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Architecture, la recherche par le projet
Frank Rambert
To cite this version:
Frank Rambert. Architecture, la recherche par le projet. fabricA, École nationale supérieure
Architecture, la recherche par le projet
Frank RambertTexte initialement publié dans la revue fabricA 13, 2019, p.184 à 198
On a dit longtemps dans notre langue cercher. Le latin circare voulait dire en latin aller autour, tourner autour. C’est ainsi que les rapaces "cherchent" dans le ciel. Tout à coup ils encerclent un point à l’aplomb de ce qui va devenir leur proie. Ils fondent alors comme une ligne au-dessous d’eux que leur corps trace dans l’air qu’il fend. L’oiseau ressemble alors à une pierre qui tombe à la verticale. Qui tombe à pic […] En anglais to search dérive du vieux français cercher, errer en rond, rôder en rond comme les planètes autour des étoiles ou les petits autour de leur mère.
Pascal Quignard1
C’est en 2005 que les écoles d’architecture, sorties des écoles des Beaux-arts en 1968, ont aligné leurs enseignements sur celui de l’université. Par les diplômes : licence, master, doctorat, comme dans les temporalités qui leur sont associées de trois ans, deux ans, trois ans, divisés en enseignements semestriels pour la licence et le master. Cet alignement de l’enseignement de l’architecture (comme il en est de celui des Beaux-arts) à des diplômes et des temporalités universitaires, a pour objet d’unifier les enseignements supérieurs et de les rendre lisibles sur l’ensemble du territoire européen. Cet alignement est un geste politique et administratif.
Ce n’est pas un geste pédagogique et il y avait de bonnes raisons à ce que les enseignements de l’architecture et des Beaux-arts fussent détachés du monde universitaire. La principale est que les artistes, comme les architectes, fabriquent des percepts. Le dictionnaire nous en dit ceci : « Ce qui est perçu comme tel sans référence au concept comme résultat de l’acte de la perception »2.
Les architectes travaillent avec des principes conceptuels qui leur permettent d’ordonner les usages et de leur donner une valeur qui se manifeste par la force plastique de l’édifice. Ils ne travaillent pas avec des concepts ; pour faire projet, ils développent des principes conceptuels parce qu’ils travaillent à la conception et non à une conceptualisation.
En travaillant à des percepts, les architectes travaillent à des objets architecturaux, édifiés ou non, qui font par eux-mêmes, en eux-mêmes, la démonstration de leur valeur conceptuelle. Et cela peut suffire et ne nécessite pas plus de commentaires que ceux-là qui sont inscrits dans l’édifice lui-même. Si l’on considère l’histoire de l’architecture dans sa globalité, on observe que les architectes se sont, de nombreuses fois, prononcé sur l’architecture qui les a précédés. Il n’est qu’à voir le nombre de traités tentant de retracer une histoire de
l’architecture servant de fondement légitime pour s’inscrire dans une filiation et développer de nouvelles théories. Il est vrai que peu de documents subsistent avant l’apparition de l’imprimerie, sachant par ailleurs, que les maîtres d’œuvre s’appliquaient, sur fond de solidarité corporatiste, à n’en livrer aucun si ce n’est aux initiés qui les transmettaient à leur tour.
Étienne-Louis Boullée fait partie de ceux qui, pour l’architecture, et osant contredire la parole vitruvienne, dissocie une production relevant du domaine des Beaux-arts de l’art de bâtir. Cette condition énoncée a rendu les architectes concepteurs plus diserts, à commencer par Boullée lui-même. Il en ressort que le XXème siècle est prolixe en écrits d’architectes faisant état de leur pratique, de leurs doctrines, de théorie parfois…
La recherche relative à l’architecture s’inscrit majoritairement dans deux cadres spécifiques :
la recherche pour l’architecture et la recherche en architecture3.
Pour la première, le chercheur prendra l’architecture comme objet de recherche, ce qui est dans la tradition universitaire et qui relève de l’histoire de l’art, histoire de l’architecture, anthropologie, sociologie, … des champs disciplinaires de la tradition bien identifiés.
