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Le thème de la souffrance chez Vigny.

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Academic year: 2021

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Le Thème de la souffrance chez Vigny Department of French Language and Literature

M.A. Degree

.ABSTRACT

Dans cette étude, nous nous sommes attaché à voir les formes dif-férentes que prend la souffrance dans la vie et l'oeuvre de Vigny: souf-france face à l'absurdité de la condition humaine, et soufsouf-france face à la société.

Puis nous avons essayé de montrer comment, de la souffrance, naît l'aspect le plus humain, le plus universel de l'oeuvre de Vigny: la pitié et le sens de la solidarité, qui font du poète du XIXe siècle un

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,-.by

Mathilde Benarrosch

A thesis subrnitted to

the Facu1ty of Graduate Studies and Research McGi11 University,

in partial fu1fi1rnent of the requirernents for the degree of

Master of Arts

Department of French Language

and Literature Ju1y 1969 •

.

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TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " Biographie " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " "

Chapitre l LA SOLITUDE MORALE

Chapitre II LA SOLITUDE SOCIALE " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " Solitude du noble " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " Solitude du poète " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " Solitude du soldat " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " Le tournent d'être " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " "

Chapitre III: SUBLIMATION DE LA SOUFFRANCE

Desespoir du Theosophe " " " " " " " " " " " " " " " " " " " Les Destinees " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " CONCLUSION " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " " page 4 page 6 page 21 page 40 page 43 page 46 page 54 page 61 page 68 page 68 page 72 page 93

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"J'ai dit ce que je sais et ce que'j'ai souffert" 1

1 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, Oeuvres complètes, Tome II, p. 1391, La Pléiade, Paris 1948.

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INTRODUCTION

Peu de poètes ont été hantés par le problème du mal et de la souf-france de l'innocent autant que Vigny. On peut même dire que chez Vigny, le problème de la souffrance fut le problème essentiel, et ce n'est pas une simple co5!ncidence que Vigny ait été l'un des rares poètes de son siècle à traiter d'une manière systématique de ce problème. En faisant un bilan de ce que fut sa vie, on ne s'étonnera plus de ce qu'il ait été influencé par ses propres souffrances pour décrire celles des autres et les exprimer dans son oeuvre poétique. Alors que l'oeuvre d'un écrivain est plus ou moins le reflet de sa vie, chez Vigny, une bonne connaissance de l'oeuvre ne saurait se concevoir sans l'étude attentive de la biogra-phie; Léon Séché, dans sa préface à son livre critique sur Alfred de

Vigny, écrit: "L'homme est inséparable de son oeuvre, et qu'à vouloir

juger l'une sans connaître l'autre, on risque de rendre des sentences susceptibles d'appel et de cassation.,,2

A cette critique font écho la plupart des études consacrées à Vigny. "Il s'est mis tout entier dans chaque mot tombé de sa plume."3 écrit P. Morillot dans Les Annales de l'Universite de Grenoble.

2 Léon Seché, Alfred de VignY, p. 17 de la préface, Mercure de France, Paris 1913.

3 P. Morillot, Les Annales de l'Université de Grenoble, Tome VIII, p. 312. Cité par F. Germain dans L'Imagination d'A. de Vigny, José Corti, Paris 1961.

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"Il n'a guère réussi à faire entrer dans l'orbe de ses méditations autre chose que VignY",4 dit P. Lasserre dans Le Romantisme français.

"Il a projeté sa vision intérieure sur l'univers",S écrit Pierre Moreau dans Les Destinées.

"Son oeuvre est l'expression de ses conflits intérieurs,,6 écrivent Dulong et Clarac dans Poètes français du XIXe siècle.

Avant d'étudier le thème de la souffrance dans l'oeuvre de Vigny, il nous faut donc étudier la vie même du poète, son caractère, les influences subies lors de son éducation, sa vie de soldat, sa vie senti-mentale et sa vie familiale. Nous verrons jusqu'à quel point Vigny trouve dans la création littéraire le remède à ses tourments et jusqu'à sa raison de vivre. Nous découvrirons aussi combien les personnages res-semblent à leur auteur qui s'exprime sous leur masque; que ce soit dans l'uniforme du soldat, souffrant de l'ennui des garnisons et de l'obéis-sance passive; sous les traits du noble souffrant de l'ingratitude royale, comme poète souffrant de la solitude morale et de l'indifférence de la masse, enfin comme homme, face aux grands problèmes métaphysiques et aux

souffrances physiques.

4 Cité par F. Germain dans L'Imagination d'Alfred de Vigny, op. cit. p. 80.

5 Ibid. 6 Ibid.

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-Alfred-Victor de Vigny naquit le 27 mars 1797 (S Germinal de l'an V) à Loches, petite ville de Touraine qu'il ne connut d'ailleurs pas. Son père, le chevalier Léon de Vigny, était un vieil officier de soixante ans, depuis longtemps à la retraite pour blessures; sa mère, âgée de quarante ans, était très sévère et lui imposait en plein hiver, ablutions à l'eau froide et courses sous la neige, jambes et col nus, après la leçon de catéchisme qu'elle lui donnait elle-même. Elle possédait une vaste culture et s'intéressait à la poésie, à la peinture, à la musique, à la théologie et à la philosophie. Elle était imbue à la f01s d'un esprit janséniste et de rousseauisme, principes sur lesquels elle établit l'édu-cation de son fils.

La naissance de Vigny fut "tout pour son père et pour sa mère qui furent consolés par sa vie de la mort de ses trois frères".7 On le choya donc avec amour, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir une nature triste et pessimiste. Il grandit à Paris où ses parents l'emmenèrent dès l'âge de deux ans; "Paris, écrira-t-il, triste chaos, me donna de bonne heure la tristesse qu'il porte en lui-même et qui est celle d'une vieille ville, tête d'un vieux corps social."S Là, il grandit, chétif, solitaire et rêveur,entre ces deux parents dont le caractère intervertissait les rôles, comme il le dit dans son Journal.

7 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. p. 1254. S Ibid. p. 1260.

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Elle avait pour moi la grave sérénité d'un père et l'a toujours conservée, tandis que mon père ne me montra jamais qu'une maternelle tendresse. J'eus ainsi une famille complète et parfaite; seulement les termes de cette somme de qualités étaient ren-versés. 9

C'est sa mère qui lui inculqua les premières idées du bien, le goOt et le désir de s'instruire.

De son côté, son père, quelque peu voltairien, très indulgent et maternel à son égard, le gâtait peut-être un peu trop, lui racontant,

comme un vieux grand-père, assis au coin du feu, bien des histoires; mais quelles histoires! Non pas les contes de fées qui émerveillent et réjouis-sent les enfants, mais les funestes péripéties de la guerre de Sept Ans; il lui relatait ses campagnes et lui parlait des grands hommes ou des per-sonnages illustres qu'il avait connus. C'était un légitimiste et, chaque année, le jour de la Saint-Louis, il lui faisait baiser sa croix de

l'ordre. Vigny tiendra de son père l'amour de l'armée, le légitimisme de sa jeunesse et le sens de l'histoire. Il tiendra également de lui son antipathie pour le christianisme et l'attrait du rationalisme.

Vigny était né noble, et il était fier de sa noblesse. Il en avait hérité sa dignité de tenue, sa loyauté, son esprit de dévouement, son

amour pour l'héro~sme et son culte de l'honneur. Sa vanité lui viendra aussi de ses origines, na!f sentiment de supériorité dont il ne se départit jamais.

