ÉRUDITION ET SPÉCULATIO N
DANS LA LANGUE LATINE M1DIËVAL E
On a insisté à bon droit sur la nature complexe de la langue latine médiévale qui dépend de toutes les formes du latin de l'antiquité, de la langue populaire et du goût et de l'instructio n personnelle de l'écrivain . La complexité du latin médiéval ren d souvent l'appréciation du style assez difficile ; découvrir les rap -ports exige un appareil érudit assez important . Parfois on s'étonn e p . ex . de la facilité avec laquelle un écrivain médiéval intercept e et rend des détails grammaticaux ou stylistiques de la littérature antique . Ainsi on trouve dans les llliracula Austregisili la phrase :
Et dixit ei beatus Autregisilus : Unde venis, inquid, quo per gis, quid Moere obtas 1 . I1 est bien inutile de corriger ce texte e t
d'écrire avec l'éditeur inique au lieu de inquid . Nous rencontrons souvent le même pléonasme dans les vies des Saints, p . ex . dan s
Vita Goaris : cum gaudio dixit : Faciat, inquid, Dominus facia t ut bossim 2 . Évidemment, l'auteur, ou un des auteurs qui servai t
de modèle, savaient que dans la littérature classique naquit pou-vait, avec une certaine abondance de l'expression, être combin é avec un autre verbum dicendi. L'auteur de la Vita Boniti était
encore plus instruit et connaissait même l'usage antique de inquit après un verbe dans le même sens au pluriel, usage que nous trouvons p . ex . chez Plaute : rogitabant : Hicine Achilles est ? inquit mihi . Cf . dans la Vita Boniti : nonnulli clamabant : Ecce inquid domine urbem quam relinqueras recognosce a .
1. Mon . Germ ., Ss . ver . Merov., IV, p . 201, 9
2. Vita Goaris 4 (Ss .rer . Merov ., IV, p . 414, 3) . Cf . aussi Vita Trudonis 26 (ibid., VI,p .294, 23), Vita Vincentiani 17 (ibid ., V,p . 122, 4), Passio Leudegari i 2, 18 (ibid ., V, p . 340, 7) .
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D'autre part, on ne se gênait pas pour construire inquit par
analogie avec dicere etc . avec une proposition infinitive 1 . E t
la connaissance du pléonasme que nous venons de traiter était parfois très superficielle, ce qui a amené la structure maladroit e dans l'exemple suivant de la Chronique de saint Benoît de Mont e Cassino : Et Bassacius ad hec : Imminet, inquam, mors pater, et non verendatm ? — Nolite, inquit ait, timere 2.
Cependant, il faut se garder de juger des innovations de ce genre d'un point de vue classique . Elles proviennent souvent d'un e certaine spéculation linguistique, caractéristique de l'école mé-diévale, que nous nous proposons d'illustrer ici de quelques exemples .
Le mot deinceps est, comme on le sait, composé de ces deu x éléments : dein(de) et le même radical que nous avons dans
capere . Mais les savants qui, au début du moyen âge, spéculaien t sur l'origine du mot pensaient que celui-ci était plutôt compos é de la préposition de + inceps . Or, on savait bien que la préposi-tiondeétait populaire et que les textes littéraires avaient souven t
ab quand le sermo cottidianus employait de . C'est-à-dire que , lorsqu'on écrivait, on était accoutumé à changer de de la langue parlée contre ab . Ainsi on créa un mot nouveau abinceps qu e l'on croyait plus élégant que deinceps . Abinceps que l'on n' a pas noté dans le Thesaurus linguae Latinae apparaît pour la première fois dans la loi des Visigoths et ensuite chez Julien de Tolède, et doit donc avoir été créé par la spéculation savant e dans une école espagnole 2 . Cependant, on savait aussi que des mots composés, en général, étaient populaires et correspondaien t souvent à des mots simples dans la littérature . C'est pourquoi o n créa aussi le mot nouveau inceps que l'on rencontre dans les
Chartes de Sens 4 . Certes, l'éditeur croit qu'il s'agit tout simple-ment d'unlapsus calamiet propose de liredeinceps,mais la form e
inceps est justifiée par abinceps que nous venons de traiter e t par le fait que inceps est noté par les glossateurs anciens et expli
-1. Des exemples dans mes études In Registruna Gregorii M , I, p . 47 SS .
