• Aucun résultat trouvé

La diffusion des idées voltairiennes au XIXe siècle : Pigault-Lebrun

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Partager "La diffusion des idées voltairiennes au XIXe siècle : Pigault-Lebrun"

Copied!
111
0
0

Texte intégral

(1)

INFORMATION TO USERS

TIùs manuscript has been reproduced from the microfilm master. UMI films the text directly from the original or copy submitted. Thus, sorne thesis

and

dissertation copies are in typewriter face, while others may be from any type of computer printer.

The quality of tbis reproduction is dependent upon the quality of tbe

copy submiUed.

Broken or indistinct print, colored or poor quality illustrations and photographs, print bleedthrough, substandard rnargins, and improper alignmentcao adversely

affect

reproduction.

In the unlikely event that the author did not send UMI

a

complete manuscript and there are missing pages, these

will

be noted. Also,

if

unauthorized copyright material had to be removed, a note

will

indicate thedeletion.

Oversize materials (e.g., maps, drawings, chans) are reproduced by seetioning the original, beginning at the upper left-hand corner and continuing from left to

right

in

equal sections

with

smalJ

overlaps. Each original is also photographed in one exposure and is included in reduced form at the back ofthe book.

Photographs included in the original manuscript have been reproduced xerographieally

in

tbis copy.

Higher

quality

6"

x

9"

black and white photographie prints are available for any photographs or illustrations appearing

in

tbis copy for

an

additional charge. Contact

UMI

directly to arder.

(2)
(3)

La diffusion des idées voltairiennes au XIXe siècle: Pigault-Lebrun

par

Priscilla BASTIEN

Mémoire de maîtrise soumis

à

la

Faculté des études supérieures et de la recherche en vue de l'obtention du diplôme de

Maîtrise ès Lettres

Département de langue et littérature françaises Université McGiII

Montréal, Québec Juillet 1997

(4)

1+1

National Library of Canada Acquisitions and Bibliographie Services 395 Wellington Street OttawaON K1A 0N4 canada Bibliothèque nationale du Canada Acquisitions et services bibliographiques 395.rueWellington OttawaON K1;'ON4 Canada

Your "", Votre ,eltlrrlflCl/

The author bas granted a

non-exclusive licence allowing the

National Library of Canada to

reproduce, laan, distribute or seO

copies of this thesis

in

microfontl,

paper or electronic formats.

The author retains ownersbip of the

copyright

in

this thesis. Neither the

thesis nor substantial extracts

frOID

it

may he printed or otherwise

reproduced without the author' s

penmsslon.

L'auteur a accordé une licence non

exclusive pennettant

à

la

Bibliothèque nationale du Canada de

reproduire, prêter, distribuer ou

vendre des copies de cette thèse sous

la forme de microfiche/film, de

reproduction sur papier ou sur fonnat

électronique.

L'auteur conserve la propriété du

droit d'auteur qui protège cette thèse.

Ni la thèse

ni

des extraits substantiels

de celle-ci ne doivent être imprimés

ou autrement reproduits sans son

autorisation.

(5)

REMERCIEMENTS

Je remercie le professeur Alain Tichoux pour sa disponibilité, ses conseils

et sa foi en ce projet.

Je voudrais également remercier Stéphane, Martin, Marie-Josée, Joël,

(6)

ABSTRACT

This work intends ta show the extent of the influence of Voltaire's religion-related writings on Pigault-Lebrun, a famous 19th writer scarcely remembered today.

The subject is divided in two separate parts. The first part will demonstrate how the different clergy members described by Voltaire are rendered quite faith-fully as the characters of the secular and the regular clergy found in the author's novels. In the second part, we will find out the extent to which Pigault-Lebrun has used the 1Sth century philosopher's writings in order to write Le Citateur, an anti-clerical essay used by Napoleon as a political weapon, which summarizes the history of christianism from the biblical era until the Enlightenment.

Our study clearly iIIustrates a broad range of borrowings from Voltaire's work and shows that Pigault-Lebrun played an important part in the diffusion of Voltaire's ideas in the 19th century.

(7)

RÉSUMÉ

Ce mémoire vise

à

exposer l'influence des écrits

à

caractère religieux de Voltaire sur Pigault-Lebrun, écrivain très en vogue au début du XIXe siècle, bien qu'il soit aujourd'hui largement oublié.

Le sujet se divise en deux parties distinctes : dans un premier temps, on verra comment les différents membres du clergé décrits par Voltaire se retrouvent assez fidèlement dans les personnages des clergés régulier et séculier mis en scène dans les ouvrages romanesques de l'auteur. Dans un deuxième temps, on découvrira

à

quel point Pigault-Lebrun utilise les écrits du philosophe du XVIIIe siècle pour rédiger Le Citateur, essai anticlérical utilisé comme arme politique par Napoléon, et dont le but est de résumer l'histoire de la religion chrétienne depuis l'époque biblique jusqu'à l'aube des Lumières.

Notre étude démontre clairement l'ampleur des emprunts faits aux différents écrits de Voltaire et permet d'affirmer que Pigault-Lebrun a constitué un rouage important dans la diffusion des idées voltairiennes au XIXe siècle.

(8)

SOMMAIRE

INTRODUCTION

1

PREMIÈRE PARTIE: LE CLERGÉ DANS L'ŒUVRE ROMANESQUE

15

Chapitre 1 : Le clergé régulier

18

Chapitre Il : Le clergé séculier

35

DEUXIÈME PARTIE: LE CHRISTIANISME DANS

LE

CITATEUR

65

Chapitre 1 : De l'Ancien Testament

à

la période

apostolique

68

Chapitre Il: De la période patristique à l'Église

moderne 81

CONCLUSiON

95

(9)

INTRODUCTION

ceL'Américain: -Si vous vous sauviez

dans la chaloupe du bord de votre vaisseau qui fait naufrage, que vous eussiez la perspective de vivre quelques années comme un nouveau Robinson sur une terre déserte, et si, pour dernière suppo-sition, vous n'aviez sur votre vaisseau que des livres imprimés depuis vingt ans, quels ouvrages prendriez-vous en sautant dans votre chaloupe?

Moi: D'abord Pigault-Lebrun.» (Stendhal: Mélanges de politique et

d'histoire, celaFrance en 1821»)1

Ces dernières années ont vu en France une recrudescence de rééditions d'œuvres aujourd'hui oubliées du siècle des Lumières, et plus particulièrement de la fin du XVIIIe siècle; ceci est lié en partie

à

la célébration du bicentenaire de la Révolution française. Parmi les écrivains qui ont été ainsi ramenés

à

notre

atten-1 Cité par Roland Virolle in PIGAULT-lEBRUN, L'Enfant du Carnaval, histoire remarquable et surtout véritable, pour servir de supplément aux Rhapsodiesdujour, Préface de Roland Virolle,

Paris, Éditions Desjonquières, coll. 18e siècle, 1989, p. 7. Désormais les renvoisàce texte seront indiqués par le sigle EC.

(10)

tion s'en trouve un dont l'oubli a été aussi remarquable que te succès qu'il avait connu en son temps: Pigault-Lebrun.

Chartes-Antoine-Guillaume Pigault de l'Espinoy - dit Pigault-Lebrun - a vécu de 1753

à

1835 et il est décrit dans le Petit Robert comme Uauteur de comédies et de romans dont la gaieté licencieuse connut un grand succès". Derrière cette litote se cache en fait ce qui est sans doute le succès de librairie le plus remarquable du premier quart du dix-neuvième siècle. De 1788 jusque 1829 se succéderont sous la plume de cet auteur des comédies d'abord, puis, et surtout, des romans, uqui lui vaudront de devenir, au dire de Stendhal "le plus gai et le plus populaire des romanciers français." (EC, p. 9)

C'est sur le terme l'populaire'' qu'il faut insister: Pigault-Lebrun arrive au moment où les efforts des Révolutionnaires en vue de libérer la masse du peuple des exclusions traditionnelles ont réussi

à

établir, sinon encore la réalité, mais au moins le principe - qui va ne faire que se développer par la suite - de l'idéal de la participation populaire

à

la culture écrite. Et Pigault est, de fait, le premier romancier dont l'œuvre est destinée d'abord au public nouveau qui est en train de se créer et qui dépasse largement les limites de celui qui avait constitué la clientèle de la littérature, même romanesque, de l'Ancien Régime.

La

partie la plus célèbre de cette œuvre est sans conteste la vingtaine de romans qu'il écrivit entre 1796 et 1829. Ils connurent une diffusion inégalée par aucun autre auteur au début du XIXe siècle, et furent lus non seulement en France mais dans toute l'Europe.

(11)

Les récits de Pigault-Lebrun se situent dans la lignée du roman

picaresque : l'action est tout mouvement, les aventures rocambolesques, les

rebondissements les plus imprévus, les déguisements abondent.

