Guy-Eugène Demba
Élites dirigeantes, sortie de crise et reconstruction post-conflit dans les États africains de la Région des Grands Lacs. 1990-2013
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DEMBA Guy-Eugène. Élites dirigeantes, sortie de crise et reconstruction post-conflit dans les États africains de la Région des Grands Lacs. 1990-2013, sous la direction de Brigitte Vassort-Rousset. - Lyon : Université Jean Moulin (Lyon 3), 2014.
Disponible sur : www.theses.fr/2014LYO30008
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Thèse de Doctorat en Droit
Mention : Droit international et relations internationales
Par
Guy-Eugène DEMBA
Élites dirigeantes, sortie de crise et reconstruction post-conflit dans les États africains de la Région des
Grands Lacs. 1990-2013.
Présentée et soutenue publiquement, le vendredi 31 janvier 2014 à 14 h 30 A l’Université Jean Moulin Lyon 3
Sous la Direction de
Madame Brigitte VASSORT-ROUSSET Professeur à l’Université Jean Moulin Lyon 3
Devant un jury composé de :
- Daniel BACH, Professeur, Institut d’études politiques de Bordeaux, Président.
- André DIZDAREVIC, Maître de Conférences, Université catholique de Lyon.
- Marie-José DOMESTICI-MET, Professeur, Aix-Marseille Université, Rapporteur.
- Lukas SOSOE, Professeur, Université du Luxembourg, Rapporteur.
- Brigitte VASSORT-ROUSSET, Professeur des Universités, Université Jean Moulin Lyon 3.
considérées comme propres à leur auteur.
Mes remerciements s’adressent en premier à Madame Brigitte Vassort-Rousset, ma Directrice de thèse, pour sa patience, sa disponibilité et ses précieux conseils qui ont permis l’aboutissement de ce travail de recherche. Par ces quelques lignes, je lui témoigne ma plus grande reconnaissance.
Ce travail de recherche a bénéficié du soutien financier du Ministère des affaires étrangères français à travers le Service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France en République Centrafricaine. Que le gouvernement français trouve ici l’expression de ma profonde gratitude.
Je remercie particulièrement tous les membres de ma famille pour leurs soutiens et leurs encouragements durant les longues années de cette étude.
Enfin, que tous ceux qui, à un titre ou à un autre, savent ce que cette étude leur doit, reçoivent mes sincères remerciements
.
ACDI Agence canadienne pour le développement internationale ACOTA Africa Contingency Operations Training Assistance ACRI African Crisis Response Initiative
ADC IKIBIRI Alliance des démocrates pour le changement
ADFL Alliance de forces démocratiques pour la libération du Congo ADF-NALU Allied Democratic Forces ou Forces démocratiques alliées AEF Afrique Équatoriale Française
AG/NU Assemblée Générale des Nations Unies ALC Armée de Libération du Congo
ALPC Armes légères et de petit calibre
AMANI AFRICA Initiative conjointe de l’Union Africaine et de l’EURO RECAMP pour l’opérationnalisation de la Force Africaine en Attente
AMISON Mission de l’Union Africaine en Somalie ANC Congrès national africain
APCLS Alliance des patriotes pour un Congo libre et souverain APRD Armée populaire pour la restauration de la démocratie APSA Architecture africaine de paix et de sécurité
ARS Armée de Résistance du Seigneur ATCN Accord de Transit du Corridor Nord
BACP Bureau d’Appui à la Consolidation de la Paix BAD Banque Africaine de Développement
BCAH Bureau de coordination des affaires humanitaires BDEGL Banque de Développement des États des Grands Lacs BDGL Développement des États des Grands Lacs
BDT Bassins de Développement Transfrontalier BINUB Bureau intégré des Nations Unies au Burundi BINUCA Bureau Intégré des Nations Unies en Centrafrique
BIRD Banque internationale pour la reconstruction et le développement
BUNUA Bureau des Nations Unies en Angola
c. Contre
CAE ou EAC Communauté d’Afrique de l’Est
CAI Conflits Armés Internationaux
CANI Conflits Armés Non Internationaux
CCFD-Terre solidaire Comité catholique contre la faim et pour le développement-Terre solidaire CCP Commission de Consolidation de la Paix
CCPNUSQSAC Comité Consultatif Permanent des Nations sur les Questions de Sécurité en Afrique Centrale
CEAN Centre d’Etude d’Afrique Noire
CEDEAO Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest CEEAC Communauté économique des États de l'Afrique centrale CEMAC Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale CENCO Conférence Episcopale Nationale du Congo
CENI Commission Electorale Nationale Indépendante CENSAD Communauté des États Sahelo-Sahariens
CEPGL Communauté Economique des Pays des Grands Lacs CEPSA Compañía Española de Petróleos S.A.
CER Communauté Économique Régionale
CERF Fond central d’intervention urgente
CICOS Commission Internationale du Bassin Congo-Oubangui-Sanga CIMR Comité Interministériel Régional
CIRGL Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs
CITES Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages ou Convention on International Trade of Endangered species.
CNDD-FDD Conseil National pour la Défense de la Démocratie-Forces de Défense de la Démocratie
CNDP Congrès National pour la Défense du Peuple
CNR Conseil National de la Révolution CNS Conférence Nationale Souveraine
COCAFEM-GL Concertation des Collectifs des Associations des Femmes de la Région des Grands Lacs
Col. Collection
COMESA Common Market for Eastern and Southern Africa ou Marché commun de l'Afrique orientale et australe
COMESA Marché Commun de l’Afrique Orientale et Australe COMIFAC Commission des Forets d'Afrique centrale
COSOC-GL Coalition de la Société civile de la Région des Grands Lacs CPDPI Comité Préparatoire au Dialogue Politique Inclusif
CPI Cour Pénale Internationale
CPJP Convention des Patriotes pour la justice et la paix CPS Conseil de Paix et de Sécurité
CS/NU Conseil de sécurité des Nations Unies
CSLP Cadre stratégique de croissance et de lutte contre la pauvreté
CURRAPP Centre Universitaire de Recherches sur l’Action Publique et Politique DDR Démobilisation, Désarmement et Réinsertion
DDRRR Démobilisation, Désarmement, Réinsertion, Rapatriement et Réinsertion
DP Parti Démocrate
DPI Dialogue Politique Inclusif
DPKO Département des opérations de maintien de la paix DSRP Document de stratégie de réduction de la pauvreté
e. a. et. Alii.
