Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Des Types en littérature /
[Signé Ch. Nodier]
Nodier, Charles (1780-1844). Des Types en littérature / [Signé Ch.
Nodier]. 1830.
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DES TYPES EN LITTERATURE
L'imitation est l'objet de
l'art
proprementdit
; l'invention est le sceaudu
génie.Il n'y
a certainement pointd'invention
absolue.L'invention
la plus empreinte de hardiesse et d'originalité n'estqu'un
faisceaud'imitations choisies. L'homme ne compose rien de rien ; mais il s'élève presque
au
niveau de la puissance decréation,
quandd'une
foule d'élémens éparsil
forme une individualiténouvelle,
et quand illui dit
: sois.Le statuaire copie
une
figure d'homme; c'est l'homme lui-même avec les proportions harmonieuses de ses membres, l'ondoyantesouplesse de ses muscles, l'élasticité animée de ses chairs presque mobiles a l'oeil : le statuaire
n'a
faitqu'une
académie.Il cherche, il
compare, il assemble, il met enrapport
dansun
ordre possible, et si possiblequ'il
paraîtvrai,
toutes les partiesd'une
organisationparfaite,
où respire la majesté souveraine a peine humanisée parun
reste de colère et dedédain,
le statuaire n'est plusun
statuaire ; il a fait l'ApollonPythien,
il a faitun
dieu.Du temps
d'Homère,
aucun guerrier n'avait été identiquement sonAchille,
ou sonAjax,
ou son Diomède, aucun roi son Nestor; et ce roi et ces guerriers qui ne furentjamais,
ils sont vivans.Si vous voulez reconnaître a des signes sûrs dans le poète
Début
l'invention et le
génie,
qui sont la même chose, arrêtez-vous a celui dont les personnages deviennent destypes
dans toutes leslittéra- tures,
et dont les noms propres deviennent presque toujours des substantifs dans toutes les langues. C'estqu'en
effetle
nomd'une
figure typique
n'est plus
l'étiquette bannalequ'on
attache au socled'un
busteou
aux plinthesd'un
bas-relief; c'est le signe représen- tatifd'une
conception,d'une création, d'une
idée. Aujourd'hui même le titre de héros et de demi-dieu parle moins à la pensée que le nomd'Achille.
Dans les âges secondaires, où le mouvement progressif de la civilisation a mis en
jeu
de nouveaux ressorts et développé de nouvelles combinaisons,l'esprit humain
a suivi deux voies,l'une
qui était toute tracée, et qui n'aboutissait qu'a la reproduction perpétuelle des beaux types antiques;l'autre qui
était inventrice ettéméraire,
et où il s'agissait de saisir sur le fait le caractère et la physionomie des types modernes. C'est peut-être dans le choix deces directions que s'est manifesté le partage de
deux
écolesqu'on
appelle le classique et le romantique, bien qu'elles aient été en principe aussi romantiques, et qu' elles doivent devenir en résultat aussi classiques
l'une
quel'autre.
Plus l'éducation des peuples de seconde formation s'est fondée
sur la
tradition des peuplesanciens,
plusl'esprit
d'imitationy
a prévalu. Si on excepte cette galerie fantastiquedu Dante,
où les types les plus frappans et les plus extraordinairessont entassésavec une profusion effrayante, comme dans le Jugement dernierde Mi-chel-Ange,
les Italiensont
été rarement inventeurs. Shakspeare est aussi riche en types qu'Homère, et il les a saisis â tous lesde-
grés de l'échelle de
l'imagination,
depuis le naturel le plus positifjusqu'à
la plus délirante fantaisie.La
pétulance chevaleresque, lafougue de moeurs et
l'acutesse
de mots del'Italien Mercutio,
ne sont pas plus vrais ; la férocité sensible et l'héroïque naïveté d'O- thellon'ont rien
de plus individuel que le vaporeux enfantillage de Puck et la grossièreté brutale de Caliban. Mais Shakspeare sa- vaittout
personnifier,jusqu'au génie, aux passions,
auxerreurs,
aux vagues inquiétudes, à la maladie naissanted'une
société quis'éveille avec des germes de mort dans le sein. La sublime figure
d'Hamlet,
qui ne sera jamais assez appréciée, est un prototype completdu
moyen âge. Les Allemands,qu'un
penchant organique à la mysticité entraîne toujours vers lespiritualisme,
étaientmoins propres à comprendre et à fixer les images de la vie sociale dans ses réalités absolues. L'élan de leur psychisme
