CHARLES UMEMOTO
AU-DELA DU SUPRANATURALISME ET DE L’HISTORICISME : ERNST TROELTSCH ET LA MÉTHODE DE LA THÉOLOGIE
Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval
pour l’obtention
du grade de maître es arts (M.A.)
FACULTÉ DE THÉOLOGIE ET DE SCIENCES RELIGIEUSES UNIVERSITÉ LAVAL
DÉCEMBRE 2001
Cette étude porte sur les questions épistémologiques d’Ernst Troeltsch (1865-1923) concernant la méthode en théologie. Elle s’intéresse plus particulièrement aux problèmes soulevés par la méthode historique tels que Troeltsch les souligne dans trois de ses écrits : « La situation scientifique et les exigences qu’elle pose en théologie » (1900) ; « À propos de la méthode historique et de la méthode dogmatique en théologie » (1900/1913) ; et « L’absoluité du christianisme et l’histoire des religions » (1902/1913). Ernst Troeltsch y traite du problème des normes spirituelles dans la modernité. Il critique le supranaturalisme et !’historicisme comme deux solutions normatives insatisfaisantes et suggère pour les remplacer une philosophie de l’histoire qui est une conception évolutive et croyante de l’histoire.
AVANT PROPOS
Ce mémoire a été réalisé avec le soutien financier du Fonds pour la Formation de Chercheurs et l’Aide à la Recherche (FCAR), programme de Bourse de Maîtrise en Recherche.
Je tiens à remercier le professeur Jean Richard qui a supervisé la rédaction de ce mémoire et tous ceux qui m’ont soutenu dans la réalisation de ce projet, famille, collègues, amis et colocataires.
Résumé... ii
Avant-Propos... iii
Table des matières... iv
Introduction... 1
I. Problématique de Troeltsch ... 2
II. État de la recherche francophone sur troeltsch ... 4
III. Le corpus du mémoire... 6
IV. Le plan du mémoire... 8
Chapitre 1 Aux origines de la pensée de troeltsch : Éléments biographiques... 10
I. La formation théologique... 10
II. Les débuts de la carrière universitaire... 16
III. La controverse avec Kaftan... 20
Conclusion... 25
Chapitre 2 La théologie face à la situation scientifique... 27
I. Science et religion dans l’antiquité chrétienne... 29
1. Le christianisme primitif... 29
2. Rencontre du christianisme avec la culture gréco-romaine... 30
3. Conclusion... 33
V
1. Critique scientifique moderne... 35
2. La critique historique moderne... 36
3. La critique religieuse ... 38
4. Conclusion... 38
ITT. Les exigences auxquelles doit répondre la théologie... 39
1. La théologie adopte un point de vue scientifique sur la religion... 40
2. La théologie adopte un point de vue normatif... 42
3. La théologie inscrit la religion dans la vision globale moderne du monde... 44
4. Conclusion... 46
Conclusion... 46
Chapitre 3 La méthode historique en théologie... 49
I. Les principes de la méthode historique... 50
1. Le principe de la critique historique... 51
2. Le principe de l’analogie... 53
3. Le principe de la corrélation... 54
4. Conclusion : deux conséquences majeures... 55
IL La méthode dogmatique... 57
1. Le principe de l’autorité... 58
2. Le principe du miracle... 59
3. Le principe du dualisme... 61
4. Conclusion : il nous faut opter... 62
III. Les aménagements apportés par niebergall... 63
1. L’exposé de sa pensée... 64
2. Critique du modèle de niebergall... 66
3. Une compréhension superficielle sur l’histoire... 67
4. Conclusion : la pensée de niebergall est ambivalente et incohérente... 68
IV. Au-delà du relativisme historique... 68
Chapitre 4
La philosophie de l’histoire... 72
I. Les anciens modèles normatifs : deux réponses inadéquates à Γ exigence normative de la foi... 73
1. Critique de l'apologétique supranaturaliste... 74
2. Critique de l'idéalisme... 76
II. La philosophie de Γhistoire... 83
1. Aspect critique : l'histoire empirique... 83
2. Aspect normatif : la philosophie de Γhistoire... 86
HL Commentaire sur le modèle philosophique d'Ernst Troeltsch... 93
Conclusion... 96
I. Rappel de la problématique de Troeltsch... 96
II. La solution normative de Troeltsch... 99
ΠΙ. Conclusion finale... 103
107 Bibliographie
INTRODUCTION
Comment déterminer et fonder les valeurs spirituelles ? Telle fut la tâche de la théologie depuis les origines. Mais cette tâche est devenue aujourd’hui plus ardue que jamais, presque impossible. En effet, le contexte intellectuel et spirituel moderne est marqué par le problème du relativisme, la difficulté de s’entendre sur des valeurs communes partagées par l’ensemble de la société. Ce relativisme touche aussi la sphère spirituelle. Les institutions perdent leur influence et leur autorité sur la vie des gens et sur la société. Les normes religieuses du passé ne sont plus reconnues comme telles. Même si les Églises se prétendent encore porteuses de la vérité la plus haute, chacun a sa propre conception du religieux et choisit indépendamment ses croyances. Tous les choix sont considérés comme valides puisque nous ne possédons pas de norme absolue pour pouvoir juger du bien fondé d’une opinion ou d’une autre. La théologie est aux prises avec ce problème. Les défenseurs de l’orthodoxie font la promotion d’une théologie supranaturaliste, s’instaurant comme l’autorité en matière de foi. Les théologiens progressistes ont une position plus modérée plus relativiste. Mais alors survient le défi de trouver une base sur laquelle fonder la foi.
Le théologien Ernst Troeltsch (1865-1923) peut nous aider à réfléchir sur ce défi contemporain de la théologie. Il a affronté le problème de la normativité des connaissances religieuses face à la pensée historiciste relativiste; il a scruté la question des connaissances religieuses qui s’imposent comme vraies pour les croyants et aussi pour l’ensemble de la communauté humaine. Dans le présent mémoire, Au-delà du supranaturalisme et de Vhistoricisme. Ernst Troeltsch et la méthode de la théologie, nous étudierons comment Troeltsch a étudié ces problèmes et quelles sont les solutions qu’il a proposées. Selon nous, et cela fera l’objet de notre mémoire, la question principale de Troeltsch dans les textes étudiés est de déterminer une méthodologie théologique qui puisse permettre d’élaborer des connaissances religieuses correspondant à la fois aux exigences de la pensée moderne historique et aux exigences existentielles de foi des croyants. Nous analyserons la façon dont il
a compris la problématique de !’historicisme et du supranaturalisme, ainsi que les moyens méthodologiques qu’il s’est donné pour attaquer les racines de la crise religieuse en adoptant un point de vue théologique sur l’histoire.
I. PROBLÉMATIQUE DE TROELTSCH
En quoi la pensée du théologien Ernst Troeltsch (1865-1923) peut-elle aider la réflexion sur cette question ? Troeltsch pendant toute sa vie a réfléchi sur l’épineux problème du rapport entre l’histoire et la métaphysique, et plus largement, du rapport entre les exigences de la science moderne et celles de la foi. Dès le début de ses études universitaires, il était conscient que l’étude du devenir de l’humanité devait passer par !’histoire. Au XIXe siècle, un débat fait rage, qui oppose en Allemagne T historicisme, le supranaturalisme et l’idéalisme. Ces trois modes de pensée se disputent la prérogative de poser un jugement normatif sur les valeurs, qu’il soit moral, politique ou religieux.
Voici brièvement en quoi consiste leur perspective respective. L’historicisme refuse tout jugement de valeur sur les normes dans T histoire. Pour lui, elles sont tout simplement le fruit d’un contexte. En regardant l’histoire, on constate une multiplicité de normes et !’impossibilité de poser un jugement en faveur de l’une ou l’autre d’entre elles : tout est relatif, au sens que rien n’est vrai. Le supranaturalisme, au contraire, présente un modèle où l’histoire est soumise à des impératifs d’en haut. Face à la diversité des normes religieuses, il présente la norme chrétienne comme la seule vraie. Il défend son point de vue en affirmant le caractère surnaturellement révélé des normes qui sont les siennes et en niant ce caractère aux autres religions, les reléguant au niveau d’une simple révélation naturelle, humaine. Le christianisme fait l’objet d’une histoire du salut, d’une histoire sacrée alors que les autres religions et philosophies font partie de l’histoire profane. Enfin, l’idéalisme décrit l’histoire comme travaillée par l’esprit divin qui produit des normes religieuses, par la médiation d’un principe métaphysique, l’Idée. L’histoire est le lieu où se révèle le divin, lequel se manifeste avec une intensité toujours grandissante au fur et à mesure qu’elle progresse. Elle trouve alors un sommet en une religion particulière, le christianisme. Contrairement au supranaturalisme, la solution normative de l’idéalisme tient compte de l’histoire au sens moderne. Là où elle se distingue de !’historicisme, c’est qu’elle y voit la manifestation progressive du divin.
