Book Chapter
Reference
Les Frontières du genre
STASZAK, Jean-François
STASZAK, Jean-François. Les Frontières du genre. In: J.-F. Staszak. Frontières en tous genres. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2017. p. 37-60
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:99392
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Chapitre 2
Les frontières du genre
Jean-‐François Staszak
Ce chapitre porte sur une échelle et un enjeu dont la géographie – tout du moins la géographie française – s’est peu et tardivement saisie. Il examine comment l’espace est impliqué dans la (re)production du masculin et du féminin.
Bien sûr, le genre intervient à l’échelle la plus globale, comme en attestent les migrations internationales des Philippines qui viennent travailler comme nounous en Occident ou celles des Indiens employés dans le bâtiment à Dubaï. Mais la définition du masculin et du féminin procède de processus et d’espaces qui fonctionnent d’abord à une autre échelle : celle de la famille, de la socialisation, du quotidien. Dessiner des cartes de la distribution des hommes et des femmes à l’échelle du monde, des continents, des pays ou des villes présente rarement un intérêt. Il est en revanche pertinent d’examiner qui fait la cuisine, qui conduit la voiture, où sont les garçons et les filles dans la cour de l’école ou la salle de classe, s’il y a plus d’hommes ou de femmes dans la rue (et dans quelle rue) et si chacun et chacune s’y sent autant à l’aise, etc.
Nous proposons ici de regarder de près la frontière que nous considérons comme le « mur porteur » des rapports de genre : celui qui entoure nos maisons et nos appartements, cantonnant les femmes à l’espace et aux fonctions domestiques, et réservant aux hommes le privilège de l’espace et des fonctions publiques. Nous allons analyser comment ce mur porteur participe à la définition des identités de genre et à la mise en place de la domination masculine.
1 Genre et géographie a La géographie du genre
Le genre (gender), dans une définition communément admise, désigne la composante sociale et acquise des identités sexuées (le masculin et le féminin). Le genre renvoie moins à un état individuel qu’à des rapports sociaux, qui se trouvent être fondamentalement organisés par la domination masculine (l’existence de sociétés matriarcales reste l’objet de débats). Les études genre (gender studies) analysent la construction sociale du masculin et du féminin ainsi que les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. Il n’y a pas de « théorie du genre », sauf à prétendre que c’est une théorie que de soutenir que les identités féminine et
masculine, la place des hommes et des femmes et les relations entre eux ne se réduisent pas au biologique. Les études genre se caractérisent plus par leur champ que par les théories – de fait très diverses – qu’elles construisent et mobilisent.
Parler du genre, ce n’est pas parler (seulement) des femmes : tout comme le féminin, le masculin est une construction sociale qui prend place dans des rapports de pouvoir. Toutefois, la géographie féministe puis celle du genre ont jusqu’aux années 1990 – et pour des raisons compréhensibles – mis l’accent sur la violence et les inégalités dont les femmes sont victimes plutôt que sur ceux qui en sont les responsables et les bénéficiaires.
La géographie féministe puis la géographie du genre se sont intéressées à la composante spatiale des rapports sociaux de sexe. Trois approches se distinguent. Pour la première, il s’agit de voir comment l’espace (soit par exemple celui de ville, des migrations, de l’imaginaire, etc.) est profondément structuré voire produit par les rapports de genre. Ainsi, que peut-‐on comprendre aux quartiers de prostitution des grandes villes si on ne part pas du fait que les clients sont presque toujours des hommes et les travailleuses presque toujours des femmes ? Pour la deuxième, il s’agit de voir comment les identités et les rapports de genre sont structurés voire produits par des formes spatiales. Ainsi, et c’est l’objet de ce chapitre, que comprendre des identités et des rapports de genre si on ne prend pas en compte l’assignation matérielle et symbolique des femmes à l’espace domestique et la mainmise des hommes sur l’espace public ? Pour la troisième, il s’agit – sur un plan plus théorique voire épistémologique – de prendre en compte le fait que la géographie a été jusqu’à une date très récente une discipline très masculine, et que cela a induit des biais, qu’il faut identifier et combattre en promouvant une géographie alternative, moins fondée sur des valeurs et des comportements (socialement construits comme) masculins. Ainsi, le regard cartographique ou certaines pratiques de terrain seraient marquées par une volonté de s’abstraire de l’objet d’étude en le surplombant, attitude typique de la domination masculine. On peut tenter de la dépasser en proposant des méthodes moins objectivantes, plus immersives et empathiques : (construites socialement comme) féminines.
La géographie du genre, ce n’est pas analyser comment la définition du masculin et du féminin ou les rapports entre les hommes et femmes varient dans l’espace. Cette acception de la géographie, réduite à l’observation de la diversité des sociétés à la surface de la terre, est dépassée depuis longtemps. Pourtant, on ne parle pas des femmes (d’)ici comme on parle des femmes (d’)ailleurs. L’ancienneté de la lutte féministe et l’égalité de droit entre les genres posée comme principe légal et largement reconnu peuvent laisser croire que la question est réglée en Occident : que les
femmes n’y sont plus l’objet d’aucune oppression ou discrimination.