(10)

8

-Cependant, de cette naissance aristocratique, il eut également à souffrir, car être né noble au lendemain de la Révolution était plutôt une disgrâce. Vigny rapporte dans son Journal que "le noble, à cette époque, était poursuivi jusqu'à la vingtième génération comme l'homme de couleur aux Etats-Unis. irlO

Il en souffrit à la pension Hix où il était demi-pensionnaire. Quand ses condisciples lui demandaient: "Tu as un "de" à ton nom, es-tu noble?" et qu'il répondait: "Oui, je le suis", ils s'éloignaient de lui ou le frappaient. Il se sentait, dit-il, "d'une race maudite", et cela le rendait "sombre et pensif."n C'est dans cette pension qu'il commença à se sentir si différent des autres et qu'il prit conscience de sa "soli-tude morale". Il décida alors de travailler le plus mal possible -- car il s'était d'abord signalé comme le meilleur de sa classe, obtenant tou-jours tous les prix, ce qui ajoutait aux avanies de ses condisciples. On finit donc par le retirer de la pension. C'est chez lui, à la maison, près de ses parents qu'il allait faire ses véritables études et son édu-cation. Est-ce à dire que ses ennuis cessèrent avec sa sortie de pension? Non, car le milieu dans lequel il vécut alors contribua encore à le couper de son temps et à faire de lui un être singulier. Les amis de sa famille ne ha~ssaient pas uniquement le temps actuel, mais aussi les parvenus de

l'Empire et l'Empereur lui-même, comme il en fait mention dans son Journal:

10 Alfred de Vigny, Journal d'un Poèt~, op. cit. p. 1298. Il Ibid. p. 1260.

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Revenu le soir chez mon père, j'y trouvais une conversation élevée, élégante, pleine de con-naissance des choses et des hommes, le ton du meilleur monde, mais la haine du temps actuel et le blâme, le mépris du pouvoir, de l'Empire, des parvenus et de l'Empereur lui-même. Les conversations du temps passé et des hommes du monde, qui avaient beaucoup vu et beaucoup lu, m'étendaient les idées; mais leurs chagrins me serraient le coeur. Je suis né avec une mémoi-re telle, que je n'ai rien oublié de ce que j'ai vu et de ce qui m'a été dit depuis que je suis au monde. J'emportais donc pour toujours le souvenir des temps que je n'avais pas vus, et l'expérience de la vieillesse entrait dans mon esprit d'enfant et le remplissait de dé-fiance et d'une misanthropie précoce. 12

C'est dans ce milieu que grandit Vigny, élevé dans la haine de tout ce qui n'appartenait pas à la monarchie et au légitimisme, élevé dans les regrets de cette époque glorieuse où le noble ne s'avilissait pas dans le travail pour gagner sa vie.

Lauvrière écrit:

De cette fâcheuse formation ou plutôt de cette déformation du peu vivace rejeton d'une vieille race et de vieux parents, trop frêle pour réagir énergiquement contre toutes les contraintes du dehors et s'épanouir librement au grand soleil des vivants, semblent bien dater, en même temps que cet intime désaccord avec la réelle société des hommes, en même temps que cette inconsciente habitude de triste rep10iement sur soi et aussi de fier isolement aristocratique, toutes ces latentes et permanentes tendances vers un idéa-lisme aussi hautainement sto!que que sombrement pessimiste lesquels firent chez Vigny à la fois le pathétique malheur de sa vie et la rare ori-ginalité de son oeuvre. 13

12 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. pp. 1260-1261.

13 Emile Lauvrière, Alfred de Vigny, sa vie et son oeuvre, Tome l, p. 12, Bernard Grasset, Paris 1945.

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-A ces fâcheuses circonstances de sa naissance et de ses premieres années, à l'influence presque tyrannique de sa mere, il faut encore ajouter une extrême sensibilité. Tres jeune déjà, il en souffrit beau-coup comme il l'avouera lui-même dans son Journal:

J'étais né d'une sensibilité féminine. Jusqu'à quinze ans je pleurais, je versais des fleuves de larmes par amitié, par sympathie, pour une froideur de ma mere, un chagrin d'un ami, je me prenais à tout et partout j'étais repoussé. Je me refermais comme une sensitive. 14

C'était un enfant si différent des autres, qu'ils ne s'intéressait même pas auxjeux; bien au contraire, les jeux mêmes le dérangeaient, comme il le dit dans son Journal: " ... et ce que les enfants nomment les jeux, ce que les hommes appellent les plaisirs, ne furent guere autre chose que des bruits et des mouvements perturbateurs, des tumultes hos-tiles à mon secret travail ••. "15

Tres jeune, c'était l'étude et les lectures solitaires qu'il préfé-rait. Et chose surprenante chez un enfant, il souffrit même dans sa pensée. Vigny n'eut donc pas une enfance heureuse. Esteve, dans son étude sur Alfred de Vigny, sa pensée et son Ar~ va jusqu'à dire:

Si par enfance on entend des années de bonheur insouciant, de jeux avec les camarades, Vigny n'a pas eu d'enfance. De là cette absence de J01e. Son éducation l'a préparé à une vie re-tirée, et d'abord il n'avait de goût que pour le travail intellectuel et pour l'étude. 16

14 Alfred de Vigny, Journal d'un Poete, op. cit. p. 986. 15 Ibid. p. 1320.

16 Edmond Esteve, Alfred de Vigny, sa pensée et son Art, p. 16, Garnier, Paris 1923.

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Cependant, à toujours méditer, penser, étudier, lire, l'organisme et l'esprit de Vigny finirent par se lasser de cette existence. A un âge où les jeunes gens sont si actifs, même une nature comme celle de Vigny "sen-tit la nécessité d'entrer dans l'action" et il voulut "être officier" .

•.. las d'une méditation perpétuelle dans laquelle j'épuisais mes forces, écrit-il, je sentis la né-cessité d'entrer dans l'actiùn, et, n'hésitant pas à me jeter dans les extrêmes ainsi que je l'ai fait toute ma vie, je voulus etre officier, et pressai tellement mon père de se hâter de me donner cet état, qu'il fit le jour même les démarches qu'il fallait pour cela.

L'artillerie me plaisait. La gravité, le re-cueillement, la science de ses officiers s'accor-daient avec mes habitudes. 17

Au fond, rien d'étonnant dans cette décision de Vigny; celui-ci n'avait-il pas été nourri d'histoires de combats et de guerres par son vieux père?

Même au lycée, on sentait l'attrait de la guerre: La guerre était debout dans le lycée, écrivait-il, le tambour étouffait à nos oreilles la voix des maîtres •.. Nos cris de "Vive l'Empereur t " interrompaient Tacite et Platon .•. Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment désor-donné de la gloire des armes. 18

Il entra donc dans les Lieutenants de Cavalerie. Toutefois, avant son départ, sa mère lui remit une Bible de poche, l'Imitation de Jésus-Christ, et une petite brochure d'une trentaine de pages qu'elle rédigea

17 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. pp. 1262-1263.

18 Alfred de Vigny, Servitude et Grandeur militaires, Oeuvres complètes, Torne II, p. 526, La Pléiade, Paris 1948.

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-sous le titre de Conseils à mon fils; cette brochure était sans doute destinée à exalter, au milieu de toutes les dangereuses tentations de la vie de caserne, les vertus de piété, de chasteté, d'honneur et de courtoisie:

Te voilà armé pour ton roi et ta patrie. Reste chrétien, catholique même, mais tolérant et moral avant tout, bien ~onvaincu que les deux meilleures sauvegardes de la vertu sont la croyance en Djeu et en l'âme immortelle .•. Que dans toutes tes actions la raison soit donc maîtresse et gouverne; car la volonté doit être la plus forte .... Tu. entendras dire à des hommes envieux que la nobles-se n'est rien •.. La noblesnobles-se est quelque chonobles-se: c'est un titre écrit que le souverain confère pour des services rendus à l'Etat ... Méfie-toi par-dessus tout de certaine espèce de femmes aussi mé-prisées par leur état que par leurs moeurs: je veux parler des comédiennes. J'espère que tu ne

les verras jamais qu'au bout de ta lunette de spectacle et que jamais tu ne leur parleras. 19

Muni de ces conseils, Vigny partit pour ce qu'il croyait être une glorieuse carrière militaire. Mais là, il fut terriblement déçu. Il en attendait tant, au point de vue action et grands événements! Il attendit quatorze ans sans rien voir venir de ce qu'il avait rêvé de faire.

