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Le Canada dans l'œuvre de Gabrielle Roy

by

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Tina Noubani

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A thesis submitted to the Faculty of Graduate Studies and Research in partial fulfillment of the requirements

for the degree of Master of Arts

Department of French Language and Uterature McGill University, Montreal

March 1989

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RÉSUMÉ

Depuis le déhut de sa carrière, d'abord comme journaliste pendant la Deuxième Guerre mondiale, puis comme écrivain à partir de la publication de Bonheur d'occa-sion en 1945, Gabrielle Roy accorde au Canada une place privilégiée dans son œuvre.

Ce mémoire étudie la vision particulière du Canada que se trouve à proposer l'œuvre de Gabrielle Roy. Un premier chapitre examine les grands traits physiques sous lesquels y apparaît le Canada. Puis sont abordés les traits humains, c'est-à-dire l'aspect sous lequel Gabrielle Roy présente la société canadienne, composée largement d'immigrants et de groupes minoritaires. À l'un de ces groupes en particulier, celui des Canadiens français, est consacré le troisième chapitre Quant aux deux derniers chapitres, ils tentent de faire le lien entre le Canada fictif de l'œuvre royenne et certains faits idéologiques de l'histoire du Canada contemporain; le thème du chemin de fer et la tradition nationaliste canadienne y sont plus particulièrement étudiés.

Quoique l'élaboration d'une sorte de mythe canadien ne soit qu'un des aspects de l'œuvre de Gabrielle Roy, aspect qui est loin d'épuiser sa signification et sa richesse, ce thème apparatt néanmoins comme une donnée majeure de l'œuvre. Celle-ci propose du Canada du vingtième siècle l'image d'un pays ouvert et accueillant, où l'harmonie de l'homme et du monde comme l'harmonie des hommes entre eux paraissent possibles. Cette image correspond non seulement aIJ grand idéal de fraternité universelle qui traverse toute l'œuvre de la romancière, mais aussi à une tradition idéologique canadienne qui remonte au moins à l'époque de Laurier et s'exprime à travers le libéralisme et le fédéralisme contemporains.

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ABSTRACT

Since the beginning of her career, first as a joumalist during the Second World War, then as a writer following the publication of Bonheur d'occasion in 1945, Gabrielle Roy grants a special place for Canada in her works.

This thesis studies the particular vision of Canada that the works of Gabrielle Roy offer. The first chapter examines the great physical features under which Canada appears. Then the human characteristics are discussed, meaning the aspect under which Gabrielle Roy presents the Canadian society, largely composed of immigrants and of minority groups. To one of those groups in particular, that of the French Canadians, is dedicated the third chapter. Finally, the last two chapters attempt to create a link between the fiction al Canada of Gabrielle Roy's works and certain ideologicaI facts of the hisLory of contemporary Canada; the theme of the railway and the Canadian nationalist tradition are particularly studied here.

Although the elaboration of the Canadian myth is only one aspect of Gabrielle Roy's works, an aspect which is far from exhausting the significance and the richness of her writings, this theme appears nevertheless as a major element of those works, that gives of the twentieth century Canada an image of an open and we1coming country, where the harmony between man and of his world and the harmony among men themselves appear possible. This image corresponds not only to the great ideal of universal fraternity that appears throughout the works of the author, but also to a Canadian ideologïcal tradition that goes back to the times of Laurier and expresses itself throughout the contemporary liberalism and federallsm.

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Table des matières

Introduction

Chapitre 1: Un pays vaste et vide

Chapitre ll: Une nouvelle humanité

Chapitre ID: Les Canadiens français

Chapitre IV: Une image canadienne par excellence: le chemin de fer

Chapitre V: Gabrielle Roy et le nationalisme canadien

Conclusion Bibliographie 1 8 21 46 58 70 85 88

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Gabrielle Roy est un des très rares auteurs dont on puisse dire qu'ils sont véritablement "canadiens", c'est-A-dire dont l'œuvre rejoigne A la fois les deux grandes communautés linguistiques du pays et fasse partie intégrante aussi bien de l'institution littéraire anglophone que francophone.

Elle a beau s'ouvrir par un roman montréalais, sa langue originale a beau être le français, et sa place dans la littérature québécoise contemporaine a beau être considérée comme l'une des plus importantes, tout cela n'empêche pas, en effet, l'œuvre de Gabrielle Roy d'occuper en même temps une position de tout premier plan dans la littérature canadienne-anglaise. Tous traduits en anglais très peu de temps après leur première parution en français, les livres de Gabrielle Roy font l'objet, au Québec et au Canada anglais, d'une réception tout aussi attentive, et sont également tenus pour une pièce maîtresse de chacun des deux corpus "nationaux". Cela se vérifie r.on seulement par le grand nombre de lecteurs qu'attire ici comme là l'œuvre de Gabrielle Roy, mais aussi par le fait que cette œuvre, de part et d'autre de la frontière linguistique, est aussi largement répandue dans les écoles primaires et secondaires, étudiée depuis aussi longtel:'1ps et avec autant d'attention par les universitaires et les auteurs de thèses, récompensée aussi régulièrement par les instances de consécration, et auréolée d'un égal prestige. Il y a peu d'écrivains qué-bécois ou canadiens-anglais, si ce n'est aucun, dont on peut en dire autant.

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Au point de vue institutionnel, cette "canadianité" de l'œu':re de Gabrielle Roy s'affirme d'ailleurs de plus en ph~s clairement à mesure que progresse la carrière de l'écrivain, comme en témoigne l'histoire de l'édition de ses divers ouvrages. À cet égard, on peut dire que de 1946 jusqu'au milieu des années 1950 environ, Gabrielle Roy est un auteur "international". Publié d'ab<.'rd par une toute petite maison montréalaise et presque à compte d'auteur, Bonheur d'occasion, très vite, déborde le marché québécois lorsqu'il est acquis presque simultanément, d'une part, par un important éditeur new-yorkais (Reynal & Hitchcock, fusionné ensuite à

Harcourt Brace & World) et, d'autre part, par la prestigieuse maison Flammarion de Paris. Aussitôt, le roman devient une sorte de "best-seller" international: droits de traduction vendus dans une dizaine de langues; sélection par un club du livre américain, le Literary Guild of America, comme "book of the month"; ver,te des droits cinématographiques à une importante maison de production de Hollywood; prix Femina. Gabrielle Roy, dès lors, n'appartient plus tant au monde littéraire du Québec ou du Canada qu'à celui de Paris et de New York. Certes, la Petite Poule d'Eau, Alexandre Chenevert et Rue Oeschambault paraissent à Montréal et à

Toronto, mais leurs éditeurs locaux (Beauchemin à Montréal, McClelland & Stewart

à Toronto) sont plus ou moins des sous-traitants de Flammarion et de Harcourt Brace & World, qui, eux, sont alors les véritables éditeurs de Gabrielle Roy, ceux avec qui elle signe ses contrats, qui se chargent de ses droits étrangers et à qui elle soumet

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d'abord ses manuscrits.

Cette situation change cependant à compter du milieu ou de la fin des années 1950, alors que, sur le plan éditorial, l'œuvre de Gabrielle Roy tend à se "canadianiser" de plus en plus. Même si la Montagne secrète, la Route d'Altamont et la Rivière sans repos sont encore publiés chez Flammarion, c'est à Montréal qu'ils paraissent d'abord, aux éditions Beauchemin, avant de sortir à Paris, souvent avec un bon retard. Même chose du côté anglais: l'éditeur new-yorkais publie The Hidden Mountain et The Road past Altamont, mais c'est McClelland & Stewart, désormais, qui a l'initiative Enfin, après 1970, aucun autre livre de Gabrielle Roy ne paraîtra ni chez Flammarion ni chez Harcourt Brace & World. L'édition québécoise et canadienne a rapatrié l'œuvre de Gabrielle Roy, et celle-ci, désormais, est un auteur essentiellement canadien.