2. Ss. rer. Langobard., p . 472, 23 .
3. Lex Visigoth. 3, 5, 6 (p . 164,17dans l 'édition de Zeumer) ; luliani Historia Wamnbae 3 (Ss . rer . Merov ., V. p . 9 03 . 3) .
SPÉCULATION DANS LA LANGUE LATINE MÉDIÉVALE
7 qué pardeinceps et deinde 1 . On peut faire remonter à une spécu-lation savante toute pareille, le nouvel adjectif vites, tiré de
invitas, que l'on lit chez Agnellus dans l'exemple suivant : op-pressae a singalis hominibus vitae et invitae 2 .
D'une façon plus grossière, on s'est souvent trompé sur l e sens de l'expression intempesta nocte qui n'était pas d'usage dans la langue parlée, et on a cherché à y appliquer ses connais-sances grammaticales . Le sens propre de cette expression es t `dans la nuit profonde' ;intempestusest composé deinprivativum et de l'adjectif archaïque tempestus et signifie `quo tempore nihi l agitur' . C'est ce qu'on n'a pas compris au moyen âge. Il es t arrivé que l'on ait cru que les éléments de l'expression étaien t la préposition in, un adjectif tempesta et le substantif nocte .
Et puisque l'ablatif de temps pouvait s'employer sans la prépo-sitionin, on a écrit seulement tempesta nocte, p . ex . VitaEucherii 12 cum tempesta nocte omnes sopore quiescerent . . . s . Plus souvent on a pris tempesta pour un substantif dans le sens de `temps' , ce qui était d'autant plus facile qu'il y avait vraiment dan s l'usage parlé un substantif de cette forme qui existe encore dan s les langues romanes (it ., prov . et cat .tempesta,fr. tempête) . Quant
à nocte, on l'a considéré comme un génitif mal exprimé . Pour polir l'expression et la rendre plus littéraire, on a corrigé la ter-minaison et écrit : in tempesta noctis . Cette façon d'écrire est très fréquente dans l'hagiographie mérovingienne et carolin-gienne 4 ; des variantes sont in noctis tempesta et in tempestat e noctis 5 . Évidemment, on peut dire que cette manière de
mal-traiter le vieux tour de phrase intempesta nocte témoigne d'une ignorance grossière, mais, en même temps, d'une certaine ten -dance chez les écrivains à orner leur style avec les fleurs de l a langue rhétorique et à y appliquer ce qu'ils savaient de gram -maire .
Très étrange est l'écriture nallumquam tempore qu'on trouve
1 . Voir Thesaurus linguae Latinae sous le mot inceps. z . Agnellus 166 (Ss . rer. Langobard., p . 386, g) . 3. Ss. rer. Merov., VII, p . 52, 17 .
4. Cf. p. ex. Passio Praeiecti 25 (Ss . rer. Merov ., V, p . 241, 2), Versdes de Bobu-leno 23 (ibid ., IV, p . 156) .
5. Richerii Hist.,II,46 (Mon . Germ ., Scriptores, III, p . 597, 48) etChrouicom Salernitanum 1o6 (ibid., III, p . 520, 42) .
