Axe 2 : Lliberté ou contrôle de l’information : un débat politique fondamental L'information transmet au public l'existence de faits, afin qu'il en ait connaissance et se fasse sa propre opinion. La liberté ou le contrôle de l'information sont au cœur du débat politique depuis le XIXe siècle. L'accès à une information libre et indépendante est considéré comme essentiel en démocratie, mais différentes formes de contrôle peuvent s'exercer sur l'information et les médias.
Comment la diffusion de l’information transforme-t-elle le rapport des citoyens à la culture et à la vie politique?
I. Les rapports étroits de l’information avec l’opinion publique
Jalon 1 : L'information dépendante de l'opinion? l'affaire Dreyfus et la presse.
Activité 1 : Chronologie de l’affaire Dreyfus à travers l’étude de la presse.
Activité 2 : Analyse des « unes » de journal de l’époque.
Sous la IIIe République (1870-1940), la liberté de la presse affirmée en 1881 et l’essor du nombre de journaux accompagnant l’enracinement de la démocratie contribuent au débat d’opinion.
En 1890, 79 titres sont publiés à Paris, 257 en province. La presse d’information voisine avec une presse d’opinion pluraliste, lesquelles constituent les premiers médias de masse. Ils jouent un rôle fondamental dans l’Affaire Dreyfus (1894-1899). L'Affaire a montré que les organes de presse subissent la pression de leur : qu'elle soit presse d’information ou d'opinion, la nécessité de vendre et de satisfaire le public peut orienter les contenus éditoriaux. Parallèlement, la variété des opinions diffusées par les différents médias est un signe de liberté d'expression et fait de la presse un contre- pouvoir face à des institutions d'autorité comme l'armée, l'État, l’Église.
C’est pourquoi malgré la violence de certaines crises politiques dues à des révélations de la presse, on considère en démocratie que la liberté de presse ne peut être négociée. Seuls les contenus haineux ou à caractère raciste ou antisémite sont passibles d’interdiction aujourd’hui en France.
II. Les agences de presse face aux pressions économiques et politiques.
Jalon 2 : L'information entre le marché et l'État : histoire de l'agence Havas et de l'AFP.
Activité 3 : D’Havas à l’AFP.
En 1835, Charles-Louis Havas crée à Paris la première agence d’information internationale : Havas. Dès1845, l’adoption du télégraphe garantit aux journaux abonnés des nouvelles régulièrement actualisées (doc.1). En dix ans, l’agence s’assure le quasi-monopole de l’information en France. La branche publicité, créée en 1852, finance la branche information, en permanente évolution technique. L’agence ne cesse de se moderniser quant aux outils utilisés pour se procurer et diffuser l’information (téléphone en 1877, télescripteur en 1880, puis télégraphe imprimeur [doc.3]). Le modèle fait des émules en Europe puis aux Etats-Unis. En 1859, pour faire face au coût élevé des transmissions télégraphiques, les agences Reuter (Londres), Wolff (Berlin) et Havas (Paris) s’entendent pour se partager le monde en zones pour la collecte et la diffusion des informations (doc.2).
Néanmoins, une telle réussite présente des limites, comme les souligne Honoré de Balzac dès 1840 dans La Revue parisienne (doc.4). Ce dernier pointe du doigt le monopole détenu par Havas pouvant se permettre les dépenses nécessaires pour obtenir/traduire les dépêches étrangères face aux autres journaux qui ne peuvent faire le poids. Un autre point de critique est le contrôle des contenus par l’Etat dans chaque département du fait de la collaboration entre le ministère de l’Intérieur, les préfets et l’agence Havas. Il faut attendre un siècle et de multiples autres dénonciations du double monopole « information et publicité » (doc.5) pour qu’en 1940 la branche d’information d’Havas soit nationalisée et devienne l’Office français d’Information (OFI).