rêveur
lesporte vers un monde plus idéal ; et quand ils découvrent
un type
sensible, c'est plutôt par le privilège de la prévision quepar
celuide la
perception,
et dansl'avenir
que dans le présent. L'homme qui est disparaît pour eux devant l'homme qui sera, ou devant l'homme qui devrait être. Stationnaires dans les moeurs, car ilsont
placé leur vie morale dans une autre région, ils marchent en précurseursa la tête des idées. Ainsi dans les Brigands de Schiller chef-d'oeuvre dont il concevaita peine lui-même toute laportée,
il a jeté en se
jouant
comme le sommaire poétique des révolutions prochaines. Ainsi, dans la peinture de cette sensibilité rêveuse,irritable et passionnée de
Werther, qui
finitpar
être obligée deréagir sur elle-même, Goëthe en a révéléle mystère. Si vous
pou-
vez enfermer ces deux types dans
un
tourdu
compas, vous n'avez pas besoin de laisser d'autres monumens de notre histoire contem- poraine ; elley
est toute.J'ai
dit que le génie de l' écrivain inventeur se reconnaissait sur- tout a la création des types,et
qu'aucun caractère d'invention ne devenaittype
s'il ne présentait cette expressiond'individualité
ori- ginale, mais saisissante, qui le rend familier a tout le monde. Qui de vous ne connaît don Quichotteet Sancho ?qui
de vousn'aime- rait
à être convaincu qu'ils ont existé, trottant de compagnie,l'
un sur Rossinante,et l'autre
surle
grisou, dans les plaines de laManche? qui de vous ne quitterait a grands frais de poste les eau series de la Rambla et les voluptés
du Prado, pour
aller les re-joindre, inattendu,
comme Daloride ou l'esclave africain, à la modesteposada
qui les éberge ? Dans une de ces guerres impériales qui avaientpour
objet de donner à l'Espagneun
souverain de lafaçon de notre
maître,
lesFrançais,
harceléspar
des bandes po-pulaires,
se vengeaient, suivant l'usage immémorial des héros, enparcourant le pays a la
lueur
de l'incendie. Voilaun
village encoreque la torche va consumer
;
on le nomme, c'est le Toboso.Un
éclat de rire sympathique s'élève de tous les rangs; les armes tom- bent des mains
du
vainqueur, et les heureux compatriotes de Dul- cinée échappent au carnage, sous la protectiondu
génie de Cer- vantes.On
a souvent contesté aux Français le génied'invention. Au-
cun peuple ne
l'a
possédéau
mêmedegré,
etn'a
été plus variédans la création de ses types. Ce qui
lui
amanqué,
c'est la liberté littérairequ'on lui
dispute depuis qu'il a unelittérature, au
nomd'Aristote, au
nom de laSorbonne,
au nom del'Université, au
nom de
l'Académie,
etqui,
dans lesjours d'émancipationuniver-
selle où nous sommes
parvenus,
lui sera refusée probablementau
nom de la liberté.
Je
ne sais pourquoi le génie enFrance
merap-
pelle toujours la fable de
Gulliver
aLilliput. S'il paraît,
on le fuit ; s'ils'endort,
on lui monte dessus,et quand
il se réveille,il
se trouve garotté
par
des nains.Ce
qu'il y
a decertain,
c'est que cet esprit de créationnous était propre. Notrevieux
Pathelin estun type immortel, et,
comme tantd'autres,
il confirme ma règle : il est devenu substantif. Ra- belais estl'inventeur
de typesle plus
fécond qui ait existé.On n'a
fait que glaner après lui. C'est frère
Jean,
c'estPanurge,
c'est Ro-minagrobis, Pichrocole, Rridoie, Janotus de
Bragmardo,
person-nages essentiellement
vrais,
monnaies sociales autitre
etau
coinde notre
esprit,
qui passent chaquejour
dans nosmains,
mais queRabelais seul a frappées.
Pour trouverun
géniejumeau
de celui-là,il
faut envenir
à Molière. Tartuffe est mieuxqu'un type,
c'estun
signalement.Tout
le monde connaît Tartuffe;
tout lemonde,
ou peu
s'en faut,
aeu
affaire avec Harpagon. Le Misanthrope est bien autre chose. Pour cette fois, c'étaient des empreintesmolles,
usées, indéchiffrables. Molière s'est placé lui-même au milieude
cette société
fruste,
sans saillies, sansrelief,
sans caractères lisi-bles, qui n'avait
rienpar
où la prendre. II l'a surprise,il l'a
saisie,il l'a jetée dans le moule immortel de ses inventions : il en a fait
un type.