ed. Edition
EAC East Africa Community
ECOSOC Conseil Economique et Social
EGL Energie des Grands Lacs
EMSP Entreprise militaire de sécurité privée ENA Ecole Nationale d’Administration
ENS Ecole Normale Supérieure
EUFOR European Union Force
EUFOR-RDC Force Européenne EUFOR en RDC
EUFOR-Tchad/RCA Force Européenne EUFOR au Tchad et en RCA
EURAC Réseau Européen pour l’Afrique Centrale EURO RECAMP Politique Européenne de Sécurité et de Défense
EUROFOR European Rapid Operational Force ou Force d'intervention rapide européenne
Ex-FAR Ex-Forces Armées Rwandaises FAA Force Africaine en Attente FACA Forces Armées Centrafricaines
FAO Fonds des Nations Unies Pour l’Alimentation FAP Force Africaine Pré-positionnée
FARC Forces Armées Révolutionnaires de Colombie
FARDC Forces armées de la République Démocratique du Congo FARE Front pour l’annulation des élections
FCP Fonds pour la Consolidation de la Paix
FDLR Forces démocratiques de libération du Rwanda
FDLR-FCA Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda-Forces Combattantes Abacunguzi
FDPC Front démocratique pour le peuple centrafricain FIDH Fédération Internationale des Droits de l’Homme FIBA Banque française intercontinentale
FIN Force Internationale Neutre
FINUL Force Intérimaire des Nations Unies au Liban FLN Front de Libération Nationale
FMDT Fond fiduciaire multi-donateur
FOMAC Force multinationale des Etats d’Afrique centrale FOMUC Force Multinationale en Afrique Centrale
FOSCA Forum sur la coopération sino-africaine
FP Ford People
FPLC Forces patriotiques pour la libération du Congo
FPR Front Patriotique Rwandais
Franc CFA Franc de la Communauté Financière Africaine
FRDP Forum for the Restauration of Democracy-People ou Forum pour la Restauration de la Démocratie Populaire
FRELIMO Front de Libération du Mozambique FRODEBU Front pour la démocratie au Burundi FRPI Force de Résistance Patiotique en Itui
FSRD Fond Spécial pour la Reconstruction et le Développement
GGA Grande Guerre Africaine
GNPOC Greater Nile Petroleum Operating Company GPOI Global Peace Operations Initiative
GTT Groupes Thématiques Techniques
HLTF High Level Task Force
HRW Human Rights Watch
HSM Holy spirit Movement
Ibid. Ibidem
IDA Association Internationale de Développement IDI Diamonds Israel Diamond Institute
IDMC Internal Desplacement Monitoring Centre IEP Institut d’Etudes Politiques
IGAD Intergovernmental Authority on Development ou Autorité intergouvernementale pour le développement
INICIA Initiative pour l’Afrique Centrale
IRAZ Institut de recherche agronomique et zootechnique ITIE Initiative de Transparence des Industries Extractives KANU Kenyan African National Union
KCA Association Centrale des Kikuyu
KGB Komitet gossoudarstvennoï bezopasnosti
KNK Kwa na Kwa
LDH Ligue des Droits de l’Homme
loc. cit. Loco citato : à l’endroit cité
LRA Lord’s Resistance Army ou Armée de Résistance du Seigneur LVWATSAN Lake Victoria Region Water and Sanitation Initiative
M23 Mouvement du 23 mars
MAC Comité des Affaires Monétaires
MAEP Mécanisme Africain d'Evaluation par les Pairs
MAF MDG Acceleration Framework
MDD Mouvement pour la Démocratie Multipartite
MESAN Mouvement de l’Evolution Sociale d’Afrique Noire MIAB Mission Africaine au Burundi
MICOPAX Mission de consolidation de la paix en Centrafrique
MINUAD Mission conjointe des Nations Unies et de l’Union Africaine au Darfour MINUAR Mission des Nations Unies au Rwanda
MINURCA Mission des Nations Unies en RCA
MINURCAT Mission des Nations Unies en République Centrafricaine et au Tchad MINUS Mission préparatoire des Nations Unies au Soudan
MISAB Mission de surveillance des accords de Bangui MISCA Mission Internationale de soutien à la Centrafrique
MJE-DC Mouvement pour la Justice et l’Egalité-Direction Collective MLC Mouvement de Libération du Congo
MMD Mouvement pour la démocratie multipartite MNR Mouvement National de la Révolution
MONUA Mission d’Observation des Nations en Angola
MONUC Mission de l'Organisation des Nations Unies au Congo MONUOR Mission d'observation de l'ONU en Ouganda et au Rwanda
MONUSCO Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la Stabilisation du Congo
MPLA Mouvement Populaire de Libération de l’Angola MSA Mouvement socialiste africain
MSD Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie MST Maladies sexuellement Transmissibles
MUAS Mission de l’Union Africaine au Soudan
n° Numéro
NAP Nouvelle Alliance pour le Progrès NARC National Alliance of Rainbow Coalition
NEPAD New Partnership for Africa's Development ou Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique
NRA National Resistance Army
OCDE Organisation de coopération et de développement économique
OCHA Office for the Coordination of Humanitarian Affairs ou Bureau de la coordination des affaires humanitaires
OCI Organisation de la Conférence Islamique,
ODM Mouvement Démocrate Orange
OGMR Office de la Géologie et des Mines du Rwanda OGT Observatoire Gouvernance-Transparence OIF Organisation Internationale de la Francophonie OMD Objectifs du Millénaire pour le Développement OMP Opérations de maintien de la Paix
ONG Organisation non-gouvernementales
ONU-HABITAT Programme des Nations Unies pour les établissements humains ONUSOM Opération des Nations Unies en Somalie
op. cit. Opus citere, déjà cité
ORSTOM Office de la recherche scientifique et technique outre-mer, OSC Organisations de la Société civile
OTAN Organisation du traité de l'Atlantique Nord OUA Organisation de l’Unité Nationale
p. Page
PA-AMASEKANYA Puissance d’autodéfense
PAC Partenariat Afrique Canada
PALIPEHUTU-FNL Parti pour la libération du peuple hutu-Forces Nationales de Libération
PARECO Patriotes Résistants Congolais PCT Parti Congolais du Travail
PESD Politique européenne de sécurité et de défense
PLD Parti Libéral Démocrate
PNU Party of National Unity
PNUD Programme des Nations Unies Pour le Développement
PP Parti Patriotique
PPRD Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie PPRD Parti pour la Reconstruction et la démocratie
PRA People’s Redemption Army
PUF Presse Universitaire Française RCA République Centrafricaine
RCD Rassemblement Congolais pour la Démocratie RDC République Démocratique du Congo
RECAMP Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix
RFI Radio France Internatinale
RMP Rassemblement pour la majorité présidentielle RSS Réforme du secteur de la sécurité
RUF Front Révolutionnaire Uni
SACU Union Douanière pour l’Afrique Australe
SADC Southern African Development Community ou Communauté de développement d'Afrique australe
SCTM Société Congolaise de Transport Maritime SG/NU Secrétaire Général des Nations Unies SIDA Syndrome d’Immunodéficience Acquise
SINELAC Société International d'Electricité des Pays des Grands-Lacs SPML/A Sudan People’s Liberation Army.