La seconde est plus récente dans le domaine de l’enseignement, elle s’institutionnalise en 2005 avec l’entrée des écoles dans le monde universitaire et de ses laboratoires de recherche sous l’autorité desquels les écoles peuvent encadrer et faire soutenir des thèses de doctorat. Cette condition ouvre la porte à une recherche en architecture dans les écoles. La recherche en architecture était jusque-là rare dans les écoles, les unités de recherche étant principalement, dans la logique d’une structure universitaire, essentiellement menée par des personnalités issues des disciplines propres au milieu universitaire : sociologues, anthropologues, historiens, informaticiens, etc.
Cela, bien sûr, ne veut pas dire que la recherche en architecture n’existait pas, elle était rare dans les écoles et c’est plus souvent dans les agences qu’il fallait aller la chercher, parce que, issue de l’exercice du projet, elle permet de faire projet. Il n’est pas inutile de rappeler cette condition que, pour faire de la recherche par et avec le projet, il importe d’avoir une maturité dans son exercice pour savoir en extraire la part théorique que commande la recherche et qui transcende le seul exercice de projet.
Il peut y avoir deux formes de recherche en architecture : une première forme qui convoquerait l’écrit et l’image comme supports de recherche et qui est une forme qui s’associe volontiers avec la tradition universitaire ; et puis il y a une deuxième forme qui ferait intervenir la pratique du projet dans la recherche ; tel est l’objet de la recherche par le projet qui peut maintenant, dans certaines universités, comme celle de Cergy-Pontoise, être sanctionnée par le doctorat.
En architecture, la recherche par le projet permet à ce champ disciplinaire de retrouver une forme d’équilibre dans un milieu universitaire qui pouvait la lui faire perdre. La tradition du doctorat, qui sanctionne un travail de recherche, dans l’université française, et pour les sciences humaines, impose la forme de l’écrit comme forme académique. Cette seule forme peut rendre compte d’une part de la pensée de l’architecture, mais elle n’est pas propre à rendre compte de ce qui fait sa vitalité, c’est à dire la part conceptuelle qui constitue la substance même de cette discipline.
La recherche par le projet permet de faire agir les percepts dans une structure dont ils étaient absents. Encore faut-il bien rendre compte de l’intérêt et des limites de l’exercice.
Faire de la recherche c’est comprendre l’architecture comme une production intellectuelle. De fait, la recherche par le projet sera nécessairement accompagnée par la part écrite qui accompagne le projet. Cette part écrite n’est pas une note explicative du projet, elle est une part du projet. De fait, faire une recherche par le projet, ce n’est pas faire un projet supplémentaire qui ferait l’objet d’un commentaire approfondi, mais le projet est l’élément perceptif qu’accompagne une part textuelle, les deux étant à l’équilibre. On peut toujours dire, pour un projet, et par l'écrit, la part conceptuelle qui est celle du projet, les éléments de pensée qui font précisément projet. Mais cette part écrite ne dépassera que rarement les préoccupations doctrinales ou théoriques qui intéressent le seul projet.
La recherche en architecture par le projet doit ambitionner d'intéresser la discipline dans son entier et c'est la différence qu'il y a entre faire projet et faire de la recherche par le projet. La recherche ambitionne d'intéresser un champ disciplinaire dans son entier et c'est bien ce qui la différencie de l'exercice du seul projet.
Cela donne une condition spécifique : qu’il n’est pas nécessaire de faire de la recherche pour faire de l’architecture. Bon nombre d’architectes, et des plus talentueux, ont réalisé de formidables projets qui ont nourri les exégèses, sans pour autant qu’un seul mot ne soit écrit par leurs auteurs à leur sujet. Nombre d’architectes écrivent aussi des textes faisant état de leur expérience sans pour autant que cela relève de la recherche dans la mesure où ces textes ne dépassent pas une expérience personnelle et n’impliquent pas une démarche novatrice dans la pratique du projet susceptible d’irriguer le champ disciplinaire dans son entier. Faire de la recherche en architecture suppose de la part du chercheur des prédispositions à cet exercice et cela n’est pas si courant et, en aucun cas, une obligation dans l’exercice de cette discipline.
