SUR CORNEILLE
by
Leonard Aaron Rosmarin, B.A.
A thesis submitted to the Faculty
of Graduate Studies arrl Research in partial fulfilment of the requirements for the degre of Master of Arts.
Depa.rtment of Romance Languages, McGill University,
TABLE DES MATIERES
Chapitre I Introduction
-Les Circonstances de Composition des Commantaires • • • • • • • • • • • • 1
Chapitre II Les idées de Voltaire sur le genre
tragique
. . .
. . .
• 25 Chapitre III Voltaire a-t-il jugé sainementCorneille
.
•.
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CHAPITRE I
-INTRODUCTION..,. Les Circonstances de Composition des "6ommentaires11• Au début d'Octobre 1760, Voltaire reçoit~ Ferney une ode grandiloquente d'un nommé Lebrun, secrétaire du prince de Conti, oh est évoqué le pitoyable sort d'une jeune hériti~re du grand Corneille "qui voit couler dans l'oubli ses destins et ses
pleurs". 1 Vivement ému, Voltaire éprouve
aussit~t
de généreux sen-timents envers l'illustre dramaturge et sa déplorable hériti~re : "Pierre est un grand homme, déclare-t-il, il le sera toujours et nous, ~ c~té, nous sommes des polissons." Puis il s'écrie : n3a petite fille dans la mis~re 1 Cela perce le coeur ••• Je me charge de Mlle Corneille, je1
1él~verai
comme ma fille." 2Lebrun avait frappé A la bonne porte. Mais attention 1
Notre bienfaiteur découvre peu ap~~s que la Corneille en question descend de Thomas et non de Pierre. Ainsi, elle n'est point un di-rect rejeton du P~re de la Tragédie ; elle n'est que sa petite ni~ce. Mais attendons encore ! De nouveaux renseignements apportent de nou-veaux éclaircissements. Cette "jeune héri ti~re du grand homme", cette11malheureuse vertu" ! qui Voltaire adresse une lettre si res-pectueuse n'est, en vérité, que son arri~re petite cousine. N'importe, elle s'appelle "Corneille" et cela suffit.
1. Lebrun, Echouard Ponce Denis, Ode ! Monsieur de Voltaire,_!!!
faveur de Mlle Corneille, notée dans"Monsieur de Voltaire, sa famille et ses amis,"(p. 154-155).
2
Naturellement, les ennemis nombreux de Voltaire ne
tar-dent gu~re ~médire. Le clan des dévots s'indigne, et 1111innroe11 Fréron craint que la jeune infortunée ne s'avilisse dans le milieu anti-religieux de Ferney. Bien entendu, tout cela fait que Voltaire chérit encore plus sa pupille. Lorsque Lebrun insinue au Philosophe qu 1 il devrait penser à. pourvoir à. 1 'avenir de Mlle Corneille au cas d'un malheur imprévu, celui-ci le rassure. L 1 expédient que trouve Voltaire pour grossir la dot de Mlle Corneille est tr~s
adroit. L'Académie Française, ayant formé le projet d'imprimer un recueil d'auteurs classiques avec commentaires, 11pour prévenir la décadence de la langue et du go~t11, Voltaire déclare avec
prompti-tude : "Pour moi, j'ai l'impudence de demander Pierre Corneille ••• la tragédie est un art que j'ai peut-~tre mal cultivé, mais je suis de ces barbouilleurs qu'on appelle curieux, et qui connaissent tr~s
bien la touche des grands rna1tres.11 3 Grâce au produit considérable de la vente, Voltaire trouvera un parti agréable pour Marie-Françoise Corneille. Chose curieuse cependant, un mois à. peine apr~s le ma-riage de celle-ci avec le Cornette Dupuits, un autre petit Corneille se rév~le , 11qui lui, est réellement arri~re petit-fils du Pierre, et par conséquent, tr~s bon gentilhomme." :t-fais il se rév~le trop tard, une seule aura été choisie. 11Ma.tie Corneille, dit Voltaire, est comme
1-farie soeur de Marthe. 11 Sans rien demander, elle avait tout reçu. Tel fut le motif de l'entreprise des Commentaires sur le théâtre de Corneille, publiés en
1764.
Mais deux autres mobiles ontpu diriger Voltaire vers cette oeuvre de charité. D'abord le
co1!1Dlentateur avait toujours témoigné d'une ardeur extrême pour les tragédies du grand ,homme. Les lettres et préfaces A propos de sa premi~re pi~ce noe4ipen (1719) sont suivies d'un hombre assez con-sidérable de traités, lettres, préfaces, et discours o~ i l est ques-tion de Pierre Corneille. Ces écrits sont d1une importance capitale, puisqu'ils refl~tent déjA l'attitude du Volt~ire des Cgmmentaires envers le cél~bre dramaturge. attitude qui m'le l'admiration la plus vive et la critique la plus acrimonieuse. Les mêmes exclamations de
joie A propos d'un beau morceau dans une tragédie, la même incom-préhension relativement A ses conceptes dramatiques s'y manifestent. Ces documents sont, l la vérité, la préfiguration des CommentairesL
Quelles idées 1 exprime-t-il en effet ? D'abord Voltaire semble rendre un hommage sincbre et fervent au poète. Dans la pré-face nd10edi~n, il cite l'autorité du grand Corneille contre Houdar de la Motte pour justifier son emploi des trois unités : "J'ai pour moi ••• l'autorité du grand Corneille ; j'ai plus encore, j 1ai son exemple, et le plaisir que me font ses ouvrages A propo~ tion qu1il a plus ou moins obéi A cette r~gle.4 A plusieurs reprises Voltaire signale avec ravissement les traits sublimes dont
étince1-lent les meilleures oeuvres du dramaturge. En 17.31, dans son Jli Bçaurs
sur la Tragédig, Voltaire est sensible au cinqui~me acte foudroyant de Rodogune ob il aperçoit l'exécution d1un
gr~~
su mettre, grlce A ses vers, de la véritable grandeur dans une action qui, sans un style sublime, ne serait qu'atroce et révoltante. En 174S, il4
il déclare qu'Auguste, Cinna, César, Cornélie, plus respectables que des héros fabuleux, parl~rent souvent sur la sc~ne française comme ils auraient parlé dans l'ancienne Rome. Plus loin, il s'écrie : "Quel effet ne ferait point sur les Grecs ce vers : 11Que voulez-vous qu'il f1t contre trois ••• Qu'il mourli.t ! 11
5
En 1661, lorsque Voltaire est en train de rédiger les Corn-mentaires, il exprime son enthousiasme ainsi ~ ~~e du Deffand :
11J1aime pa.ssionément à corrunenter Corneille, car il a fait l'honneur de la France dans le seul art peut-être qui met la France au-dessus des autres nations •11 6 Enfin, dans le
"Si~cle
de Louis XIV", Vol-taire rem l'ultime hommage au dramaturge : "Quoi qu'on ne repré-sente plus que six ou sept pi~ces des trente trois qu'il a composées, il sera toujours le P~re du Thé~tre. Il est le premier qui ait élevé le génie de la nation ••• 117
Est-il possible d'écrire un panégyrique plus élogieux ? Pourtant les éloges cessent à ce point ; on n'a qu'à poursuivre la lecture du Si~cle de Louis XIV à l'article11Corneille11• La deu.xi~me partie de la période démolit en grande
me-sure les éloges du début. Voltaire admet volontiers que le grand Corneille a bien épuré le go~t de la nation, mais cela seul le ra-ch~te, et il demande gr~ce pour environ vingt de ses pi~ces qui sont, "à quelques endroits pr~s, ce que nous a v ons de plus mauvais par le style, par la froideur de l'intrigue, par les amours déplac§es et
5.
Dissertation sur la Tragédie (p.495,
Tome4).
6.