SRDZ Zone Spécifique de Reconstruction et de Développement TANU Union nationale du Tanganyika
TF MIRECA Task Force Mineral Ressources in Central Africa TIC Technologies de l’Information et de la Communication TPIR Tribunal Pénal International Pour le Rwanda
TPIY Tribunal Pénal International Pour l’ex-Yougoslavie TSSL Tribunal spécial pour la Sierra Leone
TSTL Tribunal Spécial au Timor Leste UA-NU Union Africaine-Nations Unies
UDEAC Union douanière et Economique en Afrique Centrale UEAC Union Economique de l’Afrique Centrale
UEMOA Union Economique et Monétaire Ouest Africaine
UFDR Union des Forces Démocratiques pour le rassemblement UMAC Union monétaire en Afrique Centrale
UNAVEM Mission de vérification des Nations Unies en Angola UNDAF United Nations Development Assistance Framework
UNICEF United Nations International Children's Emergency Fund ou Fonds des Nations unies pour l'enfance
UNITA Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola UPRONA Unité pour le progrès national
US AFRICOM Commandement Militaire des États-Unis pour l’Afrique USA United State of America ou Etats Unis d’Amérique VIH Virus de l’Immunodéficience Humaine
VNU Volontaires des Nations Unies
Vol. Volume
ZOPA Zone of possible Agreement
Sommaire
INTRODUCTION GÉNÉRALE ... 21 PREMIÈRE PARTIE DE L’EXISTENCE D’UNE MOSAÏQUE D’ÉLITES
DIRIGEANTES ET DE SOCIÉTÉS PLURIELLES DANS UN CADRE RÉGIONAL DE RECHERCHE DE PAIX CONTROVERSÉ... 93
TITRE 1 L’EXISTENCE D’UNE MOSAÏQUE D’ÉLITES DIRIGEANTES ET DE SOCIÉTÉS PLURIELLES DANS LA DYNAMIQUE DE RECHERCHE DE LA PAIX ET DE LA RECONSTRUCTION POST-CONFLIT EN
AFRIQUE DES GRANDS LACS ... 105 Chapitre 1 De la constitution des élites dirigeantes de la Région des Grands Lacs à leurs capacités à s’intégrer dans les processus de sortie de crise et à mettre en œuvre des
politiques de reconstruction post-conflit ... 109 Chapitre 2 L’instrumentalisation de l’hétérogénéité sociologique dans les sociétés post- conflictuelles des Etats africains de la Région des Grands Lacs ... 187 TITRE 2L’INSTITUTIONNALISATION DE LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE SUR LA RÉGION DES
GRANDS LACS (CIRL) : UN CHANTIER EN CONSTRUCTION POUR UNE RECONSTRUCTION POST-
CONFLIT HYPOTHÉTIQUE ... 258 Chapitre 1 De la Déclaration de Dar-es-Salaam à l’institutionnalisation de la CIRGL:
l’affirmation d’une volonté politique réelle ou la description d’un rêve? ... 266 Chapitre 2 De l’institutionnalisation de la CIRGL à la mise en œuvre effective du Pacte de Nairobi : la non appropriation du processus par les élites dirigeantes de la Région ... 343 DEUXIÈME PARTIE : DE LA PARTICIPATION DES ÉLITES DIRIGEANTES À L’ENTRETIEN D’UNE PAIX NÉGATIVE OU L’IMPROBABILITÉ D’UNE PAIX POSITIVE DANS LA RÉGION DES GRANDS LACS ... 433
TITRE 1: LES ÉLITES DIRIGEANTES DANS LA DYNAMIQUE DE DÉCONSTRUCTION DES CONFLITS :
L’ENTRETIEN D’UNE PAIX NÉGATIVE ... 440 Chapitre 1 Les élites dirigeantes au cœur de l’économie de guerre dans la Région des Grands Lacs ... 443 Chapitre 2 Les élites dirigeantes et les accords de paix dans la déconstruction des conflits en Afrique des Grands Lacs ... 517 TITRE 2 LES ÉLITES DIRIGEANTES DANS LA DYNAMIQUE DE RECONSTRUCTION POST-CONFLIT :
LES ERREMENTS VERS LA PAIX POSITIVE ... 586 Chapitre 1 Les élites dirigeantes à l’épreuve de la consolidation de la paix dans le cadre des Nations Unies et des agendas économiques des institutions financières internationales : analyse comparée des exemples du Burundi et de la RCA ... 592 Chapitre 2 Les élites dirigeantes de la Région des Grands Lacs et les OMP classiques et de nouvelle formule hybride : entre indifférence et torpillage des actions onusiennes, quel volontarisme africain? ... 643
ANNEXES ... 811 INDEX ... 857
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Aujourd’hui plus que jamais, les États dits de la Région des Grands Lacs africains au sens historico-géographique de la définition de cette région, mais du champ de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL) au sens politique et large du terme, se démarquent par ce qui semble être de loin, leur marque déposée, c’est-à-dire, des États plongés dans une spirale interminable de conflits armés et de violences politiques dont la probabilité de résurgence ne fait pas l’ombre d’un doute. Pourtant, ces mêmes États sont également considérés comme très riches potentiellement, à en voir les richesses naturelles incommensurables dont ils regorgent : pétrole, diamant, or, fer, cuivre, cobalt, bois, pour ne citer que celles-là.
Certains de ces États sont tellement plongés dans la décomposition que même les caractéristiques d’ « États faillis », d’ « États fragiles » ou d’ « États faibles » qui leur sont attribuées, ne suffisent pas à expliquer à quel point l’État wébérien, c’est-dire « l’État normal » selon les prismes de Max WEBER1, a perdu tout son sens. Fonctionnant comme des États postcoloniaux pré-modernes « ayant pris comme modèle officiel l’État moderne »2, et considérés, à la limite, comme des dangers mortels pour le développement par François Gaulme, ces États constituent la manifestation par le bas, de la déstabilisation de l’ordre international3.
1 Dans ses écrits : Economie et société (collection Pocket Agora, 2003, p. 96 à 100) et Le Savant et le Politique (La Découverte, 2003), le philosophe allemand Max WEBER (1864-1920) définit l’État comme « une entreprise politique de caractère institutionnel lorsque et en tant que sa direction administrative revendique avec succès, dans l’application des règlements, le monopole de la contrainte physique légitime » et tout cela « à l’intérieur d’un territoire géographique déterminable », d’une part, et « Comme tous les groupements politiques qui l’ont précédé, l’État consiste en un rapport de domination de l’homme par l’homme fondé sur le moyen de la violence légitime », d’autre part. Ainsi, l’État apparaît comme la forme d’organisation politique connue et tenue de la société occidentale. En tant que telle, cette forme officielle d’organisation politique est adoptée par les sociétés d’Afrique noire avec un grand fossé existant entre le modèle officiel déclaré et la réalité concrète vécue.
Sa définition repose in fine sur trois notions centrales que sont la souveraineté, le pouvoir et la légitimité et qui sont au fondement des éléments constitutifs de l’État selon les juristes : le pouvoir de contrainte légitime, la population et le territoire.
2 Jean-Pierre OLIVIER DE SARDAN, « La privatisation des États », Tiers Monde, Année 2000, vol. 41, n°161, janvier-mars 2000, p. 217-221.
3 François GAULME, « « États faillis », « États fragiles » : concepts jumelés d'une nouvelle réflexion mondiale », Politique étrangère, 2011/1 Printemps, p. 17-29. L’auteur tient pour la manifestation par le sommet de ce bouleversement de l’ordre international, le passage du monde, après la disparition de la bipolarité nucléaire, à la multipolarité dont la fluidité est plus fortement économique et financière que militairement fiable.
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Et comme l’exprime si bien Ange-Séverin MALANDA : « La situation de cette région du monde est marquée, depuis quelques décennies, par un certain nombre de ruptures. Depuis la fin des années 80, l’Afrique subsaharienne en général, et l’Afrique centrale en particulier, s’est lancée sur la voie de la démocratisation au prix, paradoxalement, d’une aggravation des tensions et des conflits. Depuis le génocide rwandais de 1994, la plupart des événements se produisant dans la région des grands lacs sont perçus comme les signes avant-coureurs de nouvelles tragédies »4. En effet, cette partie de l’Afrique est, depuis deux décennies, le théâtre de conflits d’un type nouveau marqué par un enchevêtrement de tous les facteurs.