Contrairement à ce qui se passerait dans des pays ou les cultures qui n’ont pas connu ce progrès. On dénonce ainsi le sort fait aux femmes en Arabie saoudite, on interdit le port du voile dans les écoles et de la burka dans l’espace public français, voire du burkini sur les plages de la côte d’Azur. On peut s’étonner que ceux – des hommes occidentaux – qui prennent ainsi tant à cœur la défense des femmes quand il s’agit de celles des autres, ne se soient que bien rarement préoccupés de ce que les femmes occidentales peuvent encore subir en Occident, où la question de l’inégalité entre les hommes et les femmes est en fait bien loin d’être réglée. Une fois de plus, comme l’écrit G. Spivak, une des principales théoriciennes du postcolonial, l’homme blanc prétend sauver la femme de couleur de l’homme de couleur.
Pour ne pas tomber dans ce travers, ce chapitre – c’est un choix politique et non épistémologique -‐ n’évoque ni le voile, ni le burkini, ni l’Arabie Saoudite, mais porte sur la situation des femmes occidentales en Occident.
Non qu’elles soient les seules à subir la domination masculine, mais parce qu’elles la subissent aussi.
b Plafonds de verre et murs invisibles
Pour commencer et dépasser les réticences qui ont longtemps été celles des géographes pour s’emparer des enjeux de genre, il convient de prendre acte du rôle central de l’espace dans les inégalités entre les hommes et les femmes.
Une campagne récente des Nations Unies pour la cause des femmes montre (fig. 1) en gros plan des visages féminins, que leur apparence ou vêtement permettent de renvoyer à divers endroits du monde. Sur leur bouche, le rectangle d’une recherche sur Google : « les femmes devraient… », « les femmes ne peuvent pas… », « les femmes ont besoin de… » Le moteur de recherche, selon l’endroit où la recherche est tapée, complète celle-‐ci automatiquement avec les mots qui y sont le plus souvent associés. « Rester à la maison », « être à la cuisine », « ne pas prendre la parole à l’église »,
« conduire, être remise à leur place », « connaître leur place » : voilà certaines des formules qui apparaissent, attestant que les normes à propos des femmes sont souvent voire d’abord spatiales. L’inégalité entre les femmes et les hommes passe beaucoup par la réclusion des premières à certains espaces et des obstacles mis à leur mobilité.
Fig. 1 : Deux visuels de la campagne UN Women (Memac Ogilvy & Mather Dubai, 2013). Le
bandeau de la recherche Google sur la bouche des modèles les réduit graphiquement au silence.
Fig. 2 : Le plafond de verre à l’Université de Genève (source : Service de l’égalité, Univ. Genève).
Le niveau de qualification augmente de gauche à droite, en même temps que le pourcentage d’emplois masculins. L’université de Genève n’est pourtant pas la plus inégalitaire.
Légende :
Ba = Bachelor Pdoc = Post-doctorant-e MER = Maître d'enseignement et de recherche
Ma = Master MA =Maître assistant-e PAST = Professeur-e assistant-e
Doct. = Doctorat CC = Chargé-e de cours PAS = Professeur-e associé-e CE = Chargé-e d'enseignement PO = Professeur-e ordinaire
62.6% 62.8%
57.3%
47.2%
43.7% 42.8%
23.4%
37.4% 37.2%
42.7%
52.8%
56.3% 57.2%
76.6%
0%
10%
20%
30%
40%
50%
60%
70%
80%
90%
100%
Entrant-e-s Ba Diplômé-e-s Ma Entrant-e-s Doct. Diplômé-e-s Doct. Pdoc et MA CC, CE et MER PAST, PAS et PO
Part des hommes et des femmes à l'UNIGE 2014
Femmes Hommes
Les métaphores qui permettent de désigner ce qui freine les carrières féminines sont de nature spatiale. Le plafond de verre (glass ceiling) désigne cet obstacle invisible sur lequel, au sein des administrations comme des entreprises, buttent les promotions des femmes, qui peinent à monter dans la hiérarchie (et dans les immeubles dont les derniers étages sont souvent occupés par le Direction). Ainsi, à l’Université de Genève comme dans beaucoup d’autres, plus on s’élève dans la hiérarchie académique, moins il y a de femmes (fig. 2). Le tuyau percé (leaky pipeline) désigne ces cursus ou carrières où le nombre de femmes s’amenuise à mesure qu’on monte dans la hiérarchie, comme si elles disparaissaient à mesure.
Il faut prendre au sérieux ces représentations, car les obstacles rencontrés par les femmes limitent leur accès à certains espaces en même temps qu’à certaines fonctions. Il en va ainsi des fonctions et des lieux politiques, comme les parlements, au sein desquels – malgré les lois sur la parité – les femmes restent très minoritaires. Le problème n’est pas seulement celui de l’injustice que cela représente pour celles-‐ci. C’est aussi qu’une assemblée masculine peut être aveugle à certains problèmes ou ne pas voir certaines solutions que des femmes, du fait de leur expérience, considéreraient davantage : c’est un problème de représentativité. On verra plus loin que cela peut se traduire dans les politiques urbaines. Il en va aussi ainsi des lieux de travail, ou plus précisément de travail rémunéré. Les femmes travaillent plus que les hommes, mais beaucoup moins souvent qu’eux elles sont rémunérées pour leur effort : dans nombre de pays, elles fournissent une à deux heures de travail non-‐rémunéré en plus des hommes. Il s’agit du travail domestique.