Si la recherche par le projet se définit par une production de percepts tout autant que par une production textuelle, se pose la question de savoir laquelle précède ou motive l’autre. L’énoncé d’une pensée peut précéder l’expérience du projet, tout comme l’inverse est vrai aussi.
On peut illustrer ces deux approches par deux exemples qui révèlent deux pratiques distinctes, pour ne pas dire opposées mais toutes deux aussi convaincantes.
Lorsqu’Aldo Rossi publie L’architecture de la ville en 19664, il est enseignant, écrit dans la
revue Casabella, il a une agence d’architecture qui n’a produit encore que peu de projets. L’écriture de son livre marque une accélération dans sa production architecturale, quelque chose en gestation, déjà présent mais qui aurait besoin d’un révélateur. L’architecture de la ville en fut un et va donner le départ d’une production plastique et architecturale d’une belle profondeur. Cet ouvrage nous invite à regarder la ville non pas en plan mais comme une architecture. Il nous dit qu’elle est faite de volumes simples, cônes, demi-sphères, cylindres, parallélépipèdes, pyramides. Et puis d’éléments d’architecture, colonnes, frontons et murs percés… Toute une panoplie de stéréotypes identifiés et déployés dans un espace théâtral à l’échelle de la ville et dans lequel les humains, jouent la pièce de leur vie. Un théâtre urbain au sein duquel chacun entretient sa mémoire individuelle et collective avec, toujours, celle de l’enfance en tache de fond…
Les monuments qui constituent la ville sont comme des points fixes dans la dynamique urbaine, ils ont une résonnance à la fois dans la mémoire individuelle et collective. Ils sont une composante du quotidien et nous permet de considérer le quotidien et le banal comme des moteurs de la vie qui nous renvoient souvent à l’enfance, mais aussi à la répétition de nos actes.
Il n’est pas étonnant que les plus touchants des projets d’Aldo Rossi furent écoles, théâtres et cimetières. Ce qui est à considérer, c’est la façon dont Aldo Rossi met en place un mode de réflexion servi par l’écriture tout autant que par le dessin. Le dessin, par la répétition, l’assemblage d’éléments dans diverses situations, les analogies, la répétition encore et toujours, fini par mettre au jour un monde singulier qui définit ses propres codes de langage dont l’exercice du projet a le bénéfice pour, en retour, servir l’exercice du dessin qui voit apparaître de nouveaux sujets qui, à leur tour, enrichissent ce monde conceptuel. C’est un ensemble « écriture, dessin, projet » qu’il faut considérer, et dont il semblerait que l’écriture ait joué un rôle majeur, sans pour autant pouvoir être strictement isolée.
Nous ne sommes pas si loin de Le Corbusier qui se disait peintre le matin, architecte l’après-midi, écrivain le soir… Si la formule est sans doute un peu générique, elle dit bien qu’une production architecturale ne saurait être isolée des outils de réflexion et des exercices qui en permettent l’apparition.
Si l’on considère, comme nous venons de le voir, que l’écriture peut précéder et être un accélérateur déterminant dans la recherche en architecture, une autre voie peut être envisagée : celle qui consisterait, à l’inverse, à faire précéder l’expérimentation au recul critique et analytique dont elle permettrait l’apparition ; la recherche par l’expérimentation est une voie possible, une alternative à l’écriture qui permet, elle aussi, la recherche par le projet.
Les architectes Herzog & de Meuron, au sein de leur pratique d’agence, nous mettent sur la voie d’un mode opératoire qui pourrait s’apparenter à une forme d’expérimentation comme processus de recherche.