Lettre à Mme la Marquise du Deffand (p.529,
Tome41).
et insipides, et par un entassement de raisonnements alambiqués qui sont l'opposé du tragique." 8
Ce passage résume de .façon tr~s concise les reproches no~
breux que !ait Voltaire au dramaturge. Leur injustice est souvent intolérable. Voltaire n'a jamais senti ce qu'il y a de franchement romanesque dans le po~te hardi ; il a méconnu en grande partie la conception cornélienne de 1 'amour ; i l n 1 a pu envisager une tragédie
ob les ressorts de la politique tiendraient lieu d'émotions effré-nées. L'injustice se répercute d'ailleurs dans presque tous les
écrits antérieurs 1 1764 ob i l est question de l'illustre dramaturge.
La Préface A "I.a Mort de César" renferme une censure acerbe de 1 'a-mour cornélien : "Corneille n'a jamais évité cette faiblesse ; il n'a !ait aucune pi.ce sans amour, et il .faut avouer que, dans ses tragédies, si vous exceptez le ~ et EnlJoucte. cette passion est aussi mal peinte qu'elle y est étrang~re."
9
Sa lettre A Scipinn Ma.f.fei accentue encore ses impressions : "C'est le grand Corneillem~e. il raut l'avouer, qui, en crééant notre thé!tre, l'a presque toujours défiguré par les amours de commande, par ces intrigues galantew qui, n'étant point de vraies passions, ne sont pas dignes du théâtre." 10 En d •·autres endroits, Voltaire bUme avec une e:xr-cessive vigueur le penchant de Corneille vers le grandiose, le .frap-pant, et stigmatise son style ainsi : "un pompeux et vain étalage
8. Si~cle de Louis XIV (p.
57,
Tome14).
9.
Préface de la Mort de César (p.310,
TomeJ).6 de déclamations ampoulées et trivoles.n
Une seule fois, l l'occasion des lettres sur "Qedipeu
Voltaire a-t-il jugé le dramaturge avec impartialité et logique. Il y déPlore et avec raison, la maladresse technique de la pi,ce, qui consiste l introduire un long épisode ~oureux entre Thésée et Dircé, épisode absolument inutile au progr's de l'action, et qui jure avec la sombre légende grecque. Mais c'est une exception heureuse, car le m&me cycle se ré~te toujours : apr\s avoir signalé PLusieurs traits brillants dont l'oeuvre de Corneille est constellée, il se croit quitte pour revenir avec une insistance monotone et assez ir-ritante sur les imperfections déjl mentionnées. Cette critique
pointilleuse a pour résul~t de resserrer tr•s étroitement le génie de Corneille l cinq ou six pi,ces ob, selon Voltaire, les défauts sont obscurcis par les grandes beautés qui prédominent. C1est ainsi qu'il conçoit la proposition ridicule de faire améliorer les derni,res pi'ces de Corneille par de jeunes auteurs aspirant A la carri,re des belles let tres. C'est ainsi qu'il réduit A zéro, et voue A l'oubli des pi,ces telles que "A.ttila", ".&sésil.as", "Othon",
11Pnl chérie", "t,1ü ~ Bérénice", "Sophoni 6be et Snréœ.•, qui,
aTec toutes leurs imperfections supposées, valent infiniment mieux que le théttre sans vie et sans originalité de Voltaire lui-meme. L'extrait tiré du "~e .du Gobt" illustre ses jugements, d'un c~té
si valables, de l'autre si partiaux, si incomplets : "Ce grand, ce gublime Corneille,
Qui plut bien moins A l'oreille Qu•l notre esprit qu'il étonna ;
Ce Corneille, qui crayonna L1tme d1~uguste et de Cinna, De Pompée et de Cornélie, Jetait au feu sa !ulchérie, Agésilas et Suréna,
Et sacrifiait sans faiblesse Tous ces enfants infortunés,
Fruits languissants de sa vieillesse Trop indignes de leurs a1nés." ll
Une troisi~e raison qui poussait Voltaire l entreprendre ces Commentaires raison fondamentale l nos yeux -réside sans doute dans la réflexion constante de Voltaire sur les probl~s dramatiques. En même temps que notre commentateur témoigne d 1 un intér~t si vif pour 1' oeuvre cornélienne, le nombre considérable de préfaces, d'épitres, et d'examens concernant ses oeuvres personnelles, et celles de ses contemporains, laissent entrevoir des principes bien établis, et exprimés en style caté-gorique, qui vont se cristalliser plus tard autour des Commentaires. Nous apprécierons donc mieux l'attitude de Voltaire envers Corneille si nous esquissons rapidement ses théories dramatiques antérieures
!
1764.
Dans la pluJ:art des écrits de Voltaire sur les probl~es
dramatiques, une idée en particulier revient constamment : la né-cessité de susciter la terreur ou la pitié, de bouleverser sans cesse l•tme du spectateur, et, par conséquent, la nécessité d'in-troduire des passions violentes au théAtre. L'amour, étant selon Voltaire la passion la plus féconde en effets extraordinaires, notre critique lui accorde une place prépondérante dans une tragédie ; ce sentiment sera comme 11Ame, l'agent ca~lytique de l'intrigue.
8 Il expose ceci dans la Préface de naru+.ns" :
"Pour que 11a.mour soit digne du théttre tragique, i l faut qu'il soit le noeud nécessaire de la. pi~ce, et non qu'il soit amené }:ar force pour remplir le vide de nos tragédies ••• Il faut que ce soit une passion véritablement tragique, regardée comme une faiblesse, et combattue J:ar des remords." 12
Dans une ép1tre A la Duchesse du Maine, i l expJjcite encore davantage sa conception de l'amour a.u thé!tre : "L'amour furieux, criminel, malheureux, suivi de remords, arrache de no-bles larmes. Point de milieu ; il faut, ou que 11amour domine en tyran, ou qu'il ne paraisse pas ; i l n'est pas fait pour la seconde place." l3
Si nous nous rappelons cette idée d1une passion dévora-triee, seule es~ce d'amour digne du thé!tre, nous comprendrons mieux l'inintelligence compl~te de Voltaire vis-'-vis des derni~res
tragédies de Corneille, oh l'absence de cette émotion, effacée par les ambitions plus mâles de la politique, a. dt. le dérouter. On com-prendra en outre pourquoi i l attaque Corneille avec tant d'!preté a.u sujet des éléments précieux ou franchement romanesques dont son oeuvre est F6rsemée. Car déjA dans la
"fréfa.ce
l Nanine" (1749), il est impossible de ne pas sous entendre une sourde allusion!
Corneille entre autres : "La galanterie, les déclara. ti ons d'amour la coquetterie, la na1veté, la familiarité, tout cela ne se trouve que trop chez nos héros et nos héroines de Rome et de la Gr~ce,12. Discours sur la Tragédie (p.324, Tome 2). 13. Ep1tre A la Duchesse du Maine {p. 82, Tome
5).
dont son théAtres retentissent." 14
Voltaire insiste également sur la technique dramatique, ou la conduite de l'intrigue vers un but bien défini. Il exige un mouvement sans ralentissement, et proscrit les incidents superflus qui nuisent ~ la continuité de la pi~ce. C'est ainsi qu'il censure le 0Sage Addisonn, malgré l'élégance et le naturel de son style. Crébillon, son contemporain, est traité avec la même sévérité. Son "Idoménée, déclare Voltaire, souffre d1une intrigue faible et commune, et ressemble au grand nombre de tragédies languissantes
....
qui ont J:8ru sur la sc~ne, et qui ont dis}:aru." Son llj:lectren est ennuyeuse }:ar l'accent mis sur un amour qui ne se rattache en rien ~ l'épisode principal de la pi'ce : "Ces amours sont d'autant plus condamnables qu'ils ne serY'ent en rien ~ la catastrophe. On ne }:arle d'amour dans cette
pi~ce
que pour en parler." l5Enfin, Voltaire s 1 e:xamdne avec un oeil d 1 Aristarque dans la premi~re lettre sur son Oedipe. Il 7 signale avec une franchise qui lui fait honneur, la superfluité, le caract~re trainant d'un vieil amour entre Jocaste et Phorbas. Bien qu1il y fut amené, tout comme Corneille, par la nécessité d'étoffer une mati~re stérile, Voltaire admet ouvertement qu'il ne se passe rien avant le milieu de la pi~ce.
14.
