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Principes de relations étrangères : une analyse contextuelle de quelques discours de Démosthène

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PRINCIPES DE RELATIONS ÉTRANGÈRES.

UNE ANALYSE CONTEXTUELLE DE QUELQUES DISCOURS DE DÉMOSTHÈNE

SPIRIDON KONSTADATOS DÉPARTEMENT O"HISTOIRE UNIVERSITÉ McGiII, MONTRÉAL

LE 15 DÉCEMBRE 1997

Thèse soumise

à

la Faculté d'Études supérieures et de recherche comme exigence partielle du doctorat

(4)

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(5)

ABSTRACT

The aim of this thesis is ta examine certain aspects of the thought of the orator Demosthenes, which relate ta foreign affairs. Starting from the Demosthenic corpus, the investigation goes beyond the question at issue in any particufar speech in arder ta note some of the permanent principles which governed the politics of the orator and determined his choices.

It deals particularly with Demosthenes' position on certain ideas, such as interest, power, alliances, reputation and law, his choice of war or of peace, and the importance which the orator gives ta chance and opportunity.

After a contextual examination of these ideas, the thesis suggests the existence of an ensemble of principles the foundation of which was the interest of the city; in view of the instability of the times, this interest required an extent of power which only alliances could ensure. Ta achieve them, a city needed to cultivate its image. since it had no abifity ta impose alliances. As for chance, it is suggested that, without being a fatalist, Demosthenes took senous aceount of il.

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REMERCIEMENTS

Je tiens

à

exprimer mon immense gratitude au professeur Michael J. Silverthorne qui a su me diriger par ses conseils érudits. tout en m'offrant "encouragement et le support moral qui m"étaient indispensables pour menerà

terme cette thèse.

J'aimerais aussi remercier profondément le professeur Jacques Bouchard qui a bien voulu réviser mes écrits, et le professeur Michael Schaper qui a lu pour moi les textes allemands de ma bibliographie.

Enfin je tiens

à

remercier tous mes proches pour leur support; ils ont dû faire preuve de compréhension et tolérance remarquables

à

mon égard pendant le temps de la rédadion de cet ouvrage.

(7)

RÉSUMÉ

Le but de cette thèse est d'examiner certains aspects de la pensée de l'orateur Démosthène concernant la politique étrangère. Ayant le corpus démosthénien comme point de départ, la recherche va au-delà de la question dont chaque discours traitait, afin de repérer des principes permanents qui régissaient la politique de l'orateur et déterminaient ses choix.

Il est notamment question de l'attitude de Démosthène

à

l'égard de certains notions, telles que l'intérêt, la puissance, les alliances. le prestige et le droit, son choix entre la guerre et la paix. enfin l'importance que l'orateur accordait à la chance età l'occasion.

Après l'examen contextuel de ces notions. la thèse suggère l'existence d'un ensemble de principes. dont la base fut l'intérêt de la cité; vu l'instabilité de l'époque, cet intérêt nécessitait une puissance que seules les alliances pouvaient assurer. Pour y arriver, une cité devait cultiver son image. puisque elle n'était pas en mesure d'imposer des alliances. Quant

à

la chance. il est suggéré que, loin d'être un fataliste, Démosthène en tenait sérieusement compte.

(8)

TABLE DES MATIÈRES

1. INTROPUCTION 1

II. BIOGRApHIE - CONTEXTE HISIQBIQUE 11

11.1. LA JEUNESSE DE DÉMOSTHÈNE 12

11.2. L'ARRIVÉE SUR LASCÈNE POLITIQUE 15

11.3. DÉMOSTHÈNEET LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE 20 11.3.1. L'état diplomatique d'Athènes en 354/3 20

11.3.2. Les discours sur la politique étrangère 27

1 Sortir de l'isolement 2 7

2. La question du Nord 36

3. Latrêve 45

4. La reprise des hostilités 48

5. Épilogue 51

III. PRIORITÉS

ET

MOYENS DE LA DipLOMATIE 52

111.1. L'intérêt de la cité 53

111.2. La diplomatie au service de l'intérêt 68

111.2.1. La (JlJissance 68

111.2.2. Les alliances 81

111.2.3.La culture de l'image de la cité 93

111.3. Le droit. 109

111.4.La paix ou la guerre? 125

111.5.Les éléments "hors contrôle" 135

IV. Ç()NCLUSIOO 140

ABRÉVIATIONS 162

(9)

1. INTRODUCTION

Démosthène marqua de façon indélébile l'histoire du IVe siècle et ce à

une échelle bien plus ample que celle de sa cité, justement parce que sa cité était à l'époque la plus illustre de l'Hellade. Cependant sa marque ne changea pas l'histoire; Démosthène est parvenu jusqu'à nous comme un obstacle majeur au virage historique véhiculé par le roi de Macédoine Philippe II. De ce point de vue, l'orateur athénien ne fut que la personnification de la réaction d'une étape de t'histoire de céder sa place à une autre. Une réaction aussi farouche que vaine, comme c'est toujours le cas lorsque l'ancien affronte le nouveau:

"II faut reconnaître que Démosthène, le porte-parole du parti anti-philippique, employa tout son talent ainsi que les moyens les plus divers pour déjouer les plans du monarque ennemi, et que son zèle contre la Macédoine prenait sa source dans un sentiment infiniment plus élevé que celui d'Eschine et des autres démagogues favorables au roi. Pourtant, l'histoire nous offre peu de figures aussi attristantes que celle du grand orateur athénien. Il méconnut son temps, son peuple, ses adversaires, et lui-même. Sa vie et les conséquences épuisantes de son erreur fondamentale, n'eurent d'autre résultat que de rendre plus éclatant le triomphe du Macédonien. Même la victoire totale de la Macédoine ne lui révéla pas son erreur: aveuglé par l'amour-propre, l'impuissance et la force de l'habitude, il continua à caresser ses anciennes chimères sans voir qu'il leur avait lui-même survécu et qu'une ère nouvelle avait commencé, qui allait révolutionner le monde."1

Par conséquent, et toujours du même point de vue, Démosthène ne présente pas grand intérêt

à

part l'aspect tragique de sa lutte et la qualité

(10)

littéraire absolument remarquable de ses discours. Ce fut d'ailleurs cette qualité qui sauva l'œuvre de l'orateur, faisant d'elle un modèle de la langue attique.

L'œuvre de Démosthène, du moins la partie qui nous est parvenue, constitue d'autre part la principale source d'informations historiques sur cette partie du IVe siècle, car les Helléniques de Xénophon s'achèvent avec la bataille de Mantinée (362). D'autres historiens de l'antiquité écrivirent sur la période suivante, mais des uns seuls quelques fragments de leur œuvre nous sont parvenus (Théopompe) et les autres sont bien plus tardifs (Denys d'Halicarnasse, Diodore de Sicile). A côté des historiens il y eut aussi des biographes comme Plutarque ou Pseudo-Plutarque, tardifs eux aussi. Quant aux autres orateurs de la même période, les œuvres dont nous disposons sont peu nombreuses, à l'exception du large corpus d'Isocrate.

L'œuvre de Démosthène fut donc appréciée premièrement pour son langage et ensuite pour ses précieuses informations sur l'histoire de son époque; notons cependant que les historiens qui traitèrent de cette période mirent en général au centre de leur intérêt les rois macédoniens Philippe Il et Alexandre le Grand plutôt que la cité d'Athènes.

L'influence de Démosthène sur la postérité, et par conséquent la popularité de son œuvre, fluctuèrent beaucoup; sommairement2 nous notons que l'atticisme alexandrin avait donné la priorité à Lysias; Démosthène devint l'orateur par excellence à l'époque impériale. L'abondance des manuscrits byzantins3 démontre l'intérêt particulier de cette période. Cependant, ce fut Bessarion en 1470 qui s'intéressa le premier

à

Démosthène pour ses idées

2Pour une révue detaillée voir E. Drerup 1923 "Demosthenes im Urteil des Altertums" et C.D. Adams 1927 "Demosthenes and his influence-.