« La réalité de l’architecture n’est pas l’architecture construite : l’architecture crée sa propre réalité au-delà de l’état construit ou non construit, de façon comparable à la réalité distincte
d’une peinture ou d’une sculpture.5 »
Il n’est pas inutile de citer cette phrase qui nous renvoie à E. L. Boullée6 pour dire à nouveau
combien l’architecture a acquis une forme d’autonomie par rapport à l’acte de construire, ce qui autorise sa manipulation, son expérimentation, le développement de son langage par des moyens qui ne sont pas ceux de l’édifier. Herzog & de Meuron en font état dans une exposition initiée par le Centre Canadien d’Architecture en 2002 et intitulée Herzog & de Meuron : archéologie de l’imaginaire.
L’exposition montre sous la forme inspirée des cabinets de curiosités ou du muséum d’histoire naturelle, maquettes et objets divers, parfois sans liens avec l’architecture, qui font état du processus d’évolution des projets que les architectes ont conçus, qu’ils aient été réalisés ou non.
C’est un processus de développement des projets qui est donné à voir à travers des maquettes, de nombreuses maquettes qui semblent être un outil privilégié de conception. Elles sont parfois sophistiquées, parfois bricolées, ou proches du pas-grand-chose ; mais
toujours, ce qui prime est ce qu’elles veulent bien nous raconter. L’idée de faire de beaux objets n’est pas première, même si ce désir remonte parfois, et légitimement, à la surface… C’est un processus de recherche sur la forme, la peau, les matériaux, les principes conceptuels qui est l’enjeu de ces maquettes, outils d’expérimentation et de réflexion. Herzog & de Meuron en ont fait un outil privilégié dans leur démarche de projet. Alors, par ce processus de réflexion, on voit se mettre en place une pensée proliférante qui favorise la métamorphose du projet et sa définition. C’est une forme d’expérimentation avec certains aspects aléatoires qui est à l’origine du projet : « […] ces objets d’archives ne sont rien d’autre que des produits résiduels car ce qui a toujours primé, c’est le processus immatériel
et intellectuel de compréhension, d’expérimentation et de conception »7. Ce qui, dans ce
procédé nous interpelle, c’est qu’il n’y a pas de formalisation a priori. L’intuition plus que la démonstration est à la source du processus. Néanmoins, la démonstration suit. Elle apparaît dans un premier temps à travers le projet qui, par lui-même, fait la démonstration de sa validité conceptuelle tout autant que celle des matériaux qui l’incarne.
Si tout cela s’expérimente, s’édifie, cela s’écrit aussi. Le catalogue de l’exposition, intitulé Herzog & de Meuron. Histoire naturelle, est pertinent tant sur le fond que sur la forme qu’il prend.
Sur le fond, parce que les architectes s’expriment sur leurs processus de réflexion et de recherche. Mais aussi parce qu’ils convoquent d’autres personnalités, venus de l’histoire de l’art, la philosophie, … qui rendent compte du terreau intellectuel et affectif sur lequel les architectes développent leur travail et leur pensée.
Sur la forme, parce que chaque partie est scandée d’un portfolio qui montre le processus d’évolution des projets ainsi que les objets, tableaux, éléments divers qui les ont inspirés, ou qui ont servi de déclencheur au processus créatif.
Le catalogue n’est plus un document informatif et documentaire sur une exposition, il en est une composante qui participe lui-même au principe de recherche, par le regard distancié et synthétique qu’il propose. Herzog & de Meuron, qui numérotent scrupuleusement toutes leurs productions, considèrent cet ouvrage comme une œuvre à part entière inscrite sous le numéro 183.
Ce qui se dessine s’écrit, ce qui s’écrit se dessine. C’est sous l’autorité de cet énoncé lapidaire que pourrait se formaliser la recherche par le projet parce qu’il fait la différence entre une production architecturale classique et une recherche qui implique le projet. Il n’y a pas de recherche sans qu’elle ne se formalise par l’écrit, et nous en convenons, bien des productions architecturales de très haut niveau se sont faites sans que la recherche, au sens universitaire et académique du terme, ne soit convoquée. On peut avoir une production architecturale brillante sans écrire un seul mot et cela peut être bien ainsi ; on peut d’ailleurs avancer qu’une
production architecturale qui fait évoluer, par elle-même, sans l’aide du verbe, le langage de l’architecture est une forme de recherche à part entière. Cela est vrai, mais pour partie seulement, parce que pour être transmissible, pour qu’elle puisse servir à autrui, elle devra faire l’objet d’un travail d’exégèse qui relèvera à son tour de la recherche, quand bien même ce travail de compréhension se ferait par un autre que l’architecte lui-même.