Préface A Nanine (p.6,
Tome 5).10
Il reprend aussi la fin de son troisi~ acte, ob l'intervalle créé par la rentrée sans motif pressant de Jocaste et d'Oedipe nuit A l'encha1nement logique des sc~nes. "Il n1y a aucune
autre distinction entre le troisi~e et le quatri~ acte, que le coup
16
d'archet qui les sépare.11
Indissolublement liée aux questions de la technique dramatique est la considération de la vraisemblance. Pour qu'un
év~ne-ment puisse nous convaincre, il faut que les raisons d'agir des person-nages mettant en branle les ressorts du drame soient d'une logique iné-Titable. Selon Voltaire, Crébillon a péché contre la vraisemblance dans
son "Atrée", puisque la vengeance conçue par le personnage principal manque d'explication justifiable. Le crime ne s'excuse que dans 18; cha-leur du ressentiment, mais un attentat affreux médité depuis longtemps, et commis de sang froid est hors du naturel. "Un outrage fait A Atrée, il y a vingt ans, ne touche personne." 1
7
Voltaire reviendra, en1754,
sur cette même objection dans les Comment&jres.Or, bien que Voltaire exige la vraisemblance dans la conduite des personnages et dans la marche de l'action, il interdit de but en blanc certains traits de caract~re, certaines moeurs qui, malgré leur plausibilité, auraient violé le code de raffinement du
l~e Si,cle. Le thé!tre doit &tre une imitation de la vie, soit. Mais une imitation embellie de la vie. Autrement dit, i l faut que le drama-turge , tout en reproduisant la réalité, adh~re strictement aux bie~
séances. Ces bienséances, ou r'gles du décorum, portent en particulier
16. Lettre V sur Oedipe (p.39, Tome 2).
sur les héros d'une oeuvre dramatique. Voltaire, dans la Préface
ll
Mariamne
évoque sa conception assez ambigue et quelque peu artifi-cielle d'un héros tragique :"Il est vrai qu'il faut peindre les héros tels qu'ils ont été ; mais il est encore plus vrai qu'il faut adoucir les caract~res
désagréables ; qu'il faut songer au public pour qui 11on écrit, encore
plus qu'aux héros gue l'on fait para1tre ; et qu'on doit imiter les 18 peintres habiles qui embellissent en conservant la ressemblance."
Au nam des bienséances, Voltaire proscrit en outre les &1-lusions grossi~res, les expressions effrontées qui choquent les sensi-bilités délicates des honn~tes gens de son époque. S'il est essentiel de parler de certains sujets aux spectateurs, que les allusions soient du moins palliées et embellies par l'élégance de style :
"Les spectateurs sont comme les amants qu'une jouissance trop prompte dégante ; ce n'est au'l travers cent nuages qu'on doit en-trevoir ces idées qui feraient rougir, présentées de trop pr~s ; c'est ce voile qui fait le charme des
honn~tes
gens." 19
Notre commentateur s1en souviendra lorsqu'il démolira la
"Théodore" de Corneille.
Enfin, Voltaire insiste toujours sur un style élevé, seul digne de la tragédie, ce qu 1 il intitule une "noble simplicité~ Elle est
diamétralement opposée aux boursouflures de toutes es~ces, et s•appli-que ! traduire les sentiments des personnages avec une finesse parfaite.
18. Préface de Mariamne (p. 163, Tome 2). 19. Discours sur la Tragédie (p. 323, Tome 3).
12
Dire exactement ce qu'il faut dire, et le rev~tir d1un vernis d'élégance, voilA 11idéal ~ atteindre. Notre critique illustre sa conception dans 1 •Eloge peu élogieuK·) de Crébillon : "Pour faire une tragédie en vers, il faut savoir faire des vers, il faut posséder parfaitement sa lan-gue, ne se servir jamais que du mot propre, n1~tre ni ampoulé,
ni faible, ni commun, ni trop singulier. tt 20
Une fusion de tous ces éléments envisagés par Voltaire pro-duira le véritable chef d1oeuvre. Il en donne sa définition comprenant les préceptes que nous venons de mentionner dans son Article sur
11Art Dramatique (Dictionnaire Philosophique). On peut constater sans
exagération que cette définition renferme A peu pr~s tous les critériums selon lesquels Voltaire jugera Corneille. Selon que le Dramaturge s1en approche ou s1en éloigne, notre commentateur lui prodiguera ses lou-anges, ou le criblera de sarcasmes :
"C1est une entreprise si difficile d'assembler dans un m~e lieu des héros de 11antiquité, de les faire parler en vers français, de ne leur faire jamais dire que ce qu'ils ont d~ dire, de ne les faire entrer et sortir qu1A propos, de faire verser des larmes pour eux, de leur ~ter un langage enchanteur qui ne soit ni ampoulé, ni familier, d1être toujours intéressant, qu1un tel ouvrage est un prodige, et qu1il faut s1étonner qu1il y ait en France vingt prodiges de cette
es~ce."
21Maintenant que nous venons d'envisager les préoccupations théAtrales de Voltaire antérieures aux commentaires sur Corneille, le
20. Eloge de M. de Crébillon (p.)+8, Tome 2(). 21. Dictionnaire Philosophique (p. 405, Tome 17).
probl~e A résoudre est le suivant : à1ob Voltaire tire-t-il ses idées sur le drame ? Toutes les exigences de Voltaire déjà examinées, sans lesquelles une pi~ce de théttre demeure imparfaite ; les précep-tes tant de fois répétés sur les bienséances, les héros, le choix d'un grand sujet, le style, ne lui sont pas arrivés comme une illumination subite. Au contraire, lorsque Voltaire s'était lancé avec enthousias-me dans le domaine du thé!tre, il trouvait un moule tragique~ préparé, et fourbi par l'époque précédente. Voltaire n'avait qu'~ en tirer parti. EVidemment, l'influence de l'époque Classique, de ses théoriciens, de ses échelles de valeurs, a été considérable sur lui, puisque mime son contact prolongé avec le théâtre anglais et son admiration pour Shakespeare n'a pas suffi à lui faire modifier ses idées fondamenta-les sur le drame.
Voltaire, donc, était imprégné de l'art Classique
'ui
sub-sistait A son époque. Or, si un certain état d'esprit est créé par des hommes proéminents, dont l'influence s'exerce sur un milieu littéraire, il s'agit A présent de conna1tre quels hommes, les uns vénérés, les autres écoutés avec respect au 17~e Si~cle ont pu logiquement dirigerl'esprit de notre commentateur dans une certaine voie, et consacrer définitivement A ses yeux les principes qui lui paraissent inviolables
lorsqu'il rédige les aommenta1res ~ Corneille. Il nous semble que Voltaire a subi l'influence de quatre théoriciens du thé!tre, tous
cités libéralement A l'époque classique : ce sont Aristote, Boileau, l'abbé d'Aubignac, et le grand Corneille·lui-mtme dans les Trois Dis-cours si révélateurs de son propre art. Nous essayerons de déterminer A présent dans quelle mesure chacun des quatre a vraisemblablement
14
influencé la formation des idées voltairiennes sur le drame. Les quatre théoriciens sont parfaitement d'accord avec Voltaire sur la nature du sujet digne d•&tre considéré dans une oeu-vre tragique. Ils ont tous la ferme croyance que seul un évfwement d'une gravité extr&me, qui menace de mettre en péril la vie ou les intér&ts les plus chers de~ protagonistes, répond A la haute concep-tion du drame. D'ailleurs, cet év~nement si périlleux, attirera ~
ma.nquablement 1' intér&t du spectateur, et suscitera chez lui la tel'-reur et la pitié. Mais si les théo~iciens et Voltaire s'accordent sur l1esp~ce d'év~nement compatible avec la dignité tragique, et sur les puissantes émotions qu'un tel év,nement devrait faire nattre chez l'assistance, ils dif~rent entre eux sur les moyens de les produire. Aristote est le moins précis ; i l constate simplement que
la tragédie, étant l'imitation d'une action élevée et compl~te, doit susciter l'émotion tragique, et le sentiment d'humanité. Boileau nuance tant soit peu cette attitude ; lui, éxige également que le dramaturge s'attache l faire na1tre dans l'Ame du spectateur une
"douce terreur, une pitié charmante." Mais, sans doute ébloui par l'éclat des pi~ces raciniennes, l'amour évoqué avec finesse, lui para1t le meilleur moyen d'arracher les larmes.