Chaque année apportait l'espoir d'une guerre; et nous n'osions quitter l'épée, dans la crainte que

le jour de la démission ne devînt la veille d'une

c~"pagne. Nous traînâmes et perdîmes ainsi des années précieuses, rêvant le champ de bataille dans le champ de Mars, et épuisant dans des exer-cices de parade et dans des querelles particuli-ères une puissante et inutile énergie. 20

19 Robert Eude, Alfred de VignY intime, pp. 31, 48, 49. Comité Alfred de Vigny, Imprimerie Bousrez, Paris 1912.

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Il eut une jambe cassée à la manoeuvre, puis, boitant et à peine guéri, toussant et crachant du sang, il escorta le roi Louis XVIII dans sa fuite vers Gand. Après les Cent Jours, il passa de la Maison Rouge

(dissoute en septembre 1815) au Cinquième régiment de la Garde royale, avec grade de sous-lieutenant en janvier 1816, puis de lieutenant en 1822. En mars 1?23, il fut transféré au banal 55e régiment avec le grade de capitaine. Enfin, au pied des Pyrénées, il attendit en vain une par-ticipation glorieuse à la guerre d'Espagne. Il ne tira de cette carrière militaire qu'ennui, fatigues et déceptions. Les rêves de gloire militaire de son enfance, il les vit s'effondrer et ne dut le seul avancement du grade de lieutenant à celui de capitaine, qu'à l'ancienneté.

Ces déceptions se doublèrent d'une mauvaise santé qui lui laissa peu de répit. Au Béarn, il tomba gravement malade et faillit en mourir.

"Je suis étonné de n'être pas mort,"écrit-il en 1832. "J'ai souffert en silence des douleurs horribles, je croyais bien me coucher pour mourir.,,2l Enfin, il se rendit compte de sa vocation militaire manquée. "Il avait porté dans une vie active une nature toute contemplative". Vigny était alors un jeune officier du genre rêveur, sensible et imaginatif; la vie militaire n'était point faite pour lui, mais il mit longtemps à s'en aper-cevoir.

"Dans l'enfer de Vigny, l'échec est la loi", écrit François Germain; "s'il est un échec qui ait humilié un coeur sensible d'adolescent, qui lui ait prouvé son insuffisance dans le domaine où il avait à coeur d'exceller

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14

-•.. c'est à coup sOr celui de son expérience militaire." Et il ajoute: Jean Aicard, Dorison et le capitaine Marabail

ont insisté sur l'ampleur de cette déception: Vigny ne s'est jamais consolé de n'avoir pu être soldat ••• Sa dernière incarnation en prose est un héros militaire éminent: Julien, et en vers, le capitaine de "La Bouteille à la mer". 22

Peut-être ~hercha-t-il une consolation dans le mariage? Malheureu-sement la femme qu'il épousa ne lui apporta que déboires. En effet, alors qu'il aurait pu épouser une jeune fille remarquable par sa beauté et son esprit, Delphine Gay, qui écrivait des vers comme lui et qui

partageait ses gonts, il choisit une Anglaise, Lydia Bunbury, qu'il connut alors qu'il était en garnison à Pau, en 1824. Elle s'éprit de lui, et, comme elle était fille d'un colon "trois fois millionnaire", cela suffit pour qu'elle plOt à la mère du poète. Celle-ci s'était opposée au

mariage de son fils avec Delphine Gay, ne voyant là que mésalliance et union sans profit. Madame Sophie Gay, mère de Delphine, avait été ruinée par la mort de son mari (ancien trésorier payeur général et banquier sous

l'Empire) et avait dO,en 1822, quitter son élégant appartement pour prendre "un petit entresol bas et humide". Vigny avoua "la peine profonde" que lui causait l'opposition de sa mère, mais elle exerçait un tel ascendant sur lui, qu'il dut lui obéir comme un enfant bien sage. Il fit donc ce qu'ilest convenu d'appeler un mariage de raison:

22 François Germain, L'Imagination d'Alfred de Vigny, op. cit. pp. 316-317.

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Le plus grand malheur de Vigny, écrit Lauvrière, après l'infélicité de sa naissance, fut son ma-riage avec Lydia Bunbury: le poète ne trouva en cette alliance fortuite, ni l'indépendance maté-rielle, ni le commerce intellectuel, ni l'union intime, ni le calme d'esprit qu'il espérait; ce fut, à part les belles qualités morales qui s'y développèrent,un irréparable désastre. 23

Vigny avait compté sur la fortune de sa femme pour réparer l'in jus-tice de la Providence à son égard: "Naître sans fortune,"écrivait-il dans son Journal, "est le plus grand de tous les maux; on ne s'en tire

jamais dans cette société basée sur l'or, quand on est honnête homme.,,24 Mais son beau-père, original etégo5!ste, mécontent de ce mariage, ignora et déshérita le jeune ménage qui n'eut comme cadeau de noces, qu'une île de la Polynésie, peuplée de sauvages. De plus, Vigny dut faire face, après la mort de Lord Bunbury, à un procès long et coOteux, à propos de domaines contestés au Canada et en Océanie.

Lydia n'apporta à son mari que des souci~ dont les moindres ne

furent pas ceux d'une santé délabrée. Elle fit une fausse couche quelques mois après son mariage) et depuis, elle ne cessa d'être malade; Vigny devait ainsi assumer le triste raIe de garde-malade toute sa vie. '~a

pauvre Lydia est mon inquiétude éternelle," écrivait-il. "Depuis que

deux médecins ont prononcé à mon oreille, le mot sinistre d'anévrisme, j'ai été saisi d'une terreur dans laquelle je vis toujours depuis, m'éveillant la nuit pour l'entendre respirer. II25

23 Emile Lauvrière, Alfred de Vigny, sa vie et son oeuvre, op. cit. p. 307. 24 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. p. 939.

25 Revue de Paris, 15 septembre 1897, (p. 309, 307). Cité par E. Lauvrière, op. cit., Tome l, p. 313.

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16

-Ainsi Vigny ne tira de son mariage aucune satisfaction, bien au contraire. La naissance d'un enfant aurait peut-être resserré leur union. D'autre part, Vigny eut à soigner une malade qui devint vite

impotente, oublia son anglais sans avoir jamais réussi à comprendre le français, de sorte qu'il n'y avait presque aucune communication entre eux. Mais il lui fut très dévoué et l' ai.na comme un père; son dévouement était d'autant plus méritoire qu'il éta.H lui-même souvent malade de fluxions de poitrin~ et qu'il devait aussi soigner sa mère. Celle-ci avait eu en effet, au début de mars 1833, deux attaques d'apoplexie qui lui laissèrent tout le c6té droit paralysé et le cerveau atteint. Voir sa mère souffrir était une véritable torture pour lu~ comme en fait foi le Journal:

Quand son sang coule, mon sang souffre; quand elle parle et se plaint, mon coeur se serre horriblement; cette raison froide et calme comme ceile d'un magis-trat, brisée par le coup de massue de l'apoplexie, cette âme forte luttant contre les flots de sang qui l'oppressent, c'est pour moi une agonie comme pour ma pauvre mère, c'est un supplice comparable à

la roue. 26

Il refusa de l'envoyer dans une maison de sant~ comme les médecins le lui conseillaient,et la logea chez lui. En décembre 1837, un peu avant la mort de sa mère, il résume de manière pathétique sa souffrance:

Ma vie est un drame perpétuel; je marche sur une poudrière.