(11)

plutôt que pour ses mérites d'orateur. En traduisant la première Olynthienne, Bessarion voulut inciter les Occidentaux à une guerre contre les Ottomans4. Démosthène servit de nouveau comme source d'inspiration patriotique contre Napoléon à travers la traduction de F. Jakob. Au XXe siècle, un ouvrage sur Démosthène dans le même sens fut rédigé par Georges Clémenceau, président de la France (1917-1920) et membre de l'Académie. L'orateur servait donc de symbole de la lutte nationale en cas d'invasion; à l'époque du classicisme, il incarna la défense de la Grèce classique contre le brutal "barbare:' du Nord. De plus, il fut le symbole de la démocratie aux yeux des libéraux notamment en Grande Bretagne. Mais entre temps, le XIXe siècle fut marqué par le nationalisme européen. L'Allemagne s'unifia grâce aux efforts d'Otto von Bismarck, dont la politique ressemblait aux yeux de plusieurs contemporains à celle de Philippe. La défense contre le conquérant qui avait inspiré Jacob et même A. Schaefer, qui en 1885 présenta Démosthène comme le grand défenseur de la civilisation, céda ainsi sa place à l'ère de nouveaux états nationaux qui parvenaientà se créerà travers des combats. En 1878, J.G. Droysen5 avait déjà démontré que l'époque hellénistique ne constitua pas la pierre tombale du monde hellénique comme c'était l'avis du classicisme, mais au contraire une nouvelle période d'essor, dû à l'intervention éclairée de Philippe; il n'est par conséquent point surprenant que Droysen vit en Démosthène un noble aveugle, incapable de s'élever plus haut et de voir plus loin que les intérêts locaux de l'Attique. Ce point de vue favorisa évidemment Isocrate qui représenta le courant panhellénique de la pensée du IVe siècle6•

Après la première guerre mondiale la tendance se renversa; nous avons

4Vast 1878.p.391, Irmscher 1976. p. 183. S"Geschichte des Hellenismus".

(12)

déjà parlé du livre de Clémenceau qui parut en 1926 et fit de nouveau l'éloge de la lutte et du patriotisme de Démosthène7 • Suivirent les ouvrages de P. Cloché et W. Jaeger qui, d'une façon bien plus érudite que politique, se penchèrent eux aussi sur la question du sérieux de la lutte de Démosthène et tentèrent de prouver que ses propositions étaient fondées et qu'il s'inspirait tout de même de sentiments panhelléniques. En d'autres termes, ils s'efforcèrent à répondre aux mêmes questions qui avaient préoccupé Droysen quelque ci nquante ans auparavant.

Après la seconde guerre mondiale, les érudits tentent de se détacher de cette question; ayant réalisé que le phénomène de la cité grecque nécessitait une nouvelle définition, ils y concentrent leur intérêt. Les institutions de la cité seront alors scrutées à la loupe par des érudits tels que M.H. Hansen ou E.M. Harris. De plus, plusieurs monographies viendront clarifier des événements historiques du IVe siècles. Certes, des ouvrages consacrés à Démosthène ne disparaissent guère, mais ils insistent sur l'ancienne question; le titre d'un excellent et récent (1993) ouvrage de R. Sealey est très éloquent: "Demosthenes and His Time, A Study in defeat''9.

Le présent ouvrage a pour but de dépister les idées politiques de Démosthène, plus précisément dans le domaine de la diplomatie, et d'en établir si possible une forme d'idéologie de l'orateur. Nous avons entamé l'étude qui suit parce que la lecture de ses discours nous a donné l'idée d'examiner le politicien Démosthène dans son ensemble, de façon autonome,

7S'agissait-il d'une simple coïncidence que cefutun Français qui prétendit qu'Isocrate était "au service de l'état major allemand"? (Mathieu 1925, p. 221)

aCitons àtitre d'exemple les nombreuses publications de Cawkwell entre 1960 et 1984.

90e plus, dès l'introduction (p.5), l'auteur annonce aux lecteurs que son but consiste à revoir l'histoire de Démosthène et d'Athènes démosthénienne à la lumière de la compréhension actuelle de la société politique athénienne; plus précisement il tenta d"abolir la division monolithique du monde politique d'Athènes entre les pro et les antimacédoniens.

(13)

non seulement comme l'alter ego de son heureux adversaire. En étudiant le corpus démosthénique, notamment ses harangues politiques, au lieu d'un orateur épris d'un acharnement contre Philippe allant jusqu'à la monomanie, nous avons vu un homme poiitique10 complet. muni d'une connaissance profonde du paysage politique intérieur et extérieur de son époque. En effet, Démosthène. en traitant chaque question qui surgissait, était en mesure de proposer des solutions appuyées par une argumentation qui tenait compte de l'ensemble de la situation, et d'arriver au cœur du problème sans se laisser influencer par la passion ou les conditions précaires; de plus, ses propos nous laissent l'impression que les arguments du moment ne constituaient que l'application

à

chaque cas d'une pensée globale tellement structurée que l'on oserait parler d'idéologie.

Nous sommes bien conscient du risque inclus dans le terme idéologie. Ce qui est tout à fait évident de nos jours, puisque tout mouvement jusqu'au plus futile, commence par la rédaction d'un manifeste, était quasi inconcevable pendant l'antiquité. Et encore, il paraît bien plus réaliste de tenter de dépister une sorte d'idéologie chez Périclès vu par Thucydide, chez Thucydide lui-même ou encore chez Hérodote, qu'en fouillant les idées éparpillées dans un corpus de harangues politiques. L'historien écrit afin que l'on lise son œuvre, tandis que le politicien parle dans l'espoir d'être écouté; encore, si nous tenons compte des conditions dans lesquelles les harangues étaient prononcées à l'assemblée du peuple, il ne serait pas exagéré de dire que parfois se faire entendre était déjà un exploit11 . A part la différence déjà très significative entre

10Au cours de cette thèse, nous nous servirons des termes "homme politique" et "homme d'État"; il s'agit de termes conventionnels dont l'usage ne signifie point que nous refusions l'argumentation de Hansen (1983) sur la non existence d'hommes politiques au sens actuel du mot à l'époque de Démosthène. Nous pensons que la définition de Hansen est bien pertinente mais elle concerne surtout la politique intérieure, car elle touche la relation de l'homme politique avec le parti organisé.

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l'oral et l'écrit, il y en a une autre encore plus importante qui sépare le politicien du vrai penseur politique

à

savoir que ce dernier a l'avantage de choisir son sujet et de le traiter

à

son aise sans se préoccuper des circonstances; ensuite il peut continuer le développement de sa pensée dans un second ou un troisième ouvrage en y apportant les clarifications ou les changements qu'il jugera nécessaires. Le politicien par contre est tenu de s'exprimer sur des sujets qu'il ne choisit pas,

à

de moments qui eux aussi lui sont imposés12; ses propos ne peuvent par conséquent refléter que l'application de ses idées sur chaque cas précis sans lui offrir l'occasion de développer l'ensemble de sa pensée13; d'ailleurs, avoir un système général d'idées régissant les choix particuliers n'est pas un sine qua non pour un homme politique, puisque il existe parmi eux ce genre de bons tacticiens qui ressemblent

à

un capitaine de navire très habile quand il doit éviter un danger mais qui n'a pas fixé sa destination.

Dans le contexte du IVe siècle, nous avons trois catégories de personnes préoccupées par la politique que nous pouvons distinguer grâce aux ouvrages qui nous sont parvenus et dont les traits particuliers permettent cette distinction; la première catégorie, celle de la politique combattante est en grande partie représentée par le corpus démosthénien, étant donné qu'il est le plus ample corpus d'orateur dont nous disposons14; la deuxième catégorie est celle des philosophes qui examinent les systèmes politiques; nous croyons que que I"orateur faisait après avoir prononcé chaque harangue à l'assemblée; suivant cette opinion, nous disposons des brochures politiques plutôt que des harrangues (Schwartz 1893). Cette interprétation a été abandonnée. Pour une discussion sur ce sujet voir Montgomery 1985, p. 40). 1211 est entendu que nous décrivons seulement la tâche de l'homme d'État en tant que politicien, sans tenir compte de sa possibilité d'employer une autre partie de son temps au développement théorique de questions politique: ce ne fut pas le cas de Démosthène, du moins en ce qui concerne ses œuvres qui nous sont parvenues.

13Cette réalité n'est pas sans exceptions; dans le cas de Démosthène il s'agit de son plaidoyer Sur la Couronne par lequel il s'efforça de défendre l'ensemble de sa carrière politique.

14Pour une discussion recente et ample sur l'histoire du corpus et "authenticité de certains discours, voir Sealey 1993, app. 1 et 2.