Le mode de publication des livres de Gabrielle Roy, à partir de la Montagne secrète (1961) et jusqu'à la Détresse et l'enchantement (1984), varie peu, en effet. L'édition française paraît d'abord à Montréal (chez divers éditeurs: Beauchemin, H.M.H., Stanké, Quinze, Boréal), suivie presque aussitôt de la traduction anglaise, publiée à Toronto (chez McClelland & Stewart, puis Lester & Orpen Dennys). Il arrive même que les deux éditions sortent dans la même année (la Route d'Altamont et The Road past Altamont en 1966), si ce n'est dans la même saison (la Rivière sans repos et Windflower à l'automne 1970).

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Comment expliquer que Gabrielle Roy apparaisse à ce point comme l'écrivain "canadien" par excellence? Il est difficile de répondre à cette question. Le fait qu'elle soit Franco-Manitobaine et ait vécu, par conséquent, dans un milieu bilingue et "multiculturel", n'y est sans doute pas étranger, non plus que le contexte soclo-idéologique particulier dans lequel s'est déroulée sa carrière, ainsi que nous le verrons plus loin dans cette étude. Mais l'œuvre elle-même y est aussi pour quelque chose, en ce sens que tous les livres de Gabrielle Roy non seulement se situent dans un milieu et un décor quasi exclusivement canadiens, mais font aussi apparaître presque tous les aspects et toutes les parties du Canada.

En effet, à l'exception de ces trois cas: le séjour de Pierre Ca dorai à Paris dans la Montagne secrète, le voyage d'Éveline en Californie dans De quoi t'ennuies-tu, Éveline? et le séjour de la narratrice en France et en Angleterre dans la seconde partie de la Détresse et l'enchantement, toute l'œuvre de Gabrielle Roy se situe au Canada.

Les deux premiers romans, Bonheur d'occasion et Alexandre Chenevert, se déroulent dans le Québec des années 1940, et plus particulièrement dans la grande ville moderne de Montréal, au petit peuple encore mal adapté au décor et au mode de vie urbains, décor qui reparaitra de nouveau à la fin de l'autobiographie de Gabrielle Roy, la Détresse et l'enchantement. Mais les deux romans montréalais font aussi place au Québec rural et villageois, dans la scène de la cabane à sucres

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où se rend la famine Lacasse, et dans l'épisode du lac Vert où Alexandre Chenevert va refaire sa santé. La campagne québécoise sera aussi le théâtre d'un des récits de Rue Deschambault ("Les déserteuses") et, plus encore, de Cet été qui chantait, qui est une évocation émerveillée du paysage amène de Charlevoix. Si l'on ajoute à cela .es nombreux reportages publiés par le Bulletin des agriculteurs entre 1941 et 1944, on constate que l'œuvre de Gabrielle Roy offre du Québec de son époque un tableau varié et presque complet.

Mais c'est par leur évocation des autres parties du Canada que les écrits de Gabrielle Roy se distinguent surtout. D'abord, l'Ouest: déjà présent dans certains articles du }3ulletin des agriculteurs ("Peuples du Canada"), le décor du Manitoba et "-"" des prairies domine largement dans des ouvrages comme la Petite Poule d'Eau, Rue Deschambault, la Route d'Altamont, Un jardin au bout du monde, Ces enfants de ma vie, de même que dans toute la première partie de la Détresse et l'enchantement intitulée "Le bal chez le gouverneur". À l'Ouest s'ajoute, dans la Montagne secrète et la Rivière sans repos, le Nord st:.uvage, paysage typiquement canadien s'il en est. En somme, un lecteur qui ignorerait tout du Canada pourrait trouver, en lisant l'ensemble de l'œuvre de Gabrielle Roy, une véritable introduction à la géographie physique et humaine du pays.

Fortement inspirée par le paysage canadien, dont elle offre à l,a fois une célébration et une vaste description, l'œuvre de Gabrielle Roy n'en est pas moins

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une œuvre littéraire, c'est-à-dire fictive, subjective, partiale. L'écrivain n'est ni géographe, ni historien, ni sociologue. Son affaire n'est pas tant de décrire objectivement la réalité canadienne que d'en proposer une certaine "version", une vision ou interprétation particulière, qui confère à la réalité évoquée une forme et une signification nouvelies, uniques, singulières. C'est à ce Canada selon Gabrielle Roy, à cette vision royenne du Canada que s'intéresse la présente étude, dont le but n'est pas d'établir si une telle vision est exacte ou fidèll~, mais de tenter de la reconstituer et de la comprendre.

Pour ce faire, nous commencerons, dans un premier chapitre, par examiner de près le pays physique tel qu'il est présenté dans l'œuvre de Gabrielle Roy. Puis

) nous étudierons l'image royenne de la société canadienne fictive, où les immigrants

et les groupes minoritaires occupent une place privilégiée, puisque ces figures sont les porteuses du grand rêve de fraternité universelle que propose toute l'œuvre de la romancière. Le troisième chapitre sera consacré aux Canadiens français, dont le rôle dans le Canada de Gabrielle Roy est assez particulier. Enfin, les deux derniers chapitres tenteront d'expliquer cette image royenne du Canada en la situant dans une tradition idéologique particulière, celle du lauriérisme et du nationalisme canadie':l, le motif du chemin de fer étant dans ce contexte un symbole particulièrement important.

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Chapitre 1: Un pays vaste et vide

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Comme milieu physique, le Canada est présenté dans l'œuvre de Gabrielle Roy comme un pays vaste et vide, dominé par la grande nature, particulièrement les plaines de l'Ouest et les déserts du Grand Nord. Même si c'est Bonheur d'occasion, un roman urbain, qui inaugure la carrière de l'écrivain, la plupart de ses livres ultérieurs se dérouleront dans un décor campagnard ou villageois, largement ouvert sur l'espace, et qui finira par composer un tableau du Canada faisant apparaître celui-ci comme un territoire à peine habité, encore très proche de la nature primitive.

Après la publication de Bonheur d'ocassion, en effet, on attend de l'auteur

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un deuxième roman urbain qui serait le prolongement du premier et qui confirmerait que Gabrielle Roy est bel et bien un grand auteur réaliste. Et de fait, le succès que connaît Bonheur d'occasion oblige la romancière, dès 1946-1947, à se mettre à l'écriture d'un deuxième livre de ce genre, qui deviendra sept ou huit ans plus tard Alexandre Chenevert. Entre-temps, toutefois, l'écrivain aura publié la Petite Poule d'Eau, un livre situé en pleine nature, dans le nord isolé du Manitoba. Ce livre étonne les critiques de l'époque, qui le considèrent pratiquement comme un accident de parcours, sans doute provisoire.

Mais la Petite Poule d'Eau marque en réalité un tournant majeur, une sorte de "métamorphose", dans l'évolution de Gabrielle Roy. L'écriture de cet ouvrage,

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selon François Ricard, met l'auteur "en contact avec une veine nouvelle de son imagination, plus proche de ce qu'elle considère depuis sa jeunesse comme la forme la plus haute de la littérature et, qui sait, plus conforme à ce code informulé que sont, en dépit des critiques, les attentes des lecteurs, ou du moins ce que l'écrivain croit qu'elles sont,,1. Dès lors, elle hésite un moment entre un courant d'écriture "réaliste" et une inspiration plus proche de la nature. Cependant, avec la publication de Rue Deschambault et de ses livres ultérieurs, Gabrielle Royen viendra peu à peu à privilégier ce dernier type d'écriture, que François Ricard qualifie d"'idyllique". Dans son œuvre, de plus en plus, la nature apparaît comme le décor principal. Dans son étude de 1973, intitulée Visages de Gabrielle Roy, Marc Gagné décrit ce décor comme "un pays sauvage aux horizons sans limites, où la nature, la fantaisie, la liberté dominent encore,,2.