Placé entre ma mère qu'une soudaine apoplexie m'enlèvera à la suite de quelque accès de colère,

et ma femme contre qui ma mère s'emporte sans

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cesse, craignant la mort de l'une et l'affliction de l'autre egalement, ne pouvant faire cesser cette position, faute d'une fortune assez grande, ayant devant moi l'ego~sme millionnaire de mon beau-père, dont les revenus annuels sont de 40.000 livres sterling, c'est-à-dire un million, et qui prive de tout, ses deux enfants du premier lit, -- tout ce que me donnent mes travaux s'en-gloutit dans une maison que je rends plus heureuse et qui me rend malheureux. 27

Sa souffrance devint insoutenable quand sa mère mourut le 20 decembre, à la suite d'une nouvelle attaque. Le Journal contient des pages deses-perees consacrees à cette mort; nous n'en relèverons que quelques lignes:

Mon Dieu! je me jette à genoux, à present, je parle à vos pieds, je m'abreuve de ma douleur,

je m'y plonge tout entier, je veux me remplir d'elle uniquement et repasser dans mon âme tous les instants de cette perte de ma mère ... Donnez-moi, ô mon Dieu! la certitude qu'elle m'entend et qu'elle sait ma douleur; qu'elle

est dans le repos bienheureux des anges et que, par vous, à sa prière, je puis être pardonne de mes fautes •••

Derniers moments! Agonie! Derniers moments, vous ne sortirez jamais de ma memoire. Je veux plonger cette nuit dans mes plus cruels souve-nirs. Si j'ai fait quelque faute, que ce soit mon expiation ..•

Mon père mourut droit, sans se plaindre, he-ro~quement.

J'etais trop jeune pour supporter cette vue, je m'evanouis. A present, j'ai plus vecu, j'ai vu mourir. J'ai pu soutenir ma mère; mais ma doùleur est plus profonde et plus grave, son acier me penètre bien plus avant •.. 28

27 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. p. 1085. 28 Ibid., pp. 1089, 1091, 1092.

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18

-Quelques mois après la mort de sa mère, il allait connaître d'autres souffrances,bien différentes toutefois, provoquées par sa rupture avec Marie Dorval. Il avait connu celle-ci en 1830 et il l'aima passionnément pendant huit ans. On pourrait s'étonner qu'il ait trompé sa femme, lui qui voulait par tous les moyens lui éviter le moindre chagrin.

Lauvrière écrit à ce sujet:

On ne manque pas de trouver scandaleux qu'entre ces deux lits de malade, Vigny, qui n'avait pas encore oublié Delphine Gay, s'éprît soudain d'une actrice en vogue, tout comme Hugo vers la même époque s'éprenait de Juliette Drouet. C'est pourtant un fait d'observation scientifi-que scientifi-que,du fond des plus grandes dépressions, surgissent souvent les plus impérieuses pas-sions: moindre est la résistance générale, plus fort est l'automatisme partiel. 29

Vigny avait alors trente-trois ans lorsqu'il vit Marie Dorval jouer au théâtre de la Porte Saint-Martin,dans la pièce Marino Faliero. Il con-naissait la pièce de Byron sur le même sujet, mais il ne voyait dans toute

la pièce que l'interprète d'Eléna, épouse adultère de Marino Faliero. Elle lui plut d'emblée, par sa façon de jouer, et seules l'intéressaient les scènes où elle paraissait et où elle pleurait. Ses amis la lui pré-sentèrent,et i l se mit à l'aimer passionnément. "Il s'était cru un mys-tique, il se découvrait un sensuel longtemps maîtrisé par l'éducation, les préjugés, les rêves. Sa véritable lune de miel fut, a-t-on dit, "un embrasement".,,30

29 Emile Lauvrière, Alfred de Vigny, sa vie et son oeuvre, op. cit. p. 341. 30 Armand Praviel, Le ,Roman douloureüX d'Alfred de Vigny, p. 72, E.D.F.,

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Marie Dorval fut aussi l'inspiratrice de Vigny et l'interprète de ses plus ardentes pensées: c'est pour elle, en effet, qu'il écrivit La Maréchale d'Ancre, Quitte pour la peur, et surtout Chatterton. Mais elle

le fit beaucoup souffrir durant leur liaison; elle le traitait durement, ne se gênait pas pour lui montrer combien elle était fatiguée de lui et, un soir,en rentrant de chez elle, désespéré, il lui écrivit en pleurant:

Je rentre, le coeur navré mille fois plus que tous ces derniers jours. Que tu m'inquiètes, que tu m'affliges! ' 0 ' Ah! quelle cruauté de m'accuser,

moi, moi! de ne pas t'avoir servie dans ton théâtre! Tu sais ma vie, le pouvais-je? Tu vas voir à pré-sent si tu me donnes confiance en toi, ce que je ferai alors pour toi aussi ••• Je t'en supplie ••• au lieu de m'effrayer et de me menacer comme tout à l'heure, ne fais autre chose que de me rassurer sur l'avenir afin que je puisse penser et écrire pour toi. 31

Elle le trompa très souvent, mais i l était tenace malgré toutes les humiliations qu'elle lui faisait subir.

Après le succès de Chatterton, et l'ovation que Marie reçut pour son interprétation de Kitty Bell, on aurait pu penser que cet évé~ement marque-rait l'apogée de sa liaison avec elle; malheureusement, la date de Chatterton en marquait plutôt l'irrévocable fin. Marie Dorval ne l'aimait plus ,et ne cessait de le rendre malheureux. Finalement, après plusieurs ruptures suivies de réconciliations, ce fut la rupture définitive. Sa mère mourut à cette même époque et il quitta alors Paris, emmenant sa femme au Maine-Giraud où il essaya d'oublier ses amours mortes. Les débuts furent pénibles;

les derniers regrets qu'il avait pu secrètement garder de sa rupture

s'ef-31 Cité par Armand Praviel dans Le Roman douloureux d'Alfred de Vigny, op. cit. p. 166.

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20

-facèrent peu à peu en lui, et la rancune, le dégoGt et une sorte de haine prirent leur place. Ceux-ci éclatèrent enfin dans "La colère de Samson". Ces années de passion et de souffrance contribuèrent à mGrir Vigny, mais

celui-ci devait encore connaître bien des déboires. Ainsi, lorsqu'il se présenta à l'Académie, il ne fut pas épargné et essuya échec sur échec. Il ne fut élu qu'en 1845, après six candidatures successives. En outre, le comte Molé, alors directeur de l'Académie, lui réserva un discours in-sultant qui le toucha beaucoup.

Vigny n'eut pas davantage de chance quand il décida d'entrer dans la politique. Il ne reçut que quelques rares voix lors des élections en Charente. Il renonça alors à la politique et se retira définitivement au Maine-Giraud où il dut veiller sa femme malade, devenue complètement impo-tente. Lui-même fut atteint d'un cancer à l'estomac et souffrit atrocement sans se plaindre, jusqu'à ce que la mort vint le délivrer.

(23)

LA SOLITUDE MORALE

"De tous les motifs de tristesse que le XIXe siècle a connus, il me semble que

la solitude a été le plus aigu." 32

Nous avons vu, à l'occasion de la biographie de Vigny, les échecs constants dont il fut victime et les souffrances qui s'ensuivirent. Cepen-dant, à c6té de ces souffrances, il existait chez lui un sentiment inhérent à sa nature, assez répandu à l'époque et dont il ne cessa de souffrir: ètest le sentiment de la solitude morale, que nous allons nous efforcer de définir.