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dans les manuscrits de deux diplômes de Pépin le Bref et d e Charlemagne, qui datent des années 768 et 772 1. L'éditeur a , dans les deux cas, corrigé le texte en écrivant nullo umquam tempore . Mais la leçon des manuscrits est sans aucun doute sou -tenable . C'est non seulement dans ces deux diplômes, mais en -core dans les formules d'Angers, de Sens et de Marculfe qu'o n rencontre nullumquam tempore 2 et aussi la forme affirmative
ullumquam tempore 3 . Cette expression doit avoir été usuell e dans le style des chancelleries au début du moyen âge . Quant à la formation de l'expression, c'est évidemment magnopere — magno opere et des formes semblables qui ont servi de modèle . Mais il faut aussi observer qu'en général l'élision n'était pa s employée au moyen âge dans la poésie la plus simple, c'est-à-dir e dans la poésie rythmique, mais seulement dans la poésie métriqu e qui exigeait une instruction plus vaste . On pouvait donc croire que c'était raffiné d'employer l'élision . L'écriturenullumquam o u
ullumquam tempore est probablement aussi le résultat de l'in-fluence de locutions comme numquam tempore, nunc tempore, tuait tempore, tot tempore, paulisper interposito tempore, per pau-lisper tempus, qui sont fréquentes dans le style de chancelleri e à cette époque 4 .
Nous trouvons des exemples typiques et instructifs des phéno-mènes dont nous avons parlé en étudiant les mots composé s dans le latin médiéval . Comme on le sait, la langue populaire aime en général les verbes composés, tandis que l'usage de s verbes simples au lieu de composés est caractéristique de la poési e et de la prose rhétorique de la période tardive . Dans le style hétérogène de plusieurs textes médiévaux, l'une et l'autre d e
1. Mon . Gerne ., Dipl. Karolin ., I, p. 33, 24 et p . 97, 12 .
2. Form. Andecav. 5 (p . 6, 26), 39(p• 17, 22), 43( p . 19, 24), Marc ., II, 5 (p . 7 8 ,
8), II, 39 (P . 99, 15) .
3. Forni . Andecav ., i (p . 5,14), 40 (p.18, 3) oùle manuscrit a ut umquam, 5 8 (P. 25, ro) .
4. Numquam tempore Dipl. Karolin ., I, p . 95, 12 ; nunc tempore ibid., p. ro6, 28 ; 118 , 3 2 ; 175, 22 etc . ; tunt tempore Greg. Tur ., Hist . Franc ., 3, 6 (p. 102, 8) , citéparBONNET,p . 341, àtort,commeun exempledegénitifen -e aulieude en -is ;
tot tempore Vita Audoini 13 (Ss. rer . Merov ., V, p . 562, 11) ;Paulisper interposito tempore Vita Hugberti 1 (Ss . rer. Merov., VI, p . 483, 19) ; per paulisper lent/m s
Vita Richarii,12 (Ss. rer . Merov., VII, p . 452, 5) . Löfstedtdonne d'autres exem-ples dans Mélanges Marouzeau, p. 396SS .
SPÉCULATION DANS LA . LANGUE LATINE MÉDIÉVAL E ces tendances peuvent être représentées, et les exemples en son t parfois d'une hardiesse étonnante . Nous n'avons pas besoin de nous arrêter à l'usage vulgaire des verbes composés 1 . C'est le trait érudit qui nous intéresse ici, trait qui, dans la poésie, doi t dériver en premier lieu de la lecture de Virgile et d'autres poète s et a souvent été élargi par voie d'analogie . Dans les .flMiracula Nynie on lit p . ex. Surge igitur firoperans, si Christum cernere lectet, où le-vers montre qu'on ne peut pas écrire delectet dan s
un des poèmes rythmiques de l'époque mérovingienne, on trouv e
innocentera sequitur pour innocentera tersequitur 2 . La langue juridique et celle des chancelleries connaissent, elles aussi, cett e façon de s'exprimer. Voici un exemple tiré desLeges Liutprandi : si quis illam rationem fecerit quam edictus anterior cerna . . . 3 . O n
savait vraisemblablement dans la chancellerie longobarde que les anciennes lois des Romains employaient déjà cernere pou r
decernere . Plus hardi est l'usage de seribere dans les passages suivants, tirés de la Lex Curiensis 4 : Cuira . . . ad suant sponsam dotent scripserit . . . ; nullus index presumat de qualecumque privato hominem suas res pro fiscale nomine scri bere aut occupare . Codex Theodosianusqui est la source de la loi de Coire a, dans le premie r
cas, conscripserit, dans le second proscribere, qui sont aussi les verbes que nous attendrions . Ensuite le roi Chilpéric dit dans un édit qui date d'une des années 561-581 dulgat servum6 . L'éditeur pose la question de savoir si dulgat peut avoir la fonction de
indulgeat, mais il explique correctement le sens du verbe par
la paraphrase `cessionem faciat de servo' . Cependant, dans un autre passage, nous trouvons aussi dulgere pour indulgere quoi-qu'il faille chercher cette forme dans l'apparat critique . C'est qu e nous lisons dans le meilleur manuscrit de la Vie de saint Didier :
x . Plusieurs de ces formations n'ont pas encore trouvé leur place dans les lexiques, p . ex . reconsiderare dans un diplôme de Pépin, Mon . Germ ., .Vi/l . Karolin ., I,p .39,25,reconveniredanslaloi de Coire, 3, 6 (p . 332, 8),resubtraher e dans un diplôme longobard, Codice diploniatico Longobardo,ed . L .SCHIAPARELLI , I, p. 193, 10 .