La plupart des écrits de Gabrielle Roy, en effet, sont situés dans un milieu dominé par la nature. Dans Bonheur d'occasion et Alexandre Chenevert. les deux romans urbains, la nature n'est pas entièrement absente non plus. Elle y joue même un rôle primordial. Dans Bonheur d'occasion, la ville est présentée comme un lieu de dissolution familiale et de pauvreté, ce qui incite la famille Lacasse à entreprendre un voyage à la campagne chez la mère de Rose-Anna. En route vers le Richelieu, la joie est visible sur les visages des Lacasse, "Rose-Anna et Azarius, qui

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consultaient

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souvent du regard, souriaient d'un air entendu et souvent partaient à rêver ensemble".3 Dans Alexandre Chenevert, le caissier porte sur ses épaules le fardeau du monde. Se sentant aliéné dans un milieu inhospitalier, il entreprend un voyage au lac Vert, en pleine nature, où il retrouvre momentanément le sommeil et la paix. L'horreur de la ville exige l'espérance de la nature. "La vie des hommes, confie à

Alexandre Chenevert un voyageur rencontré dans l'autobus, semblait être de sortir de leur campagne afin de faire assez d'argent dans la ville pour pouvoir venir refaire leur santé à la campagne,,4.

Plus on avance dans l'œuvre de Roy, plus la "ature domine. Qu'il s'agisse (... des récits sur l'enfance de Rue Deschambault. de la Route d'AItamont et de Ces

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enfants de ma vie, ou des livres qui se déroulent dans un décor lointain, comme la Petite Poule d'Eau, la Montagne secrète ou la Rivière sans repos, le décor principal est toujours la grande nature. Il faut noter cependant que la ville n'est pas complètement absente de ces livres. Dans Rue Deschambault et la Route d'Altamont, l'action se déroule à Saint-Boniface, et Winnipeg n'est jamais loin. Dans la Montagne secrète, les derniers chapitres se passent à Paris, tandis que la Rivière sans repos montre Deborah se rendant dans une ville du Sud ("Les satellites"). De même, les quatre premiers textes de Ces enfants de ma vie se déroulent à Saint-Boniface, alors que les deux derniers ont pour décor des villages

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isolés de la plaine canadienne. Mais à l'exception de Paris, qui n'est pas une ville canadienne, les villes, dans ces ouvrages, ne sont pas de grandes villes industrielles. Il s'agit plutôt de petites villes campagnardes, à peine plus importantes que des villages, et toujours ouvertes sur la grande nature.

Celle-ci, telle qu'elle est décrite dans l'œuvre de Roy, est généralement un symbole de paix, de bonheur et de liberté. Presque toujours liée à la jeunesse de l'auteur, la nature représente pour les personnages une évasion liée à la quiétude idéalisée de l'enfance. Là, ils fuient l'incertitude et les tensions de la vie adulte et de la ville pour retrouver le bonheur et la simplicité. De même, on a pu dire qu'en écrivant la Petite Poule d'Eau, Gabrielle Roy s'évade de la réalité urbaine, c'est-à-dire de Montréal, de la misère et de la pauvreté illustrées dans Bonheur d'occasion, pour retrouver une liberté d'inspiration associée à son enfance et à sa jeunesse manitobaines, en recréant "plus loin (que le) bout du monde"S un univers baigné par les beautés de la nature inviolée.

Chaque personnage a dans la nature un élément préféré dont il rêve et auquel il identifie le meilleur de lui-même. Alexandre Chenevert désire s'enfuir sur une île. Pierre Cadorai est à la recherche de sa montagne. Elsa Kumachuk trouve le bonheur près de la Koksoak. Christine éprouve un sentiment de libération dès qu'elle se retrouve au milieu des prairies. D'autres personnages

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rêvent de collines, comme les Doukhobors et Sam Lee Wong dans Un jardin au bout du monde, la mère de Christine dans la Route d'Altamont, ou Médéric dans "De la truite dans l'eau glacée". Les collines, dans l'imagination de Gabrielle Roy, sont souvent associées au passé, à l'ancien pays, c'est-à-dire à l'identité la plus profonde des personnages.

En somme, les décors particuliers auxquels ceux-ci sont attachés représentent extérieurement leur intériorité. Ainsi, Pierre Cadorai connaît "moins son propre visage que le moindre des arbres, le moindre coucher de soleil et la moindre changeante nuance de l'eau,,6. Alexandre Chenevert, "qui ne connaissait pour ainsi dire rien d'autre au monde que la ville, ses poteaux, ses numéros ... la quittait, étonné, troublé comme s'il sortait de prison"; il cherche un monde "d'espace, de lumière, de liberté,,7, qu'il trouve au lac Vert. La Koksoak apporte la tranquillité à Elsa, car il s'agit, comme le titre le suggère, d'une "rivière sans repos", analogue en cela à l'âme et à la vie de l'héroïne. "Toujours solitaire, toujours en

mar~~he le long de la Koksoak, elle avait parfois l'impression de descendre elle aussi le cours de sa vie vers son but ultime, vers sa fin. Elle aurait pu imaginer que sa propre existence, issue comme la rivière de loin derrière les vieilles montagnes rongées, coulait aussi depuis une sorte d'éternité"S. Elsa se réfugie près du fleuve pour se réconcilier avec son monde après avoir rejeté le mode de vie des Blancs.

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Lorsque Gabrielle Roy évoque son pays dans ses écrits, c'est presque toujours de l'Ouest qu'il s'agit. La plaine, qui occupe une place privilégiée dans ses souvenirs, devient ainsi pour elle un décor particulier chargé de représenter sa propre identité profonde. Rue Deschambault, la Route d'Altamont et Un jardin au pout du monde sont sans doute les livres qui dépeignent le mieux l'expérience canadienne et plus précisément manitobaine de Gabrielle Roy, qui y attribue à

plusieurs de ses personnages sa propre fascination pour l'espace ouvert des prairies.

À travers Christine, l'héroïne de Rue Deschambault et la Route d'Altamont, Roy donne un tableau saisissant de la plaine canadienne et présente sa propre vision du pays. Au cours de leur excursion dans le sud manitobain en passant par "la route d'Altamont", Christine, sa mère et son onde s'engagent dans une discussion sur la signification de l'Ouest canadien. À travers leur conversation, la romancière propose sa vision idéaliste de cette région du pays, qui symbolise pour elle un avenir brillant, plein de promesses. L'oncle de Christine déclare ainsi: "L'Ouest nous appelait. C'était l'avenir alors. Du reste il nous a donné raison,,9.

Deux valeurs principales sont associées à la plaine. D'abord, il y a l'étendue, bien décrite dans Rue Deschambault. À plusieurs reprises dans ce livre et surtout dans "Les déserteuses", Christine évoque l'étendue de cette terre sans

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frontières qui suscite en elle un sentiment qui rejaillit ensuite sur le pays tout entier. "J'ai trouvé le Canada immense et il paratt que nous n'en n'avons traversé qu'un tiers environ. Maman aussi paraissait fière que le Canada fû· un si grand pays"lO.

D'autre part, la plaine de l'Ouest canadien est un symbole qui renvoie à

l'idée d'ouverture, de promesse et d'avenir. Image du futur, la plaine est souvent présentée par opposition aux collines, qui évoquent plutôt le passé. Pour Éveline, Sam Lee Wong ou les Doukhobors de "La vallée Houdou", les collines sont associées à l'origine, non seulement sur le plan géographique mais surtout sur le plan psychologique. Ces personnages cherchent les collines pour retrouver leur ancien pays. Mais Christine, elle, préfère la plaine, qui lui inspire un sentiment de libération. "Moi, avoue la narratrice de la Route d'Altamont, j'aimais passionnément nos plaines ouvertes; je ne pensais pas avoir de patience pour ces petits pays fermés qui nous tirent en avant de ruse en ruse,,11. Pour Christine, le bonheur et l'avenir se présentent comme une vaste étendue comparable à celle des plaines manitobaines. Dans "La voix des étangs" (Rue Deschambault), elle exprime ainsi sa passion pour l'étendue de son pays: "Oui, tel était le pays qui s'otlvrait devant moi, immense, rien qu'à moi et cependant tout entier à découvrir".12

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-La plaine de l'Ouest appelle aussi Sam Lee Wong, les Doukhobors et Martha Yaramko du Jardin au bout du monde, Sam "entendit parler d'un pays aussi vaste que plusieurs provinces de la Chine réunies et pourtant presque vide de présence humaine", Le Canada symbolise en quelque sorte pour ces immigrants le "pays du jeune espoir"13, Ainsi, la plaine canadienne, par sa grandeur et par ses espaces inhabités, équivaut à l'image d'un avenir sans frontières et sans bornes, où s'offre la possibilité d'un recommencement, d'une vie en liberté, aussi bien pour la romancière que pour ses personnages, et en particulier pour les immigrants, qui peuvent y bâtir un avenir meilleur en gardant leurs traditions et leur culture. "(Notre pays était plat comme la main, sec et sans obstacles). Etait-ce pour voir loin dans la plaine unie?.. ou plus loin encore, dans une sorte d'avenir? ... 14 se demande Christine, dans la Route d'Altamont.