Depuis Chateaubriand et "Le vague des passions", le mal du siècle, cette espèce de mélancolie provoquée par la nostalgie d'une autre vie et d'un autre monde, n'avait cesse d'influencer les poètes romantiques et même pourrait-on dire tout le XIXe siècle. Rene disait: "J'etais seul, seul sur la terre •.• Je sentais que sous tant de tofts habites, je n'avais pas un ami,,33 et en disant cela, il exprimait le sentiment d'être unique

32 Rene Canat, Du Sentiment de la solitude morale au XIXe siècle, Avant-propos p. 1, Hachette, Paris 1904.

33 Cite par Rene Canat dans Du Sentiment de la solitude morale au XIXe siècle, op. cit. p. S.

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22

-et supérieur; il y avait donc beaucoup d'orgueil à la source de ce mal. René souffrait de la solitude au milieu du monde; il ignorait les réelles exigences de son âme. De leur côté, les héros de Byron, Childe Harold et Manfred, éprouvent les tourments de la solitude qu'ils expriment en ces termes:

Je suis seul et seul suis toujours resté ... Depuis ma jeunesse, mon esprit ne s'accorde point avec l'esprit des hommes •.. mes plaisirs, mes chagrins, mes passions et mon génie me rendaient étrangers au milieu du monde. 34

Vigny subit sans doute l'influence de Chateaubriand et Byron, quand, tout au long de son oeuvre, il exprime les tourments de la solitude, sa propre solitude en réalité.

Cependant si grande que fUt l'influence de Chateaubriand et de Byron sur Vigny, elle ne suffit pas toujours à expliquer ce sentiment chez lui.

Quelles en sont dès lors les causes profondes?

Nous avons vu, en étudiant la biographie de Vigny, les conditions dans lesquelles celui-ci passa ses premières années, auprès d'un père très vieux, las et résigné, qui lui communiquait sans le vouloir sa gravité et sa tristesse. Monsieur de Vigny avait laissé à sa femme l'éducation de

leur fils. Celui-ci fut ainsi entouré d'une tendresse presque exclusive-ment féminine, ce qui contribua à le rendre extrêmement sensible. L'amour tyrannique et jaloux de sa mère, non seulement le dota de cette sensibilité

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féminine, mais "entretint chez lui une tendance à se sentir abandonné. C'est son extrême sensibilité qui est à la base de ses échecstt35,car les événements l'affeetaient tout particulièrement. Rappelons qu'au collège, il ne pouvait supporter les moqueries de ses compagnons et se sentait déjà isolé. Ajoutons à cela que ses lectures étaient toujours d'un genre trop sérieux. Sa mère, en effet, lui faisait lire Pascal, Nicole,

Lemaistre de Sacy dont se nourrissait tout Port-Royal. Assez tôt, il lut Eschyle, le poète de la Fatalité, et l'Imitation de Jésus-Christ; quant à

la Bible, c'était son livre de chevet.

Ainsi s'explique ce sentiment de la solitude morale chez Vigny: par sa naissance après la mort de ses trois frères, par son éducation, confiée presque exclusivement à sa mère, par l'influence des histoires trop sérieu-ses que lui racontait son père, par le choix de sérieu-ses lectures et par sérieu-ses origines aristocratiques à une époque où la noblesse était proscrite. Il faut également noter sa santé délicate, son caractère d'enfant extrêmement sensible et très enclin à la tristesse.

François Germain insiste sur le fait que "l'influence des -parents n'explique pas tout,et que ce qui importe, c'est moins l'éducation à elle seule que sa rencontre avec le caractère de l'enfant.,,36 "Evidemment," ajoute-t-il, "en formant un enfant à l'idéal en tout, on lui interdit le

35 François Germain, L'Imagination d'Alfred de VignY, op. cit. p. 320. 36 Ibid. p. 320.

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..,. 24

-contact du réel, celui des choses et celui des hommes, on le prépare à la solitude d'un éternel abandonné,.,,,37

Vigny, petit à petit, va prendre conscience de sa solitude, et cela avant même les tristes échecs de son expérience militaire, de son mariage et de tous les déboires de sa vie.

Dans sa solitude, il se retrouve face à face avec sa pensée, et il commence à poser, très jeune encore, des questions sur le sens de la vie et la loi du monde. Il a souffert, non seulement comme Chateaubriand, de la solitude du coeur, mais aussi de la solitude de la raison.

Alfred de Vigny n'est point désesperé pour des raisons sentimentales et romanesques qui font

les désespérés de la terre, mais pour une son d'une toute autre noblesse, pour une rai-son métaphysique, une rairai-son qui est une idée. 38

La solitude morale, en effet, n'est pas chez lui pur sentiment, elle devient idée, et il l'étend comme une loi. Et, pour illustrer l'idée, il compose des poèmes, il crée. "Mon imagination, toujours inconstante et agitée, demanda sans cesse aux idées la consolation de l'ennui, du vide et de la stérilité de la vie.,,39

On peut ainsi distinguer trois niveaux dans l'imagination créatrice de Vigny: la Souffrance, la pensée, la création. Il part généralement d'une émotion personnelle, due soit à une anecdote littéraire, soit à une

37 François Germain, L'Imagination d'Alfred de Vigny, op. cit. p. 320. 38 Barbey d'Aurevilly, Poésie et Poètes, cité par Marc Eigeldinger dans

A. de Vigny, p. 180, Pierre Seghers, Paris 1965.

39 Cité par Henri Guillemin dans M. de Vigny. homme d'ordre et poète, pp. 126-127, Gallimard, N.R.F., Paris 1955.

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anecdote biographique; il dépasse ensuite ce stade de la souffrance par la pensée et, de là, il élargit cette pensée, passe à l'idée générale, puis à l'image poétique. C'est ainsi que se fait graduellement la prise de conscience de la solitude morale par Vigny à travers son oeuvre.

Maurice Paléologue, dans son oeuvre critique sur Alfred de Vigny, écrit:

Vigny écrivait pour lui, pour soulager son coeur. Une concordance parfaite a toujours existé entre

les sentiments de l'homme et les doctrines de l'écrivain: tous les rêves de l'un, même les plus sombres, ont été vécus par l'autre. 40

Dès ses premiers poèmes, Vigny s'interroge sur le sort de l'humanité, sur les énigmes du destin et de la création. Il proteste contre les

souffrances de l'homme et contre la puissance du mal dont il rend Dieu responsable. Dans "La fille de Jephté", bien que Vigny s'inspire de la Bible, comme il le fera en d'autres poèmes,l'esprit qui l'anime est bien différent de l'esprit biblique. En effet,dans la Bible, Jephté se résigne devant le sacrifice demandé par Dieu, tandis que dans son poème, Vigny le fait se révolter par des paroles très violentes:

Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance: En échange du crime, il vous faut l'innocence. C'est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux! Je lui dois une hostie, ô ma fille! et c'est vous! 41

Tout en exploitant la Bible, Vigny en tire une idée personnelle, l'idée que l'être élu ne pourra pas exister sans la souffrance. Jephté, homme

40 Maurice Paléologue, A. de Vigny, p. 130, Hachette, Paris 1932.

41 Alfred de Vigny, Oeuvres complètes, édition intégrale, p. 54, v. 51-54, Editions du Seuil, Paris 1965.

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26

-supérieur, chef d'armée victorieux, élu de Dieu, est par là même voué au malheur. C'est le premier poème où Vigny recourt à la tradition biblique pour faire le procès de Dieu. Dans les dernières strophes, Vigny veut créer un climat de douleur, par l'emploi de mots tels que "pleurs", "sanglots", ,jdeuil", "cercueil". En dénonçant ici la condamna-tion de l'innocente fille de Jephté, c'est toute l'injustice de la condi-tion humaine que le poète dénonce.

