sur cinq siècles, du XVe au début du

XXe siècle, sur tous les continents et au contact de tous les régimes politiques possi- bles est l’autre grande caractéristique du projet. Du même coup, s’impose un postulat du livre selon lequel il est loisible de classer dans une catégorie homogène des prati- ques aussi variées que les entretiens entre un syndic de Barcelone et son souverain Alphonse qui vit à Naples, les négociations avec le Saint-Siège pour l’attribution d’un siège cardinalice, les rencontres entre les ambassadeurs et une maîtresse royale ou les ambiguïtés de la diplomatie de la jeune république française prise entre un personnel diplomatique traditionnel formé sous l’Ancien Régime et des émissaires ayant épousé la nouvelle politique républicaine. Le travail du compte rendu en est à la fois facilité et rendu plus malaisé, car si l’on peut tracer des lignes de continuité, et de discontinuité, il est tout aussi évident qu’il faut aussi rendre compte de la richesse de chacune des études de cas, constitutive de la force de l’ouvrage. Et comme il n’est jamais bon de céder à la tentation d’une simple analyse de surplomb, on entreprendra de présenter d’abord, trop sommairement hélas, le contenu des différentes contributions.

Dans la première, Stéphane Péquignot présente les entretiens advenus en 1451-1452 entre Antoni Vyniès, syndic de Barcelone et le roi d’Aragon et de Naples Alphonse le Magnanime qui réside en Italie : dans cet « espace ambigu de dialogue politique » inégal sont mis en évidence « les risques inhérents à la pratique de l’audience royale » face à une parole « imprévisible » et « difficile à stabiliser ». Mais, surtout, l’article

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pointe comment, au-delà de la déception du syndic, c’est le roi qui, en l’occurrence,

« en parlant trop ou trop peu pour finalement ne rien dire […] fragilise à terme l’effica- cité de sa propre parole » et « en affaiblit sa souveraineté ». Isabella Lazzarini, étudiant ensuite les pratiques de négociation de Bartolommeo Bonatti dans le cadre de la nomi- nation d’un cardinal dans la famille des Gonzague en 1461, s’attarde notamment sur la mise en texte et en scène des entretiens oraux, comme enjeu crucial du « maintien du réseau de communication et de relations qui constitue la base des rapports entre les États italiens », allant jusqu’à soutenir que « la “révolution politique” de l’Italie au

XVe siècle se fait grâce à la traduction en écrit, et en écrit conservé, des interactions politiques et des pratiques de pouvoir qui trouvent dans l’entretien diplomatique l’un des moyens les plus utilisés de son auto-définition ». Christian Windler s’attarde quant à lui sur les spécificités induites par les différences de culture politique et confession- nelle : son travail sur une mission milanaise auprès des différents cantons suisses, en 1565, met en valeur, à côté d’une nouvelle culture de l’éloquence qui se développe, l’importance d’une « culture diplomatique ancienne » qui conçoit la négociation « sur la base de l’affirmation du rang des interlocuteurs […] et de l’établissement de liens personnels ». Windler montre aussi comment la diplomatie peut s’avérer un espace utile de construction du vivre ensemble des confessions et un prétexte utile pour leurs reconnaissances croisées, jusqu’à « valoriser l’“hérétique”», et ce d’autant plus que l’essor d’une sphère publique éloigne ces entretiens des « négociations d’avantages personnels plus propres aux tractations avec les entrepreneurs militaires » – tels qu’ils sont dénoncées par exemple dans l’Histoire d’Italie de Guichardin. Manfredi Merluzzi, à propos des entretiens de Diego Rodriguez de Figueroa avec l’Inca Tito Cusi Yupanqui en 1565, et Dejanirah Couto, en travaillant sur les missions diplomatiques portugaises en Perse dans la première moitié du XVIe siècle, nous donne deux exemples circonstan- ciés d’entretiens diplomatiques avec des souverains relevant de cultures mal connues, échappant à la formation humaniste chrétienne des diplomates européens. Comment contrôler la surprise, voire l’émerveillement, et ne rien céder quant aux prérogatives juridiques d’interlocuteurs radicalement étrangers à la respublica christiana tout en évitant la rupture ? Il est hors de question de reconnaître quelque statut que ce soit à l’Inca, qui est assujetti théoriquement à la couronne castillane, alors que l’interlocuteur des Portugais jouit du respect dû à un souverain étranger légitime (on retrouvera d’ailleurs, plus loin dans le volume, une étude du véritable « poids normatif » de l’entretien dans le commerce interculturel au fil de la contribution de Philippe Rossler sur le commerce des blés avec les régences d’Alger et Tunis à la fin du XVIIIe siècle).

Dans un cas (le Nouveau Monde), une ritualité d’un autre ordre et une complexe gestion du temps frappent l’envoyé, alors que dans l’autre cas (la Perse), après bien des vicis- situdes et plusieurs tentatives portugaises pour tromper leurs interlocuteurs, s’élabore peu à peu « un style de négociation luso-oriental caractérisé par la sujétion des négocia- teurs européens aux normes de la diplomatie asiatique ». Carmen Menchini, de son côté, donne un autre exemple de la façon dont les entretiens diplomatiques liés à un événement – la crise de succession à la couronne portugaise – peut illustrer, du fait des objectifs divergents entre les parties en présence, les différences de « style » impor- tantes, malgré la similitude des situations : le jeu sophistiqué des représentations induit ainsi dans ces entretiens de Lisbonne de nouveaux équilibres entre les pays respectifs

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