Les obstacles mis à l’accès à l’espace public, celui du monde du travail et de la politique, confinent en effet les femmes à l’espace et aux fonctions domestiques. Ces obstacles sont de types très variés : orientation scolaire différenciée, stigmatisation des femmes qui travaillent, discrimination à l’embauche, inégalité salariale, harcèlement sur le lieu de travail, rareté des places en crèche, etc. Les géographes s’intéressent aux obstacles spatiaux.
Ils ont identifiés dans la ville de vraies barrières qui interdisent aux femmes l’accès à certains quartiers. Le géographe français Guy Di Méo, reprenant l’idée du plafond de verre, parle de « murs invisibles », « modelant et bridant les trajets des femmes dans la ville » et qui « cachent aux femmes, avec une réelle opacité, les espaces de la ville qu’[ils] leur ferment ». Je suggère que ces « murs invisibles » qui cloisonnent l’espace urbain sont la réplique d’une cloison première, qui sépare moins les femmes des hommes qu’elle ne participe de la construction du féminin et du masculin. Il est un mur porteur des rapports de genre : celui qui sépare l’espace domestique de l’espace public.
L’espace domestique est celui de l’appartement ou de la maison, qui déborde parfois sur un jardin. C’est celui de l’intérieur, l’intime, la famille, le foyer, avec toutes les connotations positives du mot home en anglais. Il est fondamentalement privé. C’est par commodité que nous l’opposons à l’espace public, qui se distingue plutôt de l’espace privé, lequel ne recouvre pas exactement l’espace domestique. D’une part, il y a des espaces privés qui ne sont pas domestiques, et peuvent d’ailleurs aussi bien être exclusivement féminins que masculins : ainsi un club de gentlemen ou un couvent de jeunes filles ; d’autre part, certaines parties de l’espace domestique sont dédiées à la vie sociale, si ce n’est publique, et peuvent dans certaines circonstances être ouverts sur l’extérieur : ainsi les pièces de réception.
2 La réclusion domestique des femmes
En règle générale, l’espace domestique serait celui des femmes, l’espace public celui des hommes. Cette distribution des rôles et des places a semblé et semble encore pour certains solide et allant de soi. Une première manière de la dénaturaliser est de revenir sur son histoire, en particulier sur celle de l’espace domestique. Car celui-‐ci, tel qu’on le connaît aujourd’hui, n’a pas toujours existé.
En Europe, d’où le modèle s’est diffusé, il apparaît au milieu du XVIIe siècle, en Angleterre et en Hollande. En même temps que cet espace s’invente une figuration qui le représente : la peinture de genre. Pour la première fois, on se met à peintre des scènes banales de la vie quotidienne, ici et maintenant, qui offrent au spectateur un miroir où voir l’intimité de sa vie familiale. La plupart de ces scènes ont lieu au sein de la maison ou sur son seuil, et montrent des femmes se livrant à leurs activités (ranger le linge, allaiter ou épouiller un enfant, préparer le repas, lire une lettre, jouer de la musique, recevoir, etc.). La peinture de genre est une peinture faite par un homme et achetée par un homme. Le plus souvent, elle figure une ou des femmes – fréquemment sans présence masculine – dans un espace domestique. Elle met en place une norme de ce que les femmes doivent ou ne doivent pas y faire, de ce qu’elles doivent être. Elle a une fonction morale : soit qu’elle célèbre la bonne mère de famille s’occupant bien de ses enfants et son foyer, d’une propreté impeccable, soit qu’elle dénonce la jeune fille jouant au cartes ou s’endormissant après avoir bu un verre de vin dans un intérieur sale et désordonné. Pour comprendre quelle est ou plutôt doit être la place des femmes dans l’espace domestique au moment où celui-‐ci se met en place, on peut ainsi interroger les normes énoncées et diffusées par les peintures de genre du Siècle d’or hollandais, notamment celles de Johannes Vermeer et de Peter de Hooch (Knafou et Staszak 2005).
Les tableaux de P. de Hooch figurent souvent des femmes dans leur maison bourgeoise. Dans le premier (fig. 3), la femme est mise en relation avec l’extérieur par l’intermédiaire du messager remettant la lettre, qui va et vient entre le dedans et le dehors. La femme quant à elle, dans ses habits d’intérieur, trouve sa place au sein de l’espace domestique, dans un coin, sur une petite chaise surélevée par une estrade de bois. C’est là, à la fenêtre, qu’elle brode ou lit à la lumière du jour, plus ou moins cachée du dehors, en retrait derrière une vitre qui filtre ses relations avec l’extérieur. L’intimité de son monde est rendue presque tangible par l’ombre où elle se trouve, protégée et isolée du dehors.