s . Alimenta Nynie, 418 (Mon . Germ ., Poet. Lat., IV, p . 958) ; Rhythmi aevì Merovingici et Carolini, 40 , 4, 4 (ibid., p . 56o) ,
3. Lex Liutßrandi, 86 (p . 143, 1 3 ) 4. 3, 5, 2 (P . 33 0, 3) et 9, 3 1 (ri, 377, 20) . 5. Mon . Germ., Leg. sect ., II : 1, p . 8, 34•
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nonnulla ex suis facultatibus eidem dulsit 1, et cette leçon nous paraît vraisemblablement légitime .
Pour montrer la hardiesse avec laquelle on écarta les préfixe s des mots, je veux enfin citer le passage suivant d'un diplôm e longobard : una cum guge mea Auderada 2 . Dans ce cas, on in-cline sans doute à supposer une erreur de copiste par une sorte d e haplographie après cum, et à corriger le texte en écrivant una cum <con>guge mea A . Mais j'ai un autre exemple à citer de l a même époque et du même pays . L'historien André de Bergam e ose aussi écrire : simul etiam cum sua iuge Angelberga nomine a.
Ici, il ne peut pas être question de haplographie, et la conclusio n s'impose que l'on a appris dans quelque école longobarde au VIII e siècle qu'à l'exemple de coniungere — iungere on pouvait auss i écarter con dans coniux. C'est aussi seulement en supposant c e fait qu'on peut comprendre le rythme du poème suivant, vrai -semblablement écrit en Italie 4 :
Hic Rebecca de coniuge lacob sanctum Domini habuit irolem, quem deus dilexit in specie ; hic duodecim quaternis genuit de matribu s /lios, a quibus gens est Israel lettissima .
`Celui-ci eut avec sa femme Rebecca son fils Jacob, le saint d u Seigneur, que Dieu aima spécialement' etc . C'est un vers de 1 5 syllabes, transformation rythmique du septénaire trochaïque . L'accentuation est libre à cette exception près que l'on trouv e seulement des mots paroxytons à la césure et des proparoxyton s à la fin du vers . C'est pourquoi l'éditeur fait la conjecture Hi c de coniuge Rebecca etc . Mais on sait que, dans le latin vulgaire , par une sorte de recomposition, on a dit consdcroau lieu de cónsecro
etc . Aussi dans ce poème, on a lu prodérunt 12,1, prodérit 67,4 , advenit 11,3 et venumddtus 19,1 . De même il faut accentue r
coniuge dans le vers que nous avons cité . Car ce mot était san s aucun doute senti comme une composition . C'est ce que prouvent les exemples de iux que nous avons traités .
s . Vita Desiderii 16 (Ss . rer . Merov ., IV, p. 575, 2). 2. Codice diplomatico Longobardo, II, p . 22, 17.