Si la belle et fière organisation de Corneille
n'avait
pas été mi-sérablement assujétie par l'académie de son temps aux dimensions de ce
lit
de Procuste, sur lequel tous les génies de laFrance de-
vaient être torturés àleur tour,
il aurait laissé plus de typesqu'il
ne
l'a fait
car car la nature lui avait donné au plus haut degré la puis- sance d'invention. Mais que faire, grandDieu,
quand on aRiche-
lieu pourennemi,
Scudéry pour adversaire, et Chapelainpour
juge ? Toutefois les types
qu'il
a créés sont empreintsd'une
spé-cialité si intime que l'imitation même ose à peine y toucher.
Po-
lyeucteet
Nicormèdesont des figures vierges.En
admettant l'hypothèse quej'ai
embrassée, on comprendra facilement queRacine,
bien plus soumis encore que nel'était
Cor- neille aux exigences académiques, etpar
surcroît de malheur de- venu hommedecour, ait produit
moins de ces frappans dont l'expression vive et originale représente, avec toute l'exactituded'un chiffre,
la valeur réelledu
poète. Il a falluqu'il
s'affranchîtun jour, par
le choix de sonsujet,
des traditions routinières del'antiquité
et de l'influence stupéfiante des grands seigneurs, pouroser tracer le caractère d'Acomat et celui de Roxane. La seulement il s'est montré ce qu'il
était,
capable de nouveautés hardies et de sublimes inventions. Le reste n'estqu'un
reflet éblouissant des tra- giques grecs et des lyriques sacrés.Voltaire
vint,
qui étaitun type
à lui seul. Courtisanassidu des pouvoirs finis et des pouvoirs commencés, classique frondeur et romantique méticuleux,un
de ces géniesremuans,
mais indécis, qui servent de pivot aux révolutionsdu monde,
il savait rompre des chaînes, et il traînait des lisières. Ses personnages sont presque toujours des calques oùl'on
retrouve à peine les linéamensd'une
physionomie humaine. Depuis Orosmane, qui est une contrefaçon maniérée
d'Othello,
jusqu'à Pangloss, qui est une contre-épreuve effacéedePanurge,
iln'a
pas fait mouvoir une imagevraie,
uneimage typique de l'homme. On croirait souvent
qu'il
a pris à tâche de la travestir et de la parodier. Ses Guèbres ne sont pas des Guè- bres ; ses Scythes ne sont pas des Scythes ; ses Musulmans ne sont pas des Musulmans; ses Américains ne sont pas des Américains.Ce sont des comparses
du
clubd'Holbach,
qui débitent en vers alexandrins des lambeaux de philosophie rimée. Le type deMa-
homet étaita prendre et a faire. Ill'a tenté,
il l' a manqué; et c' estpourtant dans cet ouvrage
qu'il
a prouvé une fois qu' il n' était pas dénué de l'espritd'invention.
Séide estun type,
et il estdevenu,
comme vous
savez, un
substantif. C'est une pierre de touchein-
faillible.
Si le génie a carrière quelque
part pour
la création destypes,
c'est dans le drame
d'abord,
et puis c'est dans le roman.Il
est fa-cile de calculer d'après cela combien est borné le nombre des
écri-
vains degénie,
relativement a la masse innombrable des écrivainsde profession, et même relativement
à l'élite
déjà fort restreintedes écrivains de talent. Le
roman,
genre essentiellementmoderne,
s'est en effet multiplié dejour en jour,
depuis trois siècles, dans une progression toujours croissante et si infiniequ'il
échappe maintenant a toutes les dimensions des bibliographies spéciales.Cependant on renfermerait en très-peu de lignes les titres de tous
les romans
qui
contiennent destypes vrais,
originaux etbien
ca-ractérisés, et qui méritent une place dans cette catégorie, a la suite des immortels chefs-d'oeuvre
de
Cervantes et de Rabelais. Personnene s'avisera sans doute de dénier
a
Le Sageun
espritfin, subtil, inventeur,
plein de souplesse dans les formes etd'aptitude
a l'ob- servation, animé de tout letrait d'une
gaieté verveuse et commu-nicative, aiguisé de
tout
letrait d'une
sailliepétulante et caustique ; mais iln'a
pas misun
seultype
dans la circulation des créationslittéraires. Gil Blas est
un
personnage de convention, placé avec l'adresse la plus rare dans une fable ingénieuse a cent actes divers;.