Fig. 3 : Pieter de Hooch, Homme remettant une lettre à une femme, 1670, Rijksmuseum,
Amsterdam. Le contraste entre la mobilité du jeune homme et l’immobilité de la jeune fille trouve un écho dans l’attitude de leurs chiens.
Les seuils marqués par les portes, les changements dans le revêtement de sol, les contrastes de niveau et de lumière, nous conduisent de l’intérieur du logis à l’extérieur : le trottoir, la rue et le canal, puis un autre rue où l’on voit, dans l’un des tableaux, deux hommes s’entretenir dans l’espace public.
Au delà, la façade d’une autre maison. On distingue au tout dernier plan une silhouette féminine à la fenêtre de maison d’en face, qui regarde vers la femme au premier plan. L’une et l’autre sont isolées, chacune dans son espace – on pourrait dire sa boîte -‐, où elle doit être.
Fig. 4 : Pieter de Hooch, Femme laçant son corset près d'un berceau, vers 1661-‐1663, Staatliche
Museum Preussicher Kulturbesitz, Berlin. Les reflets sur les carreaux au sol attestent de la propreté de la maison et de la vertu immaculée de la femme qui en la charge.
Un tableau du même peintre montre une mère laçant son corset (fig. 4) au cœur de la maison, où se trouve le lit. La scène est très intime : juste après ou avant l’allaitement. Le bébé est dans son berceau en osier. L’intérieur domestique est propre calme et calfeutré ; peu de lumière y pénètre, on s’y sent à l’abri. La fenêtre et ses volets, la porte à demi ouverte sur l’extérieur, celle entre les deux pièces et les rideaux du lit constituent autant de seuils
préservant divers degrés d’intimité. La diagonale formée par le berceau, la mère, le chien et l’enfant conduit du dedans au dehors. L’enfant semble hésiter à sortir, comme aveuglé ou pétrifié par la lumière du soleil, la tentation du dehors. Le plus intérieur (le contenu du berceau, que regarde la mère) comme le plus extérieur (le dehors, que regarde l’enfant et d’où vient la lumière) sont invisibles ; c’est l’espace entre les deux que déploie la perspective du tableau. Il célèbre l’espace et les vertus domestiques de la bonne mère de famille.
Dans ses scènes de genre, Johannes Vermeer se montre obsédé par les fenêtres, qu’il place souvent à gauche ou hors-‐champ mais d’où vient la lumière. Sa liseuse (fig. 5) s’en est approchée. Au rideau rouge soulevé par la fenêtre entrebâillée répond la tenture verte qui, glissant sur une tringle, pourrait nous cacher le tableau. On voit par le tableau comme on pourrait voir par la fenêtre, de l’extérieur, une scène intime. La jeune fille est face à l’embrasure ; on ne sait ce qu’elle verrait si elle levait les yeux. Car elle lit une lettre, galante, nous disent les codes de l’époque. Va-‐t-‐elle faire signe par la fenêtre ? La fenêtre et la lettre sont des seuils entre le dedans et le dehors, mais il en est d’autres, plus symboliques. Sur la table, une porcelaine chinoise et un tapis persan évoquent les lointains horizons d’où vient la richesse de la Hollande, et peut-‐être la lettre. La lumière qui tombe sur la lettre et la jeune fille et la fenêtre franchement ouverte font ressentir un appel d’air du dehors, à laquelle la jeune fille s’expose.
Il en va autrement de la dame à son virginal (fig. 6), qui tourne sagement le dos à la fenêtre. Le paysage qui lui fait face est celui peint sur l’instrument devant elle ; son contact visuel et virtuel avec l’extérieur passe par l’intermédiaire du pinceau d’un autre peintre. Elle n’est pas, comme la jeune fille à la lettre, absorbée par une missive ou ses pensées. Elle joue pour nous. Il n’y a ici pas de tension entre l’intérieur et l’extérieur. Rien ne permet de douter que cette femme est heureuse dans sa maison et épanouie dans sa fonction domestique.
Fig. 5 : Johannes Vermeer, La Liseuse à la fenêtre, vers 1657-‐1659, Staatliche Kunstsammlungen, Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde. Le reflet du visage de la liseuse sur la paroi extérieure de la vitre ouverte la place presque au dehors.
Fig. 6 : Johannes Vermeer, Dame debout au virginal, vers 1670-‐1673, National Gallery, Londres.
Chez Vermeer, on voit la fenêtre mais pas à travers celle-‐ci : la scène se calfeutre à l’intérieur. Le Cupidon du tableau au mur est probablement une allégorie de la fidélité.
Le Géographe (fig. 7) compte parmi les rares peintures de genre à montrer un homme seul à l’intérieur. Mais est-‐il bien seul, est-‐il à l’intérieur ? Il n’est pas vraiment dans un espace domestique ni occupé à une tache familiale ou ménagère. Il est sur son lieu de travail, le cabinet où il établit pour d’autres des cartes et des atlas, sur la base des lettres ou récits qu’on lui envoie du dehors. Il est engagé dans une activité professionnelle qui atteste d’une vie et d’une fonction sociales considérées comme importantes. Face à la table et la lumière, il tient le compas avec lequel il fait ses mesures ; son regard, contrairement à celui des femmes dans les tableaux précédant, est tourné vers l’extérieur. La carte, le globe, le traité figurent ce monde extérieur, dont il a fait de la connaissance son métier. La robe de soie japonaise qu’il porte et le tapis oriental au premier plan proviennent du commerce au loin que ses cartes autorisent. Bien que le géographe soit à l’intérieur, c’est sa maîtrise des lointains qui est le sujet de la scène.