3. Andreae Bergomatis Historia, 12 (Ss. ver. Langobard ., p . 227, i6) . 4. Rhythmi aevi Merovingici et Carolini, 4, 4, 1 (p . 462) .
SPÉCULATION DANS LA LANGUE LATINE MÉDIÉVALE
I I
Du fait de l'ambition que les auteurs avaient d'écrire un latin littéraire — ce qui ne veut pas dire classique — les mots on t souvent aussi changé de sens . Nous en donnerons un exemple typique . Au début du IX e siècle, un poète de Vérone composa , pour faire connaître la gloire de sa cité, une pièce de vers rythmi-ques, dont le célèbre connaisseur de la philologie latine médiéval e LudwigTraubeet, plus tard, L . Simeoni ont donné des éditions 1. Dans ce poème, le Véronèse patriote parle, comme on pouvai t s'y attendre, de saint Zénon dont il dit :
qui Verona predicando reduxit ad baptismo , amalospiritu sanavit Galien filiam ,
boves cura homine mergentem reduxit ab pelago .
'Qui par sa prédication mena Vérone au baptême, qui guéri t la fille de Galiène d'un démon et sauva de l'eau des boeufs ave c un homme qui était sur le point de se noyer' . Les miracles accom-plis par saint Zénon ont été relatés aussi par Coronate dans une
Vita Zenonis 2 . Dans le récit de cet auteur on lit à propos de l'homme qui faillit se noyer : vidit de contra quendam homine m in plaustro sedentem bubus subiunctis mergi in /lumine. Traube
et Simeoni sont d'avis queCoronaten'est pas la source du poème . Car chezCoronate,le miracle se passe à Vérone au bord de l'Adige , mais dans le poème, selon les éditeurs, au bord de la mer . C'es t cependant une fausse interprétation du mot pelagus . Ce mot , qui est un emprunt au grec, appartient à la poésie de l'époqu e d'Auguste . C'est de cette poésie, et non de la prose ou de la langu e parlée, que l'on a appris le mot au moyen âge . On ne savait pas que le sens primitif était 'mer', et quand on trouvait chez Vir-gile que le mot pouvait s'employer pour désigner l'eau d'u n fleuve 3 , on s'en servait dans ce sens lorsqu'on voulait écrir e dans un style noble . Ainsi déjà Grégoire de Tours dans le passage suivant : Dum Ararim f luvium transire cupiret, nave impleta ,dimergitur ac ipse sacerdospelago operitur 4 . Mais ce sont surtou t
1. L.TRAUBE,Karolingische Dichtungen, Schriften zur germanischen Philologie,
Berlin, 1888, p . 122 SS., L. Simeon, Veronae rythmica descriptio, Rerum Italicaruux .Scriptores, II ; 1, 1918.
2. MIGNE, Patres Latini, Ir, p . 201 . 3. Aen., I, 246.
I2
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les poètes qui ont imité cet usage, p . ex . Abbon : Ainbusti Sequa-nae ad telagos concurrite1 . De même le poète véronèse dont l e récit est ainsi tout à fait analogue à ce que dit Coronate .
D'usage plus étendu fut le changement de sens qui se produisi t par suite de certaines spéculations . On mit en relation les mots qui avaient un radical semblable et on arriva ainsi à donner des significations toutes nouvelles à une quantité de mots . Ces chan-gements de sens qui dérivent d'une spéculation plus ou moin s savante peuvent être d'un caractère très différent . Quand p . ex . Chilpéric dans son hymne bien connu écrit :
nox si obumbrat vultibus, serenum staurat sfieculum ,
`si de la nuit porte ombre au visage, il rétablit la vue claire' , le changement de sens n'est pas trop difficile . Le roi semble avoir rapproché speculum de sjbecio et speculor, `voir', et donné ainsi au substantif le sens de `vue' au lieu de `miroir' . Mais quan d il écrit dans le même hymne
armatus saltim currit aulis undique coetus gentium ,
'la troupe des païens court tout armée de partout contre la for-teresse par sauts', il est clair qu'il a associésaltim etsalio, 'sauter' ,
seulement à cause de l'analogie de son de ces mots 2 .
