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Fragments
suivi deBrèves
by Dominique CHICOINEA thesis submitted to the
Faculty of Graduate Studies and Research in partial fulfillment of the requirements
for the degree of Master of Arts
Department of French Language and Literature McGill University, Montreal
...
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ISBN
0-612-05369-5
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Ct..: mt~mdlr·_.· d'éct"lture llttf:!t".:lire comportf~ un texte (;r-itiqll'-~ t!t un texte dt..: créatIon.
Le texte critique, intitult:: Fra9m~nt;s, t.ente de faire
ressortir les caract(ristiques particuli~res à l'écriture en
f,·a'Jments. l,'analys"-" théorique s'intér"-"sse à la problématique g6nérique que soulève ce type d'écriture ainsi qu'à ses effets
sur la lecture. La dernière partie du texte est consacrée au
contexte social dans lequel l'écriture en fragments prend son
essor.
Le reeue i 1 Brèves est composé de qua terze textes de
création dont certains ne comptent que quelques lignes.
Représentants de différentes générations. les personnages de
Brèves sont saisis dans un moment particulier de leur vie. La
plupart des personnages font partie d'un couple. et pourtant.
•
•
•
ABSTRi\CT
This thesis on lilerary ,",'riL i.ng I,..__~onsists 1,)[ d ""t'lt 11:' _,nd of a fiction.
The cl"itic ent.it.led Fragments, ...tttcmpts to brlnq ('lI.ll th(-,
characteristics of fra~lmèntary writing .. Th~ tbe'oric .1n ...t1ysis
conc~rns the gener~c problematie of sueh writing and 1ts
effeets on lecture. The last part of the t,,,,t is devllt.,d to
the social context in whieh the f ragmentary \.r i t lng tak.,·s
place.
The creation Brèves contents forteen short stories.
Representing different generations. the charaeters of Br~ves
are seized in a particular mc.ment of their Ilve". Most of the
characters are part of a couple; nevertheless, they cannot get away from loneliness.
•
,d remerc.ler mon directeur de th~se. monsieur
•
•
,J~~n-Pl~rre 8l)ucher, pOllr s~s judicieux conseils et sa grande
d lsponibi.lt(~.
~lcrci aUSSl à Lucie Blanchet et à Daniel Pigeon pour
...
TABLE DES MATIERES
Introduction:
Fragmentaire et fragmentaI La brièveté
Le manque
Ouverture du texte fragmentaI Comment lire les fragments?
Le fragment est-il un genre littéraire? Fragment et totalité
Contexte social et contenu des oeuvres fragmentales Conclusion Bibliographie
•
•
•
...
PREMIERE PARTIE:
...
DEUXIEME PARTIE:
Reprisage Chinoiserie L'Opportuniste La route La Belle échappée La rentrée Entrevue L'Organisatrice Le Beau Brummel Divergence L'amie Le voleur La SirèneOeil pour oeil
Fragments
Brèves
p. l p. ~ p. l::! p. 16 p. 18 p. :!5 p. 28 p. 30 p. 32 p. 37 p • 41 p. 47 p. 52 p. 58 p. 60 p. 65 p. 70 p. 73 p. 78 p. 84 p. 90 p. 92 p. 97 p. 104 p. 110•
•
•
Première partie
•
Le texte br~~f a connu, en Fr':lnCt' ~""l dU QUt"'bt~.,. UIll'
évolution importante depu.ls les \"in~lt dern10rt."s ,-lI\nl~l·S. P.lt"ml
les textes brefs, on trouve la th.Hl\·t~llr-:". bit:"n sùr. m.lIS
également. bien que plus d.lscret. le fragment. 1.'6crltllre t~n
fragments a longtemps tSté associ6c au textt-" in\·oll)nt<-'lil·'''Il\(''nt
inachevé, interrompu par exemple par la mort d.~ l·aut.~ur .,u. dans certains cas. incomplet pa rce que C'crta incs pd I·ti.t_~S Sl)IÜ
demeurées introuvables. Toutefois, le fragment dé.libt~rtS.
•
•
celui qui vise intentionnellement la fragmentation, ct mérité
l'attention des écrivains et des théoriciens de la littérat.ure depuis quelques années.
Le terme "fragment" englobe des textes disparates et difficiles à classer: le poème en prose par exemple, les pensées, les notes, les idées, les bribes de textes, les brouillons, les saynètes. Ces textes ont en commun 1a brièveté, la discontinuité et l'inachèvement. ris s'opposent aux genres littéraires continus, comme le roman par exemple. Le fragment est, par sa nature même, difficile à définir. Aussi, nous ne prétendons pas en donner une définition en bonne et due forme. Ce qui nous intéresse, c'est toute la problématique générique que soulève l'oeuvre en fragments et le questionnement qui en découle. Quels sont les différents types d'écrits en fragments? Possédent-ils des caractéristiques inhérentes qui nous permettraient de leur attribuer le statut de genre littéraire à part entière? Quelles sont les implications, aux niveaux formel et scriptural, d'une telle écriture? Le lecteur, par exemple, ne réagit pas de la même façon devant un texte suivi et devant un
modifIée':' Les fraqm(~nts constitu.::nt-ils un ..~ pdrti.~ d'un tOllt
ou dOlvent-ils être considérés comml:~ des t(~xtes autonomes,
i ndl~pendtlnts d'un t ou t eng 1Ob".lllt? Fin;ilement, ddns quel
contexte sl)cial surgissent les fragmAnts et quel est leur contenu thématique? Le présent travail vise à enclencher le
processus de réf lexion que soulèvent. ces nomlH"euses questions.
FRAGMENTAIRE ET FRAGMENTAL
Avant cl'aborder l'étude du fragment en tant que genre (ou
non-genre) littéraire, i l importe de définir le terme ,J,U
préalable. Le fragment évoque l'idée de ruine, de cassure, de
morceau dé'taché d'un tout. Le Robert définit le fragment
comme un "morceau ci'une chose qui a été cassée, briséel " et
donne comme synonymes: bout, brisure, dêbris. éclat. miette,
morceau. Le Robert ajoute que le fragment peut être la
"partie d'une oeuvre dont l'essentiel a été perdu ou n'a pas été composé" ou encore la "partie extraite d'une oeuvre. d'un
texte quelconque". Ainsi, le fragment serait un morceau ou
•
une partie d'une chose ou d'une oeuvre constituant un tout.
Ces définitions supposent que le fragment ne peut exister de
façon autonome, qu'il demeure dépendant d'un tout dont i l
aurai t été arraché, ou encore, qu'il est destiné à être
coml?lété •
Paul Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de
la
Lès [l'O!:S L1tins de fl-'~lJn\.;~'~, dt'
r'-,l.l..
:lt1~ntl!lIl \-lCnOl'nt dt' f, ..m9'" briser, n.""mpr0, (rdL~~iSS,)r, nlèttre '.~n l.li.~('s. l~n F'l)lldr,.', ,-'nmiettes, an~dntir. En 9r~'C le fl·a...lt1L'nt, c'est: ll~ kl.lSllH.
l'ar:---oklasllU. l 'a!;X)spasnu, L,~ m.Jn:-t.~au d0tdChé Ic'-U" fl·.!l"Urt'. l'extrait. "'1Ut~lque dlOSI~ dtarracht.~. de tixé
\·lol''1111tO'nL.-Il exisle effectivement dèS tè:>:tcs li.tlt:'r"l,lrt'S qui. sont
f ra9ment~s pat'ce que cet"tail'èS pa rties ont ôté pt'1·d.Ut~S ..)U
parce que leur auteur n'a pu les terminer: l.es Pen$e~S dc.:~
Pascal, par exemple. Le Pr0cès de Kafka et Le Premier homme de
Camus, manuscrit inachevé, trouvé dans sa sacuche au ~)ment de
sa mort. Plusieurs musiciens ont aussi Idissé des oeUvres
ir.complètes; pensons à la célèbre Symphonie en si min'.:.'I11".
dite symphonie inachevée, de Schubert. Cependa.nt, il faut:
faire la distinction entre "le morceau frappé d'inachèvement
et celui qui vise à la fragmentation pour elle-même3 ." Roland
Barthes, Maurice Blanchot. E. M. Cioran sont des auteurs qui écrivent volontairement des fragments.
