• Aucun résultat trouvé

Les maîtres de Jean Ethier-Blais /

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Partager "Les maîtres de Jean Ethier-Blais /"

Copied!
96
0
0

Texte intégral

(1)

ln cornpliance with the

Canadian Privacy Legislation

sorne supporting forms

may have been removed from

this ,dissertation.

While these forms may be included .

in the document page count,

their removal does not represent

(2)
(3)

Les maîtres de Jean Éthier-blais

A thesis submitted to McGill University in partial fulfilment

of the degree ofM.A. (Master of Arts)

By

Luc-Charles Gagnon 9734775

Department of French Studies

McGill University Montreal, Canada

August 2002

(4)

1+1

National Library of Canada Bibliothèque nationale du Canada Acquisitions and Bibliographie Services Acquisisitons et services bibliographiques 395 Wellington Street Ottawa ON K1A ON4 Canada

395, rue Wellington Ottawa ON K1A ON4 Canada

The author has granted a non-exclusive licence allowing the National Library of Canada to reproduce, loan, distribute or sell copies of this thesis in microform, paper or electronic formats.

The author retains ownership of the copyright in this thesis. Neither the thesis nor substantial extracts from it may be printed or otherwise

reproduced without the author's permission.

Canada

Your file Votre référence ISBN: 0-612-88641-7 Our file Notre référence ISBN: 0-612-88641-7

L'auteur a accordé une licence non exclusive permettant à la

Bibliothèque nationale du Canada de reproduire, prêter, distribuer ou

vendre des copies de cette thèse sous la forme de microfiche/film, de

reproduction sur papier ou sur format électronique.

L'auteur conserve la propriété du droit d'auteur qui protège cette thèse. Ni la thèse ni des extraits substantiels de celle-ci ne doivent être imprimés ou aturement reproduits sans son autorisation.

(5)

Résumé

Le caractère spécifique de l'oeuvre de Jean Éthier-Blais est la continuité d'une certaine tradition canadienne-française à l'encontre de l'esprit de rupture qui a régné au cours de la Révolution tranquille. Il a vraiment vécu sa vie intellectuelle, littéraire et politique à l'ombre de la pensée de l'abbé Groulx qui lui a enseigné l'enracinement dans le Québec et son histoire. Il a subi aussi d'autres influences comme celles des poètes canadiens-français exilés (Marcel Dugas, Paul Morin, Robert de Roquebrune) dont François Hertel qui fut un directeur intellectuel incomparable alors qu'il était père jésuite. Charles Maurras constitue le représentant par excellence de l'intelligence française et classique qui a irrigué l'esprit d'Éthier-Blais et de son maître l'abbé Groulx vers une totale restauration de l'être français du Québec.

Abstract

The specific characteristic of Jean Éthier-Blais' works is the continuity of a French Canadian tradition against the spirit of rupture that prevailed during the Quiet Revolution. His intellectual, literary and political thought was strongly influenced by his master, Canon Lionel Groulx who taught him the importance of the nation and its history. He was also influenced by the exiled French Canadian poets (Marcel Dugas, Paaul Morin, Robert de Roquebrune), particularly by François Hertel who was an incomparable intellectual master while he was a J esuit priest. Charles Maurras represents the best incarnation of French and classical intelligence who led Éthier-Blais and his master, Canon Groulx, towards the restoration of Quebec French identity.

(6)

Introduction

Dans les quatre premiers recueils d'études publiés sur l'oeuvre et la pensée de Jean Éthier-Blais1, aucun auteur ne s'est penché sur la genèse de son oeuvre et sur ses maîtres à penser. Il a fallu attendre le numéro 3 des Cahiers Éthier-Blaii pour que l'on étudie le rapport d'Éthier-Blais à un de ses maîtres, François Hertel. Pourtant, on ne peut lire les oeuvres d'Éthier-Blais sans être frappé par l'importance qu'il accorde à la filiation et, particulièrement, à la filiation intellectuelle. Celui qu'Éthier-Blais interpelle dans ses lettres sous le nom de "Monsieur le chanoine et cher Maître,,3 a particulièrement marqué l'ancien étudiant de la Faculté des lettres de l'Université de Montréal4. Dans une recension de Signets III, le journaliste Ivanhoé Beaulieu souligne l'influence du "Maître" sur le disciple: "L'influence qu'a eue la pensée de l'abbé Groulx chez M. Éthier-Blais est non seulement décelable dans la Préface à un recueil de textes du grand

1 Martin Doré, dir., Jean Éthier-Blais. Une vie en écriture, Montréal, Hurtubise HMH, 1997,204

p.; Martin Doré et Jean-Pierre Duquette, dir., Jean Éthier-Blais. Dictionnaire de lui-même,

Montréal, Fides, 1998, 326 p.; Cahiers Éthier-Blais, no 1, automne 1998, 113 p. Cahiers Éthier-Blais, no 2.

2 Cahiers Éthier-Blais, no 3, automne 2000, 178 p.

3 Lettres de Jean Éthier-Blais au chanoine Lionel Groulx, 15 janvier 1965, 8 janvier 1962, 2 décembre 1965, etc., Centre de recherche Groulx (désormais CFRLG), Fonds Lionel-Groulx (désormais FLG).

4 Éthier-Blais y fut étudiant de 1946 à 1948 alors que le chanoine Groulx y donnait des cours au département d'histoire fréquenté par Éthier-Blais. En 1948, Éthier-Blais s'inscrivit d'ailleurs à Paris en histoire médiévale et non pas en littérature française comme on pourrait le croire.

(7)

historien (Constantes de vie) que l'auteur a repris dans son livre, mais à chaque ligne de Signets

Il est vraI que l'abbé Groulx a marqué profondément Éthier-Blais, mais il ne faudrait pas réduire la paternité et, son corollaire, la filiation qui se trouvent dans son oeuvre à l'influence de l'abbé Groulx; c'est une disposition de l'âme, que nous qualifierions de piété filiale, f qui est beaucoup plus profondément établie en lui. Dans son Dictionnaire de moi-même, Éthier-Blais consacre des pages émouvantes, dans la section intitulée "Père", à son père selon la chair à qui il est toujours resté fidèle: "Lorsque je reviens chez moi, chez nous, dans cette ville de l'Ontario où je suis né, je vais m'incliner sur votre tombe,,6. Il a raconté dans Fragments d'une enfance comment la mort de son père, alors qu'il n'avait que huit ans, l'avait profondément bouleversé:

Homme de mystère à mes yeux. Je ne lui pardonne pas sa mort. J'avais huit ans, j'allais me tourner vers lui, pontifex maximus, remettre entre ses mains mon destin d'enfant, d'adolescent, d'homme. Et il meurt. Je me souviens de cette nuit comme si elle était d'hier7•

Après le décès de son père, le petit Jean tombera dans un univers de femmes qui marquera profondément son oeuvre et son imaginaire. On n'a qu'à penser à son roman Entre

5 Ivanhoé Beaulieu, "Une certaine géographie intérieure. Jean Éthier-Blais publie la condition

québécoise", Le Devoir, 16 juin 1973, p. 17.

6 Jean Éthier-Blais, Dictionnaire de moi-même, Montréal, Leméac, 1987, p. 133. 7 Jean Éthier-Blais, Fragments d'une enfance, Montréal, Leméac, 1989, p. 27.

(8)

toutes les femmel, fortement autobiographique comme toutes ses oeuvres, et son recueil poétique

Comme il le décrit dans Le seuil des vingt ansJO , l'entrée au collège des Jésuites de

Sudbury constitue le passage d'un monde féminin et douillet à un monde masculin et passablement dur. Dès la première page, Éthier-Blais évoque cette séparation maternelle: "La veille, avant l'étude du soir, j'avais vu maman partir, la voiture (un cabriolet Dodge, qu'elle conduisait à une lenteur exaspérante) s'engager dans les allées de peupliers qui menait à la rue Notre-Dame"J1. Quittant sa mère, il retrouvera au collège un père ou même des pères, des pères spirituels, les pères jésuites à qui il dédie "in memoriam" ses mémoires de ses années de collège qui furent heureuses: "Lorenzo Cadieux s.j., Guy Courteau s.j., Rodolphe Dubé s.j., Thomas Skelly S.j."12. Il restera toujours fidèles à ces pères adoptifs, tout autant qu'à son père chamel. Il rencontrera au collège un éveilleur de conscience particulièrement enthousiaste, le Père Rodolphe Dubé, alias François Hertel, qui le conduira à une recherche profonde et incessante du beau et du vrai. Dans une section des Signets III consacrée à "François Hertel en son temps", Éthier-Blais exprime avec beaucoup de force et d'émotion le tribut qu'il doit à ses maîtres de Sudbury:

Que voulaient tous ces prêtres, dans les collèges, Hertel compris, sinon vivre une vie de pères? Ils nous aimaient, nous couvaient,

8 Jean Ethier-Bais, Entre toutes les femmes, Montréal, Leméac, 1988,299 p.

9 Bien que les trois odes et les trois tombeaux qui composent ce recueil soient dédiés à des

hommes, Paul Morin, François Hertel et Marcel Dugas, "Tout est mère" selon un mot qu'Éthier-Blais attribue à Plotin au début des Mères, Montréal, Leméac, 1993. André Maindron a étudié la place de la mère dans l'oeuvre d'Éthier-Blais en faisant surtout référence à la France: "Mère.Mater Gallia" in Martin Doré et Jean-Pierre Duquette, op. cit., p. 143-154.