En évoquant les traits physiques du Canada, Gabrielle Roy accorde aux endroits sauvages et lointains une place privilégiée. Son expérience d'institutrice dans des régions lointaines et des villages isolés du Manitoba pendant les années 1930, telle qu'elle la récrée dans la Petite Poule d'Eau, "Gagner ma vie" (R ue Deschambault), ou les deux derniers récits de Ces enfants de ma vie, lui laisse, semble-t-il, une affection particulière pour les endroits perdus. "Jamais je ne peindrai aSf:ez, écrit- elle dans la Détresse et l'enchantement, l'ahurissement qui me

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saisa de rouler ainsi indéfiniment vers toujours plus sauvage, plus retiré et plus lointain"15. Ainsi, les terres vastes, sauvages et vierges, s'imposent comme le décor prindpal où se déroulent plusieurs de ses récits.

La Petite-Poule-d'Eau est l'un des endroits les plus lointains de l'univers fictif de Gabrielle Roy: "rien ne ressemble davantage au fin fond du bout du monde"16. Ce pays est si isolé du monde civilisé que le courrier de Rorketon ne se rend qu'une fois par semaine à Portage-des-Près et que l'île de la Petite-Poule-d'Eau n'est même pas mentionnée sur les cartes géographiques. En contemplant celles-ci, Luzina voit le Manitoba comme un territoire "si grand, si peu couvert de noms, presque entièrement livré à ces larges étendues dépouillées qui figuraient les lacs et les espaces inhabités,,17. À cause de son immensité et de son éloignement, cette région appartient pratiquement à un monde purement imaginaire.

Autant que la plaine, et peut-être encore plus qu'elle, le Grand Nord représente aussi, dans l'œuvre de Gabrielle Roy, les espaces vierges, silencieux et lointains auxquels est identifié le Canada. Si les personnages sont heureux dans la nature proche, ils atteignent un état de paix ultime dans les paysages vides de l'Arctique. C'est le cas du Capucin de Toutes-Aides dans la Petite Poule d'Eau: "Plus

il était monté haut dans le Nord, plus il avait été libre d'aimer,,18. C'est là, malgré la rudesse du climat et la sauvagerie de la nature, que se créent le mieux les liens des

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hommes entre eux et que se dévoile le plus clairement le mystère de la vie. Dans la Montagne secrète. Pierre Cadorai, au cours de ses voyages dans les Territoires du Nord-Ouest et le Grand Nord québécois, se trouve en fait à voyager vers sa propre intériorité. C'est dans ces déserts qu'il poursuit ce que Albert Le Grand appelle une "interrogation métaphysique"19, et qu'il s'achemine vers la réconciliation avec le monde et avec soi. De même, c'est en s'enfuyant vers les régions désolées de l'Ungava qu'Elsa, l'héroïne de la Rivière sans repos, vit le plus intensément ses propres tourments et touche à une sorte de limite d'elle·même.

Ainsi, le Canada de Gabrielle Roy est un Canada dominé par la na ture, et ,,,, plus précisément par la grande nature, plaine de l'Ouest canadien et Grand Nord.

Puisque ces paysages sont peu touchés par la civilisation et étant donné leur immensité, ils symbolisent pour les personnages la promesse d'un avenir meilleur. Ces paysages, en principe inhunlains, deviennent le lieu par excellence de l'humain, car malgré leur ampleur et leur dépouillement, ils font éminemment place à la chaleur et à l'amour, grâce à la simplicité de la vie qu'on y mène et à la qualité de leurs rares habitants, qui transforment l'immensité en intimité. Cette nature garde donc quelque chose d'édénique. Le paysage canadien apparaît ainsi comme un territoire vide, mais prêt à recevoir une nouvelle humanité. La désolation des grandes esraces vierges devient la terre même de l'amitié et de l'accueil.

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NOTES

1. François Ricard, "La métamorphose d'un écrivain, essai biographique, Etudes Littéraires, vol. 17, no 3, hiver 1984, pp. 451-452.

2. Marc Gagné, Visages de Gabrielle Roy. Montréal, Beauchemin, 1973, p. 105.

3. Gabrielle Roy, Bonheur d'occasion, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1977, p. 192.

4. Gabrielle Roy, Alexandre Chenevert, Montréal, "Québec 1()/10", 1979, p. 263.

5. Gabrielle Roy, la Petite Poule d'Eau, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1980, p. 12.

6. Gabrielle Roy, la Montagne secrète, Montréal, Stanké, "Québec 10/10",_1978, p. 211.

7. Gabrielle Roy, Alexandre Chenevert. p. 191

8. Gabrielle Roy, la Rivière sans repos, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1979, p. 310.

9. Gabrielle Roy, la Route d'Altamont, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1985, p. 217.

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10. Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1980, p. 113.

11. Gabrielle Roy, la Route d'Altamont, p. 191.

12. Gabrielle Roy, Rue Deschambault, p. 244.

13. Gabrielle Roy, Un jardin au bout du monde, Montréal, Beauchemin, 1975, p. 62.

14. Gabrielle Roy, la Route d'Altamont, p. 62.

15. Gabrielle Roy, la Détresse et l'enchantement, Montréal, Boréal, 1984, p. 225.

16. Gabrielle Roy, la Petite Poule d'Eau, p. 12.

17. Ibid, p. 152.

18. Ibid, p. 272.

19. Albert Le Grand, "Gabrielle Roy ou l'être partagé" Études francaises, 1 no 2, juin 1965, p. 46.

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Chapitre TI: Une nouvelle humanité

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Si le Canada est décrit l travers l'œuvre de Gabrielle Roy comme un grand territoire presque vide, dominé par la nature et peu touché par la civilisation, c'est qu'il doit apparaitre comme une terre nouvelle et vierge, où puisse s'établir une humanité également nouvelle, c'est-l-dire où un recommencement de l'histoire et de la société soit encore possible.

Cette idée du recommencement est illustrée, d'abord et avant tout, par la figure de l'immigrant. La vision idéale d'un pays vaste et inhabité, en effet, appelle comme naturellement le thème de l'immigration, qui traverse tout le monde romanesque de Gabrielle Roy. Le Canada, dans cette œuvre, est présenté constamment comme une terre d'accueil, où affluent les nouveaux arrivants venus

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de diverses régions du monde, surtout d'Europe, avec le rêve de se bâtir un avenir neuf et plein de promesses.

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Un pays d'immilrants

L'immigration apparaît dès les tout premiers textes de Gabrielle Roy, dans les reportages des années 1940 intitulés "Peuples du Canada", qu'elle publie dans le Bulletin des a,riculteurs de Montréal après avoir parcouru le Canada d'une province à l'autre, dans le but d'évoquer l'établissement de divers groupes d'immigrants européens dans l'Ouest canadien. À ces écrits, Gabrielle Roy accorde une grande importance; ce sont les seuls, parmi ses textes de la période journalistique, qu'elle acceptera de faire paraître en volume en 1978, dans Fragiles lumières de la terre, non sans les avoir retouchés quelque peu.

Dans cette série, la journaliste rend d'abord visite aux Huttérites originaires d'Allemagne, puis aux Doukhobors venus de Russie, qui, les uns comme les autres, cherchent la paix et la liberté au Canada. Les Mennonites, de leur côté, également originaires de Russie, arrivent au Canada pour sauvegarder leur idéal religieux. Sont ensuite dépeints les juifs de "l'Avenue Palestine", les Sudètes venus de Tchécoslovaquie et les Ukrainiens. Cependant, quelles que soient les raisons qui obligent ces immigrants à quitter leur pays, leur venue au Canada leur permet de conserver leur religion et leurs traditions tout en se donnant les possibilités d'une vie meilleure.