Il y a

cependant chez Pigault un fond d'observation sociale assez sûre qui en fait un

reflet intéressant de la société de son époque, même lorsqu'il situe l'action ailleurs.

Ses romans paraissent aujourd'hui manquer de profondeur psychologique, et c'est

sans aucun doute la raison pour laquelle ils ont cessé d'être lus vers la fin du

dix-neuvième siècle ; la dernière édition destinée au grand public date de 1911.

Ils sont

à

peu près tous construits de façon identique: le héros, généralement

jeune, connait l'amour et la gloire après avoir affronté mille aventures inattendues

et

à

la limite du vraisemblable. Ouvrages licencieux et tendres

à

la fois, avec

des dialogues où les scènes décrites sont parfois assez crues, mais dont il se

dégage tout de même une grande moralité en ce qui concerne, par exemple,

le mariage, qui est pour Pigault-Lebrun une des assises fondamentales de la

société.

Favorable dans un premier temps

à

la Révolution, avant de s'en

détacher devant les accès de la Terreur,

il

fait fi des distinctions sociales

comme on le voit par exemple dans Monsieur Botte qui raconte l'histoire d'un

jeune bourgeois dont l'oncle s'est fortement enrichi pendant la Révolution et qui

veut épouser une jeune fille recueillie par un paysan pendant cette même période,

et dont le père est un noble émigré ruiné. Le mariage aura finalement lieu, le père,

bien qu'aristocrate, n'y voyant plus de mésalliance et lui-même finira par rendre

(12)

Cette insistance sur une certaine moralité populaire, voisinant avec un

anticléricalisme qui se dément rarement sauf lorsque Pigault peut mettre en scène

des clercs qui sont véritablement au service de leurs concitoyens, fait penser

à

Voltaire et l'on serait tenté d'y voir une influence directe. Toutefois, ainsi qu'on va

le voir, celle-ci a été spécifiquement niée dès que l'auteur connut le succès. Et

pourtant,

à la lecture de la grande majorité de ces romans, le parallélisrne, au

moins des idées, parait indéniable. Il pourrait malgré tout ne s'agir de rien de plus

s'il n'existait un autre écrit de Pigault-Lebrun qui semble ne laisser guère de doute

sur ta filiation idéologique entre Voltaire et lui. Si, de fait, cette filiation pouvait être

démontrée, on pourrait affirmer que Pigault-Lebrun est sans doute un des canaux

les plus importants par lesquels la pensée voltairienne s'est répandue dans la masse

du peuple dans la première moitié du XIXe siècle.

Nous avons donc décidé d'examiner les romans de Pigault sous l'angle du

traitement accordé

à

la religion. On constate rapidement qu'étant donné la manière

dont il envisage l'écriture romanesque, la religion, notion trop abstraite pour son

public, s'incarne entièrement dans le personnel qui la représente. Nous avons

donc structuré notre travail autour de la quantité considérable de ses

personnages appartenant

à

l'Église, afin de voir s'ils correspondent

à

la

présentation que Voltaire fait du clergé dans nombre de ses écrits.

La

deuxième partie de notre étude sera consacrée

à

un examen détaillé de

(13)

vue de l'auteur sur les fondements et l'histoire du christianisme est exposé en détail. Nous essaierons de la même façon de rechercher là aussi l'existence éventuelle d'une parenté intellectuelle entre l'auteur et Voltaire.

Une présentation des principales étapes de la vie de Pigault-Lebrun et de son œuvre nous semble nécessaire puisque l'auteur est aujourd'hui peu connu. Quant à Voltaire, nous nous limiterons à fournir quelques détails bibliographiques nécessaire

à

la compréhension de la présente analyse.

Ainsi qu'on va pouvoir le constater, la jeunesse de Pigault-Lebrun constitue en soi la matière d'un roman: né à Calais le 8 avril 17532, il a 25 ans à la mort de Voltaire. Son père, "gentilhomme bourgeois", est un haut magistrat de cette ville et il descend, parait-il, d'Eustache de Saint-Pierre, le chef des célèbres Bourgeois de Calais. Dès l'adolescence, comme nous le relate Jean Nicolas Barba, son éditeur et biographe, Pigault-Lebrun s'intéresse

à

la nouvelle philosophie du siècle, celle des uLumières", et plus particulièrement à Voltaire:

De hardis écrivains cependant signalaient chaque jour la faiblesse ou la perfidie de notre timide politique; des hommes de génie, convaincus que la manière la plus sûre de hâter l'affranchissement du peuple était de l'éclairer sur ses devoirs et ses droits, réunissaient en faisceau et leurs talents et leurs efforts pour atteindre ce noble but: Voltaire faisait faire un pas immense

à

la

2 Les éléments de biographie présentés ici sont entièrement tirés de BARBA,J.N.,Vie et Aventures

de Pigault-Lebrun, Paris, Gustave Barba, 2 volumes, 1836, 372 pages. Ce texte, trop "publicitaire",

n'est sans doute pas entièrement fiable mais il n'existe apparemment aucune autre source de renseignements sur la vie de Pigault-Lebrun, ainsi qu'il ressort du fait que tous les commentateurs, contemporains ou plus récents, en dépendent visiblement. Désormais, les renvoisà cet ouvrage seront indiqués par le sigle JNB.

(14)

raison en combattant de sa verve acérée, de sa logique puissante, les abus oppresseurs et les ridicules superstitions; ce grand homme ne permettait pasàson siècle de rester sourd à la vérité; ses judicieuses leçons, ses rudes critiques, ses satires piquantes, étaient le fléau continuel des préjugés; et à l'école de ce grand maÎtre se formaient chaque jour une foule d'ardents prosélytes, disciples convaincus, destinés à répandre et à pratiquer les enseignements précieux que le solitaire de Ferney savait présenter sous une forme si séduisante et si aimable. Bien jeune encore, Pigault embrassa avec passion les doctrines prêchées par ce hardi philosophe, et ce fut en vain que les efforts de son père tentèrent de le détourner de cette voie où sa jeune imagination découvrait le puissant caractère de la vérité, où son coeur généreux se sentait soutenu par le noble espoir d'être utile." (JNB, vol. l, p. 8-9)

Déjà, il se moque de la petite noblesse campagnarde et du clergé par des chansonnettes et des épigrammes. Pour contrer cet esprit peu respectueux des préceptes de l'Ancien Régime, son père l'envoie en Angleterre chez un ami négociant, M. Craufort3 . Pigault est re plus heureux des hommes puisqu'il va enfin découvrir re pays de la liberté, tout comme Voltaire l'avait fait dans sa propre jeunesse. Mais

il

déchante vite face à cette Angleterre dont l'aristocratie est

hautaine et arrogante et le clergé intolérant.

Pourtant il est heureux puisqu'il

découvre l'amour avec Jenny, la fille de son hôte.

M. Craufort, très satisfait de Pigault, désire que son jeune protégé s'embarque pour le Brésil pour y traiter quelques affaires. Pigault part mais quelle n'est pas sa surprise de voir Jenny, le lendemain, sur le bateau, déguisée en matelot. Leur

(15)

bonheur sera de courte durée puisqu'après une violente tempête le brick fait naufrage et seul le jeune Pigault en réchappe.

Il revient en France où on l'accuse d'avoir enlevé la jeune fille. Il tente en vain de se défendre, et Pigault père le fait emprisonner par une lettre de cachet. Sorti de prison au bout de deux ans,

il

se décide pour la carrière militaire. Son père le fait entrer dans la Petite Maison du Roi (Gendarmerie d'élite) à Lunéville; "Pigault possédait d'ailleurs toutes les qualités d'un militaire de l'époque" nous dit Barba, "II était brave, de joyeuse humeur, ne reculant pas plus devant un coup d'épée que devant une partie de plaisir." (JNB, p. 45)

La

vie militaire n'était que franche camaraderie, blagues, ripailles ou escarmouches avec le régiment du Roi qui tenait garnison à Nancy. Mais, en 1776, une ordonnance royale supprimait le corps de la Gendarmerie d'élite et Pigault-Lebrun retourne alors à Calais. La vie qu'on y menait n'avait rien à voir avec la tumultueuse vie de garnison. Il s'y ennuie ferme jusqu'au jour où

il

tombe amoureux d'Eugénie Salens, fille d'un négociant ruiné et décédé. C'était l'époque où le père de Pigault tenait absolument

à

ce que son fils ait un état, une position dans le monde ou une charge. Pigault ayant demandé

à

son père la permission de se marier avec Eugénie, celui-ci refusa pour des raisons d'opportunité sociale. Pigault ne se tint pas pour battu et, avec l'aide de son frère de lait, décida d'enlever Eugénie et de l'emmener

à

Douvres. L'aventure tourna court et

il

se retrouva une nouvelle fois en prison. Après quelques années, il parvint à s'évader, déguisé en femme, grâce

à

l'involontaire complicité de la fille du concierge de la prison

à

qui

il

donnait des leçons et qui s'était éprise de lui.