10 Jean Éthier-Blais, Le Seuil des vingt ans, Montréal, Leméac, 1992.

Il Ibid., p. 9. Il décrira d'ailleurs son enfance comme ayant été "presque paradisiaque" ("Interview

(1989)", Cahiers Charlevoix, no 4, automne 2000, p. 315).

(9)

souhaitaient que nous devinssions à leur image. Ils croyaient dans la filiation de l'esprit. Ils ont répandu autour de ma jeunesse, l'enveloppant de ses parfums, l'eau lustrale de la pureté. Aujourd'hui que tout est souillure, je me tourne vers mon adolescence et son cortège d'hommes chastes et remercie le Ciel d'avoir fait de moi un élève des Jésuites, dans une ville perdue de l'ontario 13.

On trouve dans cette citation la notion fondamentale chez Éthier-Blais de "la filiation de l'esprit" que nous allons analyser dans cet essai. Nous établirons tout d'abord le lien entre Éthier-Blais et son grand maître, l'abbé Groulx, qui l'a fortement marqué par son oeuvre et par son enseignement universitaire: il lui a révélé son peuple par son histoire, il lui a enseigné l'importance de l'enracinement. Ensuite, François Hertel représente ce que les Jésuites ont donné de plus grand à Éthier-Blais: "l'initiation spirituelle" dans le sens où en parle Allan Bloom dans The Closing of the American Mind et dans Love and Friendship; par son exil et par sa vie, il montrera la primauté des choses de l'esprit. Enfin, nous étudierons le rapport d'Éthier-Blais à

Charles Maurras comme révélateur et porte-étendard de la France, mère spitituelle et patrie de l'intelligence ..

(10)

Lionel Groulx ou l'enracinement

Jean Éthier-Blais est décédé en 1995 en laissant une vaste correspondance inédite. Hélas, on ne pourra la consulter dans son intégralité avant l'année 2025 selon les dernières volontés de l'écrivain. Cependant, on peut d'ores et déjà trouver dans certains dépôts d'archives publiques et privées une partie de la correspondance d'Éthier-Blais. Ainsi, le Centre de recherche Lionel-Groulx d'Outremont possède une bonne partie de la corresponce échangée entre le maître Lionel Groulx et son disciple Jean Éthier-Blais; de même, les Cahiers Éthier-Blais ont publié les lettres envoyées par Jean Éthier-Blais à ses amis français Jean-Marie et Catherine Paupert1•

Nous essmerons dans ce chapitre de cerner la relation maître-disciple qui s'est établie au cours des années entre Jean Éthier-Blais et Lionel Groulx en précisant dans un premier temps la perception du disciple à l'égard de son maître en général pour ensuite préciser le caractère de cette relation par une analyse rhétorique de leur correspondance en la comparant à la correspondance qu'a entretenue Éthier-Blais avec ses amis les Paupert. Nous essaierons

1 Cahiers Éthier-Blais, "Lettres aux Paupert, 1951-1995", no 1, automne 1998, p. 5-32 et no 2,

automne 1999, p. 76-102. Pour une brève présentation des Paupert (Catherine Dimier, petite-fille de Louis Dimier et Jean-Marie Paupert, théologien et éditeur français), voir les Cahiers Éthier-Blais, no 1, automne 1998, p. 5-6.

(11)

finalement de définir la notion du Québec transmise par l'abbé Groulx et comment elle fut intégrée par son disciple.

Comme saint Bernard disait "de Maria non salis", on pourrait dire en lisant l'oeuvre de Jean Éthier-Blais: on ne louangera jamais assez l'abbé Groulx pour tout ce qu'il a donné à son peuple.2 Le disciple se montre continuellement dithyrambique à l'égard du maître. Dans "Mon hommage" qu'il publie dans un numéro spécial de L'Action nationale à la suite du décès de l'abbé Groulx, il le qualifie de "Juge", de "Père" et de "Pater Patriae,,3. On peut être fier d'être Canadien français parce que le Canada français a engendré un tel homme.4 Avant lui, nous ne formions "qu'un peuple d'orateurs perroquets":

A l'exception peut-être de Papineau, de Buies et de Gérin, personne, au cours du dix-neuvième siècle, n'avait élevé son esprit au-dessus des contingences les plus banales. L'abbé Groulx a rompu le rythme du romonnement intellectuel. Il a pensé tout simplement. L'esprit fut son domaine.5

2 Éthier-Blais était conscient de l'importante place qu'occupait l'abbé Groulx dans son oeuvre et

comment il avait souventes fois fait son éloge: "Cette cérémonie est placée, il va s'en dire, dans la lumière du souvenir de l'abbé groulx, qui figure de façon prééminente, avec le Père Georges-Remi Lévesque, sous la tutelle, si j'ose dire, du Père Benoît Lacroix, dans le deuxième numéro des Cahiers. Je ne ferai pas l'éloge de ce grand homme, ce qui, chez moi, risquerait de devenir une manie" (Allocution de Jean Éthier-Blais prononcée au lancement de la revue Les cahiers du Québec au XX e siècle, le 11 novembre 1994", L'Action nationale, vol. LXXXVI, no 2, février 1996, p. 24).

3 Jean Éthier-Blais, "Mon hommage", Action nationale, vol. LVII, no 10, juin 1968, p. 987. 4 L'abbé Groulx est "le plus grand de tous les Canadiens français" (Jean Éthier-Blais, "Devenir et

destin de la littérature québécoise" in Littératures ultramarines de langue française. Genèse et jeunesse, Ottawa, Naaman, 1974, p. 90).

5 Jean Éthier-Blais, "Abbé Lionel Groulx. Notre maître l'avenir", Signets II, Montréal, Cercle du

(12)

Lors de son discours de réception à l'Académie canadienne-française, Éthier-Blais, qui succèda à l'abbé Groulx à son fauteuil d'académicien, remercia chaleureusement ses nouveaux collègues d'avoir "uni (s)on nom à celui de l'un des plus éminents qui soit issu de notre sol et de notre peuple,,6.

Dans une entrevue qu'il a accordée quelques semaines avant sa mort (le 31 octobre 1995), Éthier-Blais répond directement à une question claire du journaliste et traducteur Robert Prud'homme: "pourquoi Lionel Groulx est-il si important pour vous?" Le disciple nous lance sur quatre pistes principales que nous allons suivre dans notre analyse: "D'abord parce qu'il a lui-même développé une pensée politique qui est d'une extrême urgence"; "Ensuite, c'est un très grand écrivain et un grand historien"; "quatrièmement, et c'est ce qu'on ne lui pardonnera jamais, nos ennemis ne pardonneront jamais à l'abbé Groulx d'être un génie et d'avoir représenté cette espérance de vie de la civilisation française en Amérique,,7.

Éthier-Blais considère donc Groulx avant tout sous l'angle politique, en tant que "génie" politique qui, le premier, aurait donné au peuple canadien-français une doctrine politique, celle qu'il avait élaborée à l'époque du directorat de l'Action française où il avait rédigé son célèbre article programmatique "Notre doctrine". A l'occasion du décès de l'abbé Groulx, son disciple a déclaré: "Je le situe au centre même de notre vie nationale"s. Pour Éthier-Blais, l'abbé

6 Jean Éthier-Blais, Discours de réception à l'Académie canadienne-française, Montréal, Hurtubise HMH, coll. "Reconnaissances", 1973, p. 23.

7 Jean Éthier-Blais, "Entretien de Jean Éthier-Blais avec Robert Prud'homme", Cahiers

Éthier-Blais, no 1, automne 1998, p. 35.