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Au temps de Troeltsch, ces trois factions se disputent le terrain avec âpreté. Les historicistes proposent d’étudier le christianisme en adoptant un point de vue uniquement empirique. Ils refusent donc toute ingérence de la théologie ou de la philosophie dans la réflexion sur Γ histoire. Les supranaturalistes conservent le point de vue traditionnel tout en faisant certaines concessions à Γhistoire, quand il s’agit d’étudier le contexte de la naissance de la Bible, la culture de l’époque, les influences des philosophies et religions de l’époque, etc. C'est le point de vue de ce qu'on appelle alors la théologie orthodoxe. Les idéalistes proposent une conception croyante de l’histoire, avec notamment l’idée de « l’essence de la religion », un substrat religieux qui serait la religion sous sa forme la plus pure et qu’on retrouverait dans l’histoire sous des formes imparfaites, excepté dans le christianisme. C’est ce qu’on appelle la théologie libérale.
Troeltsch doit prendre position face à ces différents points de vue. L’enjeu véritable est celui du relativisme des valeurs spirituelles. Déjà à son époque, la position historiciste est vue comme correspondant à la réalité objective telle que l’histoire nous la montre : tout est relatif, impossible de poser un jugement en faveur d’une norme plutôt qu’une autre. Ce à quoi réplique Troeltsch en faisant noter que ce relativisme n’est pas une position scientifique mais une position idéologique, découlant en droite ligne d’une conception athée de l’histoire. Le relativisme infini est un jugement de valeur, une conception subjective, et l’histoire n’est pas réductible à ce point de vue historiciste. Troeltsch affirme, au contraire, qu’il est possible de proposer un modèle historique qui tout en demeurant scientifique, laisse place à un jugement normatif dans la mesure où ce modèle respecte les présupposés de base de l’histoire. Le propre de la méthode historique est de mettre les normes en contexte, ce qui les relativise : elles ne sont pas absolues, elles sont le fruit de diverses influences, des créations humaines qui empruntent au milieu dans lequel elles ont vu le jour et qui les conditionne. L’histoire comme telle ne pose pas de jugement sur la signification des valeurs pour les hommes d’aujourd’hui, sur leur caractère normatif. C’est le propre d’une réflexion d’ordre philosophique ou théologique.
Ces problèmes posés par l’histoire sont les mêmes aujourd’hui qu’au temps de Troeltsch. La crise religieuse est la même, sinon plus grave encore, puisque le pluralisme s’est
accentué et l’effondrement des institutions aggravé, du moins dans la partie occidentale du monde. En théologie, excepté les théologies orthodoxes sous-estimant la perspective historique et marginalisées, les penseurs sont confrontés avec ce difficile problème : comment construire un discours qui puisse faire sens aujourd’hui ? Dans la pratique, faire sens alors implique un discours qui propose certaines valeurs, pas seulement une description factuelle de l’histoire.
L’intérêt de Troeltsch dans ce contexte est qu’il tente d’apporter une solution à la crise, tout en répondant simultanément aux deux positions normatives extrêmes avec lesquelles il est en tension : la normativité conçue comme un absolu (l’idéalisme et le supranaturalisme), et le rejet de toute norme dans un relativisme idéologique (Γhistoricisme). Il tente de poser les fondements d’une pensée théologique et d’une méthode qui, sans se prétendre absolues ni complètement relatives, peuvent être suffisamment signifiantes pour élaborer des normes de foi qui puissent adéquatement répondre à la fois aux exigences de la science moderne et aux besoins existentiels des croyants.
IL ÉTAT DE LA RECHERCHE FRANCOPHONE SUR TROELTSCH
Les études troeltschiennes ont pendant longtemps dans la francophonie été limitées à la sociologie. Le modèle secte-église-mystique des Soziallehren notamment a fait l’objet d’études approfondies. Toutefois, la dimension théologique de sa pensée a été pendant presque tout le siècle négligé, nonobstant certaines exceptions, dont l’étude d’Edmond Vermeil en 1920 sur le sujet. À titre d’exemple, des 52 textes francophones recensés par Y Association francophone pour l’édition et la diffusion de l’œuvre de Ersnt Troeltsch et pour l’étude du christianisme dans le monde moderne, 24 font explicitement référence dans leur titre à la dimension sociologique, historique ou politique de l’œuvre de Troeltsch. Jean Séguy en 1980 publie un ouvrage consacré à la sociologie de Ernst Troeltsch1. De même plus récemment Camille Froidevaux a repris les études en ce sens par des travaux sur la sociologie des
Jean SÉGUY, Christianisme et société. Introduction à la sociologie de Ernst Troeltsch, Paris, Cerf (coll. « Sciences humaines des religions »), 1980, 334 p.
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religions de Ernst Troeltsch2. Il est remarquable que très peu de textes de la plume de Troeltsch aient été traduits en langue française jusqu’à tout récemment. Froide vaux mentionne à ce sujet : « Jusqu’à ce jour, seuls quelques textes du théologien allemand Ernst Troeltsch (1865-1923) étaient accessibles en français, [...] ce choix s’inscrivait dans le cadre d’une sociologie des religions toute dévouée à Max Weber »3.
Au début des années 1990 cependant, on assiste à un renouveau des études Troeltsch en francophonie. La tenue d’un colloque à Lausanne organisé par P. Gisel a relancé la recherche dans une nouvelle direction : la pensée théologique de Ernst Troeltsch. Ce colloque fut l’occasion de présenter la réalisation d’une nouvelle traduction d’œuvres de Troeltsch en langue française (sous le titre de Religion et Histoire) par J.M. Tétaz. Cette même année, P. Gisel avec la collaboration de J.M. Tétaz ont entrepris un projet de traduction en langue française de l’œuvre de Troeltsch. En 1992, paraît la publication des actes du colloque de Lausanne en 1990, P. Gisel (éd.), Histoire et théologie chez Ernst Troeltsch, Genève, Labor et Fides, 1992. En 1996, c’est le premier ouvrage de traduction des œuvres de Troeltsch qui paraît sous le nom d’Histoire des religions et destin de la théologie. Les traducteurs et éditeurs ont voulu donner le ton aux études troelschiennes en faisant paraître dans ce premier volume (le tome ΠΙ de la collection), les premiers textes de Troeltsch qui ont une saveur théologique.
Cette nouvelles tangente des études troeltschiennes a trouvé un écho positif au Québec par le fusionnement de deux projets de recherche à l’Université Laval, le projet Troeltsch, dirigé par A. Dumais du département de sociologie, et le projet Tillich sous la direction de J. Richard en théologie. Ces deux projets existaient respectivement depuis 1984 et 1983. Depuis 1997, les deux projets se sont réunis et tiennent des séminaires et des colloques internationaux Troeltsch-Tillich. Les deux volumes des actes de ces colloques paraîtront aux Presses de l’Université Laval dans quelques mois. Les directeurs du projet Troeltsch-Tillich ont réparti leurs recherches selon quatre secteurs différents de ce double corpus : (1) la philosophie de la religion des deux auteurs; (2) leur théologie; (3) la philosophie sociale de Troeltsch et la
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Camille FROIDEVAUX, Ernst Troeltsch, la religion chrétienne et le monde moderne, Paris, Presses Universitaires de France (coll. « Sociologies »), 1999, 296 p.
¿ed#%zf97,1997, p. 191
théologie de la culture de Tillich; (4) la philosophie de l'histoire chez Troeltsch et théologie de l'histoire chez Tillich.
Le présent mémoire se situe dans la perspective de la philosophie de la religion et la pensée théologique chez Troeltsch. Il tentera de reconstituer sur cette question la généalogie, de sa pensée dans la conviction qui est la nôtre que les vraies solutions ainsi tracées peuvent, encore aujourd’hui, guider nos propres cheminements.