(15)

le plus représentatif c'est Platon qui, quoique souvent utopique, avança des propositions, plutôt qu'Aristote qui en général se contenta de la description, sans doute profonde et pragmatique, de la réalité politique existante. Entre la pure théorie et la politique quotidienne nous réservons une place en guise de troisième catégorie à Isocrate qui se servit de la panoplie de l'orateur afin d'atteindre les buts du philosophe; en effet, Isocrate rédigea des harangues dont la plupart fut divulguée sous forme de brochures politiques sans jamais être prononcée devant un public; ceci permit

à

Isocrate de développer ses idées à partir de la sérénité du bureau, en évitant les contraintes de la tribune. Sa façon de faire ne l'associa pourtant pas aux philosophes, car il traitait toujours des questions politiques de son époque15.

La différence des conditions entre ces trois catégories et le représentant de chacune d'elles fut la raison pour laquelle "An article or book entitled 'Demosthenes as a Politieal Thinker' has yet to appear. Research in the field of Greek political theory is entirely under the spell of the great philosophers and their arrangement of constitutions into groups on systematic or moral criteria. The only orator designated - hesitantly - 'a political thinker' is Isocrates, although he wrote no comprehensive work dealing with pofitical theory in general"16.

C'est pour cette raison, à savoir pour éviter tout anachronisme ainsi que tout propos arbitraire ou hasardeux, que nous tenterons tout de suite de limiter

15Cette remarque ne signifie point que les philosophes, en l'occurence Platon, étaient complètement coupés de la réalité politique; la description du peuple dans la République (493a-c) par la fameuse corT1)araisonàune bête forte et bien nourrie mais aussi docile si l'on connaît ses habitudes est compatible avec des apostrophes tirées du corpus démosthénien; le philosophe s'inspirait lui aussi de la réalité mais son lien avec elle était bien plus indirect que celui de l'homme politique.

16Montgomery 1983, p.15. Cette citation, que le professeur M.J. Silverthome nous a indiquée, a été le point de départ de notre essai.

(16)

le terme idéologie en le définissant comme un ensemble17 d'idées ou de valeurs servant comme guide d'action ou de pensée; un ensemble constant mais pas rigide et surtout composé d'éléments assez généraux pour pouvoir être appliqués en plusieurs situations bien différentes entre elles. De plus, nous limiterons notre recherche au domaine des relations entre unités étatiques telles que les cités·états de l'Hellade, les états plus élargis comme la Macédoine ou d'autres pays ou nations telles que la Perse. Cette limitation ne constitue pas une tâche facile notamment à cause du caractère holistique de cette époque. Par conséquent nous ne pourrons pas nous passer complètement de la politique intérieure. Nous tenterons cependant de nous tenir autant que possible loin de la question déjà assez débattue du phénomène de la cité grecque en tant qu'institution politique, car nous pensons que Démosthène mérite pour une fois d'être examiné à titre de penseur politique. Or, l'élément que nous n'examinerons pas dans notre essai c'est la question tellement débattue du réalisme de la politique de Démosthène; il est certain qu'en étudiant les harangues et les plaidoyers à caractère politique de Démosthène nous repérons des idées et encore plus des propositions ou prévisions que les événements ont démenties de la façon la plus évidente; cependant nous n'écarterons guère ces éléments, notre but étant de décrire les idées démosthéniennes et, dans la mesure du possible, les intégrer à un système idéologique plutôt que de les juger. Nous pensons que l'orateur est déjà passé du rejet total à l'exaltation exagérée et n'a pas besoin de notre jugement (qui d'ailleurs serait très loin des deux extrêmes).

Afin de pouvoir mettre en relief la pensée de Démosthène sans trahir l'orateur par des conjectures arbitraires, nous tenterons de suivre ses propres

17Nous avouons qu'au début de notre recherche nous avions pensé à un système; ce fut au cours de cette recherche que nous avons réaliséà quel point notre ambition avait été irréaliste et que nous devions nous contenter d'une formulation plus modeste.

(17)

propos du plus près possible. Nous avons qualifié notre méthode de contextuelle car elle consiste en l'examen de certains concepts dont nous verrons la fréquence et, s'il y a lieu, leur variation dans le texte18 ; notons bien que ce ne sera l'aspect étymologique que nous visons, mais le sens des mots dans leur contexte; c'est d'ailleurs sur ce contexte que nous nous appuierons pour décrire chaque mot clef. Or nos étapes seront les suivantes:

Nous commencerons par une présentation de la carrière politique de Démosthène, dans laquelle nous examinerons son œuvre dans son contexte historique. Ensuite nous passerons

à

l'examen de certains concepts qui nous paraissent pertinents, c'est-à-dire concernant les relations extérieures; il s'agit des propos de l'orateur portant sur l'intérêt, le droit, la puissance, la fiabilité, le prestige, la guerre et la chance; chaque concept sera examiné dans le cadre des relations étrangères; c'est

à

travers cet examen que nous expliquerons aussi la raison pour laquelle nous avons choisi ces concepts; nous ne pouvons pas justifier notre choix au préalable, car seul l'usage de chaque terme dans res discours peut expliquer son importance dans l'ensemble de la pensée de Démosthène.

Isoler ces concepts n'est pas une tâche facile; la pensée d'un homme politique étant aussi complexe que la question dont il est saisi, toute tentative d'en examiner un seul concept

à

la fois risque de prendre l'allure d'une décortication brutale qui ne peut être vue que comme un outil provisoire de travail. Ainsi notre préoccupation de respecter le texte et d'y recourir chaque fois que nous tentons de prouver quelque chose nous forcera souvent de nous servir d'un concept dans le chapitre où nous en discutons un autre. Or, ce n'est

18Pour le texte original de Démosthène nous avons suivi l'édition de F. Blass188S, tandis que pour la traduction nous avons utilisé les éditions de M. Croiset 1959 (Harangues) et O. Navarre et P. Orsini 1954 (Plaidoyers politiques); pour les autres auteurs cités, voir la bibliographie.

(18)

pas une partie différente qui sera présentée en chaque chapitre, mais plutôt un autre aspect du même ensemble.

Enfin, dans le chapitre des conclusions, nous tenterons une synthèse comprenant l'ensemble de l'idéologie de Démosthène, ses valeurs, principes et priorités, le tout inscrit si possible dans un système complet.

Répétons enfin que nous avons conscience que plusieurs prévisions de Démosthène furent démenties par la réalité; il n'y a là-dessus rien de surprenant, puisque après tout dans le conflit ultime entre la Macédoine et Athènes l'orateur défendait les vaincus. De plus ce n'est pas dans nos buts d'examiner si le résultat de ce conflit aurait pu être différent; c'est la description d'une idéologie que nous examinons; dans ce sens nous nous arrêterons sur sa description, sa persistance et sa cohérence, et non pas sur son efficacité.

(19)

Il. BIOGRAPHIE • CONTEXTE HISTORIQUE

Dans cette partie nous décrivons la carrière de Démosthène, inscrite dans le contexte historique de son époque. Notre but étant d'aider le lecteur à

suivre la pensée de l'orateur telle qu'elle est développée dans la partie suivante, nous nous limitons aux renseignements nécessaires. Nous examinons la jeunesse de Démosthène1 , son arrivée dans la politique2 , enfin son activité dans la politique étrangère. Le chapitre sur la politique étrangère commence par une description de la situation diplomatique d'Athènes au moment où Démosthène fit son apparition sur la scène politique3 . Ensuite nous faisons un compte rendu des discours de l'orateur sur la politique étrangère4 ; ceci est divisé en sections

à

la fois thématiques et chronologiques; ainsi nous examinons séparément la première période de la carrière de Démosthène pendant laquelle le but de l'orateur fut de sortir sa patrie de l'isolement dans lequel elle s'était retrouvée suite à sa défaite dans la guerre sociale. Suit la question du nord, concernant les affaires de la Macédoine et de la Thrace; nous passons ensuite à la période de la trêve qui suivit la chute et la destruction d'Olynthe. La section suivante décrit les activités de Démosthène jusqu'à la bataille de Chéronée; c'est à cet événement que s'achève notre narration parce que nous ne disposons d'aucune harangue ni discours politique de Démosthène sur la politique étrangère, à l'exception du De la Couronne qui constitue un compte rendu de l'ensemble de la carrière politique de l'orateur. Nous en parlons dans l'épilogue qui clôt cette partie.