(13)

Groulx est le père de la modernité québécoise et de tout ce qui s'est fait de grand en politique québécoise, même de ce qui peut sembler s'opposer à ses idées fondamentales comme la Révolution tranquille9 et Cité libre:

Empruntant son nom à l'aile marchante du nationalisme français, avec quelques amis, il fonde l'Action française, revue que nous connaissons sous le nom d'Action nationale. Son génie s'y présente sous un jour nouveau, non seulement l'historien qui sait être essayiste, mais le maître d'oeuvre, l'organisateur d'enquêtes culturelles et historiques qui ont marqué notre temps. En substance, la politique de ce qu'on a appelé (sans doute ironiquement) la révolution tranquille, se trouve dans les enquêtes de l'Action française ( ... ) A cet égard, l'abbé Groulx et ses collaborateurs sont la source de notre modernité. 10

Éthier-Blais considère que l'oeuvre de l'abbé Groulx est tellement riche qu'elle peut engendrer la thèse et son anti-thèse; telle une boîte de Pandore, elle peut générer tous les maux, même Cité libre. Dans une recension des Chemins de ['avenir, Éthier-Blais établit cette filiation entre Groulx et Cité libre:

"C'est pourquoi j'éprouve une certaine tristesse à entendre l'abbé Groulx fulminer contre Cité libre; car pour des gens comme moi,

Cité libre n'est rien sinon, dans un contexte moderne, la continuation et la reprise des thèses sociales et économiques de l'abbé Groulx, de son besoin, mille fois exprimé, de justice sociale. Le travail de Cité libre a été objectivement nationaliste ( ... )" Il.

9 Éthier-Blais n'était pas lui-même très enthousiaste à l'égard de la Révolution tranquille: "Elle est

essentiellement l'appropriation de l'État par les technocrates" ("Les illusions de la Révolution tranquille" in Michel-Rémi Laffond, dir., La Révolution tranquille. 30 après, qu'en reste-t-il?,

Hull, Éditions de Lorraine, 1992, p. 191 et passim). L'abbé Groulx a principalement formulé ses critiques contre la Révolution tranquille dans Les Chemins de l'avenir d et dans le dernier tome de ses Mémoires.

10 Jean Éthier-Blais, "Lionel Groulx: l'historien devant lui-même", Les écrits, no 83, avril 1995,

p.42-43.

Il Jean Éthier-Blais, "Chemins de l'avenir du chanoine Lionel Groulx", Le Devoir, 9 janvier 1965,

(14)

Bien que l'abbé Groulx aimât bien son disciple Éthier-BlaisI2, il ne pouvait pas accepter cette association à Cité libre et il a voulu manifester "ce dissentiment qui n'est que superficiel" dans une lettre à la fois claire et onctueuse adressée à Éthier-Blais le 12 janvier 1965 (trois jours après la parution de l'article cité ci-dessus):

Mais je vous l'avoue en toute candeur et simplicité: j'accepterai non sans peine la paternité que vous me conférez à l'égard de Cité libre. Et je doute fort que ces messieurs de la Cité soient très flattés du lien de parenté que vous leur découvrez

c. .. )

Leur revue m'a toujours paru prendre le contre-pied de ce que nous avions de plus cher. Et je n'ai jamais aimé la critique purement négative. Les directeurs de Cité libre prétendaient arrêter le glissement vers l'incroyance; ils n'ont fait que l'accentuer ( ... ) Or vieux de la vieille école, je considère que tout recul de la foi est un malheur pour un pays. 13

À la fin de cette lettre, Groulx émet un acte de contrition (sincère?) où il affirme: "J'aurais dû résister aux pressions exercées sur moi et ne pas écrire ce pauvre livre (Les chemins de l'avenir)". Dans une lettre datée du 15 janvier 1965, Éthier-Blais l'assure de son "extrême respect" et il essaie de le consoler: "Dans notre petit monde, il n'y a que vous qui puissiez dire certaines choses, que l'on n'accepte pas toujours aujourd'hui, mais que demain fera siennes" 14.

Plus de dix ans plus tard, Pierre V adeboncoeur fera le point sur les relations entre Groulx et Cité

12 L'abbé Groulx porte un jugement très élogieux sur son disciple dans ses Mémoires: "Jean

Éthier-B1ais qui, après avoir été l'un de mes étudiants à l'Université de Montréal, m'a voué le culte d'un disciple, y alla d'un grand article dans Le Devoir. Le titre seul, "Un maître", m'empêche d'en dire davantage. Mais l'éloge ne pouvait me déplaire de la part de l'homme qui, par sa vaste connaissance de toutes les littératures, surtout de la française, et qui aussi, par la magie de son style, sa façon d'aller tout droit au fond d'une oeuvre, est en train de se placer, et d'emblée, au premier rang de nos critiques" (Mes mémoires, tome IV, Montréal, Fides, 1974, p. 296).

(15)

libre: "En 1950, les intellectuels de Cité libre tenaient l'abbé Groulx pour le représentant d'une idéologie statique avec laquelle ils avaient rompu" 15. Nous croyons qu'Éthier-Blais a peut-être sous-estimé la différence doctrinale qui oppose le groulxisme et le cité-librisme: le traditionalisme anti-libéral foncier de Groulx et l'anti-nationalisme fondamental de Cité libre (et son anticléricalisme) rendent totalement incompatibles et inconciliables ces deux doctrines. C'est peut-être le caractère impressioniste d'Éthier-Blais qui lui a empêché de voir cette incompatibilité doctrinale.

Il ne faut pas oublier qu'Éthier-Blais n'admire pas moins chez Groulx l'écrivain que le politique. Il considère l'abbé Groulx non seulement comme "le plus grand intellectuel canadien-français,,16, mais également comme le plus grand écrivain de la littérature canadienne-française. Dans son Discours de réception à l'Académie canadienne-française, Éthier-Blais affirme clairement cette prééminence littéraire: "les Mémoires, ont pour mission de réunir tous les schèmes au profit d'une figure d'écrivain qui n'a d'égale, dans notre littérature, que celle de Garneau. Encore l'Abbé Groulx lui est-il supérieur,,17; "L'oeuvre de l'Abbé Goulx a, elle aussi, voulu accéder aux sommets du style,,18. De tous les livres de la littérature canadienne-française, c'est, "sans hésiter, l'Histoire du Canada français de l'abbé Groulx" qu'il choisirait en premier

14 Lettre de Jean Éthier-Blais à Lionel Groulx, 15 janvier 1965, CRLG, FLG. 15 Pierre Vadeboncoeur, "Groulx et Cité libre (sic)", Lejour, 13 janvier 1978, p. 2.

16 Jean Éthier-Blais, "Abbé Lionel Groulx.Notre maître l'avenir", Signets II, Montréal, Leméac, 1967, p. 152.

17 Jean Éthier-Blais, Discours de réception à l'Académie canadienne-française, Montréal, Hurtubise HMH, 1973, p. 27.

(16)

comme livre capital19 (jugement porté en 1967). En tant qu'esthète, fasciné par les figures de Marcel Dugas et de Paul Morin20, Éthier-Blais salue le style de l'historien et de l'écrivain Lionel

Groulx , style que ne lui pardonnent pas "les bavards marxisants qui ont occupé le terrain pendant un quart de siècle et qui ont désagrégé l'intellect d'une partie de notre jeunesse,,21. C'est probablement dans son Discours de réception à l'Académie canadienne-française que le critique a le mieux défini le style du maître:

Les Mémoires de l'Abbé Groulx, dont il n'a paru que deux volumes, sont écrits par un homme qui, pour faire la synthèse de toute sa vie, ne fait appel qu'à la vérité, la sienne, la seule, vérité qui repose sur le style le plus vivant qui fut jamais ici; style ecclésiastique d'abord, qui moque hardiment la jactance épiscopale, style lyrique et passionné lorsqu'il s'agit de Bourassa, frère ennemi. Mais style partout, et c'est là ce qui sépare Groulx de la meute des écrivains. Il a atteint ce palier rare de l'écriture où il ne peut être lui-même que par cette écriture-respiration, colère et amour intimement mêlés.22

Loin de faire une histoire faussement objective, Groulx s'engage de tout son être et dans tout son style, qui n'est que le frémissement de l'être, pour créer une "oeuvre éloquente et

19 Jean Éthier-Blais, "Littérature canadienne-française. Vers ce que nous sommes", Signets II,

Montréal, Cercle du livre de France, 1967, p. 12.

