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L'idée du bonheur chez Molière.

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Academic year: 2021

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,

Marc Serrouya

L'IDEE DU BONHEUR CHEZ KlLIERE

French Language and Literature M.A. Degree

ABSTRACT

La présente étude consiste principalement à analyser les voies que quelques personnages représentatifs de Molière suivent dans leur recher-che du bonheur, ainsi que l'étendue et les raisons de leur succès ou de leur échec. Dom Juan et Jupiter recherchent le bonheur dans la jouis-sance, Arnolphe, Alceste et Célimène croient trouver le leur dans la domination, et Orgon et Argan se fient à la protection que des êtres plus forts peuvent leur fournir. Si Jupiter et Argan peuvent atteindre une satisfaction facile et partielle qui correspond au c:n-actère détendu et léger d'Amphitryon et du Malade imaginaire, la recherche du bonheur chez les autres se solde par un échec. Dom Juan se dupe et se fuit sans cesse, Alceste souffre d'une inadaptation extrême à la société, Arnolphe et Orgon sont la proie de leur passion, et Célimène opte pour la parade et le divertissement. Ils illustrent tous le courant pessimiste qui prévaut dans l'oeuvre de Molière. Les "raisonneurs" peuvent accéder au bonheur, mais leur rôle principalement fonctionnel fait qu'ils ne sau-raient être donnés en exemple pour montrer la possibilité du bonheur chez Molière. Le dernier chapitre tempère le pessimisme foncier de l'oeuvre. Il traite des jeunes, victimes de l'autorité et de l'aveugle-ment. Eux sont lucides, et ils possèdent les qualités qui devraient les mener au bonheur. Ils seront heureux si les circonstances extérieures s'y prêtent.

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.by

Marc Serrouya

A thesis submitted to

the Facu1ty of Graduate Studies and Research McGi11 University

in partial fu1fi1ment of the requirements for the degree of

Master of Arts

Department of French Language and Literature

@

Marc Serrouya 1970

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INTRODUCTION p. 3

CHAPITRE 1: Jouissance p. 10

CHAPITRE II: Domination p. 33

CHAPITRE III: Protection p. 56

CHAPITRE IV: Jeunesse p. 78

CONCLUSION p. 96

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humaine. Cette tendance se greffe sur un fond de foi et d'ortho-doxie issu du moyen âge. Un dualisme de pensée cractérise le XVIe siècle. D'une part Rabelais préconise une religion naturelle et Montaigne s'attache à définir un bonheur à la portée de l'homme, homme dont la Renaissance loue la bonté et la dignité. D'autre part les luthériens et les calvinistes insistent sur le néant de la vie sans Dieu et décrient la faiblesse de la volonté humaine.

Ce dualisme se poursuit au XVIIe siècle. La tradition chré-tienne et autoritaire se raffermit cependant. Le salut de l'arne et le service du monarque laissent au second plan la recherche d'un bonheur temporel. Si le bonheur n'est pas une notion inconnue, les aspirations de la nature demeurent indignes de débat général. Même les moralistes n'abordent pas directement la question du bonheur. Ils s'intéressent plus à une pure connaissance de l'homme qu'à un idéal de bonheur proprement dit.

Un moraliste mondain comme La Rochefoucauld examine le coeur humain dans tous ses recoins. Propose-t-il une solution de bonheur? Nulle part explicitement. A l'opposé des bassesses, des

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contradic-tions et des illusions qu'il dénonce, il laisse entrevoir un idéal de sagesse fait de connaissance et d'acceptation de soi. Mais peu semblent atteindre cet idéal, car l'homme en général se connaît mal et se laisse guider par des appétits inavouables et bien dissimulés. L'image que les Maximes donnent de l'homme "est celle d'un être ins-table et déchiré, jouet des passions contraires, ignorant des forces qui le mènent, inconnaissable à soi-même comme aux autres."l

Pascal, dans son apologie de la religion chrétienne, constate combien la nature humaine est étrange et misérable. L'homme ne peut atteindre la vertu et le bonheur, trop absorbé qu'il est par la concupiscence, l'ambition, par le "divertissement" qui lui fait oublier la misère de sa condition. Si La Rochefoucauld n'offre pas expressément de contrepartie à son pessimisme, Pascal propose la solution du pari. L'homme se tourne vers Dieu, dispensateur de la grâce. Cette solution héro!que, basée sur un rejet total de la nature, propose une possibilité de salut et non de bonheur temporel. Liée à Pascal, et illustrant peut-être le mieux le côté austère du siècle, est la théologie des Solitaires de Port-Royal, que caracté-rise un extrême souci de rigueur et de pureté. Le Jansénisme est

1 Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, tome IV, Paris, Domat - Del Duca, 1962, p. 107.

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d'abord un redoublement de foi, "une conception d'un christianisme profondément exigeant, qui veut être vécu sans compromissions ni concessions. ,,2

D'autres voix, tout au long du siecle~ attestent la seconde tendance du temps~ celle de morale naturelle. Il faut noter en premier les auteurs de littérature galante~ littérature qui défen-dait la légitimité des passions contre les partisans de l'ascétisme. Honoré d'Urfé, Mlle de Scudéry, Quinault pr8nent le triomphe de l'amour et du plaisir. Au sein même de l'église, nombreux sont ceux qui se font entendre en faveur de la nature. L'évêque de Marseille affirme en parlant des instincts qu'''on ne peut les es-timer mauvais, puisque ce sont de purs mouvements de la nature.,,3 Un Pere de l'Oratoire écrit que les passions de l'homme "dans leur plus grande révolte~ conservent toujours de l'inclination pour la vertu et de l'horreur pour le péché.,,4

2 Louis Cognet, Le Jansénisme, Paris, Presses universitaires de France, 1964, p. 124.

3 Nicolas Coeffeteau, Tableau des passions humaines, Paris,

S. Cramoisy, 1620, p. 67, dans Robert Mauzi, L'Idée du bonheur au XVIIIe siecle, Paris, A. Colin, 1965, p. 636.

4 (Le P.) Jean-François Senault, De l'Usage des passions, Paris, Vve J. Camusat, 1641, pp. 122-123, dans R. Mauzi, Ibid., p. 636.

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Les libertins s'affranchissent de tout dogme religieux et de toute contrainte morale. Ils recherchent le bonheur dans une li-berté que dirige la raison, qui en dernier lieu est juge de leurs

actions. Saint-Evremont, type du libertin raisonnable, recherche le bonheur dans l'abolition de l'effort et de la tension de l'âme. Molière à l'occasion assiste aux rencontres joyeuses au cabaret de la Croix-B1anche. 5 Les plaisirs épicuriens et intellectuels y sont à l'ordre du jour. Chapelle, Furetière, Jacques La Mothe le Vayer et quelques autres y forment le noyau principal. La gaieté est le trait dominant des réunions. On y mange et on y boit bien. On y pratique une philosophie naturaliste inspirée grandement de La Mothe

le Vayer. Si Chapelle et Des Barreaux sont franchement libertins, dans l'ensemble cependant on y pratique un naturalisme de bon sens et de mesure. On rejette le pessimisme du péché originel mais on ne croit guère à une bonté absolue de l'homme, de qui toutefois on ne désespère pas.