(16)

Pigault apprit alors qu'Eugénie et sa mère étaient parties pour Amsterdam après l'enlèvement manqué. Il veut les rejoindre, mais est empêché de le faire par manque de ressources. Il retrouve des camarades de garnison. Ensemble, ils fêtent leurs retrouvailles, font bombance, jouent. Pigault-Lebrun gagne beaucoup d'argent, mais se fait voler toute sa fortune par une maÎtresse d'un soir. Cette dernière étant partie avec un des comédiens, le premier comique d'une troupe ambulante, Pigault offre ses services au directeur de la troupe qui accepte. Il se fait désormais appeler Legris.

De toute sa carrière de comédien,

il

ne fut jamais autant applaudi que les premiers jours de son nouvel emploi; non qu'il jouât

à

la perfection, au contraire,

"il

ne manquait ni d'aplomb, ni de finesse, ni de verve; mais que d'imperfections à côté de ces précieuses qualités; une physionomie peu mobile, un organe rétif, de la raideur dans la tournure et dans le jeu" (JNB, vol. Il, p. 2), mais tout le monde dans la région avait entendu parler de sa mésaventure et voulait voir

à

quoi ressemblait le personnage. Malgré cela, cette nouvelle carrière lui plaisait, encore que son but premier fût de réunir assez d'argent pour aller en Hollande. Son père, par le biais du gouverneur de la ville, le somma d'oublier et Eugénie, et les planches. Au fond de lui-même, Pigault était ulcéré; "Le gouverneur avait parlé de l'autorité, disposée à soutenir les prétendus droits de son père sur sa personne." (JNB, p. 21-22) Il demanda à finir la saison théâtrale puis, la dernière représentation terminée,

il

partit promptement pour la Hollande alors que le gouverneur l'attendait pour le conduire

à

Calais.

(17)

Il retrouve enfin Eugénie et ils veulent s'unir. Madame Salens demande

à

Pigault de faire un dernier effort pour se réconcilier avec sa famille. Pigault acqui-esce et écrit

à

son père. Un mois plus tard,

il

reçoit une lettre, non de son père, mais du président Béhague, maire de Calais:

Je ne sais, monsieur, si le nom que vous prenez vous appartient; mais ce qui est certain, ce qui est constaté par un décret que j'ai rendu à la sollicitation de l'honorable magistrat dont vous prétendez être le fils, c'est que ce fils est mort depuis deux ans. Si doncil vous prenait fantaisie de venir en France, je vous conseille de ne pas oublier que la loi punit sévèrement les imposteurs. Vous trouverez ici un extrait du décret constatant la mort du jeune Pigault (Charles). (JNB, p. 31)

On devine la stupéfaction de Pigault-Lebrun : on l'a rayé du monde des vivants. Il s'unit

à

sa chère Eugénie, part pour Bruxelles, puis Liège, donner quelques représentations, et réunir suffisamment de fonds pour contrer les manigances de son père. Finalement

il

écrit sa première pièce et veut la soumettre au Prince-Évêque de Liège après que son directeur de théâtre eut montré quelques réticences

à

la faire jouer. Voici comment est relaté l'entretien entre le prélat et Pigault :

Dès la première scène pe prélat] fut grandement scandalisé. Mais ce fut bien autre chose lorsque arrivant au dernier acte, il y trouva des tirades à perdre haleine contre le despotisme, et l'insurrection proclamée non-seulement comme le droit, mais comme le plus sacré devoir des peuples. Le saint homme devint furieux, et après avoir fait appeler Pigault :

- Qu'est-ce à dire, monsieur! s'écria-t-i1; voulez-vous donc, pour prix de l'hospitalité que je vous accorde,à vous et aux vOtres, pousser mes sujets

à

la révolte? - Monseigneur...

- Vous êtes infâme! un philosophe, un voltairien, un encyclopédiste!. .. répondez!... répondez!

- J'avoue, monseigneur, que j'admire le génie de Voltaire, et que l'Encyclopédie est

à

mes yeux un des beaux monuments de l'esprit humain.

- Je l'avais deviné, malheureuxl vous voulez mettre mes états

à

feu et

à

(18)

que je puis vous faire juger, condamner et pendre dans les vingt-quatre heures!...

- Je pensais, monseigneur, que mesintentic~~ne pouvaient être suspectées, puisque j'avais moi-même soumis mon ouvrageà l'examen de votre gran-deur.

- Votre ouvrage!... votre ouvrage est un crime, monsieur!... ce n'est qu'une longue et épouvantable diatribe contre le clergé, contre la noblesse, contre tout ce qu'il y a de saint et sacré sur terre lU (JNB, p. 39-41)

Grâce à la maitresse du prélat, ancienne amante de Pigault, il ne fut pas I6jet[é) dans un cul de basse fosse." Bien au contraire,

il

obtint du Prince-Évêque une forte somme d'argent contre son manuscrit. Il avait enfin les fonds nécessaires pour retourner

à

Calais et y rétablir son nom.

Dès son arrivée, Pigault courut chez le président Béhague pour lui faire entendre raison. Rien n'y fit et

il

fut menacé d'être enfermé

à

la maison de détention de Calais pour outrage

à

magistrat et imposture. Il partit donc pour Paris et présenta sa requête au Parlement où un procès s'engagea. Furieux de la tournure des événements, son père obtint une nouvelle lettre de cachet pour faire enfermer son fils

à

la Bastille. Pigault se rendit effectivement

à

la forteresse, non pour s'y constituer prisonnier, mais pour s'y battre contre les soldats du roi: c'était le 14 juillet 1789... Le procès eut tout de même lieu, et voici ce qu'en dit Pigault lui-même dans la préface de Charles et Caroline :

Lécuyer, procureur au parlement, avait barbouillé du papier pendant six mois pour prouver

à

la cour que Charles était bien et dûment mort. Cependant comme il connaissait le défunt et son domicile, il lui fit signifier l'arrêt de la chambre, avec invitation de l'aller payer sans délai,

à

peine d'y être contraient (sic) par corps. Charles, tout mort qu'il était, fut en personne payer le procureur, afin de ne plus entendre parler de tous les coquinsàqui il avait eu affaire dans ce malheureux procès. (JNB, p. 72)

(19)

Après ce procès qui lui coûta très cher, et conscient d'être mauvais comédien, il se fit auteur et écrivit plusieurs pièces de théâtre qui connurent un vif succès:

Charles et Caroline où il raconte ses démêlés avec la justice, le Pessimiste, contre-partie de l'Optimiste de Colin d'Harleville, l'Orpheline, sa comédie préférée, les Dragons et les Bénédictines, pièce fortement anticléricale et, les Rivaux

d'eux-mêmes4. Épris de liberté et de justice, croyant fortement aux changements que pourrait apporter la Révolution, il s'engagea entre temps dans les dragons de Custine et, après s'être distingué à la bataille de Valmy,

il

fut envoyé à Saumur en qualité de "chef de remonte". Écoeuré par les malhonnêtetés des fournisseurs des armées, il renonça pourtant à la carrière militaire et retourna à Paris.

En 1796, Pigault rencontre Jean Nicolas Barba, éditeur au Palais-Royal, qui lui avait déjà acheté les droits d'éditions de sa pièceLes Dragons et les Bénédictines

et lui propose maintenant de publier son premier roman, L'Enfant du CarnavaP.

Cet ouvrage connut un succès immédiat et fut réédité dix-sept fois sur une période

4 Les Rivaux d'eux-mfJmes a été publié dans Thé~tre du XVI/le siècle 1/, présenté par

Jacques Truchet, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1974, p. 1327-1357 et p. 1563-1566.

5L'Enfant du Carnaval fut bel et bien publié en 1796, comme Barba nous le confirme. Certains

auteurs tel René Jasinski dans son Histoire de la Littérature Française situent sa publication en 1792. Pourtant, la lecture du roman permet d'éviter une telle erreur. En effet, Pigault relate la chute de Robespierre en Thermidor an Il soit en juillet 1794. Jean-Jacques Pauvert, dans sa très récente

Anthologie historique des lectures érotiques (1995) établie la parution du roman en 1794 ce qui est

déjà mieux; il aurait pu toutefois consulter Alexandrian, expert en la matière, qui, dans L'Erotisme au X/Xe siècle (1993) situe le roman à sa date exacte de 1796. Tout ceci montre bienà quel point Pigault-Lebrun est devenu,ànotre époque, à peu près exclusivement un nom qu'on cite. Rappelons finalement que L'Enfant du Carnaval fut publié ainsi dans sa première édition : L'Enfant du

carnaval: histoire remarquable, etsurtout véritable, pour servir de supplément aux Rhapsodies du jour, Rome, Imprimerie du Saint-Père, 1796.

