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OUVRAGESPARUSDANSLA COLLECTION FLORALIES

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LE VAL D'ESPÉRANCE

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LE VAL

D'ESPÉRANCE

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OUVRAGES PARUS DANS LA COLLECTION FLORALIES

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SUZANNE CLAUSSE

LE VAL D'ESPÉRANCE

LIBRAIRIE JULES TALLANDIER 17, rue Remy-Dumoncel, PARIS (XIV

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© Librairie Jules Tallandier, 1957.

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PROLOGUE

Le col de son « trench-coat » relevé jusqu'aux oreilles, Alan Perceval regardait d'un œil désa- busé les cataractes de pluie balayer la rue. Un vent du nord soufflait, glacial. Transi jusqu'à l'âme, le jeune homme se demandait combien de temps il allait devoir rester sous l'auvent de cette « cafétéria ». Pas question, pour lui, d'entrer à l'intérieur. A peine s'il lui restait de quoi subsister pendant quarante-huit heures.

Depuis un mois qu'il battait sans trêve le pavé de New York à la recherche d'un emploi quelconque, il était allé de déception en décep- tion. Malgré sa célérité, il arrivait toujours trop tard et juste pour recueillir cette petite phrase décourageante :

— Nous regrettons... nous avons quel- qu'un.

C'était bien la peine d'avoir fait tant d'études pour se retrouver là, le cœur lourd et le ventre creux, au milieu de cette marée d'indifférents dont la plupart connaissaient, sans doute, un sort plus clément.

Restée veuve alors qu' il n'était encore qu'un

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enfant, sa mère s'était tuée à travailler pour qu'il pût étudier. Elle voulait qu'il devînt quel- qu'un... La chère femme était morte un mois avant sa sortie du collège. Dès qu'il eut obtenu ses diplômes, Alan, après avoir réalisé le peu qu'elle laissait, était venu chercher fortune dans l'immense cité. Les deux premières années, la chance avait paru lui sourire. Il avait trouvé de modestes emplois, provisoires le plus souvent, mais qui lui permettaient de tenir. Et puis, sou- dain, les jours sombres étaient venus avec le spectre de la faim auquel il cherchait en vain à échapper...

La pluie tombait toujours. Ses franges lisses formaient écran sur le grouillant va-et-vient de la rue. Morne et figé, Alan pensait à ce dernier

« tuyau » que lui avait glissé, la veille au soir, Jimmy Mac-Klin, un de ses compagnons de misère. Là encore, par la faute de ce déluge, il arriverait trop tard. Enfin ! c'était sa spécia- lité !...

— Damné temps ! dit une voix rude à ses côtés.

Bien que l'exclamation ne se fût pas particu- lièrement adressée à lui, Perceval hocha la tête.

Puis son regard fixé sur l'incessante coulée de la pluie se détourna et vint se poser sur celui qui venait d'exprimer avec énergie son sentiment personnel. C'était un petit homme roux et replet d'une cinquantaine d'années, vêtu avec une certaine élégance. Il portait des lunettes cerclées d'or et tenait à la main une serviette de cuir jaune. Depuis combien de temps était-il là ? Alan, en vérité, n'eût pu le dire. Le pro-

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blème qui se posait à son esprit avait autrement d'importance que les faits et gestes de ce pas- sant.

— Cigarette ?

L'homme, cette fois, se tournait vers lui. Une lueur de convoitise s'alluma dans le regard du jeune homme. Par mesure d'économie, il ne fumait plus depuis plusieurs jours. Au mépris de toute dignité, il accepta : — Volontiers. Merci.

Avec une lente volupté, il aspira la première bouffée de la cigarette offerte. Il se sentait revivre. Silencieux à son côté, le petit homme roux l'observait sans en avoir l'air. Il nota la brusque détente de son visage et sa visible satis- faction. Il remarqua aussi l'usure des vêtements, la fatigue des chaussures et ce quelque chose d'infiniment las et de désabusé qu'exprimait l'attitude du jeune homme.