En signalant la présence de Molière au cabaret de la Croix-blanche nous n'impliquons pas qu'il soit libertin, ou ne le soit pas. GeorgesMongrédien est d'avis que Molière est attiré par le courant sceptique et épicurien du XVIIe siècle et il cite à l'appui

5 René Jasinski, Molière et Le Misanthrope, Paris, Armand Colin, 1951, pp. 36 et suive

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de sa thèse les nombreux amis et connaissances incrédules ou 1iber-tins du poète. 6 Passant ces derniers en revue René Bray conclut que la liste n'est pas assez complète pour juger de la pensée de Molière: "N'était-il pas lié â des persor.nages plus orthodoxes? Notre connaissance de sa vie est trop partielle pour qu'on puisse être catégorique. ,,7 Il faut insister sur ce point. Nous savons fort peu de la "philosophie" de Molière lui-même et des opinions qu'il pouvait avoir des problèmes qu'il soulève dans ses comédies. Est-ce Alceste le misanthrope qui est son porte-parole, ou est-ce Philinte, l'homme du juste-milieu? Mais peut-être Molière n'a-t-il eu aucune intention d'avoir un porte-parole. Aussi, dans les pages qui suivent nous nous placerons délibérément au niveau du texte; c'est dans les vers et la prose du poète que nous tâcherons de voir si ses personnages accèdent au bonheur, et ce indépendamment de toute philosophie qu'on a pu lui prêter. Les courants de pensée morale du XVIIe siècle que nous avons résumés plus haut serviront de toile de fond.

Nous nous proposons de choisir certains personnages de Molière et de les suivre dans leur quête du bonheur. Ceci présuppose natu-rellement qu'ils recherchent le bonheur. Nous pensons que cette

6 Georges Mongrédien, La Vie privée de Molière, Paris, Hachette, 1950, pp. 134 et suiv.

7 René Bray, Molière, homme de théâtre, Paris, Mercure de France, 1954, p. 23.

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recherche est un attribut de l'homme dans le sens qu'elle est le prolongement de l'instinct de survie. Pour l'être qui ne pense pas le bonheur est de subsister. Pour l'être qui pense le bonheur relève d'un ordre différent: en termes généraux il implique des voeux et des désirs qui varient d'un individu à l'autre et dont l'accomplissement amène une complète satisfaction intérieure.

Définie si largement la recherche du bonheur se confond avec la vie elle-même. Aussi, c'est en analysant leurs désirs, leurs pensées, leurs actions,et leurs sentiments que nous examinerons le bonheur des personnages de Molière. Le travail qui suit consiste essentiel-lement à identifier le genre de bonheur auquel certains personnages représentatifs aspirent, et à étudier ces derniers dans la recherche de ce bonheur, en essayant de déterminer l'étendue de leur succès ou de leur échec dans cette entreprise capitale.

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traire clairement livrée dès les premieres scenes, sans surprises ni mysteres. Il en est ainsi pour Dom Juan. Sganarelle donne le portrait de son maître à la première scène:

Tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un en-ragé, un chien, un diable, un Turc, un héréti-que qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d'Epicure, un vrai Sardana-pale ••• Dame, demoiselle, bourgeoise, paysan-ne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui; (1,1)

C'est un portrait à gros traits, fait par un être aux moyens limi-tés, un superstitieux qui met sur le même plan Ciel et loup-garou. Mais pour n'être pas nuancé le portrait n'en donne pas moins les caractéristiques qui, à première analyse, apparaissent essentielles chez Dom Juan. Dom Juan lui-même, lorsqu'il apparaît à la seconde scène, confirme en une longue et éloquente tirade le portrait de son valet. Ce sont ses croyances et son idéal de vie qu'il expose:

Non, non: la constance n'est bonne que pour les ridicules; toutes les belles ont droit de nous charmer •.• Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cede facilement à cette violence dont elle nous entraîne .•. Mais lorsqu'on est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; (1,2)

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Dans la même scène Dom Juan raille le Ciel, se vante d'avoir "bien" tué un commandeur, et souligne qu'il est à la poursuite diune jeune fiancée surtout parce qu'elle et son futur époux donnaient le spec-tacle du parfait bonheur. Il s'est ainsi présenté tel qu'il se croit et se veut: un séducteur, un impie et un méchant homme. Toutefois il laisse entendre -- et ce par la longueur de sa tirade sur les plaisirs à séduire les femmes, par l'émotion et le lyrisme qu'il y montre -- que de ces trois caractéristiques la première lui tient le plus à coeur. Séduire les femmes n'est pas pour lui une occupation accessoire, mais bel et bie:: une poursuite qui doit con-sommer le plus clair de son temps. En effet il goOte "une douceur extrême à réduire par ~ hommages le coeur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'il y fait... à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle oppose" (I,2). Voilà qui ne se fait guère en un clin d'oeil, et qu'il faut recom-mencer à chacune des nombreuses conquêtes. Cette occupation à plein temps représente son idéal de vie; conquérir le plus de beautés est le bonheur auquel il aspire. Examinons davantage cet aspect fonda-mental de Dom Juan.

Quelle c~nception se fait-il de l'amour? Pour chacune des fem-mes qu'il courtise il est l'image de l'amant conventionnel; Gusman, écuyer d'Elivre, révèle que rien ne manque à sa cour: "Hommages

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réitérés" (I,l), tout y est. Mais cette image de héros à la Mlle de Scudéry est bien entendu inexacte. Dom Juan est entièrement dénué de sincérité vis à vis des femmes; il ne peut y avoir de sin-cérité là où ne compte que le nombre. Faire la liste de ses aven-tures "serait un chapitre à durer jusqu'au soir" dit Sganarelle; et Dom Juan le précise dans une envolée oratoire: "Je me sens un coeur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eUt d"autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses" (I,2). Sa conduite au deuxième acte est symptomati-que à ce sujet: dans un village où il est de passage il ne rencon-tre que trois personnes, un paysan et deux paysannes, Charlotte et Mathurine, qu'il essaie de séduire toutes les deux. Dans de telles conditions il n'a évidemment aucune discrimination dans ses conquê-tes; il passe sans sourciller de la grande dame à la paysann~ aux mains sales.

Le Dom Juan de Molière n'a rien de romantique. Il est l'anti-thèse de Tristan et de Dante. Un homme aux aventures amoureuses innombrables est incapable d'aimer, et rien n'indique qu'il ait jamais aimé. La satisfaction physique est sans doute un facteur important dans ses courses amoureuses. En séducteur expérimenté i l sait jouir de chaque moment de la conquête~ de tnutes les étapes qui pavent le chemin de la capitulation. Un vrai sensuel toutefois serait satisfait d'un nombre restreint de femmes sinon d'une femme,

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et il est probable que ses aventures se limiteraient au genre de femmes qui corresponde à ses gonts particuliers. Mais ce sensuel ne sera pas un Don Juan, il sera un de plus parmi la multitude des jouisseurs qui peuplent le monde. Ce qui fait Dom Juan est sa dé-mesure. Ses désirs occupent entièrement son champ d'action, et

leur objet est sans limites.

Le facteur physique ne peut à lui seul expliquer la course sans fin de Dom Juan. En plus de la sensualité ses poursuites amoureuses dénotent un autre aspect de sa personnalité. Beaucoup plus qu'à être jouisseur, il cherche à forcer, à contraindre, à humilier ses conquêtes. C'est une âme de tyran. Revenons encore sa déclaration de foi (1,2). Il gonte un plaisir extrême à réduire, à forcer, à vaincre, à mener la jeune beauté où il a envie de la faire venir. Certes le contexte sensuel est fortement présent dans ce langage imagé, mais plus présente encore est l'idée de domination dans ce vocabulaire quasi militaire. Le facteur physique n'étant pas un mobile premier, cette domination ne se limitera pas aux

seu-les femmes, comme le fait remarquer Lionel Gossman: le désir de séduire de Dom Juan "is so pure1y metaphysical that it extends indifferently to women and to men. Sganarel1e and Francisque are as much objects of the Dom's des ire as any of the women."l Dom Juan

1 Lionel Gossman, Men and Masks, Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1963, p. 44.

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ne recherche pas une domination continue, c'est l'acte de soumis-sion de ses victimes dont il tire sa jouissance. Si la domination implique une durée, l'acte de soumission n'est qu'un point dans le temps. "Lorsqu'on est maître une fois", dit-il, "il n'y a plus rien à souhaiter~'" Et c'est précisément être maître une fois qu'il dé-sire. C'est la résistance qui cede, c'est le moment de reddition qui compte. Dom Juan n'accepte pas la domination et sa durée car elle implique un lien, un lien entre dominateur et dominée mais un lien tu":', de même. Ce genre de relation que Dom Juan refuse, il n'est pas rare de le rencontrer en amour ou en amitié, relation où le faible et le fort, le protecteur et le protégé, satisfont leurs besoins affectifs respectifs. Quant au lien entre deux égaux, basé sur le respect mutuel et le don de soi, Dom Juan le reconnaît encore moins. Il ne le peut guère, lui pour qui les autres sont inexis-tants ou sous-humains. Ces derniers ne comptent que dans la mesure où ils servent à satisfaire ses besoins de conquête. Charlotte sym-bolise le peu de cas qu'il fait d'autrui. Il la traite comme un animal, comme une jument qu'un fermier achete: il la fait tourner, lui examine les yeULx et les dents. Il ne traite guere mieux

M. Dimanche, malgré les compliments qu'il lui fait. En fait, il n'est personne dans la pièce qu'il ne traite autrement qu'avec le plus profond mépris.