Il semble à Vigny que le pire des malheurs est la grandeur. Après Jephté, et pour mieux mettre en valeur cette idée, il choisit la plus

illustre des figures bibliques: Mo~se.

Mo~se est le type littéraire de l'élu. Plus tard, cet élu deviendra le symbole de l'homme de génie, de l'être supérieur. Ce personnage, tout comme celui de Jephté, est différent du modèle biblique. La plainte, chez le Mo~se de Vigny, est plus âpre et plus profonde. Mo~se, en effet, comblé des faveurs divines, les déclare illusoires et même funestes. Sa puissance et sa science, en éveillant chez les Hébreux un respect craintif,

l'ont privé des joies proprement humaines, qui, seules, auraient pu le rendre heureux.

Je vivrai donc toujours puissant et solitaire42

Cette opposition de "puissant et solitaire" reviendra conune un leitmotiv dans le poème. Mo~se va jusqu'à préférer la mort à cette solitude:

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre43

42 Alfred de Vigny, Oeuvres complètes, op. cit. p. 39. 43 Ibid. p.

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supérieur, chef d'armée victorieux, élu de Dieu, est par là même voué au malheur. C'est le premier poème où Vigny recourt à la tradition biblique pour faire le procès de Dieu. Dans les dernières strophes, Vigny veut créer un climat de douleur, par l'emploi de mots tels que "pleurs", "sanglots", "deuil", "cercueil". En dénonçant ici la condamna-tion de l'innocente fille de Jephté, c'est toute l'injustice de la condi-tion. humaine que le poète dénonce.

Il semble à Vigny que le pire des malheurs est la grandeur. Après Jephté, et pour mieux mettre en valeur cette idée, il choisit la plus illustre des figures bibliques: Mo!se.

Mo!se est le type littéraire de l'élu. Plus tard, cet élu deviendra le symbole de l'homme de génie, de l'être supérieur. Ce personnage, tout comme celui de Jephté, est différent du modèle biblique. La plainte, chez le Mo!se de Vigny, est plus âpre et plus profonde. Mo!se, en effet, comblé des faveurs divines, les déclare illusoires et même funestes. Sa puissance et sa science, en éveillant chez les Hébreux un respect craintif,

l'ont privé des joies proprement humaines qui, seules, auraient pu le rendre heureux.

Je vivrai donc toujours puissant et solitaire42

Cette opposition de "puissant et solitaire" reviendra comme un leitmotiv dans le poème. Mo!se va jusqu'à préférer la mort à cette solitude:

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre43

42 Alfred de Vigny, Oeuvres complètes, op. cit. p. 39. 43 Ibid. p.

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27

-L'homme de Dieu, le "sage parmi les sages" devient, malgré lui, étranger aux hommes:

Hélas! vous m'avez fait sage parmi les sages

...

J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir

Les vierges se voilaient et craignaient de mourir 44

Mo!se, homme de génie, est trop près de Dieu pour être près des hommes: è'est sa grandeur même qui l'isole.

J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire45

Le malheur est donc la rançon du génie, et la grandeur débouche fatalement sur la solitude: telle est l'idée qui n'a cessé d'obséder Vigny. "Mo!lse" n'est qu'une illustration,comme il le dit dans sa lettre à Camilla Maunoir,

le 21 décembre 1838:

Aucun de mes poèmes n'a encore dit toute mon âme, mais s'il y en a un que je préfère aux autres,

c'est l'Mo!lse". Je l'ai touj ours placé le premier, peut-être à cause de sa tristesse, dont le senti-ment se continue dans Stello, 46

et le 27 du même mois, il ajoute:

Oui, le vrai Mo!se peut avoir regardé au-delà de la tombe, mais le mien n'est pas celui des Juifs. Ce grand nom ne sert que de masque à un homme de tous les siècles et plus moderne qu'antique: l'homme de génie, las de son éternel veuvage et désespéré de voir sa solitude plus vaste et plus aride à mesure qu'il grandit. 47

44 Alfred de Vigny, Oeuvres complètes, op. cit. p. 45 Ibid., p. 40.

46 Ibid., p. 39. 47 Ibid., p. 39.

(31)

Déjà, depuis Rousseau et Goethe, depuis le romantisme allemand, le thème de la solitude de l'homme supérieur n'avait cessé de hanter l'ima-gination des poètes. "Le génie au milieu de la société, est une douleur,,48 , disai t Madame de StatH. "Il n 'y a de bonheur que dans les voies communes,,49, avait dit Chateaubriand. "Si tu souffres plus qu'un autre des choses de la vie", disait Chactas à René, "il ne faut pas t'en étonner; une grande âme doit contenir plus de douleurs qu'une petite."SO "Toute supériorité est un eXil",Sl répétait Madame Swetchine.

Byron ne voulait pas dire autre chose. Plus tard, c'est Baudelaire qui reprendra cette idée de l'isolement du poète qui se sent exilé sur la terre et détesté des hommes ("l'Albatros").

Dans "La prison", Vigny généralise et pense que la condition humaine est absurde et que les hommes souffrent injustement. Il représente cette humanité souffrante sous les traits d'un prisonnier qui ignore jusqu'à la

cause même de sa condamnation. Il s'inspire d'un récit des mémoires du Maréchal-duc de Richelieu, parus en 1793, qui raconte la mystérieuse in

jus-tice que l'homme au masque de fer subit jusqu'à sa mort. L'idée lui paraît excellente pour illustrer la souffrance des hommes et l'injustice dont ils sont victimes. Cette idée figure aussi dans son Journal en ces termes:

Voici la vie humaine, je me figure.une foule d'hommes, de femmes et d'enfants saisis dans un sommeil profond. Ils se réveillent empri-sonnés. Ils s'accoutument à leur prison et

48 Cité par Emile Lauvrière, A. de Vigny, sa vie et son oeuvre, op. cit. 117. 49 Ibid., p.

50 Ibid.,p.

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29

-s'y font de petits jardins. Peu à peu ils s'aperçoivent qu'on les enlève les uns après les autres pour toujours. Ils ne savent ni pourquoi ils sont en prison, ni où on les conduit après, et ils savent qu'ils ne le sauront jamais. 52

Comme la fille de Jephté, le masque de fer représente aussi l'inno-cence face à Dieu. "La prison" est un poème poignant et dramatique où l'homme juste et pur est voué à une vie de calamités. Vigny proteste contre la destinée de l'homme presque toujours voué au malheur et à la souffrance injustifiés. Il se révolte,mais en même temps commence à douter de Dieu:

Il est un Dieu? J'ai pourtant bien souffert53

dit l'homme au masque de fer au prêtre qui tente de le confesser. Bien qu'il n'ait jamais péché, puisqu'il n'a connu que la prison depuis. sa naissance, Dieu ne l'a pas épargné:

Oui, regardez-moi, et puis dites, après, Qu'un Dieu de l'innocent défAnd les intérêts;

Des péchés tant proscrits, où toujours l'on succombe, Aucun n'à séparé mon berceau de la tombe;

Seul, toujours seul, par l'âge et la douleur vaincu ... 54 Le prisonnier, c'est Vigny, tel qu'il nous apparaît dans son Journal de 1832, s'indignant contre une condamnation dont il ignore la cause; c'est déjà l'idée de fatalité.

52 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. p. 946. 53 Alfred de Vigny, Oeuvres complètes, op. cit. p.