Il ne faut jamais perdre de vue que l’objet de la recherche est d’être un support de transmission, un don à autrui.
L’introduction aujourd’hui de la recherche en architecture, et plus précisément, de la recherche par le projet, dans les écoles d’architecture n’est pas un hasard. Elle répond à un besoin pour les architectes d’exercer leur métier différemment par la redéfinition de l’exercice de la profession en cours aujourd’hui.
Une redéfinition qui se manifeste, d’une part par le regroupement qui voit petit à petit disparaître les architectes indépendants au profit d’agence qui s’inscrivent dans des standards d’entreprises, pour répondre aux critères européens et faire face à la surenchère administrative, juridique et réglementaire qui est une condition de la pratique de la profession aujourd’hui. D’autre part, cette redéfinition s’inscrit aussi dans les conditions de pensée de la production architecturale.
Si l’architecture du XXe siècle s’est développée autour de positionnements théoriques,
doctrinaux, de pensées constructives, le début du XXIe siècle se caractérise par une absence
significative de propos sur l’architecture et sa pensée. La condition plastique de l’édifice est, en ces années, la condition dominante dans la production architecturale pour laquelle la puissance du verbe s’est effacée au profit de celle des images. Il est vrai que cette condition est facilitée par le développement massif des images numériques qui contribuent à la diffusion des images de l’architecture qui s’inscrivent virtuellement dans une illusion de la réalité de plus en plus troublante, sans pour autant en dire plus sur la pensée qui serait à l’origine de leur apparition. Il n’appartient pas au présent texte de développer les raisons et les conditions de ce vide conceptuel, nous en faisons le constat et ce constat nous amène à voir plus précisément combien la recherche en architecture, la pensée de l’architecture, peut se désolidariser pour partie de « l’art de bâtir ».
Cette condition professionnelle nous conduit à considérer un instant la condition des écoles d’architecture et plus précisément la condition des architectes enseignants dans les écoles d’architecture.
Comme il a été dit plus haut, la recherche dans les écoles d’architecture a, depuis ses origines, été le fait des sciences sociales ou techniques qui, l’une et l’autre, ont un ancrage universitaire. La recherche en architecture se fait plutôt dans les agences puisqu’elle présuppose un savoir-faire dans l’exercice du projet qui anticipe souvent la recherche et que la recherche sert en retour.
Mais la condition des architectes enseignants dans les écoles change, et aujourd’hui deux choses modifient leur position.
La première est qu’il est, et sera de plus en plus demandé aux postulant aux postes d’enseignant d’avoir un doctorat. Le diplôme d’architecte DPLG est encore admis en équivalence, il va naturellement tendre à disparaître au profit des Diplômes d’État qui seront insuffisants pour accéder aux postes d’enseignant.
La deuxième est la réforme du statut des enseignants qui sont devenus par décret (15 février 2018), enseignants-chercheurs. Jusqu’alors, beaucoup d’architectes praticiens ont dispensé un enseignement du projet de qualité sans en demander autant… il est probable qu’il en sera
encore ainsi de nombreuses années parce qu’un bon enseignant en projet n’est pas nécessairement un bon chercheur. L’inverse est vrai aussi et certains architectes ont la possibilité de s’orienter vers la recherche par le peu d’appétence qu’ils auraient pour la pratique du projet.
Alors on voit bien que la préoccupation, aujourd’hui, des enseignants tourne autour de deux mots : la recherche et le doctorat parce que, dans quelques années, il en sera ainsi : sans recherche, pas de doctorat et sans doctorat, pas de titularisation en enseignement.