20 Il est significatif qu'Éthier-Blais consacre une ode et un tombeau à Dugas et à Morin dans Les

Mères (Montréal, Leméac, 1993, p. 9-22 et 43-51), car ils représentent pour l'auteur les valeurs suprêmes de poésie et d'appel à la beauté (manifesté par l'exil). Dans un long texte consacré à Dugas et à son exil, Éthier-Blais fait ce commentaire sur Dugas et Paris, ville de la beauté inaccessible et du verbe: "Il est certain que Dugas, comme Paul Morin, tourne volontiers la tête, femme de Loth, vers ce qui a été. A Paris, il est "ébloui". C'est là qu'est sa patrie. "Je n'en connais pas d'autre" ("Où sont mes racines ... ", Études françaises, vol. VII, no 3, août 1971, p. 251). Il a beaucoup écrit aussi sur Paul Morin, entre autres une touchante présentation de son oeuvre: "Paul Morin" in Paul Morin, L'Exil intérieur, Paris, Orphée/La Différence, 1991, p. 7-18.

21 Jean Éthier-Blais, "Préface", Le siècle de l'abbé Groulx, Montréal, Leméac, 1993, p. 10.

22 Jean Éthier-Blais, Discours de réception à l'Académie canadienne-française, Montréal,

(17)

passionnée,,23. Éthier-Blais n'aime que les écrivains qui se donnent tout entiers dans leurs livres et qui n'ont pas peur de s'y révéler. Lui-même a beaucoup parlé de son moi dans ses écrits, autant de critique que d'imagination (y a-t-il une différence chez Éthier-Blais?)24, qui est totalement autobiographique: "Je me demande si, de tous les hommes, le critique n'est pas celui qui se révèle le plus de lui-même,,25. On peut dire que l'abbé Groulx, comme Proust, fut un grand écrivain dans la mesure où il a su créer, ou recréer, dans son être et dans son oeuvre, autant romanesque (L'Appel de la race, Au cap Blomidon) et autobiographique (Les Rapaillages, Mes Mémoires) que proprement historique (Histoire du Canada français), la vie profonde de tout un peuple: il a rassemblé ou, mieux, il a "rapaillé" en lui un peuple sans guide et sans orientation. C'est aussi la grandeur du romancier Proust, selon Éthier-Blais: "il est un rassembleur, il est de ces êtres qui, centres de l'univers, ramènent tout à eux, et font un bouquet de la sensibilité de leur temps,,26.

Sans le style littéraire, le doctrinaire politique Lionel Groulx ne serait rien pour Éthier-Blais, car, dans cette recherche d'unité nationale, la poésie doit imprégner le politique. C'est aussi cette fusion du politique et du poète qui séduit Éthier-Blais chez un Charles Maurras et

23 Jean Éthier-Blais, "Vision du nationalisme de Lionel Groulx", Le Devoir, 25 juillet 1970, p. 9. 24 Il est certain qu'il considérait que le critique faisait une oeuvre de création proprement littéraire: "Je pars du principe que la critique est un genre en soi. Un genre? C'est-à-dire une écriture qui permet de s'exprimer tout entier à l'écrivain qui a choisi d'en faire son instrument. Les plus grands écrivains ont fait de la critique ( ... )" (Jean Éthier-Blais, Ecrire ici (entretien avec Jean-Pierre Duquette), Voix et images, vol. II, no 3, avril 1977, p. 307).

25 Jean Éthier-Blais, "Avertissement", Signets J, Montréal, Cercle du livre de France, 1967, p. 7. 26 Jean Éthier-Blais, "Marcel Proust; "Amour, ou de moi-même, haine?" ", Signets J, Montréal, Cercle du livre de France, 1967, p. 70. Voir aussi sur Proust: "Marcel Proust, critique littéraire", Études françaises, vol. III, no 4,1967, p. 389-409.

(18)

"son oeuvre, celle du penseur politique, celle du poète,t27. Pour notre critique, la muse poétique doit imprégner toute la réalité et la poésie au service du bien national est la plus grande des choses: d'où son admiration pour Miron et l'Hexagone et sa volonté, tout en poursuivant sa carrière littéraire, de faire du journalisme politique (c'est ce qu'il m'avait confié quelques années avant sa mort: il ne fit jamais véritablement du journalisme politique, mais il s'impliqua davantage dans le militantisme proprement politique à la fin de sa vie au service de l'indépendance du Québec28).

Groulx "est à la fois notre Goethe et notre Mommsen,,29. Éthier-Blais considère que l'abbé Groulx est "le plus grand historien de toute l'Amérique du Nord,,3o. Il défend avec vigueur le caractère scientifique et savant de son oeuvre historique, car "elle s'érigera sur le fait historique sec, tel qu'il a été, tel qu'il demeure dans les archives,,3!; Éthier-Blais nous avertit solennellement: "Il ne faut jamais prétendre que l'abbé Groulx n'est pas un historien scientifique; il sait dépouiller les archives de leurs trésors tout aussi bien qu'un autre et il a été le premier de

. '1 f:' ,,32 nos contemporams a e aIre .

27 Jean Éthier-Blais, "Charles Maurras (1868-1952)", Le siècle de l'abbé Groulx, Montréal,

Leméac, 1993, p. 13.

28 Cf. Jean-Marc Léger, "Chez Lionel Groulx" in Martin Doré, dir., op. cit., p. 91.

29 Jean Éthier-Blais, "Préface", Le siècle de l'abbé Groulx, Montréal, Leméac, 1993, p. 9.

30 Jean Éthier-Blais, "Entretien avec Robert Prud'homme", Cahiers Éthier-Blais, no 1, automne 1998, p. 35.

3! Jean Éthier-Blais, "Abbé Lionel Groulx. Notre maître l'avenir", Signets II, Montréal, Leméac, 1967, p. 150.

32 Ibid., p. 151. Dans la préface des Rapaillages, Éthier-Blais ira jusqu'à affirmer: "Je n'hésite pas à croire que cette prise de possession de l'univers historique par l'abbé Groulx est l'un des hauts

(19)

L'homme de lettres et le nationaliste Éthier-Blais admet cependant que la grandeur de l'historien chez Groulx ne se trouve pas avant tout dans le "chercheur" au sens restreint du terme, mais plutôt dans sa capacité intellectuelle et littéraire de transformer l'histoire en vie: "c'est qu'il a voulu insérer son oeuvre écrite dans cette charnière où l'histoire devient vie. Au fond, ce n'est qu'une question de forme d'intelligence; il y a l'intelligence qui constate les êtres et les choses tels qu'ils sont, et qui ne voit qu'eux, isolément; et puis , il Y a celle qui saisit les liens entre les hommes et les faits. Elle est créatrice,,33. On comprend qu'Éthier-Blais fulmine contre les historiens hyper-spécialisés qui veulent imposer leur modèle comme étant le seul "scientifique" alors qu'il évacue de l'histoire son intérêt et sa grandeur; il attaque aussi ces "ignorants qui croient qu'un savant ne doit pas savoir écrire,,34.

A ceux qui disent à Éthier-Blais: "Mais c'est une image fausse que donne l'abbé Groulx du Canadien-français"; il répond: "Et puis? Est-ce que tous les peuples ne vivent pas avec une image fausse d'eux-mêmes? La vraie image fausse de soi, (si l'on peut dire) c'est celle qui ne correspond pas à l'exaltation nécessaire,,35. C'est alors que l'abbé Groulx, se mettant au service de la "primauté de l'intelligence créatrice française,,36, devient le héraut de cette "petite patrie" en lui donnant un être, une existence par sa "mystique nationale,,37. C'est par sa foi sans défaillance en

faits intellectuels de ce siècle" ("Préface" in Lionel Groulx, Les Rapaillages, Montréal, Leméac, 1978, p. 9).

33 Ibid., p. 150-151.

34 Jean Éthier-Blais, "L'abbé Groulx lui-même", Le siècle de l'abbé Groulx, Montréal, Leméac, 1993,p.55.

35 Jean Éthier-Blais, "Littérature canadienne-française. Vers ce que nous sommes", Signets II, Montréal, Cercle du livre de France, 1967, p. 12.

36 Jean Éthier-Blais, "Préface" in Lionel Groulx, Constantes de vie, Montréal, Fides, 1967, p. 12. 37 Cf. Lionel Groulx, "Notre mystique nationale", op. cit., p. 21-42.

(20)

une Amérique française, basée sur "la résurrection du passé,,38, que l'abbé Groulx devient le prophète de l'espérance nationale.

L'abbé Groulx constitue alors la pierre de touche de la vie française en Amérique: attaquer l'abbé Groulx, c'est attaquer le peuple québécois. Après l'échec référendaire de 1995, Jean Éthier-Blais le rappelle: "Aussi faut-il prendre garde des propos des ennemis de l'abbé Groulx. Sont-ils inconscients? Personnellement, je crois qu'ils vëulent notre perte,,39. Dans Le siècle de l'abbé Groulx, il fera référence aussi à cette hargne qui s'est déchaînée contre l'abbé Groulx à la suite d'une thèse de doctorat soutenue à l'Université Laval par Esther Delisle4o:

Des conclaves haineux peuvent se réunir frileusement pour le vouer aux gémonies, d'obscures pasionarias lever au ciel leurs bras grêles, se prévaloir de doctorats bancals, peu importe. L'oeuvre reste le témoin essentiel de cette vie vouée à l'exercice intellectuel, à la recherche sans cesse renouvelée d'une dimension morale. L'abbé Groulx ne sauvera pas seul notre nation, qui semble ivre d'apathie

d , . d ·41

et e mepns e SOl.