— Chômeur ? demanda-t-il, doucement.

Le visage d'Alan se ferma. Sa fierté se cabra devant la question trop directe. Peut-être le petit homme en eût-il conscience, car il poursui- vit aussitôt :

— Il y en a beaucoup dans votre cas, en ce moment, vous savez ! Si vous vouliez me per- mettre de vous offrir quelque chose... nous pourrions parler un peu... En somme, vous cher- chez un emploi et il se trouve que moi... je cherche quelqu'un !... Rien ne dit que nous ne pourrions nous entendre...

Perceval hésita. Jusqu'ici, il s'était défendu, mal, sans doute, mais enfin il était demeuré dans la « voie droite ». Il se méfiait, à juste

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titre, de ces offres de hasard qui peuvent cacher, sous des apparences débonnaires, de douteuses combinaisons. Pour la seconde fois, son regard rencontra celui de l'homme, clair, incisif. Ce qu'il y lut dut le rassurer, car il accepta brus- quement. — Soit...

Sur les pas de l'inconnu, il pénétra dans un bar proche. Après la glaciale humidité du dehors, la chaleur ambiante lui fut douce. Il rabattit le col de sa gabardine et retira son feutre. Dégagé, son visage apparut jeune et sym- pathique malgré la fatigue que les privations de ces derniers jours y avaient inscrite. Ses yeux gris, larges et brillants sous la double frange des cils, de la même couleur sombre que les cheveux ondulés, rayonnaient d'intelligence.

Entre ses joues brunes, aux lignes allongées, une bouche ferme et bien dessinée s'ouvrait sur des dents parfaites. Sans être classiquement beau, Alan Perceval offrait un ensemble très sédui- sant. Ce fut sans doute l'impression de son compagnon, car le jeune homme vit un sourire éclairer soudain son visage rubicond.

— Je m'appelle Fisher, déclara-t-il, Malcolm Fisher. Je suis avoué et très honorablement connu — j'insiste sur ce point. — Maintenant, parlez-moi de vous. Avant de vous faire cer- taine proposition, j'ai besoin de savoir à qui j'ai affaire...

A son tour, le jeune homme se nomma et déroula, pour celui qui l'écoutait avec atten- tion, sa courte vie d'étudiant besogneux. Cela fait, il attendit la réaction de Fisher.

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Elle ne se fit pas attendre.

— Si je comprends bien, vous êtes absolu- ment seul. Pas marié ? Non. Pas fiancé non plus ? Alan eut un sourire amer.

— Qu'aurais-je à offrir à une femme ? mur- mura-t-il.

Fisher ne répondit pas. Un pli de réflexion creusait son front. Il demeura silencieux pen- dant quelques secondes, tandis que son regard aigu scrutait le visage du jeune homme. Enfin, il parut se décider :

— Vous correspondez tout à fait au person- nage que je cherche, déclara-t-il d'un air satis- fait. Malgré sa singularité apparente, la proposi- tion que je vais vous faire est parfaitement hon- nête et comporte des avantages immédiats... si vous l'acceptez, bien entendu.

Encore un temps de silence qu'Alan combla de quelques mots :

— Dites toujours... on verra ensuite.

— Eh bien ! voilà... Dans ma clientèle, je compte actuellement une jeune fille, très sym- pathique, à laquelle je m'intéresse beaucoup. Elle a hérité de son parrain une fortune consi- dérable qui serait la bienvenue, s'il n'y avait à cela une condition sine qua non. La légataire doit être mariée dans les six mois qui suivront la mort du testateur, sinon sa fortune reviendra à certaines œuvres philanthropiques.