(20)

de trente ans. La carrière de romancier de Pigault commençait et dix-neuf romans suivirent jusqu'en 1829, dont les plus notables sontLes Barons de Felsheim (1798), La Folie espagnole (1801), Monsieur Botte (1803), Le Garçon sans Souci (18-i7) et

La Sainte Ugue ou la Mouche (1829).

Il

écrivit également six nouvelles, l'essai anticlérical que nous analyserons ici et qui est intituléLe Citateur, et, à la fin de sa

vie, une Histoire de France philosophique

et

critique dont

il

cessa la rédaction après le septième volume.

Sous le règne de Napoléon, outre ses romans, il continua d'écrire quelques pièces de théâtre et s'occupa de faire rejouer ses anciennes pièces (entre autre pour payer le mariage de sa fille).

Il

trouva également un emploi aux douanes qu'il conserva pratiquement jusqu'à sa mort, survenue le 24 juillet 1835 à l'âge de 82 ans.

Pigault-Lebrun est aujourd'hui pratiquement oublié. On ne retrouve que quelques lignes sur lui ou sur son oeuvre dans certains ouvrages d'histoire de la littérature ou dans des dictionnaires spécialisés; il est souvent classé avec Ducray-Duminil ou Paul de Kock parmi les auteurs d'ouvrages d'un style léger et plein de verve, mais sans valeur suffisante pour survivre à leur époque. S'il a quelque peu refait surface ces derniers temps, c'est grâce

à

Roland Virolle qui a fait rééditerL'Enfant du Carnaval6. Pourtant, il a influencé certains des plus grands

6prGAULT-LEBRUN.C. A. G.,L'Enfant du Carnaval, histoire remarquableetsurtout véritable, pour servirde supplément aux Rhapsodies du jour, Préface de Roland Virolle, Paris, Éditions Desjonquières, coll. 18e siècle, 1989, 231 pages. Désormais. res renvoisàce texte seront indiqués par le sigle EC.

(21)

écrivains de la littérature française : on a vu sur ce point l'opinion de Stendhal

7.

Balzac

8

lui est également redevable, surtout dans ses premiers écrits et

il constitue

indiscutablement, ainsi qu'on l'a vu, l'un des plus grands succès de librairie du

début du XIXe siècle.

Les pièces de théâtre de l'auteur n'apparaissent pas parmi les textes étudiés

pour la raison que leur rôle dans la diffusion des idées a été beaucoup plus limitée

que celle des romans, lus à travers toute l'Europe, en français ou en traduction.

D'ailleurs, elles ne figurent pas dans l'édition utilisée ici qui pourtant s'intitule

Œuvres complètes.

Signalons dès maintenant, en ce qui concerne les ouvrages de Voltaire,

que le

Dictionnaire Philosophique, qui joue un rôle important dans

l'inspiration idéologique de Pigault-Lebrun, est celui que connaissait ce

dernier, c'est-à-dire celui de l'Édition de Beaumarchais (Édition de Kehl)

qui regroupe, outre le

Portatif, les Questions sur l'Encyclopédie, l'Opinion

par l'Alphabet, les articles de l'Encyclopédie, certains articles du Dictionnaire

7 Voir à ce sujet l'article de DAGEN, Jean, "Stendhal à la manière de Pigault-Lebrun" in

Littératures, vol. 14, Toulouse, printemps 1986, p. 59-75, où il fait une comparaison entre

Les Barons de Fe/sheim etLa Chartreuse de Parme.

8Ibid.,p. 67. Voir également de Balzac l' "Avertissement du Gars", présenté par Lucienne Frappier-Mazur inoeuvres complètes, publié sous la direction de Pierre-Georges Castex, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1977, vol. VIII, p. 1678 dans lequel Balzac écrit: "Cependant, comme créateur d'un genre, je pense que certaines conversations de Chamfort, quelques pages de Pigault-Lebrun, homme auquel on ne rend pas assez de justice... ". Madame Frappier-Mazur ajoute: "Maurice Bardèche a indiqué notamment des souvenirs deL'Enfant du Carnavalde Pigault-Lebrun dans le roman de jeunesseJean-Louis.I l

(22)

de l'Académie,

ainsi que de courts textes publiés avant 1764.

Ce

regroupement a d'ailleurs tenu lieu de "Vulgate" du Dictionnaire Philosophique

pendant tout le XIXe siècle, puisque c'est encore celui de l'Édition Moland

(23)

PREMIÈRE PARTIE

LE CLERGÉ DANS L'ŒUVRE ROMANESQUE

Toute l'Europe catholique demande à grands cris qu'on diminue le nombre des ordres, et celui des moines de chaque ordre. Si on pouvait seulement rassembler sous ses yeux une trentaine de ces instituts bizarres, gens tondus, gens demi-tondus, chaussés, déchaux, avec braies, sans braies, gris, noirs, bai bruns, pièce sans barbe, barbe sans pièce, on rirait longtemps d'une telle mascarade; et qui contemplerait les maux produits par leurs disputes pleurerait9.

On découvre dans les romans de Pigault-Lebrun un personnel clérical considérable, tantôt séculier, tantôt appartenant

à

différents ordres religieux. Il apparaît très tôt dans l'œuvre, dès

1796

en fait, avec le premier roman,

L'Enfant

du Carnaval

et continue de parsemer les récits jusqu'au dernier,

La Sainte Ligue.

paru en

1829.

9 VOLTAIRE, François-Marie Arouet dit,Lettre d'un ecclésiastique.inŒuvres complètes de Voltaire. Paris. Éditions Garnier. préparées par Louis Moland, 52 volumes, 1877-85. vol. XXIX, p. 287. Désormais les citations seront identifiées par le titre de l'œuvre et le numéro de volume dont elles sont tirées dans cette édition.

(24)

De toute évidence, Pigault a beaucoup

à

dire sur le clergé peu importe

l'endroit où se passe le roman (Espagne, Amérique, France), l'époque

à

laquelle

se situe l'action (Moyen Âge espagnol, Ancien Régime ou période napoléonienne)

et

à

quel régime politique correspond la période de rédaction (Révolution, Empire,

Restauration). Et ce qu'il a

à

en dire n'est habituellement guère favorable.

La

seule accalmie qu'on puisse noter se situe entre 1815 et 1817 et concerne

trois ouvrages:

Adélaïde de Méran

(1815), seul roman épistolaire de l'œuvre de

Pigault-Lebrun,

Une Macédoine

(1817), et

Tableau de Société

(1817). Ce sont des

récits plus profonds, plus statiques et moins rocambolesques que le reste de

l'œuvre. Or,

il n'y apparait essentiellement que de bons religieux. Ces quelques

années coïncident avec une période de flottement tant dans la production

romanesque de l'auteur qu'au point de vue historique. En effet, n'oublions pas

que Pigault était très lié avec Jérôme Bonaparte

10,

frère de Napoléon, et que

l'Empereur lui-même possédait dans sa bibliothèque personnelle un exemplaire

du

Citateur.

Or, 1815, c'est le retour des Bourbons avec Louis XVIII. Ainsi, la

France, fille ainée de l'Église, retrouve sa vieille dynastie de droit divin et l'Église

reprend tous ses droits, privilèges et acquis d'avant la Révolution. Pigault avait-il

senti le vent tourner et écrit ces trois romans pour se faire quelque peu oublier et,

surtout, protéger sa famille? C'est fort possible, mais la rancune de l'Église est

tenace et

il subit tout de même certaines contrariétés, ce qui ne l'empêcha

10 D'après ce que rapporte Barba, Jérôme Bonaparte nomma Pigault bibliothécaire de sa bibliothèque en Westphalie mais il n'occupa jamais cet emploi.

(25)

pourtant pas de publier dès 1817

Le Garçon sans Souci

où moines, dominicains

et autres religieux n'étaient

à

nouveau nullement épargnés...

Il sera donc question dans cette première partie du traitement que

Pigault-Lebrun réserve aux hommes d'Église. Pour la clarté, et parce que Pigault ne traite

pas les deux groupes de la même façon, nous l'avons divisée en deux études

distinctes: le clergé régulier et le clergé séculier. Nous tenterons d'y repérer les

correspondances qui existent entre la vision voltairienne du clergé et celle que

(26)

CHAPITRE 1

LE CLERGÉ RÉGULIER

Le clergé régulier se compose d'hommes, ou de femmes, ayant embrassé

un ordre religieux particulier et qui sont astreints

à

suivre une règle définie par leur

fondateur. On relève cinq de ces ordres dans la prose de Pigault. Quelques-uns

ne font qu'une simple apparition tandis que d'autres, tels les capucins, se

manifestent

à

de nombreuses reprises. D'une façon générale, les membres de ce

clergé sont sots ou ont un comportement peu exemplaire, voire scabreux. Seuls,

ainsi qu'on le verra, les moines du Grand Saint-Bernard échappent entièrement

à

la verve acide du romancier.