Des douze pays qui constituent le champ de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL)5, certains sont inscrits à l’ordre du jour de la Commission de consolidation de la paix (la République Centrafricaine et le Burundi) pendant qu’un autre est dans l’attente de ce processus (la République démocratique du Congo). D’autres poursuivent tant bien que mal leurs œuvres de reconstruction post-conflit (le Rwanda, le Burundi), ou éprouvent encore de grandes difficultés dans des portions de leur territoire (la RDC), ou s’enlisent davantage dans la décomposition (la République Centrafricaine). D’autres encore, ceux en majorité se situant dans la partie orientale du continent africain, tentent tant bien que mal, de consolider des acquis dans leur avancée démocratique (Tanzanie, Zambie et Kenya) tandis que leurs semblables subissent les affres d’une catégorie de dirigeants en mal d’alternance politique (Congo, Angola, Ouganda, Soudan). Même le Soudan du Sud, le dernier à intégrer la CIRGL en tant que douzième pays membre, après deux ans d’accession à la souveraineté internationale, se trouvait déjà confronté à des défis sécuritaires6.
4 Ange-Séverin MALANDA, « Guerre et paix en Afrique Centrale », Cahiers d’éthique sociale et politique, n°55, 1997, p. 73-83.
5 Infra p. 51.
6 État indépendant depuis le 09 juillet 2011, en vertu d’un accord de paix en 2005, qui mettait fin à des décennies de guerre entre musulmans du Nord et chrétiens et animistes du Sud de l’ancien Soudan, le Soudan du Sud est toujours en proie à des affrontements entre groupes armés et forces de sécurité gouvernementales, à des violences historiques qui trouvent leurs causes profondes dans ses relations avec le Soudan. A l’issue d’affrontements qui ont tué des personnes dont le nombre est estimé à deux millions de personnes, le pays aussitôt rendu à l’indépendance s’est vu doter d’une Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies, en la personne de Madame Hilde Johnson.
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Afin de défricher le terrain de notre recherche, il est important dans ce chapitre introductif, d’en préciser le cadre conceptuel (Section 1), d’esquisser un historique des élites dirigeantes et des conflits dans la Région des Grands Lacs (Section 2), d’aborder le cadre méthodologique de notre recherche qui nous permettra de préciser nos hypothèses de recherche (Section 3), de problématiser notre recherche (Section 4), de montrer en quoi la question que nous abordons est d’actualité et d’intérêt (Section 5), de préciser l’objectif général de notre recherche ainsi que les résultats généraux obtenus (Section 6), de justifier la délimitation temporelle du champ de notre étude (Section 7), d’exposer les limites de notre travail de recherche (Section 8) et de décliner les grands axes de notre travail (Section 9).
Section 1 : Le cadre conceptuel de notre recherche
Le cadre conceptuel de notre étude se propose de cerner le concept d’élite à travers les différentes théories y applicables (paragraphe 1), la notion de sortie de crise (paragraphe 2), la notion de reconstruction post-conflit (paragraphe 3), et la notion d’États de la Région des Grands Lacs (paragraphe 4).
Paragraphe 1 : Le concept d’élite : des théories classiques des élites au néo-élitisme
Une bonne appréhension de l’objet « élite » (A) ne peut se faire sans référence aux grandes théories classiques des élites (B), même si nous précisons notre attachement à la théorie néo-élitiste exposée par William Genieys (C), tout en fixant ce que sont les élites dirigeantes dans la Région des Grands Lacs (D).
A. L’objet élite
Selon le Dictionnaire électronique Larousse, le mot « élite » désigne un groupe minoritaire de personnes ayant, dans la société, une place éminente due à certaines qualités valorisées socialement. On emploie ainsi les expressions « Elite intellectuelle » ou « Le poids social des élites ». Mais lorsqu’on dit d’une chose qu’elle est d’élite, cela signifie qu’elle est
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« d’une valeur hors du commun, d’une qualité supérieure », par exemple, un « Tireur d’élite ».
Le mot tire sa source du verbe élire employé au passé dans l’ancien français « eslit »7.
Emile Littré, dans son « Dictionnaire de la langue française »8 adopte quant à lui, dans sa quête de définition du mot, une approche d’historien qui révèle d’abord, que l’élite est « ce qu’il y’a d’élu, de choisi, de distingué ». Son approche révèle que le terme s’utilise également à propos de choses. Quelques unes des expressions ci-après lui ont permis de définir l’ « Elite » : -
« Nom d'un corps d'élite de l'armée d'Alexandre, dont les soldats portaient un bouclier argenté.
(…) » (page 193); - « Bonnet à poil, coiffure très-élevée, arrondie, en poil noir, et qui est portée par quelques troupes d'élite d'infanterie et de cavalerie » (page 372); - « 3e Soldat d'élite de l'infanterie légère, qui correspondait au grenadier … (page 483); - « à l'armée les compagnies d'élite sont des compagnies qui ont une prééminence. Mais, à part cet emploi, choix et élite se confondent : le choix de Rome, dans Brébeuf, c'est l'élite de Rome, et on ne peut distinguer entre : le choix de ces tableaux a été acheté par les Anglais, et l'élite de ces tableaux » (page 610); « Concours général, et, absolument, concours, compositions, par classes respectives, entre l'élite des élèves des lycées et collèges de Paris et du lycée de Versailles » ; « Se disait autrefois de soldats choisis entre les plus agiles pour former une compagnie d'élite dans un bataillon » (page 572); « Fine fleur de chevalerie, se disait pour l'élite des chevaliers et aussi pour un chevalier accompli » (page 594).
Tout compte fait, la tendance est à admettre comme élite, tout ce qui appartient à une catégorie à part, une catégorie élue, choisie en raison de qualités particulières. Dès lors, peuvent être distinguées plusieurs sortes d’élites : intellectuelles, militaires, politiques, commerciales, etc., avec le risque de tomber dans un sens péjoratif.
Sur le champ de la recherche, la notion est reconnue pour avoir pris naissance dans une branche de la sociologie politique complètement opposée à la conception marxiste à travers
7 LAROUSSE, Dictionnaire de français. [En ligne]. Disponible
sur:<http://www.larousse.fr/dictionnaires/français/élite/28428/locution> (dernière consultation le 25.09.13).
8 Emile LITTRE, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, Edition 1873-1874, 4 volumes, monographie
imprimée. [En ligne]. Disponible
sur: <http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5406710m.image.r=Elites.f66.langEN > (dernière consultation le 25.09.13).
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l’histoire et la mise en avant du rôle du prolétariat à l’issue de la lutte des classes. Elle a été conduite par des sociologues italiens vers la fin du 19 ème siècle.