Par ailleurs, il y a, dans la littérature québécoise, des
fragments qui ne pourraient entrer dans aucune de ces deux
catégories d'écriture en fragments. La revue btudes
2
•
françaises publiait, en 1975, un texte de Réjean Oucharmf~
Pascal Quignard, Une gêne technique il l 'égard des
fragments, Montpellier, ~ata Morgana, 1986, p. 33.
J Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, L'Absolu
littéraire. Théorie de la littérature du romantisme allemand,
•
qui (~ommence au paragraphe 111 et sc termine au paragraphe 117. est tout à faIt dét~ché du ~oman qui po~te le m0me nom et qui se te~mine. lui, au pa~ag~aphe 81. Il Y ct donc un ","ide"ent~e la fin du roman et le f~dgmcnt publié. Pourtant. on
•
~etrouve dans ce fragment les mêmes pe~sonnages que dans le roman. Comment explique~ la publication de ce texte inédit? En out~e, ~tudes françaises ~écidivait en 1985 et publiait "Le Journal de la Grande sauterelle"S de Jacques Poulin. La Grande Saute~elle. on le sait, est un personnage du roman
Volkswagen Blues. L'article spécifie que ce court texte est un
extrait d'un journal que tenait la jeune fille dans une version préliminaire du roman. Pourquoi l'auteur choisit-il de publier cet extrait quelques mois après la parution du
~oman? En fait, nous ne connaissons pas la ~éponse à cette question. Toutefois, il semble, dans le cas de Ducharme comme dans celui de Poulin, que les textes publiés sont des récits en soi, qu'ils existent indépendamment du roman. Le texte de Poulin raconte une anecdote, les personnages principaux nous sont présentés au début de l'extrait et on en sait suffisamment pour comprendre le récit, même sans avoir lu le roman. c'est la même chose pour le fragment inédit de
•
Ducharme, fragment plutôt long qui pourrait constituer à lui
4 Réjean Ducharme, "Fragment inédit de l'Océantume" dans
~tudes françaises, vol. 11, nos. 3-4, oct. 1975, pp. 227-246. 5 Jacques Poulin, "Le Journal de la Grande Sauterelle" dans ~tudes françaises, vol. 21, no. 3, hiver 1985-1986, pp. 103-106.
seu1 une nouveIle. \'raisr::!mbl,1blèmt~nt, ees d,:"ux lf'xtes lit'
peuvent entrer dans la catégorie des tr::!xt~s involont~ir~m0nt
inache\"ès ni dans cèlle des textes qui sont d('lth"'n~nH'nt inachev~s puisqu'ils se rattachent cl une oeuvre plus grande, le roman, et qu'en m~me temps, ils existent ind.)pendamment dL' celui-ci.
Les adjectifs "fragmentaire" et "fragmentaI" nl."lUS
permettront de faire la différence entre les oeuvres volontairement et involontairement inachevées. Le Robert
définit ainsi le mot "fragmentaire": "qui exi~te à l'état de
fragments" et donne comme synonj--mes les adjectifs "incomplet"
Galay dans son article "Problèmes de l'oeuvre fragmentale: terminée. L'adjectif "fragmentaI" est utilisé par Jean-Louis
•
et "partiel". Cet adjectif~envoie donc à une oeuvre non
valérj-·,,6 paru en 1977. Bi~n que Galay ne justifie pas l'utilisation de cet adjectif, il fait référence à une oeuvre complétée et constituée de fragments. Ainsi. nous pourrions dire. par exemple, que les Fragments
du
discours amoureux de Roland Barthes est une oeuvre fragmentale parce que volontairement constituée de fragments, alors que Les Penséesde Pascal est une oeuvre fragmentaire, parce
qu'involontairement inachevée. Bien que ces deux types d'oeuvre possèdent des caractéristiques semblables
•
(l'interruption, la déchirure, l'inachèvement), notre étude portera davantage sur les oeuvres fragmentales •
6 Jean-Louis Galay, "Problèmes de l'oeuvre fragmentale: Valéry" dans Poétique, no. 31, sept. 1977, pp. 337-367.
C()mmc~nt dé finl r d lors le fragment en tant qu'oeuvre
Jlttér.:Jire? Les auteurs de fragments et leurs critiques donnent rarement une définition précise de l'oeuvre fragmcntalê. Lorsqu'on le quest~onne sur l'écriture des
Fragments d'un dIscours amoureux. Roland Barthes affirme que ·ce qui vient à l'écriture. ce sont de petits blocs erratiques ou des ruines par rapport à Un ensemble compliqué ~t touffu'." L'expression "blocs erratiques" est d'ailleurs le titre d'un ouvrage d'Hubert Aquin, publié peu après sa mort en 1977. Il s'agit d'un recueil qui regroupe des textes divers. Dans la présentation du livre. René Lapierre spécifie que "ces blocs
précise; car plutôt que leur existence incernable. c'est la erratiques ne trouveront pas en eux-mêmes de définition
•
mobilité de leur disposition qui les détermineS." Lapierre8
•
ajoute que le livre d'Aquin est "fragmentaire et déconstruit". La définition de Barthes et le commentaire de Lapierre nous apprennent que l'écrit fragmentaI est opposé à la continuité (au roman, par exemple). qu'il est incomplet et mobile. En outre. la définition de Barthes suppose aussi que l'écrit fragmentaI est spontané, puisque le désordre de la pensée semble se retrouver tel quel dans l'écriture.
Jean-Louis Galay s'est intéressé au problème que pose la définition du fragment dans l'oeuvre en prose de Valéry,
7 Roland Barthes, Le Grain de la voix, Entretiens
1962-1980, Paris, Seuil, 1981, p. 306 •
René Lapierre, Présentation de Blocs erratiques de Hubert Aquin, Montréal, Quinze, 1977, p. 9.
•
7
.\laUVdises penst?es .-:-t dutrr-..'s, Tel qllel, Histni rr-:"'s bl"isét'S,
Cahiers ..
l' oeu\-re qui condamne le fragment. auquel il reproch,' dt".:'
l'eproduire le désordre de la pensée. Selon lu i. Ri ll.'s
pensées viennent à l'homme dans le désordre et par bribes. le
travail de l'écrivain est de les ordonner et de les
dé\'elopper.
Les termes que Valéry emploie pour désigner ses écrits
décrivent bien l'inachèvement ou le désordre de la p'~ns.~c':
"notes pour moi", " imprompt us" . "remarques", "pensées",
"propos", "boutades", "germes", "fragments", "commencements". "essais" , "ébauches", "brouillons",
ces de connotations analyse les "études", Galay "exercices" . "sujets",
•
différentes appellations:•
Le brouillon [ •••1 renvoie au premier état d'un ouvrage. aux
premiers stades du processus créateur; état provisoire
("avant-texte"). dans lequel les règles imnanentes de l'oeuvre
n'ont pas encore détcrnùné ni coordonné entièrerœnt les
constituants de celle-ci. Ebauches. esquisses. attestent un
hanque, à combler dans un autre état. ultérieur, par une
argurrentation, des attendus, etc. Essais. dans ce contexte.
désigne un achèverœnt relatif, ressenti ~ provisoire. Les
exercices, études et notespour rroi annoncent, COlIIIe l'indique
le troisième terrre, une sorte de réalisation préalable à ce que l'on s'est proposé de faire, différente du produit à
venir, mais nécessaire. pour l'auteur, à la production.
Donner de ses textes pour des inpronptus, c'est rrettre
l'accent SUI" l'aléatoire et l'instantané de leur production. SUI" la brièveté qui en est la conséquence. La remarque. qui
attire normalerrent l'attention SUI" quelque aspect d'une
question principale. apparaissant ici en l'absence d'une telle question, n'est que la facette insituable et peut-être perdue
d'un problème à peine entrevu. Propos et bout-Jdes. relevant
plutôt du discours quotidien que de celui, construit. d'une
oeuvre, inpliquent un manque d'élaboration. Des ppJlsées [ •••1
•
od'expl ic.itationl de la part du lecteur ( ••• ) ..