1Chapitre Il. L, p. 12. 2Chapitre If. 2., p. 15. 3Chapitre II.3. L, p. 20. 4Chapitre If, 3.2.,p. 27.

(20)

Il.1. LA JEUNESSE DE DÉMOSTHÈNE

Démosthène naquit dans le dème de Péanie, en 384/35 . Son père s'appelait lui aussi Démosthène et était un riche fabricant de meubles et d'armes. Il mourut quand Démosthène avait sept ans (3n). Par son testament il confiait la tutelle des enfants (l'orateur avait une sœur plus jeune) et la gestion de la fortune familiale à Aphobe, Démophon et Thérippide. Les tuteurs avaient en même temps l'obligation d'épouser la veuve et la fille du défunt6 .

Démosthène ne suivit pas exactement l'éducation prévue pour un jeune Athénien de son rang; étant de santé fragile, il ne fréquenta pas le gymnase qui était le lieu de rencontre des adolescents. Il s'adonna ainsi à la lecture, faisant preuve d'un sérieux et d'une maturité précoces. Et il eut très tôt recours à cette préparation cérébrale, afin de recouvrer sa fortune volée ou dissipée par ses tuteurs qui ne s'avérèrent point à la hauteur de leur fonction. Ce fut ainsi que

Démosthène commença sa carrière d'orateur.

Ses premières actions judiciaires commencèrent alors qu'il avait dix-huit ans, mais elles furent presque immédiatement interrompues pour deux ans, jusqu'à ce que l'orateur finisse son service militaire d'éphèbe. Il reprit son combat à l'âge de vingt ans (364) et, malgré son jeune âge, les plaidoyers qui nous sont parvenus démontrent son talent et surtout la persévérance qui le caractérisa pendant toute sa vie7 • Il ne gagna cependant pas grand-chose, car bien que la cour lui donnât raison, ses adversaires trouvèrent les moyens de détourner le verdict8 . On peut dire que le plus grand gain fut pour Démosthène

5Sur la famille de Démosthène voir Oavies 1971r p.113-139.

60ém. 27, 4-5.

711s'agit des discours Contre Aphobe.

(21)

l'expérience acquise pendant cette longue lutte judiciaire.

La tradition veut que l'envie de devenir orateur prit Démosthène quand il eut l'occasion d'entendre la défense du grand politicien Callistrate, quand celui-ci fut accusé de la perte d'Oropos9; Démosthène n'avait alors que dix-sept ans et il put entrer dans le tribunal caché derrière son pédagogue. Les dates ne concordent pas tout

à

fait, mais Démosthène aurait sans doute eu l'occasion d'entendre le grand orateur, puisqu'il avait déjà vingt-trois quand celui-ci fut exifé. Alors, l'idée que Démosthène fut séduit par l'éloquence et même les idées de Callistrate est très plausible10.

En ce qui concerne sa formation d'orateur, Démosthène ne pouvait sans doute pas se payer les frais extrêmement onéreux d'un maître de l'envergure d'Isocrate; d'ailleurs, ce n'était pas la perfection de la forme, souvent au détriment du contenu, ni la rédaction d'essais qui intéressait ce jeune combattant, mais plutôt la rhétorique devant la foule et contre les adversaires politiques11 . Or, Démosthène choisit comme maître Isée12, un orateur très habile et bien rusé; de plus, lsée passait pour spécialiste des questions complexes d'héritage et ce domaine intéressait spécialement Démosthène au début de sa carrière, quand il était en conflit avec ses tuteurs. Cela étant dit, nous n'excluons guère toute influence isocratique sur le style de Démosthène. Les discours d'Isocrate étaient disponibles chez les libraires, si l'on se fie aux propos d'Aristote13 et Démosthène eut sans doute l'occasion de les étudier;

mais ce qui fut une œuvre d'art pour Isocrate n'était qu'un outil dans les mains

9Plut. Oém.V.

100'ailleurs, comme nous tenterons de le démontrer (ci-dessous p. 31-33), la politique de Démosthène fut en quelque sorte la suite de celle de Callistrate.

11 Cependant, une tradition voulant que Démosthène fut élève d'Isocrate nous est parvenue. Tant Pickard-Cambridge (1914, p.8, note 1)que Jaeger (1938, p. 31) réfutent cette information. 12Libanius, Introduction aux arguments, 5.

(22)

de Démosthène.

Toujours à propos de la formation d'orateur, nous devons souligner un élément commun et en même temps une grande différence entre Isocrate et Démosthène; il s'agit du fait qu'il ne suffit pas d'avoir des idées, il faut aussi les livrer de façon efficace; or tant Isocrate que Démosthène avaient, semble-t-îl, des difficultés dans ce domaine; Démosthène, contrairement à Isocrate, avait opté pour la tribune sans pour autant disposer d'avance des qualités nécessaires pour affronter la foule; au contraire, il dut travailler très fort pour les acquérir14. Et, malgré ses efforts, même une fois devenu politicien expérimenté, il se trouva dans l'embarras quand il dut s'adresser

à

Philippe Il de Macédoine en tant que membre d'une délégation athénienne en 346. Selon Eschine15,

peu avant la rencontre avec le monarque, Démosthène se vantait de la richesse de son argumentation et de la force du discours qu'il allait prononcer; mais pendant l'audition, quand arriva son tour de parler, il ne put rien dire.

Pendant toute sa vie et parallèlement

à

ses fonctions d'homme d'État, Démosthène exerça la profession de logographe16 , parfois de façon que de nos jours on qualifierait de manquement

à

la déontologie. Nous entendons notamment le fameux litige entre Apollodore et Phormion pendant lequel les deux adversaires eurent recours aux services de Démosthène, Phormion au premier procès et Apollodore par la suite17.

14Plut. Oém., 455.

1511,34~36

16Pickard~Cambridge n'en parle pas du tout, tandis que Jaeger (1938, p. 34) parle très brièvement d'une passion.

17(1 s'agit des discours Pour Phormion (XXXVI) et Contre Stéphanos (XLV). Stéphanos avait témoigné contre Apollodore au premier procès et par la suite Apollodore l'accusa de faux témoignage, afin d'attaquer Phonnionàtravers lui.

(23)

Il.2. L'ARRIVÉE SUR LA SCÈNE POLITIQUE

Le passage de Démosthène de la profession de logographe

à

la politique se fit par sa participation

à

des procès politiques; tel était l'usage

à

l'époque: un logographe passait du privé au public tout en restant au début dans son domaine qui était le tribunal. Nous devons noter la grand différence entre le système judiciaire moderne et celui d'Athènes de l'antiquité,

à

savoir ('inexistence d'un procureur d'état qui porterait des plaintes contre un citoyen pour avoir lésé les intérêts publics. Malgré la tendance

à

la professionnalisation que l'on observe au IVe siècle, notamment dans la politique et l'armée, un professionnel chien de garde de la république était encore incompatible avec la mentalité politique athénienne qui voulait que la protection du régime demeurât aux mains de tous les citoyens. Ainsi tout citoyen pouvait accuser quelqu'un de crimes contre la cité (Ei<JuYYE).,i u). Une accusation d'une fréquence hallucinante au IVe siècle fut la YP~it 7tapavoJJ.CI}V c'est-à-dire la proposition de décrets allant à l'encontre des lois'8. Un citoyen pouvait attaquer la légalité de tout décret proposé même après son adoption par l'assemblée. Si l'on déposait la plainte dans un délai d'une année suivant la proposition, l'instigateur du décret en question était en même temps accusé et risquait une condamnation; une fois le délai expiré, l'instigateur n'avait plus rien à craindre même si le décret était jugé caduc et déloyaP9. Selon le sujet, les accusations étaient débattues soit devant le tribunal, soit

à

l'assemblée; notons enfin que ces procès jouaient souvent le rôle de débat politique, puisqu'ils offraient aux groupes politiques opposés la possibilité de s'affronter.

'8Finley 1973, 6. 27, Romilly1992, p.161-163.

19Afin d'éviter les malentendus nous notons que le délai concernait la date de ra plainte et non le moment où celle-ci allait être entendue; or, si l'accusateur avait porté plainte dans le délai d'un an, mais que le procès avait lieu quelques années plus tard. l'instigateur du décret était toujours tenu responsable.