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Le refus de Dom Juan de contracter tout lien fait que chacune de ses aventures amoureuses se transforme en fuite dès que la con-quête est achevée; et sa vie n'est autre qu'une fuite continue, une serie d'echecs qu'il considère une serie de victoires. Ces vic-toires-echecs sont symbolisees sur scène par une serie d'échecs de fait. Le projet de seduction de la jeune fiancee se termine en naufrage, et Dom Juan n'a pas plus de succès avec Charlotte et Mathurine. De même au quatrième acte, se rendant compte qu'Elvire est retournee à Dieu, il eprouve un renouveau de desir pour elle, mais celle-ci refuse de ceder à ses avances. Il ne reussit pas davantage avec Francisque, le pauvre, qu'il essaie en vain de faire blasphemer, ni avec Sganarelle, dont le servage est un servage fi-nancier et non une soumission absolue. Dom Juan s'est beaucoup demene pour peu de chose. Ses seules victoires pendant la pièce sont de bien faible magnitude: l'une contre Pierrot, et l'autre contre M. Dimanche.

En choisissant la sensualité comme voie du bonheur, il se lance sur une fausse piste. Il se croit totalement voué à la recherche du plaisir, et de fait il agit comme s'il l'était. Mais sa sensua-lité n'est qu'une manière -- la plus importante certes -- dont se manifeste sa tyrannie. Et son désir de tyrannie ne peut jamais être complètement assouvi car son objet est en constant renouvelle-ment. En fin de compte la course du Dom est une parade; elle cache

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sa solitude et révèle sa crainte de faire face à une réalité qui lui demeure inconnue, trop occupé qu'il est à s'en détourner.

On a à juste titre qualifié Dom Juan de révolté, et Paul Bénichou parle de "son opposition générale à tout ce qui est: à la nécessité sociale, aux scrupules communs, aux lois de l'amour, de la famille, de la société ••• ,,2 Son rejet de toute contrainte religieuse, morale, sociale et familiale, devrait faire de lui un homme libre dans ses pensées et ses actions, n'obéissant qu'à la raison seule. Il confirme sa prétention au rationalisme lorsqu'il expose sa célèbre "croyance" que "deux et deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit" (111,1). C'est du rationalisme bien court mais un essai de rationalisme tout de même. En rejetant re-ligion et morale traditionnelles il se place dans le camp des li-bertins de pensée. On s'attend donc à le voir gouverné par le

libre-arbitre et la raison. Or il ne l'est ni par l'un ni par l'autre. Il avoue lui-même être "entraîné" dans chacune de ses aventures amoureuses, et l'enchaînement de ses diverses actions est loin d'être un exemple de raison et de logique. I l se laisse porter d'une aventure à l'autre au gré du hasard et des

circonstan-ces. Certes à l'ouverture de la pièce i l se trouve par choix dans

un certain village où il est venu enlever une jeune fiancée. Mais

2 Paul Bénichou, Morales du Grand Siècle, Paris, Gallimard, 1967. p. 284.

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c'est le ~sard" qui trois ou quatre jours auparavant lui a fait rencontrer la belle et son promis, et se trouvant disponible il s'est attaché à leurs pas. Après le naufrage et l'enlèvement man-qué, l'aventure est oubliée sans commentaires, et Dom Juan entre-prend de conquérir Mathurine et Charlotte qu'il rencontre également par hasard: Plus tard dans la forêt il est distrait de sa fuite par un pauvre, une bataille contre les assaillants de Dom Carlos, et une visite impromptue à un tombeau. Le morcellement même de la pièce souligne l'incohérence des épisodes qui constituent la vie de Dom Juan. Il se démène sur scène, balloté d'un événement à l'autre, sans aucun contrale sur sa destinée. Et Lionel Gossman _de le comparer à une caricature du héros baroque, "wandering from

one end of the earth to the other, conque ring empires and abandoning them, ••• seeking new obstacles to overcome and new occasions to affirm himself as will and freedom.,,3 Remarquons à ce propos que la pièce entière baigne dans une atmosphère baroque, où le réel et le merveilleux sont parfois difficiles à distinguer, confusion sou-lignée par l'usage des machines, la multiplicité et la diversité des épisodes, et l'imprécision des lieux. Nous avons ainsi affaire

à un Dom Juan qui d'un caté se veut rationaliste, et de l'autre se laisse mener par ses impulsions du moment.

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Dom Juan se croit grand seigneur. Il a l'aisance et le sans-gêne de son rang. Que ce soit Sganarelle qu'un simple froncement de sourcil réduit à une soumission rampante, un paysan dont il dérobe la fiancée et qu'il soufflette à la première plainte, ou un créancier qu'il éconduit sans vergogne, le Dom tire insolemment profit de sa position sociale. Mais les marques de soumission de ses inférieurs sont bien moins dues à sa grandeur qu'à "l'aveugle prévention du peuple en faveur des grands", comme le dira La Bruyère. 4 Sa victoire contre Pierrot, paysan sans défense, ne fait que le

rapetisser, d'autant plus que ce dernier ose exprimer une violente réprobation du grand seigneur: '~orquenne! si j'avais su ça tant8t je me serai bian gardé de le tirer de gliau, je gli aurai baillé un bon coup d'aviron sur la tête" (11,3). La victoire sur

M. Dimanche n'est guère plus glorieuse et ne fait que souligner la banqueroute financière de Dom Juan. Dans son intervention en fa-veur de Dom Carlos, il manifeste la bravoure de sa caste. C'est certes un geste sympathique, c'est le sang noble qui parle. Mais on doit remarquer que les deux gentilshommes, bien entraînés au maniement des armes de par leur éducation noble, n'avaient que trois adversaires à combattre, qui étaient probablement trois pauvres hères, comme en témoigne leur fuite rapide. C'était, semb1e-t-il,

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une occasion pour Dom Juan de faire admirer sa bravoure à peu de frais. L'on ne peut que conjecturer sur les motifs qui l'ont fait agir: bons sentiments, intérêt, ou mélange confus des deux. Il est probable que lui-même ne saurait décider. Il s'est laissé "entraîner" à l'héro!sme, comme il se laisse entraîner en amour. La possibilité de bons sentiments nous semble douteuse cependant pour quelqu'un qui n'en a montré à aucun moment. Remarquons enfin que lorsqu'il apprend que douze hommes de main des frères d'Elvire sont à sa poursuite il décide sagement de disparaître; pour s'as-surer de leur échapper il propose à Sganarelle de changer d'habits ~vec lui. A vrai dire il veut retenir les privilèges de son rang mais non les responsabilités: il n'a de la grandeur que l'apparen-ce. Il illustre bien une société féodale en dissolution dont les pouvoirs se sont érodés, qui, dans cette deuxième moitié du dix-septième siècle, vivait dans un état de domesticité et de crise morale, et qui s'est tournée vers une vie de plaisirs, une vie vaine et futile.