En août 1944, d’anciens agenciers et des journalistes issus de la Résistance émettent depuis les locaux d’Havas la première dépêche de ce qui va devenir l’Agence-France-Presse (AFP), placée Thème 4 : S’informer un regard critique sur les sources et modes de communication.
sous la tutelle de l’Etat. Son objectif, affirmé dès la première dépêche est clair : « au service de tous les journaux libres, l’Agence Française de Presse, assurera, avec l’objectivité qui est strictement le devoir d’un organisme d’Information, la diffusion de nouvelles scrupuleusement contrôlées et recoupées » (doc.1). Née à la Libération, elle vise donc à produire « une information complète et objective » (doc.2). Après la Seconde Guerre mondiale, l’AFP participe au rétablissement de la puissance culturelle française et s’adapte aux mutations rapides et profondes de l’industrie de l’information. D’une part, elle le fait du point de vue de ses financements : dès 1957, l’AFP est privatisée et dotée d’un statut spécifique lui assurant ressources (aides de l’Etat) et indépendance.
Ainsi, l’Etat lui paie un abonnement annuel « en compensation de sa mission d’intérêt général
» (doc.2), soit 59% de son chiffre d’affaires en 1958, 41% en 2013, et environ un tiers aujourd’hui à côté de recettes commerciales [doc.2]). D’autre part, l’AFP s’adapte aux transformations du point de vue technique et se modernise tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, comme le montre en 1971 la réalisation des transmissions intercontinentales par satellite (doc.3). Aujourd’hui, l’AFP est l’une des trois grandes agences mondiales d’information. En 2019, elle comprend 1513 journalistes, 2296 collaborateurs dans 151 pays et 201 bureaux (doc.4). Parmi ses principaux défis se trouve celui de son financement. Il lui faut maintenir ses recettes commerciales à côté des aides de l’Etat. Dans un contexte de révolution numérique et de forte concurrence d’Internet, elle s’efforce encore une fois de s’adapter (doc.2) avec la création de son site Internet www.afp.com dès 1995 et de son service de production de vidéos pour le Web en 2001, mais la concurrence des sources d’informations gratuites en ligne est rude.
Ce qu’il faut bien comprendre de cette étude par rapport à notre axe : L’information a besoin de financements, ce qui pose le problème de l’indépendance des médias. Aides publiques (exonérations fiscales, souscriptions à des abonnements), subventions, financement par la publicité et investissements de groupes de presse sont autant de contraintes qui risquent d’influencer les contenus.
III. L’information en temps de guerre.
Jalon 3 : Information et propagande en temps de guerre : les médias et la guerre du Vietnam.
A. Aux origines du conflit.
1. Un conflit s’inscrivant dans une logique d’affrontement entre deux blocs.
Le philosophe français, Raymond Aron, résume la guerre froide par une expression : « paix impossible, guerre improbable ».
L’affrontement entre les deux grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale avait entraîné une dislocation de la Grande alliance et une bipolarisation. En effet, en mars 1947 le président des Etats-Unis, Harry Truman déclare que désormais la priorité des Etats-Unis sera d’empêcher par des aides et des alliances l’expansion du communisme, c’est la doctrine de l’endiguement. En septembre de la même année le dirigeant du Kominform, Andrei Jdanov, au nom de Staline, répond en affirmant que la priorité de l’URSS sera d’empêcher les Etats-Unis d’étendre leur impérialisme sur le monde. L’Europe et le monde entrent dans la guerre froide. La création des 2 Allemagne en est le symbole. En effet, les tensions sont devenues très fortes. Ainsi en 1948 Staline décide du blocus de la partie ouest de Berlin... auquel les Américains répondent par un pont aérien destiné à aider les berlinois de l’ouest. Finalement, en 1949, l’Allemagne est séparée en 2 pays, la RDA communiste face à la RFA libérale (la ville de Berlin suit le même sort). La guerre froide crée un monde bipolaire qui oppose pendant plus de 40 ans deux blocs de pays :
Le bloc occidental : Etats-Unis + Europe occidentale + Japon + nombreux pays dépendants ou alliés
Le bloc de l’est (communiste) : URSS + démocraties populaires de l’Europe de l’est + Chine (Mao Zedong, 1949) + Cuba (Fidel Castro et Che Guevara) + nombreux pays dépendants ou alliés.