Et comme Alan faisait un brusque mouve- ment :

— Attendez ! C'est beaucoup plus compliqué que vous ne pensez. La jeune fille en question

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n'est pas intéressée personnellement par cette clause draconienne. En effet, la malheureuse, qui vient d'être victime d'un grave accident, est condamnée par le corps médical. Mais il se trouve qu'elle a un frère infirme et une tante à demi impotente que son maigre gain faisait vivre jusqu'à ce jour. Après elle, que devien- dront-ils ? Là réside tout le problème dont je viens de trouver la solution immédiate : il fau- drait qu'un homme de cœur acceptât de l'épou- ser in extremis ! Ainsi les deux épaves qu'elle va laisser derrière elle seraient à l'abri... J'ai pensé que vous pourriez être cet homme-là ? — Moi ?

— Oui, vous ! Je vous ai beaucoup observé...

par tendance et par métier, je suis assez psycho- logue. D'emblée, vous m'avez été sympathique et je serais heureux de pouvoir vous être utile.

En acceptant ma proposition, vous feriez non seulement une bonne action, mais vous sortiriez aussi du pétrin dans lequel vous êtes en ce moment, car, bien entendu, vous seriez très largement dédommagé. A vous donc de voir, dès maintenant, s'il vous est possible ou non de me donner une réponse favorable.

Le visage d'Alan s'était assombri. Dans un geste machinal, il tournait son verre vide entre ses mains. L'idée d'aliéner sa liberté, même de façon provisoire, ne l'enchantait guère. D'un autre côté, il était las de ces courses décevantes à travers la ville et s'épouvantait des jours à venir...

Malcolm Fisher semblait suivre ses pensées., Il demanda tout à coup :

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— En somme, qu'aimeriez-vous faire ? Une faible rougeur envahit le visage sou- cieux d'Alan. Il hésita. Puis ses yeux gris se levèrent sur ceux, bleus et vifs, de son compa- gnon.

— Si j'en avais les moyens, j'aimerais monter un ranch d'élevage, une visonnière, par exemple !

— Je puis dès maintenant vous assurer que vous en auriez les possibilités.

La rougeur s'accentua sur les pommettes de Perceval. Malgré lui, son regard brilla. Il n'aimait pas la ville. L'idée que son rêve de toujours était là, à portée de sa main, le grisait un peu. Pourtant, il hésitait encore.

— Ne pourrais-je réfléchir quelques jours ? demanda-t-il.

L'avoué secoua sa tête ronde.

— Impossible. Je suis pressé par le temps. Il me faut une réponse immédiate. Si vous refusez, je devrai chercher quelqu'un d'autre... mais, personnellement, je le regretterai.

Indécis, Alan demeurait silencieux. Fisher reprit, d'un ton calme :

— C'est surtout l'idée d'aliéner votre liberté qui vous inquiète, n'est-ce pas ? Vous avez tort.

D'après le chirurgien qui la soigne, ma pauvre petite cliente n'en a pas pour deux jours ! C'est peu en échange de l'indépendance qui sera la vôtre, ensuite !

Un bref sourire passa sur les lèvres d'Alan.

— Sans jeu de mots, remarqua-t-il, vous savez plaider une cause !

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Ce fut au tour de Fisher de sourire. Il assura, sans aucune modestie :

— J'obtiens, en effet, souvent ce que je veux.

Alors, c'est oui ?

— Vous ne me laissez pas le choix... Ce sera oui.

Le visage de l'avoué s'épanouit.

— A la bonne heure ! Eh bien ! puisque nous sommes d'accord, je vous emmène à mon étude où nous prendrons ensemble les disposi- tions qui s'imposent.

Après avoir réglé les consommations, il entraîna Alan au-dehors. La satisfaction qu'il éprouvait lui donnait des ailes. Le jeune homme avait peine à le suivre. La pluie ne tom- bait plus, mais le vent continuait à souffler en rafales. L'avoué arrêta un taxi et le court trajet se fit en silence. Chacun des deux hommes était la proie de ses pensées. L'arrêt brusque du véhi- cule les fit sursauter. Tandis que l'ascenseur les transportait au domicile de Fisher, Alan son- geait que, pour lui enfin, les jours sombres étaient finis. Sans vouloir réfléchir plus avant, il sourit à l'avenir qui lui offrait, tout à coup, une revanche inespérée.