"De cette passion la sensible peinture
Est pour aller au coeur la route la plus stlre .a 22 D'Aubignac élargit le cadre. Selon ce théoricien, seuls les sujets contenant une belle passion, une intrigue passionnante, ou un spectacle extraordinaire devraient &tre choisis. Corneille donne
1• impression en définissant la dignité de la tragédie, de s 1 orienter dans le m&le sens que d 1 Aubignac. Bien que celui-ci trouve séduisante
une belle passion, i l n'y insiste pas jusqu1l l'interdiction d'autres inté~ts. Or Corneille, ayant une conception tr~s auguste de la tragédie, ne croit pas l la suprématie de l'amour. Il existe d'autres intér&ts, plus nobles, plus attrayants, auxquels l'amour doit ~tre subordonné :
"Sa dignité demande quelque grand intér~t d'état, ou quel-que passion plus noble et plus mAle quel-que l'amour, telles quel-que sont 11~ ~ition ou la vengeance, et veut donner ~ craindre des malheurs plus grands que la perte d'une ma1tresse." 23
Nous verrons, dans les Commentaires, que Voltaire, tout en retenant l'idéal élevé de la tragédie, taLque l'ont prescrit les qua-tre théoriciens, s'orientera plutôt dans la direction de Boileau, c 'est-l-dire vers une conception d •une tragédie passionnelle; du moins il exigera que la passion ne soit jamais ab!tardie par le mélange in-lorme de la politique. Ce sera tout ou rien.
Il va de soi que les quatre théoriciens aient souhaité des earact~res tragiques tr~s grandioses pour compléter leur concept d'un sujet l proportions imposantes. Ils ont,en effet, envisagé des person-nages qui, tout en conservant leurs attaches au réel, s'épanouiraient dans une atmosph~re héroique. Ainsi Boileau, afin de prouver que 11art pourrait transformer de la boue en or, dit :
"Il n 1 est pas de serpent ni de monstre odieux
24 Qui rar l'art imité ne puisse plaire aux yeux.•
Corneille, de m~me, reconnait une es~ce de noblesse aux &mes les plus perverses, quand leur "scélératesse ne s•ar~te devant aucun obstacle." Mais c'est surtout Aristote qui a fourni
!
Voltaire la définition dl23. Discours de 11utilité et des Parties du Po~me dramatigue (p.24,Tome 1)
16
caract~re tragique, ~tre éminemment supérieur au commun des mortels :
"Comme la tragédie est 1 'imitation d'hommes meilleurs que nous, il faut imiter les bons portraitistes ; ceux-ci, en effet, pour rendre la fonne pa.rticuli~re de l'original, peignent, tout en compo-sant des portraits ressemblants, en plus beau. Ainsi aussi le po~te
quand il imite des hommes violents ou lâches, ou qui ont n'importe quel autre défaut de ce genre dans leur caract~re, doit tels quels en faire des hommes remarquables." 25
Les théoriciens s1atta~nt également sur la question d1une forme dramatique serrée, sans laquelle le meilleur sujet et les
plus nobles cara~t~res risquent d'ennuyer. En ce qui concerne 11
expo-sition et 11encha1nement des sc~nes, leurs idées coïncident
!
peu pr~s.Aristote dit tr~s peu de chose sur l'exposition d'une pi~ce, l'intrigue étant révélée chez les grecs au début par le choeur. Mais Boileau, d'Aubignac et Corneille insistent pour qu'une exposition soit claire, rapide, et renferme les semences qui vont s'épanouir plus tard dans
l'action. Boileau déclare : "Le sujet n'est jamais assez tOt expliqué." 26 D'Aubignac exige un début "éclatant" qui nous lance sans préambule
dans 1 'action. Corneille, dans son troisHme '1>1 scaurs sur la traiédie."
reconna~t la nécessité d'une exposition sans embrouillement, qui ne de-mande pas une attention extraordinaire de la part du spectateur. Citant
"Herac11usn comme un exemple des intrigues compliquées A l'exc~s qui commencent d~s la naissance du héros, i l dit : "Ces grands efforts d'imagination ••• empêchent le spectateur souvent de prendre un plaisir entier aux
premi~res
représentations tant elles fatiguent." 27
Quand Voltaire examine les pi~ces de Corneille, il jugera leurs débute
25. La Poétique {p. 51).
26.
Art Poétique(p.36).
r,•.
-~ .. .;
selon ce critérium.
Les quatre théoriciens, et Voltaire apr~s eux, érigent en
r~gle cardinale le concept de la suite logique des év,nements. Aristote
fait observer que les incidents doivent se succéder selon la vrais~
blanca et la nécessité, en sorte que la transposition ou le retranche-ment d'un d'entre eux ébranle toute la structure de la pi~ce. Boileau accentue le progr~s inévitable de l'action vers la catastrophe finale :
"Que le trouble toujours croissant de sc~ne en s~~ne
A son comble arrive se débrouille sans peine." 8
L'Abbé d'Aubignac conçoit une pi~ce ob chaque incident soit préparé, non prévu, ob la continuité des sc~nes ne soit jamais interrompue, ob 11intro duction de nouveaux éléments d1intér&t dans tous les actes empêche 11 ac-tion de languir. Corneille renchérit encore sur la conception de d 'Aubi-gnac. ll imagine une pi~ce, otl'f;ous les év~nements amenés avec logique
em-pêchent toutefois le spectateur de prévoir la catastrophe qui, reculée vers la fin autant que possible, tiendrait son esprit en suspens. On ve~
ra combien de fois dans les Commentaires Voltaire revient avec une insis-tance extr~e sur cette question de la forme dramatique et de l'entretien de l'incertitude chez le spectateur.
Quant aux cél~bres trois unités, indispensables A toute oeuvre d'art, les théoriciens du 17e si~cle s'y conforment exactement. Boileau ordonne catégoriquement:·
"Qu'en un jour, qu'en un lieu, un seul fait accompli Tienne jusqu'A la fin le théâtre rempli." 29
28. Art Poétique (p.36). 29. Art Poétique (p •
.36).
18
D'Aubignac est encore plus ri.oureux. Il voudrait que le point de dé~rt
rot aussi proche du dénouement que possible, mais accord au dramaturge un jour artificiel de 12 heures. Corneille approuve pleinement la con-ception des unités, qui engendre chez le spectateur la sensation de réa-lité lorsque l'étendue de l'action correspond A la durée de la représen-tation, mais proteste contre le resserrement excessif de lieu : "J'accor-derais, dit-il, tr~s volontiers que ce qu'on ferait passer en une seule ville serait l'unité de lieu."
30
Voltaire, en puisant A ces sourcessemble avoir choisi la rigueur de d'Aubignac sur la question du temps, et la flexibilité de Corneille au sujet du lieu. Aristote, que nous avons laissé pour le dernier, présente un cas spécial. Nous aurons lBu de le discuter plus en détail dans le chapitre suivant ! propos de la question de l'unité d'action. Il suffit de dire A présent que Voltaire le cite avec une ferveur religieuse sans le comprendre ! fond.
Or, ces théories sur le drame puisées aux sources du si~cle
précédent et de la culture classique, toutes les idées sur les éléments constitutifs d'une tragédie parfaite qui vont retentir en
1764
dans les Commentaires, Voltaire n'est ~s le seul A les concevoir. On pourrait dire que le climat intellectuel de son époque fut extramement propice !la dissémination de telles idées, ce qui est évident par un examen de l'oeuvre critique de ses contemporains. On y aperçoit en général une adhésion enti~re aux dogmes des théoriciens classiques ; du moins les hardis en théorie le sont rarement en pratique. D'ailleurs, il est pos-sible que sans l'existence d'une atmosphbre si saturée de classicisme au
point èe paralyser le développement du drame, Voltaire, tout imprégné qu'il est des vénérables règles, n'aurait jamais mis au jour dans les Commentai res une critique tellement bornée. Ainsi il convient de résu-mer rapidement les diverses réflexions de ses contemporains, tels que Fontenelle, Fénelon, Crébillon et Houd~r de la Motte, sur la nature de la tragédie. Bien que nous constations des divergences sur certains points, nous remarquerons pour la plupart une concordance de vues entre Voltaire et ces critiques du 18e siècle, ou plutOt, entre Voltaire et
son climat intellectuel.