En effet, la paix est impossible car chaque bloc est idéologiquement incompatible : démocratie libérale et capitalisme à l’ouest contre communisme avec parti unique et économie d’état à l’est. Chaque modèle idéologique doit prouver sa puissance dans tous les domaines : le sport, la science, etc. Diplomatiquement des alliances sont nouées (OTAN et pacte de Varsovie) et le reste du monde devient soit un allié à aider soit un ennemi à combattre ce qui entraîne des crises intenses tels que la guerre du Vietnam.
2. Le Vietnam, un territoire façonné par la guerre d’Indochine.
La guerre du Vietnam débute dix ans après la guerre d’Indochine (1946-1954).
L’Indochine était un ensemble de territoires (Tonkin, Laos, Annam, Cambodge et Cochinchine) colonisés par la France à la fin du XIXe siècle. Elle constituait la partie orientale de l’empire colonial français.
La domination de la France en Indochine est remise en cause dès la fin de la Seconde Guerre mondiale par le parti communiste de Hô Chi Minh. L’absence d’accords franco-vietnamiens conduit à la guerre d’Indochine de 1946 à 1954. Elle oppose : les forces françaises qui veulent conserver l’Indochine àla République démocratique du Viêt- Nam dirigée par Ho Chi Minh et soutenue par la Chine et l’URSS communistes. Elle prend fin suite aux accords de Genève et à la coupure provisoire du Viêt-Nam. Au nord du 17e parallèle se regroupent les forces communistes du Vietminh parti de Hô Chi Minh, au sud; les forces françaises et l’armée vietnamienne de Bao-Dai.
3. L’entrée en guerre des États-Unis.
Exposé n°1 : Analyse de la photo n°4.
Le Sud Vietnam devenue en 1955 une dictature militaire commandée par un leader issu de la minorité catholique Ngo Dinh Diêm, frère de l'archevêque de Hué. En effet, les autorités coloniales françaises avaient complaisamment laissé prospérer les missions chrétiennes et le clergé local dans le but d'affaiblir les rites traditionnels et d'accroître leur influence. En 1955, 700.000 catholiques fuient le Nord-Vietnam, passé sous contrôle communiste, et consolident le pouvoir du régime Diêm avec la bénédiction des Etats-Unis. Le président Diêm instaure vite un pouvoir autoritaire fondé sur les valeurs catholiques, qui combat tout autant le leader communiste Hô Chi Minh que les influentes autorités bouddhistes, religion majoritaire du pays. Ces dernières supportent de plus en plus mal le favoritisme pro-catholique du pouvoir (promotions, attribution de terres, aides financières), et le FNL communiste (ou Vietcong) va jouer de ces divisions. 1
En mai 1963, les bouddhistes, accusés d'être sensibles aux sirènes communistes, se voient interdire d'utiliser leurs drapeaux religieux pour les fêtes de Vesak, l'anniversaire de Bouddha. Les protestations qui s'ensuivent sont très durement réprimées : le 8 mai, neuf civils non armés, faisant flotter le drapeau bouddhiste, sont tués à Huê. Le régime Diêm accuse le Vietcong d'attiser le désordre. Le 3 juin, Huê est secouée par une nouvelle provocation : les forces de l'ordre renversent du liquide lacrymogène sur la tête de manifestants bouddhistes en train de prier. 67 personnes sont hospitalisées. Le lundi soir suivant, Malcolm Browne, correspondant à Saigon de l'agence américaine Associated Press, reçoit un appel téléphonique de la pagode Xa Loi lui conseillant de se rendre, le lendemain matin, dans une rue jouxtant l'ambassade du Cambodge. Le journaliste américain de 31 ans, sur place depuis un an et demi, comprend que les bonzes préparent quelque chose. Les moines avaient contacté les correspondants étrangers de Saigon pour les prévenir de l'imminence d'une action de protestation spectaculaire. J'ai compris qu'ils ne bluffaient pas", racontait le reporter au "Time" en 2011. "Au moment où je suis arrivé à la pagode, cela avait déjà commencé. »
Le visage paisible du bonze, de trois quarts face, yeux clos, l'arcade à peine frémissante, la toge finement plissée, contraste avec le déchaînement des flammes. Le bidon d'essence reste nonchalamment posé à un mètre de lui. Ses deux disciples, dont l'un porte un appareil-photo, reculent lentement hors du cadre. Sur le trottoir se mêlent une foule de moines placides, plusieurs enfants bouche bée. Derrière le capot béant de l'automobile britannique, un badaud se tord le cou.