Fig. 7 : Johannes Vermeer, Le Géographe, vers 1668-‐1669, Städelsches Kunstinstitut, Frankfort sur le Main. Les historiens ont pu identifier avec exactitude le globe et la carte au mur.
Ces tableaux de J. Vermeer et P. De Hooch sont ainsi régis par une géographie très fine de la place de chacun.e dans l’espace domestique. Les peintures de genre mettent un monde en ordre. Elles procèdent à une injonction spatiale d’une double nature. La place de la femme est à la maison. C’est d’une part à prendre au sens propre d’une assignation spatiale. Elle doit rester à la maison et ne pas s’aventurer dans l’espace public, où sa présence est inappropriée et elle n’a rien à faire. C’est d’autre part à prendre au sens symbolique d’une assignation identitaire : la nature de la femme tient à sa fonction domestique : celle de bonne mère et de bonne ménagère. La maison et la famille constituent son seul horizon ; les vertus féminines sont d’ordre domestique. A l’opposé, l’homme (n’)est à sa place (que) dans l’espace public, où s’épanouissent les vertus viriles. C’est le modèle du breadwinner : l’homme gagne le pain du ménage alors que la femme s’occupe de la maison et de la famille, comme l’explicitent alors les manuels de bonne conduite destinés aux jeunes épouses :
Le mari doit être à la rue pour exercer son métier L'épouse, à ses fourneaux, ne quittera son foyer
Chez l’homme diligent, la sagesse de la rue se louera volontiers Mais à l’épouse délicate il faut des mœurs paisibles et réguliers O toi, industrieux mari, ton pain va-‐t'en gagner
Et toi, ô jeune épousée, veille sur ton foyer
Jacobs Cats, Wrouwe (Femme), Amsterdam, 1642 (cité in Knafou et Staszak 2004).
L’assignation domestique des femmes ne les coupe pas seulement du monde du travail rémunéré, elle les tient aussi à l’écart de la politique. Cette idée fait long feu. Quand, au début du XXe siècle, on débat de la possibilité d’accorder le droit de vote aux femmes, l’iconographie et les arguments mobilisés par ses opposants renvoient souvent à une nature domestique des femmes, incompatible avec la politique. Sans compter que leur entrée dans l’espace public signifierait peut-‐être que les hommes – suprême horreur – devraient les remplacer à leur place et dans leurs tâches domestiques (fig. 8).
Fig. 8 : Affiche contre le droit de vote féminin en Suisse (Werbeagentur A. Maurer + H. Salzmann AG, 1919). Source : Bibliothèque de Genève. Madame harangue dans l’espace public, Monsieur se retrouve dans l’espace domestique ; on a l’impression qu’il va sonner le sein. Les enfants sont désespérés ; la famille, détruite.
Si les représentations ne changent guère, les pratiques non plus. Bien sûr, bien plus que dans le passé, les femmes ont accès au marché du travail (rémunéré) et à la scène politique, mais cela ne signifie pas que le travail domestique est mieux partagé entre les genres. En la matière, les choses évoluent très lentement, et les tâches ménagères et familiales sont encore très majoritairement assurées par les femmes, condamnées ainsi à une double peine : doubler leur travail rémunéré à l’extérieur d’un travail non-‐
rémunéré à l’intérieur.
L’assignation spatiale et identitaire des femmes à l’espace domestique est une construction sociale, à laquelle les tableaux de genre participent. On la voit aussi à l’œuvre lors de la socialisation primaire, quand on offre aux petites filles des maisons de poupée ou une dînette, aux petits garçons un train électrique ou un vélo. Elle est renforcée par des préjugés et des idéologies, qui parfois prétendent à être fondées scientifiquement. Des ouvrages de développement personnel publiés dans les années 1990 (comme A. et B. Pease : Pourquoi les hommes n’écoutent jamais rien et les femmes ne savent pas lire les cartes ?, et dans une moindre mesure J. Gray, Les Hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus), s’appuyant sur les prétendus apports de la sociobiologie, défendent l’idée que les femmes, qui auraient été assignées depuis toujours à s’occuper des enfants et des tâches domestiques, auraient développé des capacités cognitives différentes de celles des hommes, assignés depuis toujours à la chasse, la cueillette et la défense du clan. Ce qui expliquerait pourquoi « les femmes ne savent pas lire les cartes » et pourquoi c’est dans l’espace domestique qu’elles peuvent (et doivent !) s’épanouir (Staszak 2005).