La vie de Dom Juan est un tissu de duperies; il dupe ses vic-times et il se dupe lui-même. Il vit dans un monde où illusion et réalité se confondent. Sa course au~ conquêtes n'est pas essentiel-lement sensuelle, et ses victoires ne sont pas vraiment des victoi-res. D'un côté il cherche son bonheur dans la séduction àes femmes, et de l'autre il les fuit soigneusement, et par cela même il lui

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manque toute une dimension dans ses relations avec elles: il est incapable d'amour, sa course effrénée ne lui permet ni répit ni satisfaction intime. Son bonheur par les femmes ne peut qu'être incomplet, sinon hors d'atteinte. Il ne réussit pas mieux dans d'autres sphères d'intérêt. Son rationalisme rend un son creux, et sa noblesse n'est qu'un semblant de grandeur. Lui-même ne sem-ble pas se rendre compte qu'il se lance sur de fausses pistes. Il ne possède ni assez de lucidité ni assez de maturité pour le réali-ser. Il se connaît mal, c'est là son drame.

Dans Amphitryon la recherche du bonheur, ou toute autre ques-tion morale, est bien moins apparente que dans Dom Juan, et l'on peut même se demander si la pièce peut se prêter à une étude sous cet angle. C'est qu'Amphitryon est une pièce enjouée où règne une fantaisie souveraine. Molière pour la première fois se lance dans un sujet mythologique familier à un public qui en était friand. Le vieux mythe de la naissance d'Hercule avait été traité par Rotrou dans une comédie (Les Sosies, 1636), elle-même une adaptation d'une comédie de Plaute. En 1650 la comédie de Rotrou avait été adaptée en pièce à grand spectacle, La Naissance d'Hercule, qui du temps de Molière se donnait au théâtre du Marais. De cette dernière le poète a conservé l'usage libéral des machines, ce qui renforce dans

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Amphitryon l'atmosphère du merveilleux. Le thème de la mythologie pafenne et l'éclat de la mise en scène cherchaient avant tout à distraire.

La comédie d'Amphitryon est la comédie du lassement. Molière ne s'était pas détendu de-puis L'Ecole des Femmes .•• Par son sujet bien connu et bien classé, par ses gr~ces décorati-ves, cette comédie recréait l'atmosphère de dé-tente molle, de plaisante indifférence aux embarras des hommes ••. 5

Cet aspect de l'oeuvre, le plus important, était rendu piquant par le caractère d'actualité de la pièce. Comme le dit A. Adam, '~upi­ ter, c'est le roi et personne ne pouvait un instant s'y meprendre.,,6 Mais par ailleurs la pièce n'en possède pas moins la richesse thé-matique qui distingue Molière. Traitées dans Amphitryon sont les questions d'identité, de fidélité, d'honneur, de jalousie, et la question du surhomme. Nous nous attacherons à ce dernier thème en particulier et nous examinerons la conception de l'idéal de vie de Jupiter, le héros tout-puissant de la pièce. Car quoique le titre soit Amphitryon, c'est Jupiter qui est l'élément dominant. Toute l'action a ses origines dans ses désirs. Amphitryon n'est qu'un élément passif, un terne et digne époux trompé, un mari nécessaire

5 Ramon Fernandez, La Vie de Molière, Paris, Gallimard, 1939, pp. 198-199.

6 Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, t. III, Paris, Domat - Del Duca, 1962, p. 363.

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à l'action, et les lieux communs qu'il débite montrent que Molière a eu quelque difficulté à étoffer son rôle.

Jupiter est tout-puissant, mais il n'a de divin que ses pou-voirs surnaturels, imposés par la légende à Molière. A part cela il est tout homme. Dès le prologue, l'échange entre Mercure et la Nuit dévoile son peu de divinité. Mercure, son fidèle second, ré-vèle que le

. . . .. maître des Dieux Aime à s'humaniser pour des beautés mortelles.

(vv. 55-56)

A présent il a un nouvel amour; c'est la femme d'Amphitryon, Alcmène, qu'il vient de séduire en prenant les traits de son époux. Ce stra-tagème est aussi peu honorahle que tout vil strastra-tagème qu'emploie un séducteur sans scrupules séduisant une femme sans méfiance. La Nuit ne se trompe pas à ce caractère peu divin de Jupiter lorsqu'elle fait remarquer la "bassesse" du rôle qu'on veut lui faire jouer:

Voilà sans doute un bel emploi Que le grand Jupiter m'apprête, Et l'on donne un nom fort honnête Au service qu'il veut de moi.

(vv. 120-123)

Traitons donc Jupiter pour ce qu'il est: un mortel, comme tous les autres héros de Molière.

C'est P. Bénichou qui a souligné la parenté étroite entre Dom Juan et Amphitryon. Les deux pièces "reposent sur la conception d'un héros souverain, dont les désirs se prétendent au-dessus du blâme

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et de la contrainte.,,7 Comme Dom Juan, Jupiter cherche le plaisir et la jouissance et les considère comme les attributs naturels de la grandeur. C'est une poursuite consciente, et de plus une pra-tique habituelle comme le fait remarquer Mercure dans le prologue

(vv. 53-54). Jupiter sait employer sa longue expérience pour amé-liorer son plaisir. En effet il sait d'avance combien agréable sera la compagnie d'Alcmène, et alors qu'en sa présence il goOte déjà aux "plaisirs les plus doux" (v.65), en jouisseur prévoyant, il a envoyé Mercure aup~ès de la Nuit avec mission de faire retar-der la naissance du jour pour augmenter la durée de son agrément. Son expérience est également mise à contribution dans le choix de ses compagnes. Il ne se contente pas d'une quelconque beauté; il s'avise de choisir celle qui par son très récent mariage montre "une jeune chaleur" (v.68) dans son amour. Il est plus discrimina-teur que Dom Juan, mais l'assouvissement du désir est le mobile premier de ses aventures amoureuses. Leur aspect principalement animal est symbolisé par ses métamorphoses en taureau, cygne ou serpent selon la nécessité de la conquête. La Nuit ne manque pas de réprouver ces excès, ce à quoi Mercure, le porte-parole de Jupiter, répond:

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Ce Dieu sait ce qu'il fait aussi bien là qu'ailleurs; Et dans les mouvements de leurs tendres ardeurs, Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense.

(vv. 106-108) La fréquence des aventures amoureuses, leur préméditation, le soin apporté au choix des conquêtes. montrent l'importance capitale du plaisir des sens dans l'idéal de vie de Jupiter.

Alcmène devrait donc le rendre éminemment heureux. En effet sa vertu conjugale se double d'une agréable sensualité d'épouse qu'elle laisse entrevoir sans embarras (11,2) lorsqu'elle détaille à l'infortuné Amphitryon l'accueil chaleureux qu'elle réserva à Jupiter-Amphitryon. Or après une nuit mémorable Jupiter laisse voir une singulière insatisfaction dès sa deuxième réplique:

Mais, si je l'ose dire, un scrupule me gêne Aux tendres sentiments que vous me faites voir; Et pour les bien goOter, mon amour, chère Alcmène, Voudrait n'y voir entrer rien de votre devoir; Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seule personne, Je dusse les faveurs que je reçois de vous, Et que la qualité que j'ai de votre époux

Ne fat point ce qui me les donne. (vv. 569-576)

Ce n'est plus le Jupiter sensuel qui parle. Il ne se contente plus du corps de sa conquête, il veut à présent son âme. Jupiter serait-il vraiment amoureux d'Alcmène? Pour A. Adam

c'est le souci d'écrire pour la Cour qui expli-que les scènes curieuses où Jupiter raffine sur les sentiments devant Alcmène inquiète et éton-née ... Les subtiles différences que Jupiter

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découvre entre la qualité d'époux et celle d'amant, ce n'est rien d'autre qu'un des lieux communs de la métaphysique précieuse. 8

En plus du caractère précieux de cette distinction, il faut égale-ment y voir, nous semble-t-il, la recherche par Jupiter d'une autre félicité que la simple possession d'Alcmène. Jupiter ne semble pas insincère, au moins dans la première des deux grandes scènes qu'il a avec elle (1,3; II,6). Son insistance à revenir sur cette distinc-tion est assez convaincante, et apparaît comme l'expression d'un désir réel nouveau, celui d'être aimé. Il demande à Alcmène de faire abstraction des règles morales qui régissent le mariage et d'accorder son amour à un nouvel Amphitryon-Jupiter. C'est un Jupiter bien différent du Jupiter cynique auquel nous avait préparé

le prologue. Il aime et veut être aimé en retour.