(24)

Telle était la nature des trois premiers discours politico-judiciaires de Démosthène. Le premier, Contre Androtion (XXII), fut prononcé probablement en 35520. Démosthène avait rédigé le discours, mais ce fut un petit bourgeois du nom de Diodore qui le prononça. Androtion avait proposé le couronnement de la boulé sortante; selon la loi, seule une boulé qui avait fait construire des trirèmes pouvait être couronnée; mais, la boulé de 356 n'avait pas pu en faire construire parce que le trésorier responsable du fonds pour la construction navale s'était enfui avec l'argent de la caisse. Il est évident que la question était purement administrative puisque la boulé ne répondait pas au critère du couronnement, mais elle n'en était pas responsable non plus. Or, le procès visait directement le prestige politique d'Androtion et éventuellement le groupe auquel celui-ci appartenait. Sur ce point, il est nécessaire de parler du paysage politique d'Athènes. Nous commencerons en mettant en relief notre ignorance; tant les plaidoyers à caractère politique que les harangues évitent de nommer des groupes dans leur ensemble; malgré leur caractère politique, les plaidoyers étaient toujours des discours judiciaires et par conséquent n'attaquaient que la partie adverse en personne; quant aux harangues. elles attaquaient en général une politique sans en nommer les instigateurs. Il est alors très difficile de repérer avec certitude les personnes qui formaient chaque groupe politique. Jusqu'à tout récemment, les historiens distinguaient les groupes suivants21 :

Jusqu'à la chute de Callistrate (361) if Y aurait une tendance contre Thèbes et une autre contre Sparte; entre ces deux tendances. Caiiistrate appliquait une politique d'équilibre. Après sa disparition de la politique, le

20Pichard-Cambridge 1910, p. 113.

21Pickard Cambridge 1910 p. 60 et 114. Jaeger 1938p. 48-49 et 56-57. Cloché (1934 p. 133-135et

ln

ainsi que 1937 p. 38) est plus nuancé.

(25)

pouvoir serait passé à ce groupe qui justement provoqua la condamnation de ce grand politicien; mais quel était ce groupe? Les historiens y voient Aristophon entouré de certains stratèges. Ce groupe aurait gardé le pouvoir jusqu'à l'arrivée de Démosthène sur la scène politique exprimant la ligne dure sur la politique extérieure, mais il était affaibli à cause de la défaite d'Athènes

à

la guerre Sociale et du mauvais état financier de la cité. Contre ce groupe se serait formée une opposition dirigée par Eubule, un homme d'État remarquable qui en 354 occupa le poste du responsable du fonds des spectacles (théôrikon). Ce nouveau groupe prônait l'arrêt de toute aventure impérialiste afin de se concentrer s!.Jr le redressement des finances et l'exploitation des ressources locales de l'Attique. Démosthène se serait associé à ce groupe pendant la lutte contre Aristophon, pour se dissocier plus tard et s'opposer farouchement à la politique d'Eubule, quand ce dernier passa de l'opposition au pouvoir. A partir de ce moment-là, Démosthène aurait joué ce rôle d'opposition, au début seul, ensuite appuyé par un groupe qui se serait formé autour de lui, pour enfin arriverà diriger la politique d'Athènes à partir de 346 et jusqu'à la défaite de Chéronée {338}.

Cette succession de personnages et de politiques n'est cependant plus admise sans réserve de la part des historiens. L'idée d'un parti politique structuré était tellement étrangère aux Athéniens du IVe siècle qu'aucune source ne tint à décrire la vie politique de cette période de ce point de vue. De plus les recherches les plus récentes réfutent complètement l'idée de formations plus ou moins stables et voient les décisions prises

à

Athènes comme le fruit de la délibération de l'assemblée des citoyens et rien d'autre22 ; quant aux formations, elles devraient être considérées comme des unions

22Hansen 1981 p. 359-365, Harris 1995, p. 33 et Sealey 1993p. 116-120;cependant, Sealey est plus nuancé sur le pouvoir absolu de l'assemblée et met le point sur l'importance d'autres institutions (p. 29).

(26)

occasionnelles basées sur des amitiés ou sur la poursuite de buts communs23.

Examiné à la lumière de la réalité politique que nous venons de décrire, le plaidoyer Contre Androtion doit être considéré comme un acte politique de l'opposition24 qui espérait attaquer des hommes puissants,

à

un moment où ceux-ci étaient affaiblis

à

cause de l'issue désastreuse de la guerre sociale. Le choix de l'accusateur25 ainsi que les motifs déclarés ne sont pas sans intérêt;

Diodore lui-même était une personne sans importance; quant aux motifs, nous les trouvons au début du discours et ils n'ont rien à faire avec la politique. En effet, Diodore n'hésite pas à évoquer la vengeance comme motif. De plus. l'ensemble du discours ne quitte jamais Androtion pour attaquer ceux qui se trouvaient derrière lui26 . Nous voyons ici une attaque bien orchestrée et bien dissimulée, afin de donner l'impression d'une affaire judiciaire plutôt que d'un débat politique. Nous trouverons les mêmes caractéristiques dans les deux prochains discours de Démosthène, Contre Timocrate (XXIV), prononcé encore par Diodore, et Contre Leptine (XX), probablement prononcé par Démosthène lui-même27 . Dans les deux discours on peut sentir l'angoisse des dirigeants à trouver des fonds pour répondre aux besoins de l'État et l'effort des opposants

à contrecarrer toute solution proposée28. Nous ne nous attarderons plus sur des procès qui touchaient la politique intérieure d'Athènes. Notons seulement

23Harris 1995 p.39-40.

24Noussentons le besoin de déclarer que par le terme opposition nous n'entendons rien de plus qu'une tendance qui n'avait rienàfaire avec le pani organisé de nos temps. Il y avait des groupes liés par des rapports d'amitié plutôt que par un programme politique structuré. Pour une discussion plus détaillée, voir Sealey 1993, p. 30-35 et Harris 1995, p. 39-40.

25 11 Y avait deux accusateurs, Euktémon qui avait plaidé en premier et ensuite Diodore pour qui Démosthène avait rédigé le discours. Nous parlerons plutôt de Diodore.

26Jaeger (1938 p.59-60) pense qu'on avait choisi Diodore afin de gagner la sympathie du petit peuple; nous pensons que le vrai but était de dissimuler le caractère politique de la plainte. Peut-être, le groupe dirigeant n'était pas encore assez faible pour être attaqué directement.

27C'est du moins l'information qui nous est parvenue par les deux arguments du discours.

28Ce qui devient très clair aux discours XXIV et XX,àsavoir l'oppositionàdes mesures financières, n'est guère absent au discours Contre Androtion, dont une grande partie (§§ 42·68) est consacrée àl'activité d'Androtion en tant que percepteur de sommes duesà l'État.

(27)

que l'absence d'un gouvernement formel avec un mandat de durée précise faisait du procès à caractère politique un moyen indispensable. Dans une démocratie représentative, l'opposition peut se battre dans le champ politique afin d'arracher le pouvoir des mains du parti adverse et former

à

son tour un gouvernement; dans l'Athènes du IVe siècle, aucune victoire purement politique ne pouvait offrir un avantage si définitif; par contre, une condamnation de l'adversaire au tribunal pouvait l'affaiblir sérieusement, ou même le faire complètement disparaÎtre de la vie politique.

(28)

Il.3. DÉMOSTHÈNE ET LA POUTIQUE ÉTRANGÈRE Il.3.1. L'état diplomatique d'Athènes en354/3

Lorsque Démosthène prononça sa première harangue sur la politique étrangère, Athènes se trouvait dans une situation assez mauvaise, mais pas catastrophique. La cité avait subi de sérieux revers dans plusieurs régions qui lui étaient vitales. La guerre Sociale (357-355)29 qui venait de finir l'avait privée de nombre d'alliés de taille, notamment Byzance et Rhodes. La perte de ces alliés signifiait pour Athènes

à

la fois une diminution des revenus et la perte de contrôle des voies maritimes qui lui étaient nécessaires pour son approvisionnement en blé. La confédération de 37817 qui avait été inaugurée sous les meilleurs auspices30 arrivait pratiquement

à

sa fin avec la perte de ses

plus importants membres31 . De plus, certaines cités dissidentes étaient passées sous l'influence de l'ambitieux satrape de Carie, Mausole, et ensuite sous celle de sa sœur et épouse, Artémise Il, qui lui succéda. L'ambition des Cariens de s'étendre en Mer Égée les menait inévitablement

à

un conflit avec Athènes, qui demeurait la plus grande puissance maritime de la Grèce.