3 L’exclusion des femmes de l’espace public
Parmi les mythes qui vont dans le même sens, celui qui veut que les femmes soient de mauvaises conductrices, incapables de faire un créneau – alors qu’elles occasionnent moins d’accidents que les hommes. Comme si tout concourait pour empêcher les femmes de sortir de chez elles…
Qu’iraient-‐elles d’ailleurs y faire ? Un péripatéticien, c’est un philosophe de la Grèce ancienne, qui réfléchit en se promenant (peripatein). Un homme public ? Un homme connu, dont une part de la vie se déroule dans la sphère publique. Un homme qui fait le trottoir ? Sans doute un ouvrier armé d’un marteau-‐piqueur… Mais une péripatéticienne, une femme publique, une femme qui fait le trottoir, c’est une prostituée. Il y a une curieuse convergence lexicale qui fait de la femme qui est dans l’espace public et au seul motif qu’elle s’y trouve une travailleuse du sexe.
Il ne s’agit pas que de métaphores. Une femme dans l’espace public, surtout si elle est seule, surtout à certains moments de la journée et de la nuit, surtout dans certains quartiers suscite le questionnement. Sa présence y est considérée comme inattendue, suspecte ou inappropriée. Ne devrait-‐elle pas plutôt être à la maison ? Que fait-‐elle là ? Peut-‐être cherche-‐t-‐elle l’aventure, peut-‐être vend-‐elle son corps… Les femmes de petite vertu sont dans l’espace public ; les femmes vertueuses à la maison. L’opposition entre le modèle de la maman et celui de la putain se fonde pour partie sur la frontière entre l’espace privé et l’espace public. L’image de la prostituée qui fait le trottoir, très présente dans la peinture de la fin du XIXe siècle, est l’envers de l’image de la mère de famille célébrée trois siècles plus tôt par les tableaux de genre. La figure par excellence de la modernité urbaine est celle du flâneur, qui déambule sur le boulevard et pour qui la ville est un spectacle. C’est un homme ; il se promène pour son plaisir. Une femme qui y traîne ? Une traînée. Celle qui déambule sur le même boulevard ne peut être qu’une prostituée ; elle est un des éléments du spectacle offert aux promeneurs et à leur plaisir.
Le soupçon qui pèse sur la femme présente dans l’espace public peut conduire certains hommes à se croire autorisés à la siffler, l’aborder la toucher ou la suivre, à dénoncer son attitude, jugée provocatrice et à l’insulter (si les compliments n’ont pas obtenu le résultat attendu), voire à exercer sur elle des violences physiques et sexuelles. Le harcèlement des femmes dans l’espace public tient à ce que leur présence y est interprétée par certains hommes comme le signe de leur disponibilité ou de leur peu de vertu, faisant d’elles des proies. Tout signe (une parole, un regard, un vêtement ou un maquillage jugé « provocateur ») peut être convoqué pour les disqualifier et les désigner à une violence masculine qui se donne pour légitime.
Il ne faut pas croire pourtant que l’espace public soit plus dangereux pour les femmes, et que la première menace vienne d’hommes anonymes (fig. 9).
Les deux-‐tiers des violences subies en France par les femmes sont le fait de quelqu’un qu’elles connaissent bien, le plus souvent au sein d’un espace domestique, qui s’avère le plus dangereux. Ce sont plutôt les hommes qui sont victimes d’agresseurs inconnus, le plus souvent dans l’espace public : aussi bien en chiffres relatifs qu’en chiffres absolus, les hommes y subissent plus de violences physiques que les femmes.
Fig. 9 : « Les violences physiques et sexuelles « en France (source : INSEE, ONDRP). Les chiffres informent sur l’auteur de la violence ; on peut avec précaution en inférer le lieu.
L’espace public est moins dangereux pour les femmes qu’on ne le croit.
Alors pourquoi tant de femmes y ont un fort sentiment d’insécurité, qui dresse dans la ville des « murs invisibles » ? Premièrement, parce que les violences enregistrées dans les statistiques n’intègrent pas le harcèlement physique ou verbal : les compliments trop insistants, les regards trop lourds, les propositions malvenues, etc. et puis les insultes, les attouchements, les menaces, etc., qui constituent pourtant en soi des violences et laissent craindre une escalade dans l’agression. Selon une enquête réalisée en 2000 en France auprès d’un échantillon de 7 000 femmes (Enveff), 13% d’entre elles (25% des plus jeunes -‐ 20-‐24 ans -‐ et 24% de celles qui habitent en ville) se plaignent d’avoir dans les 12
derniers mois été victimes d’insultes et de menaces dans l’espace public.
Deuxièmement, parce que le sentiment d’insécurité résulte d’un apprentissage autant que de l’expérience : les médias insistent bien plus sur les violences dans l’espace public que sur les violences domestiques, les recommandations des parents à leur fille qui sort le soir les avertissent du danger, etc. Toute une socialisation différentielle construit la femme comme faible et vulnérable, l’homme comme prédateur, et l’espace public comme l’endroit où la violence du second s’exerce sur la première.