Pigault prend un plaisir évident

à

mettre ses héros dans des situations

abracadabrantes, soit dès leur naissance comme Trufaldin et Happy, soit au cours

de vies généralement agitées, et à plonger ses personnages dans un imbroglio

philosophico-romanesque qui lui permet de mener son attaque contre les

religieux, mêlant à cela des aventures rocambolesques impliquant habituellement

des jeunes femmes. Étant donné la réputation de vie dissolue qu'avaient acquis

les moines depuis déjà longtemps (voir Rabelais !) et la propension qu'on sent

(27)

aura du mal à résister à la tentation - qui avait déjà été à l'occasion celle de Voltaire - de dresser un tableau "plus vrai que nature" de leur comportement.

Tous les ordres n'apparaissent pas dans ses écrits, non ,plus que chez Voltaire, et on verra même qu'il existe quelques omissions surprenantes, mais ceux qui étaient traditionnellement considérés comme les plus représentatifs, à un titre ou

à

un autre (dominicains, capucins...) sont bien là.

Commençons par les lazaristes, membres de la Société des prêtres de la Mission fondée en 1625 par saint Vincent de Paul. Ils se signalent à trois reprises dans l'œuvre de Pigault. Dans

L'Enfant du Bordel

(laOO), ils sont perçus par Chérubin, le jeune héros de ce roman érotique, comme des gens "qui font peur aux enfants", ainsi qu'en témoigne ce passage:

Le sergent lui remit les lettres dont il était porteur; après les avoir lues, le supérieur tira le cordon d'une sonnette qui était près de lui, et bientôt arrivèrent quatre grands Lazaristes, hauts comme des portes. Le supérieur me fit un sermon très pathétique sur les dangers du monde et sur le bonheur que j'avais d'être dans une maison où l'on allait travailler efficacement à la cor-rection de mes mœurs et

à

la rédemption de mon âme. Il me dit ensuite de suivre les révérends frères; ce que je fis de bonne grâce, pour ne pas m'attirer de mauvais traitements11.

Sans que la chose soit clairement exprimée, Pigault, on le sent, n'en veut pas vraiment

à

cet ordre-là. En effet, sans aller pour cela jusqut

à

abandonner

vis-11 PIGAULT-LEBRUN, ML'Enfant du Bordell

' inL'ErotismeauX/Xe siée/e, présenté par Alexandian,

Paris, Éditions Jean-Claude Lattès, 1993, p. 57. Désormais, les renvoisàce texte seront indiqués par le sigle EB.

(28)

à-vis des "révérends frères" l'attitude moqueuse, ou tout au moins condescendante, qui est presque un tic chez lui dès qu'il s'agit de clercs, Pigault leur reconnait implicitement assez de sérieux et de gravité pour "effrayer un enfant", ce qui, sous sa plume, ressemble davantage à un compliment qu'à une attaque. En fait,il semble plutôt vouloir donner l'impression que les lazaristes sont de grands naïfs: Chérubin parvient sans mal

à

leur échapper peu après son internement forcé

à

Saint-Lazare en leur faisant croire qu'il est bien malade. De même, dans l'extrait suivant tiré de

L'Homme

à

Projets, Belle-Pointe, un soldat déserteur, n'a guère de difficulté

à

faire croire au supérieur des lazaristes de Rouen, dont le neveu abbé est compromis dans des aventures galantes bien qu'étant destiné

à

la carrière épiscopale, qu'il parviendra

à

ramener le jeune homme dans le droit chemin :

Il prit le cher oncleàpart.

ee Monsieur, j'ai mangé ici à table d'hôte avec ce petit abbé qui paraît vous

intéresser, qui n'a pas de vices, et qui n'est retenu ici que par les attraits de cette dame que vous voyez là-bas, que je crois très-sage, et qui n'en est que plus dangereuse pour ce jeune homme. Il nous a confié qu'il devait entrer au séminaire de cette ville, dont son oncle est supérieur.

- Cet oncle, monsieur, c'est moi.

- Moi, monsieur, je suis notaire apostolique, et je ne néglige aucune occasion d'être utile au clergé. J'allais vous trouver et vous instruire de ce qui se passe. Vous voilà: entendons-nous sur les moyens de ramener votre neveu à résipiscence. [...] La tête de votre neveu est montée; il pourrait joindreà des torts, jusqu'ici assez légers, le tort plus grave de la désobéissance; et quelles seraient vos ressources, si votre autorité était méconnue? [...] Retirez-vous. Je le conduirai au séminaire; j'y entrerai sous un prétexte quelconque; il me suivra, je le consignerai au portier; vous paraÎtrez : une remontrance douce et l'absence de l'objet aimé feront le reste. (...] Retirez-vous donc; n'ayons pas l'air d'intelligence.

- Je me retire, monsieur, et je vais vous attendre12,..

12 PIGAULT-LEBRUN, L'HommeàProjets,tome " p.107-113. Désormais, les renvoisà ce texte seront indiqués par le sigleH~

(29)

On peut, au passage, remarquer dès maintenant que Pigault durcit le ton dès qu'il est question de personnages appelés aux hautes sphères de la hiérarchie séculière. En effet, le neveu, futur évêque, est présenté comme im-moral et cynique: non seulement

il

trompe son oncle, mais

il

bernera également d'autres interlocuteurs. Le lazariste par contre, assez na'll pour avoir cru Belle-Pointe (la suite montrera que ce brave lazariste avait fort mal placé sa confiance), est un personnage somme toute honnête.

Les lazaristes sont donc, au total, présentés positivement, la crédulité qui semble les caractériser étant, pour des membres d'un ordre religieux, plus assimi-lable

à

la vertu qu'au vice. Dans Jérôme d'ailleurs, Pigault loue leur fondateur qui créa un ordre apportant réellement aide et réconfort aux affligés: UC'était un bien brave homme que ce Vincent! C'est l'unique saint qui ait fondé une congrégation utile13". Cette remarque place d'emblée Pigault dans la lignée de Voltaire dont le critère de jugement, en ce qui concerne les institutions religieuses, est à peu près exclusivement celui de l'utilité sociale, et qui, pour cette raison faisait, lui aussi, dans ses critiques, une exception marquée pour saint Vincent de Paul.

Ce n'est pas la naïveté, par contre, qui caractérise les dominicains. Il est clair que pour Pigault l'ordre des dominicains est emblématique de l'Inquisition et que c'est sous ce seul angle qu'il tient à les représenter. Ils se manifestent en effet

13PIGAULT-LEBRUN,Jér6me,tome Il, p.124. Désonnais, les renvois àce texte seront indiqués par le sigleJ.

(30)

d'une façon très particulière dans l'œuvre puisqu'on les retrouve uniquement dans deux ouvrages qui se déroulent en tout ou en partie en Espagne, soitLa

rolie

Espagnole etLe Garçon sans Souci. C'est par le moyen de ce demier roman que l'auteur fustige particulièrement les dominicains et l'institution dont ils sont l'âme mais, alors que Voltaire,

à

travers l'équipée délirante de Candide par exemple, laisse clairement apparaÎtre le tragique absurde de l'institution inquisitoriale, Pigault-Lebrun, peu pourvu de verve dramatique, laisse immanquablement glisser l'action vers la farce. Il n'en reste pas moins qu'il partage de toute évidence, sur le contraste entre la vocation théorique de ces moines et leur activité réelle, l'opinion que Voltaire exprimait ainsi :

[Le] tribunal de l'Inquisition espagnole [a] cette forme juridique opposée à toutes les lois humaines [où] l'accusé est obligé d'être lui-même son propre délateur, de deviner et d'avouer le délit qu'on lui suppose, et que souventil ignore, [où] c'est un prêtre en surplis, c'est un moine vouéà l'humilité et à la douceur, qui fait dans de vastes cachots appliquer des hommes aux tortures les plus cruelles14.

DansLe Garçon sans Soue;, Pigault, comme Voltaire, insiste d'abord sur le nombre des victimes de l'Inquisition :

Tout le monde sait, ou ne sait pas, que, depuis 1481 jusqu'en 1808, l'inquisition espagnole a condamné 343 522 individus. C'est bien peu de chose, si on veut calculer que, d'une époqueà l'autre, il s'est écoulé 327 ans, ce qui ne porte le nombre des hérétiques corrigés, ou supprimés, qu'à cent mille et quelques-uns par année15.