Ces rapprochements souvent inattendus ont eu une grand e fortune dans le latin médiéval . Charlemagne écrit p . ex . dans un diplôme de l'année 775 : sub deo in regs manet potestas, quonsodo cuncta terrebilia debeant ordenare 3 . Évidemment, il a dériv é
terribilis de terra . Dans la Vita Wilfridi nous lisons : promisit ut nulles inimicorum . . . pactum initum f oederis secum inritaret,
où le dernier mot signifie irritum faceret ; dans la Vita T,Villibaldi
on trouve même l'expression ianuarius aecclesiae, où ianuariu s
est rapproché de ianua ¢. Lorsqu'un auteur qui a de la lecture classique comme Agnellus écrit Ursicinus . . . procer statura, il
1. Anno, .Bella Parisiacae urbis r, 105 .
2. L'hymne deChilpérica été publiéparSTRECKER, Mon . Germ., Poet .,
W,
p. 455 .3. Mon . Germ ., Dipl . Karotin ., I, p . 146, 23 .
4. Vita Wil/ridi, I, 41 (SS .rer . Merov ., VI, p. 234, 8), Vita Willibaldi, 4 (Mon_ Germ ., Scriptores, XV, p . 99, 4) ,
SPÉCULATION DANS LA LANGUE LATINE MÉDIÉVALE 1 3
semble avoir tout simplement confondu prócër 'un grand' e t
pröcèrus`long', mais on peut supposer qu'il y a spéculation savant e lorsqu'il dit dans un autre passage lux clarissima lustrata est ,
comme silustrariétait le verbe delux1 . Il y a une certaine affinit é sémantique entre ` en même temps que' et `de la même façon que' qui est la cause de la confusion entresimiliteret simuldan s le poèmeDe Asia et de universi mundi rota 2
Tagus aurum gignit multum siinul atque Pactolus .
Dans une épitaphe d'Italie, on lit 3 :
Hoc Tacet humatum tumulo corpus superistae Demetrii, dominus nomine quei venien s reddere, quae gessit fallaci tempore quisque ,
advocat af f atim : Euge serve bone .
`Sous cette tombe gît le corps du superista Demetrius . Quand le Seigneur viendra pour donner à chacun selon ce qu'il a fai t dans ce monde fallacieux, il va le nommer et lui adresser la parole : Euge serve bone' . L'éditeur explique correctement offatim, qui a ici la deuxième syllabe longue, comme une dérivation de offari .
On a employé ce mot de la même manière dans la chronique de Salerne : His auditis princeps amplexatus est eum, a f f atim eum exflagitabat, quatenus proprium eius diceret nomen . La même chronique donne beaucoup d'exemples d'innovations de ce genre . Ainsi, on y trouve le substantiffoedus, -eris, au sens de `forfait' , par un rapprochement avec l'adjectif foedus, `hideux, horrible' :
quatenus Guidonis foedus ulciscere valeant 4 .
Plusieurs de ces changements de sens appartiennent à l'usage normal de la période dont il s'agit . On lit p . ex . dans le Conci-lium Romanum de l'an 743 : qui huiusmodi opus penetraverit 5 .
L'éditeur pense que penetraverit est insoutenable et préfère
perpetraverit . Maispenetrareau lieu de perpetrareest très fréquent dans les textes médiévaux . Cf . pour en donner seulement deux
s . Agnellus 6z (p . 322, io) et sos (p . 344, 1 7) .