(33)

,

-,

Je sens sur ma tête le poids d'une condamnation que je subis toujours,

a

Seigneur, mais ignorant la faute et le procès, je subis ma prison. J'y tresse de la paille pour l'oublier quelquefois: là se réduisent tous les travaux humains.

Je suis résigné à tous les maux et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il s'est passé sans malheur.

Je n'espère rien de ce monde et je vous rends grâce de m'avoir donné la puissancè du travail qui fait que je puis oublier entièrement en lui mon ignorance éter-nelle. 55

L'illustre captif qu'est le Masque de fer, emprisonné par le roi Louis XIV, c'est le symbole de l'humanité condamnée par Dieu; condamnée à vivre, à souffrir et à mourir dans l'ignorance; condamnée à l'angoisse et au doute; condamnée à une vie absurde.

Cependant,à la cruauté du destin, Vigny va opposer le pardon et la pitié.

Ecoutez, écoutez: Quand je tiendrai la vie De l'homme qui toujours tint la mienne asservie, J'hésiterais, je crois, à le frapper des maux Qui rongèrent mes jours, br6lèrent mon repos ..• 56

C'est qu'en arrivant à prendre en pitié et à pardonner, il se demande si l'homme ne dépasse pas la divinité.

Le thème de l'injustice sera repris dans "Le Trappiste". Ici, l'idée du devoir envers le roi est poussée jusqu'à l'abnégation. Le trappiste

doit mourir pour son roi; non pour la récompense, mais par simple dévouement.

55 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. p. 967. 56 Alfred de Vigny, Oeuvres complètes, op. cit. p. 65.

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31

-Amis, frères, amants, qui vous a donc appris Qu'un dévoOment jamais dOt recevoir son prix? Beaucoup semaient le bien d'une main vigilante, Qui n'ont pu récolter qu'une moisson sanglante. Si la couche est trompeuse et le foyer pervers, Qu'avez-vous attendu des Rois de l'Univers?

o

faiblesse mortelle! 6 misère des hommes!

Plaignons notre nature et le siècle où nous sommes; Gémissons en secret sur les fronts couronnés,

Mais servons-les pour Dieu qui nous les a donnés. 57

Avec "Le Trappiste", Vigny défend une pensée ultra-royaliste, mais sans grand optimisme. Vigny est méconnu par les Bourbons et il sait qu'en prenant les armes pour Charles X, il va, comme le trappiste, mourir pour une cause perdue. Mais à l'iniquité extérieure, à l'ingratitude royale, va répondre la justice envers soi-même. Vigny prend conscience du fait que l'homme se rend supérieur par la pensée.

Mais l'homme a des pensers bien plus grands que le monde58 . Il Y a déjà dans "Le Trappiste" l'idée de grandeur à accepter la douleur, idée que Vigny développera ultérieurement.

Avec "Le déluge", Vigny se révolte de nouveau contre Dieu. C'est le plus terrible, le plus universel, le plus significatif sacrifice des innocents que Vigny souligne à l'aide d'une épigraphe empruntée à la Genèse:

Serait-il dit que vous fassiez mourir le juste avec le méchant? 59

Le summum de l'absurde dans la misérable condition humaine, c'est que certains êtres, tels Sara et Emmanuel, animés d'une foi et d'un amour

57 Alfred de Vigny, Oeuvres complètes, op. cit. p. 77. 58 Ibid., p. 75.

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s,ans bornes, périssent avec les pécheurs. Ainsi le conflit va touj ours s'aggravant entre l'homme et la divinité. L'éternelle question du mal se pose avec plus d'acuité. L'innocent est entraîné dans la mort avec le coupable.

Dans ce poème, ainsi que dans "La fille de Jephté", "La prison", Servitude et Grandeur militaires et Stello, Vigny s'en prend aux théories de Joseph de Maistre, pour qui l'innocent peut payer pour le coupable. Cette théorie exaspérait Vigny, lui qui était influencé par le

rationa-lisme du XVIIIe siècle.

Sara et Emmanuel, pour n'avoir pas voulu se séparer, périssent en-semble dans les eaux du Déluge; ils sont victimes de leur amour comme Eloa fut victime de sa pitié. Dans sa révolte contre la condamnation de l'innocent, Vigny s'inspire d'un poème de Byron, "Ciel et terre", où un choeur d'Esprits et un choeur de Mortels évoquent, en chants alternés, avec une particulière véhémence, les épisodes du cataclysme.

S'agit-il d'une fatalité, pense Vigny?

L'océan emporte ses victimes selon une loi obscure à l'intelligence humaine.

La mort de l'Innocence est pour l'homme un mystère; Ne t'en étonne pas, n'y porte pas tes yeux;

La pitié du mortel n'est ,point celle des cieux. Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine: Qui créa sans amour fera périr sans haine. 60

Après cette triste remarque, c'est la résignation qui domine dans le reste du poème.

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33

-Dans "Eloa"l Vigny montre comment la pitié même l le don de soi le plus sublime qui se puisse concevoir, n'échappe pas à la persécution divine. En effet, tout comme Sara et Emmanuel ont été victimes de leur amour, Eloa sera victime de sa pitié pour Satan.

J'ai cru t'avoir sauvé (dit Eloa à Satan, à la fin du poeme)

- Non, c'est moi qui t'entraîne. - J'enleve mon esclave et je tiens ma victime.

- Tu paraissais si bon? Oh! qu'ai-je fait? - Un crime. - Serais-tu plus heureux du moins, es-tu content?

- Plus triste que jamais. - Qui donc es~tu? - Satan. 61 Eloa qui se dévoue, qui est mue par la plus belle et la plus noble des vertus, la pitié, ("le plus beau don, c'est nous-mêmes,,62) ne pourra délivrer les hommes de leur servitude, et son sacrifice s'avérera inutile et absurde. Alors Vigny proclame que la vraie bonté n'est pas au ciel, mais sur la terre. Encore une fois la créature lui apparaît supérieure à son créateur. Eloa s'oublie elle-même dans sa misere pour ne songer qu'au malheureux.

Vigny n'a jamais cessé de considérer "Eloa" comme le poeme le plus représentatif de sa pensée.

"Je continuerai "Eloa" ainsi", écrit -il dans son Journal, le 14 novembre 1830:

61 Alfred de Vigny, Oeuvres completes, op. cit. p. 48. 62 Ibid., p. 48.

(37)

Eloa est condamnée à animer successivement les corps de l'Esclave de l'antiquité, du Serf du moyen âge, du Salarié moderne; et toujours Eloa, au moment de l'affranchissement, ne peut en jouir et meurt pour retourner dans les bras de l'immortel malheureux. Enfin elle est mon ~e et souffre. 63

Il semble que la pitié n'aille pas sans la chute, que la souffrance et la mort soient attachées au destin de l'homme. Vigny le comprit très tôt, illustrant cette idée dans l'Ode au malheur qu'il hésita longtemps à intégrer dans ses Poèmes antiques et modernes. L'ayant écrite en 1820, il la retira des éditions de 1826, 1829 et 1837 et ne la rétablit qu'en 1841.

Le rythme dur et saccadé de ce poème répond à la tristesse de l'idée, cette idée de fatalité qui hanta Vigny toute sa vie et que nous retrouverons dans Les Destinees. Cette personnification du malheur a pu lui être suggérée par un passage de la Fiancée de Messine de Schiller, cité par Madame de Sta~l dans De l'Allemagne:

De tous les côtés le malheur parcourt les villes. Il erre en silence autour des habitations des hommes; aujourd'hui c'est à celle-ci qu'il frappe, demain c'est à celle-là; aucune n'Post épargnée. Le messager douloureux et funeste tôt ou tard pas-sera le seuil de la porte où demeure un vivant. Quand les feuilles tombent dans la saison pres-crite, quand les vieillards affaiblis descendent dans le tombeau, la nature obéit en paix à ses antiques lois •••. mais sur cette terre c'est le malheur imprévu qu'il faut craindre. 64

Parfois, Vigny cède à la tentation de croire qu'il existe une sorte de bonheur, mais c'est pour revenir aussitôt à l'idée du malheur inexorable:

63 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. p. 922.'