C(~tte analyse permet à Galay d'identifier plus précisément
quels sont les défauts que Valéry impute au texte de
fragments: les "pensées" suggèrent un mangue d'explicitation;
les "6bauches, "esquisses", "études", "notes pout" moi" et
"brouillons" laissent croire à un défaut d'achèvement et de
r~alisation; finalement, les termes "propos", "boutades" et
"impromptus" font référence au défaut de construction,
d'élaboration et de calcul.
Valéry a aussi écrit des "aphorismes" et ce qu'il appelle
des "formules". c'est volontairement que nous les séparons
•
des autres appellations puisque ces deux termes suggèrent une
fermeture. une complétude. Galay précise:
L'aphorisme [ .•• 1 bien que bref, forme en revanche une
total ité achevée. par sa densité ll'ême. De ll'ême que la
fOmllle, à laquelle on peut toù..teicis .r::eprocher sen caractère
"essayistique", aventureu.x ou obscur. IO
Qu'est-ce qui, au juste. permet de différencier le fragment
des autres genres brefs. comme l'aphorisme. la maxime ou le
proverbe? Ginette Michaud croit que "la maxime, ou
l'aphorisme, est close, symétrique, essentialisante. toujours
unique; les fragments sont, eux. avant tout marqués par le
10
•
plurielll ." La maxime vise la concision, la saturation de la
Jean-Louis Galay. op. cit., p.338.
Ibid, p. 338.
Il Ginette Michaud. Lire le fragment. Transfert et
théorie de la lecture chez Roland Barthes, Montréal, Hurtubise
HMH, 1989. p. 35.
--•
Q
phrase qui pr0sente un eondens~ de pèns~~.
sans fai Ile alors que le fragment sc C'èl.t".:l.ctt."'rise. ent re ."'1utt"t".
par l'inachèvement, par la faille mis~ cn évidence.
D"':! plus, Barthes remarque que. contrairement cl la rnaXlme, le fragment "met en scène" des événements et des personnages.
Le fragment renvoie à un monde concret alors que la maxime
vise à rendre l'essence. la vérité de ce gu'elle l~nl)Oce.
C'est peut-être là justement la particularité de l'écriturè
fragmenta le: elle ne ChCl"che pas à définir l'essence de 1.1
•
vie. ma is tente plutôt de la décri re. de la nommer. S.:l.ns
chercher à en circonscrire le sens. Barthes écrit:
Le livre de La Bruyère n'a nullerœnt la sécheresse algébrique
des maximes de La Rochefoucauld. par exerrple. tout entières
fondées sur l'énoncé de pures essences humaines; la technique de La ~fUYère est différente; elle consiste à rœttre en acte .•.•
Le fragment raconte. récit~ une partie de la vie alors que la
maxime définit des essences pures. Le scraps-book serait.
selon Barthes. un exemple moderne d'écrit fragmentaI. Il
s'agit d'un recueil qui contient des informations et des
réflexions diverses et qui, autrement dit, raconte une partie
et non l'essence de la vie. Barthes va plus loin et voit d~ns
le surréalisme la référence sublime du fragment. Il écrit: h
il a fallu attendre la subversion profonde apportée ~u langage
par le surréalisme pour obtenir une parole fragmentaire et
•
12p. 232.
•
•
. t . d f t t' me"me13fi •
tIrant son sens poe 1que e sa ragmen a 10n
Sembla!: le au sCl"aps-book. le surréalisme a fait usage de
collage de mots et l'écriture automatique donne l'impression d'un désordre de la pensée. impression que l'on retrouve aussi dans l'écriture fragmentale.
Est-ce à dire que l'écrit fragmentaI n'a que des défauts
et des faiblesses? Jusqu'à maintenant. les caractéristiques
du texte fragmentaI sont plutôt négatives: déchirure.
inachèvement. manque d'élaboration de la pensée. désordre.
Pourtant. ces attributs sont négatifs en regard seulement des règles de la rhétorique. Par exemple. le désordre attribué aux fragments va à l'encontre du principe de dispositio défini par
la théorie rhétorique et qui assigne à chaque partie du
discours une fonction particulière. Ce principe veut que l'on
trouve. à l'intérieur du récit. un ordre logique. ordre qui ne
reproduit pas nécessairement la succession originale des
pensées. Galay explique:
L'absence manifeste d'un ordre délibéré est l'un des facteurs
quicontribuent à retenir le te.'ct:e fragmentaI loin de l'oeuvre COlTp:>sée. soit: de
Tf
que la rhétorique a constitué en tant qu'idée de l'oeuvre.Si l'on peut établir un parallèle entre la pensée
instantanée et le fragment. le travail de relecture et de
correction d'un texte le rapproche de l'oeuvre littéraire. Si
le fragment a l'apparence du désordre de la pensée à l'état
•
1 1
brut. cela ne veut pas dire qu'il n'est pas construit. Galay
écrit encore:
La "reprise" est une condition universelle du processus
poïétique: revenir su:' le déjà-fait pour le corriger ên
fonction de ce qui est en train de Sê fairê ou FOur infonrer
ce qui est à faire. ce va-et-vient intéri~lr à l'Oêuvre in
progress est ce qui fait l'intérêt de l'oeuvre - et l 'Oêu~·r.~
elle-Il'êlre [ ••• J. Le chan-p de pèrtinencê de cette règlt' corrrrenc;:ant déjà avec la phrase et le paragraphe, elle ilr4?lique un travaifs dans le fragrrent et, J'Ur là. rapproche celui-ci de l'oeuvre.
Cette règle de relecture et de correction qui donnê à
l'ouvrage de fragments le statut d'oeuvre nous permet de
distinguer deux types de texte; lorsqu'il n'y a pas de
retours sur le texte en train de s'écrire. on a affaire à un
journal intime (comme le "Journal de mes idées" de Valéry)
dans lequel l'auteur se laisse mener par son inspiration. sans
•
tenter de fabriquer. de structurer son texte. Par contre.lorsqu'il ya retours sur le texte écrit, et c'est ce qui nous
intéresse ici. nous sommes devant une oeuvre construite.
~'olontairement fabriquée. L'oeuvre fragmentale est le fruit d'un travail de construction, malgré l'apparence de désordre qui subsiste.
L'histoire littéraire nous apprend que les initiateurs du
romantisme allemand, les frères Schlegel, ont mis à l'honneur
les fragments dans la revue l'Athenaeum, et en ont fait leur
marque distinctive. Les auteurs de L'Absolu littéraire
précisent:
Plus Il'êlre que le "genre" du romantisrre théorique, le fragment
est considéré corrrre son incarnation, la marque la plus
•
dlstinctiv\1 de son originalité et le signe de sa radicale m:x!ernité. 6Les frères Schlegel ne sont pas les premiers à privilégier l'écrit fragmentaI; ils s'inscrivent dans le sillage
•
notamment des moral istes ang lais et français. des Shaftesbury. La Rochefoucauld. Pascal et même Montaigne. Ils retiennent de cet héritage trois caractéristiques importantes:
le relatif inachèvement ("essai") ou l'absence de développerrent discursif ("pensée") de chacune de ses pièces;
la variété et le mélange des objets dont peut traiter un même
ensemble de pièces; l'unité de l'ensemble, en revanche. comœ constituée en quelque sorte hors de l'oeuvre. dans le sujet
qui s'y donne à voir ou dans le jugement qui y donne ses maximes.!l
On parle ici encore d'inachèvement comme caractéristique première du fragment, quoique celui-ci soit qualifié de "relatif". probablement pour faire référence au fait que l'oeuvre fragmentale n'est pas achevée de la même manière que le roman par exemple. De plus. comme le fragment vient rarement seul et qu'il fait généralement partie d'un recueil. il permet la diversité des sujets traités. Le recueil est ici perçu comme un tout englobant. qui permet de déduire une certai.ne unité de la variété fragmentale.