2. Rhythmi aevi Merov . et Carotin ., 39, 3 2 , 3 (p - 55 6) . 3. Mon . Germ ., Poet ., IV, p . roi8 .
4. Chron . Salem., 66 (p . 500, 37) et 83 (p . 509, 50) . 5. Mon . Germ., Leg. sect ., III : 2, p . 14, i .
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exemples tirés de l'édit de Rothari i si . . . homicidum pene-traverint . . . ; si quis in ecclesia scandalum penetraverit . . . U n exemple tiré de Vita VVandregiseli démontre que perpetrar e
n'était pas d'ailleurs d'un usage courant 2 : videns contricionem maximam quam oves suas perpetrabant . Comme on le voit ,
le sens de 75erpetrabant est ici perpetiebantur . L'usage de bien d'autres innovations, p . ex . iterare pour itinerare, q5roperare pour
propinquare, expertus pour experge/actes, est très ordinaire au moyen âge Il y a des cas où il ne s'agit pas d'une spéculation savante ni de calembours précieux, mais plutôt d'une confusio n qui s'opérait dans la langue du peuple . On sait que c'est ainsi qu'on doit expliquer p . ex . it . duolo, esp . duelo, fr . deuil, qu i
ne remonte pas au mot latin dolor mais à doles 4 .
Le trait spéculatif de la langue latine médiévale se trouve aussi dans le domaine de la grammaire . Ainsi je crois que c'es t d'une instruction scolaire qu'il faut dériver l'usage d'un géniti f en -ui de la IVe déclinaison qui est bien fréquent dans les texte s du haut moyen âge . Le plus souvent, on trouve la forme domui
qui se rencontre déjà dans les traductions préhiéronymiennes d e la Bible 6. On lit p . ex . dans un poème rythmique 6 : post haec dixit Joseph sui domui preposito ; Agnellus parle de tuae domu i vernaculus, et dans la Vita Corbiniani môme la locution figé e
maior domus est remplacée par maior domui 7 . Nous trouvons
exercitui dans Historia Daretis : in manu Iason et exercitui eins ,
1. 12 (P . 1 4, 1 4), et 35 (P . 18, 19) .
2. Vila TVandregiseli, r8 (Ss . rer. Merov ., V, p. 23, 1) .
3. Iterarep . ex . Lex Visigoth . 6, 4, 4 (p . 267, 2), properare p . ex. Paul, diac . , Hist . Lang ., 5, 7 (Ss . rev. Langobard ., p . 148, 4), Chron . Salem., 82 (p . 509, 6) , expertus Ven . Fort ., Vita Germ., 24 (Ss . ver. Nlerov ., VII, p . 387), Fredeg ., Chron . , 2, 62 (p . 85, 2o) . Cf . aussi E . LÖPSTxDT, Vermischte Studien zur lat. Sprachhunde und Syntax, Lund, 1 936 , p . 93 SS .
4. Doles se trouve souvent dans ce sens dans les textes tardifs, p . ex . Anon . Vales. 92, où il ne faut pas corriger le texte des manuscrits comme l'a fait Mommsen, qui écrit dolore au lieu de dolo .
5. Voir Thesaurus .
6. Rhythmi (Levi Merov . et Carol ., 4., 49, 1 (p. 468) .
7. Agnellus 52 (p . 3 1 4, 41) et 53 (p . 3 15, 7), Vita Corbiniani, 5 (Ss. ver . Merov ., VI, p . 564, 21) et 10 (p . 567, 17) . Cf. de plus Paul . diac., Hist. Lang ., 6, 16 (p . 170 , 6), 23 (p . 172, 16), Edict . Rothari 146 (p . 33, 22), Lex Baiuw ., 1o, 1 (Mon . Germ . , Leg ., III, p . 3 07, 2), 10, 6 ( p . 3 08 , 9), 15, 3 (p . 3 1 9, 6), Vita Eparchii, 8 (Ss . ver . Merov ., III, p . 555, 18) .
SPÉCULATION DANS LA LANGUE LATINE MÉDIÉVALE Ì5 spiritui dans la Vita Haimhrammi : in impetu spiritui inmundi ; cf . de plus les génitifs sexui dans Vita Corbiniani, statui dan s
Concilium Lateranense d'une des années 673-675, visui che z
Dhuoda1 , et les exemples qu'on a recueillis sous le mot declinatio
dans les indices des Scriptores rerum Merovingicarum .