Les relations entre Athènes et le roi de Perse n'étaient pas meilleures; irrité par le secours que les Athéniens avaient offert à Artabaze, satrape rebelle de Phrygie maritime, le roi donna aux Athéniens un ultimatum exigeant le retrait du général Charès (355)32; les Athéniens obéirent, mettant ainsi fin

à

la guerre 29Sur la cause de la guerre Oém. XV, 3 et 15 et lsocr. Argument du De la Paix, 1; Sur la datation de la guerre voir Cawkwell 1962d, p. 34-40.

30 tG 112,97. Sur la Confédération athénienne voir entre autres SChaefer 1885,t. 1, Grote 1899, t. 10, Beloch 3.1, Cloché 1934, Accame 1941. Bumett 1962.

31Nous disons "pratiquement", car officiellement la confédération ne cessa pas d'exister (Cawkwell 1981, p. 40-41).

320iod. 16.22.2. Notons que l'activité de Charès au profit d'Artabaze n'était pas le résultat d'un plan d'action athénien contre le roi. mais plut6t un moyen que Charès employa afin de répondre aux besoins financiers de son armée dont la mission était de mener la guerre contre les alliés dissidents d'Athènes. la contradiction entre l'usage étendu de mercenaires et l'affaiblissement

(29)

Sociale au profit des rebelles.

Les possessions athéniennes du nord devenaient elles aussi de plus en plus précaires; l'hostilité de Byzance n'était pas le seul problème. Le roi de Thrace orientale33 Kersoblepte, dont le royaume était limitrophe de la Chersonèse, entretenait des relations très instables avec Athènes. Et la Chersonèse était vitale pour les Athéniens, car son occupation leur assurait le contrôle du passage vers l'Hellespont d'où ils s'approvisionnaient de blé. Mais le pire pour Athènes viendrait de la Macédoine; malgré ses ressources abondantes et son importante superficie, ce royaume n'avait inquiété ni Athènes ni les autres cités du Nord. Mais l'arrivée de Philippe Il au pouvoir (359)34 changea carrément la situation. En cinq ans le nouveau roi, homme très actif, grand organisateur, habile diplomate et génie stratégique, avait assuré son trône contre des prétendants et refoulé les Illyriens et les Péoniens qui menaçaient sa frontière au nord-est et au nord respectivement; de plus, il avait occupé Amphipolis aux embouchures de la rivière Strymon et Crénides à l'ouest du mont Pangée et s'était emparé des gisements de métaux précieux de la région. En même temps il avait développé une offensive contre les cités grecques de la Chalcidique; il s'empara de Pydna et prit Potidée qu'il offrit à

son allié Olynthe. Pydna et Potidée étaient sous le contrôle d'Athènes, tand!s qu'Amphipolis faisait l'objet de revendication athénienne. Cependant le déploiement de forces athéniennes contre ses anciens alliés empêcha Athènes de réagir de façon dynamique et efficace. Ainsi elle se borna à des réactions

financier des cités obligeait souvent les généraux de mettre leurs troupes à la solde d'un riche employeur capable de leur fournir non seulement leur salaire mais aussi les moyens de financer leur mission principale.

33Après l'assassinat du roi de Thrace Cotys (359), son royaume fut divisé par ses fils en trois parties, la Thrace occidentale sous Bérisadès, la Thrace centrale sous Amadocos et la Thrace orientale sous Kersoblepte.

34Philippe arriva au pouvoir après la mort de son frère Perdiccas: il n'est pasàexdure qu'au début il ait été le régent de son neveu Amyntas, fils de Perdiccas (IG 7. 3055): pour une discussion sur le sujet voir Borza 1990 p_200-201.

(30)

militaires modestes et sporadiques et tenta de préserver ses possessions du nord surtout par la diplomatie. Mais sa préoccupation d'éviter à tout prix d'ouvrir un nouveau front l'empêcha de donner suite à des propositions d'alliance, notamment aux propositions venues d'Amphipolis.

Enfin, la situation en Hellade était sans doute meilleure pour Athènes que pour d'autres puissances. mais très compliquée et instable. Les deux principaux concurrents d'Athènes étaient Thèbes35 et Sparte. Thèbes avait connu une période d'essor fulgurant, à partir de sa brillante victoire contre les troupes lacaniennes à Leuctres (371), jusqu'à la mort de son illustre dirigeant Épaminondas au combat de Mantinée (362)36. Non seulement elle avait rendu incontestable son hégémonie sur la Béotie, mais elle avait entrepris avec succès quatre campagnes militaires dans le Péloponnèse et menacé la ville même de Sparte37 . La présence thébaine dans le Péloponnèse avait encouragé les Hilotes Messéniens à se révolter et à se libérer de Sparte; quant aux Arcadiens, il se regroupèrent autour de la nouvelle cité de Mégalopolis, bâtie à l'instigation d'Épaminondas. De plus, grâce aux activités de Pélopidas, les Thébains avaient attiré la plus grande partie de la Thessalie dans leur giron et acquis la faveur du roi de Perse. qui était auparavant réservée à Sparte. Enfin. Épaminondas avait fait bâtir une flotte afin de contester

à

Athènes la suprématie maritime (364)38; sa tentative ne porta certes pas fruit. mais elle mit en relief les failles de la confédération athénienne.

Après la mort d'Épaminondas (362). l'activité thébaine cesse, mais la cité préserve sa place au rang des puissances importantes de l'Hellade. Aux yeux

35Thèbes avait un moment donné adhéréà la Condédération athénienne pour devenir ensuite le

~ireennemi d'Athènes (Kallet-Marx 1985). 6Buckler 1980, Cawkwe1l1972.

37Sur la datation de ces campagnes voir Wiseman 1969.

(31)

des Athéniens elle constitue une menace permanente que leur voisinage rend encore plus sérieuse. Non seulement Thèbes gardait toujours en sa possession le bourg frontalier d'Oropos, mais en plus elle encouragea une agitation majeure en Eubée (357) que les Athéniens matèrent péniblement39 .

L'implication des Thébains dans la guerre sacrée et les revers que ceux-ci essuyèrent à partir de 35640 furent la seule consolation des Athéniens.

Pour sa part, Sparte avait passé à travers de dures épreuves et des périls qu'elle n'avait jamais connus auparavant41 ; dirigés par Épaminondas, les troupes de Thèbes et de ses alliés du Péloponnèse atteignirent en 370/69 les faubourgs de Sparte et le coup fatal fut évité seulement grâce au génie de son roi Agésilas et surtout au secours d'Athènes qui n'hésita pas à lui prêter main forte afin d'empêcher Thèbes de devenir trop puissante42 . Au lendemain de la bataille de Mantinée, l'ancienne grande puissance de l'Hellade s'asphyxiait, entourée par l'Arcadie au nord et la Messénie à l'est et privée de ses terres les plus fertiles qui faisaient dorénavant partie de la Messénie libérée.

La position de Sparte commença. às'améliorerà partir de 356, grâce aux revers que Thèbes subit pendant la guerre sacrée. Il n'est d'ailleurs point surprenant que Sparte ait appuyé les Phocidiens qui se battaient contre Thèbes. Les difficultés de Thèbes dans cette guerre l'empêchaient de protéger la Messénie et l'Arcadie, et Sparte voulut en profiter pour recouvrer une partie de sa puissance. Les Messéniens qui sentirent le danger s'adressèrent à

Athènes pour demander sa protection; une alliance défensive fut conclue probablement en 355 entre les deux cités, malgré l'alliance toujours en vigueur 390iod. 16.7.2.

40Diod. 16.23-33;sur la date du début de la guerre Buckler 1989, p. 148-195. Sealey (1976, p.463-468) date le débutde la guerre une année plus tard(355).

41Cawkwell (1983)suggère que le conservatisme institutionnel de Sparte fut responsable de son déclin.

(32)

entre Athènes et Sparte.