Dans sa deuxième rencontre avec Alcmène il est d'abord dans les mêmes dispositions sentimentales. La sincérité de ses inten-tions est soulignée lorsque, personne ne l'écoutant, il dit:

A part, "Je viens prendre le temps de rapaiser Alcmène

De bannir les chagrins que son coeur veut garder." 9

(vv. 1198-9)

8 Op. cit., pp. 363-364.

9 Contrairement à l'édition de R. Jouanny, les autres éditions consultées (L. Moland, M. Rat, P. Mélèse) comportent devant ces vers l'indication "à part". Mais la sincérité de Jupiter, bien soulignée lorsqu'il se parle à lui-même, n'est pas ici en cause même si, comme dans l'édition de R. Jouanny, il adresse ces vers à un valet et à une suivante.

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Il ne se soucierait pas de la "rapaiser" ni de "bannir les chagrins" de son coeur s'il n'éprouvait envers elle un appel sentimental. Il la retrouve alors qu'elle vient d'être accusée par Amphitryon d'in-fidélité, elle, l'épouse exemplaire. Dans un état de choc et de courroux aigus, elle refuse d'abord de le voir. Mais lorsque le dialogue s'établit, Jupiter revient encore à la distinction

époux-ama~t. Le vilain est l'apoux qui accuse Alcmène, l'amant est inno-cent et mérite d'être aimé. Alcmène est incapable de saisir ces subtilités, et dans la violence de sa colère "sont confondus et l'amant et l'époux" (v .1335) • A ce point un tournant important a lieu dans l'attitude de Jupiter. Devant un refus d'Alcmène qu'il sent irrévocable, il ne demande plus â être distingué d'Amphitryon, ce à quoi revenait la distinction amant-époux. Maintenant il s'iden-tifie â Amphitryon:

Hé bien! puisque vous le voulez, Il faut donc me charger du crime.

- (vv. 1341-2)

Jupiter n'emploie plus la troisième personne pour l'amant et l'époux. Le "me" ci-dessus met fin au dédoublement si ardemment désiré.

Jupiter prend sur lui la faute d'Amphitryon et cherche désespérément â se la faire pardonner. Ne pouvant être l'amant i l cherche de nouveau â être l'époux. On le voit dans cette scène partagé entre une vision courtoise et une vision sensuelle et cynique de l'amour,

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moyen âge. Mais c'est le Jupiter-séducteur qui a repris le dessus~

et ne compte plus pour lui que le pardon prometteur des ")laisirs les plus doux". Est-il sincère dans ses menaces de suicide? Emu par la grâce de la belle Alcmène frémissante de courroux~ il a pu

laisser ses paroles dépasser sa pensée. La fin de la scène ne laisse pas de doute toutefois sur son insincérité: il chasse habi-lement Sosie pour que Mercure puisse veiller sur le repos du maître et d'Alcmène. Le Jupiter amoureux n'est plus~ il a perdu ses vel-léités d'être aimé~ il redevient trompeur et séducteur pervers.

Son désir d'idéalisme en amour n'a duré que quelques heures

certes~ mais aussi court qu'il ait été il n'en révèle pas moins des horizons nouveaux sur sa personnalité. Dans ses rapports avec la femme il a entrevu un genre de bonheur qu'il ne connaissait pas et il l'a désiré ardemment, et ce faisant il l'a consacré comme supérieur à sa propre conception de l'amour. Son désir de se dis-socier de l'Amphitryon qu'il incarnait représente son effort d'idéa-liser son amour. Son pouvoir de se changer en Amphitryon symbolise le privilège du seigneur, ici la préséance de l'amant bien né sur l'époux ou l'amant de moins haute lignée. La conquête d'Alcmène basée sur ce privilège illustre la conception cynique de l'amour~

en opposition à une conception idéaliste que Jupiter a cherché en vain à adopter. Sous ce point de vue sa conquête d'Alcmène a été incomplète. Sur un premier plan il a, comme il se doit, obtenu

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satisfaction. C'est le surhomme Dieu, roi ou grand seigneur pour qui les obstacles extérieurs et les interdictions morales n'existent pas. C'est sur ce plan d'ailleurs que la p~èce se pas-se principalement, pièce de détente qui prône le plaisir dû aux grands. Et en fin de compte Jupiter se contente sans trop de peine du bonheur facile auquel il est accoutumé. Sur un second plan, lorsqu'il a voulu faire abstraction de sa surhumanité et ne devoir l'amour d'Alcmène qu'à sa "seule personne", il s'est heurté à une fin de non-recevoir. C'est la société du privilège et de la subor-dination qui a triomphé.

Dom Juan et Jupiter n'atteignent qu'une félicité illusoire ou incomplète. En eux Molière rejoint le débat du siècle sur la gran-deur et la misère de l'homme, débat où domine le pessimisme moral de Pascal, Nicole et La Rochefoucauld. De ce débat ce sont les grands et les aristocrates qui sortent l~plus diminués; en effet ils y perdent leur caractère de héros et de demi-dieux. Dom Juan et Amphitryon, deux comédies toutes deux basées sur la conception du héros tout puissant, présentent une image démythisée du héros, en cette seconde moitié du siècle où les grands "négligent de rien connaître, non seulement aux intérêts des princes et aux affaires

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pub liques, mais à leurs propres affaires. ,,10 Dans les dernières lignes de Candide7 Martin remarque que "l'homme est né pour vivre dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui." Il semble bien que Dom Juan et Jupiter illustrent la deuxième alternative de la misère humaine. Ils souffrent d'ennui, au sens fort du XVIIe siècle. Ils représentent une classe privi-légiée, sans but ni responsabilités, ignorant morale chrétienne et morale pa!enne. Ils se tournent alors vers le plaisir et abusent de leurs pouvoirs pour y parvenir. Rien ne s'oppose à leur conquê-tes amoureuses, et, malgré les quelques insuccès de Dom Juan que nous signalions, ils sont généralement victorieux. Mais leurs vic-toires ne leur apportent pas la félicité attendue. Une des causes de leurs insuccès est la résistance que "les autres" leur opposent. De par sa nature même leur quête est basée sur la participation ou la soumission des autres. Or nous avons vu combien ces derniers se dérobaient. Alcmène n'a pas cédé aux supplications les plus élo-quentes de Jupiter et, en dehors du domaine amoureux, Francisque a eu le dessus dans sa confrontation avec Dom Juan. Nous signalions la résistance d'Elvire et la fausse soumission de Sganarelle. Ajou-tons la condamnation du père et, symbole de toute la résistance

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envers Dom Juan, une simple statue qui relève son défi et le con-duit à sa perdition. La toute-puissance de Dom Juan et de Jupiter n'est qu'illusoire tant que ceux dont leur bonheur dépend se déro-bent et leur échappent.

Une autre raison de leur échec est que probablement eux-mêmes ne conçoivent pas très clairement le but de leurs efforts. Il

semble y avoir confusion entre sensualité et bonheur. La sensualité a certes sa place dans le bonheur, mais elle en est un élément parmi d'autres. C'est alors une source d'agrément, une autre jouissance éclairée de la vie, tel qu'on peut le voir dans Psyché de La Fontaine.