14VOLTAIRE, Essai sur les Moeurs et l'esprit des nations, vol. XII, p. 350-351. Désormais, les renvoisàce texte seront indiqués par le sigle EMEN.

15PIGAULT-LEBRUN,Le Garçon sans Souci, tome Il, p. 107. Désormais, les renvoisà ce texte seront indiqués par le sigle GSS.

(31)

Il nous donne ensuite,

à titre d'exemple de l'état d'esprit des inquisiteurs, le

drame que représente pour le révérend père supérieur des dominicains de la vme

d'Urgel, le fait qu'il n'a jamais pu offrir

à ses ouailles, qui le regrettent amèrement,

le spectacle du bûcher inquisitorial. L'occasion se présente grâce

à l'arrivée d'un

personnage, Valentin, se faisant passer pour un médecin ambulant qui guérit toutes

les maladies avec un élixir merveilleux (en fait un mélange de vin et de poudre

à canon). Derrière ce déguisement, il a en réalité pour but de délivrer avec l'aide

de comparses, garçons et filles qui le suivent, Estelle, sa bien-aimée, prisonnière

du corrégidor, premier officier de justice de la ville, qui fait croire

à

tout un chacun

qu'elle est sa nièce.

Le père dominicain parvient

à

faire arrêter Valentin et ses amis, les accusant

de sorcellerie. Ils sont faits prisonniers dans le couvent de l'ordre et sont tous

considérés comme succubes ou incubes. Les garçons sont enfermés dans un

cachot. Par contre, res demoiselles sont logées dans le dortoir des pères parce

que "Ies révérends voulaient être

à portée de s'assurer, à chaque instant, du

degré d'intimité où elles étaient avec le diable." (GSS, tome Il, p. 167) Valentin est

soumis à la question pour qu'on puisse prouver ses accointances avec le diable.

Chaque geste, mot ou silence est interprété, selon l'inquisiteur, ses satellites et re

supérieur des dominicains, comme étant d'inspiration diabolique. On décide

enfin de l'écarteler. Mais au moment où l'action pourrait verser dans le tragique,

Pigault, fidèle

à

lui-même, se hâte de la détourner dans la direction où

il se

(32)

concerne les clercs, de mœurs licencieuses. Valentin s'échappe donc, va délivrer ses compagnons, puis tous partent

à

la recherche de leurs amies:

[Valentin] va de chambre en chambre,àl'aide de son passe-partout. Il intime l'ordre absolu de se taire, et il porte tous les vêtements au milieu du corridor, parce qu'il sait que des hommes nus sont hors d'état de se défendre.

cc Quelle manie, dit-il à Michel, ont donc ces moines de coucher deux (sic)

par la chaleur qu'il fait!)) en regardant de plus près, il s'aperçoit qu'il existe, entre les camarades de lit, des différences frappantes; il retourne aux vêtements qu'il a entassé dans le dortoir, et il reconnait ceux de nos sorcières. ccAh!ah!dit-il, messieurs, vous avez deux poids deux mesures!

Vous vouliez nous faire griller, comme sorciers, et vous jouez avec ces damesà mettre le diable en enfer! )) (p. 175-176)

Aucun scandale n'éclata car, bien sûr, l'affaire fut promptement étouffée par les dominicains.

Dans La Folie Espagnole, autre dominicain, autre intrigue de femmes traitée en une succession de scènes de farce. Voici, par exemple, la rencontre entre le dominicain et la jeune Batilde, déguisée en clerc, dont il ne tarde pas

à

deviner le sexe:

cc Par saint Dominique, se disait-il, il ya du micmac dans le fait de ce petit

clerc. Dieu sait si j'ai jamais cherché des aventures; mais, puisque celle-ci se présente tout naturellement, je serai bien dupe... et puis rien n'arrive ici-bas que par ordre de la Providence.

La

Providence a voulu que cette jolie petite fille prit un habit de clerc; la Providence a voulu que le fripon de diacre, qui sans doute abusait de son innocence, fût mangé par les loups; la Provi-dence a voulu que je me trouvasseàpoint nommé pour tirer la petite de ce bois malencontreux; la Providence veut que raie des désirs; la Providence veut donc que je les satisfasse; obéissons

à

la Providence161••

16 PIGAULT-LEBRUN, La Folie Espagnole, tome l, p. 104-105. Désonnais, les renvoisà ce texte seront indiqués par le sigle FE.

(33)

Il ne parviendra pas à ses fins car Batilde réussit à lui échapper, mais

il

en fait assez pour que nous soyons fixés sur l'idée que Pigault se fait des mœurs des dominicains qui, derrière leur prétention

à

censurer les comportements humains et les sentiments qui les accompagnent, se servent surtout de leur droit

à

définir la volonté de la "Providence" pour parvenir

à

leurs fins.

Dans le récit que nous venons de voir Pigault enchevêtre

à

plaisir les personnages de moines d'ordres divers. C'est en effet grâce

à

un cordelier nommé Trufaldin, membre de l'ordre dont nous allons maintenant nous entretenir, que ra jeune fille parvient

à

se soustraire aux entreprises du dominicain. Donnons en quelques lignes l'histoire de ce "pauvre diable", énumération de toutes les hypoc-risies

à

quoi se résume la vie de ces moines: Trufaldin était le fils d'un cordelier d'Urgel et d'une cuisinière; il ne fut bien sûr pas reconnu par ses parents, mais son père avait vu

à

ce qu'il eût une nourrice convenable avec "l'argent que les fidèles destinaient

à

l'entretien des autels." (FE, p.76) Dès l'âge de dix ans, Trufardin fut admis chez les cordeliers parce qu'il savait un peu de latin, lire et écrire.

À

quatorze ans,

il

ne se livrait plus qu'à l'étude et acquit ainsi un grand savoir. Le révérendissime évêque de Saragosse le convoqua, ainsi que des théologiens, pour débattre la question de la conception de la vierge Marie. Après la réponse de Trufaldin, Mulier

erat; ergo semen emisit17, qui plaisait beaucoup à l'évêque, celui-ci le garda au palais épiscopal et dès lors Trufaldin put voir ses ambitions réalisées. Sur ces entrefaites,

il

se lie d'amitié avec Pedro, jeune clerc qui était fort dévoué

à

l'évêque.

(34)

Pendant une messe, Pedro demande à Trufaldin de venir le rejoindre dans sa

chambre sur le coup de minuit. Trufaldin s'exécute et il découvre en Pedro, on

s'en doutait, une jeune fille, Batilde; ils deviennent plus que des amis et bientôt

Batilde se retrouve enceinte. Les deux jeunes gens projettent de s'enfuir, mais

l'évêque les entend et veut les assommer. Devant les raisonnements logiques de

Batilde sur les suites qu'aurait un scandale, il les laisse toutefois prendre son

ar-gent et ils partent immédiatement pour Burgos.

Là se situe la rencontre du

dominicain dont il a été question précédemment et les deux moines, en fin de

compte, passent le plus clair de leur temps

à

se disputer la jeune fille.

Deux autres cordeliers apparaissent dans Mon Oncle Thomas, qui n'ont

pas la simplicité d'âme de Trufaldin : ils profitent sans vergogne des charmes

d'une belle repasseuse. Ils sont découverts et un procès s'ouvre... mais laissons

plutôt Pigault nous raconter la suite

MONSEIGNEUR

Deux vauriens ne sont pas hier entrés chez toi ?

LOUISON

Deux dignes prêtres, monseigneur. (...]

Je repasse pour le couvent, etilfaut être complaisante si on veut conserver ses pratiques.

MONSEIGNEUR

Et cette complaisance s'étend indistinctement sur tous les membres de la communauté?

LOUISON

Non, monseigneur; je n'en connais que quatre. Le prieur et le procureur ont pris des dévotes: les autres n'ont plus besoin de rien 18.

18 PIGAULT-LEBRUN,Mon Oncle Thomas, tome l, p. 160-163. Désormais, les renvoisàce texte seront indiqués par le sigle MOT.

(35)

On devine l'épilogue: les moines ne sont pas le moins du monde inquiétés car on s'empresse de mettre fin aux naïves admissions de la repasseuse.