On a vu que l'abbé Groulx a exercé une influence marquante sur Éthier-Blais et sur son oeuvre, elle se manifeste dans chacune de ses pages. C'est une influence d'ordre paternel: il

38 Jean Éthier-Blais, Discours de réception à l'Académie canadienne-française, Montréal, Hurtubise HMH, coll. "Reconnaissances", 1973, p. 43.

39 Jean Éthier-Blais, "Entretien de Jean Éthier-Blais avec Robert Prud'homme", Cahiers Éthier-Blais, no 1, automne 1998, p. 36.

40 Thèse qui sera publiée sous le titre Le traître et le juif. Lionel Groulx, Le Devoir, et le délire du

nationalisme d'extrême droite dans la province de Québec 1929-1939, Outremont, L'Etincelle, 1992, 284 p. Il est peut-être significatif que ce soit un Canadien anglais qui ait répondu avec le plus de justesse aux attaques de la "pasionaria" de l'Université Laval, disciple de Jacques Zilberberg qui voit partout des méchants antisémites: Gary Caldwell, "The sins of the Abbé Groulx", The Literary Review of Canada, juillet-août 1994, p. 17-23.

(21)

lui a donné, ou plutôt révélé, son propre pays par la résurrection de son passé. Il lui a donné une identité, une filiation historique et un sens du chemin à parcourir. L'abbé Groulx est à la fois historien, poète et prophète, maître du passé, du présent et de l'avenir. Nous essaierons maintenant de préciser à travers leur correspondance la nature de leurs rapports par une analyse rhétorique et comparative.

La correspondance que nous possédons actuellement entre Éthier-Blais et son maître est relativement mince: 8 lettres de Groulx et 10 lettres d'Éthier-Blais. Elle s'étend surtout de 1961 (un peu après le début de la collaboration d'Éthier-Blais au Devoir (10 décembre 1960)) à 1967 (quelques semaines avant le décès de l'abbé Groulx (23 mai 1967)) en plus d'une lettre d'Éthier-Blais avant son départ pour l'Europe en 194842. Nous pensons cependant qu'elle peut se révéler grandement éclairante sur le rapport concret qui s'est établi entre les deux hommes. Nous utiliserons la méthode et les termes de "l'ancienne rhétorique,,43 puisque les deux correspondants ont été formés par le cours classique encore marqué à l'époque de leurs études par l'influence de la rhétorique et de la ratio studiorum44 des Jésuites du XVIIe siècle. De plus, Éthier-Blais et

42 Ces lettres se trouvent au Centre de recherche Lionel-Groulx dans le Fonds Lionel-Groulx; les lettres du Fonds Jean-Éthier-Blais qui se trouvent au même centre ne seront accessibles qu'en 2025 selon la volonté de Jean Éthier-Blais.

43 Selon l'expression de Roland Barthes, "L'ancienne rhétorique. Aide-mémoire", Communications, 16, 1970, p. 172-229. Olivier Reboul résume bien la distinction entre "nouvelle rhétorique" et "ancienne rhétorique" dans Introduction à la rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. "Premier cycle", 1991, p. 96-98. Il remet en question la légitimité de la notion de "nouvelle rhétorique" en tant que véritable rhétorique; c'est pour lui une "rhétorique sans aucune finalité" (p. 97).

44 Marc Fumaroli a bien étudié cette question de la rhétorique jésuite dans la deuxième partie ("Du multiple à l'un: les styles jésuites") de L'Âge de l'éloquence, Paris, Albin Michel, coll. "Bibliothèque de l'Évolution de l'Humanité", 1994, p. 233-424. Plus récemment et plus succinctement, il a présenté la contribution des Jésuites à la rhétorique de la Renaissance: "The

(22)

Groulx se situaient clairement dans la ligne du néo-classicisme littéraire à la suite de Charles Maurras et de l'École de l'Action française45• Bien sûr, ils n'ont pas utilisé de formulaires pour

rédiger leurs lettres et ils ont cultivé une certaine facilitai6 (ce qui est propre au genre épistolaire), mais l'utilisation de l'analyse rhétorique peut se révéler heuristique, particulièrement dans ce cas précis. Nous comparerons aussi à l'occasion cette correspondance avec celle, plus

Fertility and the Shortcomings of the Renaissance Rhetoric: The Jesuit Case" in J. O'Malley, G.

A. Bailey, S. J. Harris et T. F. Kennedy, The Jesuits. Cultures, Sciences and the Arts, 1540-1773, Toronto, University of Toronto Press, 1999, p. 90-106. Pour situer la rhétorique jésuite dans le contexte plus général de la stratégie de la Contre-Réforme catholique dont l'esprit et la rhétorique ont fortement marqué l'Église catholique jusqu'au Concile Vatican II (1962-1965) qui a rompu avec le tridentinisme par son ouverture au monde (constitution Gaudium et spes et décret Dignitatis humanae) et son oecuménisme (décret Unitatis redintegratio), on se rapportera à

Christian Mouchel, "Les rhétoriques post-tridentines (1570-1600): la fabrique d'une société chrétienne" in Marc Fumaroli, dir., Histoire de la rhétorique moderne, 1450-1950, Paris, Presses universitaires de France, 1999, p. 431-498.

45 Ce commentaire d'Éthier-Blais est à la fois éloquent et représentatif de sa doctrine littéraire et

de la sensibilité littéraire de l'abbé Groulx: "L'abbé Groulx avait d'abord, avant l'Action Nationale (sic), fondé au Québec, l'Action Française (sic). Les écrivains de l'entre-deux-guerres se sont situés en fonction de l'Action Française (sic) (pour, comme Bernanos, ou contre, comme Claudel et Mauriac); la doctrine politique de Maurras a eu au Québec un retentissement profond, sa doctrine littéraire a servi de base à l'enseignement dans les collèges. L'anti-romantisme de Saint-Denys-Garneau reflète bien la portée de cet enseignement. "La perfection sera atteinte lorsqu'une riche substance humaine sera exprimée sous une forme classique". C'est là la pure doctrine maurrassienne" ("Lectures européennes de Saint-Denys-Garneau", Le Devoir, 27 décembre 1969, p. 10). L'abbé Groulx a de surcroît été marqué par l'éloquence de la chaire qui a prolongé jusqu'au milieu du Xxe siècle l'influence directe de l'ancienne rhétorique. Pour une présentation générale de Maurras: Yves Chiron, La Vie de Maurras, Paris, Perrin, 1991, 498 p.; pour sa doctrine littéraire néo-classique: Victor Nguyen, "Autour du classicisme" et "Les valeurs d'une esthétique", Aux origines de l'Action française. Intelligence et politique à l'aube du XXe siècle, Paris, Fayard, 1991, p. 737-788 et 789-837; Pierre Boutang, "Critique du romantisme" et "Poésie ou ontologie", Maurras. La Destinée et l'oeuvre, Paris, La Différence, 1993, p. 239-296 et 443-492; Charles Maurras, Charles Maurras et la critique des lettres. Trois études: Verlaine-Brunetière-Barrès, lntro. de Henri Clouard, Paris, Nouvelle librairie nationale, 1908, 95 p.

(23)

amicale, échangée entre Éthier-Blais et les Paupert47 pour mieux saisir la spécificité de la relation Groulx-Éthier-Blais.

En parcourant la correspondance Groulx-Éthier-Blais, on est d'abord frappé par son caractère très formel qui se manifeste entre autres dans les salutationes au début et à la fin des lettres. Il n'est pas nécessaire d'insister sur l'importance de ces deux parties dans la lettre pour colorer l'ethos de la relation: leur importance correspond, mutatis mutandis, à celle de l'exorde et de l'épilogue dans le discours; la salutatio en début de lettre joue un rôle important dans la

captatio benevolentiae du destinataire. Éthier-Blais emploie trois formules pour interpeller l'abbé Groulx: "Monsieur le Chanoine" (3 fois); "Monsieur le Chanoine et cher Maître" (5 fois); "Cher Monsieur le Chanoine" (2 fois). On voit que, le plus fréquemment, il affirme clairement le caractère de "maître"de l'abbé Groulx et, de façon corrélative, son état de disciple. Ces

salutationes marque aussi une certaine sobriété de l'expression, un certain atticisme, caractéristique de la rhétorique jésuite48, qui est teinté chez Éthier-Blais par une certaine grandiloquence et un certain épanchement ("cher Maître"). À la nécessaire humilitas sacerdotale, correspond un atticisme de plus stricte obédience que pratique l'abbé Groulx: il n'interpelle son disciple que par l'expression "Cher monsieur (NDA sans majuscule) Éthier-Blais,,49.