III. LE CORPUS DU MÉMOIRE
Notre étude portera sur trois des huit textes de la traduction récente des œuvres de Troeltsch en langue française. Ce choix a été fait en raison des liens et de la continuité qu’ils entretiennent entre eux, de la proximité chronologique de leur rédaction et la portée théologique et méthodologique de leur contenu. Il nous est apparu qu’une étude approfondie de ces textes pourrait contribuer grandement à la compréhension de l’œuvre de Troeltsch, tout comme à celle de la méthodologie scientifique de la théologie contemporaine. Ce mémoire veut aussi s’inscrire dans le courant récent d’intérêt pour la dimension théologique de la pensée de Troeltsch. Il reprend le pari des éditeurs de Lausanne qui ont publié dans Histoire et destin de la théologie les premières œuvres théologiques de Troeltsch afin de faire découvrir en francophonie cet aspect méconnu de sa pensée. Nous avons donc choisi pour le corpus de notre mémoire « La situation scientifique et les exigences qu’elle pose à la théologie » (1900); « À propos de la méthode historique et de la méthode dogmatique en théologie » (1900) et « L’absoluité du christianisme et l’histoire des religions » (1902/1913).
La pensée de Troeltsch a vu le jour dans une polémique avec des penseurs orthodoxes supranaturalistes. Cette polémique se fait sentir dans ses travaux sur la méthode historique en théologie. Les deux premiers textes étudiés, « La situation scientifique et les exigences qu’elle pose en théologie » et « À propos de la méthode historique et de la méthode dogmatique en théologie » sont porteurs de cette préoccupation. Le premier article réfléchit sur les causes de la crise religieuse contemporaine et propose des pistes de solution. Troeltsch voit ces causes dans le développement de la pensée historique moderne, et il démontre ce point de vue en soulignant le changement métaphysique qui s’est produit entre le monde antique et le monde
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moderne. Avec la modernité, on assiste à un changement de paradigme. Dans l’ancien modèle, la science était subordonnée à des principes philosophiques. Cela signifie que l’étude des phénomènes empiriques était secondaire et que le but premier de la science était de découvrir les lois naturelles qui fondent la loi morale. Dans ce système, le christianisme est révélation surnaturelle, les autres religions et philosophies sont révélations naturelles, et les institutions qui en découlent (l’Église et le dogme) bénéficient d’un rapport d’autorité du même ordre4. Selon le paradigme moderne au contraire, la science considère le christianisme comme un phénomène parmi d’autres, un phénomène qu’il faut étudier objectivement et empiriquement. Cette même modernité voit aussi l’émergence du concept de religion proprement dit. Le mot « religion » implique que toutes les réalités décrites sous ce terme sont porteuses de naturel et de surnaturel, d’intuitions humaines et d’agir divin. La distinction entre révélation naturelle et révélation surnaturelle à la base du système religieux antique tombe en désuétude, de sorte qu’il perd son autorité. D’où la crise religieuse et le problème posé à la théologie de la normativité des connaissances religieuses. Il n’est plus possible de tenir un discours dogmatique reposant sur une métaphysique opposée à celle de l’histoire. Puisque la pensée historique constitue le nouveau fondement de la pensée occidentale, il faut redéfinir le discours normatif en prenant comme base ce nouveau paradigme.
Dans le deuxième texte retenu, publié quelques mois après le premier, Troeltsch reprend la problématique du rapport entre la dogmatique et le monde moderne, la problématique de la dogmatique et de l’histoire. Cette fois, sa discussion se situe au plan méthodologique. Il tente de clarifier ce en quoi consiste l’histoire et d’exprimer !’incompatibilité entre la pensée historique et la pensée dogmatique. Alors que dans « La situation scientifique », la discussion est d’ordre métaphysique, ici, elle est méthodologique. Il y dénonce la confusion en théologie entre la méthode historique et la méthode dogmatique, de même que la tendance à faire des synthèses malheureuses entre ces deux façons de penser. Sa conclusion est radicale : il n’existe aucun point de compatibilité entre les deux méthodes; dans leur fonctionnement et leur logique, elles sont diamétralement opposées. L’une propose une interrelation entre toutes les religions et les phénomènes de l’histoire, l’autre tente de soustraire le christianisme à l’histoire pour en faire un phénomène surnaturel distinct de toutes
Nous reviendrons abondamment sur ce sujet.
les autres formations historiques, caractère surnaturel qui doit être garant de sa validité et de sa normativité.
En écrivant ces deux articles, Troeltsch met l’emphase sur deux points fondamentaux de la pensée théologique. Le premier est la nécessité de la cohérence. La pensée théologique doit respecter les présupposés et le danger est grand de confondre les méthodes. Par exemple, l’un de ses détracteurs les plus virulents, F. Niebergall, prétend respecter l’histoire, mais dans les faits, il lui fait violence en prétendant soustraire le christianisme à une étude historique rigoureuse utilisant la critique et l’analogie. Le second point est l’adéquation entre la pensée théologique et l’univers de pensée contemporain. Pour Troeltsch, il s’agit d’un impératif. C’est pourquoi il se montre aussi intéressé à la pensée historique et qu’il voit en elle une exigence fondamentale de la théologie, qu’il appelle lui-même la théologie d’histoire des religions.
Le dernier article étudié, « L’absoluité du christianisme et l’histoire des religions », reprend comme point de départ la conclusion des deux textes précédents. L’histoire et la dogmatique sont incompatibles; par ailleurs, l’histoire constitue le présupposé méthodologique de la théologie contemporaine, puisqu’elle est le fondement de la pensée moderne. Troeltsch s’attaque alors aux difficultés normatives causées par la science historique et il tente d’y apporter une solution. Son approche emprunte à la philosophie idéaliste la conception du sens de l’histoire, en y ajoutant une réflexion critique. En fait, Troeltsch entend fonder la normativité des connaissances religieuses sur une interprétation croyante des résultats de l’étude empirique de l’histoire. Plutôt que de poser a priori le sens de l’histoire et l’idée religieuse comme c’est le cas dans l’idéalisme, c’est a posteriori, par une observation de l’histoire, qu’il entend démontrer le caractère normatif d’une religion et satisfaire à la fois les exigences scientifiques de la pensée historique et les préoccupations existentielles des croyants.
IV. LE PLAN DU MÉMOIRE
Le mémoire débutera par une reconstitution historique de l’origine de ces textes. Ceux- ci, en effet, voient le jour dans un contexte particulier : Troeltsch répond aux critiques adressées par les tenants de la ligne supranaturaliste/dogmatique en Allemagne. Ce premier
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chapitre tentera aussi de retracer les origines de la pensée de Troeltsch et les premières orientations. Il établira un lien de continuité entre les premières intuitions de jeunesse de Troeltsch et les travaux académiques de maturité intellectuelle.
Le deuxième chapitre portera sur « La situation scientifique et les exigences qu’elle pose en théologie » (1900). Nous y ferons ressortir son analyse de la crise religieuse actuelle et la justification par Troeltsch de la méthode historique en théologie.
Le troisième chapitre étudiera « À propos de la méthode historique et de la méthode dogmatique en théologie » (1900). Ce chapitre présentera les implications de l’analyse de Troeltsch sur la relation entre dogmatique et pensée historique sur le développement de la méthode théologique.
Finalement, le quatrième chapitre sera consacré à l’œuvre maîtresse de Troeltsch, «L’absoluité du christianisme et !’histoire de la religion» (1902). Il tentera de mettre en évidence l’originalité de sa solution normative, qui se situe entre l’idéalisme, !’historicisme et le supranaturalisme et qui constitue encore aujourd’hui, malgré ses carences, une source d’inspiration pour l’étude des problèmes normatifs et religieux de la société contemporaine.
Dans toute l’entreprise, nous nous efforcerons de mettre en évidence la dimension idéologique de la pensée de Ernst Troeltsch ainsi que les présupposés de sa théologie des religions. Pour ce faire, nous adopterons l’approche historico-critique. Nous établirons les liens à faire entre le contenu des textes et les principaux débats de l’époque, entre Troeltsch et ses détracteurs, et entre les différentes idéologies ayant cours en Allemagne à la fin du XIXe siècle début du XXe siècle. Et ce faisant, nous ne perdrons pas de vue les questions et défis de notre propre situation contemporaine.