LA BRIE:VET€
Le texte fragmentaire peut être long puisqu' i l est involontairement interroI:\pu. Le Procès de Kafka. par exemple.
•
p. 58.1617
Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, op.cit.,
est un texte f raqm"n t.a i l'e de plus
•
texte fragmentai, toutefois,de trois cents pd~es.
est gén~ralement
l ~
Lt:"
volontairement bref. t'oIais qu'entend-t-on concrèlemt~nt pL-=.r
brièveté? S'agit-il de quelques phrases. de qUt:~lques
18
•
•
paragraphes ou même de quelques pages? Ginet.te Nieh.lud dc'f init. ainsi l'unité de base du fragment:
te fragment n'a plus la phrase pour seu 1 modèle, i 1 opt~re
selon un autre découpage. il appelle une nouvelle unité
textuelle qui relève ni exc1usiven-ent de la phrase ni du
discours. Cette unité de lecture comporte des bords plus
mobiles. plus souples: c'est le paragraphe. le bloc, ou rnie\l" encore, ce que Barthes nornrera lui-nlêlre dans SIZ la lexie.
Barthes définit les lexies comme "une suite de courts
fragments contigus" qui comprennent "tantôt peu de mots.
tantôt quelques phrases19 ." Cette définition de longueur est
assez vague. Quelques phrases, cela peut vouloir dire
quelques pages. En fait, il serait plus juste de dire que le
fragment se définit par une absence de longueur déterminée.
Prenons le cas particulier de la nouvelle, qui est un type
d'écrit fragmentaI. André Carpentier affirme que "la brièveté
nouvell ière tient le texte aux dimensions d' un réci t o1'a 128."
De même, Gide soutenait que la nouvelle devait pouvoir "être
Ginette Michaud, op. cit., p. 38.
19 Roland Barthes, SIZ, Paris. Seuil. (coll. "Points").
1970. p. 38.
28 André Carpentier. "Commencer et finir souvent. Rupture
fragmentaire et brièveté discontinue dans l ' écriture
nouvellière" dans La nouvelle: écriture(sJ et lecture(sJ.
(sous la direction de A. Whitfield et J. Cotnaml, Montréal.
selon les siècles. selon les auteurs, selon
•
lue dlun C'oup.nouvellf?s varie
en une fois~l". Pourtant, la longueur des
les recuei Is. René Etiemble rapp.~lle qu' "en France, la moyenne était de deux ou trois pages au XVe siècle, de dix à
• 11
vIngt-cinq au XVII", de cent à deux cents au XVIIe··." Bien
•
que la longueur ne puisse constituer le critère de définition. nous croyons qu'il peut tout de même être retenu comme l'un
des critères distinctifs du fragment.
Néanmoins. que la brièveté soit définie comme étant de la longueur d'un récit oral ou encore coronle un récit qu'on peut lire en une fois. ne suffit pas. Il faut encore connaître ce que cette brièveté implique au niveau de l'écriture elle-même. En fait, si la notion de brièveté revient si souvent lorsqu'on parle des oeuvres fragmentales. c'est bien sür parce qu'il existe des textes longs. auxquels ces oeuvres s'opposent. Carpentier précise que "la brièveté s'oppose doublement au long, d'abord dans le sens où la nouvelle se dresse structurellement contre le roman [ ••• l mais aussi, [ ••• ldans la perspective où la brièveté contrarie l'inutile proxilité ••• 23 ". Certes. la nouvelle contemporaine ignore, dans la plupart des cas. les longueurs analytiques au profit d'une écriture serrée. précise, juste. Plus la nouvelle est
2! André Gide. cité par René Etiemble. "Problématique de la nouvelle" dans Essais de littérature (vraiment) générale,
Paris, Gallimard. 1975, p. 225.
•
2223
René Etiemble, op. cit., p. 225. André Carpentier, loc. cit., p. 41.
1 5
br~v0, plus on accord~ra d'impnrtdnce JU choix
•
l'exactitude du vocabulair~. Un mot mal choisi peut p.:"lSs,~rinaperçu ou encore être excustS lorsqu'il s'':hJit d'nn t"om.ll1;
dans une nouvelle, l '~criture ne peut. se permettre allCnn('
erreur, "d'autant que les en jeux de 1a bri~\,pté n.'joignent ici
ceux de la cohérence, notion capita le dans le cas de la
nouvelle puisque
commencemcnt24 ...
la fin n'est jamais bicn loin du
•
En outre, la brièveté pe rmet la mul tipI ici té et La
variété des textes. Le recueil de nouvelles ou de fragments
peut regrouper sous un même titre des textes très différents.
Il existe d'ailleurs différents types de recueil: le recueil
composé comme tel par un auteur. celui composé comme tel par plusieurs auteurs et enfin, celui qui résulte de la réunion de
textes qui n'ont pas été écrits à cette fin. Ce dernier type
de recueil regroupe souvent des textes d'un même auteur, parus individuellement dans des journaux et revues, comme c'est le
cas pour le recueil Blocs erratiques d'Hubert Aquin. Le
recueil, quelle que soit sa forme, procure au lecteur le
plaisir de trouver des atmosphères différentes au fur et à
mesure de sa lecture. André Carpentier soutient que l'auteur
qui choisit d'écrire des textes brefs le fait, entre autres
raisons, parce qu'il aime commencer souvent un nouveau récit.
Gaétan Brulotte, pour sa part, avoue qu'il prend
24
•
André Berthiaume , "A propos de la nouve 1le ouenjeux de la brièveté" dans Ecrits du Canada français, no.
1992, p. 78.
les
•
partlcullerement plaisir à tra"ailler la fin de ses récits'S. ËVld.;mn",nt. la brièveté permet la reprise constante d'un nQUVeal1 récit, reprise plus restreinte pour un romancier qui aime passer un long moment en compagnie de ses personnages.LE MANQUE
La brièveté est étroitement liée à la notion de manque. Pour faire bref. l'écrivain doit passer sous silence ce qu'il considère comme superflu. Ginette Michaud remarque qu' "on en est ainsi souvent venu à considérer le fragment comme l'emblème de la modernité: on a hypostasié en lui la notion
"manques" de l'écriture fragmentale? Pour répondre à cette
•
de 1manque1 . . . . .26" • Mais quels sont. concrètement, lesquestion, le cas particulier de la nouvelle nous sera u~ile.
Selon René Godenne, "l'essentiel de la nouvelle ne réside plus dans une intrigue qui se construit et se développe, mais dans la seule évocation de l' instant!l." S'il n'y a plus
Ginette Michaud, op. cit., p. 9.
•
d'intrigue. que reste-t-il? Et qu'est-ce que "l'évocation de l'instant"?
25 Gaétan Brulotte écrit: "Chez certains écrivains, un des plaisirs majeurs de la nouvelle, c'est la multiplication des genèses, la joie de recommencer souvent. Pour moi, c'est plutôt l'inverse: c'est le plaisir de finir souvent." ("En commençant par la fin" dans La nouvelle: écriture(s) et
lecture(s), Montréal, XYZ, 1993, p. 98.
26
21 René Godenne, "La nouvelle française au XXe siècle"
•
17
Le fra9ment est pt'ut-ètre le lit.""u id~..ll p ...."ur ~xpri.mL~r 1.\
dtStrt'sse et la 51,)1itude des pt:'!'t"sonn ..itJes. par("t' ql1' t l nh.'t t'On évidence la notion de manque. On me pcrmt:-ttr ..l , p ...."lll· .."On dl..'tHh'r
un exemple concret, d'~,"·()quer la nouvt:~llc ltRepris ..\qt.... qUl ~t'
trouve dans la deuxième partie de ...t:" t l~d\"ai1. La protaqon l.stt:'. Germaine, est saisie dans un instant preScis dt:::' S,J, Vtt.', dU
moment où elle fait son reprisage. Quelle est l' intrl'lue d,~
cette nouvelle? Une femme songe cl son passé, à ld vie qu'l...lh,
mène. Les réflexions de Germaine auront-el1t-~s
•
r{,percussions sur sa vie future? En fait, il semble qu.~ seuls les lecteurs soient conscients de la détresse du personnage et que Germaine elle-m~me ignore tout du dl"ame qu'elle vit intérieurement. Contrairement au roman traditionnel qui comporte une intrigue, un noeud et un dénouement. le fL"agment décrit des faits, des pensées, sans porter de jugement. Au
lecteur d'interpréter lui-même le texte.