L’essentialisation de la vulnérabilité des femmes et leur harcèlement dans l’espace public contribuent à les en détourner, au risque d’une vraie perte d’autonomie, car l’accès à l’espace public est aussi l’accès au travail et aux relations sociales. Les femmes déploient des stratégies pour sortir quand même. Elles limitent leurs sorties, choisissent une tenue discrète (quitte à en changer arrivées à destination), se déplacent à plusieurs, détourne le regard, répondent aux provocations de façon à les désarmer, évitent certains lieux à certaines heures, etc. Certaines collectivités locales prennent des mesures, essentiellement pour facilité la mobilité des femmes : elle leur réserve des taxis conduits par des chauffeures, certaines rames de métro aux heures d’influence, ou les places de parking les mieux éclairées et les plus proches de l’ascenseur. Mais on peut craindre que ces mesures participent à la diffusion du mythe de la vulnérabilité féminine.
Le harcèlement des femmes dans l’espace public participe du dispositif qui les assigne matériellement et symboliquement à l’espace domestique, identifié bien à tort comme plus sûr. Finalement, dans quelle mesure l’espace public, notamment celui des villes occidentales, est-‐il mixte ?
Bien sûr, certains lieux, comme les stades, terrains de foot ou les skate parks, sont essentiellement fréquentés par des hommes. Ce n’est pas tout-‐à-‐
fait anodin quand on pense au coût de ces infrastructures de loisir dédiées de fait aux hommes, et qui n’ont guère d’équivalent pour le public féminin.
On peut généraliser la question et interroger le budget des collectivités locales : dans quelle mesure les dépenses profitent-‐elles autant aux femmes qu’aux hommes (gender budgeting) ? Les hommes sont souvent sur-‐
représentés au sein des conseils municipaux, surtout dans les commissions considérées comme les plus importantes. En France, ils sont 77% dans les délégations communales s’occupant des finances contre 8% dans celles en charge de la famille (Mairie de Paris 2016). Ils sont aussi plus nombreux parmi les architectes et les urbanistes. Connaissent-‐ils les problèmes que rencontrent les femmes dans l’espace public, et leur accordent-‐ils de l’importance ? Poser la question de genre à propos des politiques urbaines conduit à des surprises. Par exemple, comment ne pas être favorable à la promotion des mobilités douces, comme le vélo ou la marche à pied ? Mais dans une société où ce sont (encore) surtout les femmes qui font les courses
et véhiculent les enfants, est-‐ce une solution équitable au problème des transports urbains ? La ville semble faite par des hommes et pour des hommes. Le citadin moyen et anonyme pour lequel les politiques et les équipements publics sont conçus n’est pas une citoyenne. De plus en plus de collectivités se rendent compte du problème et tentent d’y remédier, à l’exemple de la Marie de Paris qui publie en 2016 un Guide référentiel genre
& espace public destiné aux professionnels de l’aménagement et de l’urbanisme pour les sensibiliser aux enjeux de genre et les aider à fabriquer une ville « égalitaire et accessible à toutes et tous ».
L’assignation des femmes à l’espace domestique et des hommes à l’espace public constitue une manifestation très répandue de la domination masculine, et participe de la reproduction du patriarcat en contribuant à l’assujettissement féminin. Il est toutefois problématique de parler des hommes et des femmes en restant à ce niveau de généralité, sans prendre en compte que chacun et chacune se trouve à l’intersection de plusieurs matrices de domination. L’expérience de ce que c’est qu’être une femme (ou un homme) n’est pas la même selon ae classe sociale, la religion, la couleur de la peau, l’orientation sexuelle, l’âge, l’état de santé, etc. de la personne concernée. Les revendications des unes ne sont pas forcément celles des autres. Il est aussi problématique de parler de la menace masculine dans l’espace public, sans par exemple mentionner que le premier prédateur masculin qu’on apprend aux femmes à redouter n’est pas un homme blanc de classe moyenne. La dénonciation de la violence masculine peut servir à stigmatiser les « jeunes des banlieues », euphémisme désignant une population caractérisée par son origine, sa classe sociale et sa religion.
Que l’assignation domestique des femmes s’opère dans tant de sociétés n’implique pas qu’elle soit naturelle mi qu’elle ne puisse être combattue.
Les femmes sont certes sous-‐représentées dans le monde de la politique et de l’économie, surtout aux niveaux hiérarchiques les plus hauts, mais elles n’y ont jamais été aussi présentes, et dans beaucoup de pays des lois punissent la discrimination sexuelle. Depuis la manifestation fondatrice de Toronto en 2011, les slutwalks (littéralement marche des salopes) (fig. 10) font descendre dans la rue des milliers de femmes, qui défilent ensemble en minijupes et guêpières, parfois seins nus, pour revendiquer le droit à occuper comme elles le veulent l’espace public sans s’y exposer à la violence sexuelle masculine.
L’appellation « salope » est reprise de l’injure que les hommes adressent communément aux femmes dans l’espace public, notamment quand elles déclinent leurs avances (fig. 11). Le combat des slutwalks est de refuser que les femmes puissent être en rien tenues pour responsables ni évidemment coupables (par leur tenue, leur présence à tel endroit et tel moment, leur comportement) des violences qu’elles subissent. Refuser d’avoir peur dans
l’espace public, c’est non seulement se donner les moyens d’y être présentes mais aussi combattre l’assignation domestique, contester une définition de la féminité qui participe de l’ordre patriarcal.