On nous y informe au tout début que Po1iphyle (La Fontaine) "aimait toutes choses".ll L'hymne à la Volupté qui clôt le roman chante la douceur des différentes joies:

Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse Du plus bel esprit de la Grèce,

Ne me dédaigne pas, viens-t-en loger chez moi; Tu n'y seras pas sans emploi:

J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien,

Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique. 12 La volupté chez La Fontaine couvre un large éventail de plaisirs. Elle atteste une attitude délibérée et consciente d'apprécier la

Il Jean de La Fontaine, Les Amours de Psyché, éd. Pilon et Dauphin, Paris, Garnier, 1926, p. 10.

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vie et de la savourer avec discernement, ce qui demande une aptitude au bonheur qui fait défaut à Jupiter et surtout à Dom Juan. Ces derniers ont choisi la sensualité comme but de leurs efforts dans une course essoufflante d'une aventure à l'autre. Leur ondoiement incessant est une fuite constante d'eux-mêmes et des autres: ils ne sont jamais seuls, et hormis leur valet ils ne restent jamais longtemps avec autrui. Ils n'osent se fixer sur un point et ils refusent de s'examiner. Ce sont d'éternels insatisfaits.

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Alceste en passant par Sganarelle ou Le Cocu imaginaire~ Dom Garcie de Navarre~ L'Ecole des maris~ L'Ecole des femmes~ et Le Mariage forcé. C'est le vieux thème du cocu de la farce ou du jaloux espa-gnol élaboré et raffiné psychologiquement pour culminer en Amolphe et Alceste. A des degrés plus ou moins prononcés~ ce thème révèle chez certains hommes la crainte des autres et surtout du sexe dit faible. Alors que Dom Juan et Jupiter courent triomphalement d'une femme à l'autre~ Sganarelle et Arnolphe ne se sentent assez de for-ce que pour une seule femme~ et encore ont-ils si peu confiance en leur masculinité ql.le peur obtenir l'amour sans partage de leur fu-ture épouse ils sont menés à employer diverses formes de contrainte~

l'arme des faibles. L'Ecole des femmes~ première des grandes comé-dies de Molière~ et Le Misanthrope~ sa plus grande comédie

peut-être~ illustrent chacune à sa manière ce thème de l'homme anxieux devant le monde et la femme~ et cherchan~dans une propriété exclu-sive et une domination de cette dernière~ à se libérer de cette anxiété.

Arnolphe est hanté par la femme~ et plus particulièrement par les cornes qu'elle fait porter à son époux. Son passe-temps favori

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est de railler les maris trompés comme le lui fait remarquer son ami Chrysalde à la première scène:

sur les maris accusés de souffrance

De tout temps votre langue a daubé d'importance,

(Qu')

on vous a vu contre eux un diable décharné,

(vv. 67-9) Arnolphe se tient bien renseigné. Il décrit avec verve une demi-douzaine d'époux malheureux (1,1). Il sait qu'un tel amasse du bien que sa femme offre

ceux qui prennent soin de le faire cor-nard", qu'un tel autre

••• voyant arriver chez lui le damoiseau,

Prend fort honnêtement ses gants et son manteau. (vv. 33-4)

On devine Arnolphe à l'affQt de ces mésaventures, prenant des notes et les relisant pour alimenter ses réquisitoires. Lorsqu'il ren-contre Horace en visite en ville, jeune homme qu'il avait connu enfant et qu'il voyait en adulte pour la première fois, à peine achevées les politesses d'usage, il lui peint le tableau du cocuage universel qui prévaut dans la ville et s'empresse de s'enquérir si le jeune homme n'a pas déjà eu quelque aventure galante. Il est tout heureux de recevoir une réponse affirmative et se promet de mettre cet autre "conte galant" sur ses tablettes. Son obsession du cocuage montre l'importance que la femme a pour lui, la crainte qu'elle lui inspire et son puissant désir de ne pas appartenir à

la "confrérie". Pour lui, le bonheur suprême serait d'avoir une femme fidèle. C'est Chrysalde encore qui le lui fait remarquer:

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C'est un étrange fait, qu'avec tant de lumières, Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières, Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur, Et ne conceviez point au monde d'autre honneur.

(vv. 1228-1231)

Que faire pour avoir une femme fidèle? Certes Arnolphe a dO entendre parler d'amants qui s'aiment et d'amour sincère. Mais pour lui ce sont des notions lointaines, des "mystères d'amour" ainsi qu'il les appelle (v. 1139). Sa crainte du cocuage lui fait voir l'amour et le mariage comme des relations mécaniques et con-ventionnelles. Le mari heureux en ménage est celui qui, plus adroit et plus rusé que sa femme, saura déjouer "les subtiles trames" de cette dernière. Arnolphe compte se mettre en ménage comme d'autres partent en guerre; c'est en dominant qu'il compte gagner la bataille et s'assurer une femme fidèle. Au fond de lui-même il sait qu'il n'est pas fait pour les succès en amour; il ne fait que se trahir en prétendant le contraire et en se vantant à Agnès des "vingt par-tis" qu'il a refusés. Deux voies lui sont ouvertes: le célibat et la tyrannie conjugale. La femme occupant, comme nous le disions, une place prépondérante dans ses pensées, il choisit la seconde voie. Comme le signale Paul Bénichou,

que l'esprit de domination puisse procéder, dans les relations des sexes comme ailleurs, de la terreur d'être dominé, c'est chose trop évidente. Les personnages brillants de la

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littérature aristocratique ignorent la jalousie persécutrice, réservée aux amoureux peu propres à inspirer l'amour. 1

Arnolphe a choisi ce cours d'action après une longue étude du ma-riage. Il a en effet contemplé les tristes destinées des maris pendant "vingt années" et s'est instruit "avec soin de tous leurs accidents" (IV,7). Il a ainsi décidé que les épouses intellectuel-les sont intellectuel-les plus à craindre. Il se fait défenseur de la pensée conservatrice du siècle en matière d'éducation féminine. Il désire que sa femme soit d'une ignorance extrême et il précise:

Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer.

(vv. 101-2)

A cet effet il avait préparé sa future femme de longue date. Il avait fait élever Agnès dans un couvent avec ordres de la rendre aussi idiote que possible. Son but fut parfaitement atteint et celle-ci dans sa dix-huitième demandait

Avec une innocence à nulle autre pareille,

Si les enfants qu'on fait se faisaient par l' orei lIe. (vv. 163-4) Amolphe n'aurait jamais osé affronter une femme qui lui fat intel-lectuellement égale. Il ne pouvait dominer qu'une simple d'esprit, qui de plus n'avait ni famille ni fortune, sans quoi elle lui aurait opposé une résistance indésirable. Ce n'est rien moins que l'asser-vissement mental de la jeune fille qu'il recherche. Il faut que

1 Paul Bénichou, Morales du Grand Siècle, Paris, Gallimard, 1967, p. 295.

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cette dernière reconnaisse et se convainque de sa totale subordi-nation.

Là, regardez-moi là durant cet entretien, Et jusqu'au moindre mot imprimez-le-vous bien,

(vv. 677-8)

lui dit-il à l'ouverture d'un long discours pré-nuptial dans le-quel il lui expose ses vues sur le mariage avec l'intention qu'elle les fasse siennes. Il lui parle

• • • • • • • • • • • • . . • . . • • • • • • . • • .. de la doci li té Et de l'obéissance, et de l'humilité,

Et du profond respect où la femme doit être

Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître.

(vv. 709-712)

Dans sa vision déformée des rapports entre époux, ce sont ses rêves intimes de domination qu'il met à nu. L'intention parodique de Molière n'est pas en doute lorsqu'il lui fait dire

qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes

l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes.

(vv. 727-8)

Qu'Arnolphe croie littéralement ou non aux menaces qu'il profère, qu'importe! Ce qu'il faut constater c'est qu'il emploie tous les moyens disponibles, dont celui d'effrayer une jeune ignorante, pour s'assurer la docilité de cette dernière. Dans son zèle de maître de morale conjugale i l ne veut rien laisser dans l'ombre, et de préciser à Agnès:

Votre sexe n'est là que pour la dépendance: Du côté de la barbe est la toute-puissance.