AUX ORIGINES DE LA PENSÉE DE TROELTSCH ÉLÉMENTS BIOGRAPHIQUES
Si pour Troeltsch tout comme ses commentateurs, « L’absoluité du christianisme et Γ histoire des religions » (1902/1913) constitue son œuvre la plus importante, celle-ci est le fruit d’une maturation qui a été rendue possible grâce à l’éducation qu’il a reçue et les échanges avec ses collègues dans ses premières années d’enseignement. Ce premier chapitre cherchera à illustrer les intérêts académiques de Troeltsch et ses intuitions fondamentales pendant les 35 premières années de sa vie (1865-1900). Dans les deux premières parties, nous aborderons le milieu dans lequel il a grandi et la formation dont il a bénéficié, ainsi que les éléments qui caractérisent ses premières années d’enseignement à l’Université de Heidelberg (1894-1900). La troisième partie portera sur un événement particulier qui a cristallisé les préoccupations de Troeltsch et qui l’a forcé à rendre compte de sa position académique auprès de ses pairs et de sa communauté de foi. Cet événement, la querelle avec Julius Kaftan sur les problèmes de méthode en théologie, nous permettra dans les chapitres subséquents de mettre en lumière les écrits de Troeltsch qui ont suivi cette période, marqués par les problèmes posés par le supranaturalisme et la méthode dogmatique qui l’accompagne. Nous tenterons de montrer dans quelle mesure la question du supranaturalisme a été cruciale pour Troeltsch dans la période de gestation précédant la maturation de sa pensée.
1. LA FORMATION THÉOLOGIQUE
Troeltsch naît en 1865 dans une famille de confession luthérienne. Le climat familial dans lequel il grandit, son éducation et ses études, le préparent à se soucier du rapport entre
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science et foi dans le monde moderne, étant lui-même une preuve vivante de la possibilité mais aussi de la difficulté d’articuler un tel rapport. L’éducation religieuse familiale est ouvertement chrétienne et on y enseigne des valeurs morales avec un grand attachement. « Notre maison, raconte-t-il, a toujours été de foi chrétienne, sans aucune forme de dogmatisme ou de piétisme. Mais elle avait des mœurs chrétiennes auxquelles elle était fermement attachée »5. L’école s’inscrit en continuité avec ce climat de liberté familiale et les études qu’on y fait visent l’édification morale et la recherche de la vérité dans l’étude des classiques de l’Antiquité. On adopte une approche libérale, en ce sens que le jeune, aussi bien dans la famille qu’à l’école, est amené à développer par lui-même sa propre conviction et à s’approprier la religion6.
Dès son plus jeune âge, il est aussi imprégné par l’univers des sciences de la nature. Son père, médecin de profession, garde un œil ouvert sur les découvertes pouvant lui permettre de développer ses connaissances et ses compétences pour exercer son métier. Il est aussi à l’affût des développements de nouvelles théories scientifiques. Les divers ouvrages et objets dans la demeure familiale laissent une empreinte indélébile dans la mémoire de l’enfant. Il a appris très tôt à penser les questions qui le préoccupent dans le paradigme des sciences de la nature7. Vivant dans une famille où les sciences étaient à l’honneur, Troeltsch développe très tôt un intérêt pour le monde moderne. Il reçoit aussi une éducation chrétienne très libérale opposée à toute approche dogmatique du religieux. Dès son plus jeune âge, foi et science cohabitent sans que l’un ne voie en l’autre une menace ou un danger. Cette cohabitation de la science avec la foi, dans le respect mutuel, caractérisera les développements subséquents de sa pensée. Troeltsch fera un effort constant pour que l’une et l’autre soient mises à l’honneur.
Les études universitaires de Troeltsch montrent bien ses intérêts académiques. Lorsque les cours sont orthodoxes ou traditionnels, il exprime une distance ou un désintérêt. Au
Citation de Ernst TROELTSCH, Briefe an Friedrich von Hügel 1901-1923,10c. cit., p. 100 dans Γ ouvrage d’Alfred DOMAIS, Historicité et foi chrétienne. Une lecture du théologien Ernst Troeltsch, Sainte-Foy, Presses de !’Université Laval, 1995, p. 11.
Alfred DUMAIS, Historicité et foi chrétienne. Une lecture du théologien Ernst Troeltsch, p. 11-12.
Ernst TROELTSCH, « My books » dans Religion in history, Traduit de l’allemand par James Luther Adams et Walter F. Bense avec une introduction de James Luther Adams, Minneapolis, Fortress Press (coll.
contraire, lorsque les professeurs ou penseurs essaient de combiner foi et science, Troeltsch y voit des maîtres à penser ou du moins une certaine sympathie.
À son entrée à l’université, plusieurs choix se présentent à lui. C’est un jeune homme fasciné par plusieurs domaines d’étude. Même si le droit et la philologie l’intéressent, les véritables questions qui le préoccupent sont celles rattachées à l’histoire et à la métaphysique. Métaphysique dans son langage signifie une réflexion sur les valeurs dans l’histoire. « La théologie d’alors offrait pour ainsi dire la seule voie à la métaphysique et, par là-même, au problème captivant de l’histoire »8. C’est pourquoi il choisit la théologie comme domaine d’étude. La démarche qu’il se propose passe par l’étude comparée des religions, de leur histoire et de leur influence réciproque. C’est l’approche « de l’histoire des religions ». Mais son intérêt n’est pas seulement la compréhension de la phénoménologie religieuse, il veut aller au-delà d’une lecture purement descriptive de l’histoire pour en interpréter sa signification pour les hommes d’aujourd’hui. Au début de ses études, avant de se lancer, il n’a aucune idée de la façon dont concrètement vont pouvoir s’articuler ces deux pôles d’intérêt dans le domaine des études théologiques qui depuis des siècles, n’a que faire des questions historiques dans la mise en application de sa méthode dogmatique. La garantie du succès de son entreprise repose sur l’espoir qu’avec l’effervescence du climat scientifique ambiant et les échanges avec d’autres collègues d’étude, tout va prendre forme. Elle se fonde surtout sur la dimension profonde de sa foi. « Un vigoureux élan religieux naturel semblait garantir que tout allait fonctionner d’une façon ou d’une autre »9. Dès le début de ses études, le projet de Ernst Troeltsch est clair : introduire l’histoire dans le champ de la théologie, proposer une méthodologie différente de la dogmatique supranaturaliste traditionnelle.
Le premier contact universitaire est plutôt froid. Entré en 1884 à l’Université d’Erlangen, Troeltsch se lie d’amitié avec d’autres étudiants partageant son intérêt pour l’histoire. La faculté présente une théologie plutôt orthodoxe et préoccupée par des questions dogmatiques. Bien qu’assurant une foi solide, elle ne permettait pas d’établir des liens entre le
8 Ibid., p. 13. 9 Ibid., p. 366.
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christianisme et la culture moderne10. C’est pourquoi Troeltsch considère le rapport entre les étudiants et les professeurs comme « distants » : « Nous leur témoignions un respect plutôt distant... Nos intérêts étaient ailleurs, les uns portés vers les problèmes sociaux (c’était le cas de Bousset surtout), les autres vers la conception du monde que véhiculaient alors les sciences de la nature (c’était mon cas) »11. Néanmoins, Troeltsch fait la connaissance du professeur et philosophe Gustav Class qui se démarque des autres par sa volonté d’établir des ponts entre la science et la foi. Il apprend de lui l’importance d’utiliser la philosophie pour élaborer un discours théologique12. Class introduit Troeltsch a la philosophie idéaliste et à la pensée de Kant, Schleiermacher et Lotze. Il hérite de lui la notion d’interaction entre les contenus religieux et les individus et une vision croyante de l’histoire où Dieu n’est pas un principe régissant l’histoire mais une réalité qui se révèle dans l’action des hommes13.
Avec Lotze, que Troeltsch considère comme son maître à penser14, sa préoccupation pour les sciences et la foi se clarifie. Hermann Lotze, dont la pensée est aujourd’hui fort peu connue si ce n’est complètement oubliée, occupait une place de premier plan au XIXe siècle en Allemagne et d’autres pays comme l’Angleterre et les Etats-Unis. Paul Grimley Kuntz dans son étude sur Santanya et Lotze, affirme que Lotze était un philosophe très apprécié de la tendance libérale dans les années 1880-1890. Il aurait eu une envergure comparable à Kant et à Hegel dans les esprits de cette époque15. Enseignant à Göttingen16, l’importance de Lotze est si grande que F.C.S. Schiller dans un article de 1896, sent le besoin de justifier les critiques qu’il va faire du monisme de Herman Lotze.
La réputation de Lotze d’être un penseur prudent et avisé est tellement répandue que toute tentative de remettre en question la cohérence de ses arguments est naturellement perçue avec suspicion, et doit être pleinement et clairement établie
10 Hans-Georg DRESCHER, Ernst Troeltsch. His Life and Work, Traduit de l’allemand par John Bowden, Mineapolis, Fortress Press, 1993, p. 8-9.
11 Ernst TROELTSCH, « Die’ kleine Göttingen Fakultaät von 1890 », loe. cit., p. 282, cité et traduit par A. DUMAIS, Historicité et foi chrétienne. Une lecture du théologien Ernst Troeltsch, p. 14.