ce n'est pas
un
individualité ravie touted'une
pièceau
laboratoire de la nature. Crébillon fils et Marivaux étaient aussi des observa-teurs,
mais dont le tact minutieux s'assortissait a merveille aux mesquines proportionsd'une
société de pygmées.On
croirait qu'ilsse sont joué à appliquer aux moeurs de
leur
temps l'étude desin-
finiment petits. Le microscope le plus efficace a poursuivre
la
ma-tière dans ses dernières divisions
ne
vousfera pas découvrirun
seul type chez eux : vousn'y
trouverez que des atomes. Le génietout
idéaliste de Rousseau
l'a
jeté dans l'extrême contraire. Accoutumé à vivre au milieudu
monde conjecturalqu'il
s'étaitfait,
il planait trop loin de l'autre pour y discernerun
seul type distinct. Nuln'a
pénétré plus profondémentdans la pensée, et
n'a
plus superficiel- lement effleuré l'homme. Iln'avait
pas ce regard universel del'aigle,
qui peuttour
a tour fixer le soleil ou marquer de loinun
insecte caché sous l'herbe ; il ne savait
lire
que dans les cieux. Ce-pendant,
à force d'élévation et de puissance, il parviendra quel-quefois a vous faire partager l'illusion
qu'il
se fait a lui-même ;mais ne vous
y
trompez pas : cen'est qu'une
illusion. Les types qu'il s'efforce d'imaginer ne sont pas seulement défectueux etin- corrects,
ils sont faux. Ce ne sont pas des types, ce sont des jetons spécieux, dont la valeur fictive s'anéantit a la première épreuve de l'essayeur. Il y acent
fois moins de réalité morale dans les carac- tères deSaint-Preux,
deJulie
et deVolmar,
que dans ceux del'ogre et
du
petit Poucet.Laissez-le s'égarer dans la vague hauteur de ses conceptions,
avec quelques esprits spéculatifsqui ne touchent a notre nature que
par un
petit nombre depoints,
etqui ont répudié,
en faveurd'une
perfectibilitéimaginaire,
les sympathies intimes deleur
propre espèce. Le type
d'une
parfaite organisation dejeune
fille, mais ingénue et vraie dans sa perfection,d'une
innocence instinc-tive, d'une
héroïquepudeur,
cetype,
revêtu de la plus célesteidéalité, c'est a Bernardin de Saint-Pierre
qu'il
était réservé de le produire;
c'est la délicieuse et touchante figure deVirginie,
con-ception fraîche,
pure,
inimitable, que sa naïveté, que sa candeur, ont renduepopulaire, quoiqu'elle émanât dehaut,
quoique sa grâcetoute angélique semblât moins participer des inventions
d'un
poète que des révélationsd'un
dieu.Le nom de Bernardinde Saint-Pierre rappelle toujours celui
du
plus illustre des prosateurs de notreépoque,
de M. de Château-briand
;
etquand
on s'occupe des types enlittérature,
il n'est pas permis d'oublierRené,
imposante et magnifique création, dans la- quelle le génie a déposé le secret effrayant de notre civilisationex- pirante.J'ai
dit que l'histoire anticipée des révolutionsprêtes a sedéborder sur
l'Europe
étaittout
entière dans CharlesMoor
et dansWerther. René contient,
comme une prophétie amèreet terrible,
l'histoire des sociétés finies. Ce ne
sont, au
premier aspect, que des traits graves, solennels, mystiques, etd'un
vague où la pensée s'anéantit; mais ils sont imprimésdu
doigt tout-puissant qui traçasur
les muraillesdu
palais de Balthazarl'arrêt d'une
monarchie ;et,
chosemerveilleuse, ils resterontlong-temps inintelligiblesaussi aux sages et aux grands de la terre.Il faudra, pour
en pénétrer la formidableénigme,
que les rois se réveillent de la pompe de leursfêtes et de l'ivresse de leurs festins, au
bruit
des trônes fracassés etau
craquementdu
christianismequi
tombe.En France, quand
onn'a
pas les bras assez longspour
enve-lopper
une idée nouvelle dans toute sonintensité,
on ne renonce paspour
autant a la prétention de la soumettreet desel'approprier,
etl'on
apour y parvenir un
moyencommodeet sûr qui ne manque jamais à la critique : c' est d' en réduire les dimensions dansune
proportion analogue aux facultés qui lajugent,
et dela
rapetisser progressivementjusqu'à
cequ'elle
entre dans la mesure com- mune. Ainsi on avoulu voir
dansRené
une imitationdeWerther,
et il est très-possible
qu'on n'y
voie que cela quand on a la vue courte.En général, je
suis d'avisqu'il
ne faut pas comparer les chefs-d'oeuvre.Les productions del'esprit ont leur
individualité comme les hommes, et celles quin'ont
pas cetteindividualité
ne méritent pasqu'on s'en
occupe. Ellesrentrent
alors dans le do- maine de la médiocrité, où la comparaison devientfacile,
parcequ'il n'y
a plus de types;
maisWerther
etRené, qui sont
des typesvoisins,
sont toutefois destypes
différens. Celui deWerther
est l'expression des troubles
d'une
amequi
nepeut
plus se suffire a elle-même;
celui deRené
est l'expression des angoissesd'une
ame qui a
tout
embrassé, etqui
sent quetout
valui échapper,
parce que
tout
finit. C' estl' anxiétémortelle,
c'est le douteinexo- rable,
c estl' inconsolable désespoird'une
agoniesans avenir; c'estle cri effrayant de la créationsociale au momentde sedissoudre.