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PREMIERE PARTIE

I

D'un claquement sec, Michelle referma la portière.

— Au revoir, père, je rentrerai pour dîner. Elle eut un dernier sourire à l'adresse du vieil homme qui la regardait partir, puis elle mit en marche. Quelques secondes plus tard, l'auto filait à vive allure sur la belle route enso- leillée. On était à la fin de juin et l'été rayonnait sur le paysage verdoyant. La matinée s'avançait et la jeune fille commençait à regret- ter son départ tardif. Le soleil était déjà chaud et, seule, la vitesse de la voiture lui donnait l'illusion d'un peu de fraîcheur. Pendant une demi-heure, elle roula sans ren- contrer âme qui vive. Puis, le paysage s'anima de vallonnements doux aux profondeurs nuan- cées. Et bien que l'ombre s'y perdît, lointaine et secrète, Michelle respira mieux. Elle ralentit pour prendre une route plus étroite qui se fau- filait dans la futaie. Elle conduisait d'une main sûre, en personne habituée au chemin. Arrivée au centre d'un vaste carrefour, elle prit à droite. Des sapins magnifiques montaient la

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garde de chaque côté de la route parsemée de taches lumineuses et d'ombres mouvantes.

Songeuse, la conductrice consulta la montre du tableau de bord et pensa qu'une demi-heure encore la séparait de son but. Puis son œil clair revint se fixer droit devant elle. C'est alors qu'elle aperçut, au loin, près d'une voiture arrê- tée, un homme qui agitait les bras en signe de détresse ou d'appel. Un pli se forma sur le front hâlé de la jeune fille. Elle eut envie de passer outre. Pourtant, elle n'en fit rien, car son sens de l'entraide fut soudain le plus fort.

Celui qui appelait était visiblement un auto- mobiliste en difficulté, et puis Michelle était une fille énergique qui savait dominer les fai- blesses de son sexe.

Elle ralentit sensiblement et demanda, en arrivant à la hauteur du quémandeur : — Panne ? Accident ?

— Panne d'essence...

Le regard clair, incisif de Michelle jaugea l'homme au passage. Jeune, grand, mince, il avait un air de franchise qui lui inspira confiance. Elle mit au point mort et descen- dit.

Le jeune homme n'avait pas bougé. Elle revint vers lui.

— Que puis-je pour vous ?

— Rien d'autre que me faire la charité d'un peu d'essence si vous avez un jerrican en réserve ou bien d'alerter en ma faveur le garage le plus proche... C'est complètement idiot de ma part, mais je suis parti sans vérifier le niveau d'essence...

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Il eut un rire embarrassé qui découvrit des dents saines et blanches, admirables, et qui mit une soudaine clarté dans ses yeux couleur d'horizon. Ainsi, à la fois piteux et souriant, il avait l'air d'un grand gosse, pas très fier de son personnage.

Michelle était tout le contraire d'une jeune fille sentimentale et romanesque ; pourtant, elle fut sensible à la séduction de l'homme. Il était vraiment très sympathique.

-— Il y a un dieu pour les étourdis, déclara- t-elle avec un demi-sourire. Je puis vous céder un jerrican, cela vous retardera moins que d'attendre la venue du garagiste.

— Je le pense aussi, approuva-t-il, rasséréné. Il l'aida à sortir le bidon du coffre arrière.

Tout en remplissant le réservoir de l'auto, il reconnut gentiment : — Vous avez été chic de vous arrêter... chic et courageuse !... En somme, je pouvais être un gangster en fuite ou quelque bandit de grand chemin à la recherche d'une occasion...

La jeune fille hocha la tête sans répondre.