De la brièveté découlent certains manques particuliers: "l'absence relative d'explications, de motivations psychologiques, de descriptions, de portraits, de dialogues. de digressions 28 ". Ces manques constituent non seulement l'originalité du fragment, mais aussi sa force. L'économie de moyens nous permet d'assister à un moment intime, privilégié de l'écriture. Le fragment est un "morceau choisi" puisqu'il
André Berthiaume, loc. cit., p. 82.
•
est isolé des autres, du reste, du néant. et après le fragment n' existe que dans
28
Ce qui vient avant l'imagination du
•
lecteur. Le fragment ne décrIt pas la vie d'un personnage dud,<but à la fin; il n.; développe pas une idélè de façon
exhaustive: i l se contente de montrer. dans le cas de la
nouvelle. un moment particulier dont le,,; bords. le début et la
fin. sont dentelés. Ce qui fait dire à Guya'lx que le fragment
se détache du vide. Le fragment n'est pas uniquement
"l'ensemble de mots et de phrases qui le fait apparaître et
l'offre à notre lecture. C'est aussi le ,"ide dont il est
entouré et sur lequel les mots d..,bordent. • •"\ 2Ç"• Ce vide
•
correspond à l'ouverture du texte. laisse place à la pluralité des sens par l'invitation qu'il fait au lecteur d'user de son
imagination pour interpréter le non-dit.
OUVERTURE DU TEXTE FRAGMENTAL
Il Y a déjà quelques années. Barthes faisëiit la
distinction entre les textes lisibles et les textes
scriptibles. Un texte lisible transmet une information
univoque; c'est un texte sans faille. sans "blancs textuels".
Le texte scriptible, lui, fait appel au lecteur qui doit
interpréter le texte. Rappelons que selon Barthes,
"interpréter un texte, ce n'est pas lui donner un sens [ ••• l ,
c'est au contraire apprécier de quel pluriel il est fait lO ."
29 André Guyaux, Poétique du fragment. Essais sur les
Illuminations de Rimbaud, Neuchâtel, ed. La Baconnière. 1985.
p. 207.
•
Le fragment ~' inscrit t'\·idemmcnt d.J.ns la cdtt2'qorit:'" d("s tc'xtt"S scriptibles.Un texte o\;.vert. pluriel, est tl...'\ut de mt.;me un texte
construit. Plus un texte est bref. plus 11 doit êtr~
minutieusement écrit • .:XinsL les Illuminations 'lu., Rimbaud .'1
lui même appelées "fragllemant",". sont Iln bon exemple d", t,'xt"
construit et ouvert. Guyaux écrit:
t'ollverture. ou plutôt la non-clôture de l'oeuvre. aPf\lrait dans chaque texte. aussi délimité pourt.,nt qu'une fabl", ou un sonnet. puisqu'il commence à la premièl~ ligne et s'achL,,~à
la dern\1re. C'est un périmètre qui semble fermé et qui
s'ouvre ...
Suzanne Bernard croit. quant à elle. que le poème en prose de
Qu'il p~enne la forme d'un poème
Baudelaire "se définit par l'affirmation. dans d'étroites
•
limites, d'une certaine unité de couleur.construit mais completJ2 ."
Il n'est pas
en prose ou d'une nouvelle. le fragment est fabriqué de toutes pièces par son auteur qui choisit délibérément de le laisser
ouvert. Comment, dès lors. peut-on affirmer que le fragment
n'est pas construit? On sait d'ailleurs que les Petits poèmes
en prose de Baudelaire ne sont pas des germes d'oeuvre. des "brouillons" destinés à être retravaillés pour être publiés
plus tard, sous forme de poèmes en vers par exemple. Ces
fragments sont donc fabriqués. construits mais non complets.
puisqu'ils participent de l'esthétique fragmentariste et
qu'ils sont. par là. des textes inachevés, incomplets,
André Guyaux. op. cit., p. 189.
l2
li
Suzanne Bernard. Le poème en prose de Baudelaire
jusqu'à nos jours, Paris. Nizet, 1959, p. 155.
•
scriptibJes.Depuis que Barthes a établi clairement la différence ('ntre J-e scriptible et le lisible. certains critiques ont émis l' hypothi':se que l'ouverture des textes, qui est liée à la
pJuralit~ des sens d'une oeuvre. a toujours existé et qu'ellè n'est pas seulement l'apanage des auteurs modernes. Dans une suite d' artic les)) fort intéressants. Lucien Dallenbach a étud10 l'ouverture de l'oeuvre chez Balzac. et en particulier
dans La Muse du département. Dans ce roman. le narrateur
•
tente de reconstituer une oeuvre littéraire. en l'occurence
Olympia 0,' les vengeances romaines, dont il ne possède que des
fragments. Le travail du narrateur. qui sera secondé dans sa tâche par les autres personnages romanesques. consiste à combler l~s vides du texte afin de reconstituer le récit dans sa totalité. Ce "colmatage des brèches", ainsi appelé par Dallenbach. est conforme à ce qu'on appelle aujourd'hui "l'activité constituante de la lecture" ou encore, l'interprétation du texte.
Les romans de Balzac sont généralement considérés comme des textes lisibles. au sens barthien. Balzac multiplie les commentaires. les descriptions, les explications. Chaque
•
action est suivie d'un "parce que" qui l'explique, et le lecteur. croit-on. accepte cette explication sans la remettre
JJ Voir "Du fragment au cosmos" dans Poétique, no. 40, 1979, pp. 420-432, "La lecture comme suture" dans Problèmes
actuels de la lecture, Paris, Clancier-Guénard. 1982. pp.
35-47 et "Le tout en morceaux" dans Poétique:· no. 42. 1980. pp. 156-169.
•
en question. Pourtant, si on y regarde rl~ plus pr~s, chaqueroman balzacien constitue un fragment de la grande oeuvrt'
qu'est La Comédie humaine. Dallenbach note à cet 6gard:
Comre celle d'OlYIIPia, l'unité de La Ccmo<die hUilaine consiste en fragments ou en morceau.'" littéralement mis en oeuvre !"3r le retour des personnages et l'activité constitu..'1nte de la
lecture à qui il appartient décisivement d'effœtuer la
totalité en suspens. ( ••• ). Balzac a souligné que la
connaissance progressive de son univers s'opérait, contre dans la vie, par bribes mises bout à bout, que chacun de ses l"OllldnS n'était qu'une "scène" ou "qu'un chapitre du grand ronan de la société,,:;4.
Il est facile d'admettre que chaque roman soit une partie de la grande composition finale qui était le projet de Balzac. Cependant, chaque roman peut-il être considéré comme un texte
•
fragmentai, indépendamment du tout, du "grand roman de la
société"? Dallenbach croit que le texte de Balzac, comme la
grande majorité des textes littéraires, compocte des failles
que l'auteur s'efforce de colmater. N'est-il pas vrai que
"plus un texte bouche ses trous et augmente son taux de
redondance en mul tipi iant les retours explicatifs sur soL
plus il affaiblit la "structure d'appel" à l'activité
imaginative du lecteur et perd ainsi en intérêt?J5" Dallenbach va même jusqu'à dire que si Balzac est encore lu avec intérêt de nos jours, c'est précl.sément parce que son texte comporte
des failles. Pourquoi un texte pluriel est-il plus
intéressant? Dallenbach explique:
L'investissement libidinal requérant la faille et la liberté
dans
fragment au cosmos"
Ibid., p. 430.