Dans les mois qui suivent, cinq autres moines imitent Quang Duc et s'immolent par le feu en place publique. Le scandale s'amplifie encore lorsque la belle-sœur de Diêm qui tient lieu de Première dame, plaisante en évoquant un "barbecue" pour parler de ces immolations. Le tollé est énorme. Harcelé par l'ambassadeur américain, Diêm refuse de dénoncer ses propos. Il ne verra rien du coup d'Etat qui se prépare. Lâché par Washington et ses généraux, il est assassiné à Saigon le 2 novembre, à la sortie d'une messe.
(Front National de Libération) crée en 1960. Majoritairement composée de marxistes ce qui leur vaut le qualificatif de
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Vietcongs (communistes vietnamiens).
B. Une guerre d’image pour la défense du modèle américain.
1. Des médias au service de la guerre juste américaine.
Exposé n°2 : Analyse comparée de deux « unes » de life.
La puissance de l’image par son impact émotionnel est indéniable, mais quand la photographie est associée au texte, voire le remplace totalement comme dans le cas du magazine Life, elle devient la source principale de l’information. Tout en apportant aux lecteurs les dernières nouvelles de la situation au Vietnam les photographies avaient une autre fonction : influencer l’opinion publique. Loin de l’objectivité proclamée, Life présentait une vision particulière du monde et participer au système de propagande2 pro américain. Même si le message présente des faits exacts, il peut être partisan par exemple en étant incomplet. La photographie nous montre ici une patrouille dirigée par un soldat américain, le capitaine Robert Bacon. Ce dernier dirigeait en 1964 les troupes sud-vietnamiennes à travers le delta du Mékong. En effet, en 1963, les États-Unis décident d’intervenir plus directement dans le conflit en augmentant considérablement le nombre de
« conseillers militaires » au Vietnam. Bacon était l’un des 15 000 soldats servant de conseiller à l’armée sud-vietnamienne. Alors que Bacon dirige sa compagnie à travers un grand champ herbeux le 12 Juin 1963, le photographe Larry Burrows prend la photo. On voit à travers l’image la sérénité qui transparaît et donc l’assurance américaine dans le conflit. L’objectif étant ici de rassurer l’opinion publique américaine et aussi de montrer le quotidien des soldats américains chargés ici de former l’armée sud-vietnamienne à vaincre les communistes du FLN. Dans cette logique, se produit en août 1964, « l’incident de Tonkin ». Un navire de guerre américain, le Maddox est mitraillé par les Nord- Vietnamiens. Le successeur de Kennedy, Lyndon Johnson renforce alors l’effort de guerre au Vietnam.
La deuxième photographie survient 1 an après la patrouille du capitaine « Bobby » Bacon.
On y voit un marine américain évacué suite à une blessure lors d’une patrouille contre les Vietcong.
Cette photo d’Horst Faas fait suite à la bataille de Dong Xoai, une offensive communiste dans le sud Vietnam. L’image montre ici une vision héroïque des soldats américains se battant pour les États-Unis. Les médias américains couvrent les événements sans distance critique à l’égard de ce qui leur est montré. Cette guerre menée contre le communisme apparaît comme une guerre juste et l’armée américaine facilite grandement la présence des journalistes sur les champs de batailles et donc au front afin de leur montrer le plus « fidèlement » possible leur vie quotidienne.
La propagande est la présentation d’un message qui s’efforce de servir un but spécifique.
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Exposé n°3 : Analyse de la photo n°6.
Au petit matin du 7 février 1965, les soldats viet cong tirent des obus de mortier contre les soldats américains installés dans le Camp Holloway : huit soldats sont tués et une centaine sont blessés, tandis que de nombreux hélicoptères sont détruits. Dans les deux jours qui suivent, le détachement de soldats viet cong est repéré, et des raids aériens sont déclenchés pour les anéantir : c'est un tournant majeur dans la politique américaine. Pour mener à bien une telle politique, le bombardement du nord depuis les porte-avions est insuffisant : le gouvernement envisage le déploiement désormais de bombardiers et de troupes américaines pour les protéger sur le territoire sud vietnamien. Le général William Childs Westmoreland (1914-2005), commandant du corps expéditionnaire est chargé de diriger les opérations à partir de ce moment. C’est donc à partir de cette date que débute officiellement la Seconde Guerre d’Indochine. La Une du Time montre bien l’escalade du conflit à travers la figure du général au premier plan, le dessin réalisé par l’artiste Boris Chialiapin. On voit à travers le dessin le grade de général représenté par les 4 étoiles.