Elle se tenait droite devant lui. Il la détailla discrètement. D'apparence calme, souple et robuste, elle donnait une impression d'équilibre et de santé. Sur une jupe de tweed, elle portait un simple jersey à col roulé qui était du même bleu franc que celui de ses yeux. Des cheveux blonds, coupés courts, entouraient de vagues souples son visage irrégulier que parsemaient de minuscules taches de rousseur. Il pensa qu'elle n'était pas absolument jolie, mais qu'elle possé- dait un charme indéfinissable qui tenait plus à

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la grâce de l'ensemble qu'à la perfection des détails.

Il donna un dernier tour au bouchon du réservoir et reprit, d'un ton net :

— Je m'appelle Alan Perceval. J'habite depuis six mois au Val d'Espérance où je viens de terminer l'installation d'une ferme d'élevage de visons. J'espère réussir dans ce domaine...

Puis-je savoir votre nom ?

— Michelle Beaufort. Mes parents sont fer- miers à une cinquantaine de kilomètres d'ici.

D'après votre accent, je suppose que vous n'êtes pas Français ? Anglais plutôt ?...

Elle disait cela d'une voix claire, bien posée, qui plut au jeune homme. Il précisa : — Non ! Américain, mais ma mère était française. J'avais toujours désiré venir en France et, comme je suis seul au monde... j'ai réalisé ce souhait.

Tout en parlant, il replaçait le jerrican dans le coffre de la voiture de Michelle. La jeune fille déclara tranquillement :

— Mon frère aîné dirige une exploitation forestière à Boisfervent. Ce n'est pas très loin de chez vous. On m'y attend pour déjeuner. Si vous voulez me suivre, je vous présenterai à Bruno. C'est un chic garçon, il peut vous être utile à l'occasion.

Elle l'enveloppait de son regard bleu, net et franc. Il sourit à cette amitié féminine qui s'offrait sans vaine coquetterie.

Si vous pensez que je ne serai pas indis- cret en acceptant...

— Puisque je vous le propose...

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— O.K.

Elle lui rendit aussitôt son sourire et ils s'ins- tallèrent à leurs volants respectifs.

Tout en dirigeant sa voiture dans le sillage de celle de la jeune fille, Alan ne pouvait s'empêcher de bénir l'étourderie qui l'avait fait négliger la vérification du niveau d'essence.

Sans elle, il n'aurait pas fait la connaissance de cette aimable fille.

Jusqu'ici, l'installation de sa visonnière, qui avait entraîné beaucoup de démarches, ne lui avait pas permis de ressentir son isolement.

Mais, maintenant que tout était en place, il réalisait soudain sa solitude. A part les gens qu'il avait engagés pour l'aider dans son exploi- tation, il ne connaissait personne, et si ce pre- mier hiver s'était révélé supportable, il s'inquié- tait de ceux à venir. Aussi avait-il accueilli la proposition de Mlle Beaufort avec une joie pro- fonde.

Gardant leurs distances, les deux autos filaient à bonne allure sur la route de Bois- fervent. Le paysage déjà s'animait. Des voitures croisaient les leurs. Le vent soulevait les cheveux ondés de Perceval et caressait son large front hâlé par la vie au grand air... cette vie saine et libre qu'il avait rêvée naguère, sans ja- mais espérer qu'elle se réaliserait un jour... Et pourtant, cette chose merveilleuse avait eu lieu.

Un élan de gratitude lui fit accorder une pen- sée de douceur à cette morte généreuse à laquelle il devait son aisance actuelle. Pendant quelques heures à peine, elle avait été sa femme et c'était sous son nom qu'elle reposait mainte-

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nant dans la terre américaine où peut-être jamais il ne retournerait. Les souvenirs affluaient et Perceval s'étonnait de cette marée soudaine qui envahissait son cer- veau. Il est vrai qu'il n'avait guère eu le temps, jusqu'à ce jour, de les accueillir, mais en cette heure de trêve, livré au seul joug de la vitesse, il se laissa submerger par les multiples évoca- tions de ce passé encore si proche.