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Son insistance là-dessus ne fait que souligner encore sa terrible crainte de la femme; mais ces braves paroles vengent tous les maris trompés et sauvegardent l'honneur du sexe fort! Arnolphe jouit de sa victoire facile. Il fait lire à la jeune fille des maximes sur les devoirs de la femme mariée quoiqu'il avoue lui-même qu'elle ne puisse pas les comprendre toutes. Pour lui, ce doit être une délec-tation sans pareille d'écouter sa future épouse énoncer des précep-tes si chers à son coeur: que la femme ne plaise qu'à son époux, qu'elle ne se maqu~lle pas, qu'elle ne reçoive personne, qu'elle n'écrive jamais, qu'elle n'accepte aucun cadeau, qu'elle ne joue pas .•• L'acceptation sans murmure de ces maximes par Agnes et son silence pendant le long sermon d'Arnolphe font dire à ce dernier:

Ainsi que je voudrai je tournerai cette âme;

Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, Et je lui puis donner la forme qui me plaît.

(vv. 809-811)

Arnolphe a atteint son but, il a plein pouvoir sur sa future épouse, elle est sa propriété comme la cassette est celle d'Harpagon. La prévoyance et la patience de treize ans ont porté fruit. Arnolphe peut être heureux.

Comme on le sait Arnolphe sera malheureux. Dès les premières lignes de la pièce, son ami Chrysalde, apprenant ses projets de ma-riage, en a le pressentiment:

Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon coeur? Votre dessein pour vous me fait trembler de peur;

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En vérité la pièce entière peut être considérée comme les diverses étapes de la chute d'Arnolphe. Après quelques alertes dont il se persuade qu'elles sont sans importance~ il se rend enfin compte qu'Horace a conquis le coeur d'Agnès qui a maintenant assez d'es-prit pour cacher et pour feindre. C'est d'abord de la rage ("Oh~

chienne"). Son orgueil est blessé à vif. Comment cacher sa dis-grâce? C'est ensuite une jalousie toute cérébrale: il est enragé de voir sa prudence trompée. Mais bientôt un changement radical s'opère~ il arrive à Arnolphe ce qui arriva à Pygmalion: la statue d'ivoire prend vie et l'artiste tombe amoureux de sa création. Mais alors que Pygmalion épouse cette dernière~Arnolphe voit Agnès se détacher de lui quand il réalise son amour pour elle. En même temps qu'il découvre l'amour il découvre les affres de la souffran-ce:

Et je sens là dedans qu'il faudra que je crève Si de mon triste sort la disgrâce s'achève.

(vv. 1024-5)

Dans la seule vraie confrontation qu'il a avec Agnès (V,4) il mon-tre encore quelque velléité de domination. Il s'imagine que l'amour d'Agnès lui revient à juste titre; il l'a honnêtement mérité pense-t-il, démontrant ainsi davantage sa méconnaissance de l'amour, qui pour lui n'est que le résultat d'une longue préparation. Il a pres-que recours à la violence, ce qui montre sa stupeur et son désarroi devant les reponses désarmantes d'Agnès. Il jette enfin le gant,

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Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion; Leur esprit est méchant, et leur âme fragile; Il n'est rien de plus faible et de plus imbécile, Rien de plus infidèle: et malgré tout cela, Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là.

(vv. 1575-9)

Son ignorance et son obsession de la femme, l'importance démesurée qu'il attache à la conquête d'Agnès, en somme sa complète inadapta-tion aux condiinadapta-tions sentimentales, lui ôtent tout ressort devant son insuccès amoureux. Dans la souffrance et la défaite il ne peut conserver un brin de dignité. Lui qui vingt ans durant s'est gaus-sé àes cornards sVhumilie à faire l'ultime concession avant même d'être marié:

Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire: Je ne m'explique point, et cela, c'est tout dire.

(vv. 1596-7)

Quel contraste avec la superbe assurance du premier acte et le long sermon pré-nuptial du troisième! C'est bientôt le dénouement. Arno1phe quitte les lieux ne pouvant plus émettre qu'un cri de dé-tresse déchirant et comique. '~olière a longuement et cruellement exploré, dans les deux derniers actes, les détours de son déses-poir." 2

Arno1phe n'est pas un de ces individus qui se laissent vivre au gré du temps. Il a activement -- et laborieusement -- recherché le bonheur, il a.misérab1ement échoué. On peut donner trois causes

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essentielles à cet échec. Ce sont d'abord des contingences du ha-sard: rencontre Agnès-Horace et retour d'Enrique. C'est ensuite la résistance opposée par Agnès aux visées tyranniques d'Arnolphe. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point au quatrième chapi-tre. Mais c'est en Arnolphe lui-même qu'il faut surtout rechercher la source de son échec. Arnolphe est un homme à idée fixe; nous avons vu à quel point l'idée de la femme le hantait. L'obsession est si forte qu'elle lui voile la raison. Sa crainte maladive du cocuage devrait avoir comme conséquence logique, comme le lui sug-gère Chrysalde, de lui faire éviter le mariage. Mais une contradic-tion d'Arnolphe est que d'un côté il craint d'être trompé par la femme, et de l'autre il est irrésistiblement attiré par elle. D'autre part au moment où il découvre l'amour, il pourrait compren-dre qu'Agnès puisse aimer aussi, et avec autant de passion que lui. Mais non, pour lui elle n'est qu'un objet qui peut servir à son bonheur; il ne songe pas un instant qu'elle puisse désirer son bonheur à elle. Autre contradiction, ou signe d'aveuglement, et de plus marque d'un profond égo!sme. Son jugement est en défaut lors-que dans un effort désespéré pour conquérir Agnès, il lui propose d'être sa femme moyennant la permission d'avoir tous les amants qu'elle voudra. Il la juge d'après l'opinion stéréotypée qu'il a de toutes les femmes, dont -- conséquence de son obsession du cocu-age -- il pense que la seule ambition est de tromper leur mari.

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Cette dernière proposition détruit en un clin d'oeil un idéal qu'il a défendu pendant vingt ans: il propose de se livrer pieds et poings liés à sa future femme pourvu qu'elle l'accepte comme époux. Si en temps normal il est entêté et aveugle, en temps de crise il est extravagant: il étouffe sur scène (11,2), il voudrait se gifler

(111,5), il n'entend pas un notaire qui lui parle à huit reprises (1V,2); c'est quasiment un cas pathologique. Certes il peut capter la sympathie morale ordinairement réservée aux victimes aés Don Juan et Tartuffe. Rappelons pour mémoire le caractère pathétique de l'interprétation romantique du personnage. Plus près de nous Ramon Fernandez écrit que "notre rire est taillé dans l'angoisse d'Arnolphe, et cette angoisse est toute humaine, toute dramatique.II3 Notre rire est taillé dans l'angoisse,mais c'est avant tout du rire. Henri Bergson signale4 qu'on peut rire même de ceux qui inspirent de l'émotion, mais lorsqu'on rit d'eux on oublie l'émotion. Le rire est une attitude intellectuelle, non sentimentale, et implique un jugement critique défavorable. Si dans Arnolphe le comique et le tragique se rejoignent, le personnage est d'abord un personnage

co-3 Ramon Fernandez, La Vie de Molière, Paris, Gallimard, 19co-39, p. 123.

4 Henri Bergson, Le Rire, Paris, Presses Universitaires de France, 1967, p.3.

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mique5 surtout quand la pièce est vue plutôt que lue comme le fait remarquer Antoine Adam. 6 Et cet aspect comique est da en large part à ses idées fixes. C'est un automate -- parfois bouleversant

un fantoche qui vit dans l'irréel, dans un monde tout à lui où la femme est Dieu et diable à la fois, et où peu outre cela compte. Nous disions qu'Arnolphe recherchait activement le bonheur, cela est vrai; mais il l'a recherché superficiellement, dans une seule direction, avec en conséquence peu de chances de l'atteindre.