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Si le thème de l'immigration n'apparart pas, du moins explicitement, dans Bonheur d'occasion (1945), il n'en continue pas moins de hanter l'esprit de la romancière, comme en témoignent les deux nouvelles qu'elle fait paraître dans la revue montréalaise Amérique francaise en 1945 ("La Vallée Houdou") et 1946 ("Un vagabond frappe à notre porte"). L'importance du thème, aux yeux de Gabrielle Roy, est d'ailleurs attestée, ici encore, par le fait que de tous ses récits brefs écrits avant 1950, ces deux nouvelles sont les seules qu'elle republiera ultérieurement, en 1975,

da~s Un jardin au bout du monde.

C'est toutefois dans la Petite Poule d'Eau (1950), le second ouvrage publié par Gabrielle Roy, que la figure de l'immigrant émerge avec force. Dès les premières pages, en effet, la diversité ethnique du paysage canadien est comme symbolisée par ce microcosme: Rorket<.Jn et ses environs. Il y a là deux juifs, le marchand de fourrure Abe Zlutkin et Ivan Bratislovsky, et le Russe Nick Sluzick. Luzina, lors de ses "vacances" annuelles, rencontre une famille islandaise, les Bjorgsson; elle fait la connaissance de l'Ukrainien Anton Grusalik et de deux Écossaises, Mme Macfarlen et Aggi. De Rorketon, la narratrice écrit: "Ce gros village [possède] son restaurant chinois, sa chapelle catholique du rite grec, son temple orthodoxe, son tailleur roumain, ses coupoles, ses chaumières blanchies à la chaux, ses paysans en peaux de mouton et gros bonnets de lapin; les uns des immigrants de Suède, d'autres, des

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Finlandais, des Islandais, d'autres encore, et c'était la majorité, venus de Bukovine et de Galicie"l.

Cette variété ethnique sera incarnée, pour ainsi dire, dans le personnage du Capucin de Toutes-Aides. De père belge et de mère russe, le "vieux missionnaire polyglotte,,2 est à la fois le symbole du visage cosmopolite de la région et le personnage universel par excellence de toute l'œuvre de Gabrielle Roy.

Malgré cette grande diversité des groupes et des individus, l'entente règne néanmoins. L'exemple de la fête métisse, à la fin de la Petite Poule d'Eau, où se rassemblent des gens de diverses origines pour qui la langue ne ~résente aucune barrière, montre à la fois le visage cosmopolite de la région et l'harmonie qui existe parmi la population de Rorketon. Cette réunion multinationale, écrit Paul Socken dans son article de 1976, "in that its prime function is communication between the human world and the natural world, and between the characters within the human world, is another symbolic expression of "Le pays de l'amour".3 Cette danse, en effet, renvoie puissamment l'image d'un pays accueillant et fraternel.

Après Alexandre Chenevert (1954), dont l'action et les personnages, comme ceux de Bonheur d'occasion, se restreignent à l'univers homogène et urbain de

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Montréal et des environs, Gabrielle

Roy

publie Rue Oeschambault en 1955, oil s'affirme de nouveau l'importance du thème de l'immigrant. Les personnages d'origine étrangère, en effet, figurent dans la plupart des récits. Dans quelques-uns, ils dominent même l'intrigue. Ainsi, dans "Les deux nègres", l'action se déroule autour de deux Noirs qui arrivent dans la rue Deschambault après avoir été embauchés par la compagnie de chemin de fer. L'auteur montre à travers ce récit que les habitants de la petite ville, tout comme le peuple canadien, sont prêts à accepter des étrangers dans leur société. Dans "Pour empêcher un mariage", apparaissent les Doukhoborsi au retour de leur voyage en Saskatchewan, Christine et sa mère sont témoins d'un incident particulier: leur train est obligé de s'arrêter en route, car les Doukhobors ont brûlé un pont pour protester contre une loi du gouvernement. Plusieurs voyageurs sont furieux, mais Christine, quant à elle, admire ces gens, d'abord parce qu'elle est influencée par son père, agent de colonisation qui a installé les Doukhobors en Saskatchewan et qui est devenu leur ami, ensuite parce que ce peuple a l'audace de protester pour conserver ses droits.

L'exemple des Petits-Ruthènes, dans "Le puits de Dunrea", résume en quelque sorte le but de tous les immigrants qui viennnent s'établir au Canada et qui sont toujours à la recherche d'un recommencement. "Sûrement le passé comptait dans leur vie, un passé de profonde misère, mais l'avenir, voilà surtout à quoi crurent les Petits-Ruthè.:tes en arrivant au Canada".4 Dans "L'Italienne", Christine fait la

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connaissance de Guiseppe et Lisa Sariano, immigrants de Milan. Après la mort de Guisepp2 dans un accident de construction, Lisa veut retourner en Italie pour enterrer son mari au soleil; ses voisins de la rue Deschambault en sont attristés, car, comme le dit la mère de Christine, "aujourd'hui, c'est le soleil de l'Italie qui s'en va de notre rue!"S Ce sont les immigrants, en effet, qui confèrent au Canada, chacun à leur manière et selon leurs diverses origines, ses caractéristiques distinctives. Finalement, avec "Wilhelm" le Hollandais, Christine connaît sa première expérience amoureuse. Rue Deschambault est donc un livre qui évoque largement la diversité ethnique de l'Ouest canadien. Christine, par ses contacts avec plusieurs d'entre eux, apprend à aimer et à respecter les immigrants.

Dans la suite de l'œuvre, la figure de l'immigrant prend un peu moins de place, au profit de l'inspiration autobiographique (la Route d'Altamont, Cet été qui chantait). Mais elle est loin de s'effacer complètement: Pierre Cadorai lui-même, son ami Sigurdsen (la Montagne· secrète), de même que M. Saint-Hilaire du "Vieillard et l'enfant" (la Route d'Altamont), sont nés à l'étranger. Toutefois, ce n'est pas leur condition d'immigrants qui les caractérise surtout.

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faut attendre les livres publiés par Gabrielle Roy à la fin des années 1970 pour que le thème émerge de nouveau avec force. Dans Un jardin au bout du monde (1975), en effet, et Ces enfants de ma vie (1977), à peu près tous les personnages sont des immigrants.

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Du Jardin au bout du monde. on peut même dire que l'immigrant en constitue le thème unificateur. Sauf ''Un vagabond frappe à notre porte", toutes les nouvelles de ce recueil, en effet, s'attachent à des personnages venus au Canada pour y refaire leur vie, qu'il s'agisse du restaurateur chinois Sam Lee Wong, lui-même entouré du Pyrénéen Smouillya, de l'Islandais Finlison ou de Farrell, originaire de l'rIe de Man; ou encore des Doukhobors, venus chercher dans "La vallée Houdou" un lieu idéal pour reconstruire leur société; ou enfin de Martha Yaramko et son mari, qui ont quitté leur Volhynie natale pour venir cultiver, au fond de la plaine canadienne, "un jardin au bout du monde".

De même, les enfants à qui enseigne la narratrice de Ces enfants de ma vie composent une véritable petite société des nations. Dès le premier récit, la jeune institutrice découvre sa classe mutlinationale. Puis son attention se concentre sur quelques figures singulières: Vincento l'Italien, Louis le juif polonais, Nil l'Ukrainien, le Russe Demetrioff, les petits Français Badiou et Pasquier. De nouveau, l'accent est mis sur la diversité, mais aussi sur l'harmonie, représentée ici par 1'2space unifié de la classe.