Il se revit, battant le pavé de New York avec la faim tapie au creux de l'estomac, luttant contre le destin, le vent hostile, la neige glacée ou la pluie monotone et tenace comme ce jour où il avait rencontré Malcolm Fisher... Tou- jours, toujours, il reverrait sa face rubiconde aux yeux perçants mais bienveillants qui l'avaient jaugé enfin à sa juste valeur... Et puis, plus tard... la petite forme étendue sur son lit d'hôpital avec sa tête emmaillotée de toutes parts, ses mains fiévreuses et sa voix brisée déjà promise au silence éternel. Seuls, des mots pro- noncés, il entendait encore le « oui » net et bas où elle semblait avoir mis ce qui lui restait de forces, car, ensuite, elle n'avait plus parlé... Et c'était un fantôme qu'Alan évoquait mainte- nant... De cette compagne éphémère, mysté- rieuse, il ne savait rien, sinon qu'elle s'appelait Romelle Wilson, qu'elle avait vingt ans et qu'elle avait achevé son passage en ce monde, car, dans moins de vingt-quatre heures, il avait été tour à tour marié et puis veuf.

Il s'étonnait encore aujourd'hui du brusque réflexe qui l'avait fait se précipiter au télé- phone peu avant le départ du paquebot et

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appeler le numéro de Fisher. Au clerc qui lui avait répondu, en l'absence de l'avoué; il avait demandé rapidement des nouvelles de la bles- sée. Troublée par le mauvais fonctionnement de l'appareil, la voix lointaine lui parvenait mal.

Dans l'insupportable grésillement, il put comprendre quelques mots : « Wilson morte...

ce matin... aube. Patron, là-bas... grand mal- heur ! »

Incompréhensiblement ému, il avait rac- croché. Puis il était revenu prendre place sur ce navire qui devait l'emporter, peu de temps après, vers une destinée nouvelle. Mais, long- temps, longtemps, il avait songé à cette petite morte sans visage dont il avait tenu, pendant un court instant, la main légère entre les siennes.

Puis un sentiment de délivrance, mêlée d'une obscure satisfaction, était venu le libérer de cette hantise... Après tout, grâce à son geste, deux êtres vivaient désormais dans la tranquil- lité matérielle. Quant à lui, ayant accompli ce qu'on lui avait demandé de faire, il n'avait plus, maintenant, qu'à jouir en paix des avan- tages qu'il possédait. La vie s'offrait, large et facile. L'homme qu'il était aujourd'hui n'avait plus rien de commun avec le personnage famé- lique qui hantait les antichambres des bureaux de placement new-yorkais. Il était riche et libre, oui... libre !

Alan était si bien plongé dans ses pensées qu'il sursauta quand la voix de Michelle lui parvint, claire et vibrante :

— Attention ! Nous arrivons...

Ramené brusquement à la réalité présente, il

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vint stopper à quelques mètres de la voiture de la jeune fille devant une maison basse et longue qu'éclairaient de vastes baies ornées de rideaux de nylon finement plissés. Une clôture de bois recouverte de peinture blanche la séparait de la route. Les volets étaient verts. Elle avait un aspect riant qui séduisit aussitôt Alan.

Sur les pas de la jeune fille, il franchit une courte allée sablée et atteignit le seuil fleuri. La porte s'ouvrit presque aussitôt. Une femme petite et brune, apparut dans l'encadrement.

— Mick ! Enfin ! Nous nous demandions ce qu'il avait bien pu t'arriver...

— Rien d'extraordinaire, si ce n'est que j'ai joué le rôle du bon samaritain en faveur de ce monsieur.

Elle riait, tranquille et désinvolte. Alan s'approcha. Il sentait sur lui les yeux bruns et doux de la maîtresse du logis. Michelle le pré- senta, puis elle ajouta : — Ma belle-sœur Alberte. Bruno est-il là ?

— Bien sûr... Entrez, voyons...

Elle s'effaçait pour les laisser passer. Alan reçut en plein visage le regard direct de l'homme jeune et sympathique qui demeurait assis, tenant entre ses bras une petite fille endormie. Il avait les mêmes yeux que sa sœur et la même teinte de cheveux.

