Accidenté(e) de la route
par Dominique Lejeune, prof Dr Dr
La progression du nombre des accidents 1 entraîna la création des panneaux de signalisation 2, l’institution de la priorité à droite en 1910, des feux rouges 3 et surtout, dans les années 1920, la rédaction du Code de la Route et la transformation du « certificat de capacité » en un « permis de conduire », avec des questions portant sur le « code ». Mais tout cela ne suffit plus au temps du démarrage des Trente Glorieuses, alors que le parc automobile français passe de 3,8 millions de véhicules en 1950 à près de 14 millions en 1960. Dans les années 50, les critiques se manifestent précocement, dans la presse, les clubs automobiles, voire l’opinion publique, contre la multiplication des accidents de la route (5 548 morts en 1953, soit 15 par jour), tôt commentés et photographiés. Le Guide MAAIF 1955 de la Mutuelle des Instituteurs 4 fait déplorer aux sociétaires l’augmentation très rapide des accidents de la route, il fait remarquer que 30 % des accidents se produisent entre 17 et 20 heures, que trois jours concentrent la majorité des accidents, qu’août est le mois le plus mortifère et il détaille les causes d’accident, que nous corrigerions aujourd’hui en insistant sur l’état des routes, incapable de faire face à l’augmentation de la circulation, l’absence de ceintures de sécurité, pourtant prônées par l’ingénieur Jean-Albert Grégoire en 1962, montées par Volvo en 1969 (elles ne seront obligatoires en France, à l’avant des voitures, qu’en 1973), de structures déformables et de tout contrôle technique.
L’année 1955 voit d’ailleurs et heureusement une relative prise de conscience des dangers liés à l’augmentation du nombre de véhicules en circulation et une temporaire diminution du nombre des tués sur les routes. Le ministère des Travaux publics et des Transports édite en 1956 une brochure consacrée aux accidents de la circulation routière. Le bilan, précise la brochure, s’établit en 1956 « au total sans précédent » de 141 737 accidents corporels, ayant fait 8 253 morts et 180 614 blessés,
1 Il y a 149 accidents de circulation mortels à Paris en 1903, 223 en 1907, mais seulement 55 ont été provoqués par des voitures, paraît-il.
2 En 1907, il y en a déjà 15 à Paris.
3 Le premier à Paris, installé au carrefour Rivoli-Sebastopol, remonte à 1922.
4 Pages 21 et suivantes. Merci à mon ami François Deschamps. Née en 1934, la Mutuelle d’Assurance automobile des Instituteurs de France se transformera en MAIF, en élargissant son champ d’action à toute l’assurance dans les années 60. Biblio. Assez institutionnelle et légèrement hagiographique : M.Chaumet, MAIF, l'histoire d'un défi, Le Cherche Midi, 1998, 334 p.
soit en tout 188 897 victimes. Depuis 1953, le nombre des accidents a augmenté d’un cinquième, alors que la circulation routière s’est accrue dans le même temps de 33 % (5). C’est bien pourquoi progresse l’idée qu’il faut rendre obligatoire l’assurance des automobilistes, ce qui sera fait en 1958, heureusement car les accidents vont encore se multiplier dans les années 60.
Mais il n’y a aucun accord sur la question de la limitation de la vitesse, les adversaires de cette règlementation argumentant avec l’hétérogénéité du réseau routier et du parc automobile. Seule est limitée la vitesse en ville, sur tout le territoire et en permanence, en 1954, à 60 km/h. Les autres mesures sont ponctuelles et présentées comme des « expériences » : en septembre 1958, une limitation à 80 km/h sur certaines nationales pendant deux week-ends, expérimentation que la presse critique avec un bel ensemble.
Tout le monde connaît dans son entourage quelque « accidenté de la route », comme on disait dans les années 60. Rubriques dans la presse, campagnes de prévention et associations de défense des victimes et de leurs familles 6, sensibilisent l’opinion à la fin du siècle dernier et au début de notre XXIe siècle. La délinquance routière est alors — à juste titre — stigmatisée, une œuvre d’éducation est entreprise contre le « fléau social », des campagnes de répression, à « tolérance zéro », sont mises sur pied : les fameux radars… Mais les chiffres demeurent les chiffres… Parmi des centaines d’exemples possibles d’accidents de masse, citons les gigantesques carambolages de l’autoroute A10 à Mirambeau (Charente-Maritime) le 10 novembre 1993, près de Poitiers en février et le 5 novembre 2002 (58 véhicules accidentés, 8 morts et 40 blessés).
Au début du XXIe siècle, avec 1,2 million de morts par an dans le monde, les accidents de la route constituent la troisième cause de mortalité mondiale, après le Sida et la tuberculose. Certes, sous l’effet des actions de prévention, l’hécatombe a tendu à diminuer dans les pays riches (12,6 morts pour 100 000 habitants) mais elle s’est accrue fortement dans les pays en voie de développement (20 morts pour 100 000 habitants), bien que la circulation automobile y soit moins intense. Comme la population de ces derniers pays est beaucoup plus importante, que les routes et les véhicules y sont moins protecteurs, que les piétons et les deux roues y sont plus nombreux, neuf victimes de la route sur dix appartiennent à un pays émergent, le continent le plus touché étant l’Asie, avec 60 % des morts !
5 Le Monde, 1er-2 septembre 1957 & 1er septembre 2007, p. 29.
6 Exemple : la Ligue contre la Violence routière, fondée en 1983 par Geneviève Jurgensen, en souvenir de ses filles, Mathilde et Élise, tuées sur l’autoroute du Nord le 30 avril 1980 par un chauffard. Geneviève Jurgensen est chroniqueuse à La Croix, directrice littéraire à Bayard Éditions et romancière.
Un important changement de comportement des conducteurs est discernable, grâce ( ?) à la mise en place des radars automatiques, en 2004 en France : réduction de la vitesse, moins d’infractions, baisse du nombre des morts (moins 10 % en 2004). Mais, en 2004 toujours, la France se conforme à l’usage européen des « 30 morts à trente jours » 7, ce qui provoque une augmentation statistique du nombre des accidents. Les radars apparaissent comme le symbole d’une action gouvernementale efficace et guère contestée, route « apaisée », vitesse en baisse, nombre de vies épargnées en hausse, même si le mouvement de baisse des chiffres avait démarré plusieurs mois avant les premières installations, à l’automne 2003. En 2005, le nombre de morts sur les routes françaises est resté sous la barre des 5 000, le meilleur résultat enregistré depuis cinquante ans, période où le trafic était nettement plus faible.