Encore dans ses derniers écrits, Gabrielle Roy demeure fascinée par le thème de l'immigration. Elle rappelle, dans son autobiographie intitulée la Détresse et

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l'enchantement, combien son enfance et son adolescence ont été marquées par l'environnement multi-ethnique où elles se sont déroulées. De même, elle relate ses expériences comme institutrice à l'académie Provencher, où elle se trouvait "à la tête d'une classe représentant presque toutes les nations de la terre".6

Mais, l'une des plus belles réalisations du thème se trouve dans le dernier écrit de fiction publié par Gabrielle Roy, De quoi t'ennuies-tu, Éveline? (1982). Dans la première partie du récit, l'héroïne devenue ellemême immigrante provisoire -fraternise avec ses compagnons de voyage: un Norvégien habitant le Wyoming, le Français Etienne Denis. Mais c'est surtout dans la deuxième partie, lorsque Éveline ('" est parvenue en Californie, que se déploie ce qu'on pourrait appeler le monde idéal de l'immigration, dans la petite société cosmopolite qu'a rassemblée autour de lui, avant de mourir, le frère d'Éveline, Majorique, "voyageur perpétuel,,7 venu

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lui-même refaire sa vie loin de son pays natal.

Malgré les nombreux visages qu'il prend à travers l'œuvre de Gabrielle Roy, l'immigrant se présente comme une figure relativement unifiée. Qu'il s'agisse des Petits-Ruthènes du "Puits de Dunrea" (Rue Deschambault), de Sam Lee Wong ou des Doukhobors du Jardin au bout du monde, le but de l'immigrant est toujours le même: retrouver, "refaire ce qui a été quitté"S, ainsi que l'a montré François Ricard dans un article de 1978. Toutefois, ce retour à l'origine ne peut se faire qu'au moyen

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d'une rupture, d'une plongée dans l'inconnu, c'est-à-dire du consentement à un futur où l'on espère que se réactualisera le passé.

Or c'est précisément ce qu'offre le Canada, tel que le présente l'œuvre de Gabrielle Roy. Par son étendue, par la rareté de sa population, par la légèreté de ses traditions, en un mot par sa virginité, ce pays est par excellence le lieu de l'ouverture et de la possibilité. Littéralement, une terre à coloniser. Car là, l'immigrant peut, sans devoir renoncer à sa culture, à sa religion, ni même à ses souvenirs, fonder un territoire à sa convenance, une vie qui soit pleinement en accord avec ses désirs et ses attentes. Dans le vide de l'espace, dans l'aménité et la profusion de la grande nature, aucun obstacle ne s'oppose à cette nouvelle genèse, à ce recommencement du monde qu'est l'immigration.

À cet égard, un aspect particulier de la vision royenne du Canada doit être rappelé. Cette vision, comme nous l'avons vu, privilégie d'emblée l'Oue5t du pays: nulle part le Canada, aux yeux de Gabrielle Roy, n'est autant le Canada que dans les plaines. C'est là qu'affluent et que fraternisent les immigrants, et non dans les villes. C'est pourquoi, sans doute, l'immigrant est absent du Montréal de Bonheur d'occasion et d'Alexandre Chenevert. La vraie destination de l'immigration, le vrai lieu où le projet immigrant peut se réaliser, le vrai Canada, en un mot, ne saurait

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être que le décor inhabité, impollué, donc accueillant, des Prairies occidentales.

François Ricard, dans son "essai biographique" de 1984 sur "La métamorphose d'un écrivain", a montré comment Gabrielle Roy, à travers ses premiers ouvrages, a en quelque sorte liquidé l'ambition réaliste au profit d'une inspiration axée de plus en plus sur le thème du recommencement et de la fraternité. Or c'est dans les œuvres où se découvre d'abord cette nouvelle tendance qu'apparaissent les premières images d'un Canada dominé à la fois par la grande nature et par l'immigration. Ainsi en est-il de la Petite Poule d'Eau, située à l'extrême opposé de Bonheur d'occasion, aussi bien par sa composition en forme de chronique plutôt que

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de roman unifié, que par son décor de nature et d'innocence, qui contraste fortement

avec l'univers éclaté et problématique du roman montréalais. Ainsi en va-t-il également de Rue Deschambault, livre capital dans l'évolution de l'auteur, car il confirme la métamorphose de Gabrielle Roy. Avec cet ouvrage, en effet, la création de vastes lieux naturels et d'un univers propice au recommencement ne peut plus être considérée comme accidentelle chez Roy; cette manière devient bel et bien son mode d'expression privilégié. Ricard écrit que "Rue Deschambault met fin à l'hésitation. Fini, dès lors, le roman urbain; Bonheur d'occasion et Alexandre Chenevert demeureront sans suite. Par contre la Petite Poule d'Eau, qui avait étonné si fort les chroniqueurs de 1950, sera le point de départ d'un courant qui, loin

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de rester secondaire ou provisoire, finira par occuper entièrement l'imagination et l'écriture de Gabrielle Roy,,9.

Ce courant se définit par une écriture idyllique, qui conduit vers la production d'un monde imaginaire caractérisé par un espace ouvert et par une société fraternelle et libre. Gabrielle Roy s'efforce, dès lors, d'évoquer l'idéal d'une humanité nouvelle, un monde où l'homme pourrait "recommencer à neuf"10 -idéal dont le Canada qu'elle imagine lui parait la plus juste réalisation .

...". Un pays fraternel

De ce grand rêve de fraternité universelle qui hante l'œuvre de Gabrielle Roy, la critique a proposé diverses interprétations. Dans son étude intitulée Visages de Gabrielle Roy (1973), Marc Gagné définit l'utopie royenne par l'expression de "littérature d'innocence". Par là, écrit-il, "j'entends une littérature qui, le plus souvent à l'insu des auteurs, se fixe comme but le retour vers la perfection édénique" Il.

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---Dans Bonheur d'occasion, cette recherche prend la forme du voyage vers le Richelieu. Malheureuse à Saint-Henri, Rose-Anna, en rejoignant ses parents à Saint-Denis, retrouve son enfance et garde l'espoir du bonheur. Dans la Petite P mIe d'Eau, l'esprit fraternel est présent à travers tout le livre; par sa beauté inentamée et son ~euple si chaleureux, cette région mythique rassemble tous les éléments propices au bonheur.

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l'instar de Bonheur d'occasion. Alexandre Chenevert comporte un épisode de retour à la campagne, quand le héros part pour le lac Vert, où il retrouve la paix et la foi en l'humanité. Quant à Rue Deschambault et la Route d'Altamont. ces œuvres sont entièrement axées sur l'enfance et l'adolescence de Christine, à qui la découverte de la nature apporte bonheur, paix et tranquillité.

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Comme ces deux derniers livres, la Montasne secrète est aussi une longue quête d'innocence, non seulement sur le plan physique, mais aussi et surtout sur le plan spirituel: Pierre Cadorai est à la poursuite de sa montagne, et à la poursuite de soi. Enfin dans la Rivière sans repos, Elsa et son oncle lan entraînent Jimmy à travers la toundra, pour lui réapprendre le mode de vie de ses ancêtres. Leur fugue, comme celles de Rose-Anna et d'Alexandre, obéit au désir de retrouver une forme d'authenticité perdue, de réintégrer le paradis premier, l'innocence d'avant la chute. Pour sa part, François Ricard, dans son étude intitulée "Le cercle enfin uni des hommes", évoque le grand rêve de réconciliation qui inspire l'œuvre de la romancière et constitue le moteur de sa création: "réconciliation de l'homme avec

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l'homme, de l'homme avec le monde, de l'homme avec lui-même" 12. Ricard montre que ce rêve de réconciliation se manifeste dès le premier roman de Gabrielle Roy: Bonheur d'occasion, œuvre réaliste présentant un tableau de la misère urbaine, est aussi un roman de l'espoir; à travers le personnage d'Emmanuel, qui

veut rejeter la brutalité et la discorde, ici représentées par la guerre, se projette l'idéalisme de Gabrielle Roy. De même, l'utopie n'est pas absente d'Alexandre Chenevert; elle s'y exprime à la fois par les hantises du héros et par l'épisode du lac Vert. Il semble donc que tout au long de l'œuvre de Gabrielle Roy, et surtout dans ses livres situés en pleine nature comme la Petite Poule d'Eau et Cet été Qui chantait, le rêve de fraternité ne cesse de se projeter et d'inspirer l'écriture de la romancière.