A la syntaxe appartient l'innovation suivante que nous trou-vons le plus tôt que je sache chez deux poètes . Cyprien, le poèt e inconnu qui a mis en vers l'Heptateuque, écrit dans sa Genesis, vers 1310 : ac minimum cunctis Beniaminum non sinit ire . E t au Ve siècle, Auspice de Toul écrit dans sa lettre rythmique â Arbogaste 2 :
Sanctum et primum omnibu s nostrumque papam lamblichum honora, corde dilige ,
ut diligaris postmodum .
Au VIIesiècle, saint Isidore dit dans ses Etymologiae, 14, 6, 33 ,
à propos de
la
Sicile : /rugum fertilis ac primum terris omnibus commissis seminibus aratro proscissa . Le prologue d'un antipho-naire de Leon où on lit : in fmum te deputa omnibus hominibu sn'est guère plus tardif 3 . D'origine française est un poème ryth-mique dont la strophe 46 commence 4 : Zeta est gamma novissim a omnibus, et Frédégaire donne une quantité d'exemples comm e
primu Romanis, fdelissimus citeris, cunctis delectissimum, for-tissemus cyteris regibus, citiris primus b . Dans tous ces exemples , l'ablatif qui se rencontre au lieu d'un génitif est un des mot s
cunctis, omnibus, ceteris . Cela ne peut pas être sans importanc e pour l'origine de cet usage de l'ablatif, qui doit être le résulta t d'une confusion entre les constructions suivantes : omnibus, cunctis ou ceteris f ortior et omnium etc . fortissimus . On sait qu e les degrés de comparaison ont été confondus dans le latin tardif .
1 . Hist . Daretis, Ss . rer . Merov ., II, p . 195, 22, Vita Haimhramnii, A, 27 (ibid. , IV, p . 499, 29), Vita Corbiniaiai, 5 (ibid ., VI, p . 564, 20), Leg ., sect.,III :1, p . 217 , 18, Dhuoda, ed . BONDVRAND, p. 149, 1 .
z . Mon . Germ., Poet., IV, p . 617, vers 40,
3. W . MEYER, Gesammelte Abhandlungen zur S'Iittellat . Rythmih, III, p . 189 .
4. Rhythm., 81, 46 (p. 629) .
5. Frédég., 2, 32 ( p . 55, 7), 2, 57 ( p . 81, z), ibid ., (p . 81, 3), 3, 12 (p . 97, 2 7) , 4, 65 (P. 1 53, 5), 4, 90 (P . 167, 1 3)•
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DAG NORBER G
De là des exemples comme omnium utilissimum et melior estchez Oribase, et quern quanto duriorem inveneris, tanto plurimis diebu s dolere eos scias chez Chiron, ce que Végèce, plus instruit, a trouv é insupportable et a substitué à tanto pluribus diebus 1. Cf . aussi
nunc Arius au lieu de nunc primum chez Fortunat : nunc mihi nota Arius, quando recedo, ferox, `maintenant seulement connue pour moi dans ta noble fierté, quand je te quitte', et, d'autr e part, primum quampourprias quamdans un poème épigraphique
Ter denos primum quam luna resumeret igues coniuncxit membris membra sepulta tais 2 .
De cette confusion entre le comparatif et le superlatif, il nou s semble qu'on doive déduire comme une innovation savante o u demi-savante l'usage de l'ablatif dans les expressions minimu s cunctis, primus omnibus etc ., usage qui, à ma connaissance, n' a pas encore été signalé dans la littérature grammaticale .
Stockholm .
DAG NORBERG .
1. Orib., Syn ., 9, 34, Chir . 233, Veg . 1, 50, 1 .VoirSVENNUNG, Untersuchungen zu Palladius, Lund, 1836, p . 279 SS .
2. Ven . Fort, Carm. 6, 5, 102 (p . 139) et BÜCHELER, Cann. Epigraph ., 1388, 13 . Cf . BLoMoalN, Studia Fortuna.tienà, I,Uppsala, 1 933, p . 18 4, et L6FSTEDT , Eranos, ro, p . 26 .