Il
ya dans Wertherl' émotion profonde de quelques générationssouffran-tes ; il ya dans Rene la dernière convulsion
d'un
mondequi
meurt.Les Anglais, dont la physionomie morale est plus variée que là
notre, ont
été plus a portée que nous demultiplier
lestypes
dansleurs romans.
Fielding
en ad'ingénieux
et de frappans, Richardson de naïfs et de sublimes.Walter Scott, dont
les fables trop dif- fuses, les sujets principaux trop sacrifiés aux accessoires, lesdé-
nouemens trop
précipités, ne
remplissentpas toujours exactementles conditions
d'une
composition bienentendue,
doit probable- ment l'immense popularité de son géniea
l'abondance et a la nou- veauté de ses types.Il
est vraiqu'il
en a prisun
certain nombredans une nature fantastique,
où
l'imaginationparaît
plus àl'aise,
parce qu'elle dispose alors
d'une
création qui luiappartient
enpropre,
et qui ne reconnaît pour règle que la puissance magique dont elle est l'ouvrage ; mais onaurait tort d'en
conclure que cestypes manquassent
du
degré de vérité relative qui est le caractère essentieldu
beau dans les ouvrages de l'homme.Peu
importe le système idéal ou positif dans lequell'auteur
place sespersonnages,pourvu qu'il leur
attacheun
sceaud'identité
reconnaissable àja-
mais. Ce n'est évidemment
qu'en vertu d'une
fictiontrès-invrai-
semblable, et d'une allusion
très-large,
que nous attribuons aux animaux des moeurs et des passions qui sont lesnôtres, et
cepen- dant LaFontaine
est plus richelui
seul en typesd'une
étonnante réalité quetout
le reste des poètes. Les gens sensés ne croient niau
diableni
à la sorcellerie, ettout
le monde convient queFaust
et Méphistophélèssont des types admirables. Victor
Hugo, un
desgénies les plus originalement inventeursqui aient apparu a aucune des époques de la
littérature,
a jeté dans ses hardis romans deux types extraordinaires, sans analogies existantes comme sans mo- dèles imaginés, l'anthropophageet
Yobi.
Ce ne sont paslà
sansdoute des créatures rationnelles, des signalemens pris
sur
le vif.Ce sont des monstres, si
l'on veut,
mais ce sont destypes,
et sous la plumed'un
grand écrivain tous les types deviennent des existences.Il n'y
adonc,
selonmoi,
que le géniequi
invente destypes,
et c'est en cela que l'imitation la plus adroite ne saurait le contre-
faire. La contre-épreuve
d'un
type setrahit
elle-mêmepar
les ef¬forts
qu'a
faits l'espritpour
la soustraire a la comparaison, et cesefforts sont
d'autant plus
maladroitsqu'on
nepeut
rien produire de vraisemblable en altérant une nature vraie.Il vaut
mieux se renfermeralors dans les attributions modestesdu traducteur
etdu
copiste, destination littéraire quin'a
rien d'ailleursd'absolument
humiliant ensoi,
car il y a cent mille copistespour un inventeur.
Une traduction spirituelle,
une
imitation bien faite,une
pastichehabile, pour n'être
pas des oeuvres degénie, n'en
sont pas moinsdes oeuvres de goût et de
talent
; etpuis,
sil'on
ne sait pas se con-tenter
de celot,
qui est le partage de tous les écrivains distingués,si
l'on
se trouve al'étroit
dans ces rangs au-dessus desquels s'élè- vent à peine quelques génies douésdu
plus rare des privilèges; si
l'on
estpourvu d'une
de ces présomptionsrobustes quitiennent pour
usurpées toutes les gloires dont ellesn'atteignent
pasla hau- teur,
on a une ressource encore : on peut citerAristote, La
Harpe et Marmontel ;on
peut crier à la barbarie et à la stupidité sur le chemin des triomphateurs; on peut seréfugier,
comme Achilledans sa
tente, au
milieu des honneurs de l'Académie. C'est une grande consolation.CH. NODIER.