12 A. DUMAIS, Historicité et foi chrétienne. Une lecture du théologien Ernst Troeltsch, p. 14 13 Hans-Georg DRESCHER, Ernst Troeltsch. His Life and Work, p. 9-10.
14 Ernst TROELTSCH, « My books », p. 367.
15 Paul Grimley KUNTZ, Lotze’s System of Philosophy, Bloomington/London, Indiana University Press, 1971, p. 6.
16 Troeltsch ne connaît Lotze que par ses écrits, car celui-ci a quitté Göttingen pour Berlin lorsque Troeltsch arriva à Göttingen en 1886.
avant que les conclusions puissent être reçues. Puisque, cependant, aucun point de vue véridique n’est renforcé à long terme par le rejet pur et simple des objections à son égard, et qu’aucun point vue erroné ne peut être considéré comme bénéfique aux intérêts les plus élevés de l’humanité sans impliquer un profond divorce pessimiste entre la Vérité et la Bonté, je vais me risquer à établir mes raisons pour réfuter les succès de la preuve du Monisme de Lotze17.
Les écrits de Lotze tentent de concilier la perspective des sciences de la nature avec les intuitions fondamentales propres à la dimension religieuse de l’existence. L’introduction de son œuvre majeure, Microkosmus, manifeste une de ses grandes préoccupations : maintenir le bien fondé des sciences et de la foi et les mettre en relation. Son ouvrage porte sur le rapport existant entre la foi et l’âme. Après la disparition de la croyance aux systèmes cosmologiques avec le développement de l’astronomie, c’est au tour du microcosme humain et du rapport corps et âme à être remis en question. Médecin de formation, son approche tient compte des sciences de la nature et de la foi. L’histoire retient surtout de lui ses contributions dans le domaine de la psychologie. « Précurseur de la psychophysique » et fondateur de la psychologie médicale, ces théories vont influencer les travaux de Helmholtz et Wundt. De ses travaux, il est possible de retirer deux éléments de son influence sur la pensée de Troeltsch. Tout d’abord, comme le professeur Gustav Class, l’approche de Lotze tente de concilier les rapports entre philosophie et science plutôt que les durcir. Cette façon de faire se retrouvait déjà en germe dans le foyer familial en la personne du père Troeltsch, qui tout en manifestant une foi chrétienne, se passionnait pour les sciences de la nature. La deuxième influence se manifeste dans l’orientation psychologique des premiers travaux intellectuels de Troeltsch, plus précisément dans son article sur l’autonomie de la religion.
Après une année d’étude à la faculté d’Erlangen, Troeltsch se lance dans l’aventure de la grande capitale. Il entreprend une année d’étude à l’Université de Berlin (1885-1886). Ce séjour lui fait découvrir la dimension culturelle et architecturale de cette grande ville, un haut lieu de stimulation intellectuelle. Sur le plan théologique, il ne progresse pas beaucoup. Il suit pesque exclusivement des cours de Théodor Kaftan18. Mais il consacre beaucoup d’effort à ouvrir ses horizons intellectuels. Drescher dit de cette période que ce fut pour Troelsch une
17 Ferdinand Canning Scott SCHILLER, Humanism. Philosophical Essays, Londre/New York, Macmillan, 1903, p. 62.
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occasion de confronter le christianisme à l’esprit du temps. « C’est là que s’établirent les fondements de sa capacité d’analyse de la situation scientifique de son temps et de la confrontation de la théologie avec l’esprit du temps »18 19. L’année suivante, il est attiré à Göttingen par le charisme du professeur Albrecht Ritschl. Suite à une visite dans cette ville, il décide d’y poursuivre ses études.
C’est à Göttingen que se forme réellement le groupe d’amis qui va plus tard devenir « l’École d’histoire des religions »20. Les principaux membres de ce groupe sont Bousset, Wrede, Rahlfs, Hackman, Weiss et lui-même. Durant leurs études, ils se font initier par les professeurs Paul de Lagarde et Bernard Duhm. De Lagarde avait une approche philologique des textes de la Bible et Duhm étudiait la religion chrétienne avec la méthode de l’histoire des religions21. Durant la même période, ils suivent les cours d’Albrecht Ritschl, qui concilie l’approche dogmatique avec une préoccupation pour la situation ecclésiale contemporaine. Sa théologie affirme que même s’il n’est pas possible de prouver historiquement que la vie de Jésus est la révélation la plus parfaite et définitive de Dieu, le croyant par sa foi est à même de poser ce jugement. Malgré le respect et la déférence qu’inspire le professeur Ritschl et ses qualités exceptionnelles (« son autorité, son enthousiasme avaient, semble-t-il, l’effet d’un véritable stimulant »22), le groupe dont Troeltsch fait partie sent le besoin de se dissocier de cette perspective dogmatique pour se pencher davantage sur les origines du christianisme du point de vue de l’histoire des religions. » On rêvait alors de faire une « histoire comparée des religions »23. Un jugement sur l’absoluité du christianisme tel que le propose Ritschl, n’a aucune valeur normative du point de vue de l’histoire. Chacun de leur côté, les membres du groupe d’histoire des religions vont propager leurs vues. Seul Troeltsch cependant va tenter de concilier les résultats de ces travaux avec une perspective croyante métaphysique.
À l’Université de Göttingen, Troeltsch a l’occasion de formuler plus concrètement ses intérêts théologiques. C’est surtout grâce à la présence de compagnons d’étude qui partagent
18 Alfred DUMAIS, Historicité et foi chrétienne. Une lecture du théologien Ernst Troeltsch, p. 16. 19 Hans-Georg DRESCHER, Ernst Troeltsch. His Life and Work, p. 16.
20 Mouvement qui favorisait l’étude du christianisme et des religions à partir d’un point de vue historique. 21 Alfred DUMAIS, Historicité et foi chrétienne. Une lecture du théologien Ernst Troeltsch, p. 17. 22 Ibid., p. 17.
des intérêts similaires, qui peuvent échanger et mettre un point de vue commun dans les grandes lignes. Il est caractéristique que Troeltsch soit considéré comme le leader de ce groupe. En lui se trouve un souci d’étudier le christianisme d’un point de vue strictement historique pour ensuite dégager la signification d’une telle vision pour la foi, ce qui lui vaut le surnom de « systématicien » du groupe.
Π. LES DÉBUTS DE LA CARRIÈRE UNIVERSITAIRE
Les études de Troeltsch terminées, celui-ci entreprend une formation afin de devenir pasteur. Sur quarante candidats, il se classe parmi les meilleurs et obtient une bourse pour faire un voyage d’étude. Il ira en Suisse en 1893. Dans cette formation de séminariste, il a l’occasion de toucher à divers aspects de la vie pastorale : administration des sacrements, rencontre des membres de la communauté, etc. C’est pendant cette période que se confirme son désir de pousser plus loin les études déjà entreprises24. L’intérêt de Troeltsch pour la religion n’est pas seulement académique ou intellectuel. Même s’il n’est pas allé au bout de sa formation, il a néanmoins suffisamment confiance en son sentiment religieux pour se considérer un candidat apte à diriger une communauté chrétienne. Cette préoccupation pour la vie des croyants sera manifeste, surtout dans son travail sur 1’« Absoluité du christianisme et l’histoire des religions ». Les enjeux ne sont pas seulement académiques, ils sont aussi pratiques. La partie sur les considérations existentielles des croyants au chapitre V et la théorie sur l’empathie hypothétique (ch. ΙΠ) en témoignent.
En 1889, Troeltsch obtient la permission de compléter une licence en théologie à Göttingen. Sa recherche manifeste déjà une pensée d’histoire des religions25. Dans le grand projet de déterminer la place qu’occupe le christianisme dans le développement historique universel, il décide d’étudier surtout la naissance de la modernité et les problèmes qui y sont rattachés. Auparavant, il a déjà préalablement étudié les origines chrétiennes, la période patristique et le Moyen Age26. Cette étude le pousse à réfléchir davantage sur la naissance de la période moderne qui est marquée par l’essor d’une culture séculière autonome, se
24 Hans-Georg DRESCHER, Ernst Troeltsch. His Life and Work, p. 34-35. 25 Ibid., p. 40.
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démarquant de la culture et la pensée orthodoxe traditionnelle. Son étude sur les réformateurs Gerhard et Melanchton le pousse à reconnaître que ceux-ci ont utilisé des concepts empruntés au stoïcisme contrastant avec les développements dans la culture séculière26 27. La conclusion de son travail est que ce sont les Lumières et non pas les réformateurs qui ont donné le dynamisme politique, culturel et économique à la modernité et à la philosophie du XVIIIe siècle. La conséquence directe de ce succès des Lumières est de diminuer considérablement l’influence de !’Église et de la théologie fondée sur une perspective supranaturelle, les deux étant limitées à leur seul secteur pratique et religieux28. Ce travail d’habilitation duquel il espère recevoir l’autorisation d’enseigner témoigne des préoccupations majeures et des fondements de sa théologie à venir. Déjà on y retrouve un thème omniprésent dans son œuvre. Le moteur de la modernité est la pensée séculière, scientifique, et la cause réelle de la transformation de la situation religieuse.