Enfin, dans une étude à,· 1976, Paul Socken dégage de l'ensemble de l'œuvre de Gabrielle Roy une vision centrale qui agit comme une utopie, un appel constant. Cette vision est celle du "pays de l'amour", c'est-à-dire d'une humanité rassemblée par le partage et la communication. "Le pays de l'amour, écrit Socken, is [ ... ) an ideal [ ... ] never completely attained and yet constantly alluded to, [implyingl a generosity of spirit and warmth of human fellowship on a grand scale" .13 Cette expression apparait d'abord dans "Le vieillard et l'enfant", le deuxième récit de la Route d'Altamont, où, évoquant "le pays de l'amour,,14, M. Saint-Hilaire et Christine sont envahis par un sentiment de paix. Dans les deux romans urbains, Bonheur

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d'occasion et Alexandre Chenevert. "le pays de l'amour" apparatt comme une réponse à la souffrance humaine: en lisant la manchette du journal sur l'envahissement de la Norvège par les Allemands, Rose-Anna se sent en solidarité avec les femmes européennes, car elle partage avec elles le malheur d'avoir envoyé son fils à la guerre. De même, Alexandre Chenevert est sensible à la souffrance du malade gisant à côté de lui dans sa chambre d'hôpital. Socken conclut que la notion du "pays de l'amour" se définit le mieux par la danse des métis dans la Petite Poule d'Eau. Comme Jimmy, dans la Rivière sans repos. qui est né d'un père blanc et d'une mère eskimaude, comme les futurs petits-enfants de Majorique dans De quoi t'ennuies-tu Éveline?, le peuple métis est également issu de l'alliance de différen!es ( ' races. La danse est donc un symbole de fraternité, de l'espoir qu'un jour toutes les

races pourront cohabiter en paix.

Dans leurs analyses, !ps critiques se rejoignent donc pour situer au CE'ntre de l'œuvre royenne cette image idéale d'une humanité fraternelle et réconciliée. Et de fait, plusieurs personnages de l'œuvre incarnent ou portent en eux cette vision. Dans Bonheur d'occasion, Emmanuel Létourneau cherche à la fois les raisons qui poussent l'homme à faire la guerre et le moyen d'abolir tout ce qui est associé à la brutalité humaine, en souhaitant la création d'une société fratemplle et libre: "Une lumière intérieure éclaira Emmanuel. C'était donc cet espoir diffus, incompris de la

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-plupart des hommes, qui soulevait encore une fois l'humanité: détruire la guerre" 15. De même, Alexandre Chenevert, réfléchissant aux horreurs de la vie, à la famine, à la guerre, aux luttes politiques, se demande: "Le Royaume de Dieu sera-t-il établi un jour sur terre? Ou sera-ce dans un autre J""'mde seulement que les hommes ne se feront plus mal?,,16.

Dans la Rivière sans repos, c'est à travers "l'âme fraternelle du pasteur,,17 Hugh Paterson que se projette la vision royenne de l'amour. Toujours disponible pour réconforter le peuple de Fort-Chimo et pour répondre aux besoins de ses paroissiens, le pasteur préconise une vie simple et naturelle, et conseille aux gens autour de lui de suivre les lois de la nature pour éduquer leurs enfants. "Rien n'est moins prévisible [que l'amour], dit-il. C'est par excellence le chemin mystérieux par lequel on est conduit à sa propre découverte".18

Mais c'est dans le seul essai véritable qu'a publié Gabrielle Roy, son texte sur le thème "Terre des hommes" rédigé à l'occasion de l'exposition universelle de Montréal en 1967, que l'idéal d'une humanité nouve'le et fraternelle se trouve élaboré de la manière la plus explicite. Dans ces pages, en effet, l'écrivain multiplie les images liées à la nature et à l'être humain marchant vers son perfectionnement. Cette "'erre des hommes", tant désirée par Roy, "c'est le grave regard étonné de l'enfance et la tendre sollicitude toujours neuve de la mère; c'est le miracle de

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l'amour recréé et redécouvert dans le couple; ce sont les rêveries de l'eau, la magie du soleil qui joue avec les ombres, les feuillages bruissants, les sortilèges du feu,,19. Par ces images, l'auteur crée un monde idéal où règnent le bonheur et l'entente, une "grande paroisse universelle.,20, prête à recevoir une humanité nouvelle.

Or, puisque le Canada est un pays vaste et vierge et composé de plusieurs groupes ethniques qui coexistent en paix, il devient le symbole par excellence d'une telle harmonie. "En un sens, écrit Gabrielle Roy, nul pays ne se prête mieux que le nôtre à accueillir le monde entier,,21. C'est donc ce rêve d'un pays idéal qui inspire sa conception du Canada, vu comme le lieu du recommencement et de l'apaisement de l'humanité.

Nomades et minoritaires

Fondée sur l'immigration, la société canadienne, telle qu'elle apparaît dans l'œuvre de Gabrielle Roy, se distingue par deux traits assez singuliers: c'est une société nomade, et c'est une société de minoritairef_. Aussi paradoxaux l'un que l'autre, ces traits illustrent bien le caractère utopique ou édénique de la vision royenne.

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En effet, le Canada est vu, d'abord, comme une société d'avant la sédentarisation, pourrait-on dire, où nulle institution stable, nul encadrement ne semble encore limiter la mobilité des êtres et des groupes. L'insistance sur la nature et sur la vastitude inhabitée du territoire, déjà, illustrait ce trait: le Canada en recevait l'aspect d'un espace entièrement ouvert, disponible, non encore polarisé par l'urbanisation et n'imposant aucune structure pré-établie à quiconque vient s'y installer.

Aussi n'est-il guère étonnant que le personnage royen par excellence - le "Canadien" typique - corresponde au nomade, à l'errant, à celui qui a devant lui tout l'espace à parcourir et à explorer, et qui ne se fixe jamais nulle part. Ainsi en est-il de l'immigrant: ce qui le caractérise avant tout, ce n'est pas tant la peur ou la misère qui le chassent de son pays natal, qu'une sorte de désir de mouvement, le besoin de se déplacer, la fascination de la route et de l'ouverture. Attiré par le lointain, poussé comme malgré lui à rompre ses attaches, il préfère l'errance au repos, et croit trouver dans le voyage, dans une mobilité sans fin, la forme la plus juste de son existence.

Tel est aussi, éminemment, le héros de la Montagne secrète. Voyageur inlassable, Pierre Cadorai parcourt le Grand Nord canadien à la recherche de l'œuvre

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d'art parfaite, représentée par sa montagne divine. Cependant, le vrai motif qui l'entraine à se déplacer sans cesse est sa "faim des endroits perdus .. 22 à la fois irrésistible et inassouvissable.

Tel est églement Sam Lee Wong, qui s'embarque pour le Canada parce qu'il a entendu "parler d'un pays aussi vaste que plusieurs provinces de la Chine réunies, et pourtant presque vide de présence humaine"23. Aussitôt arrivé au Canada, Sam Lee Wong se transforme en nomade, voyageant d'un endroit à l'autre, cherchant toujours une nouvelle et meilleure vie, et marchant sans fin vers l'image à jamais perdue de son pays natal.

Dominés par un appel mystérieux, ces personnages partent sans cesse vers l'inconnu. Analysant le thème du nomadisme dans l'œuvre de Gabrielle Roy, Paula Gilbert Lewis tente de découvrir les raisons de cet appel qui oblige les personnages à abandonner constamment leur famille et leur pays et à s'éloigner vers un monde nouveau: "Given the obsession with "La route" and with the cali to depart, it is logical that the author crea te in her works numerous images for the road and for a nomadic existence. It has already been noted that many of her characters fascinated by the open road, express a deep sense of love toward the immensity of open spaces, typified by the Western Canadian plains with their vast horizons and

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seemingly endless skies. For Roy's characters immensity is equated with an optimistic faith in the futurett24.