Plus qu'Arnolphe peut-être, Alceste et Célimène sont à la re-cherche d'un équilibre ici-bas; plus que pour L'Ecole des femmes on hésite pour Le Misanthrope à parler de comédie, surtout si dans le caractère complexe d'Alceste on retient son idéalisme impénitent et sa révolte sans espoir contre un mal éternel. Pour Antoine Adam

5 Certains vers seraient impensables dans une tragédie: Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai;

Cv.

1595)

Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte? Veux-tu que je m'arrache un côté des cheveux?

Cvv.

1601-2) 6 Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe

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cette comédie tend vers le drame, offre un visage ambigu, impose au spectateur cette gêne de ne pas savoir exactement s'il doit rire ou s'émouvoir, et la crainte de com-mettre un contresens. 7

Le bonheur auquel tendent Alceste et Célimène est fondé à des degrés différents sur le pouvoir qu'ils désirent exercer sur leur entourage immédiat. L'entourage d'Alceste consiste en Philinte le fidèle ami, en Célimène la coquette, et en la foule de petits mar-quis qui fréquentent le salon de cette dernière. Le désir de domi-nation d'Alceste n'apparatt à vrai dire de façon précise que vis-à-vis de Célimène. vis-à-vis-à-vis-à-vis des autres il prend davantage la forme d'un désir d'affirmation de supériorité morale.

Alceste aime Célimène, ou du moins le dit-il. En amour l'âme se laisse voir en entier, et Alceste devant Célimène révèle ses ambitions et ses faiblesses. Son ambition principale le place avec

les Arnolphe et les Sganarelle: il désire une Célimène toute sou-mise à ses volontés, c'est un jaloux despotique et tourmenté. Si Arnolphe, le bourgeois possessif, va jusqu'à enfermer Agnès, Alceste, restreint par les convenances de sa classe, a plus d'égards pour Célimène. Mais en vérité son comportement d'amant est aussi tyran-nique que celui de ses prédécesseurs. Au deuxième acte, lorsqu'il se trouve en présence de la jeune femme et qu'il peut enfin lui

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1er d'amour et de mariage, il ne peut que se laisser aller à la jalousie et réclamer pour lui seul le droit d'être l'amant:

Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obséder, Et mon coeur de cela ne peut s'accommoder.

(vv. 459-60)

Il obtient alors l'assurance qu'il est aimé plus que les autres. Un galant homme serait satisfait d'un tel aveu, mais Alceste insis-te maladroiinsis-tement (vv. 507-8) pour s'assurer qu'il est le seul à être préféré. CéIimène se· -rebelle, retire son amour, et Alceste désarçonné se trouve sur la défensive, réduit à vanter l'étendue de son amour. A vrai dire Alceste ne domine jamais Célimène, c'est bien l'inverse qui se produit. C'est dans la grande altercation du quatrième acte entre les deux amants qu'Alceste laisse voir le plus candidement qui soit son désir de pouvoir exclusif:

Oui, je voudrais qu'aucun ne vous trouvât aimable, Que vous fussiez réduite en un sort misérable, Que le ciel, en naissant, ne vous eOt donné rien, Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien, Afin que de mon coeur l'éclatant sacrifice

Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice, Et que j'eusse la joie et la gloire, en ce jour, De vous voir tenir tout des mains de mon amour.

(vv. 1425-32)

Enfin, à la dernière scène, il propose le mariage à Célimène à con-dition qu'elle le suive dans son "désert" où i l aura tout loisir d'exercer sa tyrannie sur elle. Tout comme Arnolphe, Alceste désire façonner de ses propres doigts l'objet de son amour, pour jouir de la gloire de l'avoir créé, et s'assurer sa reconnaissance et sa fi-dé l i té.

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Nous disions que le désir maladif d'Arnolphe de dominer Agnes était causé par son insuffisance devant l'amour. Il ne semble pas qu'on puisse en dire autant d'Alceste. Notons à ce sujet ses sucees féminins: à un moment ou l'autre de la piece les trois fem-mes principales désirent ou acceptent de l'épouser. S'il s'attaque à tout le genre humain, à l'encontre d'Arnolphe il ne s'en prend nullement aux femmes parce qu'elles sont femmes. Il n'est obsédé ni par la femme ni par l'amour. Pourquoi alors son désir posses-sif de Célimene? Considérons-le dans ses relations avec la socié-té.

Avec son meilleur ami, Alceste se montre persécuteur et violent. A un Philinte plaidant la conciliation ("Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher" v.4) i l tient à imposer sa seule volonté

(''Moi, je veux me fâcher"). Des formules comme "j e veux" et "laissez-moi" émaillent abondamment ses échanges de la premiere scene avec un Philinte réduit à quémander un geste de bonne volonté. A travers son ami c'est aux autres qu'Alceste s'adresse. Son "je veux qu'on me distingueH est un défi lancé au monde et non au seul

Philinte. En plus d'être distingué, il veut réformer le monde, indifférent ou aveugle au fait qu'il n'y arrivera pas. "Le monde par vos soins ne se changera pas" (v.103) lui fait remarquer Philinte, mais Alceste s'obstine dans son dénigrement de la société. Evoluant

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dans un milieu de courtisans, c'est surtout à la société de cour qu'il s'en prend. Par sa naissance il appartient à ce milieu, mais il souhaite s'en désolidariser:

Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, Une âme compatible avec l'air de la cour;

(vv. 1083-4)

Il dénonce l'hypocrisie de la société mondaine et vante les méri-tes d'une vie loin de la cour où

On n'a point à souffrir mille rebuts cruels, On n'a point à louer les vers de Messieurs tels, A donner de l'encens à Madame une telle,

Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.

(vv. 1095-8)

Mais ce milieu mondain qu'Alceste critique avec véhémence, force nous est de remarquer qu'il le fréquente de son propre gré, et il le fréquente assidûment: un simple sobriquet ("l'homme aux rubans verts") le fait reconnaître par tout le monde, Eliante la réfléchie a eu le loisir de l'estimer et de l'aimer, et Oronte "depuis long-temps" désire être de ses amis. Au fond de lui d'ailleurs i l n'a pas rejeté l'éthique de cour comme il aime à le croire. Il prêche une sincérité sans compromis, mais devant le sonnet d'Oronte, il se dérobe à quatre reprises ("Je ne dis pas cela") avant de se décider à exprimer sa pensée franchement. Il déclare qu'il aura plaisir à perdre son procès et prouver ainsi l'injustice des hommes (1,1), mais une fois son procès perdu, il étale un dépit cuisant comme tout autre dans les mêmes circonstances. D'un côté une révolte

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déclarée contre la société, de l'autre un manque de conviction dans son désir de se dissocier franchement de cette société qu'il condamne. Ce dualisme d'attitude le met dans une position

ambi-gu~: il fréquente un milieu où il n'est pas à l'aise, où il ne trouve pas sa place. Dans la scène des portraits (11,4), il est seul à souffrir en silence, à ronger son frein, pour enfin décla-rer:

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour! Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour;

(vv. 651-2)

Plus loin (11,6) les petits marquis se moquent ouvertement de lui. Plus que toute autre chose Alceste souffre de ne pas être membre de plain-pied d'une société dont il fait partie, et son plus cher désir est de le devenir.

What he craves is the love and recognition of those whom he scorns, what he longs for is to be adored by those very 'gens à la mode' from whom he ostensibly turns away in disgust. 8 Or il sent confusément qu'il ne sera jamais accepté par ses pairs dont il est trop dissemblable. Et c'est Célimène qu'il espère être son lien avec eux et sa revanche sur eux.

Ceci pose la question de l'authenticité de l'amour d'Alceste.

8 Lionel Gossman, Men and Masks, Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1963, p. 70.

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