J5
J4 Lucien DiHlenbach, "Du
Poétique, no. 40, 1979, p. 426.
•
de penser. il s'ensuit effectivement que le gain de lisibilitér~sültant de la continuité du texte et de l'imposition d'un sens se paie toujours d'une déperdition de plaisir. et donc qu'un texte lisible (au sens de Barfres ,;,t de Ham:m) ne peut être qu'illisible (au sens d'Iser).
Bien sùr, les textes littéraires ne sont pas tous
égaIement ouverts. et le texte balzacien, malgré certaines
failles que le colmatage n'arrive pas à dissimuler
•
complètement. est certainement plus clos sur lui-même que
n'importe lequel des poèmes en prose de Baudelaire. Cependant.
il est légitime de se demander s ' i l existe des textes
complètement fermés ou si la continuité n'est pas plutôt un
idéal utopique. Les auteurs de L'Absolu littéraire répondent
ainsi à la question:
Le fragment désigne l'exposé qui ne prétenà pas à
l'exhaustivité, et correspond à l'idée sans doute proprement
moderne que l'inachevé peut, ou même doit, ~tre publié (ou
encore que le publié n'est jamais achevé ••• )3 •
Les auteurs réalistes ont pu croire en la continuité. Les
auteurs modernes non seulement n' y croient plus mais ne
cherchent pas à en donner l'illusion; ils préfèrent montrer la
brèche. comme on expose une plaie saignante impossible à
panser. Jean-Louis Galay est aussi d'avis que la continuité
est illusoire:
Les effets de "bloc", de continuité. de logicité dans la construction. ne sont que des tI"Olf!?e""l'oeil. I l n' y a jamais
que des fragments collés. Une éthique de l'écriture devrait
donc recommander de renoncer à la présentation rhétorique, et
•
3637p. 62.
Ibid., pp. 430-431.
•
de laisser les fragrrents être des fragrnents. 38Galay qualifie de "discours habillé" un texte dont les brèches
ont été colmatées. L1auteur de tel s discours se St"'rt
d'arguments et d'ornements pour dissimuler les fissures. Les
textes "habillés" sont pl us d iff ici! ement réactua 1isab 1eR
alors que le "fragment. posant les possibilit<'s d'argumenter.
de raisonner, ouvre les voies de toutes les modulations
compréhensives ul térieuresl9 ." Dans un texte scriptible. le
lecteur n'a pas à comprendre les explications fournies par
l'auteur puisqu'elles sont absentes. et il est donc libre de
formuler, à partir des données textuelles. ses propres
possède un grand avantage sur le texte "habillé": celui de "ne pas supprimer toutes les valences des idées moins une. mais de
•
interprétations du texte. Selon Galay. le texte fragmentai
leur laisser. au contraire, leur pluri-valence et même: leur
infinito-valence40 . "
Il semble que l'idéal de continuité ait été évacué par la
modernité. A l'époque où La Bruyère a écrit Les Caractères.
l'idéologie dominante de l'époque classique voulait qu'on
tente de saisir et d'expliquer le monde dans son ensemble.
dans ce qu'il a d'universel. Barthes écrit:
Qu'est-ce que le ronde. pour quelqu'un qui parle? un charrp
d'abord inforne d'objets. d'êtres. de phénomènes. qu'il faut
38 Jean-Louis Galay, ioe. cit. , p.
361-39 Ibid .• p . 365.
•
organlser, c'est-à-dire: découper et distribuer.4lOn ne peut pas saisir le monde dans son entier, dans sa totaI lté. Notre connaissance du monde se fait par bribes: l'accès au monde est divisé en champs de connaissance qui correspondent à chaque branche des sciences humaines. Barthes ajoute:
Ce qui a changé, du monde de La Bruyère au nôtre, c'est le
notable: nous ne notons plus le monde comœ La Bruyère; notre parole est différente, non parce que le vocabulaire a évolué, mais parce que parler, c'est fragmenter le réel d'une façon toujours engagée et que notre découpe renvoie à un réel si large que la réflexion ne peut suffire à le prendre en charge et que de nouvelles sc~ences, que l'on appelle humaines [ ••• 1 doivent s'en mêler .••4
Barthes remarque que "clôture et individuation. ce sont là des
des oeuvres ouvertes, c'est-à-dire une littérature où le sens
ouvert. on y circule43 ." Volontairement aussi, nous écrivons
•
dimensions que nous ne connaissons plus. Notre monde est
n'est plus univoque ni immuable. La pluralité des sens, si elle a toujours existé. est maintenant volontaire. En fait. s'il est si important de parler de la polysémie du texte fragmentaI. c'est que nous croyons, à l'instar d'Alain Roy, que "la polysémie d'un texte [est1 inversement proportionnelle à sa longueur44 ." Le commentaire. l'analyse psychologique. les longues descriptions étant éludés par le texte fragmentaI,
41 Roland Barthes. Essais critiques, op. cit., p. 222.
43 42
•
Ibid., pp. 225-226.
Ibid., p. 229.
44 Alain Roy. "L'art du dépouillement" dans Liberté, no.
•
chaque mot est lourdement investi de sens quP le lecteur d0vrainterpréter selon des critères gui lui sont propres l'lu' 11
s'agisse de son vécu, de son milieu social, de sa cultur0. dt'
son âge. de son sexe. etc.l.
COMMENT LIRE LES FRAGMENTS?
En quoi le travail de production de sens par le lecteur est-il différent. ou particulier, lorsqu'il s'agit d'oeuvres en fragments? Lire une oeuvre fragmentale. c'est obligatoirement lire un texte pluriel. Pluriel d'abord parce
variés, le lecteur doit prendre un temps d'arrêt entre chacun que le fragment ne vient pas seul et qu'il est accompagné
•
d'autres fragments. Puisque le recueil contient des textes d'eux et se préparer mentalement à entrer dans un autre univers. Comme le souligne Jean-Pierre Boucher, "lire un recueil de nouvelles c'est abandonner successivement des personnages. un décor. un narrateur. un ton. auxquels on vientà peine de s'habituer. pour d'autres peut-êtl-e tout différents45 ." D' ailleurs. la disposition des fragments à
l'intérieur du recueil est significative: lorsqu'ils sont très courts, ils sont souvent séparés par un blanc ou encore par un astérisque; lorsqu'ils sont plus longs, ils débutent généralement sur une nouvelle page. Ces coupures typographiques favorisent l'arrêt qui permet la réflexion
45
•
Jean-Pierre Boucher,Montréal, Fides, 1992. p. 13.
•
nécessaire à l'interprétation.Même si les fragments regroupés dans un recueil n'ont pas
de liens (thématiques, formels ou autres) entre eux, la
contamination sémantique des fragments les uns sur les autres se développe d'elle-même. Selon Jean-Pierre Boucher. "la mise en présence de textes les éclaire l ••• ] les uns les autres,
leur donne une signification qu'ils n'avaient pas
isolément ••• 46. Le regroupement des fragments a un effet
direct et concret sur la lecture. Galay explique:
Ainsi, on ne lit pas les fragments comme on lit un roman L'ordre des fragments (leur suite) donne une certaine figure
au rassemblement, produit néarurois un effet d'ensemble (sinon "de bloc"). C'est dans cet ensemble que la lecture construira
des ordres. rapprochant les fra~ts ou les tenant à
distance. selon sa propre opération.
•
par exemple. L' idéa l serait de pouvoir l ire un roman sansfaire de pause. en une fois. Comme cela n'est pas toujours
possible (à cause de la longueur du texte ou encore à cause de
la situation personnelle du lecteur qui ne dispose pas du
temps nécessaire) la division par chapitres du roman procure au lecteur des moments propices pour suspendre momentanément sa lecture. Cependant. le lecteur reprend le texte là où il
l'avait laissé; il est toujours dans le même univers
romanesque. Le lecteur de fragments. lui, ne sait pas
d'avance, lorsqu'il suspend sa lecture. dans quel univers il se retrouvera au prochain fragment. Ginette Michaud suggère un
•
4647
Ibid., p. I l .