Parmi ceux-ci, Vilfedo Pareto (1848-1923), utilise en 1916, dans son « Traité de sociologie », le terme d’élite aussi bien au singulier qu’au pluriel, pour définir des classes distinctes d’individus. Ainsi, pour lui, « les élites » sont entendues comme une variété de catégories sociales ou de couches sociales constituées seulement d’individus qui ont la note la plus cotée dans leur banche particulière d’activités9. Le pluriel indique une catégorie plurielle des élites tandis que le singulier fait référence à un groupe défini sur la base de l’exercice du pouvoir, ce dernier étant divisé en deux catégories : la catégorie de « l’élite gouvernementale » ou des « classes dirigeantes » détenant effectivement le pouvoir et celle de « l’élite non gouvernementale » ou des « classes dominantes » soutenant la première et servant d’intermédiaire entre elle et la masse10.
D’un point de vue scientifique, le terme est chargé de nombreux de sens, voire de beaucoup de contradictions lorsqu’on essaie de cerner les significations des mots formant le concept que sont « élite », « élites » et « élitisme ». Le rappel de cette fragmentation, qui nous est si bien fait par William Genieys est d’une justification profonde11. En effet, comme dit l’auteur, ces mots donnent respectivement des « connotations disparates » ainsi que l’affirment d’autres analystes qu’il cite.
Pour Giovanni Busino par exemple, « Les usages donnent progressivement au mot élite une acception propre en désignant une minorité qui dispose à un moment donné dans une société déterminée d’un prestige découlant de qualités naturelles valorisé socialement (par exemple la race, le sang, etc.) ou de qualités acquises (culture, mérite, aptitude, etc.). Ainsi le vocable désigne tout aussi bien le milieu (social, territorial entre autres), d’où est issue l’élite,
9 Voir Vilfredo PARETO (1891-1929), Traité de sociologie générale, Paris-Genève, Librairie Droz, 1ère édition, 1917, 3ème tirage français, 1968, 1818 pages.
10 Frédérique LEFERME-FALGUIERES, Vanessa VAN RENTERGHEM, « Le concept d’élites. Approches historiographiques et méthodologiques », Hypothèses 2000, Revue de l’Ecole Doctorale de l’Université de Paris 1-Sorbonne, 2001, p. 57-67.
11 William GENIEYS, « De la théorie à la sociologie des élites en interaction. Vers un néo-élitisme? », in : CURRAPP, Les méthodes au concret, PUF, 2000, p. 81-103.
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que les acteurs qui la composent, ou encore le terrain au sein duquel elle manifeste sa prééminence »12. On trouve ainsi la caractéristique minoritaire attribuée au terme, laquelle tire sa fondation, soit d’une qualité naturelle ou acquise soit directement d’un milieu donné.
Étudier la question de l’élite, nous dit Pierre Mathiot, c’est, sous un angle de l’analyse des politiques publiques, «(…) reprendre une question classique en science politique : la définition du ou des groupes qui exercent le « pouvoir » dans une société, c’est-à-dire qui ont une influence dominante sur la définition et la production des décisions publiques (…) »13. Dans le même sens, Pareto exprime qu’il n’y a pas de choix à faire en ce qui concerne l’usage au pluriel ou au singulier du terme « élite ». Selon lui, le terme signifie une « estimation du succès avec lequel les acteurs sociaux déploient leurs activités », car lorsqu’ on adjoint au terme, soit un qualificatif, soit un déterminant, on se retrouve devant des nuances qui s’imposent à l’esprit.
C’est sur cette question que sont apparues les premières divergences entres les théoriciens.
B. Les grands courants de pensée classiques sur les élites et la théorie néo-élitiste
La synthèse des théories classiques des élites et de leurs antagonismes (1) précèdera l’exposé des facteurs nous ayant permis de déterminer les élites dirigeantes de la Région des Grands Lacs (2).
1. Les théories classiques et leurs antagonismes
Parmi les domaines de recherche en sciences sociales où demeurent encore beaucoup de controverses, figure l’étude des élites. Loin de nous, l’intention de faire une revue générale des travaux fournis par les sociologues tous horizons confondus, encore moins celle de risquer une approche historiographique ou méthodologique du concept d’élites.
Néanmoins, il est incontournable de présenter, ne fût-ce que brièvement, ce qui est devenu comme une tradition dans l’étude des élites : les grandes théories classiques des élites.
12 Ibidem.
13 Pierre MATHIOT, « Elites », in : Laurie BOUSSAGUET e. a., Dictionnaire des politiques publiques, 3ème édition actualisée et augmentée, Paris, Presses de Sciences Po, Collection « Références », 2010, p. 225-231.
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Toute étude des élites prend toujours racine chez les classiques comme Pareto, Mosca, Michels, Mills en passant par Aron, Bourricaud, Hassner et autres, pour éclairer par le biais de la diversité des approches, un ensemble de questions pouvant avoir un lien direct ou indirect avec le sujet donné : définition de l’élite par une forme d’excellence ou de la simple prééminence de fait ; ce sur quoi se fondent les élites ; la question de savoir comment les élites se sentent en connivence pour former des classes dirigeantes ou comment les élites se constituent; le questionnement relatif à leur reproduction et leur renouvellement ; le pourquoi des différentes conceptions d’élites dans une perspective traditionnelle et une perspective concernant des États postcoloniaux en Afrique et en Océanie ; l’interrogation sur la période des premières études sur les élites en Afrique, de son concept et de son usage en Afrique.
En français, il existe un ensemble de publications consacrées au problème de la classe dirigeante qu’on peut trouver auprès de l’Association française de science politique à l’automne 1963 et qui se retrouvent synthétisées dans le rapport de Pierre Hassner14. Pour des productions plus récentes et, tenant compte des évolutions dans ce domaine, on se réfère à Raymond Boudon15, Raymond Aron16, François Bourricaud17, M. Grawitz18, Jean Leca19, etc.
À la lecture de la doctrine foisonnante sur les élites, et en tenant compte de toutes les classifications possibles des théories des élites, nous pouvons nous risquer à une répartition simpliste des théoriciens des élites : « les classiques » versus « les modernes », en dépit des
14 Pierre HASSNER, A la recherche de la classe dirigeante : le débat dans l’histoire des doctrines, Paris, PUF, 1984.
15 Raymond BOUDON, Croire et savoir, Penser le politique, le moral et le religieux, Paris, PUF, 2012, p. 5 et s.
16 Raymond ARON, « Catégories dirigeantes ou classe dirigeante ? », Revue française de science politique, 15e année, n°1, 1965, p. 7-27.
Voir également, « Note sur la stratification du pouvoirr », Revue française de science politique, 4e année, n°3, 1954, p. 469-483.
17 François BOURRICAUD, « La sociologie du leadership et son application à la théorie politique », Revue française politique de science politique, vol.3, n°3, juillet-septembre 1953, p. 445-470.
18 Roger PINTO, Madeleine GRAWITZ, « Méthodes des sciences sociales », Revue française de science politique, vol.15, n°1, 1965, p. 137-138.
19 Jean LECA, Pour(quoi) la philosophie politique ? Petit traité de science politique 1, Presses de Sciences Po, Paris, 2001, 291 p.
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écoles respectives auxquelles ceux-ci pourraient être rattachés, comme l’atteste l’approche d’Ettore Albertoni20.