47 Voir la note 1.

48 Voir la notion d' "atticisme chrétien" chez les Jésuites Jean Botéro et Louis de Grenade: Marc Fumaroli, L'Âge de l'éloquence, Paris, Albin Michel, coll. "Bibliothèque de l'Évolution de l'Humanité", 1994, p. 149-150.

49 Éthier-Blais a bien exprimé le lien naturel qui unit le sacerdoce et l'humilité dans son Discours de réception à l'Académie canadienne-française, dans lequel il a fait l'hommage de l'abbé Groulx: " L'honneur que vous me faites, Messieurs, en m'invitant à m'associer à vos délibérations, au coeur même de la chose littéraire, se loge en moi d'autant plus profondément que vous avez, dans un mouvement d'une extrême générosité, uni mon nom à celui de l'un des hommes les plus

(24)

L'importance de la fonne de la salutatio n'échappait pas à Éthier-Blais qui fit ce commentaire dans une lettre de 1951 adressée à Jean-Marie Paupert: "Mon cher Jean-Marie, (pennettez que je vous appelle ainsi par votre prénom, il y a longtemps que j'en ai envie: mais dans ce genre de choses vous m'intimidez, sait-on jamais jusqu'où vont vos principes?),,50 Avant cette lettre, Éthier-Blais s'adressait à Jean-Marie Paupert simplement par "Mon cher ami,,51. Elle montre que la relation entre l'abbé Groulx et Éthier-Blais, bien que cordiale, ne correspond pas à une stricte et simple amitié. Cela se manifeste encore davantange dans la salutatio finale de leurs lettres échangées. Alors que l'abbé Groulx emploie des expressions très simples, conf onnes à son atticisme, comme "Cordialement vôtre" (4 août 1966) ou "Cordialement" (6 mars 1967 et 26 avril 1967), Éthier-Blais utilise dans chacune de ses lettres des longues fonnules qui marquent son grand respect, depuis sa première lettre alors qu'il était jeune diplômé en lettres 52 jusqu'à sa dernière lettre alors qu'il était professeur à l'Université McGill et critique réputé des lettres

éminents qui soit issu de notre sol et de notre peuple. Je suis devant vous et surtout, devant cette mémoire sacrée, comme autrefois le lévite appelé à sacrifier sur les autels et qui ajoutait à la splendeur évocatrice des cérémonies par l'insuffisance essentielle de ce qu'il était. L'obscurité du sacrificateur rehausse étrangement le culte. Le prêtre n'est rien s'il n'est humble. Il est là pour dire non pas lui-même, mais l'Autre. Son rôle est de servir d'instrument et de lien" (Montréal, Hurtubise HMH, coll. "Reconnaissances", 1973, p. 23).

50 De Jean Blais à Jean-Marie Paupert, 31 décembre 1951 (toutes les lettres de Jean Éthier-Blais envoyées à Jean-Marie et Catherine Paupert ont été publiés dans les Cahiers Éthier-Blais

(voir note 1); nous n'en donnerons dorénavant plus la référence, d'autant plus que les lettres y sont classées chronologiquement ).

51 Voir la lettre de Jean Éthier-Blais à Jean-Marie Paupert du 10 décembre 1951.

52 "Recevez, Monsieur le Chanoine, l'hommage respectueux de mon admiration et de mon entier dévouement", Lettre de Jean Éthier-Blais à Lionel Groulx, 13 juin 1948, CRLG, FLG (comme toute la correspondance Groulx-Éthier-Blais se trouve dans le Fonds Lionel-Groulx du Centre de recherche Lionel-Groulx, nous n'en indiquerons dorénavant plus la source).

(25)

québécoises du quotidien Le Devoir53. Éthier-Blais ne se pennettra de cauda fantaisiste dans

aucune lettre: cela montre quel respect il vouait à son vieux maître et comment il craignait de le heurter et de perdre son affection. Au contraire, il emploie des fonnules de plus en plus familières et improvisées pour conclure ses lettres destinées aux Paupert. Dès sa première lettre à J ean-Marie Paupert (10 décembre 1951), il conclut simplement par "Amicalement"; à l'occasion des fiançailles de ses amis, il se fait quelque peu plus fonnel: "Croyez à l'expression de mes voeux les meilleurs et à mon amitié" (6 mars 1952). Il se fera par la suite plus infonnel: "Je vous embrasse tous deux" (24 mars 1969); "Mille affectueux souvenirs" (novembre ou décembre 1974). Il emploiera même parfois des expressions étrangères pour conclure alors qu'il les bannit totalement des lettres adressées à l'abbé Groulx54: "Good-bye. C'est ainsi qu'on dit en langue runique. En

français, je vous embrasse" (30 mai 1977); "Addio" (18 novembre 1977); "Addio. Vous ai-je dit que je dînais jeudi avec le Cl Poupard, venu ici en visiteur apostolique. Je m'en pourlèche les babines ... Affections fidèles" (9 juin 1992).

Le tutoiement est évidemment exclu de la correspondance entre le maître et le disciple: on ne verse jamais dans une familiarité excessive. Une sentence fort populaire au Canada français avant la Révolution tranquille affinnait que la familiarité engendre le mépris; le mépris constitue peut-être le sentiment le plus contraire à l'ethos de la relation entre Groulx et Éthier-Blais dont la caractéristique principale est probablement le respect mutuel et une certaine

53 "Je vous prie d'agréer, Monsieur le Chanoine et cher Maître, les assurances de ma respectueuse

admiration de toujours", 8 mai 1968.

54 Sauf les citations latines qui renforcent la gravitas et qui contribuent à créer une certaine

(26)

discrétion. On pourrait crOIre que ce vouvoiement systématique est dicté par les pratiques culturelles de l'époque, mais Mgr Émile Chartier, ecclésiatique contemporain et ami de Groulx, tutoyait dans sa correspondance son élève Guy Frégault, né quelques années avant Jean Éthier-Blais55. Il faut admettre que le tutoiement n'était guère apprécié par Éthier-Blais qui a toujours vouvoyé ses amis Paupert; autant Groulx qu'Éthier-Blais appréciaient la discrétion et la cultivaient: le vouvoiement pemettait de garder une certaine distance affective.

Le grand respect mutuel qui marque la relation entre Groulx et Éthier-Blais commande la construction d'une persona56 chez les deux correspondants, une certaine image qu'ils s'efforçaient de projeter d'eux-mêmes. Ainsi, Éthier-Blais manifeste un grand sérieux à l'égard du christianisme et des vertus chrétiennes alors qu'il pouvait se montrer parfois très ironique à l'égard du christianisme et des hommes d'Église. Dans une lettre, il fait appel à la "pure charité" pour obtenir le pardon de l'abbé Groulx sans ironie aucune: "Mais j'espère, quand même, que vous me pardonnerez, sinon avec raison, du moins par un mouvement de pure charité" (11 avril 1962). Dans une lettre du 2 décembre 1965, Éthier-Blais condamne avec vigueur le pessimisme d'un roman d'André Laurendeau, disciple qui a profondément déçu l'abbé Groulx par

Éthier-Blais à Groulx: "C'est bien le cas de le dire: Tarde venientibus, ossa ... " (8 janvier 1962). Le latin fait aussi partie d'une certaine façon de la famille de la langue française, car il l'a engendrée. 55 Émile Chartier à Guy Frégault: "Quand tu voudras faire l'histoire de ton institut, parcours les annuaires de la Faculté" (23 décembre 1946, Centre de recherche en civilisation canadienne-française (Université d'Ottawa), lettre citée par Ronald Rudin, Faire de l'histoire au Québec,

Sillery, Septentrion, 1998, p. 84).