Fénelon, dans sa lettre sur les occupations de l'Académie
(1714),
discute, entre autres sujets, sa conception idéalisée de la tra-gédie. D'abord, comme Voltaire, il préconise la représentation des grands év~nements qui excitent les violentes passions. Comme lui également, il proscrit la boursuflure du style, et recommande que la noblesse s'allie A la simplicité : "Les personnages considérables qui parlent avec pa.s-sion dans une tragédie doivent parler avec noblesse et vivacité." "Mais on parle naturellement, et sans ces tours si façonnés quand lapassion pa.rle •" Et il ci te 1 'exemple d' .Oedipe dans Sophocle, plaignant ses malheurs : "C'est ainsi que parle la nature, quand elle succombe l
la douleur ; jamais rien ne fut plus éloigné des phrases brillantes de bel esprit."
.32
Fénelon insiste sur un point que Voltaire n'avait plei-nement énoncé qu1apr~s les Commentaire~ dans la Préface aux Quebree, et31.
Lettre sur les Occupations de l'Académie Francaise (p.214, Tome 21).32.
Lettre sur les Occupations de l'Académie Francaise (p.215, Tome 21).20
aux lois de Minos : le vénérable évêque voudrait que la tragédie pO.t inspirer l'amélioration morale :
"Elle inspirerait 1 'amour des vertus et 1 'horreur des cri-mes ; elle entrerait fort utilement dans le dessein des meilleures lois ; la religion m~me la plus pure n1en serait point alarmée."
33
L'oeuvre critique de Fontenelle sur le thé~tre est beaucoup plus large. On est frappé surtout de la coincidence presque exacte de sa pensée avec celle de Voltaire dans "l'Hjstojre du Thé!tre Fran~ais11,
"La vie de Corne; 1 1 e11 , et surtout dans "Réflexions sur la. Poétique.!', son
oeuvre la plus substantielle. Avec une insistance égale A celle de son contemporain, il déclare que 11!me de toute pi~ce attachante réside dans les év~nements extraordinaires qui font frémir l'assistance : "Ce qui est important, nouveau, singulier, rare en son esp~ce, d'un év~nement
incertain, pique la curiosité de l'esprit."
34
·
A cet égard, Fontenelle sent, comme Voltaire, l'irrésistible attrait de l'amour, la fécondité de ses émotions, la finesse de ses nuances :"l'amour est le plus abondant et le plus fertile de tous les sentiments." 35 Mais i l n'exige pas que l'a-mour tyrannise les coeurs ; il suffit seulement de le mettre A sa place "sous une passion plus noble", contre laquelle i l se révolte avec vio-lence, mais inutilement. Cet accent mis sur les sentiments explique sans doute son indifférence envers les derniers ouvrages politiques deCov-neille :
"il est certain que ses derniers ouvrages, toujours bons pour la lecture paisible du cabinet, o~ la raison jouit de tous ses droits, ne pourraient plus aujourd'hui reparattre sur le thé~tre, o~ l'on veut plus
33.
Lettre sur les Occupations de l'Académie Francaise (p.216, Tome 21).34.
Réflexions sur la Poétigue (p. 121, Tome 3).que jamais de grandes émotions, fussent-elles mal fondées et mal amenées."
.36
Fontenelle accentue aussi l'importance d'une solide technique dramatique pour mettre en branle les puissantes émotions. Son idéal, c'est l'entretien de l'angoisse chez le spectateur jusqu'au dénouement • ~out ce qui serre le noeud davantage, tout ce qui le rend plus mal aisé A dénouer, ne peut manquer de faire un bel effet. Il faudrait même, s'il se pouvait, faire craindre au spectateur que le noeud ne se pnt pas deé -nouer heureusement." 37 Il ne croit pas cependant aux pi~ces compliquées A l•exc~s comme Héraclius, car ce qui exige un pfnible effort de concen-tration chez le spectateur finit par l'épuiser. Fontenelle au contraire, voudrait exciter la curiosité tout en prévenant la fatigue. A cet effet, il imagine une pi~ce simple, oh la diversité, naissant d.e la liaison le>-gique des évlnements et non d'une situation complexe, tiendrait le spec-tateur hors d'haleine sans surcharger sa mémoire. Il cite les 11Horace11 de
Corneille comme l'exemple de cette construction parfaite, o~ les revire-ments de la fortune proviennent uniquement des situations.
Pour donner A l'action des proportions épiques, Fontenelle re-connœ.nde, comme Voltaire et Aristote, une peinture embellie de la nature humaine : 11Ce qui est rare et parfait en son espèce, ne peut manquer d'at-tirer l'attention. Ainsi, il faut toujours peindre les caract~res dans un degré élevé ; rien de médiocre, ni vertus ni vices.•
38
Plus loin, dans ses Réflexions sur la J?oétiQYe, il montre sa répugnance pour lesreproduc-36.
Vie de Corneille (p.98,
Tame3).
37.
Réflexions sur la Poétigue (p. 129, Tome3).
38.
Réflexions sur la Poétigue (p. 126, Tome3).
22
tions d •un réalisme brutal : "Que dirait-on d •un peintre qui ne représen# terait les hommes que comme ils sont faits communément, petits, mal tournés, mal proportionnés, de mauvais air ? Ce serait lA pourtant la nature."
~
Enfin Fontenelle examine la question de la vraisemblance, question tr~s débattue dans les Commentaires. Au théâtre, o~ tout est feint, il faut nécessairement, selon lui, que le vraisemblable prenne la
place du vrai. Il reconnait bien que la nature ne s•assujetit jamais aux dimensions minimes imaginées par les théoriciens, que les personnages ne correspondent pas toujours A la conception populaire, mais le critique croit tout de m~e que "c'est au po~te ••• A se tenir dans les bornes étroites oh la vraisemblance est resserrée." 40
Crébillon, leur contemporain, et de plus un dramaturge rival de Voltaire, s'oriente A peu pr~s dans la même direction. Ayant conçu le théâtre comme le rendez-vous de toutes les émotions, il proclame la supré-matie de 11 amour violent dans sa préfaça à I!El act re." aussi bien que dans
l'introduction A ses "Qouyros campl~tes11• Il dénonce ceux qui persistent A '~ettre l'amour A sa toilette" ; au contraire, si nous noue efforçons d• le repréeenter "impétueux, violent, injuste, malheureux, capable de nous porter aux plus grands crimes ou aux actions les plus vertueuses, 11amour
alors deviendra la plus grande ressource du thé!tre.11 41 D'ailleurs dans
la Préface A 11Electr~11 il justifie l'introduction de la tendresse dans la
sombre légende, comme un moyen d'intensifier le conflit intérieur de l'hé-roine. Crébillon insiste également sur la nécessité d1une solide technique
39.
Réflexions sur la Poétique (p.l2S, Tome3).