Cette société fondée sur la mobilité de ses membres présente encore une autre caractéristique pour le moins paradoxale: elle n'offre guère de hiérarchie interne, les rapports de pouvoir et de domination en étant pour ainsi dire absents. Harmonieuse de part en part, libre de tout véritable conflit entre les individus et surtout entre les groupes qui la composent, c'est une société d'avant la politique, d'avant l'organisation et la répartition inégale des ressources et du pouvoir. Non qu'elle soit homogène; au contraire, comme nous l'avons déjà noté, sa diversité est très marquée. Mais au sein de cette diversité règne une entente parfaite.

C'est que chaque groupe, en fait, est un groupe minoritaire, qui se voit tel et agit en conséquence. Qu'il s'agisse des Inuits de la Rivière sans repos, des Métis de la Petite Poule d'Eau, des Canadiens français (sur lesquels nous reviendrons dans le chapitre suivant) ou de l'un ou l'autre des nombreux groupes d'immigrants qui y appétraissent, l'œuvre de Gabrielle Roy pt'ésente le Canada, littéralement, comme une société sans majorité - composée uniquement de groupes qui veillent à leur propre permanence, mais qui n'ont aucune ambition de dominer quelque autre groupe que ce soit, ou d'occuper une position supérieure à celle de leurs voisins.

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Quand les Doukhobors, dans "Pour empêcher un mariage", organisent une manifestation, leur but est purement défensif et ne vise nullement à l'augmentation de leur pouvoir extérieur. De meme, le vieil lan, dans la Rivière sans repos. a beau refuser le progrès des Blancs, il n'éprouve pas leur présence comme celle d'un pouvoir étranger qui exploiterait ou dominerait sa propre communauté, mais seulement comme une autre civilisation à côté de laquelle il veut que la sienne se maintienne.

L'indice le plus frappant de ce phénomène - et donc, là encore, du caractère utopique de la vision de Gabrielle Roy - est l'absence à peu près complète, dans le ("" tableau qu'elle donne de la société canadienne, du seul groupe qui, dans la réalité détient le pouvoir et la majorité au Canada: les Britanniques. Sauf l'infirmière du petit Daniel dans Bonheur d'occasion, la caricaturale Miss O'Rorke dans la Petite Poule d'Eau, et le révérend Paterson dans la Rivière sans repos. on ne trouve, en effet, dans toute l'œuvre, aucune figure d'Anglo-saxon de quelque importance, tandis que les Ukrainiens, les Doukhobors, les Italiens, les Scandinaves ou les Canadiens français

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sont amplement représentés.

Cette "omission" paraîtrait pour le moins étrange, si l'on oubliait que le Canada de Gabrielle Roy ne se veut pas une image fidèle du Canada réel, mais bien

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la projection d'une sorte de pays idéal, la composition - à partir d'éléments empruntés à la réalité démographique et sociologique du Canada - d'un autre Canada mythique où se réalise, sur le mode idyllique, le grand rêve de fraternité que nous avons évoqué. Cet autre Canada se doit d'être une société sans affrontement, donc sans majorité.

En somme, tel qu'il est décrit dans l'œuvre royenne, c'est-à-dire une vaste étendue dominée par la nature et habitée par des gens de diverses origines, le Canada se présente avant tout comme une vision utopique. Les êtres qui y arrivent des quatre coins du monde sont attirés par ce pays où l'homme est libre de ses mouvements, libre d'explorer de nouvelles frontières, sans avoir peur de perdre son identité ou d'être soumis à un pouvoir adverse. Le Canada, en un mot, est le pays où peut recommencer la vie, comme dans le premier jardin. D'ailleurs, c'est ainsi, raconte elle-même Gabrielle Roy, que l'image du Canada - de cet Ouest lointain qui le représente le mieux - s'est tout d'abord imposée à elle, au moment où elle préparait la Petite Poule d'Eau:

Là, me dis-je, les chances de l'espèce humaine sont presque entières encore; là, les hommes pourraient peut-être, s'ils le voulaient, recommencer à neuf. [ ... ] Ce n'est que très loin, au bout du monde, dans une très petite communauté ~~maine, que l'espoir est encore vraiment libre .

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NOTES

1. Gabrielle Roy, la Petite Poule d'Eau, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1980, p. 25.

2. Ibid, p. 11.

3. Paul Socken, "Le pays de l'amour in the works of Gabrielle Roy", Revue de l'Université d'Ottawa. vol. 46, 1976, p. 311.

4. Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Montréal, Stanké, "Québec ID/ID", 1980, p. 142.

5. Ibid, p. 222.

6. Gabrielle Roy, la Détresse et l'enchantement, Montréal, Boréal,1984, p. 125.

7. Gabrielle Roy, De quoi t'ennuies-tu Éveline? suivi de Ely! Ely! Ely! Montréal, Boréal, 1984, p. 71.

8. François Ricard, "Gabrielle Roy: "refaire ce qui a été quitté", Forces, Montréal, no 44, troisièr.le trimestre 1978, pp. 36-41.

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...,..

9. François Ricard, "La métamorphose d'un écrivain", essai biographique, Études littéraires, vol. 17, no3, hiver, 1984,

p.

453.

10. Gabrielle Roy, La Petite Poule d'Eau, p. 280.

11. Marc Gagné, Visages de Gabrielle Roy, Montréal, Beauchemin, 1973,

p.

238.

12. François Ricard, "Le cercle enfin uni des hommes", Liberté, no 103, janvier-février, 1976, p. 60.

13. Paul Socken, "Le pays de l'amour in the works of Gabrielle Roy", P. 323 .

14. Gabrielle Roy, la Route d'Altamont, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1985, p. 143.

15. Gabrielle Roy, Bonheur d'occasion, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1977,

p.

381.

16. Gabrielle Roy, Alexandre Chenevert, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1979, p.34.

17. Gabrielle Roy, la Rivière sans repos, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1979, p. 177.

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1.

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18. Ibid. p. 164.

19. Gabrielle Roy, Fragiles lumières de la terre, Montréal, 5tanké, "Québec 10/10", 1982,

p.

209.

20. Ibid, p. 209.

21. Ibid, p. 213.

22. Gabrielle Roy, la Montagne secrète, Montréal, Stanké, "Québec 10/10", 1978, P. 13.

23. Gabrielle Roy, Un jardin au bout du monde, Montréal, Beauchemin, 1975, p. 62.

24. Paula Gilbert Lewis, The Literary Vision of Gabrielle Roy: An Analysis of her Works, Birmingham, Alabama, Summa Publications, 1984, p. 212, 213.

25. Gabrielle Roy, la Petite Poule d'Eau, pp. 279-280.

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o

Chapitre

m:

Les Canadiens français

(51)

(

Nous venons de voir que la société fictive, chez Gabrielle Roy, fait une large place, une place prépondérante sinon exclusive, aux groupes minoritaires. Parmi ces groupes se trouvent, naturellement, les Canadiens français. Quelle image de son propre groupe d'origine Gabrielle Roy propose-t-elle à ses lecteurs? Et quelle place lui accorde-t-elle dans sa vision du Canada?

Pour répondre à ces questions, il importe de distinguer, parmi l'ensemble du groupe canadien-français, deux sous"groupes, liés l'un à l'autre sans doute, mais porteurs de significations assez différentes dans l'œuvre de Gabrielle Roy. D'un côté, il y a les Canadiens français de l'Ouest, c'est-à-dire la communauté à laquelle (

~

appartiennent Gabrielle Roy elle-même et sa famille; de l'autre, il y a les Canadiens français du Québec, le peuple d'origine, d'où le premier sous-groupe s'est détaché.

(

Or ces deux types de Canadiens français font l'objet de traitements particuliers de la part de Gabrielle Roy, qui leur associe des valeurs sinon opposées, du moins sensiblement différentes.

Cette différence apparaît de manière évidente dans les écrits de la période jounalistique. Quoique Gabrielle Roy, à cette époque, semble s'intéresser peu aux Canadiens français de l'Ouest, ainsi que le note François Ricard 1, un article paru dans le Bulletin des a&riculteurs de mai 1943 se détache. Intitulé "Les gens de chez

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