Une solution commence à voir jour avec le doctorat par le projet. C’est une forme de doctorat qui implique la pratique du projet dans le processus de recherche. Cette forme, si elle transgresse pour partie la forme universitaire du doctorat répond néanmoins aux conditions qui sont celles de l’architecte et qui est aussi de produire des percepts en plus d’une production textuelle plus conforme à l’orthodoxie universitaire. Une condition qui vaut, je le répète, pour d’autres champs disciplinaires comme celui des Beaux-arts.
Mais le doctorat par le projet n’est pas sans ambiguïté, il suggère une question toute simple inhérente à la condition même des architectes et du choix qu’on leur impose de faire : fait-on un doctorat pour sanctifait-onner une recherche ou fait-fait-on un doctorat pour accéder aux postes de titularisation ?
Autour de ce type de questionnement, on peut évoquer un instant la VAE (Validation des Acquis de l’Expérience) tant on pourrait être tenté d’associer le doctorat par le projet à la VAE, parce que l’un et l’autre peuvent s’appuyer sur la pratique du projet pour en motiver l’acquisition. Il n’en est rien. Le doctorat se doit de proposer une recherche originale, là où la VAE fait valoir une recherche déjà réalisée dans un cadre professionnel. Le doctorat ne fait alors qu’acter la valeur et la pertinence d’une recherche effectuée en milieu professionnel et qui mérite d’être reconnue par le milieu universitaire. Comme son nom l’indique, la VAE faisant état d’une recherche déjà effectuée, elle ne saurait prétendre être elle-même un outil de recherche. Par ailleurs, dans le processus d’acquisition des titres universitaire, la VAE n’est pas sans ambiguïtés. Il ne faut pas oublier qu’un doctorat, s’il permet de progresser dans la hiérarchie universitaire, n’a que peu de valeur sur le plan pédagogique. C’est l’HDR (habilitation à diriger des recherches) qui joue un rôle pédagogique majeur dans la mesure où, en France, ce diplôme est requis pour encadrer les doctorants. Là est l’ambiguïté entre la VAE, la Thèse sur travaux et l’HDR puisque les trois doivent, pour être obtenues, faire état d’une recherche déjà effectuée. La question se pose : si l’on obtient la VAE ou la TT sur
la base d’une recherche que l’on valorise, que faire valoir alors pour obtenir une HDR ?8
Alors posons à nouveau la question : fait-on un doctorat pour sanctionner une recherche ou fait-on un doctorat pour accéder aux postes de titularisation ? La réponse n’appartient pas aux architectes eux-mêmes, mais aux institutions, aux écoles et aux unités de recherche qui doivent se positionner pour savoir où elles mettent leur niveau d’exigence. Nous le disons, et le répétons, le ministère de tutelle a introduit le mot « chercheur » dans la dénomination du corps enseignants des écoles d’architecture, alors même qu’il n’est, et n’a jamais été nécessaire, d’être chercheur pour exercer le métier d’architecte pas plus que pour en enseigner la pratique.
La réponse est néanmoins d’importance parce qu’elle dit à quel niveau d’exigence les unités de recherche se placent et ce qu’elles entendent trouver en faisant de la recherche. Parce que le mot, si nous l’avons approché, ne vaut que pour une très faible part de la production architecturale et il ne suffit pas d’une exigence à faire de la recherche pour qu’il y ait, comme par magie, quelque chose à chercher… et à trouver.
Une grande prudence, peut-être une forme de lenteur peut être souhaitable pour mettre en place le processus de recherche par le projet dans les écoles, ne serait-ce que pour ne pas perdre de vue que ce qui vaut dans la recherche, c’est bien la recherche elle-même.
1 Pascal Quignard, Mourir de penser, Paris, Grasset 2014, p. 84.
2 Définition donnée par le Centre national des ressources textuelles et lexicales. Disponible sur : https://www.cnrtl.fr/definition/percept (consulté le 18 novembre 2019).
3 Frank Rambert, « La recherche en architecture », fabricA, n°10, 2017, p. 180-197.
4 Aldo Rossi, L’Architettura della città, Venezia, Marsilio editori, 1966.
5 Collectif (sous la direction de Philip Ursprung), Architectures of Herzog & de Meuron : histoire naturelle, Montréal, Centre Canadien d’architecture &
Lars Müller Publishers, 2002, p. 35.