Comme nous avons essayé de le démontrer par cette description sommaire, l'implication d'Athènes sur plusieurs fronts en même temps provoqua une situation difficilement gérable; De 357 à 355 la cité dut traiter avec Philippe, Mausole, Byzance et ses alliés révoltés43 , sans compter la méfiance qu'inspirait aux Athéniens l'attitude de Kersoblepte. La multitude des tâches, la guerre et la diminution de la contribution des alliés vidèrent les caisses de l'état. De plus, le peuple athénien commençait a en avoir assez de toutes ces péripéties qui n'aboutissaient

à

rien de stable et de durable. Pour plus de précision, disons que c'étaient surtout les possédants qui souffraient de la situation, puisque c'étaient eux qui contribuaient financièrement à la guerre, tandis que les pauvres en tiraient des profits. Depuis la défaite de 404 les Athéniens avaient certes connu des revers mais les succès ne manquèrent non plus; mais, après un demi-siècle de hauts et de bas, après des guerres interminables qui n'offrirent

à

Athènes qu'un équilibre de forces qui lui était sans doute favorable mais qui risquait de se renverser

à

tout moment, le peuple cherchait une stabilité.

Un mouvement pour l'arrêt des guerres entre Grecs, qui avait fait son apparition quelques années auparavant, prit de l'ampleur

à

cause de la situation que nous venons de décrire; la guerre Sociale ne fit qu'amplifier cette tendance. Ceux qui attendaient la fin des hostilités afin de profiter des gains de la guerre et se débarrasser des contributions extraordinaires, voyaient de nouvelles guerres succéder aux anciennes; quant aux contributions extraordinaires, elles devenaient de plus en plus permanentes. Isocrate rédigea alors son discours pour la paix. Par son Panégyrique (380), il avait 43Cloché (1934, p. 166) n'exclut pas une entende entre les ennemis d'Athènes.

(33)

prôné l'unité de l'Hellade en vue d'une guerre commune contre le roi de Perse sous la direction d'Athènes et de Sparte. Trente-quatre ans plus tard (356), dans son Pour la Paix44, il exhorta les Athéniens à renoncer à leur politique impérialiste et

à

se borner à leurs propres ressources. L'ouvrage Sur les Revenus (Vectigalia) qui parut presque en même temps porte les mêmes griefs à l'impérialisme athénien45 . Selon l'auteur, Athènes n'avait pas besoin de cette politique pour vivre en sécurité et regagner ses richesses; les autres états ne l'attaqueraient pas si elle cessait de constituer une menace pour eux. Les mines du Laurion étaient inépuisables et, contrairement à l'or, l'argent ne risque pas de dépréciation. Malgré la naïveté des constatations, notons qu'à l'époque d'Eubule les mines assuraient

à

l'État cent soixante talents46 , et que l'activité minière était en plein essor en 35047. D'autres sources de richesse pacifique étaient le port du Pirée et l'augmentation du nombre de métèques.

En 354, Eubule48 , un illustre homme d'État, fut élu au poste de responsable du fonds des spectacles (théôrikon). Ses collègues et lui mirent sur pied un programme de redressement financier, basé sur le développement des ressources locales, plutôt que sur l'exploitation de profits provenant de l'hégémonie athénienne, comme c'était le cas auparavant. Sa gestion permit à

la cité de prospérer. Le commerce connut un épanouissement, des travaux publics furent exécutés, des trirèmes furent construites; car, malgré sa volonté d'éviter la guerre, Eubule ne négligea point la défense de la cité. De plus, il

y

avait chaque année un surplus d'argent qui était distribué aux citoyens sous forme de fonds des spectacles. Cette distribution annuelle visait à satisfaire les

440avidson 1990.

45Cet ouvrage avait été attribuéà Xénophon. Pour une analyse de l'ouvrage et de ses erreurs voir Andréades 1933, p. 387-390.

46Surke 1985, p. 258.

47Hypéride, Pour Euxénippe, 36.

(34)

plus démunis, qui auraient autrement exigé des activités militaires afin de recevoir un salaire. Mais cette loi avait aussi pour but de couper les fonds disponibles pour entreprendre ce genre d'activité; comme le remarque Pickard-Cambridge49 , la loi stipulait que toute somme non utilisée passait automatiquement au fond des fonds des spectaclesso. Ainsi, si le peuple, mené par un démagogue, votait l'entreprise d'une opération militaire, l'État n'en avait pas les fonds nécessaires. Incontestablement, ia politique d'Eubule eut des résultats bénéfiques pour Athènes. Néanmoins, cette politique avait aussi des défauts; premièrement, elle exigeait des dirigeants honnêtes; tel était le cas d'Eubule qui avait la réputation d'être incorruptible et n'hésitait pas à envoyer au tribunal tout magistrat soupçonné de fraude ou de mauvaise gestion. Mais de tels politiciens étaient rares au IV siècle. Aux mains d'un démagogue la politique des distributions aurait conduit

à

des phénomènes de clientélismes1 . Deuxièmement, pour appliquer cette politique, il était indispensable de vivre en paix; cela peut de nos jours paraître une excellente pratique; ce n'était pas le cas à cette époque-là. Malgré les nouvelles idées que prônaient les penseurs contemporains, la réalité était tout

à

fait différente, faisant de la guerre la règle et limitant la paix

à

de courtes périodes d'exceptionS2. Or, en insistant pour préserver la paix, Eubule empêcha Athènes d'entreprendre des opérations militaires

à

temps. Enfin, un autre défaut que l'on reprocha à Eubule dès l'antiquité fut l'influence de sa politique sur les mœurs du peuple, notamment sur son esprit combattant; sous son administration la cité devint lâche et inerte, selon Théopompe. Il reste cependant à voir si la politique d'Eubule fut la cause 491910p. 128. l'hypothèse que la peine capitale menaçait quiconque proposerait de diriger ces fonds vers la defense (Libanius Argument l, 5) n'est pas retenue (Sealey 1993, App. 6, p. 256-258).

50Pour une discussion détaillée sur le thé6rikon voir Sealey 1993 appendice 6 (p.256-258). 51Sur l'influence politique voir Sealey 1967, p. 65-66, Connor 1971,p.75-79, Finley 1983, p. 76-84, Rhodes 1986.

52larsen (1962, p. 234) pense que l'absence d'une menace d'holocauste, telle qu'une bombe atomique, rendait les conflits militaires inévitables et incessants.

(35)

ou le symptôme de ce déclin des citoyens.

Il.3.2. Lesdiscours sur la politique étrangère53

1 Sortir de l'isolement: De 354/4 à 351, Démosthène prononça trois harangues sur trois sujets différents

à

savoir: la Perse, le Péloponnèse et les anciens alliés d'Athènes qui l'avaient quittée à l'occasion de la guerre Sociale. Les trois discours démontrent que l'orateur s'était orienté vers une politique de défense active; contrairement à ceux qui préconisaient un développement introverti d'Athènes, basé sur les ressources agricoles, minières et fiscales de l'Attique, Démosthène croyait que la cité devrait, toujours selon ses moyens, préserver sa suprématie et son expansion; quant à sa défense, il trouvait impossible de défendre le territoire de l'Attique, et pendant toute sa carrière il s'efforça d'éloigner le plus possible le théâtre des opérations militaires.

Dans sa première harangue (XIV, Sur les Symmories) Démosthène dut trancher entre la guerre et la paix. Juste après la fin de la guerre sociale, il y eut

à

Athènes des rumeurs d'une offensive perse de grande échelle contre la Grèce54. On parlait de 1200 chameaux transportant des quantités énormes d'or qui servirait

à

l'engagement de mercenaires que le roi expédierait contre les cités grecques et notamment contre Athènes. En profitant de ces rumeurs,

53Ce chapitre vise à décrire le contexte historique et politique dans lequel s'inscrivent les harangues de Démosthène. Nous n'avons pas l'intention de discuter le fond de chaque harangue ni les questions historiques qui en émanent. Notre but est seulement d'offrir au lecteur un point de repère qui pourrait l'aiderà situer plus aisément les points que nous traiterons plus loin. C'est pour cette raison que les harangues ne sont pas présentées par ordre chronologique mais par sujet.

54Sealey(1993,p. 128) associe les rumeursàl'activité diplomatique et militaire de Thèbes (Oiod. 16.34.1-2et 16.40.1-2) qui aurait influencé le roi perse contre Athènes.

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certains milieux prônaient une guerre préventive. La révolte d'Artabaze qui n'avait pas encore été matée, ainsi que le mauvais état de la Perse, permettaient tout espoir. Le peuple d'Athènes fut rapidement épris de cette esprit combattant55 , et personne ne voulait entendre les voix pacifistes; et pourtant ces voix avaient déjà pris de l'envergure56.