Fig. 10 : Slutwalk, Genève, octobre 2012. Les slogans et les vêtements reprennent les codes du
sexisme pour mieux les dénoncer.
Fig. 11 : Termes employés pour insulter les femmes dans l’espace public (source : Lettre de l'observatoire national des violences faites aux femmes, nov. 2015). La taille des mots est proportionnelle à leur occurrence parmi les cas signalés dans le cadre de l’enquête Cadre de Vie et Sécurité (INSEE/ONDPR) en France entre 2008 et 2012 (n=1678).
Conclusion : la performativité de la frontière de genre
L’assignation des femmes à l’espace domestique et leur exclusion de l’espace public constituent les deux faces d’un même processus qui fonctionne comme un cercle vicieux. Les femmes sont enfermées dans la maison et exclues de l’espace public parce que ce sont des femmes, mais c’est aussi parce qu’elles sont dans la maison et non dans l’espace public que les femmes sont des femmes. Il est simpliste de considérer que la frontière entre les genres, entre l’espace domestique et l’espace public sépare les hommes et les femmes au sens où ses deux groupes ne pré-‐
existent pas à leur séparation et à leur assignation à des espaces différents.
Aussi bien, il faut dire que cette frontière participe de la définition du masculin et du féminin. Performative, elle crée les groupes qu’elle sépare.
C’était à Paris en 2003. Je conduisais mon fils, âgé de 3 ans à sa rentrée scolaire en maternelle. Dans l’école, une grande majorité de mères. J’entre avec lui dans la classe et vois, affiché au tableau, deux colonnes : la liste des garçons, évidemment en bleue ; la liste des filles, en rose. Les tables sont distribuées en deux rangées : celle des filles et des garçons. Un peu estomaqué, je demande à la maîtresse quel est le principe de ce dispositif.
Elle me répond candidement : « C’est pour leur apprendre la différence ! ».
Apprendre qu’on est un garçon ou une fille, apprendre que c’est ainsi qu’il faut commencer par catégoriser soi-‐même et les autres, apprendre ce que c’est qu’être un garçon et être une fille, apprendre ce que doivent être les rapports entre les garçons et les filles (et la norme hétérosexuelle ?) : tel est l’enjeu, et cet apprentissage passe – puisque les écoles sont désormais mixtes – par le tracé d’une frontière au milieu de la salle de classe. Son principe même étant que les enfants ne connaissant pas (assez et/ou encore) leur identité de genre, il faut les séparer – cloisonner l’espace – pour qu’ils l’apprennent. C’est en les assignant à un groupe et espace masculin ou féminin qu’on construit l’identité de genre des enfants.
Les garçons et les filles, en tant que sujets genrés, ne pré-‐existent pas à la frontière qui les sépare, ils sont en tant que tel.le.s institués par elle. La frontière, en ce qu’elle pose une limite matérielle et symbolique stricte et infranchissable entre les garçons et les filles, participe également de la dichotomie qui impose d’être soi masculin, soi féminin, rendant impossible les mélanges ou les changements. Elle performe le caractère binaire et non-‐
négociable des identités de genre, qu’elle participe ainsi à naturaliser. On la voit bien à l’œuvre dans les toilettes publiques, qui contraignent à choisir entre un lieu et une identité masculine ou féminine, mettant dans une position impossible les personnes qui ne se reconnaissent pas dans leur genre apparent ou pour lesquelles celui-‐ci semble ambigu. Pour tenter de résoudre le problème, une circulaire de l’administration Obama du 13 mai
2016 recommande aux établissements publics d’enseignements de laisser les élèves choisir les toilettes selon le genre auxquels ils s’identifient et non selon celui qui leur est ou a été attribué ; la mesure suscite un tollé et une véritable « bataille des toilettes » dans les états conservateurs qui voudraient maintenir l’assignation les individus à leur sexe de naissance.
D’autre transgressions/solutions procèdent d’initiatives privées (fig. 12).
Fig. 12 : Logotype utilisé pour les toilettes unisexe de la Canadian National Exhibition, août 2016
(https://www.thestar.com/news/gta/2016/08/24/men-‐women-‐being-‐flushed-‐it-‐will-‐say-‐we-‐
dont-‐care-‐on-‐cnes-‐new-‐gender-‐neutral-‐toilets.html). Les toilettes unisexe diminuent le temps d’attente, facilitent la vie des parents avec enfants et des personnes transgenre. Le logo et le slogan jouent avec les codes et les normes du sexisme.
Judith Butler conçoit le genre comme une performance au résultat toujours imparfait : on s’applique à construire et afficher son identité de genre par des attitudes, des gestes, des paroles conformes à un modèle de masculinité et de féminité dont en fait il n’existe pas d’original. Le sujet masculin ou féminin que nous sommes ne pré-‐existe pas aux performances qui le font advenir en tant que tel (c’est la performativité du genre). Nous avons vu dans ce chapitre que les lieux que nous nous fréquentons, et ceux où nous sommes réticents à aller prennent part à cette performance et cette performativité, nous faisant devenir qui nous sommes.
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