56 Sur cette notion qui remonte au philosophe Boèce et qui fut récupérée par la théologie et la rhétorique chrétienne, voir Cesare Vasoli, "L'humanisme rhétorique en Italie au XVe siècle" in

(27)

son manque de foi religieuse et de ferveur nationale57 : "Avez-vous lu le roman d'André Laurendeau? Je m'étonne toujours de voir ces nantis se rouler dans le désespoir, la rage, le sadisme ( ... ) Il semble qu'il soit nécessaire à nos auteurs de plonger au fond du gouffre"; il avait pourtant salué l'aspect libérateur du roman "joual" et noir Le cassé de Jacques Renaud58 et appréciait le génie pessimiste de Montherlant59. Tout cela fait partie d'une stratégie pour obtenir la bienveillance de son maître. L'abbé Groulx cultive de son côté l'humilité, car il croit que c'est dans cette vertu que se révèle la véritable grandeur du maître; l'historien humble comprend à tout le moins la grandeur des personnages marquants de l'histoire et c'est ainsi qu'il participe lui-même

à leur grandeur6o. Une certaine gravitas marque la persona des deux correspondants, un certain sérieux dont Éthier-Blais se déleste dans sa correspondance avec les Paupert où l'ironie se mêle à la confidence et à l'humour. Ainsi, il confie à ses amis Paupert le poids de la solitude: "Est-ce un effet de l'âge? La solitude me pèse et les gens m'embêtent. Spiritualité ou schizophrénie? Il est certain que je deviens de plus en plus mélancolique" (4 septembre 1991). La discrétion de sa correspondance avec l'abbé Groulx exclut ce type de confidence.

57 Éthier-Blais a bien exprimé le désarroi de l'abbé Groulx face au cheminement de Laurendeau: "Une aura s'attache à la personne de Laurendeau. L'abbé Groulx a eu des mots durs sur sa trajectoire. Il avait comme beaucoup de ses compatriotes, espéré en lui le grand homme ( ... ) Or, par son adhésion à la fois passionnée et détachée aux thèses de la Commission éponyme, il avait reculé d'un pas de géant en direction du colonialisme canadian. D'où le ressentiment objectivement valable de l'abbé Groulx" ("André Laurendeau (1912-1968)", Le Siècle de l'abbé Groulx, Montréal, Leméac, 1993, p. 217).

58 Jean Éthier-Blais, "Une nouvelle littérature. Les roses de la vie", Signets II, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1967, p. 239-245.

59 Jean Éthier-Blais, "Montherlant; Une plage, du soleil, un couteau", Signets l, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1967, p. 123-132.

60 L'humilité est d'ailleurs profondément enracinée dans la spiritualité chrétienne; sa valeur est bien résumée dans le Magnificat de la Vierge Marie qui proclame: "Quia respexit humilitatem ancillae suae: ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes ( ... ) Fecit potentiam in

(28)

Comme l'a écrit l'abbé Groulx, sa relation avec Éthier-Blais ne peut être qualifiée strictement d'amitié: "de la bienveillance très proche de l'amitié,,61. Les lettres d'Éthier-Blais ressortissent le plus souvent au genre épidictique: il voue à l'abbé Groulx une admiration sans réserve qu'il exprime en de continuelles louanges. En réponse à la première lettre que lui envoya l'abbé Groulx (8 février 1961), il le louangea en le situant au sommet et à la source de la vie nationale canadienne-française: ""Ce qui était perdu", a dit quelqu'un. Hé bien! nous le retrouverons. Si je crois cela profondément, c'est pour la plus grande part à vous, cher Maître, que je le dois. Car, malgré ce que vous semblez croire, c'est de vous que procède notre pensée à tous" (12 février 1961). Dans une lettre du 15 janvier 1965, le disciple réitère les mêmes convictions à l'endroit de son vieux maître: "Car, sans votre dynamisme et votre amour, que serait devenue la nation canadienne-française? C'est une question à laquelle il vaut mieux ne pas répondre, car cette réponse serait trop triste". De son côté, l'abbé Groulx répond à ce flot de louanges par le topos de l'humilité: la succession louanges-topos de l'humilité caractérise l'ensemble de cette correspondance. À la suite d'une causerie fort élogieuse prononcée par Jean Éthier-Blais à Radio-Canada sur l'abbé Groulx, le vieux maître ne put s'empêcher d'exprimer son humble désaccord à

son disciple:

Je vous ai écouté jeudi soir. J'en demeure confus. Et j'éprouve quelque crainte. Non pour moi qui, à mon âge, ai la carapace trop dure pour que les attaques ou les ricanements me fassent beaucoup de mal. Mais vous!. .. Je n'ai pas que des amis. Comme on vous en voudra de m'avoir louangé de la façon que vous l'avez faite. Vous m'avez prodigué des éloges que l'on

brachio suo: dispersif superbos mente cordis sui. Deposuif potentes de sede, et exaltavit humiles".

(29)

dira immérités, excessifs. Et vous l'avouerai-je, en toute sincérité, je ne suis pas loin de penser que ces gens-là n'ont pas tout à fait tort. J'ai ressenti quelque joie néanmoins à songer que je me suis gagné à ce point l'estime d'un homme tel que vous. Et je vous pardonne votre péché d'extrême indulgence, si je n'ose vous en remercier. 62

Le disciple n'allait pas ainsi laisser l'humilité du maître l'emporter sur la vérité "objective" du disciple:

En dépit de ce que vous pouvez en penser, ce que j'ai dit l'autre soir à la télévision est vrai. Il y a trop de gens de mon âge qui pensent eux aussi ce que j'ai exprimé pour eux, pour qu'il n'en soit pas ainsi. Et vos ennemis! mon Dieu! ce sont ceux de l'intelligence et je souhaite, pour ma part, qu'ils réprouvent mes idées, ce que je prie. Eux aussi vous donnent raison. Je n'ai, du reste, laissé parler entièrement ni mon coeur, ni ma reconnaissance. J'ai parlé objectivement, loin des sentiments qui sont excessifs de nature. 63

Pour que le disours épidictique puisse toucher la personne dont il est l'objet, il doit

y avoir un certain respect du maître pour le jugement et la valeur du disciple. Or, on l'a vu, l'abbé Groulx respecte grandement le talent littéraire et intellectuel de Jean Éthier-Blais et il lui a exprimé à plusieurs reprises dans sa correspondance. En proposant à Éthier-Blais de présenter sa candidature à l'Académie canadienne-française, l'abbé Groulx conclut sa lettre de façon très élogieuse à l'égard de son disciple: "Vous ne pouvez savoir combien il me plairait de vous compter parmi nous. Nous avons besoin de remplacer quelques "chandelles" par de vrais lustres,

. d' ft . ,,64

S01t 1t sans attene .

62 De Lionel Groulx à Jean Éthier-Blais, 17 mai 1963. 63 De Jean Éthier-Blais à Lionel Groulx, 20 mai 1963.

(30)

On peut dire que Jean Éthier-Blais a vraiment vécu sa vie intellectuelle, littéraire et politique "à l'ombre de la pensée de l'abbé Groulx,,65 et que l'abbé Groulx a joué un rôle de véritable père spirituel à son égard. Il n'a pas exercé cette paternité avant tout comme prêtre catholique, mais plutôt comme maître d'énergie nationale en donnant un sens et un dynamisme à la vie du peuple canadien-français auquel Éthier-Blais associait intimement son existence individuelle. Il fut aussi un modèle de droiture et de véritable grandeur par l'humilité qu'il manifesta autant dans sa vie privée (dont un certain reflet se trouve dans sa correspondance avec Éthier-Blais) que dans le dur labeur quotidien de l'historien et de l'écrivain qu'il déploya jusqu'à la fin de ses jours, jusqu'à la consommation de son oeuvre, jusqu'à ce que tout fût consommé: omnia consummatum est.

Écrivain avant tout, Éthier-Blais estimait peut-être surtout l'écrivain chez Groulx un peu comme ses maîtres de Sudbury qu'il vénérait pour lui avoir transmis une certaine civilisation dans ce monde qui se préparait, selon lui, à verser définitivement dans la barbarie avec la fin des études classiques, avec la fin des "humanités" qu'il a racontée dans ses mémoires de collégien, Le Seuil des vingt ans:

( ... ) je raconterai ma vie dans un collège de jésuites, ce sera un monde pour nos contemporains qui ont oublié que cette Sagesse avait pu exister, ces lieux où à 15 ans on nous faisait lire pêle-mêle Ruysbroeck et Rilke et, pour force d'appoint,

64 De Lionel Groulx à Jean Éthier-Blais, 26 avril 1967.

65 Jean Éthier-Blais, "Écrire ici" (entretien avec Jean-Pierre Duquette), Voix et images, vol. II, no 3, avril 1977, p. 317.