40. Réflexions sur la Poétique (p.l53, Tome 3).dramatique ; elle est surtout indispensable loPsqu'une grande beauté est amenée aux dépens de la vraisemblance :
nune erreur dangereuse pour le moins, c'est de prétendre qu'un défaut qui produit de grandes beautés ne doit pas ~tre compté pour un défaut;
je ne l 1en trouve, moi, que plus énorme. D'a qu1on est capable d'e~anter de grandes beautés, on ne peut leur donner une source trop pure.n
Le seul révolutionnaire du groupe , c'est Houdar de la Motte. Encore ne fut-il révolutionnaire qu'en théorie. Dans son "Disoours
Fréli-minaire sur la Tragédi e11 , ainsi que dans les Préfaces A ses pi~ces, La Motte s'en prend A la constitution m~e de la tragédie française ; il
at-taque expositions, récits, confidences, monologues, 11 amour 11qu 1 on trouve trop dominant dans nos tragédies" , et les grandes rtlgles des unités qui lui semblent d'une importance exagérée. A ce propos, il dit dans la préface aux "Macchabées" : "Je ne serais pas étonné qu •un peuple sensé, moins ami des
~ègles, s1accomodât de voir l'histoire de Corjolanus distribuée en plusieurs journées (actes) 43 Il lui vient aussi la bizarre notion que le seul plai-sir de la poésie na1t de la difficulté vaincue. Dépourvu· de sensibilité poétique, il prOnait les avantages d'écrire des tragédies en prose, qui seraient entre autres, ceux de la vraisemblance, du naturel, et de la con-cision trop souvent entravée par les exigences tyranniques de la rime. Pour lui, le sublime consistait en des pe~sées neuves ou belles, exprimées avec élégance et exactitude. En pratique toutefois, Houdar de la Motte demeure aussi rétrograde et pieusement conservateur que ses contemporains. Il
res-pecte les unités, i l donne ~ Misael, le plus jeune des Macchabées, un amour ridicule pour Antigone, la favorite d1Antiochus ; son Romulus est aussi monotone qu'une pitlce de Robert--Garnier.
42.
Préface aux Oeuvres Compl~tes (p.23, Tome1).
43. Histoire de la Langue et de la Littérature Française, publiée sous la
24 Il est évident, d1apr~s ce bref aperçu, qu'un rapport bien défini existe entre les idées personnelles de Voltaire sur le drame, et la
réflexion critique de ses contemporains. A quelques exceptions pr~s (l'an-tipathie de Fénelon envers l'amour, l'idée ridicule qu'eut La Motte de ban-nir la poésie), on voit l'orientation des esprits vers des préoccupations de m&me nature, telles que l'espèce d'év~nements convenables A la tragédie, les protagonistes qui répondent le mieux A la dignité du genre, et la forme dramatique propre A tenir les esprits en suspens jusqu'au dénouement.
On pourrait m~e dire que sans l'existence au 18e si~cle d'un climat int~
lectuel fortement imprégné des théories classiques, Voltaire n'y aurait jamais adhéré avec ~e ferveur presque religieuse.
Or, puisque les Commentaires refl~tent certaines préoccupa-tions dramatiques de Voltaire et de son époque, c'est-A-dire, qu'ils énon-cent les principes d'Art Classique considérés inviolables par lui, i l
n'est pas interdit de croire que son intention ne f~t d'illustrer ces prin-cipes A la lumi~re de l'oeuvre Cornélienne. Un fait en particulier coroborre notre impression : Voltaire prodigue ses louanges au grand dramaturge, ou l'accable de reproches dans la mesure oh celui-ci se conforme strictement
aux r~gles consacrées, ou s'en éloigne avec la hardiesse d'un grand génie.
Ainsi notre étude des Commentaires portera d'abord sur une analyse des cri-tériums envisagés par Voltaire, et de leur application A l'oeuvre corné-lienne. Ensuite, nous essaierons de déterminer dans quelle mesure les juge-ments de Voltaire sont valables. Enfin, notre étude se terminera par une tentative pour établir 11intér&t permanent des CQmmentaires.
CHAPITRE 2. Les idées de Voltaire sur le genre tragique.
Voltaire illustre, certes A la lumi~re de l'oeuvre cornélienne, les préceptes de l'art classique qu'il considère inviolables. Il revient A maintes reprises dans ses Commentaires, sur les éléments qui constituent une tragédie J:arfaite. Les grands év~nements qui répondent A la dignité tragique, la forme dramatique qui assujetit le spectatteur jusqu'A la catas-trophe finale, les personnages qui mettent cette action en branle, toutes ces questions, Voltaire ne manque pas de les envisager dans l'examen des
pi~ces de Corneille, et les résout A sa mani~re. Mais son insistance sur l'élégance du style, sur la pureté grammaticale est tellement excessive et pédantesque, qu'il noie le lecteur sous une avalanche de remarques pointilleuses avant d'arriver aux probl~es essentiels. Voltaire explique cette insistance sur lew questions stylistiques plusieurs fois au cours des Camnentaires. Elle :çe.ra1t répondre A un but utilitaire. Voltaire a dit A plusieurs reprises qu'il avait entrepris cette oeuvre de critique pour deux raisons : d'apprendre aux étrangers A parler le français correctement, et aussi aplanir pour les jeunes artistes le chemin rocailleux des belles let-tres. Mais si louables qu'aient été ses intentions, il faut admettre que la surabondance de réflexions sur le style est d •une superfluité qui, A la longue, déconcerte. D'ailleurs, l'accent continu mis sur des probl~es pu-rement stylistiques fait des Commentaires une oeuvre assez superficielle. Ce n'est qu'aux instants o~ Voltaire oublie d'&tre pédant qu'il approfon-dit son sujet, et même alors ses vues sont bien souvent étroites.
Si ses réflexions peuvent encore nous intéresser, c'est par les renseignements qu'elles nous fournissent sur la conception voltairienne
26
du ~tyle compatible avec le genre tragique. Le cœmnentateur envisage une
es~ce de poésie qu'il appelle une "Noble simplicité". Ce style
maintien-drait l la. fois la. noblesse, l'élévation de ton convenable aux personnages qui se mouvent dans un univers héroique, et l'euphonie de l'alexandrin. Pour cette raison, Voltaire s •emporte d'abord contre les infractions de Cor-neille l la. pureté grammaticale. Les fautes contre la langue qu'il reproche au dramaturge se réduisent l trois principales : les solécismes, les
pléonasmes, et les amphibologies. Voltaire en trouve tellement qu'il serait impossible aussi bien qu'inutile de les reproduire toutes. Il suffit de voir
les es~ces d'erreurs qui l'irritent en particulier.
Con:une type de solécismes, Voltaire remarque qu'on ne "fait" J:&S
une crainte ; au contraire, "on la crée, on l'inspire, on l'excite, on la
fait na.ttre". Il reprend 11 expression "va marcher sur ses ~~ur", car "on
ne dit J:&S plus allons marcher qu'allons aller". Il critique la phrase "ordre l punir", puisque, selon la logique, un ordre ne punit pas.
n
s•él,ve contre l'abus de la logique au deuxi~e acte de Pompée ou CléopAtre déclare :
"Et que les plus beaux feux dont son coeur soit épris N'oseraient l'exposer aux hontes d'un mépris." 1
"De beaux feux qui exposent l des hontes sont pire qu 1 un solécisme. n 1
Au nom de la même logique, Voltaire condamne l'expression 11violer un oubli".
"On ne viole point un oubli, on ne 11établlt pas davantage·; l'oubli ne
peut J:llS &tre personnifié". A la premi,re sc~me de ThédskC il fait observer ,.
qu'un mot superflu, un pléonasme déscquilibre le vers : "Dans Polyeucte, Félix est gouverneur de toute l'Arménie, et ici Valens est gouverneur de toute la Syrie. Un mot de trop gâte un beau vers, et rend un médiocre
mauvais." 2 Voltaire n'est pas moins rigoureux envers les amphibologies. Il censure les vers suivants de Néarque :
"Et Dieu, qui tient votre Ame et vos jours dans sa main Promet-il l vos yeux de le vouloir demain ? "
Notre Commentateur se demande :"Est-ce Dieu qui promet de vouloir demain, ou qui promet que Polyeucte voudra 1 Un écrivain ne doit jamais tomber dans ces amphibologies ; on ne les permet plus."
Et pourtant Voltaire, malgré \Ule scrupuleuse exactitude n'est point infaillible. Sa critique pointilleuse et trop irritable l'am~ne plu-sieurs tois l commettre des erreurs au moment mtme oh il prétend redresser \Ule phrase incorrecte. Au IVe acte de RodoiJlDe, Séléucus dit :
"L'espoir ne peut s'éteindre oh brnle tant de feu."