À l’été 1891, Troeltsch commence son enseignement à Göttingen. Pendant son séjour, l’ancien groupe d’étudiants préoccupé de question d’histoire des religions se réunit et forme un petit cercle. Ce groupe, vu avec suspicion par plusieurs professeurs de la faculté, reçoit le surnom de « petite faculté » (faculté dans la faculté). Ce qui les caractérise, c’est leur intérêt pour les questions concernant l’influence des autres religions sur l’origine et l’évolution du christianisme, l’étude des textes bibliques avec la méthode historico-critique. Troeltsch apprécie particulièrement la contribution du professeur Paul de Lagarde à leurs travaux. Il apprend de lui une méthode historique qui propose de placer la religion dans l’histoire et qui rejette toute perspective dogmatique et spéculative voulant isoler le phénomène chrétien de son contexte ambiant en lui donnant un caractère surnaturel particulier. Harnack et Wellhausen ont aussi eu une influence méthodologique sur le groupe, lui donnant un caractère non- dogmatique, par la considération du religieux comme phénomène existentiel, comme fait d’expérience. Nécessairement dans leurs travaux, surviennent des questions normatives, comme la place du christianisme dans l’histoire des religions ou l’autorité de la Bible comme document de foi. Troeltsch est particulièrement préoccupé par ces questions et il reçoit le
26 Troeltsch, My Books, p. 368. 27 Ibid., p. 369.
surnom de « systématicien » du groupe par ses collègues, à cause des préoccupations dogmatiques, métaphysiques et méthodologiques de ses travaux en théologie29.
Six mois après le début de sa carrière, Troeltsch se voit offrir un poste de professeur extraordinaire à Bonn. La période de Bonn marque un progrès dans sa démarche intellectuelle. D’une part, ce séjour confirme son attachement pour les discussions entreprises avec ses amis de Göttingen. Il le manifeste ouvertement à son ami Bousset dans sa correspondance30. D’autre part, il règne à l’Université un climat d’ouverture qui le stimule à s’ouvrir à des représentants d’autres disciplines. Un de ses proches collègues dit du Troeltsch de l’époque que « déjà, il avait jeté les bases de son programme de théologie : devant la rupture que la modernité avait introduite entre l’Église et le monde, Troeltsch cherchait de nouveaux fondements à la foi chrétienne, voulait tirer de la conscience religieuse une force de vérité, ce qu’il appellera plus tard un a priori religieux »31. C’est aussi selon ses dires le moment où il s’est détaché complètement de l’influence de son professeur Ritschl, acquérant ainsi sa propre autonomie de pensée32.
Encore une fois, la situation change rapidement pour Troeltsch. Il est appelé à la fin de l’année 1893 à enseigner la théologie systématique au trimestre d’été 1894 à l’Université de Heidelberg. La situation de Troeltsch à l’intérieur de la faculté est ambiguë. Le collègue immédiat de Troeltsch à l’intérieur même de la faculté en systématique, Lemme, est un fervent défenseur de l’orthodoxie, qui ne cesse de reprocher la trop grande tendance libérale au sein de la faculté. Les autres collègues de Troeltsch lui sont de peu d’intérêt. Il considère très négativement son lieu d’enseignement. « Il est déplorable que ce soit une faculté aussi morte et sans vie »33. Entre temps, il maintient ses liens avec ses anciens amis de Göttingen et manifeste de l’intérêt pour leurs travaux intellectuels qu’il envisage très positivement. Il commente un texte de Bousset paru en 1895 :
29 Ibid., p. 45-46. 30 Ibid., p. 48.
31 Alfred DUMAIS, p. 24. 32 Ibid., p. 24-25.
33 Hans-Georg DRESCHER , Ernst Troeltsch, His Life and Work, p. 62. Tiré d’une lettre à W. Bousset, le 23 juillet 1895, UB Göttingen, parue dans Dinlker-von Schubert, Ernst Troeltsch (no 21), 29.
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Je décèle le travail de ce qui, si je puis m’exprimer ainsi, est une caractéristique commune de la petite faculté de Göttingen, une méthode d’histoire des religions sans restrictions qui étudie en termes purement historiques et philosophiques les sources variées sur le mouvement religieux qui a supporté et entouré la chrétienté. J’ai constaté ceci dans le livre de Gunkel, et je retrouve la même chose dans tes travaux. Wrede travaille de façon similaire... C’est un véritable accomplissement34.
En 1897, son activité intellectuelle et son cercle d’amitié sont stimulés par l’arrivée d’Adolf Deissmann (1866-1937). Tout comme Troeltsch, il s’intéresse à l’histoire des religions et à la méthode historique. Il a aussi une inclinaison vers les questions politiques et sociales. Malgré son manque d’intérêt pour ses collègues et les conflits avec Lemme, l’attitude de Troeltsch en est une de conciliation plutôt que de confrontation.
Également en 1897, il développe une amitié avec le sociologue Max Weber, qui portera de nombreux fruits. Plus tard, ces deux amis et leur femme partageront la même maison, un couple habitant au premier étage, l’autre le second. Ils feront ensemble un voyage aux États-Unis pour participer à un colloque.
Pendant cette période, les intérêts de Troeltsch sont tournés vers le développement de sa pensée théologique et !'établissement de liens avec des professeurs à l’extérieur de sa propre faculté de théologie. Cette attitude est caractéristique de ses intérêts académiques tournés à la fois vers le christianisme et la modernité. Il se lance dans des réflexions systématiques théologiques et il manifeste une avidité d’apprendre de disciplines scientifiques différentes de la sienne. Il passe par l’histoire, la psychologie, la sociologie, la politique en conservant dans tous ses travaux une préoccupation philosophique et métaphysique, essentiellement théologique.
La carrière universitaire de Ernst Troeltsch a suivi un déroulement particulièrement fructueux. À l’âge de vingt-six ans, il est nommé privatdozent. À vingt-sept ans, il est professeur de théologie. Ce succès extérieur masque une pensée qui n’est pas encore parvenue à pleine maturité. Lorsqu’il est nommé professeur à Bonn, il n’a publié qu’un document, sa thèse de licence sur les réformateurs Gerhard et Melanchton. Ce document, rappelons-le,
Ibid., 27.
étudie la philosophie des réformateurs qui malgré ses aspects innovateurs demeure supranaturaliste.
À Heidelberg, il doit négocier l’espace académique de la théologie fondamentale avec un collègue supranaturaliste radicalement opposé à ses vues intellectuelles. En contrepartie, ses amis de Göttingen continuent leurs travaux et l’œuvre de la « petite faculté » commence à prendre de l’ampleur. Mais chez Troeltsch, il manque encore une occasion de mettre à jour sa pensée, la façon dont il comprend le problème méthodologique de la théologie contemporaine et les moyens d’articuler une pensée normative respectueuse du paradigme contemporain. L’occasion lui est donnée lors de la publication de son premier article sur l’autonomie de la religion (Die Selbständigkeit der Religion, 1896). L’ampleur de cet article et l’ambition derrière ce projet font de cette publication une première piste d’interprétation de l’œuvre de Troeltsch. La réaction des collègues de Troeltsch à ses premiers travaux l’a par la suite poussé à spécifier davantage son projet, à prendre un axe plus définitif dans le sens de l’histoire des religions dont on sent encore l’influence dans «La situation scientifique et les exigences qu’elle pose en théologie » (1900), « À propos de la méthode historique et de la méthode dogmatique en théologie » (1900/1913), «L’Absoluité du christianisme et l’histoire des religions » (1902/1913). Ces travaux sont marqués par un impératif de justifier la méthode historique face à la méthode dogmatique supranaturaliste et à développer une méthode alternative capable de justifier le point de vue religieux normatif respectueux du paradigme scientique moderne. Afin de prouver notre propos, nous allons traiter dans la partie qui suit des événements majeurs qui ont forcé Troeltsch à exprimer son jugement négatif à l’égard du supranaturaliste et justifier son point de vue en faveur de l’histoire.