L'officier était partisan de la guerre d’usure. Il était un avocat acharné de l'augmentation du nombre de troupes et de l’utilisation de l’artillerie afin de débusquer les Vietcongs (analyse de la photo 7 en lien) et il n'a jamais douté que la victoire fût à la portée de l'armée américaine. En 1965, Time Magazine lui avait décerné le titre d'homme de l'année, estimant qu'il symbolisait la "poigne"
du "combattant américain ». Sous la conduite de Westmoreland, les États-Unis « ont gagné chaque bataille jusqu'à ce qu'ils aient perdu la guerre ». Le tournant de la guerre est l'offensive du Têt en 1968, dans laquelle les forces communistes attaquent des villes et des villages dans l'ensemble du Viêt Nam du Sud. Les États-Unis et les troupes vietnamiennes du sud repoussent avec succès les attaques, et les forces communistes subissent de lourdes pertes. Toutefois, la férocité des assauts ébranle la confiance que le public peut nourrir à l'écoute des assurances que Westmoreland a renouvelées au sujet de l'avenir de la guerre (le 28 avril 1967, il avait déclaré devant le Congrès : « Avec résolution, confiance, patience, détermination et un soutien continu, nous vaincrons au Viêt Nam contre l'agression communiste »). Le sentiment pro-guerre s'effondre parmi les membres du gouvernement et les conseillers de Johnson. Le débat politique et l'opinion publique contraignent l'administration Johnson à ralentir les accroissements de troupes américaines au Viêt Nam.
2. Les premières manifestations anti-interventionniste.
Exposé n°4 : Analyse de la photo n°3.
Une vague de la contre-culture – hédoniste, libertaire et non-violente traverse les États-Unis depuis le début des années 1960. Ce mouvement étudiant appelé hippies, ou « flore power » commence à critiquer la guerre du Vietnam dès le début de l’année 1965. Le 21 octobre 1967 à Washington D.C. alors que des milliers d’activistes (on les estime à 100 000) se sont rassemblés devant le Pentagone pour manifester contre l’engagement américain dans la guerre du Vietnam.Arrivés près de leur destination, les manifestants butent contre une ligne de soldats de la Garde nationale. Jan Rose Kasmir une jeune lycéenne de 17 ans, qui a emprunté un chrysanthème à quelqu'un, s'approche des soldats. À quelques centimètres des lames des baïonnettes, elle brandit la fleur en signe de défi – un geste répandu chez les adeptes du "Flower Power", qui prônent la non- violence. Le photographe Marc Riboud, travaillant pour l’agence Magnum (agence de presse photographique), immortalise la scène.
La construction de cette photographie intimiste est basée sur une opposition : la vie contre la mort, la paix contre la guerre, la solitude contre la multitude, le flou contre le net. Au premier plan Jan Rose Kasmir, intrépide, le regard triste, fait face aux baïonnettes auxquelles elle tend une fleur.
Les premiers soldats sont hors cadre, on ne distingue que leurs armes, tandis que la fin de la rangée de soldat et la foule de manifestants sont flous. Le point de vue adopté est neutre, notre regard est tourné vers le centre de la confrontation ce qui renforce le pouvoir de la composition.
Au début de l’année 1967 l’opinion publique demeure en faveur de l’interventionnisme américain, "près des trois quarts des Américains désapprouvent encore les manifestations en faveur de la paix », affirme la spécialiste des Etats-Unis Hélène Andrieu-Pafundi dans La Guerre du Vietnam et l’Opinion publique américaine (1991).