Des cordeliers,

il

est aisé de passer

à

la branche réformée de leur ordre qui a été créée au XVIe siècle, les capucins. Le personnage du capucin occupe une place importante dans l'œuvre puisqu'il apparaÎt

à

sept reprises dont cinq fois dans les cinq premiers romans de Pigault. Deux éléments le caractérisent : la bêtise et la paillardise. Ce dernier trait, qui apparaÎt le plus souvent et sur lequel Pigault ne tarit ni sur les détails, ni sur les sous-entendus, correspond parfaitement

à

la perception populaire, acceptée longtemps comme allant pratiquement de soi (le capucin pouilleux et paillard...), mais devenue scandaleuse

à

la suite des attaques des philosophes, et bien sûr de Voltaire, dont on pourrait par exemple citer ce passage du

Dictionnaire Philosophique:

Dans ce procès des capucins, on accuse frère Grégoire d'avoir fait un enfant

à

Mlle Bras-de-Fer, et de l'avoir ensuite mariée

à

Moutard le cordonnier. On ne dit point si frère Grégoire a donné lui-même la bénédiction nuptialeà sa maîtresse età ce pauvre Moutard avec dispense. S'UI'a fait, voilà le scandale le plus complet qu'on puisse donner;il renferme fornication, vol, adultère, et sacrilège. Honesco referens.

Je dis d'abord fornication, puisque frère Grégoire forniqua avec Magdeleine Bras-de-Fer, qui n'avait alors que quinze ans.

Je dis vol, puisqu'il donna des tabliers et des rubans

à

Magdeleine, et qu'il est évident qu'il vola le couvent pour les acheter, pour payer les soupers, et les frais de couches, et les mois de nourrice.

Je dis adultère, puisque ce méchant homme continuaà coucher avec Mme Moutard.

Je dis sacrilège, puisqu'il confessait Magdeleine. Et s'il maria lui-même sa maîtresse, figurez-vous quel homme c'était que frère Grégoire19.

19 VOLTAIRE,Dictionnaire Philosophique,article "scandale", vol. XX, p. 400-401. Désormais, les renvoisà cet ouvrage seront indiqués par le sigle DR

(36)

Plusieurs des capucins décrits par Pigault se laissent donc tenter, selon le

modèle admis, par le démon de la chair et entament souvent leurs préliminaires de

séduction dans une voiture publique où l'espace est toujours très restreint. C'est

de cette manière que, dans

L'Enfant du Bordel,

s'amorcent les premières amours

d'une certaine Félicité avec un capucin: frère Ange séduit Félicité en lui procurant

quelques "extases" jusqu'ici inconnues de la jeune fille, le tout en présence de la

mère de celle-ci, qui ne s'aperçoit de rien. Arrivé

à

ce point du récit, Pigault ne

résiste pas au plaisir de fabriquer

à nouveau le genre d'épisode pour lequel il a

une évidente prédilection : la jeune fille ayant totalement succombé au charmes

du capucin, elle part pour Soissons afin de le retrouver dans un couvent de

cette ville où elle se fera passer - Pigault ne varie guère les procédés - pour un

enfant de chœur. Dès le soir de son arrivée, elle va retrouver frère Ange dans sa

cellule. Deux mois s'écoulent ainsi jusqu'au jour où la communauté apprend

que l'enfant de chœur du nom d'Alexis est une jeune fille.

Frère Ange n'est

même pas incriminé.

En ce qui concerne le capucin et la Westphalienne des

Barons de Fe/sheim,

leurs amours, encore dans une voiture publique, sont quelque peu contrariées par

la présence d'un voyageur qui juge le comportement du capucin indigne de ce

qu'il représente.

Après une altercation,

le voyageur parvient

à faire sortir le

capucin de la voiture. Celui-ci réussit

à

rejoindre ses compagnons de voyage

dans une auberge où l'on doit faire halte pour la nuit. Le capucin et la Westphalienne

(37)

l'autre cachée dans un coffre

à

avoine. Le père Sacrement, c'est son nom, est tout de même cette fois-ci condamné

à

recevoir cinquante coups de bâton tandis que la dame devra rester en prison aussi longtemps qu'il plaira au mari.

La bêtise le disputant

à

la paillardise,

il

arrive chez certains de ces capucins que la luxure se trouve être involontaire. C'est le cas du père de Happy, protagoniste de

L'Enfant du Carnaval,

le père Jean-François, "capucin indigne dans toute l'étendue du mot. Ignorant comme son saint fondateur, crasseux comme lui, gour-mand comme tous les capucins du monde chrétien réunis, égoïste et insouciant comme eux, du reste assez honnête pour un moine." (EC, p. 30) Il a fait rire des générations de lecteurs en heurtant par inadvertance un plat d'épinards posé sur la table de la cuisine durant ses ébats avec la cuisinière de M. Bridault, ancien magistrat de la ville de Calais. Ils sont bien sûr tous les deux innocents; le père Jean-François avait trop bu et la cuisinière avait trop mangé... Notons au passage que ce roman semble bien être en partie autobiographique. Le début de l'action se déroule

à

Calais, berceau de Pigault. Des amours contrariées jalonnent le récit et rappellent les péripéties amoureuses de la vie de l'auteur. Celui-ci aura, par exemple, un emploi

à

Saumur pendant la Révolution. Or, les Rosiers, où Happy et sa femme Juliette se réfugient pendant cette même période, se trouvent

à

25 km de Saumur. L'amour des deux héros restera inébranlable dans la tourmente, tout comme celui de Pigault et d'Eugénie. Enfin, la fougue de Happy et la douceur de Juliette correspondent aux caractères de l'auteur et de son épouse tel qu'ils sont décrits dans la biographie de Barba.

(38)

Dans

Mon Oncle Thomas

un jeune garçon, assoupi pour avoir abusé des

plaisirs de la table, se réveille un beau matin enrôlé chez les capucins. Thomas,

c'est son nom, surpris de se retrouver en un pareil lieu, tempête, fulmine, crie à

l'injustice mais l'on arrive enfin à le calmer. Après quelques jours passés au

monastère d'Arras, il devient clair que Thomas "n'avait de capucin que l'habit" :

il volait et jurait, mais on ne lui infligeait que de douces pénitences parce

que lorsqu'il allait à la quête, il ramenait beaucoup de provisions. De nouvelles

péripéties permettent ensuite

à

Pigault d'introduire le genre de scène qu'il

semble affectionner (à moins que ce ne soit celui que son public réclame) : le

père provincial étant mort, on doit procéder à l'élection de son successeur.

Voilà en quoi consiste cette élection, selon Pigault :

[...] tout tenait à un pou qui s'appelle le pou séraphique.

La

cloche a sonné, tous les pères sont rassemblés autour d'une grande table couverte de papier blanc; les frères, qui n'ont droit à aucune dignité, sont humblement rangés en cercle derrière les révérences; on chante le Ven; créator; on s'assied.

Chaque père tire un peigne de sa manche; chacun se peigne la barbe sur la table; une nuée de poux couvrent le papier.

Aussitôt toutes les lunettes sont braquées; on cherche, on examine, on conteste, on commente longuement, gravement, et quand le pou le plus gros, le plus gras, le plus appétissant est tiré de la multitude et proclamé pou

séraphique, les autres, soigneusement enveloppés dans le papier, sont brûlés

dans l'encensoir, et la fumée de leur graisse offerte en holocauste au seigneur. Celui dont la barbe a eu le bonheur de produire et d'élever le saint pou est nommé provéditeur, ou, si vous "aimez mieux, président du chapitre: et commeil est de la faible humanité de courir après les grandeurs, aucun père ne s'était peigné depuis le commencement de la maladie du provincial indigne; aucun ne s'était même gratté, et au contraire, chacun s'était (sic) soigné, alimenté, engraissé les insectes aimables à quiildevait pouvoir la prééminence d'un moment: première cabale.

(39)

scrupuleusement le milieu, le juste milieu de la table; on

y

place avec respect le pou séraphique, qui va manifester les décrets célestes. Tous les pères ont le menton appuyé sur le bord de la table, et la barbe étendue en éventail. On attend dans le silence et le recueillement qu'il plaise au pou de choisir une retraite, et le prédestiné dont la barbe a recueilli ce trésor estàl'instant promu au grade éminent de provincial. Que d'effort pour l'attirer ce pou bénévole! L'huile de poisson, le cambouis et ce qu'il y a de plus odorant a dès le matin humecté, parfumé, engraissé les barbes des bons pères: seconde cabale. Le nouveau provincial entonne un Te Deum, les subordonnés font chorus, et le tout se termine par un grand dîner, où on boit, à la santé des bienfaiteurs de l'ordre, les vins excellens qu'ils ont envoyé pour la fête.

Dès le commencement des opérations mystiques, frère Ange avait ri de ce rire qui annonce le mépris des choses les plus respectables. On lui avait passé les juremens, le cabaret, l'ivresse, le défaut de soumission; mais rire du pou séraphique! c'est ce que capucin n'a jamais pardonné, c'est ce qu'il ne pardonnera jamais. (MOT, tome III, p. 202-205)

Voilà donc la façon qu'a choisie Pigault de donner vie à l'opinion exprimée par Voltaire, avec plus de discrétion sans doute, mais cependant assez clairement, dans

l'Instruction du gardien des capucins de Raguse

à

frère

Pédiculoso partant pour la terre sainte

dans laquelle frère Pédiculoso, par son seul nom, nous résume l'image populaire du moine pouilleux, et qui se conclut d'ailleurs dans cette phrase: "Je me recommande

à

vos prières et à celles du petit peuple qui habite dans votre sainte barbe20."