•
type de lecture particulier:[ ••• 1Comœ il n'y a plus, dans le cas des textes de fragn'o'nts. de connal.ssance d'ens,~le. il nous est al-'F"ru qu'une lœt.llI"e par séquences. qui exp:>serait le tra.vail du fragn'O'ntaire dans chaque fragn-ent. et de l' l.ntérieur de Ch.1Clln d' eux. aur.li1 ;Hl
rroins l'avantage de déplacer l'illusion de la lecture 1int"'air", et continue. et serait ici ?Sut-ètre plus "approprit"S.," qu'aucun autre genre de lec:.·..l.re.·
La lecture proposée est une lecture interrompue. attent ive aux
fissures du texte. Le lecteur ne s'arrête pas seulement de
lire entre les fragments mais également à l'intérieur de
ceux-ci. Une lecture continue. qui se voudrait reconstructrice,
n'est donc pas possible si on l i t par séquences. Le lecteur
de fragments doit apprécier le pluriel du texte sans chercher
à trouver le sens véritable, sans tenter de rem",ttre de
l'ordre dans le texte qui est volontairement désorganisé.
•
fissuré. Le recueil demande une "attention donnée àl'ensemble et (une) attention donnée à chacun des fragments
qu'il renferme. aucun n'en portant quelque chose comme le sens général49• "
Ainsi. la responsabilité du sens incombe au lecteur. Le
texte, une fois publié, n'appartient plus à l'auteur mais au
lecteur. André Carpentier croit même que "l'écrivain n'est
pas maître du sens qu'il met en circulation50 ". Il ne peut
pas en être maître puisque "le discours parle selon les
•
48
49 50
Ginette Michaud. op. cit., p. 87.
Sean-Louis Galay, loc. cit., p. 366.
•
lntéréts du lecteur5i ". ce qui veut dire que le lecteur int("rprétera les données textuelles selon sa subjectivité. sonexpérience, sa connaissance littéraire. son état
psychologique. etc. Les jalons qui guident la lecture. qui la
dirigent dans un certain sens. sont quasi absents de l'oeuvre
fragmentale. C'est pourquoi celle-ci fait appel à une plus
grande participation du lecteur et cela explique aussi que
pour apprécier un tel texte. il faut accepter d'effectuer le
travail de lecture. Dans un roman traditionnel avec une
•
intrigue et un dénouement. le lecteur peut davantage se
laisser guider par le texte. et l'effort à fournir est
moindre.
LE FRAGMENT EST-IL UN GENRE LITT€RAIRE?
Nous avons évoqué la nouvelle comme étant un type d'écrit
fragmentai. Mais peut-on parler de genre fragmentai? Est-ce
que le fragment peut exister en tant que genre littéraire. au même titre que les genres romanesque. dramatique et poétique?
Les avis sont partagés. Ginette Michaud donne une réponse de
Normand:
Le fragment est à la fois un genre et n'est pas du tout un
genre au sens propre, et i l faut s' accom::xler de cette
contradiction. Le texte fragmentaire représente un corpus
littéraire aussi hétéroclite qu'indécidable. un corpus qui
[ •.• 1 ouvre différerrrrent la question du genre en brouillant ses délimitations. en forçant le lecteur à réévaluer de fond
•
en comble le systè.lre nt"m:- dE' ("('Ue cl."lSSiflcat ù)ntaxinonuque .5~
Pourquoi "staccomode~" de cette contradiction?
52
•
•
ambigui té génér iquC' du fragment pourr~üt. bit'n consti tuer sa
force. Ainsi. on peut ranger. par exemple. Les Caractères de
La Bruyère, les Petits poèmes en prose de Baudelaire et les
Fragments d'un discours amoureux de Barthes d .."lns la même
catégorie, celle des oeuvres fragmentales. alors que ces trois
oeuvres sont très différentes. Dans la préface du Spleen de
Paris, David Scott et Barbara Wright écrivent:
si le petit poèrre en prose baudelairien reste difficile à
définir, cela est en partie dû au fait que Baudelaire s'est aperçu, plus ou rroins conscientnent. que 1t une des tendances principales du genre était justerrent de se rœttre constan1œnt
en question, de problématiser la notion mêrre de genre
littéraire. En un sens, le poèrre en prose de Baudelaire est
un genre en réaction permanente contre d'autres genres - le
poème en vers, surtout, mais aussi le conte, la nouvelle. l'essai, l' épigranrne, rrême la boutade - et contre lui-rrêrre dans la mesure où ces genres ( ..• ) ont été pris plus ou mins
corme rrodèles du poème en prose. De là l'hétérogénéité
foncière5~urecueil et les difficultés de classification qu'il
pose •••
Ainsi, ce serait le refus d'appartenance à un genre précis qui
permettrait de réunir des oeuvres très diversifiées sous le
même titre. Selon Marie-Christine Barillaud, qui a étudié les
Fragments de Novalis, "si nous étudiions la rhétorique des
fragments, nous irions à contre-sens du texte, dans la mesure
où nous imposerions une forme (nous l'achèverions)
a
un texteGinette Michaud, op_ cit., p. 34.
53 David Scott et Barbara Wright, Introduction au Spleen
•
qUJpa.s
la dénieSI ." Ecrire des fragments. c'est donc écrire non
de façon informe, malS. plus exactement. écrire sans
•
mod~le pré-établi. sans obligation de se conformer aux règles
pré-déterminées qui déf inissent un genre particul ier. Ce gui
implique que le fragment, puisqu'il n'appartient à aucun genre
précis. peut prendre diverses formes. et que l'appellation
"oeuvre fragmentale" convient donc aussi bien à des poèmes en
prose qu'à des nouvelles. pour peu que les caractéristiques
telles que la brièveté. le manque. et l'ouverture s'y
retrouvent.
En fait. il semble que la nature même du fragment rejette
la notion de forme délimitée. enfermée dans les règles fixes
d'un genre. Nous dirions donc avec Ginette Michaud que "si le
fragment est à la fois plus et moins qu'un genre. c'est parce
que. loin de se conformer à une représentation formelle, il
remet en question la notion même de représentation et encore
plus. à travers celle-ci, celle de la formeS5 ."
FRAGMENT ET TOTALIT~
Puisque le fragment ne constitue pas à proprement parler
un genre littéraire. i l est souvent considéré comme une
esquisse. comme le germe d'une oeuvre plus élaborée. C'est le
Ginette Michaud, op. cit., p. 37.
•
54 Marie-Christine Barillaud,
Novalis" dans Cahiers de Fontenay,
p. 35.
55
"Lecture des Fragments de
•
-' 1
cas pour Valéry par exemple, qUI notaLt ses IdéeR ddns l~
désordre. et regrettait de n'avoir pas ('U le loisir dl-'" 1t-'8
développer, et s'excusait presque de les pr~st'nterainsi à St:'S
lecteurs. Or. le fragmC'nt est-il un tout d part c'ntii'l'" ou
constitue-t-il la partie d'un tout? Novalis consLdéralt k"
fragments comme des germes. Dans Grains de polh'n. il éCI'it
à propos des fragments qu'ils " ... .. sont d(~s semènCèS
littéraires". Il ajoute: "il se peut. certes. quO il y ait
dans leur nombre beaucoup de grains stériles. mais qu'importe.
s' il Y en a seulement quelques-uns qui pousscntl S6 " Pour
•
Valéry comme pour Novalis. écrire des fragments consiste à
noter de vagues idées qui seront (peut-être) développëes dans
l'avenir. Pour eux. "le genre du fragment est le genre de la
générationS7 " et ne constitue pas une totalité mais un novau. un commencement.
Evidemment. cette conception du fragment est restrictive. En le considérant COmme partie d' un tout. "on tient encore 1e fragment dans un usage restreint. comme une ébauche inachevée visant la perfection du tout .•• S8 ". Il semble que le fragment
refuse de plus en plus d'être considéré comme la partie ou le
morceau d'un tout. Les recueils sont souvent composés de
nouvelles disparates qui ne sont pas unies par un thème ou par
S6 Novalis. Grains de pollen, cité par Philippe
Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy. op. cit., p. 70.