6 « Qu’est-ce que l’architecture ? La définirai-je avec Vitruve l’art de bâtir ? Non. Il y a dans cette définition une erreur grossière. Vitruve prend l’effet
pour la cause. Il nous faut concevoir pour effectuer. Nos premiers pères n’ont bâti leurs cabanes qu’après en avoir conçu l’image. C’est cette production de l’esprit, c’est cette création qui constitue l’architecture, que nous pouvons, en conséquence, définir l’art de produire et de porter à la perfection tout édifice quelconque. L’art de bâtir n’est donc qu’un art secondaire, qu’il nous paraît convenable de nommer la partie scientifique de l’architecture […] L’art proprement dit et la science, voilà ce que nous croyons devoir distinguer dans l’architecture. » Louis-Etienne Boullée, cité par Jean-Marie Pérouse de Montclos, Étienne-Louis Boullée. L’architecte visionnaire et néoclassique, Paris, Hermann 1993, p. 45.
7 Herzog & de Meuron, in Collectif (sous la direction de Philip Ursprung), op. cit., p. 78. 8 Pour toutes informations complémentaires, se référer à :
- Loi n°2002-73, du 17 janvier 2002 ;
- Décret n°2002-590, du 24 avril 2002 (consolidé au 20 août 2013) ;
- « Procédure de validation des acquis de l’expérience », Université Lille 3. Disponible sur :
http://edshs.meshs.fr/doctorat-et-hdr/le-doctorat-par-vae/Procedure-VAE-Doctorat---Lille-3-ED-SHS---2016.pdf (consulté le 20 novembre 2019) ;
- « La validation des acquis de l’expérience (VAE) », Université Paris-Saclay. Disponible sur : https://www.universite-paris-saclay.fr/fr/espace-dans-la-vie-active/validation-des-acquis-de-lexperience-vae (consulté le 20 novembre 2019) ; - « Thèse de doctorat sur travaux », Université Paris-Est. Disponible sur : https://www.univ-paris-est.fr/doctorat/preparer-un-doctorat-a-universite-paris-est/these-de-doctorat-sur-travaux/ (consulté le 20 novembre 2019).
Research-based projects
Since 2005, French national architecture schools offer Bachelor’s, Master’s, and doctorate degrees, based on European university programs. The doctorate degree is rooted in the university’s traditions and its unique medium is writing. Nevertheless, architects, just like artists, produce percepts that are as significant as writing. This specificity should be taken in account in the research process and for the doctorate degree that highlights such research. Nevertheless, research, even if it were to take a project into account, should not be separated from the project’s theoretical content which is showcased in writing, which remains the primary medium of research.
LÉGENDES Ill. 1
Aldo Rossi, L’Architettura della città, Venezia, Marsilio editori, 1966. Ill 2
Aldo Rossi, « Le théâtre du monde », dessin, 1987 (Edited by Morris Adjmi and Giovanni Bertolotto, Aldo Rossi Drawings and paintings, New York, Princeton Architectural Press, p.150)
Ill. 3
Aldo Rossi, Le Théâtre du monde à Venise, 1979.
(Alberto Ferlenga, Aldo Rossi 1959-1987, Milano, Electa 1987, p.160) Ill. 4
Aldo Rossi, Polaroid, vers 1985 (Aldo Rossi, "La conica" "La cupola" e altre caffettiere, Alessi 1984-1988, p.26)
Ill. 5
Herzog & de Meuron, Maquettes d'étude pour le Schaulager
(El Croquis n°129-130, Herzog & de Meuron 2002-2006, Madrid 2006, p.129) Ill. 6
Herzog & de Meuron, Le Schaulager, 1998-2003
(El Croquis n°129-130, Herzog & de Meuron 2002-2006, Madrid 2006, p.130) Ill. 7
Collectif (sous la direction de Philip Ursprung), Architectures of Herzog & de Meuron : histoire naturelle, Montréal, Centre Canadien d’architecture & Lars Müller Publishers, 2002.