Sur quoi, Voltaire, en disloquant la phrase s'écrie : "Un feu oh brQle l'espoir ?11 Au premier acte de NicomMe, le héros déclare :
"Que le roi par son ordre eft.t livré ce grand homme S1il n1eft.t par le poison lui-m~e évité Rome."
A quoi Voltaire répond : "Eviter \Ule ville par le poison est \Ule esp~ce
de barbarisme," ce qui est absolument faux, puisque "Rome" pour Annibal signifie l'opprobre. Puis l la sc~ne VI du Ve acte de "Sertorius.11, Voltaire prononce un jugement bien peu digne de lui : quand Perpenna dit l propos de la reine Vihiate :
"Je fais plus, je vous livre une fi~re ennemie, Avec tout son orgueil et sa Lusitanie."
Voltaire commente en ricanant 1 "Comme si cet orgueil était un effet
appar-tenant l Viriate." 3
Si Voltaire exige une logique impeccable dans le style, il n'es-time pas moins des rimes justes et des vers harmonieux. Il signale, non sans quel~ue raison d'ailleurs, le retour fréquent des rimes stéréotypées
2. Commentaires sur Corneille (p. 521, Tome 1).
28
comme "marques et monarques - foudre et poudre", ces fautes lui semble une "malheureuse preuve de 1' esclavage de la rime" que néanmoins son si~cle, l
l'en croire, réussit A éviter. A cet égard, il condamne le vers suivant de Pauline :
"Je découvrais en vous d'assez illustres marques Pour vous préférer même aux plus heureux monarques."
11Ces marques pour rimer ! monarques reviennent souvent, et ne doivent jamais para1tre dans la poésie, l moins que ces marques ne signifient
quelque chose. La plus grande de toute les difficultés est de faire telle--ment ses vers que le lecteur n'aperçoive pas qu'on a été occupé de la rime.
114
La
lamentation de Séleucus soul~ve encore son courroux. Quand celui~ei'seplaint :
"Est-il une constance A l'épreuve du foudre
Dont ce cruel ar~t met notre espoir en poudre ?11
Voltaire gronde : "VoilA encore un foudre, dont un arrtt met un espoir en poudre."
5
Sa conception d'un vers harmonieux se résume dans le distique
cél~bre de Boileau :
6 "Fuyez des mauvais sons le concours odieux."
maxime qu'il ré~te de temps en temps lorsqu'un vers de Corneille lui sem-ble spécialement raboteux. Il reproche en général au dramaturge l'asa~
blage de syllabes dures, s~ches, ou tra1nantes comme les nasales, qui bles-sent une oreille tr~s délicate. Ainsi les Commentaires fourmillent d'obser-vations minutieuses sur le rapprochement désagréable de sons tels que les
4. Commentaires sur Corneille {p. 389, Tome .31).
5.
Commentaires sur Corneille {p. 564, Tome 31).deux "e" muets dans la phrase "jugez-le", sur la cacophonie inadmissible des "jusqu'A ce que", sur la sécheresse des vers qui se terminent en mo-nosyllabes masculins. Peut-&tre la phrase tirée des remarques sur Nico-mMe résume-t-elle le mieux le soin recherché de Voltaire touchant 11 eu-phonie : "Ces petites finesses de l'art sont ! peine connues, et n'en sont pas moins importantes. 11 7
La pureté grammaticale, une rime eJœ.cte, un concours harmo-nieux de syllabes, sont des accessoires nécessaires A la création d'un style théâtral. Ils ne constituent pas pourtant l'essentiel de ce que Vol-taire appelle "la noble simplicité", ou "le langage des sentiments." Sur ce point, le Commentateur demeure assez vague. La noble simplicité, c1est le style qui convient aux gens héroiques ; c1est un vocabulaire spécialisé, épuré, compatible avec 11atmospb~re raréfiée de la tragédie. Mais en quels mots consiste ce vocabulaire ? Quelle tournure de phrase, ce langage des sentiments accepte-t-il ? Voltaire ne nous a jamais renseigné amplement là-dessus. Mais, les Commentaires abondent en observations sur les erreurs qu'il ne faut jamais conmettre, ou sur la prudence qu'il faut exercer dans la poésie. Aussi, par une énumération des procédés stylistiques que Voltaire proscrit, ou qu'il rejette simplement selon les circonstances, nous ttche-rons d'arriver A une idée plus nette de son langage des sentiments.
En premier lieu, Voltaire bannit du style noble 1' emphase et la boursuflure. Elles consistent, selon lui, soit de galimatias précieux, soit de raisonnements alambiqués. Ces expressions outrées donnent toujours l'impression que c'est le po~te qui parle au lieu de la nature. On comprend ainsi l'antipathie de Voltaire pour les sc~nes o~ Corneille s'adonne
A
sonpenchant pour le grandiose en faisant débiter A ses personnages des sen-tences hyperboliques. Cela est vrai en particulier au quatrUme acte de fompée, o~ le grand Jules César inonde la belle Cléopâtre sous un flot d'éloquence précieuse.
"Cette sc~ne de César et de Cléopâtre est un des plus grands exemples du ridicule auquel les mauvais romans avaient accoutumé notre nation. Il n'Y a presque pas un vers dans cette sc~ne de César qui ne fasse souhaiter au lecteur que Corneille eut en effet secoué ce jo~ de l'habitude, qui le forçait A faire parler d'amour tous ses héros." Plus loin, lorsque César déclare ardemment :
"C'est ce glorieux titre â présent effectif Que je viens ennoblir par celui de captif."
Voltaire s'exclame : ••• "l'esprit de Cléopâtre que César prie d'estimer le titre du premier du monde, et de permettre celui de captif, est une
chose intolérable." 9 Notre Conmentateur poursuit avec la m&me rigueur tous les vers de raisonnements subtils qui, A son avis, sont l'opposé du véritable génie. C'est ainsi qu'au troisi~e acte d'Héraclius, il reproche
~ Corneille les vers suivants sur la différence entre la haine et un chan-genement d1amour :
"Et la haine, A mon gré, les fait plus doucement Que quand il faut aimer, mais aimer autrement. n
KLes maximes, les sentences au moins doivent ~tre claires ; celle-ci n'est ni claire, ni convenable, ni vraie. Il est faux qu'il soit plus agréable d1~tre obligé de passer de 11amour l la haine que de l'amour A l'amitié ••• Toutes les pi~ces de Corneille, et surtout les derni~res, sont infectées de ce grand défaut qui refroidit tout. L'esprit dans Cor-neille, comme dans le grand nombre de nos écrivains modernes, est ce qui perd la littérature.~ 10
En plus de proscrire l'emphase, Voltaire interdit tous les vers qui, par leurs expressions comiques ou famili~res, rabaissent le niveau exalté du style noble. Il condamne ainsi les vers de Sabine au troisi~e
8. Commentaires sur Corneille (p.p.463-464, Tome 1).
9.
Commentaires sur Corneille (p.465 Tome31).
acte des "Hgraces", qui rappellent I8r leur lég~reté les preai~res comé-dies de Corneille :
11 ••• 1 'amant qui vous charme et pour qui vous brtUez, Ne vous est, apr~s tout, que ce que vous voulez. Une mauvaise humeur, un peu de jalousie,
En
fait assez souvent passer la fantaisie,sont des vers comiques qui gâteraient la plus belle tirade.n 11 Il tonne lorsque Placide, surexcité, s'écrie : Wfout fait peur~ l'amour, c'est un enfant timide."
"Il ne manquait aux étonnantes turpitudes de cette pi~ce que la mauvaise plaisanterie du madrigal "l'amour est un enfant timide." 12 Voltaire se déchaine aussi contre les expressions rampantes, les prosaismes, qui, dans son opinion, déparent la tragédie. Sous ce rapport,il reprend ~ tort et l travers des phrases telles que "Nicom~e, ce désordre me fAche" ; "rendre un bon appui" ; et 11Flavie est au lit malade, en meurt de
jalou-sie", de quoi Voltaire s'indigne : "Ce style prosaique est inadmissible dans la tragédie ; la poésie n 1 est faite que pour déguiser et embellir tous ces détails."