Les « classiques », conduits par Vilfredo Pareto21 sur les traces de Machiavel22 et Gaetano Mosca23, s’affichent en théoriciens de « la supériorité naturelle », et élaborent une théorie inégalitaire et aristocratique des élites, s’érigeant en partie contre la théorie marxiste des classes, même si dans la manière d’appréhender « la réalité du pouvoir des groupes sociaux dominants », Pareto et Mosca ne partagent pas le même avis, puisque le dernier défend la circulation des élites, c’est-à-dire l’acquisition et la perte du statut d’élite24. Ceux-ci sont opposés aux « modernes ». En effet, conduits par James Burnham25, J. Galbraith26, C.W. Mills27, ils se basent sur la recherche de la compréhension du capitalisme en tant que système sociétal fortement industrialisé, abandonnant l’idée parétienne de la « supériorité naturelle »,et estimant que seul le « statut » classe l’individu dans l’élite.
La controverse majeure est, comme l’analyse William Genieys, celle relative aux cantonnements idéologiques opposant dès le début du 20ème siècle les élitistes consacrant
« l’inévitable venue des élites détentrices du pouvoir » aux tenants des « interprétations
20 Ettore ALBERTONI, De la classe politique et théorie des élites, Librairie des Méridiens, collection « Sociétés », Paris, 1987, p. 151 et s.
21 Voir à ce propos, les œuvres de Vilfredo PARETO, notamment, Les systèmes socialistes, Tome second, V. Giard et E. Brière Libraires-Editeurs, Paris, 1903, 408 p.
22 Référence faite au Prince machiavélien.
23 Gaetano MOSCA, Scritti politici, Teorica dei governi e governo parlementare, vol.1, Torino, Utet, 1982, p.17 où il défend que la théorie de la classe politique doit être étudiée à deux niveaux distincts : l’un abstrait et l’autre concret, lié aux évolutions du contexte politique.
24 Pierre BIRNBAUM, « Théories élitistes » in G. Hermet e. a., Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Paris, Armand Colin, 1994, p. 96-98.
25 James BURNHAM, The managerial revolution, New York, John Day, 1941, p. 30.
26 John Kenneth GALBRAITH, Le nouvel Etat industriel, Paris, Gallimard, 1968, 418 p.
27 Charles Wright MILLS, L’Elite du pouvoir, Paris, Maspero, 1969, p. 8 et s.
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marxistes homogénéisantes (classes sociales) et la vision utopique de l’idéal démocratique (régulation par la citoyenneté participative) », selon Birnbaum28.
2. Le néo-élitisme selon William Genieys
Le néo-élitisme, tel que nous l’explique William Genieys a pour caractéristique principale de dépasser la réalité empirique en se basant sur une reconsidération de « l’analyse historique et sociologique des élites » à travers une articulation de l’analyse des trajectoires des élites, de l’analyse de leurs représentations et de l’analyse de leurs processus décisionnels. En effet, selon lui, « aucune application pratique d’une politique démocratique n’est possible sans l’apport des élites » et une démocratie au sens idéalisé comporte forcément « (…) des élites conscientes, responsables, compétentes, ouvertes, favorisant (…) la circulation, les échanges et la transparence absolue à tous les niveaux »29.
Ainsi, essayer de dégager des indices facilitant la compréhension de l’implication des élites dans les processus de prise de décision30 est un enjeu méthodologique auquel notre étude tente de faire face afin de déterminer quel est le degré d’implication réelle des élites dirigeantes de la Région des Grands Lacs dans la dynamique de recherche de la paix.
C. La recherche des élites dirigeantes dans la Région des Grands Lacs
Répondre préalablement à la question de l’existence ou non des classes sociales (1) nous semble intéressant pour comprendre les facteurs de détermination des élites dirigeantes dans la Région des Grands Lacs (2).
1. L’épineuse et préalable question de l’existence ou non des classes sociales en Afrique Rappelons qu’il est notoire chez les analystes politiques que la plupart des auteurs de théories classiques étaient hostiles aux conceptions marxistes de la « lutte des classes », et qu’ils
28 Pierre BIRNBAUM, La structure du pouvoir aux Etats-Unis, Paris, PUF, 1971, cité par William Geneys, op.cit., p. 96-98.
29 William GENIEYS, op. cit., p. 81-103.
30 Ibidem.
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se préoccupaient, entre autres, de la substituer à leur propre conception de la question. Cette affirmation qui vient de Mills, est étayée par exemple par Tom Bottomore qui estime, en 1964, que Mosca et Pareto développent des vues théoriques en totale opposition avec la théorie des classes sociales de Marx31. Ce dernier désigne par le terme « classe » aussi bien les minorités privilégiées, à savoir la noblesse et la bourgeoisie que les groupes ou masses dominées que constituent les ouvriers ou les paysans. Cette position est aussi partagée par Raymond Aron32, même si par ailleurs, Marx va jusqu’à ébaucher une théorie de classes à portée universelle dans son célèbre écrit « Manifeste communiste » car selon lui, l’histoire de toute société ne peut être séparée de l’histoire de la lutte des classes. Même Pareto, malgré tout, reconnaît dans « Les systèmes socialistes », la réalité de l’idée de classe chère à Marx33.
Dans tous les cas, les deux grandes doctrines critiques apportées par Marx et Pareto sont autant opposées que complémentaires puisqu’elles permettent de distinguer entre d’une part, une solidarité exprimée sur l’idée de la lutte des classes comme moteur de l’histoire, mais en balayant leur détermination purement économique, et d’autre part, la doctrine néo- machiavélienne qui repose sur un minimum qui ne peut être contesté, c’est-à-dire « l’existence d’une hiérarchie politique fondée sur le rapport d’autorité ou la relation commandement- obéissance (…) »34.
Si l’existence des classes sociales ne fait aucun doute dans les sociétés occidentales, et plus encore, quand il s’agit de confronter la théorie des classes à celle des élites, en Afrique, particulièrement dans les États subsahariens, la question se pose en termes de débat.
Généralement trois thèses s’opposent, du moins s’entrecroisent : la première est celle de la négation des classes, la seconde, celle de l’affirmation des classes et la troisième, celle d’un embryon de classes.
31 Charles Wright MILLS, op. cit. p. 27.
32 Raymond ARON, op. cit., p. 279.
33 Vilfredo PARETO, Les systèmes socialistes, 1902, p. 117 et s.
34 Pierre HASSNER, « A la recherche de la classe dirigeante : le débat dans l’histoire des doctrines », Revue française de science politique, 15ème année, n°1, 1965, p. 40-66.
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Primo, pour ceux dont les classes sociales n’existent pas en Afrique, la conception d’une classe sociale est, aujourd’hui, dépassée en réalité. Elle ne relève plus que d’une réaction purement idéologique. Ainsi, les tenants du monopartisme à l’africaine, ou du socialisme africain se sont servis du mythe de la thèse communautariste pour réfuter toute idée d’antagonisme de classes chez les Africains, au bénéfice de l’idée de coopération dans une société donnée. Mais une telle idée est difficilement défendable dans l’Afrique d’aujourd’hui, dans la mesure où se pose la question de la différenciation sociale et de la hiérarchie politique.
Et Mills de penser qu’à l’intérieur de nos sociétés modernes, il existe une classe politique qui détient le pouvoir, composée à la fois d’opposants, de syndicalistes, d’hommes d’affaires etc., à l’intérieur de laquelle existe une lutte entre ses membres, et où, on peut distinguer une élite politique exerçant le pouvoir et comprenant les membres du gouvernement, les hauts fonctionnaires administratifs, les officiers supérieurs de l’armée, les directeurs des grandes entreprises ou ceux qui sont issus de familles riches.