(31)

apprendre Mallanné par coeur. Ces gens étaient des esthètes

purs, ou j'y laisse le peu de latin que je sais!66

Au-delà du culte officiel religieux qui verse souvent dans la routine ou le ridicule (depuis l'adoption du Novus ordo missae en 1969 et la "créativité liturgique" laissée à des incompétents), Éthier-Blais a saisi tôt chez les Jésuites (qui, il faut l'avouer, ne sont pas les plus grands spécialistes de la liturgie: ''jesuitus non musicat et non rubricat") que l'essentiel se trouve dans les oeuvres des grands auteurs qui enflamment et qui vivifient le coeur et l'intelligence, "qui chantent les transports de l'esprit et des sens". Il eut la grâce de connaître un de ces grands auteurs, le barde de la nation canadienne-française, le héraut de la mystique nationale, l'abbé Lionel Groulx.

Le Québec ou la patrie charnelle

On peut maintenant s'interroger sur cette notion de patrie transmise par le maître nationaliste et comment elle fut intégrée par son disciple originaire de Sturgeon Falls, petite ville française du nord de l'Ontario. La patrie est d'abord la terre des pères, l'espace où le corps, l'âme et l'imagination se meuvent. Pour le jeune Jean-Guy Blais de Sturgeon Falls et du collège des Jésuites de Sudbury, la patrie, qui a pour nom Canada français, s'étend du nord de l'Ontario

66 "Lettres de Jean Blais aux Paupert, 1951-1995", 19 janvier 1990 in Cahiers Éthier-Blais, No 2, automne 1999, p. 90.

(32)

jusqu'à l'île de Montréal par l'intennédiaire de l'Outaouais67. Cette géographie intérieure ressort

clairement de son roman autobiographique de ses années de collège Les Pays étrangers et de ses mémoires Le Seuil des vingt ans. Cette première patrie, cette patrie physique, marquera toute l'oeuvre d'Éthier-Blais qui ne s'aventurera jamais dans des descriptions d'un lieu qui serait situé au nord de Montréal dans la province de Québec; la région de la ville de Québec, par exemple, est totalement absente de l'oeuvre d'Éthier-Blais: c'est un no man's land pour l'écrivain québécois.

La patrie est aussi le peuple auquel appartiennent les pères. Pour l'élève de Sudbury, il est clair qu'il appartient au peuple canadien-français. Contrairement à plusieurs intellectuels indépendantistes, Éthier-Blais se définira tout au long de son oeuvre comme Canadien français même après la fracture historique, que certains considèrent ontologique, de la Révolution tranquille68. Il insistera toujours sur la continuité historique entre le peuple

canadien-français et le peuple québécois; il n'y a pas eu de changement identitaire essentiel pour Éthier-Blais, simplement un changement de nom qui a marqué le repliement du Canada français sur le territoire québécois en vue de l'indépendance politique. Il manifeste cette continuité organique dans ses Signets III publiés en 1973: "Le lecteur (hypothétique ami!) constatera que j'emploie indifféremment, pour nous désigner, les expressions suivantes: canadien-français,

français-67 C'est aussi la position du critique francophone de l'Ontario Michel Gaulin, "Jean Éthier-Blais:

la littérature et le moi" in P. Wyczynski, F. Gallays et S. Simard, Archives des lettres canadiennes, tome VI: L'Essai et la prose d'idées au Québec, Montréal, Fides, 1985, p. 612.

68 Il ne parlera jamais de la Révolution tranquille sans émettre des réserves sur ce concept et sur la

portée qu'ont voulu lui donner les "gauchistes fascisants" du Québec. Cf. "Les illusions de la Révolution tranquille" in Michel-Rémi Lafond, dir., La Révolution tranquille. 30 ans après, qu'en reste-t-il?, Hull, Editions de Lorraine, 1992, p. 189-195.

(33)

canadien et québécois,,69. La rupture par rapport au concept de Canadien français aurait pu constituer une sorte de trahison intérieure pour le Franco-Ontarien (ou Canadien français de l'Ontario) que fut Etthier-Blais; or, il déterste les reniements.

Avec sagesse, Éthier-Blais se défie de la création un peu rapide d'un peuple qui serait vidé de son essence proprement française et de ses hérédités intellectuelle et spirituelle : "Les mots collent à la réalité. La nôtre est encore en devenir, oscillant, pendulaire, entre un passé tragique et un avenir incertain. Quant au présent, il vaut mieux n'y pas penser. Que se passe-t-il au fond de la conscience collective?,,70. Armé du concept maurrassien de l'empirisme organisateur, Éthier-Blais refuse de suivre les apprentis-sorciers sociologues qui voudraient créer artificiellement un nouveau peuple détaché de ses racines. Au contraire, il prêche le retour à un enseignement de l'histoire qui pourrait donner aux élèves québécois des "repères" et le sens de la "continuité" de notre être français 71, où la devise "Je me souviens" prendrait tout son sens. Le Québec est l' "Etat national des Canadiens français"n, la citadelle française vers laquelle se sont repliés les Français d'Amérique pour survivre grâce au rempart politique d'un Etat indépendant: les Québécois sont les Canadiens français du Québec. Déjà en 1948, à l'Ecole normale supérieure de Paris, il exigeait qu'on le traitât de "Québécois" et non de "Canadien,,73.

69 "Avis au lecteur", Signets III, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1973, p. 9-10.

70 Ibid., p. 10.

71 Jean Éthier-Blais avec Hélène Pelletier-Baillargeon, Fernand Dumont et Jean-Marc Léger, "L'Histoire, élément essentiel de la formation des futurs citoyens", Action nationale, vol. LXXXV, no 9, novembre 1995, p. 64 et passim p. 57-72.

(34)

L'épaisseur de l'identité québécoise est manifestée par la préface du recueil Les Rapaillages, de Lionel Groulx, qu'a rédigée Éthier-Blais en 1978. Il voit dans Les Rapaillages

l'expression de notre "subconscient collectif' qui a fait son succès auprès des "lecteurs canadiens-français (devenus québécois par la force des choses),,74. On ne peut y échapper: ce peuple québécois est en très grande partie constitué, qu'on le veuille ou non, des descendants des quelques milliers de colons français qui se sont établis en Nouvelle-France au XVIIe siècle et ils ont développé un imaginaire qui leur appartient en propre.

Éthier-Blais revendique hautement cette filiation qui est bien exprimée par l'expression gaullienne "Français canadiens,,75 qu'Éthier-Blais a bien appréciée et qu'il a lui-même employée, surtout à l'époque de la visite du Général de Gaulle au Québec76. Il se considère comme un "Français d'Amérique": "si nous ne sommes pas des Français d'Amérique, nous ne sommes qu'une particularité régionale de ce continent,,77. Ses racines remontent à la France autant dans son être physique que dans son être historique et il revendique la totalité de la francité en tant que "Français d'Amérique". Il raconte dans Voyage d'hiver que la vieille famille de Marie de

73 Moënis C. Taha-Hussein, "De la rue d'Ulm à l'avenue Ridgewood" in Martin Doré, dir. Jean Éthier-Blais:Une vie en écriture, Montréal, Hurtubise HMH, 1997, p. 35.

74 "Préface" in Lionel Groulx, Les Rapaillages, Montréal, Leméac, 1978, p. 15.

75 Cf. "A quel Québec de Gaulle s'adressait-il?", Action nationale, vol. LXXXI, no 6, juin 1991, p. 822 et passim p. 822-833.

76 Lors d'un colloque tenu à l'Université du Vermont quelques années après la visite du Général de Gaulle au Québec, il dira que l'abbé Groulx est "le plus grand de tous les Français-Canadiens" ("Destin et devenir de la littérature québécoise", Littératures ultra marines de langues françaises. Genèse et jeunesse, Ottawa, Naaman, 1974, p. 90).

77 "L'être français minoritaire: arrêter l'érosion de la culture française", Relations, vol. 39, no 344, 1969, p. 20.

Références

Documents relatifs

[r]

Arrivé à l’aéroport Charles de Gaulle à Paris le 5 décembre, le soldat a été rappelé donc a dû repartir à toute vitesse sans dire au revoir à sa femme, ses enfants ni à son

— Mais, madame Baron, comme je suis têtue, poursuit- elle, vous savez ce que je vais faire.. Eh bien, je m’en vais vous l’acheter votre torchon et je vais le lire

Da una lettura a sfondo poliziesco del Nome della rosa di Umberto Eco, Il libro –inteso come testo e oggetto- sembra essere per eccellenza, il protagonista della storia gialla,

On peut alors facilement tracer l'axe (d).. Calcule la mesure de

Quatre d’entre eux, chacun à son tour, demandent à un même passant si la direction du Musée de la Vérité est « Nord » ou « Sud ».. Ils obtiennent successivement la

Énoncé : Dans cette capitale d’un lointain pays, un tiers des habitants ont la réputation de mentir systématiquement aux questions qui leur sont posées tandis que les autres disent

de ton album perso à toi tout seul et à personne d'autre.. Voilà trois