Le mouvement du flower power se retrouve aussi à travers les genres musicaux. Ainsi le 18 août 1969, 8 heures du matin, à Woodstock : Jimi Hendrix monte sur scène devant un public exténué par trois jours de consommation effrénée de rock et de drogues. Pour clôturer le plus grand festival hippie de tous les temps, Hendrix s’attaque à l’hymne américain. Sa version du Star Spangled Banner est apocalyptique : à grands coups de larsens et de vibratos, elle évoque les bombes, les cris et la mort.
En bonne photo iconique, l'image de Jan Rose Kasmir est régulièrement évoquée lorsque surgissent des clichés dans la même veine. Récemment, l'image de la militante antiraciste Tess Asplund face à des néonazis, et surtout celle d'une manifestante afro-américaine se dressant face à la police à Baton Rouge ont donné lieu à des comparaisons avec la photographie signée Marc Riboud. Signe de la place importante que tiennent, aujourd'hui encore, la jeune fille et sa fleur dans la mémoire collective.
Exposé n°5 : Analyse de la photo n°5.
Les manifestations contre la guerre au Vietnam durcissent et unifient les mouvements étudiants. Elles mettent directement en cause les autorités américaines, aux Etats-Unis, puis en Europe, au Japon, et dans le reste du monde. A l’automne 1964, le Free Speech Movement à Berkeley va être à l’origine du Vietnam Day Commitee. Début 1965 commencent les premiers autodafés de livrets militaires aux Etats-Unis et les premières manifestations sur Washington organisées par le SDS (Etudiants pour une société démocratique) créé en 1962. En été 1965, les premiers « teach in » (manifestation consistant à débattre dans des colloques ouverts à tous d’un point de politique ou de société que l’on veut combattre) sont tenus à Oxford et à la « London School of Economics ». En octobre 1967, à Washington, les membres du syndicat étudiant, le SDS, forcent les barrages autour du Pentagone (voir exposé précédent). Malgré les fleurs plantées par les hippies dans les canons des fusils de soldats, les militaires dispersent violemment les manifestants.
En janvier 1968, les étudiants japonais à l’appel de la Zengakuren, manifestent contre l’escale de l’US Entreprise, 300 manifestants sont arrêtés.
Au Vietnam une attaque générale est lancée le 31 janvier 1968 par le FNL contre les villes et les bases américaines du Sud, c’est « l’offensive du Têt ». Difficilement repoussée, elle démontre qu’une victoire au Vietnam impliquerait pour les États-Unis, une guerre totale, coûteuse en hommes, en argent et en prestige. L’opinion internationale commence à changer à partir de cette offensive, les mouvements pacifiques. La solidarité avec le Vietnam est le terrain d’action commune des nouvelles organisations de jeunesse européennes.
Le week-end des 17 et 18 Février a lieu à Berlin-Ouest le Congrès International Vietnam, un gigantesque rassemblement contre l’impérialisme, plus particulièrement contre le conflit au Vietnam. Plus de 20 000 manifestants traversent le Kurfurstendam en marchant et en courant, terminant par un rassemblement massif et des prises de parole. Y prennent la parole de nombreux responsables d’organisation de soutien aux combattants vietnamiens. Cette manifestation est étonnante étant donné que Berlin Ouest est le lieu de l’anti communisme et du pro américanisme par excellence. En effet, depuis le 13 aout 1961 un mur fut érigé entre Berlin est et Berlin Ouest par les autorités communistes. Ce mur symbolisé sous le nom de mur de la honte par le président J. F.
Kennedy en 1963 symbolisait l’échec du communisme pour les Occidentaux.
3. Le basculement international de l’opinion publique : le passage d’une « guerre juste » à une
« guerre sale ».
Exposé n°6 : Analyse de la photo n°7.
Ce 1er février 1968, comme des dizaines de villes du Sud-Vietnam, Saïgon est le théâtre depuis la veille d'une insurrection menée par 80.000 combattants communistes du FNL. L'opération marque le commencement de l'offensive du Têt grâce à laquelle les communistes, appuyés par le Nord-Vietnam, espèrent soulever la population contre le régime du Sud, soutenu par les Etats-Unis.