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p. 70.S758
Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy. op. cit.,
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rncuell. Il Y a. blen sOr. contaminatIon sémantique du fait
que l~s nouvelles sont placées les unes à la suite des autres
dans un même recueil; tuutefois. on peut retirer l'l'ne d'elle et elle continuera d'exister indépendamment des dutres. C'est alnsi que BaudeL1ire concevait son ouvrage en prose. Il écrit. dans la préface des Petits po~mes en prose: "Enlevez une vertèbre. et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-les en nombreux fragments. et vous verrez que chacun peut exister à part5g".
Peut-on encore parler de totalité à propos des fragments? Selon les auteurs de L',1bsolu littéraire, "la totalité, c'est le fragment lui-même dans son individualité inachevée60 ". Puisque cet in~chèvement dont il est question est lié à la polysémie du texte. nous dirons que le fragment est un tout ouvert et pluriel. qu'étant dél ibérément construit comme tel, il existe de façon autonome et ne dépend pas d'une unité englobante qui pourrait le prendre en tutelle et indiquer des pistes de signification.
CONTEXTE SOCIAL ET CONTENU DES OEUVRES FRAGMENTALES
L'écriture fragmentale. bien qu'elle existe depuis
59 Charles Baudelaire. "A Arsène Houssaye" dans Le Spleen de
Paris, Paris, Garnier-Flammarion. 1987, p. 73.
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64.•
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33 longtemps. semble surgH- dans la l ittt'rature à eert,lins moments plécis pour ensuite s'estomper et surgir ~ nouve.lU. Pour mieux comprè'ndre ce pht>nomème. il faut eX,,-1minelo le contexte social ddns lequel cette écrit~ure s'inscrit ~~t dussi. chercher cl définir le fragment en fonction de son eontenu
textuel.
Les fragments surgissent et resurgissent d~ns la littérature plus fortement lors de situations de crise. Dans le projet des Romantiques allemands. la pratique de l'écritul-e du fragment témoigne non seulement d'une crise ddns la littérature mais reflète aussi "une crise et une critique générale (sociale. morale. religieuse. politique [ ••. ll dont la littérature ou la théorie littéraire seront le lieu d'expression privilégié61 ". L'étude détaillée des situations de crise qui sévissent présentement dépasse le cadre du présent travail, mais il est évident que les pays industrialisés ont subi des changements importants au niveau des valeurs familiales. religieuses et sociales. L'individualité est valorisée davantage que la collectivité. L'ère moderne, c'est l'ère du vidéoclip. c'est-à-dire de la brièveté. de l'instantané. Nous sommes friands de réel bref. découpé, fragmenté, facilement saisissable. Le monde évolue au rythme de changements rapides et constants. Il devient difficile d'avoir une vision totalisante du réel. Dailleurs.
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on remarqlJe, au Québec du moins, une croissance de lapopularlté de la nouvelle depuis une vingtaine d'a~~ées. (Il
faut mentionner cependant que la nouvelle demeure l'apanage des lecteurs avertis, du fait probablement qu'elle demande un travall de lecture plus exigeant que le roman par exemple.)
Non seulement on écrit et on lit plus de nouvelles, mais
encore, ces nouvelles ont tendance à être de plus en plus brèvesô2 .
Pourquoi choisit-on d'écrire en fragments? Pascal
Quignard remarque que l'on perçoit, dans l'écriture
fragmentale, le ·sentiment que la vérité est égarée, que ces
lambeaux de vérité ne désignent rien de formé et de complet
elle, encore de nos jours, une valeur littéraire? On sait que
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sur quoi on saurait mettre la mainô3 •• Mais la véritéest-la critique littéraire est-la rejette et est-la rempest-lace par celle de
validité. André Guyaux rappelle que le fragment. et plus
particulièrement les Illuminations de Rimbaud, ·ouvre la
perspective d'une littérature où le fragmenté, l'inachevé. le clairsemé deviendront de véritables valeurs64 ••
L'oeuvre fragmentale a, nous dirions, pour a priori que
-,
o. La revue XYZ et la maison d'édition L'instant même.
créées en 1985, se consacrent toutes deux exclusivement à la
publication de nouvelles. La revue XYZ a déjà fait paraître
deux numéros contenant uniquement des nouvelles d'une page et
moins. De même. plusieurs auteurs ont écrit des recueils dont
les nouvelles ont moins d'une page: La Survie de Suzanne
Jacob (1979), Les Petits Cris de J. Gagnon (1985) et
L'obsédante obèse de Gilles Archambault (1987). entre autres.
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63ô4
Pascal Quignard. op. cit., p. 23.
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35
la vérité n'existe pas. Ausqi. il est difficile. pour n~ pas
dire impossible. d'y décou\'rir un tout complet. rassurant
parce que facilement saisissable • ."Indré Berthiaume explique: [ ••• l En privilégiant le détail. l' instantant' et l' hunour
plutôt que l'ensemble. la durée et le sérieux. la nouvelle
pourrait bien signifier le doute; '5 un doute profond.
philosophique. mét<lphysique. passionné.o
L'écriture fragmentale ne prétend pas donner une image
totalisante du réel. Au contraire. elle questionne le réel.
remet en cause les valeurs traditionnelles. les clichés. les
habitudes littéraires et la notion de durée étrangère à la
sensibilité contemporaine. Les traditions qui permettaient de
vivre sans se questionner se sont effilochées graduellement.
La vie de couple. le marché de l'emploi. la famille sont
marqués par l'instabilité. la précarité. Cette crise sociale
se traduit dans la littérature. L'écrit fragmentai est le
lieu par excellence de son expression. Le texte bref permet
de saisir les personnages, souvent seuls dans un monde qu'ils
ont peine à saisir, non dans la durée. mais dans un instant
particulier de leur vie. Lorsqu'ils ne sont pas seuls. les
autres autour d'eux sont impuissants à les aider.
Carpentier écrit:
André
L'écriture nouvellière n'est pas sans rapport, dans son
principe mêrre, avec la mort. La brièveté discontinue de la
nouvelle (ainsi COII1?rise corme opposition aux valeurs de prolixité et de durabilité) renvoie à cette finitude ~~ la vie et de la fragmentation du recueil, à son éclaterrent.
La misère humaine et la solitude sont des thèmes privilégiés
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6566
André Berthiaume,
ioe. eit.,
p. 88.•
par les oeuvres fragmentales. Dans ses Petits poèmes en prose.Baudelaire aborde des sujets tels que la violence. le sadisme. la perversité et la sottise. On retrouve aussi dans ce recueil quelques textes dans lesquels le réel et le surréel s'entremêlent et donnent une vision hallucinatoire des choses ("Les dons des fées. "Les tentations ou aros. Plutus et la Gloire" et "Le Tir et le cimetière"). Suzanne Bernard. qui a étudié l'oeuvre de Baudelaire. note qu'" il prend dans les
Petits poèmes en prose le parti des Misérables et des Parias.
Il se montre sensible à cette 'absence d'harmonie' qui rend le deuil du pauvre plus qu'un autre • navrant·". 67 Bernard fait ici allusion au poème intitulé "Les veuves". dans lequel Baudelaire décrit le deuil d'une pauvre femme qui assiste de loin à un concert en plein air. tenant son bambin par la main. Cette femme misérable ne peut compter que sur elle-même.
Les mots ne suffisent pas toujours à exprimer l'immensité de la douleur. Ce qui est indicible se trouve en filigrane dans le texte, et le fragment. par l'inachèvement qui le caractérise. permet au lecteur de comprendre l'intensité des sentiments exprimés. selon sa propre sensibilité. Devant l'effondrement des valeurs traditionnelles, les écrivains contemporains choisissent souvent de traduire la détresse humaine sous forme d'écriture fragmentée. morcelée, ou mieux, sous forme d' écriture" ruiniforme" pour reprendre l'expression de Pascal Quignard. C· est le cas de Samuel Beckett, de Claude