64 Cité par René Canat dans Alfred de VignY, Morceaux choisis, pp. 61-62, Didier et Privat, Paris 1930.

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35

-J'ai jeté ma vie aux délices, Je souris à la volupté;

Et les insensés, mes complices, Admirent ma félicité.

Moi-même, crédule à ma joie, J'enivre mon coeur, je me noie Aux torrents d'un riant orgueil; Mais le Malheur devant ma face A passé: le rire s'efface,

Et mon front a repris son deuil. 65

Il Y a dans ce poème la présence dramatique et harcelante du malheur, et ce malheur abstrait ressemble étrangement à la mort. On sent dans ce poème l'influence de Byron, mais ce qui frappe le plus, c'est le pessimis-me foncier de Vigny qui a toujours cru à l'emprise de la fatalité. Dans

son Journal, la notion de destinée est présente dès les premières pages: Dieu a jeté -- c'est ma croyance -- la terre

au milieu de l'air et de même l'homme au mi-lieu de la destinée. La destinée l'enveloppe et l'emporte vers le but toujours voilé. Le vulgaire est entraîné, les grands carac-tères sont ceux qui luttent ••. 66

Marc Citoleux va jusqu'à résumer la philosophie de Vigny en deux mots: Destinée et Esprit: "Immédiatement esquissée", écrit-il, "la théorie de la Destinée domine l'oeuvre entière; toujours entrevue, la théorie de l'Esprit ne s'épanouit que plus tard.,,67

Cette idée de destinée, nous la retrouvons sous une forme ou une autre dans tous les poèmes philosophiques. Vigny a toujours cru à l'empire de la fatalité. Mais le plus curieux, c'est que, dès 1822, il

65 Alfred de Vigny, Oeuvres complètes, àp. cit. p. 63. 66 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. p. 880.

67 Marc Citoleux, Alfred de Vigny; persistances classiques et affinités étrangères, Champion, Paris 1924, p. 304.

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ait déjà acquis une conception si pessimiste de la vie. Il croit la vie mauvaise, soumise à une inexorable fatalité dont la loi lui échappe. Il se révolte,puis il pense que la révolte est inutile et que le malheur est plus fort que nous, qu'il faut l'accepter sans comprendre: son pes-simisme aboutira au sto~cisme.

De plus en plus, Vigny est sOr que le monde est mal fait, que la création est une oeuvre manquée, "un monde avorté"; mais, dans le même temps, il se convainc de l'inutilité des récriminations et des plaintes, car lorsqu'on implore Dieu, celui-ci ne daigne pas nous répondre. Devons-nous Devons-nous étonner dès lors si deux amants décident de se suicider après

l'euphorie de trois jours d'amour?

Ce sujet, Vigny l'a emprunté à un fait divers qui s'était produit le 29 avril 1829. Les amants de Montmorency ont choisi la solution du suicide, sans se préoccuper de la miséricorde ou du châtiment divins:

Et Dieu? Tel est le siècle, ils n'y pensèrent pas. 68

Vigny croit que les amants ont subi la fatalité de leur époque; ils sont "des enfants du siècle". Son état d'esprit, quand il compose ce poème, ressemble d'ailleurs à celui de Musset qui contera le suicide de Rolla. Le suicide semble être une porte ouverte à la "prison". Il semble en effet, d'après "Les amants de Montmorency" que la mort soit plus douce que la souffrance ou la vue de la souffrance:

Heureux l'homme surtout, s'il a rendu son âme, Sans avoir entendu ces angoisses de femme,

Ces longs pleùrs, ces sanglots, ces cris perçants et doux

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37

-Qu'on apaise en ses bras ou sur ses deux genoux Pour un chagrin; mais qui, si la mort les arrache"

Font que l'on tord ses bras" qu'on blasphème, qu'on cache Dans ses mains son front pâle et son coeur gros de fiel, Et qu'on se prend du sang pour le jeter au ciel! 69

Mais Vigny lui-même, malgré son pessimisme extrême, exclut le suicide comme solution au problème du mal. Nous verrons plus loin comment il finit par trouver ùn idéal de vivre.

Entre temps, la pénible crise politique de l83~qui dura trois ans, développa davantage son pessimism~qui se manifeste nettement à travers ses pensées et ses sentiments. Les pages de son Journal, à partir de cette date (27 juillet 1830), montrent combien grand est son désenchante-ment:

Aujourd'hui commencent les soulèvements populaires. -- Les ordonnances du 25 en sont la cause. -- Le Roi va à Compiègne et laisse les ministres faire feu sur le peuple .•. Je me sens heureux d'avoir quitté l'armée; treize ans de services mal

récom-~ensés m'ont acquitté envers les Bourbons ...

Je ne puis plus traverser Paris. Les ouvriers sont lâchés, brisent les réverbères, enfoncent les bou-tiques, tuent et sont fusillés et poursuivis par la Garde ... Désordres. Illégalités. Les ministres sont "outlaws", hors de la loi, et y ont placé le Roi. Pourquoi n'est-il pas à Paris? Pourquoi le Dauphin est-il absent? .•.

Depuis ce matin (28 juillet), on se bat. Les ouvriers sont d'une bravoure de Vendéens; les sol-dats, d'un courage de garde impériale: Français partout. Ardeur et intelligence d'un côté, honneur de l'autre ••.

La cour ne m'a rien donné durant mes services. Mes écrits lui déplaisaient ... J'ai reçu des Bour-bons un grade par ancienneté, au Se de la Garde, le

seul, car j'étais entré lieutenant. Et pourtant,

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si le Roi revient aux Tuileries et si le Dauphin se met à la tête des troupes, j'irai me faire tuer avec eux •••• Pourquoi ai-je senti que je me de-vais à cette mort? -- Cela est absurde. Il ne saura ni mon nom ni ma fin •.••

Ils ne viennent pas à Paris, on meurt pour eux. Race de Stuarts!

Donc, en trois jours, ce vieux trône sapé! J'en ai fini pour toujours avec les gênantes superstitions politiques. Elles seules pouvaient troubler mes idées par leurs mouvements d'instinct.

Ma tête seule jugera dorénavant et avec sévé-ri té. ... 70

L'année 1830 marque ainsi un véritable tournant dans la vie et la pensée du poète. Il dira dans son Journal que c'est l'époque la plus

phi-losophique de sa vie.

C'est à cette époque aussi qu'il écrit le poème "Paris". Ce poème apparaît comme une méditation sur les problèmes religieux, politiques et sociaux nés de la Révolution de 1830. Il Y a dans ce poème une vision apocalyptique d'un monde qui, livré à la Révolution, serait menacé d'une destruction fatale. La grande cité est l'image mythique de la société moderne qui souffre:

L'autre jour, je montai à Montmartre.

Ce qui m'attrista le plus fut le silence de Paris quand on le contemple d'en haut. Cette grande ville, cette immense cité ne fait donc aucun bruit, et que de choses s'y disent! Que de cris s'y

poussent! Que de plaintes du ciel! Et l'amas de pierres semble muet.

Un peu plus haut, que serait cette ville, que serait cette terre? Que sommes-nous pour Dieu? 71

70 Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, op. cit. pp. 910, 911, 912. 71 Alfred de Vigny, Ibid., p. 1027.

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