— Excusez-moi de ne pouvoir me lever pour vous accueillir, mais le sommeil d'un enfant est sacré... Soyez le bienvenu sous mon toit où j'espère que vous voudrez bien vous considérer comme chez vous.

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Le sourire qui accompagnait les mots aimables était charmant et plein de bonté.

Emu, Alan remercia. Au bout de six mois, il demeurait encore étonné par l'accueil chaleu- reux qu'il recevait partout, la serviabilité qui répondait toujours à ses avances discrètes le confondait et son acclimatation, qu'il avait ima- ginée difficile, se révélait, au contraire, douce et aisée.

La grande pièce où le couvert était dressé était visiblement la salle de séjour des Beaufort.

Ornée de beaux meubles clairs et de cretonnes fleuries, elle était accueillante, intime, et Perce- val pensa tout à coup qu'il devait faire bon vivre là.

Comme s'il devinait ce qui se passait en lui, Bruno Beaufort offrit avec simplicité :

— Nous allions nous mettre à table... Mangez un morceau avec nous...

Alain se défendit vainement ; il dut céder. Et les minutes suivantes le retrouvèrent assis entre Alberte et Michelle, partageant fraternellement le repas de ses nouveaux amis. Il vint même un instant où le jeune fils des Beaufort, un gamin blond et rose, dont les cinq ans vigoureux ne manquaient pas d'une certaine pétulance, enfourcha familièrement son genou et se mit à lui poser d'interminables et puériles questions auxquelles il s'efforça de répondre de son mieux.

La petite fille s'étant réveillée à son tour, Bruno entraîna Perceval au-dehors afin de lui faire visiter son domaine, tandis que Michelle aidait sa belle-sœur à remettre de l'ordre.

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Les deux hommes se quittèrent enchantés l'un de l'autre et Alan emporta la promesse que les Beaufort viendraient à leur tour faire connaissance avec le Val d'Espérance.

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II

Sifflotant un vieil air du folklore américain, Perceval pénétra dans l'enclos où de larges han- gars abritaient les bêtes soigneusement sélection- nées. Les premières naissances s'effectuaient à une cadence heureuse et dans des conditions favorables. Rien n'avait été laissé au hasard. Alan s'était attaché un des meilleurs visonniers de la région. Aidé de ses conseils, il avait monté sa ferme avec toutes les garanties désirables. Admi- rablement orientés, les hangars recevaient une lumière également répartie. De larges espaces étaient réservés aux jeunes mères et à leur pro- géniture. Une haute clôture de solide et fin grillage entourait l'immense parc aux hangars et le protégeait contre la venue possible d'ani- maux indésirables.

Le soleil matinal faisait scintiller le sable des allées finement calibré. Debout devant la ran- gée des cages à claire-voie, Vincent Lamandier, qu'Alan appelait son second, considérait avec at- tention une portée de jeunes visons que leur mère allaitait. Il tourna vers Perceval son visage aux traits rudes où brillaient de petits yeux vifs

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Après un séjour aux Etats-Unis, Alan Perceval est venu se fixer en France, dans le Jura, où il se rend acquéreur d'une ancienne ferme laissée à l'abandon, « Le Val d'espérance » dans laquelle il installe une visonnière.

Bientôt il fait la connaissance de Michelle Beaufort, fille d'importants fermiers des environs, et d'Edith Clarence, une Anglaise nièce d'un gros négociant en bois de la région, celle-ci courtisée par Robert Saint- Elie, un jeune forestier, qui voit en Alan un rival.

Un jour, un ami d'enfance, Laurent Chauvigny, révèle à Saint-Elie un fait troublant concernant le passé d'Alan.

Tourmenté par la jalousie, le forestier décide de prévenir Edith.

Lorsqu'il arrive chez elle, c'est pour apprendre que celle-ci, après la visite de Perceval, a brusquement quitté la France.

Quelles raisons ont poussé Edith à s'en-

fuir ? A abandonner Perceval ?...

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