C'est ici qu'Eddie Adams, photojournaliste américain de 34 ans travaillant pour l'agence Associated Press, a suivi un groupe de Sud-Vietnamiens participant à la contre-attaque. Ses clichés se concentrent bientôt sur Nguyen Van Lem, prisonnier communiste, un homme simplement vêtu d'un short et d'une chemise à carreaux. Le groupe se déplace, s'arrête en pleine rue ; dans un geste apparemment banal, le général Nguyen Ngoc Loan, chef de la police nationale sud-vietnamienne, pointe le canon de son Smith & Wesson modèle 38 vers la tempe du captif ; Eddie Adams appuie sur le déclencheur et le bourreau, sur la détente. La victime s'écroule. Le photographe croyait assister à un interrogatoire, il a immortalisé une mise à mort.
La force de ce cliché ici pris par hasard réside dans la combinaison de 3 facteurs selon Frédérique Gaillard auteure d’un doctorat sur le photojournalisme : « un cadrage d’une grande simplicité, un moment brut, et un contexte géopolitique très fort ». À la violence visuelle de l'image s'ajoute la nature même de la scène représentée : l'exécution sommaire d'un prisonnier, acte interdit par les conventions de Genève, qualifié dans certains cas de crime de guerre. L’image fit le tour du monde et participa à ouvrir les esprits sur la violence du conflit au Vietnam. Elle fut même en une du New York Times dès le lendemain. Avec cette photographie l’opinion publique se pose la question de la moralité de l’engagement américain au Vietnam. Cette photographie valut le prix Pulitzer à E. Adams.
Le point intéressant à rappeler transparait à travers les propos tenus par le photographe sur cette photographie : "Deux personnes sont mortes dans cette image : celle visée par la balle et le général Nguyen Ngoc Loan. Le général a tué le Vietcong ; j'ai tué le général avec mon appareil photo. Les images fixes sont l'arme la plus puissante du monde. Les gens les croient, mais les photos mentent, même sans manipulation. Elles ne sont que des demi-vérités. Ce que la photo ne disait pas, c'est : qu'est-ce que vous auriez fait si vous aviez été le général au même endroit et au même moment, lors de cette chaude journée, et que vous aviez attrapé ce sale type après qu'il a tué un, deux ou trois soldats américains ? […] Je ne dis pas que ce qu'il a fait était juste, mais vous devez vous mettre à sa place."
Exposé n°7 : Analyse de la photo n°2.
C’est dans ce contexte de renversement de l’opinion publique que la photographie de la petite fille au napalm est publiée. Dès 1965, les Etats-Unis bombardent massivement le Nord- Vietnam afin de désarmer et désorganiser les combattants. Puis dans le but de les affamer et de supprimer le couvert végétal, l'armée lâche des défoliants chimiques et du napalm, aux effets ravageurs sur la population. En 1969 les révélations du New York Times sur le massacre de My Lai (en mars 1968 une compagne de GI américains avaient massacré 504 civils). Aux États-Unis, la brutalité du massacre de My Lai et les efforts déployés par les officiers pour le cacher ont exacerbé le sentiment anti-guerre et nourri le ressentiment face à la présence militaire américaine au Viêtnam.
C’est dans ce contexte que le 8 juin 1972 des avions sud-vietnamien larguent sur un village des bombes de Napalm aux abords de Trang Bang. L’aviation commet une bavure en bombardant une pagode (temple bouddhiste) remplit de civils.
Sur la photographie prise par Nick Ut on peut voir plusieurs personnes fuir le village qui vient d’être bombardé au napalm. Parmi les personnes visibles sur l'image, plusieurs soldats, mais aussi le photo reporter David Burnett, qui travaille pour le magazine Life. Surtout, on voit des enfants en pleurs, dont une petite fille nue, la chair attaquée par le napalm. Le regard se porte d'abord sur les enfants. Cinq enfants se sauvent, en proie à la terreur panique, crient et hurlent de douleur. Les deux plus en plus avant, la bouche grande ouverte, ferment les yeux de douleur. Au centre, la jeune fille, Phan Thị Kim Phúc, âgée de 9 ans, concentre les regards et fixe l’objectif de l’appareil, donc le photographe, donc le spectateur. Elle est entièrement nue, les bras en croix. Une autre jeune fille tient par la main probablement son jeune frère. Le plus petit, un garçon, esseulé, se retourne vers les soldats et la fournaise. Tous ont les pieds nus. Le plus grand ouvre l’espace vers l’avant, sur le point de sortir du champ de la photographie. Le haut des casques reluisant, les soldats américains ferment la marche.