Entre les esprits belliqueux et les esprits pacifistes, Démosthène défendit une position adaptée à la situation. Il conseilla aux citoyens d'éviter de s'aventurer dans une guerre de cette envergure, en leur prouvant que la cité nlen avait pas les moyens57 et que les autres Grecs ne la suivraient pas; encore

pire, l'argent perse pourrait encourager d'autres cités à attaquer Athènes58. Du même souffle il fit des propositions sur la restructuration du système de financement59 de la machine de guerre de la cité afin d'en faire un moyen

efficace de défense et de dissuasion60.

Plusieurs historiens ont conclu que Démosthène ne visait dans ce cas qu'à faire digérer par le peuple les idées pacifistes d'Eubule, non seulement au niveau diplomatique, mais aussi au niveau social, puisque la paix faisait l'affaire des plus riches citoyens61 . Quant à la proposition sur la restructuration des symmories, elle ne viserait qu'à dissuader le peuple, tout comme Nicias

5511 est vraiment remarquable que le peuple athénien fit toujours preuve d'une vitalité incroyable après un grand désastre. Tel fut le cas après la fin désastreuse de la campagne en Sicile, ainsi ~u'aprèsla catastrophe de Aigos-potamos.

6Voir ci-dessus p. 24-25. 57XIV 9-10

58XIV, 3-5

59Le titre du discours, Sur les Symmories, fait justement allusion aux propositions de Démosthène sur la restructuration et l'élargissement des symmories, c'est-à-dire des groupes qui assumaient l'armement de vaisseaux de guerre. L'imposition sur le revenu étant inconnue à Athènes, les dépenses publiques, notamment celles de la défense, étaient financées par un système de contribution (rl(J4K>P~ Â.a'toupy{a). Sur la nature et la reforme de ce système voir Ste-Croix 1953, Thomsen 1964, Davies 1981, Rhodes 1982. MacDowell1986.

60XIV, 14-23.

61Par exemple Jaeger 1938, p. 75-79. Sealey (1993, p. 129) pense lui aussi que la dissuasion des· Athéniens fut le but principal de Démosthène, mais il ne voit pas une collaboration de Démosthène avec Eubule.

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l'avait fait à la veille de l'expédition en Sicile62. Cette argumentation ressemble,

à nos yeux, à un effort pour situer Démosthène dans un camp, en l'occurrence celui des pacifistes, ce qui nous obligerait par la suite d'expliquer comment l'orateur passa plus tard au camp opposé; nous tenterons de démontrer que la politique de Démosthène ne fut jamais aussi rigide et que son choix entre la paix et la guerre dépendait de la situation63 • Quant au rapprochement entre Eubule et Démosthène, nous croyons que celui-ci n'hésitait pas de s'associerà

n'importe qui afin de faire passer son opinion sur fe sujet qui était chaque fois en question.

Finalement les Athéniens renoncèrent à la guerre contre la Perse; on ne saurait cependant pas y voir un succès de Démosthène, car les conseils sur la restructuration des symmories qui le distinguaient du camp pacifiste ne furent pas suivis64•

Le caractère temporaire du front commun entre Eubule et Démosthène devient plus évident par le second discours de ce dernier sur la politique extérieure; il s'agit du discours Pour les Mégalopolitains (XVI) qui fut prononcé en 353 et traite des affaires du Péloponnèse.

A la fin de 354 les Phocidiens infligèrent une défaite cuisante à Thèbes65 , augmentant ainsi l'insécurité des alliés de Thèbes dans le Péloponnèse. Sparte voulut profiter de l'occasion pour recouvrer sa puissance ou du moins se libérer de l'asphyxie que Thèbes lui avait imposée; n'étant pas assez puissante pour s'imposer ouvertement, elle fit en 353 une proposition apparemment bien intentionnée, à savoir la restitution de chaque territoire à

62Thuc. VI ,19,2.

63Voir ci-dessous p. 125-134. 640ém. XV, 6

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son ancien propriétaire. En appliquant un tel projet, les Spartiates auraient recouvré la Messénie, tandis que Phlionte, leur allié en Arcadie aurait récupéré Tricaranon en affaiblissant Mégalopolis; de plus, le projet prévoyait la restitution aux Athéniens du bourg stratégique d'Oropos, ainsi que le repeuplement des cités béotiennes d'Orchomène et de Platées qui avaient toujours été hostiles

à

Thèbes66 . L'idée parut attrayante

à

plusieurs Athéniens; le Péloponnèse les intéressait moins, Sparte était encore alliée d'Athènes, la reprise d'Oropos était une question de fierté nationale, enfin la puissance de Thèbes, leur voisine détestée, aurait été diminuée et Platées, leur seul allié traditionnel en Béotie, aurait été repeuplée. De plus, ils auraient évité toute péripétie militaire, puisque Sparte ne leur demandait que de rester neutres.

Il Y avait cependant l'autre face de la médaille; à côté de ceux qui détestaient Thèbes, il

y

avait un nombre considérable d'Athéniens qui se méfiaient de Sparte; de plus, l'acceptation de propositions lacaniennes allait à l'encontre de l'alliance qu'Athènes avait signée avec la Messénie.

Quand l'assemblée athénienne fut saisie de la question, les préoccupations des hommes d'État étaient différentes de celles des simples citoyens. Ces derniers étaient plutôt menés par leur passion, soit contre Sparte, soit contre Thèbes, soit pour le recouvrement d'Oropos. Les hommes d'État, par contre, semblaient inclure la question dans une vision bien plus globale et complexe. Ainsi, Eubule, qui était l'homme puissant de l'époque, souhaitait éviter à tout prix l'implication d'Athènes dans une nouvelle guerre, qui aurait

66 Oém. XVI, 16. Ce projet constitue une preuve de la qualité de la diplomatie laconienne; on a souvent tendance à croire que Sparte avait une force brute et que ses dirigeants étaient incapables de développer une fine diplomatie; la réalité nous montre le contraire, notamment au IVe siècle (les ententes avec le roi perse en sont un autre illustre exemple); le projet que nous sommes en train d'examiner corrobore la thèse que les puissances du IVe siècle tentaient de pallier le manque de forces militaires par le développement de la diplomatie.

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mis en péril son programme d'assainissement des finances67. Les arguments furent cependant très différents, touchant la sensibilité de l'auditoire. La haine contre Thèbes, l'espoir pour Oropos68, la sympathie pour Sparte, alliée neuf ans plus tôt

à

Mantinée, tous ces éléments étaient bien plus convaincants qu'une analyse des finances.

Démosthène dut répondre aux arguments de non-intervention en tenant lui aussi des propos populaires; cette difficulté le força

à

reprendre des idées morales ou politiques qui avaient été avancées publiquement et de faire le point sur leur vrai sens. Pour y arriver, il prononça le Pour les Mégalopolitains, un chef-d'oeuvre de diplomatie scientifique; il est vrai que tous ceux qui ont examiné Démosthène en tant qu'orateur ont accordé la première place parmi les harangues de Démosthène

à

la IVe Philippique; en revanche, nous qui examinons Démosthène en tant que penseur politique, nous n'hésitons point à accorder cette place

à

la harangue Pour les Mégalopolitains. Le problème de la Macédoine était le plus sérieux et exigeait un politicien résolu; celui du Péloponnèse, sans doute moins important pour Athènes, était pourtant nettement plus complexe et exigeait une pensée politique fine et élaborée. Démosthène soutient les Mégalopolitains contre Sparte. Il dit que l'on doit rester fidèle aux principes plutôt qu'aux alliés, notamment quand ceux-ci changent de politique69 . Il se montre compréhensible à la haine des Athéniens contre Thèbes, mais du même souffle les prévient que. s'ils permettaient

à

Sparte d'anéantir l'Arcadie. ils finiraient par se battre plus tard contre les

67Sealey (1993, p. 130) suggère que la proposition de Démosthène était en harmonie avec la politique traditionnelle d'Athènes et que la cible de l'orateur n'était pas Eubule mais un autre politicien de l'époque, Oiophantos de Sphettos (Oém. XXXV, 6: ElCEtvoÇ 0 ~l1't'tlOÇ);

cependant. Diophantos. qui avait lui aussi occupé le poste du responsable du thé6rikon, fut probablement un collaborateur d'Eubule (Cawkwell 1963b, p. 48).

6ales Athéniens auront plus tard le même genre d'espoir pour Amphipolis.

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