Ainsi donc, les représentations négatives de la gent monastique nées avec le Moyen Âge puis transmises comme une donnée réelle par une certaine littérature - pas toujours ouvertement critique d'ailleurs -, finalement

20 VOLTAIRE, Instruction du gardien des capucins de Raguseà (fére Pédiculoso partant pour la terre sainte, vol.XXVII, p. 309.

(40)

systématiquement stigmatisées au XVIIIe siècle, se retrouvent chez

Pigault comme elles s'étaient trouvées chez Voltaire. Mais alors que le dominicain

fanatique est encore menaçant chez l'un

il a perdu ses griffes chez l'autre. Le

reste, par contre, et en particulier le capucin pouilleux et le cordelier paillard, sont

assez semblables et confonnes

à

la tradition

à

la fois populaire et littéraire.

Il faut toutefois citer le cas d'un petit groupe qui, non seulement fait

excep-tion, mais a même l'honneur de ne recevoir que des éloges:

Nous arrivâmes au pied du mont Saint-Bernard. Quel spectacle pour un enfant élevé dans l'abondance, sous le ciel le plus riant! Une immense chaîne de montagnes, dontl'œil cherche en vain la cime; d'énormes masses de roches, couvertes de neige en tout temps; dans leurs cavités, des amas effrayans de glaces, qui ne fondront jamais. Nulle trace de végétation; pas un oiseau dont le chant annonce au voyageur attristé son arrivée prochaine à un climat plus doux. La nature est toujours en deuil dans ces climats affreux.

C'est là cependant que Bernard de Menthon fonda, au dixième siècle, un monastère qui existe encore. Il trouva des religieux qui renoncèrent à tout, jusqu'à l'influence du soleil, et ceux-là eurent des successeurs. Ces pieux cénobites errent sans cesse sur ces monts glacés pour chercher le voyageur égaré ou enseveli sous la neige. Des chiens les aident dans cette pénible recherche, et le malheureux qui touche au terme de sa vie, que l'espoir même abandonne, est porté à l'hospice par des mains charitables, qui le réchauffent, qui le nourrissent, quelle que soit sa religion. Les moines du mont Saint-Bernard plaignent les hérétiques et les aiment comme leurs frères. (J, tome III, p. 169-170)

Ce brevet de bonne conduite, dont on aura remarqué le ton lyrique, est

toutefois décerné en passant (aucun de ces moines n'est mis en scène dans le

roman), mais la louange est assez exceptionnelle - unique, en fait - pour attirer

(41)

clairement de ce court passage et

il

est, bien sûr, tout

à

fait voltairien: l'utilité publique. Sur ce plan, il semble que les bénédictins, d'une façon générale, aient gardé une réputation assez favorable à l'époque de Pigault car ils n'apparaissent pas autrement dans la galerie de marionnettes lubriques que constitue l'ensemble de ses allusions au clergé régulier.

Pour les autres, ils ne pensent, en dépit des vœux qu'ils ont prêtés, qu'à satisfaire leurs appétits, charnels d'abord, - parce que l'auteur voit volontiers les choses sous cet angle - mais plus généralement matériels.

La

spiritualité ne tient strictement aucune place chez les moines de Pigault.

Mais qu'en est-il des ordres féminins? On pourrait s'attendre

à

ce que cet amateur d' "histoires de femmes" ait trouvé là une riche matière à exploiter.

Or on constate qu'en fait ils sont pratiquement absents de son œuvre. Une supérieure de couvent est évoquée à propos de la punition d'un abbé21,deux ou trois moniales apparaissent çà et là, représentées comme "bien dévotes" 22 ou, dans un autre cas, "laide" mais avec "cet air bon et patient ordinaire à ces dignes filles" (J, tome Il, p. 67), une marquise dit s'être distraite, alors qu'elle était chanoinesse, de la présence d'un régiment (MOT: tome l, p. 143), et c'est à peu près tout ce qu'on peut trouver dans les vingt romans, six ou sept paragraphes,

21 Voir p. 60.

22 PIGAULT-LEBRUN, Une Macédoine, tome III, p. 44. Désormais, les renvois à cet ouvrage seront indiqués par le sigle M.

(42)

neutres ou même discrètement élogieux, en face de centaines de pages s'étendant

à l'envie sur le comportement ridicule ou immoral des moines. Là encore, Ufaut

bien dire que Pigault ne fait que suivre Voltaire qui, à travers sa polémique

anti-monastique ne s'en prend guère aux ordres religieux féminins que pour se

scandaliser du nombre de umalheureuses" qui

y sont enrôlées contre leur gré.

Point de vue dont on sait qu'il était largement répandu au XVIIIe siècle, comme

en témoigne la teneur de

La Religieuse de Diderot. Il est remarquable de constater

qu'en dépit du fait que la contrainte était vue comme partie intégrale de la vie

conventuelle, il était admis que les ordres féminins étaient bien moins décadents

moralement que leurs vis-à-vis masculins. Là sans doute doit se chercher l'origine

de cette remarquable abstention de critique à l'endroit des religieuses que l'on

constate chez Voltaire et, par répercussion, chez Pigault.

Ainsi donc on voit que celui-ci,

à sa manière et avec son style, qui ne sont

bien sûr pas ceux de Voltaire, suit cependant les préventions et plus

généralement les critères de jugement de son modèle. En fonction de ceux-ci, qui

ont trait essentiellement

à l'utilité sociale, le clergé régulier n'est pas chose à

éveiller sa sympathie.

Qu'en sera-t-il du clergé séculier qui, lui, ajoute

à la vocation spirituelle

un rôle social auquel Pigault, toujours après le Patriarche, est beaucoup plus

(43)

CHAPITRE Il

LE CLERGÉ SÉCULIER

Voltaire, caractère peu contemplatif de toute façon, n'avait aucune sympathie pour l'idéal même du monachisme et

il

était conforté dans ses préjugés par la décadence réelle de la vie monastique

à

son époque. Il en allait différemment toutefois, pour la fonction, mi-spirituelle, mi-sociale, du curé de paroisse, comme en témoignent les opinions beaucoup plus nuancées qu'il exprime dans ses "Catéchismes" dialogués. On va voir que Pigault-Lebrun ne s'éloigne guère de ce point de vue dans sa propre approche du clergé séculier. Ceux de ses personnages qu'on peut rattacher

à

cet état appartiennent

à

neuf catégories

différentes: on trouve chez lui des archevêques et des évêques, des grands

vicaires, des chapelains, des "prêtres", des curés et des vicaires, des "directeurs" et des abbés.

On peut distinguer,

à

travers ces diverses catégories, deux groupes correspondant en gros au haut clergé et au bas clergé. Appartiennent au haut clergé les archevêques et les évêques, ainsi que leurs assistants, les grands vicaires. Dans le bas clergé se retrouvent les "prêtres", les chapelains et les curés ainsi que leurs vicaires. Nous ne ferons pas ici de distinctions entre ces différents titres car

Références

Documents relatifs

Depuis sa nomination à la direction du Centre chorégraphique national de Tours en janvier 2012, Thomas Lebrun a créé 11 pièces chorégraphiques et diffusé son répertoire pour plus

Ces sanctuaires ou lieux saints manifestent que l’Église ne se donne pas à elle-même les lieux où elle doit être Église, c’est le Christ, souvent par des intermédiaires, qui

Cette installation sonore se déploie visuellement sous trois formes ou trois temps: une sérigraphie d’un tableau de François Morellet (la référence issue de la

Toutes les justifications doivent figurer sur votre copie, mais la r´edaction doit rester sobre.. Vous pouvez admettre un r´esultat, `a condition de le signaler

Toutes les justifications doivent figurer sur votre copie, mais la r´edaction doit rester sobre.. Vous pouvez admettre un r´esultat, `a condition de le signaler

Ainsi, passant des Misères aux Misérables, Hugo crée en même temps de toutes pièces le personnage du sénateur lecteur de Pigault-Lebrun, et attribue cette même lecture à

D'une part, nous avons défini une méthode générale d'aiullyse de la structure fine de la difIusion en mer; d'autre part, nous avons mon- tré que le modèle réduit hydraulique est

This story becomes particularly compelling in real dimension 4, not only because of the mature state of the theory of K¨ ahler-Einstein metrics on compact complex surfaces [2, 27,