III. LA CONTROVERSE AVEC KAFTAN
En 1895-1896, Ernst Troeltsch publie donc un article en trois parties dans la revue Zeitschrift für Theologie und Kirche. La publication s’intitule « L’autonomie de la religion » et compte au total environ 180 pages. Selon H.G. Drescher, l’entreprise de Troeltsch aurait été trop ambitieuse. Il ne serait pas parvenu à justifier son point de vue. Il n’en reste pas moins que cette œuvre demeure significative des intérêts de Troeltsch et de l’angle sous lequel il attaque les questions qu’il se pose. [Troeltsch aurait essayé de couvrir un champ trop large
21
dans cet ouvrage]35. Nous n’essaierons pas de critiquer cette appréciation de Drescher. Notre propos est plutôt de démontrer le lien entre les questions abordées dans le débat avec Kaftan par rapport au contenu de l’article et les publications qui vont suivre dans les années 1900- 1902. Nous nous contenterons donc de tracer les grandes lignes de cet article d’après ce qu’en disent les commentateurs et d’établir un parallèle entre le débat qui s’ensuivit et la publication des œuvres qui font l’objet de ce mémoire.
Troeltsch entend démontrer dans « L’autonomie de la religion » les limites du supranaturalisme et de l’idéalisme, ainsi que la validité de la méthode historique comme seule méthode capable d’apporter une réponse religieuse normative au monde contemporain. Le supranaturalisme propose une vérité religieuse donnée une fois pour toute comme norme de la foi, et l’idéalisme propose la vérité religieuse comme étant un but vers lequel tendent toutes les religions, pour avoir accès à la vérité contenue dans la religion. Méthodologiquement, la seule façon d’étudier le phénomène religieux est la méthode historique. Conformément aux données dont témoigne l’histoire, toute religion est un phénomène autonome qui se développe selon ses propres lois, sa propre dynamique et qui a sa culture propre. Il n’est donc pas possible d’affirmer la vérité religieuse comme une norme de foi donnée une fois pour toutes comme le fait le supranaturalisme, puisque cela ne respecte pas l’idée de développement historique et l’idée de naissance du religieux dans un contexte qui l’influence. Il n’est pas non plus possible de postuler, comme le fait l’idéalisme, que les religions se développent sous la gouverne d’un principe religieux transcendant, et que toutes les religions tendent vers la « religion absolue », « l’essence de la religion », puisque cette affirmation ne correspond à aucune réalité observable et qu’elle est contredite par l’étude empirique des faits historiques. S’il y a un sens à l’histoire, il faut le découvrir grâce à une philosophie de l’histoire qui étudie le développement des religions de leurs origines jusqu’à aujourd’hui36. C’est cette dernière option que favorise Troeltsch puisqu’elle suppose d’abord le respect de la pensée historique et de l’autonomie de la religion, pour chercher ensuite les normes dans l’histoire.
Ibid., p. 75. Ibid., p. 75-76.
35 36
Afin de démontrer l’autonomie de la religion, il propose deux moyens ou deux voies. En psychologie de la religion, il essaie de démontrer l’origine de la religion dans l’expérience religieuse (plutôt que dans une irruption du surnaturel dans le naturel ou l’influence d’un principe transcendant sur son développement). La religion est considérée comme étant la manifestation d’un sens particulier de l’être humain qui émane de l’âme entière et non pas simplement de la faculté intellectuelle. En réaction aux critiques réductrices à l’égard de la religion, particulièrement celle de Feuerbach qui prétend que la religion est fondée sur une illusion, Troeltsch ne croit pas qu’il soit possible d’affirmer que des peurs primitives aient forcé les hommes à créer une religion pour combler un besoin de sécurité. La religion proviendrait plutôt d’un véritable besoin qu’a chaque humain, donc un besoin universel. En tant que théologien, il va plus loin que la simple constatation clinique qu’il existe chez l’homme un désir d’infini. Il affirme que ce vers quoi tend la foi est quelque chose d’objectif, de réel et véridique. Il explique l’expérience religieuse comme l’expérience d’être porté par le mouvement du divin vers nous et d’autre part par une expérience intérieure de l’âme humaine étudiée par la psychologie. La religion a comme base la relation à Dieu et ne peut être comprise qu’en fonction de celle-ci37. Elle a concrètement vu le jour lorsqu’une communauté a fait cette expérience et l’a partagée. La naissance du supranaturalisme, !’établissement de ces expériences grandissantes de révélation sous forme d’objets possédés par la tradition, est plutôt le fruit du péché et de la faiblesse humaine38. Quant à savoir en quoi consiste ce divin, vers quoi tend l’expérience, il avoue ne pas être parvenu à déterminer quelque chose de précis, le propre de l’expérience religieuse étant justement de laisser un vide qui n’est comblé que par après par des concepts comme Dieu, la réalité qui nous entoure ou Jésus.
En histoire des religions, il essaie de faire le lien entre cette structure commune de l’expérience religieuse dégagée par la psychologie de la religion et les manifestations concrètes des religions dans l’histoire. Il pense qu’il sera possible, à partir de la psychologie, d’étudier objectivement les tangentes religieuses qui traversent l’histoire et éventuellement de percevoir un but commun à l’ensemble de l’humanité et au développement de l’histoire. Ce point de vue historique sert à la fois de solution normative et de critique du supranaturalisme
37 Ibid , p. 77. 3* Ibid., p. 78.
23
et de l’idéalisme. L’approche idéaliste a proposé l’existence d’un principe posé a priori, influençant le déroulement de l’histoire, ce qui est contredit par la science contemporaine. La théologie supranaturaliste rejette le développement historique en posant des lois et normes religieuses immuables ; son approche est non historique parce qu’elle n’accepte pas l’idée d’une religion en constant développement. Troeltsch, influencé par la vision idéaliste mais voulant s’en détacher, voit dans la démarche historique la possibilité de découvrir le principe qui régit le développement de l’histoire. Il est possible de le déceler car en influençant l’histoire, ce principe laisse des traces de ce qu’il est et il s’y révèle, toujours de façon plus complète. « Le critère se développe dans l’histoire elle-même, pour autant que le phénomène supérieur comporte la certitude de son pouvoir et de sa profondeur plus grands »39. C’est ce principe qui unit mutuellement les hommes et la nature, et qui les rattache au cours de l’histoire en une réalité qui déploie sans cesse sa potentialité. Pour Troeltsch, ce principe réside en Dieu lui-même. Il assume qu’il y a une connection entre la nature et le monde de l’esprit, qu’il y a un principe spirituel qui travaille la nature elle-même. Il perçoit le développement de l’histoire comme le fruit de l’action conjointe de l’homme et du divin40.
La difficulté de la démarche réside surtout dans la détermination de critères pour évaluer les différentes religions. Ici, la pensée de Troeltsch fait intervenir le jugement sur le niveau de développement des cultures et des religions qui y sont liées. Les religions dans les cultures dites « matures » sont considérées comme ayant un niveau de développement plus élevé. Dans cette perspective, le christianisme est considéré comme étant « le développement le plus profond, le plus puissant et le plus riche de l’idée religieuse »41, car c’est lui qui a poussé le plus loin la dimension morale et spirituelle de Dieu et de la foi ; les autres ayant conservé des éléments de religion naturelle sont considérées comme étant moins développées. Pour Troeltsch, l’histoire des religions procure une fondation pour poser un jugement objectif sur l’absoluité du christianisme42.
Ibid., p. 80. Citation de la revue Zeitschrift für Theologie und Kirche 6, 78. Ibid., p. 80.
Ibid., p. 83. Citation de la revue Zeitschrift für Theologie und Kirche 6, 206. Ibid., p. 80-81.
39 40 41 42
À cette publication de Troeltsch le professeur Julius Kaftan réplique par un article intitulé « L’autonomie du Christianisme ». Son titre exprime la position de l’auteur, sa dimension critique et polémique à l’égard de Troeltsch : plutôt que de considérer le christianisme comme une religion équivalente aux autres d’un point de vue historique, celui-ci accorde un statut particulier au christianisme parmi les religions. Ce qui permet au christianisme d’occuper cette position singulière est son caractère révélé. Julius Kaftan fait donc la promotion de la thèse supranaturaliste. Le problème qui préoccupe Kaftan est la justification normative du christianisme face aux développements de la science moderne. Pour lui, cette justification normative ne peut passer que par l’affirmation de son caractère absolument vrai et immuable. Et cette absoluité ne peut être acquise que par une affirmation de foi qui prend la forme du supranaturalisme. Selon lui, il n’est pas possible, comme a voulu le faire Emst Troeltsch, de parvenir à un tel jugement par une démarche comparative historique où toutes les religions sont placées sur un pied d’égalité. À ses yeux, les considérations de philosophie de la religion sont des outils que la théologie peut utiliser mais qui ne peuvent en aucun cas constituer la base d’une théologie moderne. La révélation (Jésus- Christ et les Écritures) seule est le fondement de la théologie, car elle seule perdure alors que les philosophies changent avec les époques. Kaftan voit la nécessité en théologie de distinguer !’observation des faits et !’établissement d’idéaux. Or tout ce qui concerne les idées-idéaux appartient à la philosophie et est par conséquent sujet aux variations. La théologie ne porte uniquement que sur la révélation surnaturelle qui elle est immuable43.