Secundo, pour ceux dont les classes sociales existent bel et bien en Afrique, selon une approche globale, toutes les sociétés sont fondamentalement hétérogènes et leurs éléments ne peuvent s’exprimer que par la contradiction, à l’exception de l’idéologie léniniste-marxiste. Or en Afrique, du moins avant la dernière décennie, il était vain de chercher des États possédant un secteur privé économique et un pouvoir politique convergents, conformément à l’idéologie marxiste.
Tertio, un embryon de classes sociales aurait été inoculé par les conditions précoloniales et indépendantistes, conséquences des contacts entre l’Europe et l’Afrique. Les clivages sociaux déterminables en Afrique depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui ont permis un processus d’autorégulation des groupes ethniques et claniques au bénéfice de l’arrivée et du maintien au pouvoir d’élites créées de toutes pièces, pour et par le système colonial francophone.
L’ensemble des mots « élites dirigeantes », tire sa source du débat que nous avons soulevé plus haut sur les pas de William Geneys, analysant la position du sociologue italien Pareto, qui selon lui « oppose une classe gouvernante et une classe gouvernée ». Pour Geneys, ceci atteste qu’en face d’une élite dirigeante (au singulier) se trouvent des élites non dirigeantes (au pluriel). Poursuivant, il soutient au-delà d’une « grande controverse » sur laquelle la théorie
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élitiste est figée, que « le pluriel du mot permet de qualifier tous les acteurs qui composent un groupe social occupant une place supérieure dans une société donnée et s’arrogeant le pouvoir de régler les affaires communes du fait de leur naissance, de leur mérite, de leur culture ou de leur richesse »35.
Cette considération répond bien à l’emploi de l’expression que nous utilisons dans notre étude, à savoir, « les élites dirigeantes » : celles de la Région des Grands Lacs, ce groupe exagérément minoritaire, occupant les fonctions supérieures (Chefs d’État, Chefs de Gouvernements, membres de Gouvernements, parlementaires, chefs de partis d’opposition, chefs d’opposition armée, leaders de la société civile, etc.), qui s’arrogent le pouvoir de la manière la moins souhaitée dans des pays se disant démocratiques (prise de pouvoir anticonstitutionnel, par les armes, organisation d’élections truquées, etc.).
Dans notre étude, en fonction de la thématique de la sortie de crise et de reconstruction post-conflit, nous nommerons essentiellement comme personnalités dites « élites dirigeantes », les chefs d’État en premier lieu et en priorité, les chefs rebelles puisque ceux-ci sont les premiers protagonistes des violences politiques et des conflits armés. Il est clair également que dans le contexte de notre étude, leur position est, de loin, la plus dominante dans la gestion de la chose publique ; et leurs desiderata personnels deviennent le baromètre de la vie politique, sociétale, économique de leurs pays. La vie publique se trouve au centre des tirs croisés de leurs luttes de maintien au pouvoir et de prise de pouvoir par les armes. Les politiques publiques, le processus démocratique, la gouvernance économique, la gouvernance sociale sont autant de questions qui ne se résolvent qu’en fonction de leurs intérêts. L’instrumentalisation du religieux, du politique, du fait ethnique etc. semble devenir alors, au-delà de leur rhétorique, l’arme de loin la plus usitée.
Pour nous, le terme « élites dirigeantes » désigne donc la classe politique au pouvoir, ainsi que la classe politique cherchant à accéder au pouvoir quels que soient leurs moyens de lutte, par les urnes ou par les armes surtout, car c’est en partie les raisons pour lesquelles les conflits armés naissent et resurgissent dans la région. Selon les prismes de notre analyse, les
35 William GENIEYS, op. cit. p. 85 et s.
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« élites dirigeantes », sont avant tout, ces leaders politiques et/ou militaires qui interagissent entre eux et avec d’autres acteurs à travers des facteurs exogènes comme les richesses naturelles (pétrole, ressources minières de tout genre), se trouvant au cœur de leurs interrelations avec les acteurs internationaux (États francophones dans la Françafrique et anglophones) autour du pouvoir, aussi bien pour son acquisition que pour son exercice.
Cependant, qu’il nous soit permis d’apporter une nuance quant à l’utilisation du terme
« leaders » en évoquant les leaders politiques et/ou militaires de la Région des Grands Lacs car nous pensons que ceux-ci, bien qu’étant considérés comme membres de cette catégorie minoritaire, ne répondent pas adéquatement aux exigences de reconnaissance d’un leader au sens propre du terme36.
36 Qu’est ce qu’un leader ou qu’est ce que le leadership? La notion de « Chef » a toujours joué un grand rôle dans une perspective de comparaison des théories politiques et les Chefs, aujourd’hui en Afrique ou en Océanie se retrouvent au centre d’une dynamique de transition où les sociétés sont passées de la tradition à la modernité. En Afrique comme dans en Océanie, le Chef ou le « Big man » qui, dans le passé était l’icône de la tradition au sein de la société, est aujourd’hui sujet à contestation et fait l’objet de transformations, en occurrence dans les États post- coloniaux. Et les multiples réflexions autour de la question nous interpellent quant à la légitimité des élites contemporaines. C’est ainsi que dans leur introduction à l’ouvrage intitulé « Chiefs today, Traditionnal Pacific Leadership and the Postcolonial State ».
Voir à ce propos, M. White GEOFFREY, Lamont LINDSTROM et alii, « Chiefs today », Stanford California, Stanford University Press, 1997, p. 1-17.
White Geoffrey et Lamon Lindstrom posent le débat en examinant les voies et moyens propres aux États du Pacifique d’adapter, de diverses manières et relativement à chaque société, et selon leur vision, la démocratie moderne. Les auteurs font appel donc à la classification wébérienne de la légitimité politique, et démontrent que dans cette région du Pacifique, les Chefs traditionnels et les leaders charismatiques continuent d’être d’une grande utilité sociale et politique. Il est donc remarquable de relever que dans les iles du Pacifique, où l’on est en face d’États postcoloniaux, ces sociétés bien que s’étant adaptées aux nouvelles formes de régimes politiques (occidentaux), ont réussi une combinaison extraordinaire des institutions modernes avec les institutions traditionnelles, au lendemain des indépendances. Présidents, Premiers ministres, Parlementaires, autorités juridictionnelles sont encore guidées ou appuyés, dans certains domaines de leur fonction, par des Chefs coutumiers. C’est pour après plus de deux décennies, le nombre des Chefs coutumiers est allé, croissant. Après les indépendances, les Chefs coutumiers existants étaient maintenus comme tels, et d’autres chefferies ont été créées là où il n’ yen avait pas. C’est dire que les nations du Sud Pacifique ont su, en gardant les avantages offerts par l’existence de Chefs coutumiers dans les constitutions de leurs nouveaux États indépendants, trouver les moyens de légitimer les institutions démocratiques modernes. Ces États sont de petits États -du point de vue de leur superficie- comme les îles Tonga, Salomon, Vanuatu, la Nouvelle Zélande et l’Indonésie, etc. Or dans les États d’Afrique subsaharienne postcoloniaux, sauf quelques rares cas d’États de l’Afrique de l’Ouest comme le Sénégal, le Mali et autres, la plupart, surtout ceux de l’Afrique Centrale, ont brillé par le mimétisme de l’archétype métropolitain de la France. Il s’agit par exemple de la République Centrafricaine que nous retenons
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En effet, si le leadership est l’habileté à influencer, à motiver et à permettre aux autres de contribuer à l’efficacité des organisations desquelles ils sont membres, pour les gestionnaires, la qualité de leader exige les perspectives et les compétences qui y sont associées. Huit compétences sont privilégiées. Ce sont : la personnalité (extraversion, conscience et bien d’autres traits), le concept de soi (évaluation positive de soi, estime de soi et auto-efficacité élevés, locus de contrôle interne), l’ambition ou « drive » (motivation interne à poursuivre ses objectifs, inquisiteur orienté vers l’action), l’intégrité (« truthfulness » ou véracité des propos, constance entre les paroles et l’action), la motivation au leadership (besoin élevé de pouvoir socialisé afin d’atteindre les objectifs organisationnels), la connaissance en affaires, pour ce qui concerne un administrateur d’affaires (comprendre l’environnement extrême, aide à la prise de décision intuitive), l’intelligence cognitive et pratique et l’intelligence émotionnelle (percevoir, assimiler, comprendre et réguler les émotions)37.