Tout comme l’exécution de Saïgon la force de cette image réside dans « un cadrage d’une grande simplicité, un moment brut, et un contexte géopolitique très fort ». A travers cette photo on peut voir une critique du conflit. Les responsables de la violence sont les soldats américains, qui agissent de sang-froid et ne s’occupent pas des enfants. La violence aveugles’exerce sur des enfants innocents, séparés de leurs parents. Ici, il n’est même pas question d’adultes, encore moins de soldats ennemis. Il s’agit de deux mondes parallèles, qui se rencontrent dans l’expression de la violence. La photographie prend une valeur universelle commeicône du pacifismeet dénonciation de la guerre et de ses horreurs. Cependant une photographie est toujours un choix subjectif pour saisir une partie de la réalité.La « photo-vérité » entend raconter une réalité vraie. Le photographe n’invente rien. Elle correspond à la vérité historique : ravages indistincts des bombardements au napalm. La guerre du Vietnam est d’une violence extrême. Les civils sont pris entre deux feux.
Mais, le photographe oriente le sens de la scène. La présence des soldats américains leur fait porter exclusivement la responsabilité de la guerre et, en particulier, de l’usage du napalm. De toute façon, tout indique qu’il s’agit d’une opération combinée entre l’aviation sud-vietnamienne et les troupes terrestres américaines.
Le photographe accède à la célébritéà 21 ans et obtient le Grand prix de la photo reportage et le prix Pulitzer en 1973.
C. Le retrait américain immortalisé.
Exposé n°8 : Analyse de la photo n°8.
Richard Nixon, successeur de Johnson, annonce en mars 1968 le retrait progressif des troupes américaines. Les accords de Paris signés en janvier 1973 établissent le retrait des Américains dans les deux mois et un cessez-le-feu entre les forces vietnamiennes. La finalité́ était de parvenir à une réconciliation nationale. Néanmoins, les hostilités perdurent et les communistes s‘emparent de Saigon, la capitale du sud Vietnam, le 30 avril 1975. La guerre du Vietnam se termine par la victoire du communisme et constitue en soi le 1er échec de la politique d’endiguement américaine menée depuis 1947. Dans l'après-midi du 29 avril 1975, photographe Hugh Van Es ibasé à Saigon pour United Press International, a pris la photo emblématique de l'opération Frequent Wind d'un Air America UH-1 sur un toit ramassant des évacués vietnamiens.
Posé sur le toit de l’immeuble, l’hélicoptère paraît bien trop petit pour tous ceux qui veulent y embarquer. Un membre de l’équipage fait un signe aux civils en contrebas. La marée humaine tentant de gravir les marches montre la précipitation américaine. En effet, des plans d'évacuation existaient déjà en tant que procédure standard pour les ambassades américaines. Début mars, des avions ont commencé à évacuer des civils de l'aéroport de Tan Son Nhut à travers les pays voisins.
Cependant le 28 avril la base aérienne située à côté de l’aéroport est bombardée par l’armée nord- vietnamienne. L’opération Frequent Wind démarra à travers l’utilisation d’hélicoptéres pour évacuer les derniers ressortissants américains et des Vietnamiens « à risques ». L'évacuation a eu lieu principalement depuis l' enceinte du bureau de l'attaché de défense, commençant vers 14 heures l'après-midi du 29 avril et se terminant cette nuit-là.
Cette photographie symbolise le gaspillage (humain et économique) et la futilité ultime de l'implication américaine au Vietnam. Il faut rappeler que près de 58000 GIs sont morts et plus de 300 000 furent blessés durant le conflit et près de 3,8 millions de civils et de militaires vietnamiens.
Conflit dramatique et sanglant, la guerre du Viêtnam a révélé au grand jour l'influence des médias sur l'opinion publique. Devenu, entre autres, un symbole politique de la Guerre Froide ou une icône de la Pop Culture moderne, le bourbier vietnamien marquera à jamais un tournant sur l'importance du photo-journalisme en temps de guerre.