Ces critiques de Kaftan à l’égard de Troeltsch sont justifiées si l’on établit le système supranaturaliste comme la norme en théologie. En effet, comme le mentionne avec justesse Kaftan, d’un point de vue historique, il n’est pas possible d’affirmer l’absoluité du christianisme, et c’est d’ailleurs le reproche que Troeltsch adresse à l’idéalisme. Si Troeltsch fonctionnait selon les principes de Kaftan, il serait obligé de reconnaître son incohérence, son incapacité d’affirmer l’absoluité du christianisme. Mais Troeltsch fonctionne selon des principes différents. C’est ce qui le poussera à dire que dans le débat, il s’agit de « questions de méthodes ». Car à l’aide de la méthode historique, Troeltsch remet en question les fondements de la théologie supranaturaliste dogmatique. Et il considère sa démarche légitime
Ibid., p. 89.
25
puisque la méthode historico-critique peut être appliquée avec succès pour l’étude de tous les phénomènes religieux, y compris le christianisme.
Dans ce débat, l’enjeu est de déterminer si l’on doit continuer à utiliser l’approche supranaturaliste qui fait fi des considérations historiques pour situer les réalités chrétiennes dans un monde distinct, ou se verser dans des approches qui considèrent les religions et le christianisme comme des réalités historiques, avec le risque du relativisme que cela encourt. Dans une réplique à Kaftan, Troeltsch explique que son intention est d’assurer la survie du christianisme dans la crise moderne marquée par l’historicisme et le danger du relativisme culturel à outrance qui finit par nier toute normativité par un relativisme infini. De son point de vue, et c’est là l’intérêt majeur de Troeltsch, sa lucidité, il n’est plus possible de faire marche arrière, de regretter l’époque du passé et de s’accrocher à des réalités qui n’ont plus cours. Il s’agit de s’approprier l’histoire et de s’en servir pour établir un nouveau fondement pour la foi et pour la théologie.
Finalement, Kaftan répond que son article était à propos d’éléments contradictoires dans la méthode de Troeltsch, soutient qu’il n’est possible d’affirmer l’absoluité du christianisme qu’en adoptant une perspective supranaturaliste. Mais comment accuser Troeltsch d’incohérence, puisqu’il adopte un point de vue historique et que le débat entre les deux est justement un débat sur la validité de leur méthode respective44 ?
CONCLUSION
Troeltsch a senti la nécessité de renouveler la théologie pour l’adapter au monde moderne et pour donner à la religion une signification existentielle renouvelée. La rédaction de l’article sur Γ« Autonomie de la religion» et la querelle avec Julius Kaftan ont mis en évidence la difficulté de son projet et aussi son désir d’adopter une méthodologie moderne. Le protestantisme libéral de sa famille et son éducation de base ont constitué un terreau où ont pu prendre naissance et croître mutuellement les deux pôles de la carrière et de la vie de Troeltsch : la science et la foi. Le projet de Troeltsch se confronte donc d’une part avec le
Ibid., p. 92-93.
supranaturalisme et l’idéalisme qui font la promotion de l’absoluité du christianisme, et d’autre part avec l’empirisme et le positivisme qui réduisent et relativisent toute réalité religieuse. Son projet doit prendre en considération ces différentes tendances tout en conservant sa perspective originale. L’intérêt de cette démarche intellectuelle est que malgré toutes les incertitudes qu’elle soulève, elle est mue par un désir religieux et une foi profonde que d’une façon où d’une autre, les choses vont aboutir45. La foi religieuse de Troeltsch lui sert de guide tout au long de sa démarche pour confirmer la validité de ses développements.
Il nous reste maintenant à déterminer la continuité entre les orientations que Troeltsch a prise dans ces premières années académiques et la période étudiée dans le mémoire, celle des trois textes, entre 1900 et 1902, sur la méthode en théologie.
Ernst TROELTSCH, « My books », p. 366.
Chapitre 2
LA THÉOLOGIE FACE À LA SITUATION SCIENTIFIQUE
La question de la science en théologie se trouve abordée ici par Troeltsch sous le thème de « La situation scientifique et les exigences qu’elle pose en théologie » (1900). Alors que la théologie se définit habituellement comme la « science de Dieu », Ernst Troeltsch veut la transformer dans le sens d’une science des religions au sens moderne du terme. Il veut que le religieux soit considéré sous l’angle des sciences modernes, comme un objet empirique sur lequel on peut appliquer toute les méthodes historiques. Cette approche provoque la remise en question des anciens modèles normatifs et des fondements de la méthode théologique. Elle pose la question de comment produire des connaissances religieuses absolues pouvant faire sens à la foi des croyants, alors qu’une approche scientifique se contente de décrire objectivement et avec détachement les différentes manifestations historiques de la religion et les structures psychologiques qu’elles contiennent ? Il soulève ainsi la question de la normativité de la théologie comme science.
L’article fut d’abord présenté à la « Conférence ecclésiale saxonne de Chemnitz », sous forme d’allocution orale. Troeltsch entend y montrer les problèmes posés par la science à un public qui, bien qu’il soit ouvert aux questions scientifiques, ne réalise pas l’ampleur et la portée de la révolution provoquée par les sciences dans tous les domaines de la vie humaine, y compris le champ religieux. En effet, la « Conférence » est un organisme ayant comme but de faire connaître les résultats de la théologie au grand public et de diminuer par là même l'opposition entre religion et science entretenue par les milieux conservateurs et orthodoxes. Elle manifeste une confiance en l’apport que l’histoire pourra donner pour améliorer la compréhension du christianisme, refusant toute entrave dogmatique pouvant mettre un frein à la recherche scientifique. Sa composition est assez diversifiée. Parmi ses membres, on trouve
des théologiens, des pasteurs, des enseignants et des membres de professions libérales. Elle organisait deux fois par an une journée où deux personnes étaient invitées à donner une conférence, l’une sur un sujet théologique scientifique et l’autre sur une question pratique. La théologie qu’on y privilégie est relativement libérale et on considère comme allant de soi une collaboration entre une théologie se fondant sur des présupposés scientifiques et la religion46. Toutefois, selon J.-M. Tétaz, de ses débuts jusqu’en 1902, on semble privilégier une théologie moderne peu avant-gardiste. Hormis Ernst Troeltsch et son ami Willhem Bousset, les autres conférenciers sont des représentants de l’École de Ritschl ou des penseurs encore plus conservateurs47.
Le présent chapitre suivra la démarche de Troeltsch dans « La situation scientifique et les exigences qu’elle pose à la théologie ». Il sera divisé en deux parties, l’une correspondant à la période chrétienne antique et l’autre à la période moderne. Chacune des parties analysera la relation qu’ont entretenues science et religion dans ces périodes historiques respectives. Nous chercherons à illustrer pourquoi et comment se pose le problème normatif de la théologie aux penseurs contemporains. Nous analyserons aussi les présupposés et fondements sur lesquels Troeltsch veut fonder sa théologie comme science de la religion.
Une note avant de se lancer dans l’étude. Pour traiter du sujet, Troeltsch utilise une notion très large des mots « science » et « religion ». Il cherche à rendre compte de l’évolution de celles-ci, d’un point de vue historique. Selon cette perspective, il n’y a pas une seule science ou religion, mais des sciences et des religions telles qu’elles se sont manifestées dans l’histoire. Ainsi, une forme de science et de religion voient le jour dans l'Antiquité, et une autre dans la modernité.
Jean-Marc TÉTAZ, « Notice historique », dans Histoire des religions et destin de la théologie, Édition établie et commentée par Jean-Marc Tétaz avec la collaboration rédactionnelle de Lucie Kaennel, introduction de Pierre Gisel et Jean-Marc Tétaz, Paris/Genève, Cerf/Labor et Fides (Passages), 1996, p. 359-362.
Ibid., p. 364
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