Ce qui est vrai pour des organisations en affaires, ou dans une sphère plus petite encore comme la famille conjugale, le club restreint etc., l’est pour une société à grande échelle. Ceci a donné l’occasion à François Bourricaud, d’opposer les sociologues américains aux européens en ce que dans leurs différentes démarches, les premiers font primer les groupes restreints ou small groups ou encore primary groups au sein desquels, les relations s’établissent sur la base de relations personnelles et dont le leadership est un phénomène particulier, alors que les deuxièmes restent dans la polémique en faisant la différence entre « masses » et « élites ». Les masses sont, soit « inertes et stupides » pour certains, soit « puissantes et progressistes » pour comme illustration. Dans cet État, ancienne colonie française, la structuration de la vie administrative et politique est restée telle qu’elle a été héritée du colonialisme. Aucune adaptation n’a été faite. Bien au contraire les chefferies traditionnelles ont disparu, ne laissant place qu’aux chefs de quartiers qui, eux-mêmes ont aujourd’hui perdu de leur prestige. D’auxiliaires, servant de courroie de transmission entre les communautés locales et les autorités politiques et administratives et judicaires, ils ne sont plus respectés par ceux qu’ils sont appelés à soutenir, c’est-à-dire, ces différentes autorités. Ceci explique bien pourquoi il y existe de plus en plus un fossé entre la population de base et le sommet de la société. Ce fossé est devenu une fracture telle que les conséquences les plus immédiates sont les incapacités des autorités politiques, assez souvent mal élues, à faire barrière aux résurgences des crises qui finissent toujours et inlassablement par l’éclatement de conflits armés.
37Jean-Louis DENIS, Anne LANGLEY, Viviane SERGI, « Leadership in the Plural », The Academy of Management Annals, Montreal, 2012, p. 211-283.
Voir également Robert HOGAN, Robert. B. KAISER, « What We Now About Leadersheap », Review of general Psychology, vol. 9(2), juin 2005, p. 169-180.
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d’autres, tandis que les « élites » constituent une minorité, « égoïste et bornée ». Pour cet auteur, le mot leader adopte une certaine neutralité dans l’expression des sociologues américains38.
Toutefois, reconnaissons à la suite de François Bourricaud que, même si l’analogie est possible entre le gouvernement à petite échelle et à grande échelle, « La tâche de gouverner les hommes, de les commander, est particulièrement malaisée. Il s’agit d’abord pour le leader de veiller à ce que les normes qui ont cours dans le groupe soient respectées et obéies de tous »39.
Viennent par la suite seulement, dans notre démarche de catégorisation des élites dirigeantes, les membres qui occupent une place visiblement secondaire mais très influente dans le corps d’élite, à savoir les intellectuels à la solde des chefs d’États. Ceux-ci sont généralement des ministres, des députés, des fonctionnaires de la haute administration, des responsables des partis politiques et des leaders de la société civile.
2. Les facteurs spécifiquement influents dans la détermination des élites dirigeantes en Afrique des Grands Lacs
Afin de bien comprendre la capacité des élites dirigeantes de la Région des Grands Lacs dans leurs interactions avec d’autres acteurs tant nationaux qu’internationaux à produire des politiques publiques pouvant favoriser la dynamique d’une paix véritable et définitive, il convient d’étudier leur identification et leur diversité (a), leur composition (b), leur mode de recrutement (c), leur structure et leur intégration, autrement dit, leur circulation (d).
a. L’identification et la diversité des élites africaines au pouvoir dans la Région des Grands Lacs
Dans les lignes qui suivent, un examen rapide de l’émergence, de l’évolution des groupes d’élites et des liens qu’ils entretiennent permettent d’expliquer la place des élites dans le contexte africain, tout en sachant que les analyses et les descriptions de l’apparition et de
38 François BOURRICAUD, « La sociologie du « leadership et son application à la théorie politique », Revue française de science politique, 3ème année, n°3, 1953, p. 445-470.
39 Ibidem.
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l’évolution des partis politiques, celles des différentes étapes de la lutte pour l’indépendance et des idéologies des leaders nationalistes ont fait l’objet d’une riche littérature telles que les biographies des politiques africains postcoloniaux.
En Afrique noire francophone plus particulièrement, au lendemain des indépendances, le pouvoir politique est passé très rapidement du colonisateur aux membres indigènes de l’élite nationale. Il s’agit des premières élites du point de vue de l’histoire africaine. Celles-ci, généralement riches, jeunes et instruites demeuraient encore flexibles, ouvertes et facilement analysables. Mais au fur et à mesure, elles ont fini par créer leurs postes d’autorité, à définir leurs limites et à restreindre leur accès.
Les élites traditionnelles apparues dans le sillage de la colonisation, intégrées pour certains pays dans le système administratif constituent des cas très rares. En effet, le pouvoir et le crédit de ce type d’élites ont été, petit à petit, et continuent d’être combattus par l’action des élites modernes.
À la veille des indépendances, les personnalités qui avaient la qualité d’intellectuel, servaient d’intermédiaires entre les colonisateurs et les colonisés. Or après les indépendances et ce jusqu’aujourd’hui, les intellectuels proviennent soit des grandes écoles et universités occidentales, soit des établissements de formation africains. Ces personnalités constituent l’élite intellectuelle.
On peut également relever l’existence d’une élite de la réussite économique dont la composition varie considérablement d’un État à l’autre dans cette Région des Grands Lacs, en fonction de l’importance plus ou moins accrue des divers types d’activités économiques dominantes en zone rurale ou en zone urbaine, ou encore en fonction des perspectives traditionnalistes ou modernistes40.
Mais, les années de passage entre les indépendances et notre époque, ont produit une autre élite. C’est l’élite militaire au sein de laquelle, il convient de distinguer au moins deux
40 Axel Eric AUGE, Le recrutement des élites politiques en Afrique subsaharienne, une sociologie du pouvoir au Gabon, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 20.