13
En
un mot, toutes les expressions que Voltaire qualifiede grossi~res, ~chent par leur exc~s de réalisme ; il ne faut jamais,
selon lui, appeler les choses désagréables par leur nom propre.
Pourtant Voltaire signale plusieurs exceptions ~ cette r~gle.
Quelque fois une expression basse ou famili~re se re~t d'un nouvel éclat soit par l'endroit ob elle est mise, soit par les sentiments qu'elle révble. Dans ce cas, elle n 1 est plus indigne de la grandeur tragique ; au contraire, elle la rehausse. R9doiYDe offre l ses yeux un exemple d'une telle réussite.
11. Commentaires sur Corneille (p. 298, Tome
31).
12. Commentaires sur Corneille (p.530,
Tome31).
13. Commentaires sur Corneille (p. 523, Tome 31).Au cinqui~me acte, l'atroce Cléopâtre dit :
"Son ombre, en attendant Rodogune et son fr~re, Peut déjà de ma pa.rli les promettre à son p~re."
"De ma rarli" est une expression famili~re, mais ainsi placée, croit Vol-taire, elle devient fi~re et tragique en évoquant l'orgueil féroce de cette vieille rarricide. Dans "Héraclius", on rencontre le phrase : "Dieu se faisant son effroyable rarti."
En
général, constate Voltaire, cette ex-pression qui sugg~re le jeu serait basse. Mais ici, elle symbolise lapuissance supr!me, les forces surnaturelles qui rel~vent le défi de Pho-cas, et le punissent de sa témérité. Elle nous dit d1une mani~re saisis-sante, qu'un mortel, si terrible qu'il soit, n'est rien aux yeux du juge commun, "1 1 effroyable rarti." Enfin, lorsque Serliorius dénigre la puis-sance de Rome en l'appelant avec mépris un "enclos de murailles", Vol-taire qui aurait normalement condamné une tournure de phrase si triviale, croit ici qu'elle s'ennoblit par le contraste admirable avec le vers cé-l~bre :
"Rome n'est plus dans Rome, elle est toute ott je suis." Finalement, Voltaire ordonne l'emploi discret de figures
poé-tiques et de maximes. Puisque les personnages doivent parler le langage des sentiments, et agir selon le naturel, il serait inconcevable de les faire discourir en comp~:raisons pendant une crise de passion, ou au cours d'un conseil d'êta t. Les comraraisons, insiste Voltaire, n 1 a pparliiennent qu'à l'esprit. Ce sont les métaphores qui, étant naturelles, appartiennent aux sentiments. A la lumi~re de ce précepte, il juge artificiel Jes vers de Cléor.âtre au deuxi~e acte de Rodogune, ob elle annonce que ses remords
sont
"Semblables ~ ces voeux dans 1 'orage fonnés
Qu'efface un prompt oubli quand les flots sont calmés."
"Une comparaison directe n'est point convenable à la tragédie. Les personnages ne doivent point ~tre po~tes ; la métaphore est toujours
plus vraie, plus passionnée. Il serait mieux de dire : '~es voeux, for.més dans l'orage, sont oubliés quand les flots sont calmés", mais il faudrait le dire dans d'aussi beaux vers." 14
Or, bien que Voltaire admette les métaphores dans le style dramatique, sa conception bizarre de leur véritable nature restreint
ri-goureusement leur emploi. Selon lui toute métaphore qui ne forme point une image vraie et sensible qu'on puisse peindre est mauvaise ; c'est une r~gle qui ne souffre point d'exception. Ainsi i l reprend le vers suivant au pre-mier acte d' Héraclius :
11Ce dessein avec lui serait tombé par terre, tt
Voltaire se demande : "Quel peintre pourrait représenter une idée qui tombe par terre." l5 Mais notre commentateur se contredit heureusement dans se$ remarques sur Qthcn, oh les vers :
'~t tous trois ~ l'envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce r~gne d'un moment,"
présentent une image tr~s évocatrice de trois hauts fonctionnaires impi-toyables qui sont en train de ruiner l'empire Romain. Voltaire dit avec
raison que "la beauté de ce vers consiste dans cette métaphore rapide du mot dévorer ; tout autre terme eut~~ faible ; c'est là un de ces mots que Despréaux appelait 11trouvés11•1116
Pour la m~e raison de vraisemblable dans les sentiments, Vol-taire recommande l'utilisation prudente des maximes. En général, il vaut
14.
Commentaires sur Corneille (p. 553, Tome 31). 15. Commentaires sur Corneille (p.7,
Tome 32). 16. Commentaires sur Corneille (p.249,
Tome 32).34
infiniment mieux s'exprimer sans artifice, mais Voltaire signale deux cas oh les maximes conviennent ~ merveille. Un caract~re peut avec vrai-semblance les ut~iser, soit que la sérénité r~gne dans son ~e, soit que la situation oh il se trouve autorise des jugements prononcés desang-froid. Le discours de l'Empereur Auguste au deuxi~e acte de .Q..ixlœ, illustre le premier cas. Le danger et la passion n'admettent point les maximes, mais "August n'a point de passion, et n'éprouve point ici de dangers ; c'est un homme qui réfléchit, et ces réflexions m~es servent encore ~
justifier le projet de renoncer ~ l'empire. Ce qui ne serait pas permis dans une
sc~ne
vive et passionnée est ici admirable." l7 Voltaire choisitl'autre exemple du IIIe acte de Polyeucte, o~ Félix annonce sa détermina-tion de faire voir ~ Polyeucte le supplice de son ami. Quand le gouverneur prononce ces vers :
"Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre, La crainte de mourir et le désir de vivre
Ressaisissent une ~e avec tant de pouvoir Que qui voit le trépas cesse de le vouloir."
Le Commentateur se montre satisfait."VoilA ob. les maximes sont bien pla-cées ; elles ne sont point ici dans la bouche d'un homme passionné qui doit parler avec sentiments, et éviter les sentences et les lieux communs. C'est un juge qui parle, et qui dit des raisons prises dans la
connais-ct h . " 18
sance u coeur uma~.
Si nécessaire que soit aux yeux de Voltaire un style élégant pour suggérer l'atmosphère raréfiée ob. se déroule le drame, il ne croit pas néanmoins que ce soit un élément tout à fait indispensable. Les grands
17. Commentaires sur Corneille (p.
330,
Tome 31). 18. Commentaires sur Corneille (p. 398, Tome.31).
porter malgré les erreurs les plus flagrantes de la diction. Voltaire fait observer lui-même A propos de Rpdo~1n~ que les défauts de style ne se font pas sentir quand un magnifique sujet les camoufle. Ainsi, pour
la réussite du drame, certains éléments en plus d 1un style raffiné, sont essentiels. Bien que Voltaire ne les établisse pas en catégories, ses re-marques étant disséminées A travers maintes pages, on aperçoit au cours des Commentaires, que sa pensée porte toujours sur les mêmes préoccupa-tions. Quand une oeuvre de Corneille satisfait A toutes les conditions prescrites, Voltaire frémit d'extase : "C'est sublime, s'écrie-t-il." Au contraire, lorsque le grand dramaturge s'en écarte, et il s1en écarte assez souvent, le courroux du commentateur se manifeste de façon tr~s
sen-sible ; il déclare la sc~ne manquée.
Quels sont donc ces é~ents sans lesquels aucune oeuvre n'atteint jamais A la perfection ? En premier lieu, Voltaire exige une
es~ce particuli~re de sujet, qui puisse animer ùne pi~ce, et passionner
les spectateurs. Ce sujet doit renfermer un év~nement d'importance capi-tale, comme le renversement de royaumes, le conflit entre l'amour et le devoir, l'ambition effrénée, ou le triomphe de la vertu. Seul un sujet de cette nature, qui déploie des émotions véhémentes, peut susciter chez le spectateur la terreur ou la pitié. Cela explique en partie la remarque souvent réitérée de Voltaire, qu1A l'exception de cinq ou six pi~ces, Corneille n'avait pas réussi ·~ émouvoir les spectateurs. Dans les
pre-mi~res pi~ces comme Le Cid, Horace, Polyeucte, nous assistons aux conflits